Kitabı oku: «La séductrice»

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Gustave Toudouze

La séductrice


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318574

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

AVANT-PROPOS

Table des matières

A

MON AMI

JULES LECOMTE-DU-NOUY

ARTISTE-PEINTRE

Je ne connais pas de plaisir plus délicat que d’aller rendre visite à un peintre de talent et de goût, dont on est l’ami, et de se promener doucement autour de son atelier, les bras ballants, les yeux quêteurs, allant d’un poignard persan richement damasquiné à un tableau terminé, d’une gravure à un plâtre?

Pour moi c’est une véritable jouissance, un délassement du cerveau, où l’esprit trouve à la fois son profit et son amusement. On a l’air de flâner et on travaille.

Chaque fois que je vais voir mon ami L., je ne manque jamais de me livrer à cet intéressant exercice.

L’autre jour, à peine avais-je ouvert la porte, que sa bonne voix bien timbrée m’apostrophait joyeusement.

«–Te voilà encore, fureteur, que viens-tu faire ici? Eplucher mes croquis, retourner mes toiles, commettre indiscrétion sur indiscrétion?»

–Je ris sans me laisser intimider par cette amicale raillerie. Après avoir contemplé le tableau en train, placé sur le chevalet, j’engageai mon peintre à continuer son travail et à ne plus s’occuper de son visiteur.

Il haussa les épaules, sourit et me lança un brusque:

«–Allons, va, maniaque, et ne fais pas trop de bruit.»

–Je commençai donc mon inspection, glissant sur le parquet, évitant de me heurter à une potiche ou de renverser une statuette.

«–Tiens! un joli bibelot. Où as-tu trouvé cela?

–Cette lampe j uive?

–Oui,

–A Venise, au Ghetto.

–Ahh! le Ghetto! Quel quartier! Te souviens-tu de la jolie fille penchée à sa fenêtre, au milieu des loques accrochées à une corde?

—Et toi, du mendiant de la synagogue, plus lépreux que Jobb!»

Pendant dix bonnes minutes, toute la kyrielle des adjectifs admiratifs fut employée pour nous rappeler mutuellement les heures passées ensemble dans la ville des Doges.

Puis le silence recommença pour être interrompu quelques instants plus tard.

«–Je ne te connaissais pas ce tapis.

–Une trouvaille, mon cher.

–D’où vient-ill?

–Du Caire, d’un coquin de marchand qui m’en demandait les yeux de la tête.

–C’est trop.

–Je lui ai persuadé que le tapis avait appartenu à un pestiféré et que s’il le gardait, il pourrait avoir des désagréments avec les autorités.

—Tu veux rire.

–Non pas, je savais qu’il achetait beaucoup de choses aux pèlerins de la Mecque, j’espérais lui faire peur.

–Tu as réussi?

–J’ai eu le tapis pour vingt francs et je ne le céderais pas pour cinq cents.

–Tu as l’intelligence du commerce.

–Aussi, en souvenir de cette excellente affaire, j’ai voulu conserver le portrait de mon brigand sur un coin d’album.»

Il me montra, en effet, une silhouette découpée comme une ombre chinoise, un nez busqué, une longue barbe emmêlée, le tout sortant des plis d’un burnous troué.

Ensuite, je passai en revue les esquisses pendues aux murs, le Rialto avec ses boutiques aux toiles peintes, l’île Saint-Georges d’un rouge étonnant sur le bleu de l’eau, le golfe de Naples, l’île de Capri, une rue de Jérusalem, une vue du Nil, un pêle-mêle En quelques instants, j’avais les doigts pleins de poussière et les manches tachées de plâtre.

Pendant ce temps la conversation continuait à bâtons rompus sur mille sujets divers, L. ne cessant de peindre, moi de fureter.

A son tour, il m’interrogea sur mes travaux :

«–Que fais-tu?

–Heu! heu!

—As-tu quelque chose en train, un roman, une nouvelle?»

–Heu! heuu!

–Pourquoi ne te lances-tu pas dans le théâtre? On arrive très vite.»

Et sans désemparer, il m’offrit de me fournir des sujets, il en avait des montagnes dans la tête. Certes, s’il n’était pas peintre, il serait romancier, auteur dramatique et cœtera.

Ma réponse restait toujours aussi hésitante:

«–Heu! heu!»

J’étais alors très occupé à retourner les unes après les autres des toiles de toutes grandeurs, dont la peinture faisait face au mur.

Tout à coup, je me tus, je n’entendis plus rien.

En extase, assis sur mes talons, à deux genoux sur le plancher, j’admirais un merveilleux portrait inachevé que je venais de découvrir derrière toutes les autres toiles.

«–Quelle admirable créature!»

L. se retourna surpris de mon exclamation; mais lorsqu’il en eût vu la cause, ses lèvres eurent une moue significative, une grimace maussade:

–Créature! en effett!

Ces mots furent lancés d’un ton sec et méprisant.

–Je ne connaissais pas cela?

–Tu avais mal cherché.

–Cachottier.

Il prit son air le plus indifférent:

–Ohh! un bout d’étude, une pochade!

–Un véritable portrait, un portrait vivant!

–D’après une vilaine femme.

–Tu blasphèmes! avec ces yeux, cette bouche, ces cheveuxx?

–Là! là! là! ne t’enflamme pas: le modèle est au diable, sa vraie place du reste.

«–Comme tu dis cela» repris-je, étonné de son air sombre et sérieux.

–Aussi, tu es agaçant avec ton enthousiasme.

–Avoue que cette femme est très belle.

–Hé bien! oui: très belle! trop belle! trop désirable! C’est ce qui a failli perdre un de mes amis, le meilleur cœur, l’un des plus dignes garçons que je connaisse.

–Tiens! tiens! une histoire peut-être.

–Romancier, va: tu montres l’oreille.

«–Je ne le nie pas. L’imagination est d’argent, mais la réalité est d’or.»

Jetant de côté palette et pinceaux, il m’invita à venir m’asseoir à côté de lui sur un divan bas et recouvert d’une splendide étoffe algérienne.

«–Écoute moi, curieux, et tu pourras faire ce que tu voudras de ce que je vais te raconter.

Après avoir placé le portrait en face de moi, j’ouvris à la fois les oreilles pour entendre et les yeux pour regarder, m’appuyant les reins à un moelleux coussin.

Mon ami commença:

–Connais-tu X?

–Le sculpteur, un de nos futurs maîtres! Qui ne le connaîtrait?

–Alors regarde cette créature dans les yeux et maudis-là avec la même ardeur que tu mettais tout à l’heure à l’admirer. Elle a manqué briser la carrière de X. et tuer son intelligence.

–C’est vrai?

–Je le tiens de lui-même. Lorsque je le rencontrai en Grèce, il y a deux ans, il venait se remettre d’une terrible maladie, de ce qu’on appelle parfois un péché de jeunesse.

— Convalescence d’amour.

–Dis passion, passion absorbante et dangereuse: il a été pendant longtemps en danger de mort, au point de vue moral et intellectuel aussi bien qu’au physique.

–Et c’est cette femme-là?»

Je l’examinai avec une certaine curiosité émue, un peu comme on regarde une tigresse, un bel animal féroce.

«–C’est elle.

—Comment as-tu son portrait?

–Il m’avait été commandé par son mari.

–Il y avait un marri?»

Je me rapprochai de mon ami.

«–Un malheureux qui est mort en Amérique, le cœur brisé, car cette femme portait malheur à tous ceux qui l’approchaient: c’était une fleur brillante, mais vénéneuse.

—Tu me fais pressentir un drame.

