Kitabı oku: «Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour», sayfa 43
CHAPITRE XXI
Retour de la campagne de Prusse et Pologne.–Restauration du château de Rambouillet.–Peinture de la salle de bain.—Surprise et mécontentement de l'empereur.–Séjour de la cour à Fontainebleau.–Exigence des aubergistes.–Pillage exercé sur les voyageurs.–Le cardinal Caprara et bouillon de 600 francs.–Tarif imposé par l'empereur.—Arrivée à Paris de la princesse Catherine de Wurtemberg.—Mariage de cette princesse avec le roi de Westphalie.–Relations du roi Jérôme avec sa première femme.—Le valet de chambre Rico envoyé en Amérique.—Tendresse de la reine de Westphalie pour son époux.—Lettre de la reine à son père.—Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.–Vol de diamans.—Présens du czar à l'empereur.–Promenades de l'empereur dans Fontainebleau.—Bonté de l'empereur et de l'impératrice pour un vieil ecclésiastique, et entretien de l'empereur avec ce vieillard.—Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris.–Touchante allocution d'un prélat presque centenaire.—Chasse de l'empereur.—Costumes et équipages de chasse.—Intrigue galante de l'empereur à Fontainebleau.–Commission mystérieuse donnée à Constant, dans l'obscurité.–Mauvaise ambassade.—Gaîté de l'empereur.–L'empereur guidé par Constant, dans les ténèbres.—Plaisanteries et remercîment de l'empereur.—Refroidissement subit de l'empereur.—Spectacle à Fontainebleau.—Mésaventure de mademoiselle Mars.—Perte promptement réparée.
Nous arrivâmes le 27 juillet à Saint-Cloud. L'empereur passa l'été, partie dans cette résidence, et partie à Fontainebleau. Il ne venait à Paris que pour les grandes réceptions, et n'y restait pas plus de vingt-quatre heures. Pendant l'absence de Sa Majesté, on s'était occupé de restaurer et de meubler à neuf le château de Rambouillet; l'empereur alla y passer quelques jours. La première fois qu'il entra dans la salle de bain, il s'arrêta tout court à la porte, et jeta les yeux autour de lui avec toutes les marques de la surprise et du mécontentement. J'en cherchai aussitôt la cause, en suivant la direction des regards de Sa Majesté, et je vis qu'ils s'arrêtaient sur divers portraits de famille que l'architecte avait fait peindre sur les murs de la salle. C'étaient ceux de Madame-Mère, des sœurs de Sa Majesté, de la reine Hortense, etc., etc.; la vue d'une telle galerie dans un tel lieu excita au plus haut point l'humeur de l'empereur. «Quelle sottise! s'écria-t-il. Constant, faites appeler le maréchal Duroc.» Lorsque le grand maréchal parut: «Quel est, dit Sa Majesté, l'imbécile qui a pu avoir une pareille idée? Qu'on fasse venir le peintre et qu'il efface tout cela. Il faut avoir bien peu de respect pour les dames pour commettre une pareille indécence.»
Lorsque la cour séjournait à Fontainebleau, les habitans se dédommageaient amplement des longues absences de Sa Majesté par le prix élevé qu'ils mettaient aux objets de consommation. Leurs profits étaient alors de scandaleuses curées, et plus d'un étranger, faisant une excursion à Fontainebleau, a dû se croire tenu à rançon par une troupe de Bédouins. Durant le séjour de la cour, un mauvais lit de sangle, dans une mauvaise auberge, se payait douze francs pour une seule nuit; le moindre repas coûtait un prix fou, et encore était-il détestable; c'était enfin un vrai pillage exercé sur les voyageurs. Le cardinal Caprara, dont tout Paris a connu la stricte économie, alla un jour à Fontainebleau faire sa cour à l'empereur. Il ne prit dans l'hôtel où il était descendu, qu'un seul bouillon, et les six personnes de sa suite se contentèrent d'un fort léger repas. Le cardinal s'apprêta à repartir trois heures après son arrivée. Au moment où il remontait en voiture, l'hôte eut l'impudence de lui présenter un mémoire de six cents francs! Le prince de l'église s'indigna, se récria, s'emporta, menaça, etc.; tout fut inutile, et il finit par payer. Mais un abus aussi révoltant vint aux oreilles de l'empereur, qui s'en mit fort en colère, et ordonna qu'il serait fait sur-le-champ un tarif portant une fixation de prix, dont il fut défendu aux aubergistes de s'écarter. Cette mesure mit un terme aux exactions des sangsues de Fontainebleau.
