Kitabı oku: «Le drame de la rue de la Paix»

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Adolphe Belot

Le drame de la rue de la Paix


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066301132

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

I

L’intérêt politique absorba tellement notre attention, pendant les premiers mois de l’année1848, que peu de personnes se souviennent aujourd’hui des catastrophes privées ou judiciaires arrivées en grand nombre durant cette époque tourmentée. En effet, ce qui, en temps de calme, suffit à alimenter notre insatiable curiosité parisienne, ne saurait convenir dans les jours de troubles et de révolution. Comment s’intéresser au drame qui se déroule entre les murs d’une maison ou derrière la porte d’une cour d’assises, lorsqu’il se passe sous nos yeux un drame, bien autrement palpitant auquel nous sommes directement mêlés, car il met en question nos intérêts les plus chers? Le rappel, la fusillade, le canon couvrent les autres bruits et nous rendent sourds à tous les cris qui ne montent pas de la rue.

C’est ce qui explique comment, dans les premiers jours de mars1848, il a pu se juger à Paris, sans que beaucoup d’entre nous se le rappellent, un procès si dramatique et si extraordinaire qu’il n’y en a peut-être pas de plus intéressant dans toutes les annales du Palais. Nous allons le raconter dans tous ses détails, d’après les journaux de l’époque, nos souvenirs personnels et certaines pièces particulières qui nous ont été communiquées.

Le20octobre1847, à sept heures du matin, la diligence qui faisait encore à cette époque le service de Marseille à Paris déposait, dans la cour des Messageries de la rue Notre-Dame-des-Victoires, deux femmes dignes, * à plus d’un titre, d’attirer l’attention. Jeunes et remarquablement belles toutes les deux, elles avaient dans la démarche et la physionomie quelque chose qui indiquait au premier coup d’œil une origine étrangère. L’une d’elles, surtout, offrait un type plein de contrastes bizarres: le front d’une pureté angélique, de grands yeux bleus très-doux, mais une lèvre charnue où se trahissait la passion, et d’épais sourcils qui se touchaient presque et qui révélaient une énergie indomptable; un teint légèrement bruni, avec les colorations vermeilles de la jeunesse, et d’épais cheveux noirs aux reflets bleuâtres entourant un ovale dont les Vierges du Pérugin eussent envié le contour. Il était évident que le chaud soleil de l’Italie du Nord avait passé par là et rayonné sur ce visage et sur cette âme.

Julia, en effet, était Génoise, comme sa compagne, une belle brune à la taille élevée, aux formes accusées.

Du reste, outre les différents petits colis dont elles étaient chargées, elles tenaient à la main une de ces grosses branches d’oranges encore vertes qu’on rapporte par curiosité du Midi et une de ces palmes qui servent à Rome dans certaines cérémonies religieuses et qu’on cultive principalement à Bordighera, un des plus jolis villages de la Corniche.

Ces deux Italiennes étaient en même temps des Parisiennes, ou du moins elles n’étaient pas étrangères aux usages de Paris; la cour des Messageries particulièrement leur était familière. Celle que nous avons nommée Julia avait d’abord hésité à ’ descendre de la diligence: il semblait qu’elle attendît un bras ami. Puis, prenant tout à coup son parti, elle courut sans hésitation vers la salle où les étrangers attendaient, à cette époque, l’arrivée des voyageurs. Elle n’y trouva probablement pas la personne qu’elle espérait y voir, car après un rapide coup d’œil jeté dans cette salle, elle s’élança dans la rue voisine; mais là aussi l’examen fut inutile, et Julia, toute désappointée, rejoignit sa compagne de voyage qui, descendue à son .tour, s’occupait à régler le prix des places.

–Il n’est pas là! comment cela se fait-il? s’écria-t-elle en l’abordant.

–Patience, senora, il va venir.

–Patience! patience!... quand je ne l’ai pas vu depuis deux mois, quand je devrais déjà l’avoir embrassé cent fois.

–Comme cela, devant tout le monde?

–N’est-il pas mon mari? *

–Sans doute, sans doute; oh! madame a le droit...

–Madame?... Tu m’appelles madame, à présent?

–Nous sommes à Paris.

–Cela doit-il changer nos rapports? Je te l’ai déjà dit, Marietta, j’entends que tu continues à me tutoyer ici comme à Gênes; tu es ma sœur de lait, ma compatriote, et je ne te permets pas de te croire une camériste. A-t-on jamais vu! A peine en France, elle se révolte... Ah! si mon mari était là, il te traiterait d’une jolie façon! Mais j’entends une voiture, c’est sans doute lui!

Avec une pétulance charmante, elle s’élança au-devant de la voiture qui venait de pénétrer dans la cour; mais elle revint presque aussitôt.

–Non! fit-elle avec dépit; c’est un monsieur très-laid, çe n’est pas mon mari.

–Es-tu bien sûre qu’il ait reçu ta lettre? demanda Marietta.

–Comment ne l’aurait-il pas reçue? Je l’ai mise à la poste moi-même, à Marseille, deux jours avant notre. départ, et le courrier gagne plusieurs heures sur la diligence.

–Alors M. Vidal aura oublié de s’éveiller; ne disait-il pas, dans une de ses dernières lettres, qu’obligé de renvoyer son domestique, il vivait en garçon?

–Sans doute. Mais crois-tu donc qu’il ait pu dormir lorsqu’il m’attendait?... Tu ne sais pas comme il m’aime! ajouta-t-elle avec un délicieux sourire qui permit de voir des dents admirables.

Tout cela s’était dit rapidement, à la hâte, moitié en italien et moitié en français, car Julia, dans sa vivacité méridionale, empruntait volontiers à n’importe laquelle de ces deux langues le mot que l’autre ne lui fournissait pas assez vite.

Un employé des Messageries vint les interrompre. Il s’agissait de reconnaître les malles; ce fut l’affaire de quelques minutes, puis les deux femmes se regardant:

–Qu’allons-nous faire maintenant? dit Julia.

–Monter dans un fiacre et nous rendre chez ton mari.

–Et s’il nous croise en route?

–Nous l’apercevrons, ou bien on lui dira ici que nous sommes parties, et il viendra nous rejoindre.

–Allons, dit Julia en jetant un dernier coup d’œil sur la cour des Messageries.

Le fiacre qui avait amené le monsieur très-laid était sur le point de repartir, Marietta lui fit signe.

–Qu’as-tu, mia cara? s’écria-t-elle, en entendant Julia pousser un soupir au moment où elle s’asseyait à ses côtés.

–J’ai... que je me faisais une fête de rentrer avec lui dans cette maison où j’ai été si heureuse depuis mon mariage.

–Mais dans un instant, chère maîtresse, vous allez l’y retrouver.

–Je ne sais, j’ai peur.

–Quelle idée! Craignez-vous qu’il ne soit malade? Il ne l’est jamais. N’as-tu pas eu, du reste, de ses nouvelles, il y a deux jours, par la lettre qu’on t’a remise à Lyon, au bureau des Messageries?

–C’est égal, je suis inquiète, ne put s’empêcher de dire Julia. Cette voiture ne marche pas! ajouta-t-elle; nous n’arriverons jamais. Quel besoin avait ce cocher de suivre le boulevard pour aller rue de la Paix: c’est beaucoup plus long!

–Il nous prend pour des étrangères, répondit Marietta, et il met de la coquetterie à nous présenter Paris sous son plus séduisant aspect. Il a raison, regarde’donc: je n’ai jamais vu les boulevards aussi beaux; ils sont resplendissauts de soleil, nous pourrions nous croire encore en Italie.

En effet, on jouissait ce jour-là à Paris d’un de ces temps délicieux que l’été, lorsqu’il est sur le point de finir, nous accorde parfois, pour se faire regretter davantage. L’air est si pur, le soleil répand tant de chaleur, qu’on croit à une erreur du printemps. On oublie que les arbres ont des feuilles jaunies, que les hirondelles nous ont abandonnés, qu’on se chauffait hier, qu’on se chauffera probablement demain. Qu’importe! on se lève tout étonné, mais ravi; on ne peut tenir en place, on sort, on circule, on est tenté de retourner à Bade ou à Trouville. Les rues, les boulevards se remplissent de bonne heure, on a repris les habitudes matinales de l’été, on veut profiter des derniers beaux jours, ou se salue avec empressement, on se serre la main avec gaieté, on sourit à tout ce qu’on rencontre; on se sent, en un mot, renaître et revivre. Il a suffi, pour transformer ainsi Paris du jour au lendemain, d’un peu de chaleur et d’un coin de ciel bleu.

Nos deux voyageuses, en vraies filles du soleil, devaient subir toutes ces impressions; elles ne pouvaient être insensibles aux charmes de cette belle journée. La tête à la portière, elles regardaient de tous leurs yeux et admiraient de tout leur cœur. Julia ne se souvenait plus de la contrariété qu’elle venait d’éprouver; son gracieux visage ne portait aucune trace de l’inquiétude qu’elle avait ressentie. Une faible distance la séparait de celui qu’elle désirait tant revoir; quelques minutes encore et elle allait le surprendre à son gîte. Elle se. réjouissait maintenant qu’il ne fût pas venu à sa rencontre.

–Il n’a pas reçu ma lettre, se disait-elle, il ne m’attend pas, comme il va être heureux!

Et ses joues se coloraient, ses yeux étincelaient, ses lèvres souriaient aux promeneurs, dont quelques-uns s’arrêtaient pour la voir passer.

Tout à coup, le fiacre quitta les boulevards, entra dans la rue de la Paix et s’arrêta devant le numéro6.

Le premier mouvement de Julia fut de regarder les croisées de l’entresol.

–Ce n’est pas ouvert! s’écria-t-elle; le paresseux, il dort encore...

Et sans plus se préoccuper de sa compagne, la laissant se débrouiller avec le cocher, les malles et tous les ustensiles de voyage qui encombraient la voiture, elle franchit la porte cochère, passa devant le concierge sans l’interroger, gravil un étage, et agita d’une main frémissante un cordon de sonnette.

Quelques secondes s’écoulèrent. L’appel resta sans réponse.

Elle sonna de nouveau et elle prêta l’oreille.

Aucun bruit ne sortit de l’appartement.

–C’est cela, je le pensais bien, se dit-elle, il est allé à ma rencontre, et nous nous sommes croisés...

Elle redescendit précipitamment l’étage, et s’adressant au concierge:

–Monsieur est sorti? demanda-t-elle.

–Ah! voilà madame! s’écria le concierge. A-t-elle fait un bon voyage?

–Oui, excellent... mais mon mari?

–Je n’ai pas vu monsieur ce matin.

–Il ne vous a rien dit en sortant?

–Mais il ne doit pas être sorti.

–Alors, comment n’ouvre-t-il pas?

–Madame n’aura pas sonné assez fort; si madame le désire, nous allons remonter.

–Oui, venez. Julia remonta avec le concierge: elle agita la sonnette de toutes ses forces. Même silence.

–C’est étonnant, dit le concierge, monsieur attendait madame, cependant...

–Ah! il a donc reçu ma lettre!

–Depuis deux jours.

–Il est évidemment à la diligence, dit Marietta. Si tu le veux, je vais y courir.

–C’est cela, dit Julia.

Une voiture passait, Marietta s’y jeta. Elle était tombée sur un phénomène: les chevaux partent au galop.

Julia se résigne. Elle ne veut pas s’asseoir chez le concierge. Elle marche fiévreusement dans la rue, interrogeant du regard ces fenêtres toujours muettes. A force de les considérer, elle croit s’apercevoir que les rideaux sont baissés, en sorte qu’il doit faire dans l’appartement nuit complète. Son mari ne s’est donc pas levé... Elle s’élance chez le concierge: elle veut qu’on enfonce la porte. Le concierge va chercher le serrurier. Cinq minutes après, le serrurier arrive. A ce moment, une voiture tourne le coin de la rue, c’est Marietta; elle est penchée hors de la portière.

–Eh bien? lui crie Julia.

Marietta répond par un signe négatif.

Julia remonte avec le serrurier.

— Vous aurez du mal, dit le concierge; monsieur a un verrou de sûreté qui ferme joliment.

Au grand ébahissement du concierge, le verrou de sûreté n’était pas mis; la serrure n’était pas même fermée à double tour et la porte s’ouvre à la première pesée.

Julia s’élance dans l’appartement.

Elle traverse l’antichambre, la salle à manger, le salon; tout est dans l’ordre accoutumé.

Elle pénètre dans la chambre à coucher, dont la porte est grande ouverte.

Tout à coup, Marietta entend un cri... un cri terrible.

Elle accourt.

Au milieu de la chambre, Julia venait de tomber évanouie.

Près du lit, la moitié du corps par terre, l’autre moitié reposant sur les matelas, on apercevait un homme couvert de sang, un homme assassiné...

Et sur un portefeuille ouvert (un carnet d’agent de change), ces mots écrits avec du sang:

«Julia, venge... L’assassin s’app...»

La mort avait glacé la main de la victime au moment où elle allait tracer le nom de son meurtrier.

C’était maintenant à la justice qu’il appartenait de compléter la phrase.

II

Une des premières questions que se poseront les magistrats sera celle-ci: Quel a été le mobile de l’assassinat? Est-ce le vol?

La réponse paraît facile, s’il est avéré que la victime, au moment de sa mort, avait près d’elle ou sur elle des valeurs qui n’ont pu être retrouvées. Cependant, le fait de la disparition de ces valeurs ne pourrait suffire comme point de départ dans une instruction criminelle. La justice ne saurait ignorer que le vol est parfois un expédient destiné à déguiser quelque vengeance et à détourner les premiers soupçons: aussi s’empressera-t-elle de rechercher avec un soin des plus minutieux les antécédents, la vie, les habitudes de la victime. Nous allons la suivre dans ses premières investigations.

Maurice Vidal, né à Nantes, dans une maison de la rue –de Sully, au mois de mars1815, avait au moment de sa mort un peu plus de trente-deux ans. Il habitait Paris depuis une douzaine d’années et il y avait fait une fortune des plus rapides, grâce, à une remarquable intelligence des affairés de Bourse et surtout à une prodigieuse activité. Après être resté quelques mois seulement commis chez un agent de change et s’être initié aux détails pratiques de certaines opérations financières, il n’avait pas tardé à travailler pour son propre compte et à se faire, dans la coulisse, une des premières clientèles de Paris. Pour arriver à ce but, qu’essayent inutilement d’atteindre tant de jeunes gens de notre génération, que de peines! que de soucis! quel incessant labeur! On l’avait vu résoudre ce problème: Rester un homme du monde, un homme de plaisirs, et demeurer un travailleur infatigable.

Pendant dix ans on a pu le suivre dans toutes les fêtes, tous les bals, tous les soupers. Il a conduit le cotillon jusqu’à deux heures du matin chez un banquier de la Chaussée d’Antin et il a pris part ensuite au galop échevelé qui a terminé la soirée d’une de nos hétaïres les plus célèbres. Maintes fois, à six heures du matin, ses amis l’ont laissé à sa porte, un peu gris, mort de fatigue et appesanti par le sommeil; cependant, à neuf heures, dix personnes pouvaient attester l’avoir retrouvé reposé, alerte, rasé de frais, occupé à recevoir, dans un hôtel de la rue Laffitte, des ordres pour la Bourse du jour.

Ce Nantais, devenu Parisien, avait admirablement compris son époque, avide de contrastes et des plus légères sous des dehors graves. Il savait que l’homme d’affaires le plus cravaté de blanc ne néglige pas l’occasion de placer une plaisanterie entre deux chiffres; qu’un avoué interrompt volontiers la lecture d’un dossier pour demander des nouvelles du dernier ballet; qu’un président de cour est, en quête de l’anecdote du jour, et que le ministre le mieux gardé contre les importuns est souvent visible pour les gens amusants.