»–Peut-être pas comme tu l’entends. Enfin ce portrait ne m’a jamais été réclamé et je le cache comme une chose honteuse, comme un objet dangereux, depuis que X. m’a raconté son histoire et celle de cette femme.

–Nous y voilà.

–Il était si misérable, si triste, si abandonné que je devins immédiatement son ami. Dans une heure d’abandon, il prononça quelques mots qui éveillèrent mon attention, un nom que je retrouvai dans ma mémoire. Je lui appris que j’avais fait le portrait d’une femme du même nom, que son mari était mort, que je n’avais plus eu de nouvelles de mon modèle. A mesure que je parlais, je voyais les larmes gonfler ses paupières, ses traits s’animer. Celle dont j’avais fait le portrait, celle qu’il avait aimée n’étaient qu’une même personne. Son cœur déborda; il me confia ses souffrances, ses désespoirs, ses plaisirs et ses peines.– Écoute-moi, à ton tour, mon cher ami, et tu sauras quelles peuvent être les conséquences d’un instant de faiblesse, les suites d’une séduction, quand c’est l’homme qui se montre faible et que cet homme est un artiste sensible, passionné et ignorant des choses du monde.

GUSTAVE TOUDOUZE.

Décembre1881.

LA SÉDUCTRICE

Table des matières

I

Saint-Gildas de Rhuis est un gros village situé à l’extrémité sud-ouest de la presqu’île de Rhuis, et se composant de mille à douze cents habitants. On s’y rend de Vannes par Sarzeau en longeant quelque temps le Golfe du Morbihan, semé d’îles druidiques. C’est une des pointes de terre que le continent proj ette vers l’Atlantique, un peu en retrait de Quiberon, moins avancée que le bec du Raz, mais bordée de rochers noirs du plus sauvage et du plus merveilleux aspect. Rien n’arrête l’immense lame que l’Océan, dans ses jours de colère, lance contre ces murailles de quartz, polies et déchiquetées par les tempêtes, sans cesse lavées d’écume et de tourbillons neigeux. En face, on aperçoit les trois silhouettes de Houat, Hœdic et Belle-Ile.

C’est de là, de ce bourg sauvage et grandiose à la fois que vint à Paris Jacques Du Houx.

Nul parmi nos jeunes artistes n’eut peut-être une origine plus obscure, un berceau plus misérable. Ses parents étaient de pauvres cultivateurs besoigneux, possédant une masure accotée pour ainsi dire à la communauté religieuse de Saint-Gildas, et vivant autant de la charité des sœurs que de la générosité des voyageurs qui viennent visiter ce curieux coin de Bretagne.

Il fallut une vocation réelle, l’existence de l’étincelle sacrée dans le cerveau de l’enfant, pour qu’il pût s’arracher à cet absorbant milieu de la vie pauvre et matérielle, à cet écrasement de la misère.

Sans la bonne volonté et l’intelligence d’un de nos grands peintres contemporains, Jacques serait à l’heure actuelle pêcheur de coquillages dans les rochers qui servent de base au couvent, au lieu de tailler la pierre et le marbre pour en tirer des statues.

Son père et sa mère respectés de toute la côte bretonne et connus pour leur haute probité autant que pour leur pauvreté, lui avaient seulement inculqué, dès les premiers bégaiements, leurs sentiments honnêtes et désintéressés. Les braves gens lui donnaient là leur unique richesse.

Jacques suivait son père dans les champs, travaillait la terre ou pêchait en mer, dès l’âge de huit ans, aidant les siens dans la mesure de ses forces. Lorsqu’il atteignit sa douzième année, il commença à montrer un goût extraordinaire pour la solitude, pour la rêverie. A quoi pouvait penser ce jeune esprit qui ne connaissait rienn?

Plusieurs fois il manqua de se laisser surprendre par la marée montante, tandis que, blotti dans une anfractuosité de roche, il s’abîmait dans des contemplations anormales, qui lui donnaient un sérieux au-dessus de son âge.

Oubliant de récolter les coquillages, d’emplir sa hotte de varech et d’inspecter les flaques d’eau habitées par les petits poissons, il regardait au loin, par-dessus les îles, s’emplissait l’oreille du heurt majestueux des vagues, semblant chercher l’horizon de cet océan immense, dont la vue continuelle et la plainte puissante agrandissaient son âme.

La première fois que l’enfant rencontra un peintre et vit reproduire sur une toile blanche ce qu’il admirait tous les jours, il se sentit profondément troublé.

Dès lors, négligeant ses stations solitaires, abandonnant ses cavernes sous-marines, il rechercha la société des quelques artistes qui venaient à Saint-Gildas pendant la belle saison.

Il leur rendait de petits services avec un zèle et une intelligence qui le faisaient choisir parmi les autres enfants du village, portant les boîtes à couleurs, les chevalets, et même les esquisses toutes fraîches. Pendant des heures absorbé, muet, il les regardait attentivement travailler, suivant d’un œil avide les mouvements des pinceaux, étudiant l’harmonie des couleurs.

A force de se frotter ainsi à l’art, il parut s’en être lentement imprégné, et, sur des fragments de papier, il s’amusa à essayer de retracer avec un crayon les objets placés autour de lui.

Un jour, il jouait machinalement avec une boule de cire à modeler qu’un peintre lui avait laissé manier, sans plus s’occuper des gestes de l’enfant.

Au bout de quelque temps, étonné du silence et de l’ardeur que Jacques mettait à son jeu, l’artiste quitta son travail pour voir ce qui pouvait l’occuper à ce point.

Le fils des pauvres pêcheurs copiait avec sa cire molle un crabe étalé sur le rocher. C’était informe, grossier, ignorant, mais l’attitude s’y trouvait, le mouvement, surtout. Le peintre, posant sa main sur la tête ébouriffée du gamin, honteux d’être surpris, lui releva le front, le regarda brusquement et chercha à surprendre l’avenir de cette jeune intelligence dans l’éclair de ses yeux noirs.

–Veux-tu venir avec moi à Paris, demanda l’artiste, je ferai de toi un sculpteur.

Jacques devint rouge de contentement: puis il baissa la tête, subitement attristé:

–Vous voulez vous moquer de moi.

–Je ne plaisante pas, mon enfant.

–Bien vrai?

Un sourire illuminait ce jeune visage, les yeux avaient une flamme d’espoir, de ravissement.

–Je te ferai copier autre chose que des crabes; mais il faudra travailler, travailler beaucoup, toujours.

–Je ne crains pas ma peine, allez! essayez.

–C’est dit. Je t’emmène à la fin du mois.

Le peintre, homme de cœur et de talent, ne s’intéressa pas à moitié à son petit protégé. Avant toute autre leçon, il le plaça dans un collège pour lui faire donner une éducation sérieuse, l’instruction indispensable pour un artiste, pour un homme appelé à voir le monde.

Jacques se montra d’une merveilleuse docilité, d’un zèle et d’un dévouement incessants; il continua avec tant d’ardeur qu’à dix-sept ans son bienfaiteur le retirait du collège pour le placer chez un sculpteur de ses amis. Désormais, l’enfant devenait jeune homme; sa vocation se dessina rapidement et ses maîtres purent présager la haute destinée réservée à ce petit pêcheur breton.

La mort de cet intelligent protecteur fut pour lui comme la perte d’un père: il s’en montra longtemps inconsolable. Il fallut son tempérament de travailleur et sa passion d’artiste pour surmonter ce premier et rude chagrin. A partir de ce deuil, il se renferma presque complètement, ne fréquentant qu’un cercle restreint d’amis et de camarades, fuyant le monde qu’il craignait et dont une certaine sauvagerie native l’éloignait.

