Kitabı oku: «Contes pour les enfants»

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Joséphine Colomb

Contes pour les enfants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314750

Table des matières

MARIE AUX FLEURS

UN TRAIT D’UNION

L’ÉMIGRANT DÉPART ET RETOUR

I

II

III

UN JOUR DE CONGÉ

LA PRIÈRE D’UN JEUNE MUSICIEN

LE PETIT FRÈRE

LES ROBINSONS POUR RIRE

LE LIT DE POUPÉE

L’HOMME AUX BATONS DE SUCRE

MA SŒUR CATHERINE

LE RÉMOULEUR DE DABO

COMMENT J’APPRIS A LIRE

GERTRUDE LA GARDEUSE DE CHÈVRES

LE BON PETIT GUILLAUME

LA PETITE CHRISTEL

UN SOU DE PLAISIR

UN FAMEUX CARNAVAL

DEUX AMIS

LA BUCHE DE NOËL

L’ORPHELINE

UNE BOITE DE BAPTÊME



MARIE AUX FLEURS

Table des matières

LÉGENDE

Quel beau jardin c’était que le jardin de la grande maison blanche, tout là-bas, plus loin que la porte de la ville! Au printemps, les lilas inclinaient pardessus le mur leurs grappes de fleurs parfumées; et à travers la large grille verte, les yeux ravis ne pouvaient se lasser de contempler les pivoines et les giroflées, les iris et les roses. Il n’y avait guère d’heure où l’on ne vît quelque tête d’enfant curieux, appuyée contre les barreaux de la grille, dévorant du regard ce paradis terrestre.

C’est qu’ils habitaient le faubourg voisin, les enfants qui s’arrêtaient ainsi devant le jardin de la maison blanche, que le faubourg était bien triste et bien sombre, et qu’on n’y voyait guère de soleil ni de fleurs. Les maisons, petites et basses, étaient habitées, presque toutes, par des tisserands, dont la main tendait les fils du matin au soir, pendant que leur pied faisait aller le métier. Clic clac, clic clac, voilà ce qu’on entendait, depuis l’aube jusqu’à la nuit, dans toute la longue rue qui formait le faubourg. Les enfants pâlissaient dans les chambres humides où ils aidaient leurs pères à tendre les fils sur le métier; et, le soir venu, ils jouaient sans gaieté dans la rue sombre aux ruisseaux fangeux. Ils n’avaient dans l’année que quelques jours de joie et de soleil, les pauvres-petits! c’étaient les jours où ils allaient, avec leurs mères, étendre Les pièces de toile sur l’herbe des prairies, où la rosée de la nuit devait se charger de les blanchir. Ces jours-là, que de jeux, que d’ébats dans les prés et le long des buissons! On en parlait longtemps d’avance, on y pensait longtemps après. Les prairies au bord de l’eau, et le jardin de la maison blanche, voilà ce qui occupait toutes les petites têtes du faubourg; le jardin sur-out, comme de juste, puisqu’on n’y était jamais entré.

Un jour, un groupe de petits curieux, arrêtés en contemplation devant les fleurs — c’était dans la saison des lilas — vit la grille s’ouvrir, et des visiteurs sortir du beau jardin. Ils étaient deux, un vieillard et une petite fille; et ce qui frappa les enfants, c’est que la petite fille tenait à deux mains un énorme bouquet de lilas.

Les enfants se poussèrent du coude, et leurs yeux suivirent avec admiration — avec envie aussi — la petite fille et son bouquet. — «Est-elle heureuse!» dit l’un d’eux en soupirant; et ils reprirent tristement le chemin du faubourg. La fillette marchait devant eux, légère comme un oiseau, riant et causant avec le vieillard, qu’elle appelait «grand-père». Elle traversa ainsi tout le faubourg, et les enfants la virent s’arrêter à la porte d’une des premières maisons de la ville. Le grand-père frappa, la porte s’ouvrit, la petite fille et son bouquet entrèrent et disparurent.

Le lendemain, on la revit dans la rue sombre. —C’est la petite fille aux fleurs! se disaient entre eux, sur son passage, ses petits envieux de la veille; et ils la suivirent de loin en se demandant: «Est-ce qu’elle y va encore?»

Elle y allait encore, et comme la veille, quand elle ressortit, elle était chargée d’un bouquet de lilas, qui parut aux pauvres enfants encore plus fleuri que le précédent. Même un tout petit garçon, déjà vêtu d’une culotte de drap, quoiqu’un bonnet de fille couvrît encore ses boucles blondes, s’approcha tout près de la grille au moment où elle s’ouvrait, si près que la fillette le toucha en sortant. Elle le regarda et lui sourit; puis, se retournant vers son grand-père: —«Oh! vois le gentil petit enfant! dit-elle. Je voudrais avoir des bonbons à lui donner! Tiens, petit, veux-tu une fleur, puisque je n’ai pas de bonbons?»

L’enfant saisit la fleur qu’elle lui tendait, et, comme s’il eût craint qu’elle se ne ravisât, il rejoignit vivement ses compagnons. Ceux-ci lui firent un cortège triomphal pour rentrer au faubourg, et lui, en bon prince, tendait à l’un, puis à l’autre, sa branche de lilas, pour que chacun à son tour pût en sentir le parfum. Quand il rentra chez lui, ce fut une fête pour son père, sa mère et sa petite sœur. La fleur fut mise soigneusement dans un vieux pot plein d’eau fraîche; et par moments le tisserand arrêtait son métier pour la regarder à son aise.

La première fois que la jeune fille et le vieillard retournèrent à la maison blanche, le petit blondin les guetta à la grille; et se rappelant qu’il avait reçu la branche de lilas sans remercier la donatrice, il dit à demi-voix en avançant la main: «Merci, mademoiselle! » Mademoiselle s’arrêta, le regarda, le reconnut et se mit à rire. «Tu as mis du temps à trouver ces deux mots-là, lui dit-elle; mais enfin tu les as trouvés; c’est bien, cela! Tiens, voilà une autre fleur.»