Il savait aussi à ravir qu’il est admis de parler d’affaires au bal de l’Opéra ou dans le boudoir d’une actrice; qu’il est facile à un garçon intelligent d’arracher un ordre de Bourse entre deux verres de Champagne; qu’enfin le client fuit les gens ennuyeux, mal mis, d’un autre monde que le sien, et qu’il recherche, au contraire, les personnes qui savent partager ses plaisirs, tout en lui remettant de bons dividendes.

De là bien des catastrophes, à notre époque. Comment soupçonner la fidélité de cet homme devenu le dépositaire de votre fortune! Vous le voyez à toute heure du jour: le matin il déjeune avec vous chez Bignon; de midi à trois heures, vous vous promenez ensemble sous les colonnes de la Bourse; à cinq heures, vous le rencontrez chez une femme à la mode qui vous est chère à tous les deux; sept heures vous retrouvent assis en face l’un de l’autre au café Anglais; la soirée s’achève de compagnie, au cercle, à l’Opéra ou à une première représentation.

Et durant toute cette journée où vous avez vécu de la même vie, sa bonne humeur, sa gaieté ne se sont pas démenties un seul instant; il vous a entretenu de ses bonnes fortunes, des vôtres et de vos dernières opérations de Bourse. Il vous a conseillé de vendre votre41/2, parce qu’on va le convertir, et de quitter Cora parce qu’elle ne se convertit pas assez vite; il s’est plu à vous raconter l’histoire du macaroni sympathique et révélateur, mais en même temps il vous a donné d’excellents conseils au sujet d’actions embarrassantes.

Vous êtes à mille lieues de vous imaginer que ce compagnon si pimpant, si aimable, si enjoué, si tranquille, qui songe, dit-il, à se faire construire, aux Champs-Elysées, un hôtel avec le produit de ses courtages, a réalisé dans la journée toutes vos valeurs, et s’embarquera le soir même pour l’Australie.

Mais Maurice Vidal méritait la confiance de sa riche clientèle. Il faisait partie de cette nombreuse pléiade de boursiers dont les allures peuvent paraître excentriques aux gens réputés sérieux, dont la vie en dehors des heures de Bourse est souvent taxée d’originalité, mais qui, dans les rapports d’affaires, se recommandent par une régularité exemplaire et une délicatesse à toute épreuve. Si, en vue de ses intérêts, il avait cru devoir se faire des compagnons de plaisirs, il avait su, en même temps, se conquérir de nombreux amis parmi les personnes les plus recommandables. Il n’avait tenu qu’à lui, à plusieurs reprises, de monter au Parquet, et toutes les fois qu’une charge d’agent de change s’était trouvée vacante, on avait mis à sa disposition les capitaux dont il pouvait avoir besoin. Mais il les avait toujours énergiquement refusés, sous le prétexte qu’il voulait jouir encore quelques années de sa jeunesse et de sa liberté.

Cette liberté, cependant, à laquelle il semblait tant tenir, un jour, il l’aliéna.

On apprit tout à coup son mariage avec une jeune fille qu’il avait connue à Gênes, pendant un séjour qu’il avait fait dans cette ville en1846. Et, comme on s’étonnait de le voir prendre femme à l’étranger, lorsqu’il était en position de se marier avantageusement à Paris, il adressa à ses amis le petit discours suivant:

«Messieurs, leur dit-il, pour vous autres Parisiens, le mariage est considéré généralement comme un moyen d’arriver; pour moi, qui ne suis qu’un Breton, c’est le but auquel on arrive. Vous épousez une femme qui vous est à peu près indifférente, afin que sa dot ou ses relations vous servent à édifier votre fortune; moi, je choisis une femme qui me plaît pour qu’elle m’aide à manger agréablement des rentes péniblement acquises par dix années de travail. Mais, dans le temps de luxe où nous sommes, au lieu de vous enrichir, votre femme pourrait bien croquer sa dot et vos petites économies, tandis que la mienne, qui n’a pas respiré, dès l’enfance, l’air vif de Paris, aura, je le crois, moins d’appétit; du reste, si elle arrivait à croquer, je ne m’en plaindrais pas, elle a de si jolies dents!

Je vous vois venir, messieurs: vous allez me répondre: Avec de telles idées, il était inutile de vous marier, et une maîtresse vous aurait aussi bien convenu.–Ne vous y trompez pas, c’est une maîtresse que j’ai prise, pas autre chose, et j’espère rester toute la vie l’amant de ma femme. Seulement, je la tiens en grande estime, je désire que chacun la salue, je songe aux enfants qu’elle pourra me donner un jour, et j’ai prié un prêtre de sanctifier notre liaison.»

Comme péroraison à cette harangue, Maurice Vidal présenta sa femme à plusieurs amis intimes; il leur dit simplement, sans phrases cette fois: «Voyez... je l’adore et elle m’aime!»

Et sa cause fut gagnée.

En effet, jamais mariage ne fut contracté sous de plus heureux auspices. Maurice était fou de Julia, et celle-ci l’aimait avec cette furia italienne dont nous n’avons qu’une faible idée à Paris.

Pendant trois jours il fut question à la Bourse de ce mariage, de cet amour, de l’éclatante beauté de madame Vidal. Puis, comme rien ne vint raviver cet enthousiasme, car Maurice, trouvant inutile de prodiguer sa femme, l’aimait à domicile, on oublia le nouveau marié; on ne se souvint plus que du boursier, qui reprit le cours de ses opérations.

Seulement, de temps à autre, un client de Maurice, après l’avoir chargé de quelque report, ajoutait:

–Eh bien! la lune de miel dure-t-elle toujours? Maurice répondait:

— Mon ami, je suis l’homme le plus heureux de la terre.

Ce bonheur dura toute une année, et il aurait peut-être éternellement duré, si Julia n’avait pas reçu une lettre qui l’appelait à Gênes.

Sa mère, atteinte d’une maladie qu’on croyait dangereuse, voulait la voir avant de mourir.

Maurice la laissa partir seule avec Marietta, une servante, presque une amie, .qui l’avait élevée et qu’elle avait désiré emmener de Gênes avec elle, après son mariage.

Pourquoi ne l’accompagna-t-il pas?

Le départ fut des plus précipités: cette absence, qui dura près de deux mois, ne devait d’abord pas dépasser une semaine; enfin, la fatalité voulait peut-être que Maurice Vidal restât seul à Paris à la merci d’un assassin!

Renseignés sur les détails de cette existence, les magistrats ne pouvaient s’arrêter longtemps à la pensée que le mari de Julia avait été victime d’une vengeance.

Quels ennemis aurait pu s’être faits ce jeune homme, dont la vie avait été consacrée pendant dix ans à des plaisirs avoués et à un travail honorable?

Il n’avait froissé aucune susceptibilité, compromis aucun intérêt. Ses manières franches et ouvertes lui avaient concilié toutes les sympathies, et quoiqu’il fût d’un caractère emporté, qu’il se montrât parfois un peu raide dans les questions d’argent, il s’était toujours contenu de telle sorte que personne ne se rappelait avoir eu avec lui une querelle ou même une discussion.

Son mariage pouvait-il avoir soulevé des jalousies, des sentiments d’envie?

La justice, qui ne néglige aucun détail, voulut avoir des renseignements à ce sujet. Mais durant toute son existence de jeune homme, on n’avait connu à Maurice aucune liaison sérieuse. Au dire de ses amis, non-seulement il n’avait fait aucun serment de fidélité, mais il avait fui avec acharnement celles qui auraient été tentées de lui en faire.

Jusqu’au jour où il avait rencontré Julia, l’amour ne fut pour lui qu’une distraction, un passe-temps, un court échange de bons procédés. En un mot, il était bien connu pour être un de ces amoureux nomades qui relèvent parfois un coin de leur tente afin de donner l’hospitalité à de belles voyageuses, mais qui se refusent obstinément à leur ouvrir les portes de toute véritable habitation.

Quant à Julia, sauf les deux ou trois amis intimes auxquels Maurice l’avait présentée, personne ne la connaissait. Pour l’épouser, on n’avait eu ni à la disputer, ni à l’enlever à un rival. Elle avait quitté Gênes sans déchirements, et n’avait laissé de regrets que dans sa famille.

Toutes réflexions faites, on pouvait donc supposer que le vol avait été un des mobiles de l’assassinat.

Mais un vol avait-il été commis? Nous répondrons facilement à cette question en publiant les différentes pièces qui ont rapport à cette affaire, et que nous devons à l’amabilité d’un des chefs du Parquet. Nous aurons soin cependant, le plus souvent possible, de substituer aux procès-verbaux officiels, dont la sécheresse et l’aridité pourraient fatiguer le lecteur, certaines notes confidentielles qui s’échangent souvent entre magistrats dans le cours d’une instruction, et que nous trouvons au dossier.

III

Notes confidentielles jointes au rapport officiel du commissaire de police du premier arrondissement, section des Tuileries.

«Prévenu aujourd’hui, 20octobre1847, à neuf heures du matin, qu’un crime avait été commis rue de la Paix, au numéro6, nous nous sommes empressé de nous rendre sur les lieux, après nous être fait assister de notre secrétaire, le sieur Vibert, et du sieur Godin, officier de paix, qui se trouvait dans notre cabinet au moment où la nouvelle nous est parvenue.

Arrivés devant le numéro6, nous apercevons un rassemblement que plusieurs sergents de ville ne peuvent parvenir à dissiper; il nous est très-difficile d ’atteindre la porte cochère de la maison.

Des propos de toute espèce, se contredisant pour la plupart, sont tenus dans les différents groupes que nous traversons. Mais on paraît s’accorder sur ce point, que la victime s’appelle Maurice Vidal, et est employée à la Bourse.

Sa femme, une Italienne, d’une grande beauté, dit-on, est arrivée ce matin de voyage; elle paraît plongée dans un violent désespoir.

Les uns assurent que l’assassin vient d’être arrêté; les autres affirment qu’on ignore absolument qui a commis le crime.

En montant l’escalier nous entendons le colloque suivant:

–C’est peut-être elle... ces Italiennes sont capables de tout.

–Puisqu’on vous dit que celle-là adorait son mari.

–Oh! on a l’air d’adorer son mari et souvent on le hait.

–Du reste, elle était absente; elle n’est de retour que depuis une heure.

–Eh bien! ne peut-elle pas avoir un complice qui s’est chargé de l’affaire? Ça se voit.

Arrivés à l’entresol, les sergents de ville nous reconnaissent et nous font pénétrer dans l’appartement où le crime a été commis.

Nous donnons des ordres pour qu’on évacue l’escalier, qu’on ferme la porte cochère et qu’on ne laisse plus pénétrer dans la maison que les locataires ou les autorités.

Des exprès sont en même temps envoyés par nous au Parquet, à la Préfecture de police et au chef de la police de sûreté.

Après avoir traversé l’antichambre, la salle à manger le salon, où nous ne remarquons rien d’insolite et où tous les meubles paraissaient occuper leur place habituelle, nous pénétrons dans un élégant cabinet de travail.

Deux femmes, en proie à une grande douleur, ne semblent même pas s’apercevoir de notre arrivée.

L’une d’elles paraît’ être la suivante ou la dame de compagnie de l’autre. Elle est agenouillée aux pieds de sa maîtresse, elle lui embrasse les mains et on l’entend murmurer ces mots:

–Du courage, du courage, ma chère Julia! il vous faut du courage pour le venger!

Tout à coup, celle qu’on désigne sous le nom de Julia se lève et s’écrie:

–Oui! oui! je le vengerai, je le jure!

Et elle se redresse, elle étend la main, ses yeux étincellent.

L’officier de paix, M. Godin, se penche vers moi et murmure à mon oreille:

–La douleur de cette femme doit être sincère; je ne crois pas aux propos que nous avons entendus en montant.

C’est aussi mon avis. Seul, mon secrétaire, le sieur Vibert, qui m’a donné plusieurs fois des preuves de grande perspicacité, ne paraît pas partager notre impression. Il trouve cette douleur un peu théâtrale et il serait tenté d’accuser la dame Julia de jouer un rôle.

Nous lui faisons observer que, d’après nos renseignements, la dame en question est Italienne. Un peu d’exagération est de mise, assure-t-on, en son pays, et il est difficile de la juger comme nous jugerions une Parisienne. Du reste, le coup qui vient de la frapper est si terrible et si inattendu, que sa douleur est bien légitime.

M. Vibert ne se rend pas entièrement à nos raisonnements. Il continue à observer attentivement la dame Vidal.

Pendant ce temps, nous examinons avec une extrême minutie le cabinet où nous nous trouvons.

La fille Marietta, suivante ou dame de compagnie de la femme Vidal, nous affirme que rien n’y a été dérangé par . elle ou par sa maîtresse. Tous les meubles ont conservé la place qu’ils occupaient quand ces deux dames sont entrées, une demi-heure auparavant, dans ce cabinet.

Voici le résultat de nos remarques:

1o Les deux portes qui communiquent du cabinet dans le salon et la chambre à coucher sont ouvertes, et ont été trouvées ouvertes. Dans tout l’appartement, la porte d’entrée était seule fermée, mais sans aucun verrou intérieur. On peut donc supposer que l’assasin s’est retiré en traversant l’appartement, et s’est borné à refermer la porte du palier.

2o Un fauteuil et une chaise renversés dans le milieu du cabinet, différents objets épars sur le bureau, un candélabre par terre, indiquent suffisamment que ce cabinet a été le théâtre d’une première lutte. Mais l’assassin y a-t-il frappé sa victime, qui est allée peu après mourir dans la chambre à coucher? ou bien Maurice Vidal, après s’être * d’abord défendu dans la première pièce dont nous parlons, s’est-il réfugié dans sa chambre où le meurtrier l’a poursuivi et l’a frappé mortellement?

On peut s’arrêter à cette dernière supposition, si l’on veut bien remarquer avec nous que, malgré un minutieux examen, nous n’ayons découvert aucune tache de sang dans le cabinet.

Préoccupés de l’importante question de savoir si un vol a été commis à la suite de l’assassinat, nous regardons l’un après l’autre tous les tiroirs de bureau.

Ils sont fermés et ne portent aucune trace d’effraction.

Un seul tiroir, celui du milieu, est entr’ouvert; la clef est à la serrure et une somme de vingt-cinq louis en or s’étale à nos yeux.

D’autres papiers sont épars dans ce tiroir, dont nous retirons la clef, afin de la remettre à qui de droit.

On ne trouve dans le reste de l’appartement aucune caisse ou meuble destiné à contenir de l’argent ou des valeurs.

Au moment où nous allons franchir le seuil de la chambre à coucher, la dame Vidal, contenue jusqu’alors par la fille Marietta, s’échappe de ses bras et veut nous suivre.

Nous la prions, avec les plus grands ménagements, d’observer que sa présence peut nous gêner dans nos investigations et qu’elle doit, dans son propre intérêt, nous laisser toute notre liberté d’action.

Elle écoute nos raisonnements avec plus de tranquillité et de sang-froid que nous ne l’espérions, et sans nous répondre elle se rassied en silence sur le canapé qu’elle venait de quitter.

Cette femme paraît douée d’une grande énergie; loin d’entraver la justice, elle pourra lui prêter un utile concours.

Le sieur Vibert l’examine toujours, mais il paraît avoir changé d’opinion à son égard.

Voici l’état exact dans lequel nous trouvons la chambre à coucher:

A gauche, en entrant, un petit meuble en bois de rose qui n’offre rien de particulier.

A deux pas de là, un grand fauteuil capitonné tout taché de sang.