Presque tous les ans, à des époques différentes, il allait passer quelques jours auprès de ses parents qu’il adorait et dont il pouvait maintenant se faire le bienfaiteur. Sur toute la côte, de Saint-Gildas à Port-Navalo, à Sarzeaux et plus loin encore, on ne parlait que du gars Du Houx, l’artiste, le Parisien qui gagnait des monceaux d’écus.

Sans être riche, il travaillait suffisamment pour vivre à son aise et servir une petite rente aux deux anciens pêcheurs de Saint-Gildas: ceux-ci ne parlaient de leur enfant qu’avec des larmes de joie et d’orgueil. Complètement tirés de la misère, les braves gens habitaient une maisonnette achetée par le sculpteur et n’allaient plus pêcher que pour leur amusement.

Jacques Du Houx venait se retremper là des travaux et de la vie fatigante de Paris, respirant à pleins poumons l’air natal, se promenant à travers tout le pays, dans l’intérieur des terres, le long des côtes et s’imprégnant des senteurs sauvages de son berceau.

Maintenant, se trouvant plus à même d’en apprécier les beautés, il ne pouvait regarder sans une profonde émotion cette église de Saint-Gildas, relique du douzième siècle., bien que la tour soit une restauration du dix-septième.

Que de fois il s’était arrêté, déjà pensif, attiré par les deux guerriers à cheval qui joutent la lance au poing sur le mur noir de la chapelle absidiale. Leurs cottes de mailles, leurs casques normands à forme conique et leurs boucliers oblongs restaient gravés dans son esprit avec la netteté d’empreinte d’un camée. Peut-être avait-il alors comme un pressentiment de l’avenir.

Enfant, il allait examiner sans crainte les figures grimaçantes d’hommes et d’animaux qui peuplent le mur extérieur des chapelles et les chapiteaux feuillus des colonnes enveloppant le chœur, tandis que ses camarades se sauvaient peureusement. Oui, sa vocation datait certainement de ces lointaines années, avant la rencontre du peintre, avant le crabe modelé en cire. Jacques aimait à rechercher ainsi en lui les prémices de sa passion artistique et son village lui en devenait plus cher.

C’était avec une émotion absolument sincère et naïve, avec un joyeux recueillement que le jeune sculpteur revoyait tous les endroits qu’il fréquentait au temps insouciant de son enfance.

Il y trouvait en plus l’attrait puissant et charmeur du souvenir.

Là, il avait failli rester, un soir de haute marée, déjà cerné par les vagues, se croyant perdu, et n’avait dû la vie qu’à sa. connaissance parfaite des sentiers escarpés de la falaise, ainsi qu’à son agilité.

Plus loin, un artiste lui ayant confié sa palette et ses pinceaux, s’était amusé à lui faire barbouiller de couleurs des gal ets, l’initiant au mystère chimique des nuances et des tons composés.

Ici enfin, il faisait la connaissance de son maître, de son regretté protecteur: de ce point spécial dataient sa fortune, sa gloire, son existence artistique.

Un irrésistible attendrissement le saisissait peu à peu à la gorge, à mesure que les souvenirs de son enfance, ainsi évoqués, montaient un à un du passé; son cœur battait doucement, ses yeux se mouillaient et il continuait lentement ses promenades, comme une sorte de pieux pèlerinage au milieu d’objets sacrés.

Comme autrefois aussi, il passait des heures dans les rochers, mais aujourd’hui ses regards trouvaient à l’horizon de l’Atlantique mille silhouettes que l’enfant y cherchait vainement. Ses rêves avaient des formes palpables; son but devenait une réalité et l’ambition la plus noble gonflait son cœur; car il ne se contentait pas des deux médailles qu’il avait déjà obtenues au Salon.

Rien ne semblait devoir entraver cette carrière superbe et il vivait joyeux, sans pressentiments, confiant en l’avenir.


II

L’esprit dans les nuages, l’œil ébloui d’un rêve que lui déroule son imagination, Jacques Du Houx sort de chez lui et descend l’escalier qui, de sa chambre, conduit à son atelier, situé au rez-de-chaussée. Ses vingt-cinq ans excusent la chanson d’amour fredonnée par ses lèvres: il chante machinalement, presque insensible aux choses de la terre, enivré d’une radieuse fiction.

A un étage inférieur, une porte s’est brusquement fermée, arrachant le jeune homme à son extase. Un parfum léger arrive à ses narines, tandis que le froissement soyeux d’une robe caresse avec bruit les marches, et devant lui passe une femme d’une superbe tournure; la ligne onduleuse des épaules et de la taille, l’élégante et souple cambrure des reins, absorbent le regard admirateur de l’artiste: en même temps sa curiosité s’éveille.

Un mouchoir glissant le long des plis de la robe et s’arrêtant à l’angle d’une marche à l’insu de l’inconnue, lui sert de prétexte pour l’aborder et voir son visage:

«–Pardon, madame, fait Jacques qui tient dans sa main l’objet perdu, ceci vous appartient.»

Se retournant par un gracieux mouvement, elle remercia d’un sourire en inclinant coquettement la tête; mais son œil noir enveloppa d’un rayonnement de feu le jeune artiste qui baissa les yeux comme sous une puissance supérieure.

«–Je vous remercie, monsieur, de me montrer que la galanterie va de pair avec le talent.

–Que voulez-vous dire? balbutia Jacques, réprimant à peine le trouble causé par cette femme.

–N’êtes-vous pas monsieur Jacques Du Houx, le sculpteur?

–Mon nom si peu connu a-t-il pu parvenir jusqu’à vous!

–Je suis votre voisine.

–Madame de Santarès! s’écria le jeune homme la regardant en face et rougissant de sa précipitation à prononcer ce nom.

–Vous me connaissez, reprit-elle avec un léger sourire.

–Ne m’avez-vous pas reconnu, — sans m’avoir jamais vu.

–Prenez garde, monsieur Jacques Du Houx, prenez garde, et elle le menaçait du bout de son doigt ganté, nous allons faire connaissance; mais vous avouerez bien que je n’en suis pas coupable.

–Votre mouchoir plutôt! repartit en riant le sculpteur.

–Comme dans les romans.

–Quel gros mot pour une rencontre, un devoir de politesse et l’échange de quelques paroles.

–Nous savons déjà qui nous sommes l’un et l’autre: la présentation est faite.

–On m’a tant parlé de vous, madame.

–Voilà un on bien indiscret; c’est peut-être le même qui me racontait vos succès.

–Mes succès!

–Je suis sincère, comme tout le monde.

–Vous me rendrez confus, je vous assure.

–Quand vous me connaîtrez mieux, vous vous mettrez plus à l’aise.

–Que désirez-vous donc de moii? Saurai-je vous refuser?

–J’espère bien que non, fit-elle– et, avec une révérence moitié ironique et moitié sérieuse.–Monsieur mon voisin voudra-t-il me faire le plaisir de venir prendre le thé mardi prochain?

–Que de remerciements je devrai à ce petit mouchoir!

–Voulez-vous le garder en souvenir? .–d’un geste brusque elle tendit à Jacques la batiste brodée. L’artiste eut un moment de stupéfaction et d’hésitation: il s’inclina pour dissimuler son trouble et éviter le regard brûlant de son interlocutrice.

–Madame!

–Je vous ai prévenu, nous allons être amis; vous viendrez, n’est-ce pas? Je compte sur vous.»

Un sourire charmant vint dominer le sculpteur qui sentit un trouble étrange en lui-même, une sorte de combat intérieur entre la réalité et un idéal longtemps chéri.