Un nouveau merci accueillit ce nouveau don, et l’enfant courut en avant pour montrer sa richesse à ses camarades. Quand la jeune fille passa dans la rue, on chuchotait, on se dressait autour du blondin et de sa fleur; et quelques voix timides murmurèrent bien bas: «Un petit bouquet, s’il vous plaît, mademoiselle! » Elle s’arrêta, détacha quelques fleurs de son bouquet et lés mit dans les petites mains qui se tendaient vers elle. — «Qu’as-tu, Marie? lui dit son grand-père en lui voyant les yeux pleins de larmes. — Je ne sais! répondit-elle. Ces pauvres enfants qui demandent des fleurs comme si c’était un sou, ou du pain... cela me donne envie de pleurer.»

Depuis ce soir-là, quand on la voyait passer pour se rendre au grand jardin, on se disait de maison en maison: «Voilà la petite fille aux fleurs!» et comme on avait entendu son grand-père l’appeler Marie, on prit l’habitude de dire: «Voilà Marie aux fleurs!» Tout le long du faubourg, des têtes paraissaient aux fenêtres, tout exprès pour sourire à Marie; et les petits enfants lui envoyaient des baisers. Au retour, elle paraissait au bout de la rue, les bras chargés d’une gerbe de fleurs; quand elle arrivait chez elle, ses mains étaient presque vides; mais chaque pauvre demeure s’égayait d’une rose ou d’un œillet, et les petits enfants, qui avaient entendu parler de bonnes fées, s’endormaient en rêvant d’une belle dame qui ressemblait à Marie, et qui, d’un coup de sa baguette d’or, changeait tout le faubourg en un riant jardin.

Quand Marie était accompagnée de son grand-père, elle distribuait ses fleurs sur sa route sans opposition; le vieillard souriait, tout ému, et la contemplait en murmurant: «Belle et bonne!» Mais quand la gouvernante, la vieille Brigitte, était chargée de conduire Marie à la maison blanche, elle grommelait contre la générosité de la jeune fille, et tâchait d’écarter «ces petits mendiants», comme elle les nommait. Mais Marie les rappelait autour d’elle. «Ils sont si heureux! disait-elle à Brigitte, et cela me fait tant de plaisir de les voir heureux!»

L’été passa, puis l’automne; puis l’hiver vint, et Marie n’eut plus que bien peu de fleurs à distribuer à ses petits amis. Ils attendaient le printemps avec impatience: cette année, ils auraient tous du lilas! Ils oseraient tous lui en demander, maintenant! Les lilas se couvrent de bourgeons, les bourgeons deviennent du feuillage; les boutons rougissent, grossissent et s’entr’ouvrent... voilà les fleurs épanouies! Où donc est Marie, et pourquoi ne la voit-on plus?

Marie est malade. Ses petits amis ont guetté à sa porte, et ils ont vu le médecin entrer et sortir. Il vient bien souvent! et le grand-père, qui le reconduit, a l’air bien triste! et la vieille Brigitte, à qui le blondin a osé demander des nouvelles de Marie, s’est mise à pleurer, au lieu de le rudoyer, comme il s’y attendait. Est-ce qu’elle pourrait mourir? «Les fées ne meurent pas! disent les petits. —Ni les anges non plus!» répond une grande fille qui ne croit plus aux fées. Les mères secouent la tête tristement; elles savent que les anges de la terre sont mortels.

Mai est tout brillant de fleurs, et le soleil inonde les prairies; il glisse même quelques gais rayons dans la vieille rue du faubourg. Mais personne n’est disposé à rire au soleil; on s’aborde en se disant: «Savez-vous? elle est morte!» Les enfants pleurent et les mères sont tristes.

Ils sont tous partis, les enfants, ils sont tous allés du côté des prairies éblouissantes. Où vont-ils donc? Dans la triste maison, un vieillard, aussi pâle que ses cheveux blancs, est assis au pied d’un lit, les yeux fixés sur le doux visage de la jeune morte. Elle semble dormir, et sourire en dormant: ange ou fée, qu’elle est belle ainsi! Le vieillard l’admire encore, celle qu’il aimait tant, sa dernière joie, sa dernière tendresse... Mais pourquoi ce bruit en bas? Des voix, des pas... Brigitte résiste... on monte pourtant... la porte s’ouvre... «Laissez-nous la voir encore une fois! nous ne ferons pas de bruit!» disent des voix enfantines; et tout le petit peuple du faubourg entre en retenant son haleine.

Ils sont tous chargés de fleurs; non des fleurs fastueuses qu’on cultive à grands frais dans les jardins, mais des fleurs que le bon Dieu sème à profusion sur la terre pour l’embellir et pour qu’elles nous fassent penser à lui. Et la chambre se remplit d’un parfum de primevères et de jacinthes sauvages, de muguet et d’aubépine; les enfants couvrent le lit funèbre de pâquerettes et de myosotis, et de toutes les fleurettes qu’ils ont pu moissonner dans la grande herbe; et puis, malgré leur promesse de ne pas faire de bruit, ils n’y peuvent plus tenir, ils fondent en larmes, ils éclatent en sanglots.

«C’est notre cadeau, à nous, des fleurs des champs! disent-ils en pleurant. Nous n’avons pas de belles fleurs comme celles qu’elle nous donnait; mais nous sommes allés cueillir celles-là bien loin dans les prés, pour elle! N’est-ce pas qu’elle ne les refuse pas? N’est-ce pas qu’elle nous entend et qu’elle sait que nous l’aimons?»