On aperçoit aussi des taches de sang sur le tapis, devant le fauteuil. C’est sans doute à cette place que la victime aura été frappée; mais elle n’est pas morte sur le coup, et elle aura eu la force de se traîner quelques instants afin d’appeler au secours.

En effet, les taches de sang se dirigent du côté de la croisée qui donne sur. la cour et indiquent de la façon la plus significative le chemin qu’a dû parcourir Maurice Vidal.

Arrivé près de la fenêtre, une de ses mains s’est cramponnée aux rideaux. Il a essayé de se soulever et d’atteindre l’espagnolette, sans pouvoir y parvenir; alors il aura tenté de briser une des vitres, qui porte les traces de son poing fermé, mais la force lui aura manqué.

C’est probablement en ce moment qu’il s’est senti perdu sans appel et qu’il n’a plus eu qu’une pensée; se venger de son meurtrier.

Maurice Vidal aura cherché quelque chose pour écrire, et apercevant, sur une table placée près de son lit, son carnet de boursier, il se sera traîné jusque-là.

Il est encore facile de le suivre dans ce parcours de deux mètres à peine:

Sa main s’appuie d’abord aux pieds de la table, puis s’élève peu à peu, laisse un sillon sanglant sur un verre d’eau qu’elle rencontre par mégarde et atteint enfin le carnet qu’elle cherchait.

Alors il écrit à la lueur d’une bougie placée sur la table. Mais ses yeux se troublent; il lui semblesans doute que le crayon ne marque pas, et après l’avoir trempé dans le sang qui coule de sa blessure, il trace ces mots: «Julia, venge... L’assassin s’app...»

Il ne peut continuer; le sang lui remonte au cœur, il étouffe.

Sa main laisse échapper le crayon et le carnet. Il fait un suprême effort, il se raidit, il essaye de lutter contre la mort.

Mais tout est fini; son corps à moitié soulevé retombe sur le lit. C’est dans cette dernière position que nous l’avons trouvé.

« Telles sont, monsieur, les observations particulières que j’ai pu faire et que j’ai l’honneur, d’après vos ordres, de vous transmettre. J’ai remis hier au Parquet mon rapport officiel.

Suit la signature.»

Du rapport d’un médecin légiste requis par le ministère public pour examiner la victime, il résulte que:

1o Maurice Vidal a été frappé avec une arme tranchante;

2o Un de ces instruments désignés sous le nom de couteau-poignard, et retrouvé sous un des meubles du cabinet de travail où le meurtrier l’aura rejeté, son crime accompli, s’adapte parfaitement à la blessure;

3o Le coup était mortel: il a fait de profondes lésions dans la région sus-claviculaire.

Cependant, grâce à l’étroitesse de la blessure, la victime a pu vivre encore quelques instants et n’a dû succomber qu’aux suites d’une hémorrhagie interne;

4o On ne remarque aucune autre blessure sur le corps de Maurice Vidal. Un seul coup a suffi, mais il a dû être porté par un bras des plus vigoureux, ou par une personne dont la colère décuplait les forces; le couteau, en très-mauvais état, n’ayant pénétré dans le corps qu’à la suite d’une impulsion violente.

5o La mort, au moment où elle a été constatée, c’est-à-dire à neuf heures trente-cinq minutes du matin, devait, d’après la rigidité cadavérique, remonter à onze ou douze heures.

6o On ne doit pas s’arrêter sérieusement à la pensée que Maurice Vidal se soit suicidé et qu’il ait essayé de déguiser ce suicide à l’aide des mots écrits sur son calepin, car le coup a été porté de haut en bas, soit par une personne d’une taille plus élevée que celle de la victime, soit au moment où cette dernière se baissait.

En se frappant lui-même, Maurice Vidal n’aurait pu se porter qu’un coup horizontal ou de bas en haut; le coup vertical aurait dévié dans les chairs ou le long des côtes.

Suit la signature du médecin légiste.»

IV

Extrait de l’interrogatoire que le juge d’instruction fait subir, dès son arrivée, au concierge du no6de la rue de la Paix, dans l’appartement où le crime a été commis.

D. Quand avez-vous enconnaissance de l’assassinat qui nous occupe?

R. Il y a une heure.

D. Avez-vous remarqué quelque chose de particulier pendant la soirée et la nuit dernière?

R. Non, monsieur.

D. La croisée de la chambre de Maurice Vidal donne sur la cour, vous habitez en face, il paraît étrange que les cris de la victime ne soient pas venus jusqu’à vous.

R. J’ai eu toute la soirée du monde dans ma loge: mon beau-frère, garçon de bureau au ministère des finances, le concierge du boulevard des Capucines, numéro41, et une cousine de ma femme. Nous avons pris le café et bu le gloria jusqu’à onze heures, et nous n’avons rien entendu.

D. A quelle heure est rentré hier M. Maurice Vidal?

R. A sept heures et demie, aussitôt après son dîner.

D. Lui avez-vous parlé?

R.Oui, monsieur, pour lui demander s’il n’avait pas besoin de moi. Mais il a refusé mes services, en me disant qu’il allait écrire deux ou trois lettres et qu’il se coucherait de bonne heure pour se trouver le lendemain à l’arrivée de la diligence de Marseille. «Faudra-t-il réveiller monsieur? ai-je ajouté.–C’est inutile, a-t-il répondu, je me réveillerai bien tout seul, si toutefois je parviens à dormir.»

D. Ainsi vous étiez chargé, depuis quelques jours, du ménage de M. Vidai?

R. Oui, monsieur; je montais, le matin, à dix heures, prendre les ordres de monsieur. Ensuite je ne le voyais plus, il sortait pour ne rentrer que le soir.

D. Venait-il du monde le matin chez lui?

R. Deux ou trois, amis, toujours les mêmes; ils pa raissaient très-pressés, causaient un instant d’affaires de Bourse et partaient aussitôt.

D. Ainsi vous n’avez, dans ces derniers temps, remarqué aucune personne étrangère chez M. Vidal?

R. Pardon, monsieur; il est venu avant-hier, vers les cinq heures, une personne que je n’ai jamais vue. C’est un grand jeune homme blond, très-élégant, très-beau garçon, l’air un peu fatigué. En apprenant que monsieur était sorti et ne rentrerait probablement pas, il a paru très-contrarié, et m’a dit qu’il reviendrait le lendemain matin.

D. Et est-il revenu?

R. Non, monsieur.

D. Vous en êtes certain?

R. Oui, monsieur; j’en ai même fait la remarque à M. Vidal, qui m’a répondu: «Oh! je ne tiens pas à sa visite.»

D. Vous connaissiez donc son nom et vous l’aviez dit à M. Vidal, pour qu’il ait pu vous faire cette réponse?

R. Non, monsieur le juge, mais j’ai tracé son portrait à monsieur et il l’a tout de suite reconnu.

D. Ètes-vous certain que cette personne n’est pas revenue hier dans la soirée?

R. Je ne l’ai pas vue.

D. Quand vous serez en sa présence, vous la reconnaîtrez facilement?

R. Très-facilement.

D. Avez-vous examiné le couteau-poignard trouvé dans cet appartement et qui a évidemment servi à commettre le crime

R. Oui, monsieur; c’est moi-même qui l’ai aperçu sous un meuble; j’ai tout de suite appelé M. le commissaire de police.

D. Ce poignard n’appartenait probablement pas à M. Vidal?

R. Au contraire, monsieur; il était toujours sur sa table de travail, il lui servait même quelquefois de couteau à papier.

D. Vous réfléchissez bien à ce que vous dites. Ce détail a une grande importance.

R. Oh! je suis certain de ne pas me tromper, monsieur! Au reste, madame Vidal, mademoiselle Mariettaet tous les amis de monsieur connaissaient ce couteau-poignard.

Notes confidentielles remises par le commissaire de police de la Bourse.

«Au moment de sa mort, Maurice Vidal ne devait pas avoir de valeurs importantes chez lui. Il avait apporté la veille trente mille francs, provenant de ses économies et de ses derniers courtages, à M. R..., agent de change, et l’avait chargé d’acheter de la rente au nom de sa femme.

» Quant aux titres qui lui étaient confiés par des clients, soit pour des ventes, soit pour des transferts, il est notoire que M. Vidal avait l’habitude de les remettre à la Banque ou chez le sieur R..., qui se trouve encore en ce moment dépositaire de quelques actions de chemins de fer.

» M. Vidal n’avait qu’un petit nombre de clients-qu’il connaissait de longue date, et il lui arrivait fort rarement d’en accepter, de nouveaux. On attribue généralement cette réserve à une perte importante que lui aurait fait faire, en1845, un sieur Blondeau, parti pour l’Amérique, au moment où il avait à payer des différences considérables.

» Une autre personne, connue à la Bourse sous le nom d’Albert Savari de Montbrisé, passe aussi pour devoir depuis trois ans à M. Vidal une somme de cinquante mille francs environ. Cette dette donna lieu l’année dernière à une scène regrettable.

» M. Vidal, apercevant tout à coup son débiteur près de la corbeille des agents de change, marcha droit à lui et lui dit:

» —Monsieur, lorsqu’on ne paye pas ses différences et qu’on disparaît les jours de liquidation, on devrait avoir au moins la pudeur de ne pas se montrer ici.

» —Monsieur, répondit assez effrontément le sieur Savari, je ne reçois pas de leçons.

» —Eh bien! vous en recevrez une aujourd’hui; je vais vous mettre à la porte et vous faire défendre à l’avenir l’entrée de la Bourse.

» L’effet allait peut-être suivre la menace, quoique l’adversaire de M. Vidal fût d’une taille assez imposante, lorsque plusieurs personnes s’empressèrent d’intervenir.

» De ce conflit, il résulta que le sieur Savari fut obligé, pour repamître les jours suivants à la Bourse, de souscrire cinquante mille francs de billets, qui ont dû échoir dans le courant du mois où nous nous trouvons.

» Il paraîtrait, en outre, que ces billets n’ont jamais été mis en circulation, et que M. Vidal les avait gardés chez lui. «Je sais qu’ils ne seront pas payés à l’échéance, disait-il dernièrement encore à M. de Rostain, un de ses amis, demeurant rue Taitbout, 14, et de qui nous tenons directement ce propos. Je n’ignore pas que si je poursuis, j’en serai pour mes frais, puisque la. loi ne reconnaît pas les dettes de Bourse, et je compte me donner cependant la satisfaction de faire un procès à M, Savari, dont l’aplomb, l’évidente mauvaise foi et l’insolence m’ont révolté. Plusieurs personnes m’ont fait perdre de l’argent, mais j’ai tenu compte des circonstances malheureuses où elles se sont trouvées et, loin de leur en vouloir, je les ai souvent obligées. Il n’en est pas de même de M. Savari! ajoutait-il, et ses paroles étaient empreintes d’une grande amertume; j’attends avec impatience le moment où je pourrai lui dire tout ce que j’ai sur le cœur.»

Tels sont, monsieur le juge d’instruction, les renseignements obtenus jusqu’à ce jour. S’il m’en parvient de nouveaux, je m’empresserai de vous les adresser. On est fort ému à la Bourse de la mort de M. Maurice Vidal, qui était très-aimé et surtout très-estimé; il se forme à chaque instant-sous mes yeux des groupes de plusieurs personnes, où il n’est question que du drame de la rue de la Paix.»

Pendant que ces premiers rapports, qui constituent les éléments de toute information judiciaire, partaient de différents points pour aboutir au parquet du procureur du roi (n’oublions pas que nous sommes en1847), Julia Vidal était sous le coup de la plus vive douleur.

Elle avait été précipitée, en un instant, de la plus haute félicité, dans le malheur le plus complet, le plus irrémédiable. Elle arrivait, après une longue absence, émue du retour, enivrée à la pensée de revoir l’être aimé, palpitante de bonheur, fiévreuse d’impatience, et, tout à coup sans préparation, sans que rien pût lui faire deviner son infortune, elle trouvait la mort installée à son logis, le crime à son chevet. Ces bras qu’elle s’attendait à voir l’envelopper et l’étreindre pendaient inertes et froids, ce cœur qui devait se presser contre le sien ne battait plus, ces lèvres qui auraient cherché les siennes étaient pâles, déjà glacées.

Une grave maladie atteint une personne qui vous est chère, vous accourez près d’elle, vous lui prodiguez vos soins, vous l’entourez de votre tendresse, vous l’aimez en proportion du peu de temps qui lui reste à vivre et vous donnez votre cœur tout entier. Le mal s’aggrave et vous vous pressez de plus en plus contre le chevet de votre cher mourant, vous lui demandez ses derniers ordres, vous lui arrachez ses dernières volontés, vous quêtez un de ses désirs pour le satisfaire; sa dernière pensée est pour vous, pour vous aussi sa dernière parole et son dernier sourire. Quand il ne sera plus, vous vivrez dans ce passé de quelques jours, et les souvenirs qu’il vous a laissés, tout cruels qu’ils sont, vous aideront peut-être à souffrir avec plus de courage et de résignation. Mais être frappé comme l’a été Julia Vidal, aussi inopinément, n’avoir pas la suprême consolation de recueillir ces paroles, ces étreintes, ce regard. Avoir quitté un homme plein de force, de santé et d’amour, et ne retrouver qu’un cadavre, c’est affreux! Et, près d’elle, pas une amie, un parent, une mère! Marietta... et c’est tout. Car Julia est étrangère à Paris, et, tout entière à son amour, dans l’égoïsme de sa passion, elle n’a jamais songé à se créer des relations, à se faire un entourage. Si encore elle pouvait prier et pleurer à son aise auprès de ce cadavre qui est maintenant son seul bien. Mais non, ce cadavre même ne lui appartient pas, il appartient à la justice. C’est la justice qui a mission de le surveiller, de l’examiner, d’ordonner l’autopsie, s’il y a lieu. Elle remplace les parents, la veuve, la mère, car elle représente plus-que la famille: la. société outragée par un crime!

Ce crime, malgré le mystère qui l’enveloppe et que nous n’avons pas encore pénétré, ne peut rester impuni. Mais quelle marche suivra la justice?•

V

Deux lettres importantes, car-elles apprennent à connaître un de nos principaux personnagés, sortent à demi du dossier où sont contenues toutes les pièces qui ont rapport à cette affaire. Le temps les a un peu jaunies. La première est écrite sur du petit papiers à lettre, sans prétention, à dix centimes le cahier. Elle est griffonnée plutôt qu’écrite. On voit que la main qui a tracé ces caractères n’a pas de temps à perdre; on dirait un de ces. grimoires que les huissiers, entre deux saisies, rédigent chez les concierges. La seconde lettre ne ressemble en rien à la première, elle est aussi aristocratique que l’autre est plébéienne. Le papier est satiné, épais, armorié. On n’a marchandé ni avec les marges, ni avec les interlignes; il n’y a pas cinquante mots à la page. L’écriture est longue, élancée; elle a un air satisfait qui réjouit le regard. Ce n’est pas de l’anglaise, ce n’est pas de la ronde, ce n’est ni trop régulier, ni trop désordonné; c’est simplement l’écriture d’un homme pour qui la correspondance a un certain charme et qui n’a pas d’autre distraction. Il doit s’habiller pour écrire, et se met sans doute des manchettes comme M. de Buffon.

Nous croyons devoir faire connaître au lecteur l’intéressant contenu de ces deux lettres:

Le sieur Vibert, secrétaire du commissariat de police du premier arrondissement, section des Tuileries, à monsieur le marquis de X..., pair de France.