–J’irai, madame, avec grand plaisir!

–C’est entendu! Tous les mardis je reçois: on rit, on cause, on chante, vous serez des nôtres à l’avenir, des miens si vous le préférez. Merci et à mardi, mon voisin.»

L’enchanteresse se retire, montrant l’émail de ses dents dans un dernier adieu et saluant d’un geste charmant de la main.

Jacques la suit du regard, pâle, indécis, confondu de la rapidité de cette scène et comme énervé par cette femme. Il court jusqu’à la porte de la rue pour voir plus longtemps cette forme voluptueuse qui, se glissant dans son esprit, s’y grave.–Il croit rêver; mais un parfum, connu déjà, monte jusqu’à lui et il regarde avec ébahissement le mouchoir pressé par ses doigts: tout cela est parfaitement vrai.

–Il était sorti radieux de sa chambre, la joie au cœur, la chanson aux lèvres, amoureux d’un rêve en poète, en artiste, et, tout à coup, une femme ayant passé, il n’avait plus ni force, ni gaieté en pénétrant dans son atelier. Plein d’une accablante préoccupation, Jacques alla s’asseoir sur un divan adossé au mur, après avoir jeté un vague regard sur ses travaux, ses études et ses ébauches; quelque chose d’inconnu lui ayant soudainement enlevé le– goût du travail, il laisse le linge mouillé sur la maquette de terre glaise qu’il pétrissait la veille avec tant d’ardeur, tant d’entrain et de plaisir; cette rencontre inattendue a détruit une image idéale que forgeait depuis quelque temps, avec la fièvre ardente de la conception, son cerveau d’artiste.

–Égoïsme d’amant, raffinement de songeur, il s’était créé pour lui tout seul une madame de Santarès n’ayant aucune ressemblance avec celle qu’il venait de voir, se rapprochant plus de la déité et moins de la femme.

L’enveloppant de sa poésie comme d’un voile aveuglant et merveilleux, il avait adoré un fantôme, un être imaginaire, il le constatait maintenant avec cet écrasement que produit le désespoir, le découragement ou une désillusion trop violente. Une accablante lassitude pesait sur ses membres.

–Comment! cette femme charmante entre toutes, ce modèle de grâce et de modestie que, avec son esprit un peu enclin aux mystiques figurations du moyen âge. il concevait seulement semblable aux saintes, au milieu d’un nimbe d’or et de blancheur, pouvait être la même qui, le rencontrant pour la première fois, l’invitait si brusquement et d’une façon si provocante!

Il sentait en lui un douloureux déchirement, en perdant ainsi la virginité d’une illusion. Rien n’avait pu le préparer à ce désenchantement, rien n’avait pu le mettre en garde contre lui-même. Mais, cette fois, il avait vu et la secousse ébranlait rudedement son cerveau.

L’ange rêvé s’effaçait sans retour devant une femme grande et forte, à la voix de contralto pleine de modulations puissantes; l’amante de sa capricieuse pensée, si longtemps bercée dans son cerveau, se transformait en une majesté souriante; l’idéal aux ailes d’azur, aux lignes vaporeuses devenait une superbe créature aux tresses noirs, aux contours opulents, à l’œil ardent et aux lèvres retrousséès vers les coins, tranchant par leur pourpre sur la blancheur des dents. Il ne se l’était jamais figurée ainsi; le contraste le frappait d’une sorte d’anéantissement aussi physique que moral: il aimait son rêve et tout son être repoussait la véritable madame de Santarès.

Un soir, dans une maison où il avait été invité, Jacques Du Houx entendit une dame faire l’éloge de madame de Santarès, qu’elle connaissait, et chez laquelle elle allait souvent; il ne prêta d’abord qu’une oreille inattentive à la conversation. Puis, quand il apprit que la dame habitait la même maison que lui, il s’y intéressa davantage et finit par en être plus que préoccupé, obsédé: cette madame de Santarès, éveillant toutes les sensibilités de son imagination, il rentra chez lui complètement charmé. Immédiatement, sous cette influence nouvelle, son cerveau créa une image ravissante, réunissant toutes les beautés de la femme et toutes ses qualités.

Il avait formé par la puissance de cette conception spirituelle une créature idéale qui devint le seul type digne de son amour, l’unique maître de son cœur; cette chimère le dominait à un tel point qu’il ne put se sentir contenté qu’en lui donnant une figure palpable. Un mois entier il avait travaillé avec ardeur; sous ses doigts inspirés la terre avait pris une forme gracieuse, de jeune femme; toutes les indications étaient placées et visibles pour son œil d’artiste; un effort et l’œuvre allait s’élancer de ses derniers langes, rayonnante, presque vivante: il la sentait, il la voyait, il la touchait.

Maintenant qu’il connaît la véritable madame de Santarès, la réalité a lourdement écrasé son idéal. L’inspiration poétique a déserté son front et ce rêve dont il s’enivrait depuis un mois s’envole inachevé.

Après les quelques phrases échangées avec sa voisine, un engourdissement involontaire s’était abattu sur lui avec une invincible pesanteur; un parfum vague montait par bouffées à son cerveau y anéantissant les derniers contours de son rêve; une volupté dangereuse et insinuante, qu’il n’essayait même pas de repousser, le dominait. Il revoyait sa bien-aimée d’autrefois, mais sous sa nouvelle forme et, malgré lui, sans que rien en lui ne s’y opposât en cet instant, cette image s’imposait à son esprit, chassant l’autre peu à peu.

Par un brusque mouvement, une sorte de sursaut nerveux comme au sortir du cauchemar, il s’arrache tout frissonnant à ce lâche énervement. Alors ses yeux rencontrent ce mouchoir, dont les aromes subtils le pénètrent jusqu’aux moelles et font sans doute naître ces pensées séduisantes: se relevant, il cache au plus profond d’un tiroir le perfide tissu.–Puis, réunissant ses forces et faisant appel à sa volonté, le sculpteur se décide à continuer son travail; il soulève le linge mouillé qui cache son projet: c’est une jeune femme élégante et mince, dont les vêtements enveloppent les membres sans les cacher. Les deux mains jointes pendent doucement allongées, la tête un peu rejetée en arrière regarde le ciel; cette figure est d’une grande simplicité, d’un jet très pur et d’une touchante chasteté.–Ce rêve qu’il a ainsi compris et reproduit, Jacques le reconnaît de nouveau, le ressaisit, s’affermissant contre de basses tentations à mesure qu’il se plonge dans les ondes fraîches de l’art, dans la sainteté de l’étude.–Saisissant ses outils d’une main plus ferme il essaie de reprendre la tâche qu’il s’est donnée; l’instrument trompant les ardeurs de l’artiste, le laisse impuissant, incapable de rendre son idée: l’image fatale de cette femme se place brutalement, avec toutes ses provocations, entre son œuvre et lui, et alors il croit impossible de retrouver son divin idéal.

Dans un moment de fureur désespérée, le sculpteur leva son marteau pour anéantir son travail d’un mois; mais, au moment de frapper, le courage lui manqua; il lui semblait que ce serait un suicide, qu’il s’écraserait le cœur du même coup; avec un sombre découragement il rejeta le voile sur le bloc inachevé. Il s’assit de nouveau et les pensées amères inondèrent tumultueusement son cerveau.

–C’est en vain qu’il cherche à échapper à cette puissance étrangère, dont l’ascendant le révolte, cette femme occupe déjà son esprit plus qu’il ne saurait le dire, plus qu’il ne voudrait l’avouer: cependant elle est aussi antipathique à l’homme qu’à l’artiste.