Les entend-elle? On le croirait: car une légère teinte rosée a paru sur son visage, et ses lèvres ont fait un mouvement. «Oh! mon Dieu! s’écrie le grand-père. Vite, le médecin!» ‘Et, tout tremblant, il se penche vers ce cher visage qui s’anime, vers ces yeux bien-aimés qui s’entr’ouvrent... «Elle vit! elle vit!» s’écrie-t-il au moment où le médecin, accouru en hâte, entre dans la chambre. Le médecin s’approche, la regarde, touche sa main... «Elle est sauvée! dit-il. Mais que font là ces fleurs, ces enfants...? il y a de quoi tuer la malade... — Non, dit-elle, laissez-les; c’est leur parfum qui m’a ranimée; ce sont leurs voix qui m’ont réveillée...»

Marie aux fleurs est guérie; le médecin dit qu’elle a été en léthargie, mais les enfants du faubourg n’en croient rien, ni leurs mères non plus. Pour eux, elle était bien morte; et le bon Dieu a rouvert les portes de son paradis pour la laisser revenir sur la terre, parce qu’il a écouté les prières des pauvres enfants qui l’aimaient, et qu’il a eu pitié de leur chagrin. Parce que, disent les habitants du vieux faubourg, Dieu aime ceux qui sont bons pour les pauvres gens.

UN TRAIT D’UNION

Table des matières

«La veuve Reffel est-elle à la maison, s’il vous plaît? dit en se présentant sur le seuil de la porte un homme d’une soixantaine d’années, vêtu comme un paysan aisé.

— Non, monsieur, répondit une avenante jeune femme qui savonnait du linge dans un baquet; mais elle rentrera bientôt: donnez-vous la peine d’entrer. Je vais vous servir un pot de bière, et vous vous reposerez en l’attendant.»

Le vieillard entra sans se faire prier, et alla s’asseoir sur un banc, près de l’âtre. La jeune femme, avec un air respectueux et un peu timide, le débarrassa de son bâton de voyage, et lui présenta une chope de bière mousseuse et du feu pour allumer sa pipe; puis, comme la matinée était fraîche, elle ajouta quelques brins de bois clair au feu qui faisait bouillir la marmite. Le voyageur, satisfait, étendit ses mains devant la joyeuse flambée; puis, prenant son verre: «A votre santé et contentement, dit-il: vous méritez d’avoir bonne chance en ce monde, car vous savez ce que la jeunesse doit aux hommes d’âge.»

La jeune ménagère rougit.

«Merci, monsieur, répondit-elle: je suis sûre que vous me porterez bonheur. Avez-vous tout ce qu’il vous faut? Je vous demanderai la permission de continuer mon ouvrage.

— Et moi celle de vous regarder! Je n’aime rien tant que de voir travailler les personnes qui ont du cœur à la besogne.»

Elle se remit à frapper son linge avec le battoir, qui faisait jaillir sur ses bras nus de petites bulles de savon, pareilles à autant de petits arcs-en-ciel. Elle fredonnait une vieille chanson, et le visiteur la regardait à travers la fumée de sa pipe.

«Comme elle a bonne grâce à l’ouvrage! se disait-il. Elle tape, elle frotte, elle tord, elle ne se repose pas une minute: voilà bientôt son linge lavé. C’est une bru comme celle-là qu’il m’aurait fallu, puisque Jean ne voulait pas absolument de la grande Lisbeth. Mais il s’était entiché d’une fille de la ville: une princesse, bièn sûr, qui ne sait pas distinguer un veau d’un âne! jolie bru pour un campagnard!... On est bien ici: je voudrais savoir où la cousine Reffel a trouvé une pareille servante, si alerte et de si bonne humeur. Elle a l’œil à tout: elle a mis du bois au feu pour me réchauffer, et elle a eu soin d’écarter la marmite du foyer pour l’empêcher de bouillir trop fort; elle me remplit mon verre dès que je l’ai vidé.»

«Madame Reffel ne revient point, dit la jeune femme en s’arrêtant devant le vieillard. Cela vous ennuie peut-être d’attendre; j’irais bien la chercher, si j’osais... mais j’ai peur que mon petit Franz ne se réveille.

— Ah! c’est à vous le petit qui est là ? dit-il en regardant un berceau qu’elle lui indiquait du doigt. Eh bien! s’il se réveille, je le bercerai pour le rendormir: ça n’est pas un métier difficile. Vous pouvez être tranquille, j’aurai soin de lui; j’aime beaucoup les petits enfants.

— Vrai? dit la jeune femme, qui parut toute joyeuse. Eh bien, j’y vais.

— Dites-lui que c’est son cousin Bormann.»

Elle partit, laissant le vieillard charge de la garde de l’enfant. Le petit coquin semblait n’attendre que le départ de sa mère pour se réveiller. On l’entendit pousser un léger grognement, se retourner dans son berceau; puis il y eut un silence; et tout à coup une petite main écarta le rideau, et une petite voix appela: «Maman!» avec un frais éclat de rire.

«Eh bien, mon gaillard, il paraît que tu as le réveil gai, dit le vieillard en riant lui-même. J’ai promis de te bercer pour te rendormir, mais je crois que ce sera difficile. Essayons pourtant.»

Il alla près du berceau et se mit à le balancer doucement. Mais le marmot, tout étonné de voir cette figure inconnue, changea subitement de physionomie abaissa les coins de sa bouche et se fourra les poings dans les yeux en gémissant.

«Eh! là ! là ! mon bel enfant! il ne faut pas pleurer... non, non, le mignon, le petit, le joli poupon... Allons, voilà que nous nous calmons: c’est gentil, à la bonne heure!»

Le petit, comprenant très bien que cette bonne vieille figure n’était pas la figure d’un ennemi, avait repris sa sérénité, et tendait ses mains vers la pipe du vieillard.

LE VIEILLARD ASSIT L’ENFANT SUR SES GENOUX.