«Monsieur le marquis,

Je vous dois tout: c’est vous qui, en souvenir de quelques services rendus autrefois à votre famille par mon père, avez pris soin de mon enfance et m’avez fait élever dans un de nos meilleurs pensionnats religieux. J’aurais dû, en reconnaissance de tous vos bienfaits, suivre la carrière qui vous était agréable et entrer dans la voie que vous vous étiez plu à me tracer. Je serais aujourd’hui, grâce à votre haute protection et votre inaltérable bien-veillance, vicaire dans quelque bonne paroisse ou curé dans une petite ville bien tranquille. Mais j’avais une vocation, une vocation irrésistible, que dans votre toute paternelle bonté, vous avez bien voulu combattre,–et cela inutilement, je l’avoue à ma plus grande honte.

D’où vient cette vocation? Je me suis souvent interrogé à ce sujet sans-parvenir à me renseigner. On comprend qu’un jeune homme se sente entraîné à peindre, à écrire, à parler; il peut devenir orateur, écrivain, artiste, et acquérir du même coup la célébrité et la fortune. Mais ne désirer, comme moi, qu’une chose au monde, n’avoir qu’un but: s’initier aux affaires de la police: c’est au moins bizarre, je le reconnais.

» Tel a été cependant l’unique rêve de ma vie, et aujourd’hui que ce rêve est devenu une réalité, je suis encore forcé d’en convenir, je ne regrette aucune des carrières qu’il m’eût été facile de parcourir. J’ai beau jeter les yeux autour de moi, je n’en connais pas de plus enviable.

» Cette vocation vient-elle tout simplement non pas d’une bizarrerie morale, comme on serait tenté de le croire, mais d’une bizarrerie physique? De même qu’on remarque chez un homme grand, fort, carré des épaules, sanguin, des dispositions à se faire soldat, de même, à mon insu, ai-je été entraîné vers la police parce que ma taille est petite et légèrement tortueuse, mon tempérament bilieux et mes yeux si mauvais que je suis obligé de porter des conserves bleues?

» Il y a là évidemment matière à réflexion pour des analystes, et je leur livre ma chétive mais nerveuse personne.

» Quoi qu’il en soit, cette vocation existe, monsieur le marquis, et ne croyez pas qu’elle s’appuie sur un sentiment honorable, qu’elle prenne sa source, par exemple, dans le désir d’être utile à mon pays. Non, A vous, monsieur le marquis, qui faites, m’avez-vous dit, collection de toutes les dépravations morales, qui êtes heureux d’en ’rencontrer et de rire aux dépens de notre époque, je ne crains pas de l’avouer: lorsque je fais de la police, l’intérêt des particuliers, l’intérêt du gouvernement, l’intérêt de mon pays ne me préoccupent jamais. Je travaille pour l’art et ma satisfaction personnelle.

» Ah! que de concurrents j’aurais dans mon métier si l’on pouvait savoir quelle jouissance on éprouve à pénétrer, ainsi que je le fais, dans la vie des autres!

» Songez, monsieur le marquis, que mes défectuosités physiques m’ont empêché de vivre jusqu’à ce jour pour mon propre compte, que j’ai eu mille désirs inassouvis, une foule de petites passions rentrées. Eh bien! je me dédommage de mon inaction forcée, de l’impuissance qui m’est infligée, en regardant vivre les autres, en vivant de leur vie. Je m’initie à leurs affaires, je partage leurs sentiments, leurs passions, je me réjouis avec eux, je souffre avec eux; en un mot, comme on dit vulgairement, j’entre dans leur peau.

» Puis, quelles charmantes consolations le public a l’obligeance de m’apporter tous les jours à domicile! Lorsque, étendu dans le fauteuil de M. le commissaire de police, je me surprends à rêver aux joies du foyer. domestique, à la sainteté du mariage, à l’amour conjugal, qu’hélas! je ne connaîtrai jamais, tout à coup un mari s’élance dans mon cabinet et me demande main-forte pour surprendre sa femme en conversation criminelle dans un hôtel garni... Une autrefois, lorsque je sou pire après le bonheur d’avoir des enfants, un père vient me supplier de faire enfermer son fils qui le ruine et le vole, ou d’arrêter sa fille qui s’est enfuie avec un comédien...

» Et alors je me frotte les mains, monsieur le marquis, et je m’écrie: Vibert, remercie le ciel de tes petites infirmités; si tu étais constitué comme tout le monde, tu aurais voulu vivre comme tout le monde, et il t’en cuirait!

» Voilà, monsieur le marquis, les principales raisons, qui t’ont de moi un des plus bizarres employés que possède le gouvernement; un employé qui aime sa place, qui est content de son sort (contentus suâ sorte) et qui ne déchire pas à belles dents ses chefs et l’État. Cela ne s’était jamais vu, et j’espère bien qu’après ma mort un compartiment me sera réservé dans un de nos musées, avec cette étiquette: E EMPLOYÉ SATISFAIT (espèce perdue) «Mais, Vibert, me direz-vous, pourquoi ces longs discours? Vous m’avez toujours écrit pour me demander quelque chose, c’est une justice à vous rendre; que pouvez-vous me demander, puisque vous êtes si satisfait?»

» Voilà, monsieur le marquis, voilà, j’y arrive par un chemin de traverse, comme il convient à la police. Oui, tout satisfait que je suis, vous l’avez deviné, mon cher protecteur, je désire quelque chose; mais il n’est question ni de déplacement, ni d’avancement, ni de gratification. Dieu m’en garde! Il s’agit simplement de permutation: je voudrais, pour quelque temps, passer de la police assise (si j’ose me servir de cette expression consacrée à la magistrature), je voudrais, dis-je, passer de la police assise dans la police active. Au lieu d’écouter les rapports des agents qui sont en uniforme et qui sont en bourgeois, de ceux qui portent une épée et de ceux qui ont une carte, en un mot des agents avoués et des agents secrets, je voudrais, à mon tour, être chargé, comme eux, de faire des rapports.

» Me voyez-vous d’ici, monsieur le marquis, sortir un matin de chez moi, entièrement transformé: j’ai changé mes conserves contre un pince-nez; je porte l’impériale et des talons qui me grandissent de deux pouces; à ma main droite se balance un jonc qui renferme une épée; dans mes poches reposent un ou deux mandats d’amener ou d’arrêt et une paire de menottes. A ma boutonnière –s’étale une décoration étrangère: bleue, verte, jaune, rose, suivant mon humeur et suivant mes goûts; car vous ne l’ignorez pas, monsieur le marquis, les agents de la police secrète, dans le but de mieux cacher leur individualité, s’empressent de se décerner une foule de distinctions honorifiques. Alors, transformé de la sorte, je me mets à la recherche des malfaiteurs qui m’ont été signalés; je cours, je grimpe, je dégringole, je monte dans les voitures, je monte derrière, je fais dix lieues dans tous les sens, ou je reste douze heures à la même place, les braqués sur une porte cochère. Ah! quelle incomparable jouissance!

» Je n’ai cependant parlé jusqu’ici que des plaisirs ordinaires, de la pâture de tous les jours: escrocs, voleurs, repris de justice, échappés de prison, malfaiteurs vulgaires. Mais il arrive qu’on peut être convié à combattre quelque terrible ennemi de la société. Alors on s’arme en guerre, on court sus à l’ennemi, on expose sa vie, on paye de sa personne, on frappe et on est frappé; ou bien on ruse, on louvoie, on fait assaut de stratagèmes et on sort victorieux de la lutte.

» Oui, monsieur le marquis, ce doit être une grande satisfaction de pouvoir se dire: C’est grâce à moi que ce misérable assassin a été découvert; c’est moi qui ai vengé la société outragée par lui; sans moi, on serait encore exposé à ses coups! Les gendarmes et les sergents de ville m’ont prêté main-forte, je le reconnais; le juge d’instruction a été des plus habiles, l’avocat général a parlé avec plus d’éloquence que le défenseur; le président, au lieu de résumer les débats en quelques mots, a fait un nouveau réquisitoire; les jurés n’ont pas hésité, ils ont condamné; la cour de cassation a maintenu le jugement; le pourvoi en grâce a été rejeté; le successeur des Sanson à rempli avec fermeté ses terribles fonctions; bref, chacun a fait son devoir. Mais c’est moi qui avais tracé ce devoir. C’est moi qui ai dressé l’acte d’accusation et l’échafaud!

» Si je m’enflamme ainsi, monsieur le marquis, pour un assassin quelconque, pour un criminel indéterminé, pour une espèce enfin, jugez de mon zèle lorsqu’il s’agira d’un cas particulier, d’un sujet déterminé. Ah! tenez, rien que d’y penser, mes lunettes étincellent sous les éclairs que lancent mes yeux, mon coeur bat plus vite, et ma main frémissante donne de grands coups de canif dans le fauteuil en cuir de M. le commissaire...

» C’est que je tiens une affaire, une affaire superbe, une affaire qui occupe en ce moment. Paris, la France, l’Europe: je veux parler du drame de la rue de la Paix.

» Quoi! vous connaissez le meurtrier?» vous écriez-vous, monsieur le marquis.–Non, je ne le connais pas; mais ce drame m’intéresse, ce drame me passionne, et quelque chose me dit que moi seul puis mettre la justice sur les traces de ce mystérieux assassin.

» Et dire qu’avec deux mots de vous, deux mots écrits à M. le préfet de police, je quitte le commissariat de la rue Saint Honoré, on met à ma disposition toutes les ressources nécessaires, j’entre en campagne et j’en sors vietorieux!

» Voulez-vous, mon cher protecteur? voulez-vous? Son gez qu’il s’agit non-seulement de punir un grand coupable, mais de venger une femme. Une femme! Oh! si vous la connaissiez: la plus charmante, la plus honnête, la plus belle des femmes! Et j’ai osé la soupçonner, elle! Je ne me pardonnerai d’avoir eu une telle pensée que lorsque je pourrai m’écrier; Madame, voici le meurtrier de votre mari... je vous le livre!

» Daignez excuser cette longue lettre, monsieur le marquis, et me continuer votre bienveillant patronage.»

Réponse du marquis-de X..., pair de France, au sieur Vibert.

«Paris, ce22octobre1847.

» Pardieu! grand enfant, votre lettre ne me fâche pas, je m’en gaudis, au contraire. Vous êtes en plein dans la débâcle morale que j’avais prévue. Les immortels principes de89, les droits de l’homme, le renversement des monarchies ne pouvaient amener d’autres résultats. Comm: ’ tous les gens de votre génération qui ne s’appuient sur rien, qui n’ont aucune foi solide, vous êtes corrompu jusqu’à la moelle des os.

» Ah! je vous fais-élever le plus honnêtement possible, je vous abreuve d’excellents principes, je vous destine au notariat ou à la prêtrise, et un beau jour votre seule ambition est de vous faire agent de police!

» Allons, trêve de sentiment, monsieur le sous-commissaire, je vais vous dire votre fait, moi: ce qui vous séduit dans les nouvelles fonctions que vous désirez remplir, c’est de vivre en dehors de la société, d’être en contact avec tous les vices et toutes les corruptions, de prendre les allures des gens sans aveu qu’on est chargé de surveiller, de partager leurs plaisirs et de se familiariser peu à peu avec leurs mœurs libertines.

» De mon temps, monsieur, ceux qui avaient du goût pour le libertinage s’y livraient franchement, à la face de tous. Cela permettait de les parquer aussitôt dans un coin de la société, de les circonscrire dans les Galeries de Bois du Palais-Royal, ou de les jeter à la Bastille, comme on a fait pour le marquis de Sade. Mais votre génération n’a même pas le courage de ses vices: au lieu de se laisser mettre dedans, c’est elle qui veut nous mettre dedans; elle se pare du masque de la vertu, ou bien elle essaye, comme vous désirez l’essayer, de faire de la corruption légale. Elle en est arrivée à ne plus même désigner les personnes et les choses par leurs véritables noms. N’a-telle pas, dernièrement, imaginé d’appeler lorettes certaines femmes que nous appelions tout simplement des filles ou des drôlesses, nous autres qui avons bien le droit, j’imagine, d’être aussi bégueules que vous!

» Dieu sait quelles nouvelles appellations l’avenir réserve à ces créatures qui, ne s’entendant plus traiter comme elles le méritent, oublieront leur origine et leurs turpitudes, et prendront peu à peu dans la société les places autrefois réservées à nos filles et à nos sœurs.

» Mais, pardieu! sur quelle mauvaise herbe ai-je donc marché? Voilà que, moi, je vous fais de la morale, à vous autres! Ai-je donc la prétention de vous corriger? Je le pourrais que je ne le voudrais pas. Tout est bien qui finit bien, et vous finirez, je l’espère, par rouler de chute en chute, de dépravation en dépravation, et par être punis de vos turpitudes révolutionnaires. C’est la grâce que je vous souhaite.

» Quant à vous personnellement, mon petit Vibert, je ne vous en veux pas; vous êtes de votre siècle, voilà tout. Ce n’est pas votre faute si vos pères ont renversé nos rois, et si, dans vos veines plébéiennes, il y a du vieux sang jacobin. Je vous sais même gré de votre franchise; vous êtes moins hypocrite que les autres, vous n’essayez pas trop de cacher vos tares. Aussi me suis-je empressé de faire ce que vous désirez. J’ai vu le préfet de police, je lui ai vanté votre zèle; il vous attend demain, et il vous autorise à quitter votre place dans la police assise, comme vous l’appelez.

» Surtout, u’allez pas me remercier, je n’aime pas cela. Je ne crois ni à la reconnaissance des peuples, ni à celle des particuliers. Mais si, dans votre propre intérêt, vous désirez m’être agréable, tenez-moi au courant de cette mystérieuse affaire, et tâchez que je sois informé, avant tout le monde, des péripéties qui se présenteront. Les grands crimes ont toujours précédé les révolutions, et si nous pouvions en1848!...

» A propos, ne me dites-vous pas qu’une jolie femme est mêlée à ce crime de la rue de la Paix? Raison de plus pour me tenir au courant de tout ce qui se passera. Malgré mes soixante-seize ans, je pense encore que ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est la femme.

» Salut, monsieur de Jérusalem. Mettez-vous en quête, tâchez de découvrir la piste: j’attends le rapport.»

VI

Depuis qu’il était question du crime de la rue de la Paix., chaque journal on se le rappelle, se prétendant bien informé, donnait des renseignements démentis le lendemain par une autre feuille.

C’est ainsi qu’on annonçait un matin le suicide de Julia Vidal, qui fut ressuscitée le même soir. Le jour suivant, le meurtrier avait été découvert et il s’était empressé de faire des aveux; il devait comparaître aux prochaînes assises, et on allait jusqu’à donner son portrait.

Les journalistes attachés aux faits divers arrêtèrent ainsi pendant une semaine une dizaine de personnes; plusieurs d ’entre elles réclamèrent et on eut la gracieuseté de les relâcher.’ D’autres se turent par la raison qu elles n ’existaient pas, et leurs inventeurs continuèrent à les charger d ’iniquités pour donner un aliment à la curiosité parisienne.

Cependant, les journaux durent bientôt reconnaître, après informations prises, que la justice était fort embarrassée: depuis longtemps, aucune affaire ne s’était présentée sous des dehors aussi mystérieux. Un crime avait eu lieu, on ne pouvait en douter, et toute idée de suicide avait dû être abandonnée. Mais l’assassin, en dehors de la terrible blessure qu’il avait faite, n’avait laissé aucune trace de son passage. L’arme dont il s’était servi appartenait à la victime, et, après les recherches les plus minutieuses, on n’était parvenu à découvrir dans l’appartement de la rue de la Paix aucun de ces objets qui, d’ordinaire, suffisent à éclairer les magistrats et souvent à convaincre le jury. Dans une affaire jugée récemment en Angleterre, un chapeau oublié par le meurtrier a entraîné une condamnation à mort; un canif perdu par Latour près du lit de ses deux victimes amena le terrible dénoûment de ce procès qui se déroula, l’année dernière, dans le département de l’Ariége; enfin, un bouton tombé d’une chemise a suffi pour faire tomber plus d’une tête. Ici, rien de semblable, aucun indice matériel qui puisse justifier un mandat d’amener ou même de comparution. On est obligé de s’appuyer sur des probabilités morales et d’entrer dans le vaste champ des hypothèses et des suppositions.