–Si peu semblable à la création primitive de son imagination elle n’a aucun droit sur son cœur, elle n’en saurait jamais avoir aucun. Et puis, peut-il lui pardonner d’avoir détruit son œuvre de prédilection, d’avoir étouffé dans le germe cette jeune figure prête à sortir de la terre, radieuse et parée de toutes les séductions!

Il se prenait la tête à deux mains, s’efforçant de concentrer ses pensées uniquement sur son œuvre, d’oublier celle qu’il venait de voir. Tout s’effaçait sans cesse devant l’enivrant sourire et la forme voluptueuse de madame de Santarès, traversant victorieusement son esprit.

Par moments, dans cette étrange lutte intérieure, ou la chair triomphante imposait ses ardeurs et les communiquait au cerveau, l’artiste, s’abandonnant à ce courant plein d’enchantements inconnus, rêvait d’amours brûlantes. Cette femme ressemblait aussi peu à l’idée qu’il s’en était faite, que ne ressemblent à nos plantes Européennes une de ces fleurs exotiques arrachées aux contrées tropicales et dont l’aveuglant éclat, l’exubérance fougueuse cachent parfois la mort dans les ivresses du parfum.

Il se sentait très violemment attiré par ce danger inconnu qu’il rencontrait pour la première fois et qui s’offrait à lui.

Jacques Du Houx, ainsi que tous les jeunes gens de son âge, avait eu ses plaisirs, ses instants de folie; il avait jeté au vent un peu de sa verdeur et de ses baisers, comme tout individu jeune et bouillant. Son tempérament exalté le poussait quelquefois aux excès; il comprimait mal le besoin d’expansion renfermé en lui et ne put échapper à ces connaissances banales, habituelles à son âge. Mais ces premières amours, fleurs légères et parfumées, ne se gravent qu’à la surface du cœur sans l’entamer profondément, semblables aux lettres amoureusement entrelacées sur l’écorce d’un arbre et qui disparaissent avec cette écorce; le temps les efface d’un souffle, non pas toutefois sans emporter quelque chose de la candeur native de l’homme, de son intégrité de sentiment.

Ce n’est pas cet amour s’incrustant au plus profond de l’être pour ne s’en arracher qu’avec la vie, la raison ou le bonheur, cet amour qui devient une souffrance et prend le nom de passion, pour se peindre d’un mot.–Jacques ignorait encore ces tortures; son esprit plus que son cœur se souvenait parfois de la belle rieuse et folâtre qui avait traversé son printemps comme un sourire de mai.

Pour lui, artiste enthousiaste et ardent la femme était une belle forme, une ligne harmonieuse que ses mains aimaient à reproduire; son ébauchoir tirait de la terre ou de la cire des contours gracieux, des figures élégantes et cela le satisfaisait.– Il n’allait pas plus loin que la surface, voyant là un effort vers le beau; sans atteindre jusqu’au cœur, sans y songer même, il ne cherchait dans la femme qu’une silhouette adorable, plus fine et plus tendre que celle de l’homme.

Malgré ce culte exclusif de l’art, Jacques n’était ni un indifférent, ni un insensible, encore moins un blasé.–Quelque chose d’inconnu à lui-même, d’inexplicable aux autres, bouillonnait dans ses veines sans trouver d’issue: ce quelque chose se traduirait-il par une œuvre de génie, par une conception grandiose, ou se trouverait-il détourné par une main malfaisante au profit d’une mauvaise action, d’une passion peut-être.–C’est l’écueil de ces natures exceptionnellement douées, lorsque, l’impulsion étant donnée avec cette violence irrésistible, le cœur dominé par un principe étranger conduit la raison et l’entraîne, au lieu de se laisser guider par elle.

Le jeune sculpteur ayant le goût des belles choses, des étoffes soyeuses, des tapis harmonieux tissés par l’Orient, des meubles aux ciselures artistiques, aimait à s’entourer pour travailler de mille bibelots curieux. Il s’éprenait immédiatement de tout ce qui était grand, dans la nature comme dans l’art; ses amis l’avaient vu pâlir de plaisir devant une œuvre de maître; au théâtre, il subissait la pièce, prenant passionnément parti pour les acteurs, passant par toutes les émotions les plus poignantes du drame. Certains regards de femme, une simple pression de main, avaient l’étrange pouvoir de lui communiquer un tremblement nerveux, impossible à vaincre avant quelques instants; il rougissait et pâlissait tour à tour, essayant en vain de détourner par un sourire cette timidité et cette extrême sensibilité. Ayant le beau et naïf travers de se vanter de ses illusions et de les chérir, il vivait à sa volonté de cette existence imaginaire créée par le cerveau, dans laquelle s’engourdissent amoureusement les rêveurs et les artistes.

Quel profond bouleversement l’influence de madame de Santarès pouvait faire dans cette nature sentimentale et tendre!

Jacques était là, hésitant, comme haletant sous le poids de sa rêverie, où la domination de la femme lui apparaissait pour la première fois dans toute son écrasante puissance. Il se repentait d’avoir subi si promptement son charme, en sentant des révoltes empreintes d’une pareille amertume.

Par moments, las de lutter avec lui-même, il essayait par de grands raisonnements de se disculper à ses propres yeux, se disait que plus souvent il verrait cette femme, plus elle choquerait ses idées et froisserait l’image qu’il s’en était créée.

C’étaient là de pitoyables défaites pour mettre d’accord son esprit et son corps, il lui fallait bien l’avouer, mais il se reconnaissait incapable de détester non plus que d’aimer madame de Santarès: du moins il le croyait.

III

Le mardi suivant, Jacques allait chez Madame de Santarès.

Il était sorti plein d’indécisions et de combats intérieurs, cédant à une force qui le poussait vers cette femme, non pas l’amour, assurément, mais une sorte de curiosité presque malsaine. Quatre étages séparaient sa chambre du premier, habité par sa voisine; ses réflexions abrégèrent la distance, et, tout à coup, au moment où il achevait de boutonner machinalement ses gants, il se trouva arrivé sans avoir décidé s’il entrerait. Ne voulant pas réfléchir davantage, il sonna d’un seul coup net et brusque, brisant d’un geste ses hésitations, et il eut le temps de se raffermir en pénétrant dans l’antichambre de l’appartement.

Pendant qu’une servante le débarrassait de son chapeau et de son pardessus, il jeta un coup d’œil autour de lui, par cette impulsion instinctive qui fait chercher comme un appui ou un encouragement autour de soi, quand on entre, pour la première fois, dans une maison étrangère: le goût artiste et distingué qui avait présidé à la décoration de cette entrée lui fit plaisir.

De grands vases chinois au ventre rebondi supportaient des candélabres surmontés de globes dépolis, et des plantes rares, aux feuilles d’un vert foncé, s’élançaient de deux jardinières, sans cacher les tentures curieuses, mi-partie velours grenat, mi-partie vieille tapisserie, qui masquaient les portes.

Celle du salon s’ouvrit pour laisser entrer le jeune homme, déjà plus satisfait de sa détermination; au même instant, une explosion de rires et de bravos couvrait les dernières notes d’une chanson comique accompagnée en sourdine par le piano.

–Monsieur Jacques Du Houxx!

Au premier abord, passant de la lumière calme et tamisée du vestibule à l’éblouissement du salon, le sculpteur ne vit rien, ne distingua personne; les couleurs et les figures papillotaient devant lui; il s’inclina un peu gauchement, saluant sans regarder et cherchant à attirer le moins possible l’attention.