«Tu veux ma pipe? ne la casse pas au moins: c’est une fameuse pipe... Ah! le scélérat, il me tire les cheveux... Il m’empoigne le nez... C’est gentil, tout de même, de sentir ces petites mains-là sur votre figure... Allons, encore du chagrin!

— Maman! répéta le petit, qui avait regardé tout autour de la chambre.

— Elle va venir, ne pleure pas... Tiens, vois les petits chats... Veux-tu venir avec moi? Je te ferai danser... c’est cela!»

Le petit avait sans façon tendu les bras au bonhomme: il ne voulait plus dormir, il voulait jouer.

Le vieillard, un peu embarrassé de son rôle, alla s’asseoir auprès du feu, assit l’enfant sur ses genoux et commença à le faire danser, en lui chantant de sa voix chevrotante toutes sortes de chansons de l’ancien temps. Le marmot ne comprenait pas les chansons, mais il trouvait très amusant d’être secoué ainsi; il riait aux éclats et agitait ses petits pieds dodus, comme s’il eût dansé pour de bon. Enfin le vieillard s’arrêta essoufflé.

«D’autre!» dit l’enfant. Il ne savait guère que trois ou quatre mots, ce personnage de douze mois tout au plus, mais il faut convenir qu’il avait su choisir précisément ceux qui pouvaient lui être utiles.

«D’autre! comme tu y vas! Laisse-moi me reposer un peu en fumant une pipe. La voilà, la belle pipe!»

La belle pipe fut allumée et changea complètement le cours des idées du petit despote. Il ne songea plus qu’à saisir la jolie fumée blanche qui sortait du fourneau de porcelaine. Le vieillard souriait d’un air attendri.

«Comme cela me rajeunit pensait-il. Il me semble être au temps où mon Jean était tout petit... Celui-ci deviendra peut-être aussi un ingrat en grandissant, et son père se trouvera tout seul dans sa vieillesse... Mon Jean a un petit enfant comme celui-là ; il m’a fait savoir sa naissance, à la Noël de l’année dernière... J’aimerais bien à le voir; mais je ne veux pas recevoir sa mère... non, jamais je n’ouvrirai ma porte à une fille qui a épousé mon fils malgré moi!»

En ce moment la veuve Reffel entra, et leva les mains au ciel d’un air joyeux en voyant ce qui se passait dans sa maison.

«Eh! bonjour, cousin Bormann! dit-elle; soyez le bienvenu chez moi.

— Je suis venu à votre commandement, cousine, répondit Bormann: sur quoi donc vouliez-vous me consulter?

— Sur la valeur de mon bien; parce que, voyez-vous, je voudrais le vendre...

— Le vendre!

— Oui; je suis vieille, je voudrais me retirer quelque part pour me reposer.

— Et où irez-vous? chez votre neveu?

— Non pas! J’y ai passé huit jours à la Saint-Jean d’été, et j’en ai assez: il n’y a plus de paix chez lui depuis qu’il est marié avec la grande Lisbeth; vous savez bien, celle que vous vouliez donner à votre fils. Un vrai diable, capricieuse, exigeante et fière, à cause de l’argent qu’elle a apporté dans la maison. Mais, pour en revenir à mon bien, je veux vous montrer comme il est en bel état, les champs, les vignes, les bêtes, la maison, tout! C’est bien changé depuis deux ans, allez! Après la maladie que j’avais faite, j’étais restée faible et chétive, et je ne pouvais rien surveiller; aussi tout dépérissait que c’était pitié, et je me serais bientôt trouvée ruinée, si je n’avais pas pris à mon service un jeune ménage quia rétabli mes affaires. Vous n’avez jamais rencontré des travailleurs pareils: et honnêtes, et aimables!

— J’ai vu la femme tout à l’heure, interrompit Bormann en soupirant; et je me disais que mon fils aurait bien dû en prendre une pareille, au lieu d’une fille de la ville, qui ne peut rien entendre aux choses de la campagne.

— Oui, oui, reprit la veuve sans relever la remarque de son cousin, Catherine est tout à fait bonne ménagère; et puis, les choses qu’elle ne sait pas, on n’a qu’à les lui montrer, elle comprend tout de suite, et elle s’en tire mieux que les gens qui les ont faites toute leur vie. Elle est adroite, elle est gaie, et instruite! Elle sait une quantité de recettes pour la cuisine, pour le ménage, pour les maladies des personnes et des bêtes. Ce sont ses tisanes qui m’ont remise en bonne santé.

— Son petit garçon sera aussi aimable qu’elle, dit Bormann en embrassant le marmot, Il n’est pas sauvage du tout: nous sommes déjà une paire d’amis.

— C’est que sa mère l’élève bien; elle ne le gâte pas, et elle sait l’aimer comme il faut. Mais parlez-moi donc de vous: je vous trouve changé, depuis deux ans que je ne vous ai vu; êtes-vous malade?

—Malade? non; mais ce n’est pas gai de vivre seul; et puis c’est trop de fatigue, à mon âge, qu’une propriété comme la mienne.

— Si vous n’aviez pas chassé ce pauvre Jean...

— Je ne l’ai pas chassé ; je lui ai dit seulement: Si tu te maries contre mon gré, je ne recevrai jamais ta femme chez moi.

— Et il s’en est allé ; c’est tout simple. Vous avez été un peu entêté là-dedans, mon cousin, soit dit sans vous fâcher.

— Une fille bonne à rien! et qui n’avait pas le sou!

— Pas le sou, c’est vrai; mais il y a des qualités qui valent de l’argent; et pour ce qui est de n’être bonne à rien, qu’en savez-vous, puisque vous n’avez même jamais voulu la voir?»

Bormann secoua la tête sans rien dire, selon la coutume des gens qui manquent de bonnes raisons.

«Papa!» cria joyeusement l’enfant, en essayant de se tourner vers un nouvel arrivant dont il avait reconnu le pas. Bormann leva les yeux.