Qui a pu avoir intérêt à tuer Maurice Vidai? Voilà le point de départ, le point de repère. Mais il est encore à trouver. Est-ce sa femme? Des esprits sérieux ne sauraient s’arrêter une seconde à cette pensée: Julia est digne de toutes les sympathies; le coup qui a frappé son mari a failli la tuer. Loin de la soupçonner, on doit songer à la venger.

Est-ce un voleur vulgaire? un voleur de profession?

Sa présence aurait été remarquée dans la maison de la rue de la Paix; il n’aurait pas résisté au désir d’emporter cette somme en or retrouvée dans le cabinet de travail; il se serait emparé de plusieurs objets de prix que contenait l’appartement, et Maurice Vidal n’aurait pas eu, au moment de mourir, la pensée d’écrire un nom qu’il ne pouvait connaître.

Est-ce un locataire de la maison? Cela expliquerait les allégations du concierge, qui soutient n’avoir tiré le cordon, pendant la soirée du19octobre, à aucun étranger. Mais tous les renseignements pris sur les locataires du no6, qui sont du reste fort peu nombreux, s’accordent à les signaler comme des gens tranquilles, n’ayant jamais eu maille à partir avec la justice et ne pouvant, avec quelque apparence de raison, être soupçonnés d’un crime.

Un seul de ces locataires attire un instant l’attention: c’est un Américain d’une quarantaine d’années qui sous-loue depuis deux mois un petit appartement, au quatrième étage. Une perquisition est ordonnée dans son domicile, et on n’y remarque rien de particulier. Il subit un interrogatoire et il en sort victorieux.

Est-ce une des personnes que recevait habituellement Maurice Vidal? Elles comparaissent comme témoins, et de leurs dépositions claires et précises, des renseignements qui parviennent de toutes parts sur leur moralité, il résulte qu’il ne peut exister contre elles l’ombre d’une preuve.

Est-ce, enfin, l’individu signalé par le concierge comme étant venu demander M. Vidal dans la journée du18octobre, et sur le compte duquel le commissaire de police de la Bourse s’est longuement étendu dans son rapport? A-t-il pénétré dans la maison de la rue de la Paix sans qu’on l’ait aperçu?

Albert Savari, tel est le nom de cet individu, n’était pas entièrement inconnu au Parquet. Sans avoir subi de condamnations, il avait eu déjà des démêlés avec la justice; ses antécédents laissaient à désirer, et on remarquait dans sa vie quelques coins obscurs. Il était, en outre, débiteur envers Maurice Vidal d’une somme considérable, et il avait été impossible de retrouver les billets souscrits.

Il n’en fallait pas davantage pour le signaler à l’attention de la justice, et un mandat d’amener, bientôt suivi d’un mandat d’arrêt, fut lancé contre lui.

Ces mesures énergiques étaient, du reste, commandées par le retentissement qu’avait eu cette affaire. On s’en occupait de tous côtés; il fallait reconnaître qu’elle avait le . don de surexciter vivement les esprits. Comme il arrive souvent à Paris, où les choses les plus sérieuses sont traitées légèrement, des paris s’étaient engagés sur la question de savoir si le coupable serait ou ne serait pas découvert. Plusieurs journaux de l’opposition profitaient même de la circonstance pour se plaindre de la façon dont la police était faite; ils s’étonnaient qu’il fût si facile d’assassiner en pleine rue de la Paix, et si difficile de retrouver le meurtrier. La plus avancée de ces feuilles allait jusqu’à donner à entendre qu’un personnage puissant pourrait bien être compromis en tout ceci, et que la police avait reçu l’ordre de ne pas agir. L’arrestation d’Albert Savari fut une première réponse à ces attaques.

Nous allons l’accompagner dans le cabinet du juge d’instruction, M. Gourbet, saisi de cette affaire,

Ce cabinet ressemblait à tous les cabinets affectés àu service des instructions judiciaires. Une porte s’ouvrait sur le vas te corridor garni de bancs qui servait d’antichambre aux garçons de bureau, aux huissiers, aux témoins, et à toutes les personnes qui recevaient quelque citation à comparaître. Une petite porte, plus secrète, mettait en communication directe avec le dépôt de la Conciergerie et donnait passage aux prévenus. Le bureau était placé de telle sorte que celui qui l occupait tournait le dos au jour et laissait son interlocuteur en pleine lumière. En effet, il peut être d’une grande utilité d observer chez un prévenu le moindre changement de visage. On se trahit aussi facilement par un geste, par une attitude, par un regard, par une subite rougeur, que par des paroles, et souvent une question inattendue, faite à brûle-pourpoint à un criminel, impénétrable jusque-là, a suffi pour éclairer son juge.

Une petite table près du bureau était destinée au greffier chargé de dresser le procès-verbal de l’interrogatoire. Un fauteuil en cuir, deux ou trois chaises pour les témoins, les inculpés et les prévenus, suivant leur position sociale et le degré d’intérêt qu’ils inspiraient, complétaient cet ameublement.

M. Gourbet a cessé d’exercer ses fonctions de juge d’instruction en1850, et il est mort déjà depuis quelques années: ce qui permet, sans blesser aucune susceptibilité, de faire son éloge. C’est certainement un des magistrats instructeurs qui ont laissé au Palais les meilleurs souvenirs. Au dire des personnes qui l’ont connu, il était impossible de posséder à un plus haut degré les difficiles qualités exigées par sa profession. Il savait allier à une fermeté et à une sévérité trop souvent nécessaires une bienveillance et, dans certains cas, une délicatesse, un savoir-vivre, une façon de rassurer les timides, de donner du courage aux faibles, de consoler les coupables, qui lui ont mérité toutes les sympathies. En un mot, il a su résoudre ce difficile problème: Faire du bien même à ceux que sa conscience lui ordonnait de frapper le plus sévè: ement. Un de ses greffiers disait un jour: «La moitié de la vie de M. Gourbet se passe à chercher des preuves pour envoyer les gens en prison, l’autre moitié à trouver des raisons pour les en faire sortir ou pour leur en adoucir les rigueurs.»

Au moment où nous pénétrons dans son cabinet, le 2novembre, vers onze heures du matin, M. Gourbet, debout, le coude appuyé sur la cheminée, causait avec une jeune femme en grand deuil, assise dans un fauteuil. C’était Julia Vidal, avec laquelle il s’était déjà plusieurs fois entretenu et qu’il venait de mander au Palais.

–Ainsi, madame, lui disait-il, depuis hier, rien de nouveau de votre côté?

–Rien, monsieur.

— Ne craignez pas de me communiquer même les choses qui vous paraîtraient les plus insignifiantes. Dans une instruction judiciaire, il arrive parfois que la lumière jaillit tout à coup d’un fait auquel on ne voulait d’abord attacher aucune importance. Vous avez eu, m’a-t-on dit, le courage de ne pas quitter votre appartement de la rue de la Paix, et vous continuez à vivre dans la chambre où le crime a eu lieu?...

–Oui, monsieur, s’écria Julia en interrompant M. Gourbet, je ne quitterai qu’à la dernière extrémité cette maison où nous nous sommes tant aimés!

Et, en parlant ainsi, des larmes longtemps contenues coulèrent de ses yeux.

Depuis le jour où nous l’avons vue descendre si joyeusement de la diligence de Marseille, Julia était profondément changée. Sa figure s’était allongée, ses yeux s’étaient cernés et une sorte de pâleur mate avait remplacéla chaude coloration de ses joues.

La douleur s’était, pour ainsi dire incrustée, dans toute sa personne. Mais elle était si jeune, ses traits avaient une régularité si parfaite, à travers sa pâleur on devinait encore taiit de santé et de vie, qu’elle n’avait rien perdu de sa beauté et avait acquis, au contraire, un charme de plus.

Le juge d’instruction ne put s’empêcher de la contempler un instant avec intérêt; puis, lorsqu’il la vit plus calme, il lui dit:

–Je vous demande pardon, madame, de raviver ainsi vos souffrances, mais vous pouvez m’être d’un grand secours pour arriver au but qu’on m’a donné mission de poursuivre et que je veux atteindre.

–Oh! oui, s’écria Julia, qui releva vivement la tête, vous atteindrez ce but, n’est-ce pas, monsieur? Vous vengerez mon mari... nous le vengerons!

–Je l’espère, répondit M. Gourbet; mais je dois vous déclarer que dans ma carrière, déja bien longue, j’ai rarement rencontré d’affaire aussi mystérieuse que celle-ci. Tous les fils que je crois être parvenu à nouer se brisent dans mes mains. Je ne m’avance plus qu’à tâtons et avec une extrême prudence; car s’il est pénible pour l’amour propre d’un magistrat instructeur, dont le pouvoir est si étendu, qui dispose de si grandes ressources, de renoncer à trouver un coupable, il est encore plus triste pour sa conscience de faire arrêter un innocent, dût-il le relâcher.

–Mais alors, dit Julia en interrogeant avec vivacité le juge d’instruction, le coupable ne serait pas retrouvé! Mon mari m’a cependant ordonné de le venger. Je veux lui obéir!

–Et je veux vous y aider, madame, je vous le répète. Mais encore faut-il que nous trouvions le meurtrier, et je Grains que nous ne soyons pas encore sur ses traces.

–Cependant, je lisais hier soir dans un journal que l’assassin avait été arrêté...

–Les journaux se trompent, madame, ou trompent leurs lecteurs pour paraître bien renséignés. Un homme a été en effet arrêté hier par mes ordres; il va tout à l’heure comparaître devant moi; quelques charges pèsent sur lui et justifient cette arrestation; mais ces charges ne sauraient suffire à me convaincre d’une façon absolue. Les preuves recueillies contre ce prévenu sont plutôt morales que matérielles. Je dirai plus, presque toutes les preuves matérielles m’échappent. Tenez, ajouta M. Gourbet en prenant plusieurs papiers sur son bureau, voici un procès-verbal dressé par le commissaire de police chargé d’arrêter cet individu. Il en résulte que son attitude n’était pas celle d’un coupable; il a paru très-étonné, très-surpris lorsqu’on lui a communiqué le mandat d’amener, et s’il a joué un rôle, il faut avouer qu’il est bien habile comédien, car il est parvenu à tromper un de nos plus vieux employés. On s’est, en outre, livré, comme c est l’usage, dans l’appartement du prévenu, aux recherches les plus minutieuses, et leur résultat, sans être absolument négatif, ne nous a pas fourni de preuves concluantes. Enfin je n’ai plus à compter que sur l’interrogatoire auquel je me prépare et qui va avoir lieu dans un instant, dit M. Gourbet en consultant la pendule placée sur la cheminée.

Julia comprit qu’on la congédiait. Elle se leva pour prendre congé du juge d’instruction; mais, avant de se retirer, elle crut pouvoir lui demander le nom de la personne arrêtée dont il venait de l’entretenir.

— Albert Savari de Montbrisé, répondit M. Gourbet; je vous l’ai déjà nommé, madame, et vous m’avez déclaré qu’il vous était inconnu. Les renseignements que vous auriez pu me donner sur son compte m’eussent été précieux.

–Non, répliqua madame Vidal, après un instant de silence qu’elle employa à faire un dernier appel à ses souvenirs, je ne crois pas avoir jamais entendu mon mari nommer cette personne, et cependant tout à l heure, lorsque ce nom est sorti de votre bouche, la même commotion que j’avais déjà ressentie s’est reproduite.

–Quelle commotion? que voulez-vous dire? Expliquez-vous.

–Mais je ne puis pas m’expliquer; je ne comprends pas moi-même cet effet bizarre. Le jour où, pour la première fois, je vous ai entendu dire ces mots . «Albert Savari de Montbrisé, il m’a semblé que je pâlissais, que mon cœur battait plus vite; j’ai voulu voir si je ne m étais pas trompée, si le même phénomène se reproduirait, et je vous ai tout à l’heure prié de me redire ce nom, quoi que je le connusse et qu’il se présentât sans cesse à ma pensée.

–Cela n’a rien d’étrange, fit observer M. Gourbet, au bout de quelques secondes de réflexion. Le sieur Savari est la seule personne qui se trouve .sérieusement compromise dans cette affaire. Vous le savez, et son nom doit vous causer une certaine émotion.

–C’est possible, monsieur. Vous m’avez demandé de vous faire part de toutes mes impressions, et je vous ai obéi.

–Je vous en remercie, madame, répliqua le juge d’instruction, tout en reconduisant Julia vers la porte de son cabinet. Ne m’avez-vous pas dit dans notre dernier entretien, ajouta-t-il au moment de prendre congé d’elle, que vous étiez assaillie depuis plusieurs jours par une foule d’importuns qui venaient jusque chez vous vous faire des offres de service?

–Hélas! oui, monsieur, et les physionomies de tous ces gens-là. ne me rassurent pas beaucoup, La plupart prétendent appartenir à la police et être chargés de faire des recherches chez moi.

–A l’avenir, madame, vous ne recevrez que les personnes munies d’un mot écrit de ma main. C’est bien le moins qu’on respecte votre douleur et que vous ne soyez pas la victime de curieux ou d’intrigants.

–Encore ce matin, fit Julia, qui tenait déjà le bouton de la porte, il s’est présenté un individu qui a beaucoup insisté pour être reçu. Mais Marietta, sachant que je me préparais à venir ici, a refusé de l’introduire. Il a laissé son nom et a déclaré qu’il reviendrait:

–Et ce nom?

–Vibert, je crois.

–Vibert! fit M. Gourbet, comme s’il cherchait à se souvenir. Ah! j’y suis, reprit-il aussitôt. Celui-là., madame, si vous m’en croyez, vous lé laisserez parvenir jusqu’à vous. C’est, paraît-il, un homme, intelligent, très-actif et très-zélé; il pourrait dans l’occasion nous être utile, et il m’a été recommandé hier d’une façon très-pressante par le préfet de police.

–Je le recevrai, monsieur, fit Julia.

Après avoir salué le juge d’instruction, elle se disposait à tourner le bouton de la porte, lorsqu’elle s’aperçut qu’on essayait d’ouvrir cette porte extérieurement.

Elle se recula: la porte s’ouvrit et donna passage à un petit homme d’une cinquantaine d’années environ. Après avoir dit deux ou trois mots à l’oreille de M. Gourbet, il alla s’asseoir devant la table destinée au greffier, dans tout cabinet de juge d’instruction.

–On m’annonce l’arrivée du prévenu, dit M. Gourbet.

–Ali! fit-elle, je pars. Mais, s’arrêtant tout à coup au moment où elle allait sortir, elle s’avança résolûment vers le juge d’instruction et lui dit d’une voix brève:– Je voudrais le voir!

Le petit homme sec, occupé devant sa table à se tailler une plume, leva vivement la tête, tant il trouvait étranges ces paroles.

Quant à M. Gourbet, moins étonné que son greffier par suite de la conversation qu’il venait d’avoir avec madame Vidal, il considéra attentivement Julia et, satisfait sans doute de son examen:

–Ce que vous me demandez là madame, peut se faire, dit-il.

Le petit homme, de plus en plus surpris, fit avec son canif un si brusque mouvement, qu’au lieu de tailler sa plume, il se tailla le doigt.