Le 21 août, arriva à Paris la princesse Catherine de Wurtemberg, future épouse du prince Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. Cette princesse était âgée d'environ vingt-quatre ans, et très-belle, avec l'air le plus noble et le plus affable. La politique seule avait fait ce mariage; mais jamais l'amour et un choix libre et mutuel n'auraient pu en faire un plus heureux. On connaît la courageuse conduite de sa majesté la reine de Westphalie en 1814; son dévouement à son époux détrôné, et ses admirables lettres à son père, qui voulait l'arracher des bras du roi Jérôme. J'ai entendu dire que ce prince n'avait pas cessé, même après ce mariage, si flatteur pour son ambition, d'être en correspondance avec sa première femme, mademoiselle Patterson, et qu'il envoyait souvent en Amérique Rico, son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de cette dame et de l'enfant qu'il en avait eu. Si cela est vrai, il ne l'est pas moins que ces égards, non seulement bien excusables, mais même, selon moi, dignes d'éloges, du prince Jérôme pour sa première femme, n'empêchaient pas sa majesté la reine de Westphalie, qui probablement n'en était pas ignorante, de se trouver heureuse avec son époux. Il ne peut y avoir sur ce point d'autorité plus croyable que la reine elle-même, qui s'exprime ainsi dans la seconde de ses lettres à son père, sa majesté le roi de Wurtemberg:
«Forcée par la politique d'épouser le roi mon époux, le sort a voulu que je me trouvasse la femme la plus heureuse qui puisse exister. Je porte à mon mari tous les sentimens réunis, amour, tendresse, estime; en ce moment douloureux le meilleur des pères voudrait-il détruire mon bonheur intérieur, le seul qui me reste? J'ose vous le dire, mon cher père, vous, et toute ma famille, méconnaissez le roi mon époux. Un temps viendra, je l'espère, où vous serez convaincu que vous l'avez mal jugé, et alors vous retrouverez toujours en lui comme en moi, les enfans les plus respectueux et les plus tendres.»
Sa majesté parle ensuite d'un événement affreux auquel elle dit avoir été exposée; cet événement, affreux en effet, n'était autre chose que la violence et le vol commis sur une femme fugitive, sans défense et sans escorte, par une bande à la tête de laquelle s'était mis le fameux marquis de Maubreuil, qui avait été écuyer du roi de Westphalie. Je reviendrai, en traitant des événemens de 1814, sur ce honteux guet-apens, et je donnerai à ce sujet quelques détails que je crois peu connus sur les principaux auteurs et acteurs d'un acte si effronté de brigandage..
Au mois de septembre suivant, un courrier du cabinet russe, arrivant de Pétersbourg, présenta à Sa Majesté une lettre de l'empereur Alexandre, et entre autres présens magnifiques, deux pelisses de renard noir et de martre-zibeline de la plus grande beauté.
Pendant le séjour de Leurs Majestés à Fontainebleau, l'empereur se promenait souvent en calèche, avec l'impératrice, dans les rues de la ville, sans avoir ni suite ni gardes. Un jour, en passant devant l'hospice du Mont-Pierreux, Sa Majesté l'impératrice aperçut à une fenêtre, un ecclésiastique d'un grand âge qui saluait Leurs Majestés. L'impératrice, après avoir rendu le salut du vieillard avec sa grâce habituelle, le fit remarquer à l'empereur, qui s'empressa de le saluer à son tour. En même, temps l'empereur ordonna à son cocher d'arrêter, et envoya un des valets de pied demander de la part de Leurs Majestés au vénérable prêtre s'il ne lui serait pas trop pénible de sortir un instant de sa chambre pour venir leur parler. Le vieillard, qui marchait encore facilement, se hâta de descendre; et pour lui épargner quelques pas, l'empereur fit approcher sa voiture tout près de la porte de l'hospice.