«Jean! s’écria-t-il d’une voix courroucée... Voilà votre fils, ajouta-t-il avec effort en lui tendant l’enfant comme pour le lui rendre.

— Gardez-le, mon père, dit le jeune homme, qui vint s’agenouiller devant lui; gardez-nous tous deux... tous trois!» et il montrait Catherine, qui s’était arrêtée à la porte, n’osant avancer.

Le vieillard se taisait; un reste de rancune luttait encore contre son émotion. Enfin deux larmes roulèrent sur ses joues ridées, deux larmes que l’innocent, déjà instruit par sa mère à consoler les affligés, essuya d’une caresse de ses petites mains.

«Ma fille! murmura Bormann en regardant Catherine.

— Eh bien! vous ne serez plus seul, cousin! et vous pourrez vous reposer à présent, dit la veuve Reffel quand toute la famille fut réunie autour du dîner servi par Catherine.

— Mais si j’emmène vos ouvriers, il faudra que je vous emmène aussi, cousine. Je connais un acheteur pour votre bien; je vais vous l’envoyer demain, et ensuite vous viendrez vous reposer avec moi, puisque Catherine vous plaît mieux que votre nièce Lisbeth. Cela vous va-t-il?

— C’était justement pour traiter de toutes ces affaires-là que je vous avais fait prier de venir me voir. Vous ne m’en voulez pas?»

Pour toute réponse, l’aïeul embrassa son petit-fils, qu’il avait voulu garder sur ses genoux.

L’ÉMIGRANT DÉPART ET RETOUR

Table des matières

NOUVELLE
I

Table des matières

Dans une chambre obscure, au fond d’une ruelle de Lille, une jeune femme préparait le repas du soir. Elle allait et venait, attisant le maigre feu, taillant le pain bis dans la soupière, essuyant la table, et jetant de temps à autre un regard de tendresse vers une petite fille de cinq ou six ans, qui balançait en chantonnant un petit berceau d’osier où dormait un enfant de quelques mois. On était en hiver, et il faisait froid dans la chambre, car le feu de la cheminée n’était évidemment bon qu’à faire cuire le souper.

«Maman, dit la petite fille, voilà Jean qui dort; je peux aller me chauffer, n’est-ce pas?»

La mère soupira, et prit dans ses mains les mains glacées de l’enfant, qu’elle approcha de sa bouche pour les réchauffer de son haleine. La petite se mit à rire.

«Oh! que c’est bon! C’est plus chaud que le feu! — La soupe te réchauffera encore mieux, Marie; j’entends ton père qui vient, va lui ouvrir.»

En effet, un homme de haute taille entra dans la chambre dès que Marie eut ouvert la porte. — Il enleva la fillette dans ses bras et l’embrassa; puis il vint à sa femme.

«Bonsoir, la ménagère! Tout le monde va-t-il bien ici?

— Très bien! répondit-elle d’une voix qu’elle tâchait de rendre enjouée. Le souper est prêt: assieds-toi là, mon pauvre Julien; tu dois avoir faim.

— Mais non, pas trop! dit l’ouvrier, qui prit sa fille sur ses genoux, et commença à manger, non sans avoir mesuré du regard la quantité de nourriture que contenait la soupière.

Il mangea d’abord lentement, regardant sa petite Marie, et évidemment préoccupé par l’idée d’attendre, pour prendre sa part, que l’enfant se fût fait la sienne. Alors il ajouta quelques cuillerées de soupe dans l’assiette de sa femme, en disant qu’une nourrice doit penser à son nourrisson, et fit ensuite disparaître ce qui restait avec une vivacité qui témoignait de plus d’appétit qu’il n’avait voulu en avouer.

Quand il ne resta plus rien de la soupe, du chou et du pain qui composaient le souper de la famille, la jeune femme prit la petite Marie et alla la mettre au lit. Le père demeura les coudes sur la table et la tête dans ses mains, et il entendit l’enfant dire en terminant sa prière du soir: «Mon Dieu, envoyez beaucoup d’ouvrage à papa;» et ajouter après une pause: «Et faites que je devienne grande tout de suite pour travailler, moi aussi.»

Cette naïve prière émut sans doute Julien, car lorsque sa femme revint vers lui, après avoir lavé les assiettes et remis tout en ordre, elle le trouva le visage baigné de larmes.

«Qu’y a-t-il? lui demanda-t-elle en s’asseyant devant lui et détachant ses mains de son front.

— Nous n’avons pas de chance, ma pauvre Thérèse! Les travaux devaient durer tout l’hiver, et c’était du pain assuré. Les voilà arrêtés pour je ne sais combien de temps. L’entrepreneur vient de faire faillite. »

Thérèse pâlit.

«Il ne faut pas se décourager, mon ami, dit-elle en s’efforçant de sourire. Il faut espérer que tu trouveras de l’ouvrage ailleurs, et en attendant je vais aller demain m’offrir à une fabrique. Marie gardera le petit, et la vieille voisine, qui est très complaisante, viendra de temps en temps voir comment ils vont tous deux. Moi, je rentrerai pour faire le dîner, le souper, et donner à boire au petit; tout s’arrangera très bien.»

L’ouvrier secoua la tète.

«Je ne veux pas que tu ailles en fabrique: ta place est ici avec les enfants. Nous avons encore un peu d’argent, et j’aurai bien du malheur si je ne trouve pas de travail, ici ou ailleurs. Tu ne tiens pas à demeurer à Lille, n’est-ce pas?

— Oh non! les petits ne sont pas heureux ici, c’est sombre et humide, et Marie me demande souvent pourquoi on n’y trouve pas de prairies avec des marguerites, comme à Bergues, au bord du canal. Si tu pouvais trouver de l’ouvrage dans une petite ville, comme les enfants y seraient bien!