Pendant ce temps, M. Gourbet, s’adressant à madame Vidal, reprenait:

–Vous sentez-vous le courage, durant tout cet interrogatoire, de ne pas dire un mot, de ne pas faire un geste qui trahisse votre présence dans mon cabinet?

–Oui, monsieur, j’aurai ce courage.

–Même si j’arrivais à faire confesser au sieur Savari qu’il est l’assassin de votre mari?

–Oui, monsieur; je mourrai peut-être d’indignation, mais je mourrai en silence, s’écria Julia avec cette exaltation italienne qui lui était propre.

M. Gourbet fit un signe à l’homme sec, qui se glissa vers lui.

C’est à dessein que nous nous servons du verbe glisser en parlant du greffier. Il avait, en effet, une façon toute particulière demarcher; ses pieds ne quittaient pas le parquet, ses jambes ne se soulevaient-pas, ses genoux ne pliaient pas; il semblait ne faire aucun usage de ses articulations. Il s’avançait tout d’une pièce, comme un wagon de chemin de fer qui glisse sur des rails.

Excellent homme, du reste, que ce greffier à ressorts, dont on garde.encore le souvenir au Palais. Que de fois on l’a vu remettre, à de malheureux prévenus sortait de l’instruction, de petits paquets de tabac achetés sur ses économies: «Maladroit, leur disait-il à l’oreille, tu t’es aissé entortiller! Je viens de relire le procès-verbal, ton affaire est claire, tu en as pour dix ans au moins; prends cela pour te consoler.»

Quand le prévenu .était une vieille connaissance, un galérien en rupture de ban, quelque, cheval de retour, connue on dit au bagne, le petit homme sec ajoutait quelquefois au paquet de caporal une pipe en terre de deux sous.

–C’est convenu, n’est-ce pas, monsieur Cordier? dit le juge d’instruction, après avoir parlé un instant à voix basse à son greffier.

–Il sera fait, monsieur, ainsi que vous le désirez, répliqua solennellement Cordier.

Il appela un garçon de bureau, lui ordonna de dresser dans un des angles du cabinet un paravent qui était relégué dans une armoire, puis il alla prendre galamment madame Vidai par la main, et, sans prononcer un mot, sans la regarder, en continuant à glisser sur le parquet, il la conduisit derrière le paravent, la fit asseoir dans un fauteuil, referma le paravent avec soin, et revint s’incruster dans sa place habituelle devant son pupitre.

A peine ces préparatifs étaient-ils terminés, que le prévenu fut introduit dans le cabinet du juge d’instruction.

VII

Albert Savari ainsi que l’avait dépeint, dans son interrogatoire, le concierge du numéro6de la rue de la Paix, était un homme blond, à la taille élevée et aux manières distinguées. Au premier abord on était tenté de lui donner une quarantaine d’années, mais après un examen attentif, on reconnaissait qu’il avait, au plus, trente-quatre ou trente-cinq ans, et que des veilles prolongées, des fatigues de toutes sortes, avaient dû altérer ses traits avant l’âge.

Du reste, il fallait aussi l’avouer, ces signes de maturité précoce, cette démarche un peu traînante, ces cheveux grisonnants du côté des tempes, ces yeux battus, loin de nuire au prévenu sous le rapport physique, prê taient à sa physionomie un grand air de distinction et un charme tout particulier.

Sa mise était simple mais élégante, lorsqu’il se présenta devant M. Gourbet; personne ne l’accompagnait, des ordres ayant été donnés pour que les gendarmes qui l’avaient –conduit à l’instruction l’attendissent à la porte du cabinet. Il salua le juge sans affectation, s’assit sur l’invitation qui lui en fut faite, et, prenant la parole avant qu’on l’interrogeât:

–Puis-je enfin savoir, monsieur, demanda-t-il d’un ton un peu raide, mais cependant avec calme, pour quel motif je me suis vu brusquement arrêté hier, et-pourquoi je me trouve en ce moment devant vous?

–Monsieur, i’épliqua aussitôt M. Gourbet, vous vous trouvez devant moi pour répondre aux questions que j’aurai à vous poser et non pas pour m’en adresser, comme vous paraissez en avoir l’intention.

–Il est juste cependant, monsieur, que je désire savoir de quel délit ou de quel crime on m’accuse. C’est en vain que j’ai interrogé les agents chargés de mon arrestation; ils ont refusé de me répondre.

–Ils n’ont fait que leur devoir, monsieur, répliqua le juge d’instruction d’une voix ferme. Mais ce qu’ils n’ont pu vous apprendre, je vais vous le dire, et je vous l’aurais déjà dit, si vous n’aviez pas pris le premier la parole, contre tous les usages en vigueur dans ce cabinet.

–Je ne connais pas ces usages, monsieur, je n’ai pas l’habitude de me trouver ici.

–Je vous en félicite et je souhaite que vous n’ayez pas à reparaître devant moi. Vous n’êtes pas accusé d’un délit, continua M. Gourbet après une pause et en regardant fixement le prévenu, vous êtes accusé d’un crime.

–Ah! vraiment! quel crime?

–D’avoir assassiné un jeune homme nommé Maurice Vidal.

En entendant cette accusation si nette et si précise, Albert Savari ne sourcilla pas; son visage ne trahit pas la moindre émotion, et s’adressant au juge d’instruction:

–J’avoue, lui dit-il, que j’étais loin de m’attendre à être compromis dans cette affairé dont, depuis quelques jours, on s’est souvent entretenu devant moi. Serait-ce indiscret de vous demander, monsieur, continua-t-il avec une parfaite courtoisie et comme s’il se fût trouvé dans un salon, quels motifs peuvent me faire soupçonner d’un tel crime?

–Vous allez les connaître, monsieur; mais puisque votre première curiosité.est satisfaite, procédons d’abord par ordre, et veuillez me donner vos noms et prénoms. Et s’adressant au greffier:–Vous pouvez écrire, monsieur Cordier, lui dit-il.

—Je m’appelle Albert Savari, répliqua le prévenu qui crut devoir se tourner du côté du petit homme sec, qu’il regarda avec intérêt.

–N’avez-vous pas l’habitude de porter un autre nom? fit observer le juge d’instruction.

–En effet, monsieur, on m’a quelquefois appelé de Montbrisé.

–D’après mes renseignements, vous n’avez pas droit à porter ce nom. D’où vous vient-il?

–D’une terre qui a toutefois appartenu à ma famille.

–Cela ne constitue pas un droit. Passons. Quel âg avez-vous?

–Trente-six ans.

–Quelle est votre profession?

–Je n’en ai pas.

–Comment vivez-vous alors?

–Mais je vis assez bien, monsieur.

Permettez, dit sévèrement M. Gourbet, je n’admettrai pas un seul instant que vous preniez le ton de la plai santerie pour me répondre. S’il vous arrivait encore de n’être pas aussi sérieux que votre position de prévenu le comporte, je n’hésiterais pas à vous faire reconduire au dépôt, et je remettrais cet interrogatoire à un autre jour.

Savari écouta cette mercuriale sans sourciller et ne ré pondit pas.

Je vous demande, continua le juge d’instruction, quels sont vos moyens d’existence?

–Monsieur, répliqua le prévenu d’un ton beaucoup plus sérieux, où l’on ne remarquait plus aucune nuance de persiflage, si vous entendez par moyens d’existence des rentes sur l’État, des titres de propriété ou quelque pension particulière, je dois reconnaître que je n’ai aucune de ces choses. Comme beaucoup de jeunes gens de notre époque, je vis au jour le jour: riche quelquefois, par accident;*pauvre le plus souvent, par habitude. Tan tôt je fais une opération heureuse à la Bourse, tantôt je gagne au jeu. Il m’est arrivé d’avoir cinquante mille francs à ma disposition, le10du mois, et le15de ne pouvoir payer mon terme. Tout cela est bizarre et irrégulier, je le confesse, mais c’est vrai; et puisque vous paraissez dé sirer la vérité, monsieur, je vous l’ai dite.

–Triste vérité, monsieur, qui pourait vous nuire auprès de MM. les jurés.

–Les jurés! fit Albert Savari sans paraître s’émouvoir de cette phrase prononcée à desseiu par le juge d’instruction; oh! j’espère n ’avoir pas à comparaître devant eux. Vous ne pouvez tarder, monsieur, à reconnaître ma parfaite innocence.

–Nous nous occuperons de cette question dans un instant. Pour le moment, je continue votre interrogatoire. N’avez-vous pas précédemment, à l’âge de vingt-cinq ans à peine, été appelé devant les tribunaux?

–Oui, monsieur; il s’agissait d’un duel.

–Où vous-aviez tué votre adversaire:

–C’est vrai, monsieur, j’avais eu ce malheur; mais j’ai été acquitté.

–L’instruction faite au sujet de cette affaire vous signalait déjà comme un homme débauché.

–Hélas! monsieur, je n’étais ni plus ni moins débauché que les jeunes gens avec lesquels je vivais, et qui, depuis, sont devenus des hommes sérieux et d’honnêtes gens. Les uns sont médecins, d’autres notaires, ceux-ci magistrats. Priez-les de vous dire de quelle façon ils ont vécu de dix-huit à vingt-cinq ans, dans quels lieux ils passaient une partie de leurs soirées, quelle société ils fréquentaient, et, s’ils sont francs, on pourra, tout aussi bien qu’à moi, leur appliquer cette épithète de débauchés.

–On vous reprochait encore un caractère des plus em portés, fit observer M. Gourbet.

–Ici, on ne se trompait pas; j’ai toujours été, mal heureusement pour moi, très-violent.

–Vous ne craignez pas de le reconnaître ; cette déclara tions une grande importance dans l’ affaire qui nous occupe.

–J’ignore quelle importance cela peut avoir, monsieur, puisque je ne suis pour rien dans l’affaire dont vous parlez.

M. Gourbet s’arrêta. Tant de sang-froid et de naturel l’étonnaient. Cependant, durant sa carrière déjà longue, il s’était trouvé aux prises avec de bien grands comédiens; certains coupables avaient défendu leur liberté et leur vie, pas à pas, osant lutter, pendant des journées entières, d habileté et de ruse avec lui. Mais dans le cas qui se présentait, il était en face d’une tactique nouvelle: le prévenu semblait avoir appelé la franchise à son secours et s’en être fait une arme défensive. Loin d’essayer de pallier ses défauts; ses torts, il les avouait sans forfanterie, mais aussi sans faiblesse; loin de vouloir donner le change sur ses habitudes, sa manière de vivre, il en reconnaissait toute l’irrégularité.

«Cet homme est innocent, ou bien il est doué d’une » grande énergie et d’une rare intelligence,» se dit M. Gourbet avant de reprendre son interrogatoire.

–Ce n’est pas, continua-t-il, seulement-à l’occasion d’un duel que vous avez eu des démêlés avec la justice. Vous ne parlez pas de certaine affaire...

–J’attendais que vous m’en parliez, monsieur.; je ne suis ici que pour répondre à vos questions: vous me l’avez fait observer et je ne l’ai pas oublié.

–C’est, vrai; alors veuillez me dire si vous n’avez pas été compromis dans certaine’affaire de jeu.

–J’y ai été mêlé, répliqua Savari; il s’agissait d’un jeune homme qui, ayant perdu une soixantaine de mille francs et ne pouvant payer le lendemain ses créanciers, les accusa d’avoir biseauté les cartes, de l’avoir volé, en un mot. Cela se voit encore tous les jours, monsieur; les joueurs malheureux, au lieu de s’en prendre à eux-mêmes, comme ils le devraient, de leur déveine et Quelquefois de la façon ridicule dont ils jouent, préfèrent accuser leurs partenaires et se dire victimes d’une escroquerie. Ce genre d’accusation leur permet de ne pas payer leurs dettes de jeu: il y a donc tout avantage pour eux à se poser en victimes. Dans l’affaire dont vous parlez, une plainte fut remise contre une douzaine de personnes parmi lesquelles je me trouvais; on nous fit mander au parquet, on nous interrogea, on se fit représenter les cartes soi-disant biseautées, et de tout ce bruit, il ne résulta qu’une chose, c’est que notre calomniateur régla sa dette envers nous six mois après, au lieu de la régler le lendemain. Il est encore juste d’ajouter que nous le priâmes de joindre à ses billets de banque des excuses écrites au sujet de son étrange dénonciation; il jugea à propos de s’exécuter.

Albert Savari donna ces détails avec tant de laisser aller, d’abandon, sa voix était si sympathique, il paraissait si bien à son aise sur sa chaise, que le greffier lui-même oublia, un instant, le lieu où il se trouvait, se crut en visite dans quelque salon, en face d’un causeur agréable, et au lieu d’écrire, comme il le devait, se surprit à écouter.

–Derrière le paravent, rien ne trahissait la présence de madame Vidal. Elle observait le plus religieux silence, ainsi qu’elle l’avait promis.

Après s’être recueilli un instant, M. Gourbet, n’ayant plus de questions préliminaires à poser au prévenu, aborda le fond de l’affaire avec cette brusquerie que pratiquent quelquefois les magistrats et qui est destinée à intimider et à troubler le coupable.

–Comment avez-vous passé la soirée du19octobre dernier? demanda-t-il tout à coup à Savari.

–Et vous, monsieur? répondit celui-ci.

Cette réponse inattendue était de nature à irriter un juge d’instruction, quelle que fût sa longanimité. M. Gourbet se leva et s’adressant au pnévenu:

–Monsieur, lui dit-il, vous oubliez le respect dû à la justice que je représente en ce moment. Je vais donner des ordres pour...

–Monsieur, répondit Albert Sàvari en l’interrompant d’un ton très-ferme, mais avec une exquise politesse destinée à calmer la légitime irritation de son juge, vous vous êtes mépris, croyez-le bien, sur le sens de mes paroles. Je n’ai pas eu l’intention de blesser un magistrat, dont les manières et le langage, tout sévères qu’ils sont, n’ont pas cessé un instant d’être courtois et polis, je m’empresse de le reconnaître. J’ai seulement voulu, par cette question que je vous adresse, en opposition à la votre, vous faire comprendre combien il ét, ait difficile de vous répondre. Vous me demandez à brûle-pourpoint ce que j’ai fait le19octobre, je vous réponds: Et vous? En effet, je suis persuadé qu’avec la meilleure volonté du monde, toute personne mise en demeure aussi brusquement de rendre compte de ses. actions, ne saurait y parvenir.

–Cela dépend, monsieur, de l’existence plus ou moins accidentée que l’on mène, répliqua M Gourbet en se rasseyant: la question dont vous parlez, si elle est embarrassante pour quelques-uns, ne le serait pas pour tous. Mais’ ce débat vous a donné le temps de réfléchir; pouvez-vous maintenant me répondre?

–Je l’espère du moins, monsieur. Sauf erreur, j’ai dû dîner au café Anglais.

–Vous y connaît-on?

–Parfaitement, depuis plusieurs années.

–A quelle heure croyez-vous en être sorti?

–Ildevait être environ huit heures.

–Précisez, je vous prie, monsieur. Vos réponses ont la plus grande importance; car le crime dont il s’agit a dû être commis de huit à neuf heures, ajouta M. Gourbet, dont la tactique en ce moment consistait à paraître se livrer.

–Monsieur, si j’avais commis ce crime, répliqua Savari, je saurais à quelle heure je l’aurais commis, et alors je vous répondrais que je suis resté au café Anglais jusqu’à neuf heures, afin d’établir un alibi.

–Mais on vous donnerait très-facilement un démenti.

–Très-difficilement, monsieur. Les habitués du café Anglais dînent très tard; il n’est pas rare de voir encore des personnes à table vers les neuf heures, et, sur quatre ou six garçons, il y en aurait certainement là moitié qui pourraient, de bonne foi, soutenir. m’avoir vu partir l’un des derniers. Si je déclare être parti vers les huit heures, c’est que je veux m’approcher le plus près possible de la vérité.