Sa Majesté entretint le bon ecclésiastique avec les plus touchantes marques de bienveillance et de respect. Il dit à Leurs Majestés qu'il avait été avant la révolution prêtre habitué d'une des paroisses de Fontainebleau; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour ne point émigrer; mais que la terreur l'avait forcé de s'expatrier, quoiqu'il eût alors plus de soixante-quinze ans; qu'il était rentré en France à l'époque de la proclamation du concordat, et vivait d'une modique retraite, à peine suffisante pour payer sa pension dans l'hospice. «Monsieur l'abbé, dit Sa Majesté après avoir écouté le vieux prêtre avec attention, j'ordonnerai que votre pension de retraite soit doublée; et si cela ne suffit pas; j'espère que vous vous adresserez à l'impératrice ou à moi.» Le bon ecclésiastique avait les larmes aux yeux, en remerciant l'empereur. «Malheureusement, Sire, dit-il en autres choses, je suis trop vieux pour voir long-temps le règne de votre Majesté, et pour profiter de vos bontés.–Vous? reprit l'empereur en souriant, mais vous êtes un jeune homme. Voyez M, de Belloy, il est votre aîné de beaucoup, et nous espérons bien le posséder encore long-temps.» Leurs Majestés prirent alors congé du vieillard attendri, le laissant au milieu d'une foule d'habitans qui s'étaient rassemblés pendant l'entretien devant la porte de l'hospice, et que cette scène intéressante et la bonté généreuse de l'empereur avaient profondément émus.
M. de Belloy, cardinal et archevêque de Paris, dont l'empereur cita le nom dans la conversation que je viens de rapporter, avait alors quatre-vingt-dix-huit ans. Sa santé était excellente, et il paraissait encore souvent, en public. Jamais je n'ai vu de vieillard qui eût l'air aussi vénérable que ce digne prélat. L'empereur avait pour lui le plus profond respect et ne manquait aucune occasion de lui en donner des témoignages. Durant ce même mois de septembre, un grand nombre de fidèles s'étant rassemblés, suivant l'usage, sur le Mont-Valérien, monseigneur l'archevêque s'y rendit pareillement et entendit la messe. Au moment de se retirer, voyant que beaucoup de personnes pieuses attendaient sa bénédiction, il leur adressa, avant de la leur donner, quelques paroles qui peignaient sa bonté et sa simplicité évangélique: «Mes enfans, je sens que je suis bien vieux, à la diminution de mes forces, mais non de mon zèle et de ma tendresse pour vous. Priez Dieu, mes enfans, pour votre vieil archevêque, qui ne manque jamais de le prier pour vous tous les jours.»
Durant ce séjour à Fontainebleau l'empereur se livra, plus fréquemment qu'il n'avait jamais fait, au plaisir de la chasse. Le costume obligé était, pour homme, un habit à la française vert-dragon, boutons et galons d'or, culotte de Casimir blanc, bottes à l'écuyère sans revers; c'était l'habit de grande chasse, une chasse au cerf. Le costume de la chasse au tir était un simple habit français, vert, sans aucune espèce d'ornement que des boutons blancs, sur lesquels étaient gravés des attributs du genre. Le costume était le même et sans aucune espèce de distinction pour toutes les personnes faisant partie de la chasse de l'empereur et pour Sa Majesté elle-même.
Les princesses partaient du rendez-vous en calèche, à six ou à quatre chevaux, équipage à l'espagnole, et suivaient ainsi les diverses directions de la chasse. Leur costume était une élégante amazone et un chapeau surmonté de plumes noires ou blanches.
Une des sœurs de l'empereur (je ne sais plus laquelle.) ne manquait jamais de suivre la chasse, et elle avait avec elle plusieurs dames charmantes, qui étaient habituellement invitées à déjeuner au rendez-vous, comme cela avait toujours lieu en pareille occasion pour les personnes de la cour. Une de ces dames, belle et spirituelle, attira les regards de l'empereur. Il y eut d'abord quelques billets doux d'échangés; enfin, un soir, l'empereur m'ordonna de porter une nouvelle lettre. Dans le palais de Fontainebleau est un jardin intérieur appelé le jardin de Diane, où Leurs Majestés seules avaient accès. Ce jardin est entouré des quatre côtés par des bâtimens. À gauche, la chapelle avec sa galerie sombre et son architecture gothique; à droite, la grande galerie (autant que je puis m'en souvenir). Le bâtiment du milieu contenait les appartemens de Leurs Majestés; enfin, en face et fermant le carré, de grandes arcades derrière lesquelles étaient des bâtimens destinés à diverses personnes attachées, soit aux princes, soit à la maison impériale.