— Et toi?

— Moi, je serais bien partout avec toi. Mais où vas-tu? Tu sors? Il est bien tard!

— Je vais au cabaret... Oh! mais, pas pour boire; je trouverai peut-être à me renseigner sur l’ouvrage. Je reviens à l’instant.»

Et Julien sortit. Il était fort triste de se trouver ainsi sans travail; mais il se disait après tout que deux enfants, et une femme comme Thérèse, sont plutôt un encouragement qu’une charge pour un homme de cœur. Il fut en cinq minutes à la porte du cabaret du Coq huppé. Cette porte, il la connaissait mieux que l’intérieur du cabaret; il y avait souvent quitté des camarades altérés qui n’avaient pas pu réussir à lui faire partager leur soif. Ce soir-là, il entra. Le Coq huppé était fort agité ; on y parlait, on y criait, on y pérorait de façon à donner les plus belles espérances au maître de l’établissement, qui se frottait les mains en se disant: «Comme ces gens-là vont avoir le gosier sec!

— Tiens! Julien! quelle rareté ! s’écria un des buveurs, qui faisait face à la porte et avait vu entrer l’ouvrier.

— Julien! Julien! par ici! crièrent les autres. Sais-tu la nouvelle? Pars-tu pour Aménaïde?

— Aménaïde! dites donc Adélaïde, reprit Dankin, le savant de la bande.

— Bah! c’est toujours un nom de femme! Qu’est-ce que ça fait, Adélaïde, Aménaïde, ou autre chose?

— Un pays superbe, où il y a des fourmis grosses comme des hannetons, des canards qui ont du poil au lieu de plumes, des serpents de toutes les grosseurs, et un tas d’autres agréables bêtes!

— Un pays où l’on marche la tête en bas, parce qu’il est aux antipodes! J’ai entendu dire ça à un savant.

— Voyons, interrompit Julien, expliquez-moi un peu de quoi il s’agit: je n’y comprends rien du tout.

— Voilà, reprit Dankin. Il est arrivé ici un Anglais qui cherche des ouvriers français pour les emmener au bout du monde, plus loin que l’Amérique, dans un pays qu’on appelle l’Australie. Il paraît qu’on y bâtit beaucoup de villes, et que les maisons s’y font vite, les murs, s’entend, car pour le dedans ils manquent de bons menuisiers, de bons peintres, enfin de tous les métiers qui demandent du talent. Il vous emmène gratis, sur un bateau qui est en chargement à Boulogne, et si l’on veut emmener sa famille, il s’en charge aussi.

— Et il cherche des menuisiers? demanda Julien.

— Sans doute. Est-ce que tu veux y aller?

— Pourquoi pas? Où demeure-t-il, ton Anglais?

— A l’hôtel d’Albion, parbleu! Il s’appelle M. Smith. Vas-y voir: tu n’es pas sot, tu sauras bien connaître s’il est de bonne paye, ou si c’est un de ces gens qui cherchent à exploiter le pauvre monde.»

Julien courut à l’hôtel d’Albion. M. Smith, informé qu’un ouvrier demandait à lui parler, ordonna qu’on l’introduisît sur-le-champ.

C’était un grand homme grave qui portait des lunettes à travers lesquelles il fixa sur Julien un regard perçant. L’ouvrier tourna sa casquette entre ses mains et se demandait un peu tard comment il ferait pour s’expliquer avec cet Anglais, puisqu’il ne savait pas un mot de sa langue. Il fut bientôt tiré d’embarras, car M. Smith lui dit, dans un français que son accent britannique n’empêchait pas d’être très clair:

«Que voulez-vous, mon ami? Vous venez sans doute vous engager pour Adélaïde?

— Pardon, monsieur, pas tout à fait... Je voudrais d’abord savoir où c’est, et puis ce qu’on y fait, ce qu’on y gagne; et puis aussi... il faut que j’en parle à ma femme.

— Ah! vous avez une femme! Viendrait-elle avec vous?

— Il le faut bien, et les marmots aussi. Ils sont deux, il y en a un qui tette encore. Qui est-ce qui leur gagnerait leur vie, quand je serais parti?

— Bien! bien! A-t-elle un métier, votre femme?

— Elle était repasseuse quand nous nous sommes mariés; elle allait en journée, et elle ne manquait pas d’ouvrage; mais quand on est mère de famille, il faut garder la maison et l’on ne gagne plus rien.

— Très bien! Elle trouverait de l’ouvrage à faire chez elle, et elle serait bien payée: on manque aussi de repasseuses là-bas. Nous pourrons l’emmener à moitié prix, et vous rembourserez son voyage sur vos bénéfices de la première année. Quel est votre métier, à vous?

— Je suis menuisier en bâtiments, monsieur, et, ce n’est pas pour me vanter, mais je ne suis pas des plus maladroits: on me confiait toujours les pièces difficiles à ajuster. Je m’entends à faire les portes, les fenêtres, tous les détails intérieurs d’une maison; j’ai même fait un peu d’ébénisterie.

— Très bien! très bien! Voulez-vous savoir où c’est, Adélaïde? Voilà une carte. Suivez mon doigt: voici Lille; nous allons à Boulogne par le chemin de fer. Là, nous nous embarquons; nous faisons la traversée, qui dure plus ou moins, selon le vent, et nous arrivons à Adélaïde, une ville neuve qui grandit tous les jours; avec de l’activité, vous pouvez y faire votre fortune. Le climat est excellent, le pays est beau, et l’on y vit plus au large que dans cette vieille Europe. En arrivant, je vous garantis de l’ouvrage, payé selon votre habileté, et votre femme en trouvera bien vite, elle aussi. Cela vous va-t-il?

— Je vous dirai cela demain, monsieur.