–Soit! vous avez quitté le café Anglais à huit heures; qu’avez-vous fait alors?

–J’ai dû, suivant mon habitude, me promener pendant une heure sur le boulevard des Italiens.

–Quelques personnes vous ont-elles vu? Vous êtes-vous arrêté pour causer avec un de vos amis?

Albert Savari se prit à réfléchir le plus naturellement du monde et répondit:

–Non, je crois n’avoir rencontré personne et m’être promené seul.

–Cela paraît étrange, fit observer le juge d’instruction. Le temps était très-beau, le19octobre, et il devait y avoir beaucoup de vos connaissances, à neuf heures du soir, sur le boulevard des Italiens.

–C’est possible, monsieur; mais le hasard a fait que je ne les ai pas vues. Du reste, je me permettrai de vous dire qu’à neuf heures du soir, le boulevard des Italiens est moins fréquenté qu’il tout autre moment; on est déjà entré au théâtre, dans quelque cercle ou dans quelque maison hospitalière.

— Après cette promenade d’une heure, où êtes-vous allé, je vous prie?

— Je suis rentré un instant chez moi.

— Il était alors neuf heures, suivant vous?

–Neuf heures, environ.

— Votre concierge, interrogé depuis votre arrestation, prétend ne vous avoir vu que vers les dix heures.

–Neuf heures, neuf heures et demie ou dix heures, cela se ressemble beaucoup, pour un concierge qui dort la moitié du temps au fond de sa loge, fit observer le prévenu.

–Et pourquoi rentriez-vous, contre toutes vos habitudes, à cette heure de la soirée?

— Oh! mon Dieu! monsieur, pour un motif bien simple: j’avais depuis le matin un paletot d’été, le temps était devenu un peu frais, et j’allais prendre mon paletot d’hiver.

–Il était plus simple de vous rendre directement dans la maison où vous avez passé la nuit.

— C’est justement parce que je me rendais dans cette maison que je me suis habillé plus chaudement. Il n’est pas rare que j’en sois sorti à deux ou trois heures du matin, et je prenais mes précautions dans le cas où cela m’arriverait.

–N’avez-vous pas plutôt, demanda le juge d’instruction, quitté votre paletot d’été parce qu’il portait des taches qui pouvaient vous compromettre?

–Des taches! dit Savari sans se troubler; quelles taches?

–Deux ou trois taches de sang. Comment les expliquez-vous?

–Mais je ne les explique pas. Je soutiens qu’il ne peut y en avoir, répliqua Savari d’une voix ferme.

M. Gourbet avait espéré que le prévenu, s’il était coupable, se trahirait devant cette attaque et qu’il essayerait de donner une explication au sujet de ces-taches de sang, en parlant d’un saignement de nez, d’une coupure, comme ont coutume de le faire tous les meurtriers, dans des circonstances semblables. Toute explication de ce genre aurait nui à Albert Savari et peut-être servi à le confondre, car, malgré les plus minutieuses recherches, on n’avait trouvé sur le paletot en question aucune des taches dont avait parlé à dessein M. Gourbet. Aussi dut-il s’avouer que cette nouvelle ruse ne lui-avait pas réussi, soit que Savari fût innocent, comme il le soutenait, soit qu’il fût doué d’une finesse et d’un sang-froid excessifs. Mais, dans la crainte de voir son stratagème deviné, M. Gourbet ne voulut pas abandonner trop vite la question qu’il venait de soulever; il annonça au prévenu que son paletot serait soumis à l’analyse de chimistes habiles. Savari ne sourcilla pas, et se tournant vers le juge d’instruction, il lui fit comprendre qu’il attendait la suite de l’interrogatoire.

–Après être resté quelques instants chez vous, continua M. Gourbet, vous vous êtes rendu chez une nommée Pélagie d’Ermont, une ancienne femme du monde, depuis longtemps très-déclassée, et avec qui vous vivez.

–Permettez, monsieur, fit en souriant Albert Savari, je connais madame d’Ermont, je la connais même beaucoup, je l’avoue, mais je ne vis pas avec elle.

–Ne jouons pas sur les mots; vous êtes son amant.

–J’ai dû l’avoir été, mais c’est un avantage partagé avec quelques autres personnes.

–Nous vous l’accordons, mais ce’ que vous nous accorderez aussi, c’est que ladite personne a un grand luxe, qu’elle dépense pour sa maison, ses toilettes et ses voitures des sommes considérables, et que vous devez contribuer à ce coûteux entretien.

–Mon Dieu, monsieur, je ne suis pas, en effet, sans avoir dépensé quelque argent pour celle dont vous parlez. Je vous serais seulement obligé de ne rien exagérer. En votre qualité de magistrat,-monsieur le juge d’instruction, vous connaissez, aussi bien que moi, tous les coins et recoins de la vie parisienne, toutes ses étrangetés, et vous n’ignorez pas qu’on peut parvenir à plaire à une femme comme madame d’Ermont, avoir, accès dans sa maison, sans être absolument obligé de se ruiner pour elle.

Savari donna cette explication d’un ton familier, tout en se jouant, comme s’il causait avec un ami. M. Gourbet lui-même s’était un peu départi depuis un instant de sa première raideur. Il écoutait le prévenu de meilleure grâce, il le regardait d’un œil moins sévère, il était sous le charme de cette voix sympathique, de cette physionomie intelligente et distinguée; il se surprenait à oublier qu’il se trouvait dans son cabinet de juge d’instruction en face d’un homme soupçonné d’un crime odieux.

Il s’était levé et se promenait de long en large, tandis que Savari, debout, le dos appuyé contre le marbre de la cheminée, examinait le greffier toujours impassible sur sa chaise.

Tout à coup M. Gourbet, se rappelant la présence dans son cabinet de Julia Vidal, fut curieux de savoir ce qu’elle devenait et se dirigea vers le paravent.

Un regard, que personne ne put surprendre, lui suffit pour satisfaire sa curiosité. Julia, toujours immobile, attendait en silence la fin de l’interrogatoire. Sa pâleur frappa le juge d’instruction et lui rendit toute la gravité dont il s’était un instant départi. Il revint se placer devant son bureau, et, abordant un nouvel ordre d’idées:

–Vous connaissiez Maurice Vidal? demanda-t-il.

–Oui, monsieur, répondit le prévenu.

–Depuis combien de temps?

–Trois ans environ.

–Dans quelles circonstances l’ayez-vous connu?

–Un de nos amis communs, M. de Montoux, à qui je manifestais un jour mon désir de faire des opérations de Bourse, me proposa de me présenter à M. Vidal; celui-ci m’accueillit parfaitement et consentit à exécuter mes ordres.

–Sans exiger aucune garantie, aucune couverture? demanda M. Gourbet.

–Ma garantie morale lui suffit, monsieur. Il s’agissait, du reste, de très-petites opérations; les différences à chaque liquidation ne pouvaient pas dépasser mille à deux mille francs.

–Il n’en fut pas toujours de même, fit observer le juge d’instruction; vous perdîtes bientôt une somme considérable.

— Oui, monsieur: une nouvelle politique qu’on me donna un jour me fit sortir de ma réserve habituelle; je transmis à M. Vidal, pendant la Bourse, un ordre qu’il exécuta aussitôt, malheureusement pour moi. La nouvelle était inexacte, et tous mes calculs furent trompés.

–Combien perdiez-vous dans cette affaire?

–Vingt mille francs.

— Il résulte de mes renseignements que vous avez perdu cinquante mille francs.

— Permettez, monsieur: la première opération dont je viens d’avoir l’honneur de vous parler m’a coûté vingt mille francs, alors j ai voulu en faire une seconde et une troisième pour me rattraper, et mes pertes se sont montées à cinquante mille francs.

–Et M. Vidal n’a pas essayé de vous arrêter sur cette pente fatale pour vous et pour lui, puisqu’il devait être responsable de vos pertes auprès de l’agent de change qu’il avait employé?

— M.V idal m avait vu payer, sans la moindre hésitation, certaines différences moins importantes que les dernières, mais considérables cependant; il n’avait aucune raison pour douter de ma solvabilité.

–Et qu’est-il résulté de toutes ces pertes?

— On m’a présenté mes bordereaux de liquidation, et j ai été obligé de déclarer qu’il me fallait du temps pour m’acquitter.

–Qu’a répondu M. Vidal?

–Je dois reconnaître qu’il a mal pris la chose.

–En effet, une scène regrettable n’a-t-elle pas eu lieu, à la Bourse, entre vous et votre créancier?

–Oui, monsieur.

— Monsieur Cordier, dit le juge d’instruction en se tournant vers son greffier, veuillez communiquer au prévenu le rapport du commissaire de police de la Bourse, au sujet de cette scène.

Le petit homme sec prit un cahier de papier placé sur la table, et lut d’une voix lente le rapport dont nous avons déjà donné des extraits.

Quand cette lecture fut terminée, M. Gourbet demanda à Savari s’il reconnaissait l’exactitude des faits signalés parle commissaire de police.

–Entièrement, répondit le prévenu.

–Ainsi, vous avouez qu’à la suite de votre altercation avec M. Vidal, vous lui avez, sur sa demande, souscrit pour cinquante mille francs de billets?

–Parfaitement, monsieur.

–Que sont devenus ces billets? demanda vivement le juge d’instruction.

–On a dû les retrouver chez moi, puisqu’on a fait une visite domiciliaire.

–Oui, on les a retrouvés chez vous; mais comment y étaient-ils?

–Par une raison bien simple: je les avais payés et on me Les avait rendus.

–Qui vous les avait rendus?

–M. Maurice Vidal lui-même.

–Quand?

–La veille de sa mort, qui se trouvait être le lendemain de l’échance de mes billets.

–C’est impossible; vous êtes allé rue de la Paix et vous n’avez trouvé personne.

–Oui, on m’a dit que M. Vidal était sorti, qu’il ne rentrerait que le soir. Mais j’avais hâte de m’acquitter envers lui; je savais son mauvais vouloir à mon égard depuis notre altercation, je craignais des frais; je me suis mis à sa recherche et je l’ai trouvé.

–Où?

–Dans la rue Vivienne, qu’il avait, tous les jours, l’habitude de prendre, en sortant de la Bourse. Il devait être environ trois heures et demie.

–Et c’est là, dans la rue, que vous l’avez payé? Ce n’est pas admissible.

–Pourquoi, monsieur? Entre gens de Bourse, il s’échange à chaque instant des valeurs importantes de la main à la main, soit sur l’escalier de la Bourse, soit dans les rues voisines. Cinquante mille francs ne font pas un bien gros volume.

–Et vous nous direz aussi, demanda le juge d’instruction, que M. Vidal portait sur lui vos cinquante mille francs de billets?

–Oui, monsieur; il les avait sur lui, puisqu’il me les a remis séance tenante.

–Ce n’est pas croyable.

–Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que mon créancier, lorsque je lui ai souscrit mes billets, m avait averti qu’il les remettrait immédiatement à l’huissier, s’ils n’étaient pas payés le jour même de l’échéance. Nous étions arrivés au lendemain de cette échéance, sans qu’il eût entendu parler de moi, et il avait dû sortir avec mes billets dans l’intention de donner suite à ses menaces.

M. Courbet, impatienté visiblement par les réponses de Savari, se recueillit un instant et reprit:

–La version que vous avez habilement imaginée, j’en conviens, pèche par un point essentiel: M. Vidal avait déclaré à plusieurs personnes qu’il n’avait aucun espoir d’être remboursé par vous. S’il l’avait été, comme vous l’affirmez, iL se serait empressé d’annoncer cette bonne nouvelle à ses amis.

–Il ne pouvait pas aller leur faire visite pour cela, et le hasard a sans doute voulu qu’il ne les ait pas rencontrés.

–Voilà l’erreur. Il a dîné avec l’un d’eux le19octobre.

–Eh bien! monsieur, répliqua Savari sans se déconcerter, il était préoccupé d’autre chose ou bien il avait des raisons pour ne pas ébruiter ce qui lui arrivait. Il est quelquefois imprudent de dire à un ami: Je viens de recevoir une somme d’argent sur laquelle je ne comptais pas; cet ami peut être tenté de vous l’emprunter, et on se trouve fort embarrassé.

–Vous ne l’êtes jamais, vous, monsieur, vous avez toujours en réserve une réponse plus ou moins bonne, fit observer M. Gourbet avec une entière mauvaise humeur, dont, cette fois, il ne fut pas maître. Quelle est celle, continua-t-il, que vous ferez à cette dernière question: Co ment vous êtes-vous procuré cette somme de cinquante mille francs que vous prétendez avoir remboursée?

Le prévenu, qui jusqu’à ce moment avait répondu sans hésitation, garda le silence.

–Ne m’avez-vous pas entendu? demanda M. Gourbet; avez-vous donc besoin de préparer votre réponse?

–Oh! monsieur, dit Albert Savari en souriant, s’il m’eût fallu préparer cette réponse, j’aurais eu, vous voudrez bien le reconnaître, depuis le commencement de ce long interrogatoire, tout le temps de le faire; la question que vous m’adressez a une grande importance, et je devais certainement m’y attendre. Mon hésitation vient simplement de la crainte que j’éprouve que ma réponse ne vous satisfasse pas.

–Ah! elle laissera à désirer?

— Oui, monsieur, à vous qui êtes un homme pratique dont l’existence est régulière, et qui ne pouvez pas admettre certaines façons excentriques de se procurer de l’argent.

–Voyons ces façons.

Après avoir ainsi habilement préparé le juge d’instruction à ce qu’il allait entendre, Savari reprit la parole:

— J’étais, dit-il, très-préoccupé, depuis deux mois, de l échéance de ma dette envers M. Vidai; je le savais assez mal disposé envers moi, et je craignais des poursuites dont le moindre résultat eût été de me déconsidérer. J eus recours alors à un de ces moyens qui ne sont pas nouveaux, que bien des jeunes gens à Paris emploient dans les cas désespérés, mais qui, d’ordinaire, ne leur réussissent pas. Au commencement d’octobre, je vendis différents bijoux et objets d’art que j’avais pu sauver jusque-là de mes différents naufrages, j empruntai vingt-cinq louis à un ami, trente louis à un autre, je parvins à réunir ainsi trois mille cinq cents francs, et je partis avec cette somme pour Spa, où sont installés, monsieur, des jeux de roulette et de trente-et-quarante. Je risquai mille francs dans cette ville, et grâce à une nouvelle marche que j’avais longtemps méditée, je parvins à gagner près de dix mille francs en deux jours.

Le juge d instruction donna des marques de complète inc r édulité, mais Savari ne parut pas s’a percevoir de l’effet produit par son récit et continua:

–De Spa, je passai en Allemagne, je m’arrêtai à Bade, à Hombourg, à Wiesbaden et je jouai dans toutes ces villes aussi heureusement que dans la première. Bref, monsieur, après une absence de quelques jours, je revins à Paris le 15octobre avec une somme de cinquante-cinq mille francs qui m’a servi à rembourser intégralement mon créancier. Voilà mon histoire; elle est au fond des plus simples, mais, malheureusement pour moi, comme toutes les choses véritablement simples, elle paraît au premier abord très-compliquée.

–Très-compliquée, en effet, monsieur, répliqua le juge. Ce récit n’a même aucune valeur à mes yeux, et ne vous sera d’aucun secours pour votre justification, les faits que vous venez d’avancer ne pouvant être prouvés.