Madame de B......, la dame que l'empereur avait remarquée, logeait dans un appartement situé derrière ces arcades, au rez-de-chaussée. Sa Majesté me prévint que je trouverais une fenêtre ouverte, par laquelle j'entrerais avec précaution; que dans les ténèbres, je remettrais son billet à une personne qui me le demanderait. Cette obscurité était nécessaire, parce que la fenêtre ouverte derrière les arcades, mais sur le jardin, aurait pu être remarquée s'il y eût eu de la lumière. Ne connaissant pas l'intérieur de ces appartemens, j'arrivai et j'entrai par la fenêtre; croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute bruyante, occasionée par une haute marche qui était dans l'embrasure de la croisée. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et une porte se fermer brusquement. Je m'étais légèrement blessé au genou, au coude et à la tête.
Je me relevai avec peine tant j'étais endolori, et je me mis à chercher à tâtons autour de cet appartement obscur; mais n'entendant plus rien, craignant de faire un nouveau bruit qui pourrait être entendu par des personnes qui ne devaient pas me savoir là, je pris mon parti et retournai auprès de l'empereur auquel je contai ma mésaventure. Voyant qu'aucune de mes blessures n'était grave l'empereur se prit à rire de tout son cœur; puis il ajouta: «Oh! oh! il paraît qu'il y aune marche, c'est bon à savoir. Attendons que madame de B… soit remise de sa frayeur, j'irai chez elle, et vous m'accompagnerez.» Au bout d'une heure, l'empereur sortit avec moi par la porte de son cabinet donnant sur le jardin; je le conduisis en silence vers la croisée qui était encore ouverte. Je l'aidai à entrer, et cette fois, ayant appris à mes dépens la connaissance des lieux, je le dirigeai de manière à lui éviter la chute que j'avais faite. Sa Majesté, entrée sans accident dans la chambre, me dit de me retirer; je n'étais pas sans inquiétude, et j'en fis part à l'empereur, qui me répondit que j'étais un enfant, et qu'il ne pouvait y avoir aucun danger. Il paraît que Sa Majesté réussit mieux que je n'avais fait à trouver une issue, car elle ne revînt qu'au point du jour. En rentrant, elle m'adressa encore quelques plaisanteries sur ma maladresse, en avouant toutefois que si je ne l'avais pas prévenue, pareille mésaventure aurait pu lui arriver.
Quoique madame de B… fût digne d'un véritable attachement, sa liaison avec l'empereur ne dura, pas long-temps. Ce ne fut qu'une fantaisie. Je pense que la difficulté de ses visites nocturnes refroidît singulièrement Sa Majesté; car l'empereur n'était pas tellement amoureux qu'il voulut tout braver pour voir sa belle maîtresse. Sa Majesté me conta l'effroi qu'avait causé ma chute, et l'inquiétude où cette aimable dame était sur mon compte. L'empereur l'avait cependant rassurée; mais cela ne l'empêcha pas, d'envoyer le lendemain savoir de mes nouvelles: par une personne de confiance qui me renouvela tout l'intérêt que madame de B… avait pris à mon accident.
Souvent il y avait à Fontainebleau spectacle à la cour. Les acteurs des premiers théâtres reçurent ordre d'y venir pour jouer devant Leurs Majestés des pièces choisies dans leurs divers répertoires. Mademoiselle Mars devait jouer le soir même de son arrivée; mais à Essonne, où elle fut obligée de s'arrêter un moment à cause de l'encombrement de la route qui était couverte de vaches qui allaient ou revenaient de Fontainebleau, sa malle lui fut volée, et elle ne s'en aperçut que fort loin de là. Non-seulement ses costumes lui manquaient, mais il ne lui restait même plus d'autres vêtemens que ceux qu'elle portait sur elle. Il fallait au moins douze heures pour faire venir de Paris ce qui lui était nécessaire. Il était deux heures après midi, et le soir même il fallait paraître dans le rôle brillant de Célimène. Quoique désolée de ce contre-temps, mademoiselle Mars ne perdit pas la tête, elle courut dans tous les magasins de la ville, fit couper et confectionner en quelques heures un habillement complet d'un très-bon goût, et sa perte fut entièrement réparée.