— Oui, oui, vous voulez en parler à votre femme. Il faut aussi que je prenne des informations sur vous: vous allez me dire chez qui vous avez travaillé, et votre nom. Je vous ai regardé ; vous avez la figure d’un honnête homme, je m’y connais; mais je dois à mes associés de bons renseignements sur les ouvriers que j’emmène. D’ailleurs, il faut que je sache de quoi vous êtes capable pour fixer votre salaire. A demain donc!

— A demain, monsieur!»

Et Julien se retira.

Il était fort ému. Sans doute, la vie qu’il menait n’avait guère de charmes, et la pauvre chambre qu’il habitait était un bien triste séjour; mais pourtant l’idée de quitter la France lui faisait froid au cœur. La patrie, c’est comme le bonheur, c’est comme la santé ; on n’y pense pas quand on les possède, mais si l’on vient à les perdre, on en comprend tout le prix. «Thérèse décidera,» se dit-il.

Elle l’attendait, inquiète; il avait beaucoup tardé. Elle aussi frémit à l’idée de s’en aller si loin; mais si le climat était bon, si les enfants devaient se trouver mieux que dans leur triste chambre de Lille, pourquoi n’irait-on pas dans ce pays inconnu? D’autres hommes y vivaient, d’autres enfants s’y élevaient; on y resterait quelques années, et l’on en reviendrait à l’abri de la misère; et si l’on ne pouvait pas revenir... Eh bien, la patrie d’une femme n’est-elle pas surtout où se trouvent ses enfants et son mari? Thérèse encouragea donc Julien; elle lui recommanda seulement de bien s’informer du pays avant de se décider. Et le lendemain matin, quand il fut sorti, elle s’occupa de tout préparer comme pour un lointain voyage, et travailla sans relâche afin de penser le moins possible et de ne pas ouvrir son cœur aux regrets.

Le soir, Julien rentra avec son engagement signé ; il avait la plus haute paye, et le bateau qui emportait les émigrants devait mettre à la voile dans quinze jours.

II

Table des matières

«Les voyageurs pour Boulogne, en voiture!» crie un employé ; et les voyageurs, traînant leurs enfants et portant leurs menus bagages, se hâtent vers les wagons. Julien est là, actif, affairé ; il tient par la main sa fille étonnée de tout ce qu’elle voit, et porte un lourd panier où Thérèse a enfermé tout ce qui sera nécessaire aux enfants pendant la route, et aussi quelques provisions de bouche: tout est si cher aux buffets et dans les hôtels! Elle a enveloppé son nourrisson dans un gros châle, et elle le serre centre son cœur pour se donner du courage. Les voilà installés sur les bancs d’un wagon de troisième classe; le sifflet se fait entendre, le train s’ébranle: on part!

Adieu! adieu à la ville où l’on a vécu, où l’on a travaillé, où l’on a souffert! Adieu à cette maison où le dernier enfant est venu au monde, à ces rues où l’on rencontrait à chaque porte des visages familiers; adieu à tout ce qu’on a connu, à tout ce qu’on a aimé ! C’est le premier pas, mais ce premier pas décide de tout le reste: demain, ce sera l’adieu à la terre natale, au langage de la patrie, aux souvenirs d’enfance, à tout le passé ; et il est dur pour l’homme de recommencer une nouvelle vie. Julien se sent pris au cœur par une douleur inconnue. Par la fenêtre du wagon, il voit fuir les maisons, les champs, les arbres, et il lui semble que tous les objets le regardent tristement et lui disent: «Tu nous quittes! pourquoi t’en aller?» — Voici la promenade où l’on allait le dimanche; voilà le clocher du village où il. a travaillé ; en voici un autre qu’il reconnaît bien aussi; il y avait là de l’ouvrage pour plusieurs mois, et Thérèse l’avait suivi: c’est là que Marie est née... Pauvre petite! avec l’insouciance de son âge, elle joue, debout près de son père; elle s’appuie sur ses genoux, et lève par moments les yeux vers lui, étonnée de le voir si sérieux. Ordinairement, quand il ne travaillait pas, il s’amusait toujours avec elle. Qu’a-t-il donc aujourd’hui? Peut-être est-il défendu de jouer dans ces grandes voitures-là.

Les autres voyageurs se sont établis à leurs places, sans s’inquiéter de leurs pauvres voisins. Qu’ils souffrent ou non, que leur importe? Ils ne les connaissent pas. Chacun n’a-t-il pas son fardeau à porter en ce monde? Julien ne s’occupe pas d’eux, d’ailleurs; il est absorbé par ses tristes réflexions. Oh! comme il voudrait reculer, rester, ne pas quitter la patrie! Mais il le faut: l’engagement est signé, le voyage est commencé ; bientôt les émigrants seront là-bas... Là-bas! et si toutes ces espérances, si toutes les promesses qu’on lui a faites étaient mensongères? Si le travail manquait, si la misère était là-bas comme ici, qui aurait pitié des pauvres étrangers? S’en aller vers l’inconnu, ce n’est rien quand on se sent jeune et fort; mais quand on emmène avec soi une femme et des enfants... L’inquiétude torture l’âme de Julien: immobile, les dents serrées, il creuse amèrement ses tristes pensées. Mais une tête se penche et s’appuie sur son épaule; un doux regard cherche le sien: Thérèse est là. Elle a pleuré d’abord, et puis elle s’est résignée. «Il souffre plus que moi,» s’est-elle dit; et elle a oublié ses regrets et ses craintes, et elle ne s’est plus rappelé qu’une chose, c’est qu’elle doit être pour son mari le doux encouragement et la consolation vivante; elle s’est rapprochée de lui comme pour lui demander un appui, et c’est elle qui lui donne la force que tout à l’heure il ne trouvait pas en lui-même. Tout bas elle lui murmure de tendres paroles: «Quand on s’aime, n’est-on pas bien partout où-l’on est réunis? Le voyage, l’air de la mer, vont fortifier les enfants; le petit commencera peut-être à marcher sur le bateau. Là-bas, en Australie, il ne fait pas froid; il y a de beaux arbres, des fleurs comme on en voit dans les serres chez les riches, de beaux oiseaux que Marie aimera tant! Ils gagneront bien leur vie; ils ont de l’ouvrage assuré dès l’arrivée: elle est sûre qu’ils pourront faire des économies. Quand on s’aime et qu’on travaille de tout son cœur, on finit toujours par réussir, mon Julien. Et puis, ne faut-il pas compter sur le bon Dieu! Ayons confiance en lui et faisons de notre mieux; tu verras que tout ira bien.»