Une exclamation joyeuse, un cordial salut lui firent relever la tête: madame de Santarès, souriante et parée, s’avançait à sa rencontre. Étant à l’autre bout de la pièce elle dût traverser le salon dans toute sa longueur pour l’aborder; malgré ses préventions il ne pût se défendre de la trouver merveilleusement belle et séduisante: du reste elle possédait la science innée de l’habillement et rien de ce qui pouvait mettre ses beautés en relief n’avait été oublié.

Elle venait, les épaules et les bras nus, une robe de velours noir tout unie modelant les contours de sa taille superbe et tombant en plis magnifiques sur le tapis; on voyait qu’elle avait conscience de sa beauté et cette confiance en elle-même donnait un calme souverain à ses lignes splendides. Une mince guipure, de cette teinte jaunâtre particulière aux anciennes broderies, moins criarde que le blanc près de la peau, séparait seule les tons de ses épaules du velours de la robe. Jacques, qui n’osait regarder le visage de la maitresse de la maison, laissait avec un frémissement intérieur reposer ses yeux sur cette chair blanche et satinée, à peine dorée par le chaud soleil du Midi.

Une parure d’or mat faisait ressortir les masses sombres de sa chevelure relevée sur le sommet de la tête et laissant la nuque à découvert; de larges anneaux d’un goût oriental s’accrochaient au lobe de ses oreilles petites, mais grasses et légèrement piquées de rose; un collier de sequins serpentait sur son cou, suivant ces trois plis circulaires appelés en esthétique collier de Vénus; enfin ses bras se trouvaient enfermés au-dessus du poignet par deux cercles d’or unis et plats: du reste pas une pierre, pas un diamant, de l’or seulement.

Il y avait une originalité réelle dans cet ornement exclusif et uniforme s’alliant aux masses foncées des cheveux et de la robe; les chairs en acquéraient un éclat extraordinaire, une véritable puissance de lumière et de vie. Cette femme donnait le vertige de l’amour sensuel qui met un frisson à la peau; le jeune homme, la voyant marcher vers lui, se sentait pris d’une vague épouvante, malgré son admiration.

Il osa à peine toucher la main gantée qu’elle lui présentait, tremblant devant son sourire, ne se sentant pas la force de résister; une impression lourde et pénétrante à la fois le tenait sous son poids, lui entrant peu à peu au cœur et brisant sa force.

–Merci d’avoir tenu votre promesse, monsieur Jacques; mais laissez-moi vous gronder d’être venu si tard. Son doigt montrait la pendule sonnant la demie après dix heures.

Madame de Santarès s’assit sur un divan, invitant son interlocuteur à prendre place à ses côtés; autour, les invités causaient, riaient, ne s’occupant nullement d’eux.

Elle l’interrogea sur ses travaux habituels, sur ce qu’il préparait pour le Salon prochain; mais c’est avec un découragement dont il ne fut pas le maître et qui perça dans sa voix, dans son regard, qu’il répondit ce seul mot:

–Rien!

Et il ajouta:

–Depuis huit jours, je ne puis plus rien faire, rien!

Un éclair de triomphe passa sur le visage de madame de Santarès; absorbé par ses pensées, le jeune homme continua de parler, s’abandonnant sans cacher ses préoccupations, dévoilant l’état agité de son cœur devant celle à qui il devait surtout taire cette inquiétude encore indécise de lui-même. Il avoua ainsi que, malgré ses efforts, malgré l’ardente concentration de ses pensées et le travail patient de son cerveau, il n’inventait plus, ne créait plus, devenant manœuvre pour ainsi dire et sentant l’inspiration lui manquer quand il l’appelait.

Après avoir espéré terminer en peu de temps une figure commencée, dont la forme était bien nettement arrêtée dans son esprit lorsqu’il l’avait entreprise, elle lui était tout à coup devenue indistincte et confuse, ne laissant en lui qu’un souvenir vague, comme une vision fugitive et sans contours précis. Il se livra ainsi tout entier à cette jeune femme qui l’écoutait avec une attention douce et affectueuse, s’intéressant à ses travaux, montrant une curiosité flatteuse pour ce qu’il faisait et l’enveloppant d’une câlinerie féminine à laquelle il n’était point habitué.

Elle voulut d’abord savoir ce que représentait le sujet choisi par l’artiste, la manière dont il l’avait compris et comment il travaillait, puis exprima le désir de visiter son atelier, de voir une de ses œuvres avant tout le monde, avant le public du Salon, de façon à en avoir la primeur.

Elle riait coquettement, disant qu’il allait la trouver curieuse et folle et que c’était bien là un désir de femme; mais lui, répondant sérieusement à ce badinage, se plaignait, s’accusait même de désespoir et lui fournissait ainsi en même temps l’occasion trop belle d’assurer que les femmes seules savent panser et guérir de pareilles blessures.

Il fallait l’entendre raisonner avec sa souple habitude et ses intonations adoucies à dessein; les arguments lui venaient en foule, tous plus persuasifs, plus désireux de convaincre et elle avait l’art insinuant de les faire pénétrer jusqu’au fond de cette âme neuve, de ce cœur facile et désarmé. Le flot attendri et consolant de ses paroles séduisantes coulait ininterrompu.

–Pourquoi désespérer quand on est jeune, presqu’arrivé au but et que tout semble vous sourire?–L’artiste par son génie s’élève au-dessus du monde: il peut regarder bravement devant lui, tout lui appartient, c’est un horizon immense, illimité. La gloire l’appelle!–

Mentalement Jacques se disait qu’elle avait raison, que tout cela était vrai, que bien des fois il s’était fait ces beaux raisonnements. Mais pouvait-il donc essayer de lui faire comprendre que c’était elle qui lui faisait obstacle en ce moment, se plaçant entre son but et lui, le détournant de ce qu’il cherchait et l’attirant à elle avec une force voluptueuse, pleine de dangers?

C’était impossible. Il le sentait d’autant mieux qu’en ce moment même, l’écoutant avec une croissante ivresse, il se laissait aller au bercement charmeur de sa voix, sans résistance, avec un plaisir auquel il ne tentait pas de se soustraire.

Satisfaite du point où elle avait amené la conversation, mais ne voulant pas la pousser davantage, madame de Santarès rappela au jeune homme qu’elle se devait à ses invités et que ses devoirs de maîtresse de maison la réclamaient; elle lui proposa de le présenter à une dame qui le connaissait déjà un peu, justement celle qui avait parlé pour la première fois devant lui de madame de Santarès.

–Elle vous dira du mal de moi: ne la croyez pas trop.

–C’est donc une amie intime? demanda Jacques en riant et il alla s’asseoir auprès de cette dame.

Madame Morin, veuve d’un capitaine de frégate, était la meilleure personne du monde, aimant, en raison peut-être de ses quarante-cinq ans avoués, à donner des conseils et à parler de son expérience. De son mari, elle tenait une certaine brusquerie cordiale qui ne déplaisait pas, et il lui restait d’une beauté disparue peu à peu sous la double action du temps et du chagrin quelque chose d’agréable disposant tout d’abord en sa faveur: sa grosse franchise achevait de la faire aimer, car elle savait être sincère, sans jamais devenir méchante.

Son défaut capital était un enthousiasme immodéré pour la marine: le bel uniforme sévère de son mari et la tenue correcte de l’équipage placé sous ses ordres, servaient plus d’une fois de pivot à sa conversation. Elle avait une manière toute particulière de ramener la causerie sur ce sujet et le capitaine faisait tout à coup son apparition au milieu d’une discussion sur la façon de tailler les jupes ou d’arranger les rubans. Caronades, sabords, tribordais et babordais, mâts de perroquet ou de cacatois, faux-pont, écoutilles, traversaient subitement les falbalas et écrasaient les chiffons à la mode, comme une frégate, passant fièrement toutes voiles déployées sur une flottille de pirogues, les engloutit ou les disperse en un instant.