CHAPITRE XXII
Voyage de l'empereur en Italie.—Peu de temps pour les préparatifs.—Services complets envoyés sous diverses directions.—Service de la chambre en voyage.—Constant inséparable de l'empereur.—Fourgon du service de la bouche.—Ordre réglé pour les repas de l'empereur en voyage.—Déjeuners de l'empereur en plein champ.—Les anciens officiers de bouche du roi au service de l'empereur.—M. Colin et M. Pfister.—MM. Soupe et Pierrugues.—Arrivée subite de l'empereur à Milan.—Illumination improvisée.—Joie du prince Eugène et des Milanais.—Affection et respect de l'empereur pour la vice-reine.—Constant complimenté par le vice-roi.—L'empereur au théâtre de la Scala.—Passage par Brescia et Vérone.—Aspect de la Lombardie.—Terreur inspirée à Constant par les harangues officielles.—Course dans Vicence.—L'empereur très-matinal en voyage.—Les rizières.—Paysages pittoresques.
Au mois de novembre de cette année, je suivis Leurs Majestés en Italie. Nous savions quelques jours à l'avance que l'empereur ferait ce voyage; mais, comme il arriva pour tous les autres, ni le jour, ni même la semaine, n'étaient fixés, et nous n'apprîmes que le 15 au soir que l'on partirait le 16 de grand matin. Je passai la nuit, comme toute la maison de Sa Majesté; car pour arriver à l'incroyable perfection de soins dont l'empereur était entouré dans ses voyages, il fallait que tout le monde fût sur pied dès que l'heure du départ était à peu près désignée; je passai donc la nuit à préparer le service de Sa Majesté, pendant que ma femme apprêtait mon propre bagage. J'avais à peine fini lorsque l'empereur me demanda. Cela voulait dire que dix minutes après nous serions en route: à quatre heures du matin Sa Majesté monta en voiture.
Comme on ne savait jamais à quelle heure ni par quelle route l'empereur se mettrait en voyage, le grand maréchal, le grand écuyer et le grand chambellan envoyaient un service complet sur les différentes routes où l'on croyait que Sa Majesté pourrait passer. Le service de la chambre était composé d'un valet de chambre et d'un garçon de garde-robe. Pour moi, je ne quittais jamais la personne de Sa Majesté, et ma voiture suivait toujours de très-près la sienne. La voiture appartenant à ce service était garnie d'un lit en fer avec ses accessoires, d'un nécessaire de linge, d'habits, etc. Je connais peu le service de l'écurie; voici comment était organisé celui de la bouche. Il y avait une voiture à peu près dans la forme des coucous de la place Louis XV à Paris, avec une grande cave et une énorme vache. La cave contenait le vin de Chambertin pour l'empereur, et les vins fins pour la table des grands officiers. Le vin ordinaire s'achetait sur les lieux. Dans la vache étaient la batterie de cuisine et un fourneau portatif; dans la voiture, un maître-d'hotel, deux cuisiniers et un garçon de fourneau. Il y avait de plus un grand fourgon chargé de provisions et de vin pour remplir la cave à mesure qu'elle se vidait. Toutes ces voitures avaient quelques heures d'avance sur celle de l'empereur. C'était le grand maréchal qui désignait l'endroit où devait se faire le déjeuner. On descendait soit à l'archevêché, soit à l'hôtel-de-ville, soit chez le sous-préfet, ou enfin chez le maire à défaut d'autorités administratives. Arrivé à la maison désignée, le maître d'hôtel s'entendait pour les approvisionnemens; les fourneaux s'allumaient, les broches tournaient. Si l'empereur descendait pour prendre le repas préparé, les provisions consommées étaient sur-le-champ remplacées autant qu'il était possible. On regarnissait les voitures de volailles, de pâtés, etc. Avant le départ chaque chose était payée par le contrôleur, des présens étaient faits aux maîtres de la maison, et tout ce qui n'était pas nécessaire à la fourniture du service restait au profit de leurs domestiques. Mais il arrivait quelquefois que l'empereur trouvant qu'il était trop tôt pour déjeuner, ou voulant faire une plus longue journée, ordonnait de passer outre. Alors tout était emballé de nouveau, et le service continuait sa route. Quelquefois aussi l'empereur faisait halte en plein champ, descendait, s'asseyait sous un arbre et demandait son déjeuner. Roustan et les valets de pied tiraient les provisions de la voiture de Sa Majesté, qui était garnie de petites casseroles d'argent couvertes, et contenant poulets, perdreaux, etc. Les autres voitures fournissaient leur contingent. M. Pfister servait l'empereur, et chacun mangeait un morceau sous le pouce. On allumait du feu pour chauffer le café, et moins d'une demi-heure après tout avait disparu. Les voitures roulaient dans le même ordre qu'avant la halte.