Elle parle longtemps, à demi-voix, tout près de lui, trouvant dans son cœur les mots qui vont au cœur de son mari. Lui, il sent son courage se ranimer à cette douce voix. Il entoure de l’un de ses bras sa femme et de l’autre son enfant, et, tenant ainsi serrés contre lui ses chers trésors, il se sent prêt à tout. Ses bras sont forts et son cœur est vaillant; ses outils sont près de lui, et il sait les manier. Confiance donc, et en avant!

III

Table des matières

Après le long, le pénible voyage, les émigrants sont arrivés à Adélaïde. Là, que de sujets de tristesse et de découragement! Tout est nouveau, le pays, les usages, la langue et les hommes; il faut faire un apprentissage de chaque chose, et se résigner à ne trouver autour de soi que des indifférents. Il y a bien là quelques Français; mais ils ne sont pas tous honnêtes, et Julien est humilié de leurs torts comme si on les lui reprochait. Mais il s’est promis de ne pas se laisser aller à la tristesse; il secoue son chagrin et se met avec ardeur au travail. Tout effort porte en lui sa récompense: Julien sent la paix rentrer dans son cœur; et le soir, quand il arrive au logis clair et propre, où Thérèse l’attend souriante avec les enfants brillants de santé, il remercie Dieu et fait de beaux rèves d’avenir.

Des rêves? pourquoi des rêves? Le travail fécond peut faire de ces rêves une réalité.

Le temps marche: Thérèse travaille, elle aussi. Sur le bateau, les passagers avaient remarqué cette jeune femme si douce, toujours occupée de ses enfants, modeste et discrète, et pourtant toujours prête à rendre service; et quand elle a cherché de l’ouvrage, ses anciens compagnons de route se sont empressés de lui en procurer. Au bout de deux ans, elle a un atelier, des ouvrières et des apprenties; à elle seule, elle gagne de quoi suffire à l’entretien de la famille.

De son côté, Julien n’est pas resté oisif; ses premiers travaux terminés, il a pu devenir, d’ouvrier, patron, et diriger lui-même une entreprise. Quelques années après, il est un des citoyens influents, un des grands industriels de la ville. Il revoit quelquefois M. Smith, qui ne manque jamais de lui répéter:

«Je vous l’avais bien dit, qu’avec de l’activité vous feriez fortune dans ce pays-ci.»

En effet, Julien et Thérèse sont devenus riches; ils n’en sont pas plus fiers, et pourtant ils en auraient le droit, car leur fortune est fille de leur travail. Ils n’ont pas oublié leur pauvreté d’autrefois, et leur main est toujours ouverte pour secourir les pauvres travailleurs. Souvent ils parlent à leurs enfants de la France; ils leur racontent combien c’est un beau pays, et combien ils y ont été malheureux. Marie, grande et belle jeune fille, Jean, écolier laborieux, qui promet de devenir un homme distingué, aiment ces récits, et Marie cherche à retrouver dans ses souvenirs cette patrie qu’elle a quittée si jeune.

«N’y retournerons-nous pas un jour?» demande-t-elle à ses parents.

Oh si! ils y retourneront; ils ne voudraient pas mourir sans avoir revu la France. Ils y ont souffert! eh bien, ils y reviendront heureux. Quelle joie de retrouver d’anciens amis, de leur venir en aide s’ils sont restés pauvres; de dire aux vieux: «Vous avez travaillé, reposez-vous;» et aux jeunes: «Vous voyez où le travail nous a conduits, imitez-nous; vous aurez moins de peine que nous, car nous sommes prêts à vous guider et à vous tracer la route.»

Tels sont les projets de nos émigrants quand ils s’embarquent sur un beau paquebot pour revenir en France. Ce voyage est plus court que le premier, plus gai aussi. C’est à Boulogne qu’on débarque. Lille n’est pas loin. On court au chemin de fer. Thérèse, heureuse et émue, comparant dans son âme le voyage d’autrefois et celui d’aujourd’hui, contemple ses enfants pleins de vigueur, beaux et bons, et remercie Dieu, qui bénit le retour comme il avait béni le départ. Julien regarde le paysage; il semble chercher quelque chose. Tout à coup il appelle sa fille, et, lui montrant au loin un groupe d’arbres et de maisons que domine un clocher pointu:

«Regarde, lui dit-il, voilà où tu es née.»

La jeune fille regarde: elle ne reconnaît pas ce clocher; mais pourtant, que de souvenirs il éveille en elle! Tout ce qu’on lui a raconté de son enfance: la pauvreté de ses parents, leur lutte courageuse contre la misère, les souffrances de tant d’années, les vaillants efforts enfin couronnés de succès; tout cela lui revient à la mémoire en un instant, et elle presse la main de son père, comme pour lui exprimer la reconnaissance qui remplit son cœur. Puis, songeant au présent, au luxe qui l’entoure, à son existence exempte d’inquiétudes, elle comprend, mieux qu’elle ne l’avait fait encore quels sont ses devoirs dans la vie. Que les faibles et les malheureux viennent implorer son appui, sa porte et son cœur ne leur seront pas fermés!

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
168 s. 14 illüstrasyon
ISBN:
4064066314750
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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