Jacques Du Houx, qu’elle avait rencontré dans plusieurs maisons, lui était extrêmement sympathique. Ce garçon un peu timide, mais à l’œil franc et bien ouvert, à l’aspect sain, lui plaisait beaucoup.

Elle l’accueillit donc avec joie, lui rappelant les endroits où ils s’étaient vus et le félicitant de s’ être rendu à l’invitation de sa voisine.

A son âge, assurait-elle, on ne devait pas se renfermer et fuir le monde, sous peine de devenir misanthrope; il fallait vivre de la vie parisienne, fréquenter les salons, se montrer partout.

En vain le jeune artiste essaya-t-il de placer quelques mots pour s’excuser. Il avait affaire à forte partie et la bonne dame bavardait à tort et à travers sans vouloir rien écouter. Ce fut un véritable sermon en trois points que Jacques dut subir. Madame Morin, n’écoutant rien, tranchait d’un geste tous les arguments qui lui étaient opposés, comme si elle eût tenu un sabre de marine ou une hache d’abordage. C’était une tempête.

Mais où la position du sculpteur devint extrêmement délicate, ce fut lorsque son interlocutrice, à bout de bavardage, en arriva à parler de leur commune hôtesse. Elle le fit avec un tel enthousiasme que Jacques ne savait plus quelle contenance tenir, se voyant mis en jeu et questionné vivement sur l’impression que Julia lui avait faite.

A en croire madame Morin, personne ne pouvait résister à cette enchanteresse et Jacques, comme les autres, devait son tribut d’admiration, d’adoration même à cette belle et séduisante créature.

Jacques chercha des raisons pour se taire, objecta sa timidité naturelle, sa jeunesse. Elle montra le plus profond étonnement, croyant aux artistes, des déclassés à son avis, la liberté d’allures et de langage des marins.

–Peut-être suis-je une exception, murmura le sculpteur.

–Il n’y en a pas, repartit madame Morin, qui mit en avant l’exemple de son mari, aussi calme au milieu du monde frivole et caqueteur d’un salon que lorsqu’il fallait commander la manœuvre dans une tempête, conservant son sans façon, sa carrure et adoucissant à peine ses jurons. Pourquoi ne serait-il pas de même, pourquoi une femme, ayant la beauté de leur hôtesse, lui ferait-elle baisser les yeux, à lui qui devait aimer par-dessus tout le Beau?

Du reste, la veuve du capitaine, à une dernière objection de Jacques qui avait répété ne pas connaître madame de Santarès, se mit à lui raconter l’histoire de son amie, en dépit de toutes les protestations de l’artiste.

Julia de Santarès était née dans le Midi, du côté des Pyrénées, d’un père Français et d’une mère Espagnole; les premières années s’écoulèrent doucement jusqu’au jour où, âgée de vingt ans à peine, elle devint tout à coup orpheline, ses parents étant morts à un an de distance. Un vieux gentilhomme du pays, prenant pitié de la pauvre enfant et, attiré en même temps par sa beauté, l’épousa pour la laisser veuve après quelques années de mariage, pendant lesquelles il fut plutôt pour elle un père qu’un mari. Elle resta encore quelque temps dans les Pyrénées; puis enfin, lasse de son existence monotone et triste en province, vint à Paris dès que rien ne la retint plus là-bas. Depuis, elle s’était liée avec beaucoup de monde, grâce à sa fortune et aux recommandations dont elle avait eu soin de se munir dans la famille de son mariri; elle recevait des artistes, ses goûts la portant vers tout ce qui s’occupe d’arts, peinture, musique et sculpture.

Tel fut le résumé succinct dont Jacques écouta malgré lui le récit; il lui fallut même entendre murmurer à son oreille, par madame Morin. l’âge de Julia, vingt-sept ans. Il répondit que la beauté n’avait pas d’âge; mais son interlocutrice trouva cette réponse digne d’un amoureux, ce qui le remplit de confusion et de dépit, au point qu’il crut devoir se défendre: on lui opposa l’avenir, et il répéta qu’un artiste ne pouvait nourrir que des rêves irréalisables, de folles visions s’envolant sans cesse, fuyant toujours et que l’on poursuit sans se lasser jamais. Certes oui, il était amoureux, mais amoureux de la beauté pure, sans attaches visibles à la terre, de la beauté de la couleur, de la beauté de la pensée.

Madame Morin l’écoutait et le regardait, un peu étonnée de ce qui lui paraissait des divagations; son esprit plus positif ne suivait pas le jeune rêveur, et avec une naïveté burlesque, au moment où son compagnon parlait de l’imagination et des rêveries du cerveau, elle s’écria :

–Ahh! nous autres marins, nous sommes plus positifs!

–Comment! Vous aussi, madame! fit Jacques avec une stupéfaction comique, et tous deux se mirent à rire comme des enfants.

Cet accès de folle hilarité, provoqué par les distractions maritimes de la brave dame, avait rompu la conversation; elle donna encore à Jacques quelques détails sur la vie de son amie et leur causerie continua ainsi sur un ton moitié badin et enjoué, moitié familier, jusqu’au moment où madame Morin fut réclamée par l’une des tables de jeu.

–Grâce également au bavardage intarissable de la veuve du capitaine, le sculpteur avait passé une revue complète de la société qui l’entourait; personne n’y avait échappé; il connaissait maintenant les noms aussi bien que les professions de chacun.

–Ce monde ne lui plut nullement.

Il y avait là beaucoup plus d’hommes que de femmes et il en fut choqué; des coulissiers, tripoteurs d’affaires de Bourse, des artistes méconnus, surtout des musiciens ou des acteurs, comme le chanteur comique dont il avait entendu applaudir le jeu au moment de son arrivée. Les causeries, dont il entendait des échappées, lui semblèrent d’un esprit relaté; il y chercha vainement un sentiment pur.

Il se sentait mal à l’aise dans un milieu inconnu, où il se voyait comme une exception, comme une note malsonnante ou une couleur criarde; ce n’étaient là ni son monde, ni ses goûts, il le devinait aux plaisanteries, à tout ce bruit confus qui l’enveloppait d’une atmosphère presque malsaine et lourde pour ses poumons: ses pensées étaient froissées et ses yeux troublés.

En dépit de l’absence presque totale de jeunes gens, il constata cependant une gaieté réelle, bien qu’un peu trop bruyante.–Les cheveux gris et les fronts chauves dominaient, négociants au ventre respectable, dont la main grasse aux doigts courts faisait sonner de brillantes breloques, de lourdes chaînes d’or cerclant la rotondité du gilet; banquiers au sourire béat dans leur faux-col d’une blancheur moins douteuse que celle de leur conscience; vieux célibataires, heureux de trouver une espèce de famille.

Madame de Santarès, comme une reine dans son salon, faisait les honneurs avec une grâce parfaite, allant d’un groupe à un autre, répondant vivement aux saillies, avec hardiesse, spirituellement aussi, mais sans apparence de prétention: elle lui plut ainsi. Ou bien elle s’asseyait auprès de quelques dames et de grandes conversations s’entamaient au milieu du bruissement des étoffes et du babil général; on causait sans doute chiffons, toilettes et alors de vives discussions s’élevaient sur la dernière tournure des corsages, sur la nouvelle forme des chapeaux, avec des rires sans fin, sans raison presque et de graves intonations bien sérieuses pour expliquer la longueur des rubans ou la largeur des volants, la quantité de lais nécessaires et tout ce froufrou féminin si intéressant pour les femmes, si fastidieux pour les hommes.