L'empereur avait pour maître d'hôtel et cuisiniers presque toutes les personnes élevées dans la maison du roi ou des princes. C'étaient MM. Dunau, Léonard, Rouff, Gérard. M. Colin était chef d'office et devint maître-d'hôtel contrôleur, après le malheur arrivé à M. Pfister, qui devint fou à la campagne de 1809. Tous étaient des serviteurs pleins de zèle et d'habileté. Comme dans toutes les maisons de souverain, chaque partie de la cuisine avait son chef. C'étaient MM. Soupé et Pierrugues qui avaient la fourniture des vins; les fils de ces messieurs suivaient l'empereur à tour de rôle.
Nous voyageâmes avec une vitesse extrême jusqu'au Mont-Cénis; mais arrivés à ce passage, il fallut bien ralentir la rapidité de notre course: le temps était affreux depuis plusieurs jours, et la route dégradée par la pluie qui tombait encore par torrens au moment de notre passage. L'empereur arriva à Milan le 22 à midi, et, malgré notre retard au Mont-Cénis, le reste du voyage avait été si prompt que personne n'attendait encore Sa Majesté. Le vice-roi n'apprit l'arrivée de son beau-père que lorsque celui-ci n'était plus qu'à une petite demi-lieue de la ville. Nous le vîmes arriver à toute bride, suivi d'un très-petit nombre de personnes. L'empereur ordonna que l'on arrêtât, et aussitôt que la portière fut ouverte il tendit la main au prince Eugène, en lui disant du ton le plus affectueux: «Allons, montez avec nous, beau prince, nous entrerons ensemble.»
Malgré la surprise qu'avait causée l'arrivée encore inattendue de l'empereur, nous étions à peine entrés dans la ville que toutes les maisons étaient illuminées; les beaux palais Litta, Casani, Melzi et beaucoup d'autres brillaient de mille feux. La magnifique coupole du dôme de la cathédrale était couverte de pots à feu et de verres de couleur; au milieu du Forum-Bonaparte, dont les allées étaient aussi illuminées, on voyait la statue équestre et colossale de l'empereur; des deux côtés on avait disposé des transparens en forme d'étoiles, portant les lettres initiales de S. M. I. et R. À huit heures, tout le peuple était en mouvement à l'entour du château, où un superbe feu d'artifice fut tiré, tandis qu'une excellente musique exécutait des symphonies guerrières. Toutes les autorités de la ville furent admises auprès de Sa Majesté.
Le lendemain matin, il y eut au château conseil des ministres, que Sa Majesté présida. À midi, l'empereur monta à cheval pour assister à la messe célébrée par le grand-aumônier du royaume. La place du dôme était couverte d'une foule immense, au travers de laquelle l'empereur s'avançait au pas de son cheval, ayant auprès de lui son altesse impériale le vice-roi et son état-major. Le noble visage du prince Eugène exprimait toute la joie qu'il ressentait en revoyant son beau-père, pour lequel il eut toujours tant de respect et d'affection filiale, et en entendant les acclamations du peuple, qui ne lui manquaient jamais, mais qui redoublaient encore en ce moment.
Après le Te Deum, l'empereur passa sur la place la revue des troupes, et partit aussitôt avec le vice-roi pour Monza, palais qu'habitait la vice-reine. Il n'y avait aucune femme pour laquelle l'empereur eût un ton plus affable, et en même temps plus respectueux, que pour la princesse Amélie; mais aussi nulle princesse et même nulle femme ne fut plus belle et plus vertueuse. Il était impossible devant l'empereur de parler de beauté et de vertu, sans qu'il citât aussitôt pour exemple la vice-reine. Le prince Eugène était bien digne d'une épouse aussi accomplie. Il l'appréciait à sa valeur, et j'étais heureux de voir sur les traits de cet excellent prince l'expression du bonheur dont il jouissait. Au milieu des soins qu'il prenait pour aller au devant de tous les désirs de son beau-père, je fus assez heureux pour qu'il voulût bien m'adresser plusieurs fois la parole, me témoignant tout l'intérêt qu'il avait pris, disait-il, à mon avancement dans le service et dans les bontés de l'empereur. Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que ces marques de souvenir d'un prince pour lequel j'ai toujours conservé l'attachement le plus sincère, et, si j'ose le dire, le plus tendre.
L'empereur resta fort long-temps avec la vice-reine, dont l'esprit égalait la bienveillance et la beauté. Il revint à Milan pour dîner; immédiatement après, les dames reçues à la cour lui furent présentées. Le soir, je suivis Sa Majesté au théâtre de la Scala. L'empereur n'assista point à toute la représentation. Il se retira de bonne heure dans ses appartemens, et travailla une grande partie de la nuit; ce qui ne nous empêcha point de rouler sur la route de Vérone avant huit heures du matin.
Sa Majesté ne fit que traverser Brescia et Vérone. J'aurais bien voulu avoir, chemin faisant, le temps de voir les curiosités de l'Italie. Mais cela n'était pas facile à la suite de l'empereur, qui ne s'arrêtait que pour passer les troupes en revue, et aimait mieux visiter des fortifications que des ruines.
À Vérone, Sa Majesté dîna ou soupa (car il était assez tard) avec leurs majestés le roi et la reine de Bavière, qui y étaient arrivés presque en même temps que nous, et le lendemain de très-grand matin nous partîmes pour Vicence.
Quoique la saison fût déjà avancée, je jouis avec délices du beau spectacle qui attend le voyageur sur la route de Vérone à Vicence. Que l'on se figure une plaine immense, coupée en d'innombrables champs, lesquels sont bordés de diverses espèces d'arbres d'une forme élancée, mais surtout d'ormes et de peupliers, qui forment ainsi en tout sens des allées à perte de vue. La vigne serpente autour de leurs troncs, s'élève avec eux et s'enlace à chacune de leurs branches. Cependant quelques rameaux de la vigne abandonnent l'arbre qui lui sert de soutien, et pendent jusqu'à terre, tandis que d'autres s'étendent comme une guirlande d'un arbre à l'autre. Au dessous de ces berceaux naturels on voit au loin et auprès de magnifiques champs de blé, du moins je les avais vus lors de mes voyages précédens; car dans celui-ci la moisson était faite depuis plusieurs mois.
Sur la fin d'une journée que je passai fort agréablement, pour ma part, à admirer ces fertiles plaines, nous entrâmes dans Vicence. Les autorités avec la population presque tout entière attendaient l'empereur sous un superbe arc-de-triomphe, à l'entrée de la ville. Nous mourions de faim, et Sa Majesté elle-même dit le soir, à son coucher, qu'elle était, en entrant dans Vicence, très-disposée à se mettre à table. Je tremblais donc à l'idée de ces longues harangues italiennes, que je trouvais plus longues encore que celles de France, sans doute parce que je n'en comprenais pas un mot. Mais heureusement les magistrats de Vicence furent assez bien avisés pour ne pas abuser de notre position; leur discours ne demanda que quelques minutes.
Le soir Sa Majesté alla au spectacle. J'étais fatigué, et j'aurais voulu profiter de l'absence de l'empereur pour prendre quelque repos; mais quelqu'un vint m'engager à monter au couvent des Servites pour jouir de l'effet des illuminations de la ville; je m'y rendis et j'eus sous les yeux un magnifique spectacle. On aurait dit que la ville était en feu. En rentrant au palais occupé par Sa Majesté, j'appris qu'elle avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son départ à deux heures après minuit. J'avais une heure pour dormir, et j'en profitai.
À l'heure indiquée par lui, l'empereur monta en voiture, et nous voilà roulant avec la rapidité de l'éclair sur la route de Stra, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, de très-grand matin, nous repartîmes, suivant une longue chaussée élevée à travers des marais. Le paysage est à peu près le même, mais toutefois moins agréable qu'avant d'arriver à Vicence. Ce sont toujours des plantations de mûriers et d'oliviers qui donnent une huile parfaite, des champs de maïs et de chanvre, entrecoupés de prairies. On voit de plus commencer au delà de Stra la culture du riz. Quoique les rizières doivent rendre le pays mal sain, il ne passe pourtant pas pour l'être plus qu'un autre. On voit à droite et à gauche de la route des maisons élégantes et des cabanes couvertes en chaume, mais propres et d'un charmant effet. La vigne est peu cultivée dans cette partie, où elle ne pourrait guère réussir, le terrain étant trop bas et trop humide. Il se trouve cependant quelques vignobles sur les hauteurs. La végétation dans toute la contrée est d'une richesse et d'une vigueur incroyables; mais les dernières guerres ont laissé des traces qu'une longue paix pourra seule effacer.