De temps en temps un musicien se mettait au piano; pour un moment les conversations se taisaient pendant que la musique emplissait le salon de ses ondes sonores, ou bien une chanson, un air d’opéra tenaient quelques instants les invités silencieux; puis des plateaux circulaient portant des rafraîchissements, des bonbons, du thé, du chocolat dans des tasses transparentes et légères.

Tout cela faisait au jeune homme l’effet d’une fantasmagorie s’agitant autour de lui, il ne savait plus s’il était réellement au milieu de ce monde ou bien si cela tourbillonnait follement dans son cerveau.

Un peu isolé dans l’embrasure d’une fenêtre, depuis que madame Morin l’avait quitté, Jacques s’était accoudé sur un petit guéridon de laque éclairé par un candélabre; machinalement, pour se donner une contenance, il feuilletait un album; mais ses yeux ne quittaient pas madame de Santarès.

Cette femme était pour lui un sujet d’études étranges et inattendues, un étonnement sans cesse renouvelé; trop peu connaisseur du cœur féminin pour essayer de percer cette enveloppe charmante, pour en avoir même l’idée, il ne songeait à l’analyser qu’extérieurement et à chaque instant des contradictions, des anomalies le heurtaient, déroutant ses observations superficielles.

Il contemplait à loisir, avec un plaisir tout à fait sans mélange et sans arrière-pensée, ces épaules superbes, d’un velouté parfait, cette chair satinée, où la lumière jetait d’étonnants reflets, ces yeux tour à tour langoureux et pleins de flamme; mais les lèvres charnues et colorées possédaient un attrait de sensualité qui l’arrêtait, hésitant, troublé, quand il se lançait dans ses pensées habituelles de poésie, et surtout cette voix forte, impérieuse, dont les puissants accents effrayaient et blessaient sa sensibilité, en lui paraissant incapable de se plier aux douceurs de la prière ou de la demande.–Il y sentait une autorité qui l’effrayait, lui semblant déplacée chez une femme. Ensuite il remarquait sa coquetterie et ses gracieux mouvements; cette beauté magnifique avait des gestes de chatte et sa majesté habituelle s’adoucissait en devenant plus féminine dans certaines occasions.

Plus le jeune artiste regardait et s’abimait dans sa contemplation, plus il cherchait à se rendre compte de la diversité du charme de cette femme, sans songer aux dangers d’une telle analyse. Seulement, toujours à l’instant où il admirait quelque chose en elle, où il sentait comme un entraînement, aussitôt un geste, un mot, une intonation, un mouvement le choquaient.

Tout en elle respire une volupté dangereuse, tout, jusqu’à ce luxe bizarre de bijoux d’or qui lui donne un aspect Oriental et fait rêver Jacques aux mollesses coupables de Babylone et de Ninive, à la luxure énervante et lâche de l’Assyrie. Il croit sen tir passer sur son front le souffle de feu de ces pays de femmes, et un trouble irrésistible l’envahit tout entier; il lui semble que ses sens sont attirés en dépit de son cerveau, malgré son cœur, au mépris de ses goûts, de sa délicatesse. Cette chute de son être est à peine précédée par la tentation, tellement elle est violente et rapide.

Puis un combat secret se livre en lui-même; la fougue première qui lui faisait désirer follement Julia s’amortit peu à peu, à mesure qu’il réfléchit: ses yeux s’ouvrent et il voit mieux.

Il compare de nouveau, par la pensée, son pur et chaste idéal à cette femme où la vie éclate brutale et terrestre et voit combien cette dernière est au-dessous de l’image créée par son cerveau d’artiste, par son cœur de poète.

A mesure que cette chère illusion se retrace plus nettement en son esprit, la paix renaît dans ses sens bouleversés et il éprouve un invincible éloignement pour madame de Santarès. Ce beau corps aux enivrants contours lui fait peur: un frisson le parcourt soudainement de la tête aux pieds quand il l’examine avec plus de calme, l’analysant de sang-froid. Cette soirée au lieu d’achever de le séduire lui aura suffi pour s’affermir dans son aversion primitive, et il décide qu’il ne reverra plus la séductrice.

Comme une brise fraîche et vivifiante de printemps les saines pensées de ses jours heureux, de ses heures laborieuses et actives montent à son cerveau. Le voile achève de s’éloigner de ses yeux et il rougit tout à coup du monde au milieu duquel il se trouve; cette gaieté qui l’environne lui est douloureuse, blessante même; ces hommes et ces femmes sont indignes de le comprendre: il les gêne peut-être et il a honte d’avoir cédé, de se trouver dans leur société, pouvant être confondu avec eux.

Le souvenir de ce qu’il était, de ce qu’il est encore et de ses grandes joies d’artiste l’obsède jusque dans ce salon, l’arrachant aux banalités mondaines qui l’entourent.

Après avoir un instant fermé les yeux pour mieux s’isoler, machinalement il saisit le crayon fixé à l’album et, sur une page blanche, essaie de rappeler l’inspiration envolée. Son front brûle de cette fièvre sainte de la création, ses tempes battent, un flot de bonheur et de joie l’inonde tout entier, car il lui semble que son rêve revit sous ses doigts; le crayon est fidèle à sa main, à sa pensée, il va retrouver ces traits cherchés en vain depuis huit jours. Il a tout oublié, et le bruit du salon et l’endroit où il se trouve; un transport sacré l’enveloppe et l’étreint, un délire enthousiaste le domine: il dessine avec ardeur. Encore quelques minutes, le rêve sera redevenu pour toujours la réalité.

Alors une main se pose sur son épaule, une voix parle doucement à son oreille. Tout s’évanouit, tout s’enfuit encore.– Madame de Santarès a de nouveau fait disparaître l’idéal de l’artiste; c’est à peine s’il contient sa douleur, lorsque son regard s’arrête, chargé de tristesse et d’amertume sur celle qui l’a éveillé.–Il rappelle à lui sa raison et dit seulement:–Madame, excusez-moi.

De la main il repousse en même temps l’album, essayant de donner une allure dégagée à son geste, un pli souriant à sa lèvre; mais la jeune femme, sans paraître remarquer son mouvement de contrariété veut voir le dessin et questionne l’artiste à ce sujet: est-ce une gracieuseté de sa part, a-t-il voulu laisser un souvenir à son hôtesse, ou bien cette figure de femme n’est-elle pas plutôt un portrait.–Il y a une arrière-pensée dans son insistance, on le devine sans peine; le jeune homme ne voit rien.–Jacques proteste donc de son mieux, assurant que c’est une fantaisie de son cerveau, une pure création de l’imagination; ce papier blanc ayant tenté son crayon, il avait oublié les devoirs du monde pour les attraits de l’art.–Julia accepte ses excuses avec une certaine indifférence, se disant très heureuse de posséder un croquis de M. Jacques Du Houx; mais, en regardant ce dessin insignifiant, elle a un instant froncé le sourcil, comme si elle se fût attendue à trouver autre chose.

En ce moment, quelques personnes vinrent faire leurs adieux à la maîtresse de la maison; Jacques, se levant, s’aperçut qu’il était l’heure de rentrer chez lui; du reste, malgré les prévenances dont il avait été l’objet et les amabilités de la conversation, il avait senti s’augmenter son impression défavorable, surtout après l’incident de l’album.–.

Décidément, cette femme jouait auprès de lui le rôle d’un mauvais génie, elle venait constamment briser son idole, se mettre entre lui et son imagination: il devait la détester, la fuir, sans se laisser toucher par son charme, peut-être même à cause de ce charme.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
180 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066318574
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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