–Je vous demande pardon, on peut établir facilement que j’ai quitté Paris dans les premiers jours d’octobre, que je suis descendu à Spa, dans un hôtel situé près des salons de la Conversation, l’hôtel d’Orange, je crois; mes noms, prénoms et qualités doivent s’y trouver inscrits. A Bade, j’occupais une chambre dans l’hôtel Victoria; à Hombourg, dans l’hôtel de Belle-Vue. Enfin, si on le désire, je prouverai facilement que j’étais de retour à Paris le15.

–Et comment établirez-vous que vous avez gagné cinquante mille francs?

–C’est plus difficile, j’en conviens. Cependant plusieurs personnes m’ont vu jouer et gagner.

–Des Allemands, n’est-ce pas, des Belges, des étrangers, des inconnus; où les retrouverez-vous?

–Mon Dieu, monsieur, s’écria Savari avec une certaine vivacité, comme s’il était froissé qu’on persistât à douter de sa parole, lorsque j’étais assis, en Allemagne, devant les tables de trente-et-quarante, je ne pouvais pas deviner que j’allais être, à mon retour en France, accusé d assassinat; que, pour défendre ma liberté et ma vie, il me faudrait justifier mon gain au jeu. Si je l’avais prévu, je me serais fait remettre chaque soir une attestation en règle par les chefs de partie ou les croupiers.

Sans répondre à cette sortie un peu sarcastique, où pour la première fois, depuis le commencement de ce long entretien, le prévenu s’était départi de son calme, M. Courbet se leva et se tournant vers Savari:

–Mon greffier, lui dit-il, va vous lire votre interrogatoire et vous inviter ensuite à le signer.

–Très-bien, monsieur, répondit le prévenu, je suis à vos ordres.

Il approcha son fauteuil du bureau de M. Cordier et parut écouter avec une attention soutenue.

Durant cette lecture, qui dura plus d’une demi-heure et que Savari n’interrompit par aucune observation, M. Gourbet, assis devant son bureau, réfléchissait profondément. Il s’avouait n’être point parvenu, malgré ses efforts, à percer les ténèbres qui environnaient le crime de la rue de la Paix. Ces ténèbres, au contraire, s’épaississaient de plus en plus. C’était sur Albert Savari qu’il avait dirigé ses soupçons; de toutes les personnes mêlées à cette affaire, c’était la seule qui pût être raisonnablement incriminée, et ce prévenu lui échappait. Oui, il lui échappait, ou plutôt il lui échapperait avant peu, car, il fallait bien le reconnaître, on n’avait pu recueillir contre lui que des indices, pour ainsi dire, négatifs. Aux questions qui lui avaient été posées, il n’avait pas toujours répondu d’une façon entièrement satisfaisante, mais aucune de ces réponses ne le condamnait. S’il n’avait donné aucune preuve certaine de son innocence, on ne trouvait aucune preuve sérieuse de sa culpabilité.

M. Courbet, tout en restant dans la stricte légalité et sans que sa conscience lui fit aucun reproche, pouvait encore user de rigueur avec Savari et maintenir son arrestation; mais il reconnaissait qu’il n’y avait pas contre le prévenu de charges suffisantes pour le faire passer à l’état d’accusé et le traduire en cour d’assises.

Toutes ces réflexions, pour un magistrat aussi consciencieux que M. Gourbet, avaient une grande importance.

–Monsieur, dit Savari au greffier, lorsque la lecture de l’interrogatoire fut terminée, les réponses que j’ai eu l’honneur de faire à M. le juge d’instruction ont été consignées par vous avec une parfaite exactitude. Je n’ai rien à-dire contre ce procès-verbal, et je le signe des deux mains.

Puis il se leva, prit son chapeau déposé sur la cheminée, et, se tournant vers M. Gourbet, il sembla lui demander ses ordres.

–Monsieur, dit le juge, visiblement mal à son aise et un peu troublé par les manières du prévenu, je prévois qu’il me faudra vous interroger de nouveau, et, en attendant, je suis obligé de vous maintenir en état d’arrestation.

Albert Savari ne répondit pas; il se contenta de s’incliner silencieusement.

–Mais, ajouta M. Gourbet, je puis apporter quelque douceur à votre position; vous ne serez plus, par exemple, au secret.

–Oh! fit le prévenu, le secret ne m’effraye pas. lorsqu’on est arrivé à mon âge et qu’on a vécu autant que je l’ai fait, on doit se réjouir d’avoir l’occasion de s’isoler, de se recueillir et de repasser sa vie. L’existence parisienne ne nous laisse pas un instant de repos, on est sans cesse emporté dans le tourbillon des affaires ou des plaisirs; on ne peut pas songer, on n’a que le temps d’agir. Ma captivité aura l’avantage de me reposer l’esprit, et je sortirai de prison, je l’espère, moins agité, moins fiévreux et plus fort. Aussi, tout en vous remerciant de vos bonnes intentions à mon égard, je vous prie très-sincèrement de n’y pas donner suite. Puis, vous l’avouerai-je, monsieur, je ne compte sur la visite de personne; je n’ai pas d’ami intime, et aucun de mes compagnons de plaisirs ne se dé–rangera, je le sais, pour me venir voir. S’il m’était permis de leur faire visiter ma prison, par curiosité ils viendraient peut-être; mais la vue du parloir où, sans doute, on se contenterait de les introduire, ne leur suffirait pas. Quant aux diverses maîtresses qu’on se plaît à me donner, oh! monsieur, elles sont bien trop occupées pour songer à moi. Quelque bonne fille se mettrait peut-être en route avec l’intention charitable de passer un quart d’heure dans ma cellule, mais je suis persuadé qu’elle s’arrêterait à mi-chemin chez un protecteur sérieux. Je re verrai tout ce monde dans quelques jours, à ma sortie de prison, ce sera bien assez tôt.

–A votre aise, monsieur, répondit le juge d’instruction en saluant à son tour Savari, pour lui indiquer que leur entretien était terminé; et, se tournant vers le greffier:

–Monsieur Cordier, lui dit-il, annoncez aux personnes qui. attendent au dehors que le prévenu se retire.

Savari comprit aussitôt le bon procédé dont il était l’objet. On le laissait sortir du cabinet du juge d’instruction connue il y était entré, en visiteur, en homme du monde, et non pas en prisonnier; il ne devait retrouver son escorte de gendarmes que dans le corridor. Il s’inclina pour répondre à cette politesse, ouvrit lui-même la porte et disparut.

Alors Julia Vidal, qui avait tenu si loyalement la parole donnée, qui n’avait interrompu par aucun mot, par aucun geste cet interrogatoire si intéressant pour elle, se leva, écarta le paravent qui l’avait cachée à tous les regards, et s’avanca pâle et grave vers M. Gourbet.

Quand elle fut à deux pas de lui, elle s’arrêta, et étendant le bras vers la porte qui avait donné passage à Savari:

–L’homme qui vient de sortir par cette porte, l’homme que vous venez d’interroger, s’écria-t-elle avec énergie, est l’assassin de mon mari!

VIII

Remis de la surprise qu’il avait éprouvée en entendant accsuer si énergiquement un homme qu’il était presque disposé, lui, juge d’instruction, à croire innocent, M. Gourbet .essaya de faire comprendre à Julia Vidal que sa douleur l a rendait peut-être injuste, que son ardent désir de venger son mari la poussait à voir partout des coupables.

A tous les raisonnements qui lui furent faits, elle répondit par ces mots:

–Je ne me trompe pas, je suis sûre de ne pas me tromper.

–Avez-vous remarqué, demanda le juge, dans l’attitude, les regards, les paroles du prévenu, quelque chose qui m’ait échappe?

–Rien de particulier, dit-elle.

–Alors, sur quoi basez-vous, non pas vos soupçons, mais votre conviction?

–Sur rien et sur tout; dès que cet homme est entré dans votre cabinet, j’ai senti qu’il se passait en moi quelque chose d’extraordinaire; dès qu’il a parlé, tout mon être a tressailli. Pourquoi, s’il était innocent, me causerait-il une pareille émotion? Vous m’avez déjà mise en face de deux prévenus, et j’ai gardé tout mon calme. Ce Savari ne m’est pas étranger, il est étroitement lié à ma vie; j’ai souffert par lui, je souffrirai encore, j’en suis certaine, je vous le jure!

–Vous êtes Italienne, madame, et par conséquent un peu fataliste.

–C’est possible, monsieur, mais en ce moment je suis logique. D’où vient le trouble immense que j’ai ressenti en face d’une personne que je n’avais jamais vue, que je ne connaissais pas? C’est le coupable, monsieur, je vous dis que c’est le coupable!

Et ses gestes, son attitude, le son de sa voix, ses yeux qui lançaient des éclairs, concouraient à soutenir cette étrange accusation. Elle était bien belle ainsi; on aurait dit quelque prêtresse de la vieille Italie portant plainte au peuple Contre un profanateur du Temple.

Tandis que M. Gourbet un peu ébloui la regardait, se demandant à l’aide de quelles paroles raisonnables il pourrait calmer une telle exaltation, un huissier entra et lui remit un papier.

–Il est là? demanda le juge, après avoir jeté un coup d’œil sur le papier qu’on lui présentait.

–Oui, monsieur.

–Introduisez-le.

Un instant après, la porte s’ouvrit pour donner passage à Vibert.

Dans sa lettre au marquis de X..., pair de France, il a lui-même esquissé son portrait; nous n’y reviendrons pas.

–Vous avez désiré me parler? demanda le juge d’instruction, tandis que l’agent de police le saluait respec tueusement.

–Oui, monsieur, je venais me mettre à vos ordres au sujet de l’assassinat de la rue de la Paix.

–C’est vous qui vous êtes présenté chez madame? dit le juge en désignant Julia.

–En effet, mais je n’ai pas été reçu, répliqua Vibert qui regarda par-dessus ses lunettes bleues madame Vidal.

–Connaissez-vous, dans tous ses détails, l’affaire dont vous parliez tout à l’heure et qui m’occupe en ce moment?

–A peu près, monsieur; je suis entré un des premiers dans l’appartement de la rue de la Paix, quelques instants après la découverte du crime.

–En effet, je me souviens; le commissaire de police de la section des Tuileries ne parlait-il pas de vous dans son rapport?

–C’est possible, monsieur.

–Et il mentionnait aussi, il me semble, certains soupçons que vous aviez conçus de prime abord?

–Soupçons absurdes et que je regrette, répliqua vivement Vibert, en interrompant le juge et en jetant un regard plein de repentir du côté de madame Vidal. Du reste je dirai pour m’excuser que je ne les ai eus qu’une seconde. Ils se portent maintenant de tout autre côté.

–Ah! Et de quel côté?

—Sur la même personne que M. le juge d’instruction, puisqu’il l’a fait arrêter hier.

–Vous voulez parler d’Albert Savari?

–Oui, monsieur.

–Voici le procès-verbal de l’interrogatoire que je viens de lui faire subir; lisez-le attentivement.

Vibert s’assit à la place du greffier absent depuis un instant; il affermit ses lunettes sur son nez, mit ses deux coudes sur la table, sa tête dans ses mains, et s’absorba dans sa lecture, tandis que M. Gourbet, assis devant la cheminée, s’entretenait avec Julia.

–Eh bien? qu’en pensez-vous? demanda le juge d’instruction, lorsqu’un quart d’heure après Vibert se leva.

–Monsieur le juge me permet-il de lui parler franchement?

–Sans doute?.

–Alors je pense que des éléments qui résultent de cet interrogatoire, il est impossible de tirer une condamnation et même une comparution en Cour d’assises.

–Je suis de¬ votre avis, une ordonnance de non-lieu est évidente.

–Si des éléments nouveaux ne viennent pas se joindre à ceux-ci, ajouta Vibert.

–En apportez-vous? demanda le juge avec intérêt.

–Non, monsieur, mais j’en chercherai et j’en trouverai.

–Si vous êtes sur une bonne piste, fit observer M. Gourbet, si le sieur Savari est coupable.

–Il l’est! s’écria tout à coup madame Vidal, qui ne perdait pas un mot de cette conversation tenue à haute voix.

–Ah! fit l’agent de police en se tournant vivement du côté de Julia, madame est convaincue de la culpabilité du prévenu.

–Convaincue!

–Bravo! s’écria Vibert, qui, oubliant la présence du juge d’instruction, laissa bruyamment éclater sa joie. Bravo! répéta-t-il, Savari est perdu, je suis certain maintenant de trouver des preuves contre lui!

M. Gourbet ne put s’empêcher de regarder avec curiosité cet étrange agent de police qui apportait de la franchise et de l’enthousiasme dans l’exercice d’une profession où la dissimulation et la froideur seules sont de mise ordinairement.

Mais il n’était pas au bout de ses surprises: Vibert, quise recueillait depuis sa joyeuse et intempestive sortie, se frappa tout à coup le front comme s’il avait trouvé une idée, et prenant la parole: M. le juge d’instruction a probablement remarqué, en interrogeant le prévenu, qu’il avait affaire à forte partie1

–Sans aucun doute, répliqua M. Gourbet. Innocent ou coupable, Savari est un homme des plus intelligents.

–Alors, reprit Vibert, nous n’en tirerons rien tant qu’il sera en prison.

–Pourquoi?

–Parce qu’un homme de sa force ne se laisse pas abattre par quelques jours ou quelques semaines de prison préventive. Quant à espérer qu’il fera des confidences à quelque codétenu, il n’y faut pas songer. Il arrive à un prisonnier vulgaire, ou à un récidiviste, de retrouver au dépôt un ancien camarade de chaîne et de se confier à lui; ce camarade est devenu un mouton, tout dévoué à la police, et on obtient ainsi des révélations importantes. Mais ici rien de semblable ne peut arriver. Savari n’est exposé à rencontrer, à la Conciergerie, ou dans toute autre prison, aucune personne de connaissance, et il se renfermera dans un mutisme absolu.

–Qu’en concluez-vous? demanda M. Gourbet.

–J’en concluerais, si monsieur le juge d’instruction voulait me permettre de lui donner mon avis, qu’il faut mettre immédiatement le prévenu en liberté.

–Et après qu’espérez-vous? Se livrera-t-il davantage parce qu’il sera libre?

–Il y a certainement plus de chance pour qu’il se livre.

–Et si, effrayé par tout ce qui vient de lui arriver et craignant d’être arrêté de nouveau, il prenait la fuite.

–Ce n’est pas probable, monsieur le juge; s’il avait dû fuir, il aurait essayé de le faire après avoir commis le crime, en admettant qu’il l’ait commis. Il a dû compter, pour déjouer tous vos efforts, sur son sang-froid et son habileté.. Il aura bien plus de confiance en lui, lorsqu’après être tombé entre les mains de la justice, il en sera sorti. Savari, du reste, est un de ces Parisiens pur sang à qui le séjour de Paris est indispensable, qui ne savent pas vivre ailleurs et qui affrontent toute espèce de dangers plutôt que de s’expatrier. Ce n’est pas seulement dans sa sphère que nous avons pu faire cette remarque: combien de malfaiteurs, qui seraient parfaitement en sûreté à l’étranger ou même dans nos départements, risquent leur liberté, quelquefois leur tête, pour venir respirer cet air de Paris si nécessaire à leurs poumons. Je continue à supposer Savari coupable et je fais le raisonnement qu’il a dû faire: J’ai commis un crime qui peut m’envoyer à l’échafaud, quelle conduite dois-je tenir? Fuirai-je? Mais c’est m’avouer coupable. Si je suis pris en route, ce qui est possible, mon affaire est claire. Si je ne le suis pas, je végète à l’étranger, sans moyens d’existence. Il vaut mieux rester et courir le risque d’être arrêté; j’ai trop d’esprit pour ne pas m’en tirer. C’est ce qu’il a fait. Du reste, continua Vibert après avoir repris haleine, car, pénétré de son sujet, il parlait avec une certaine volubilité, tout en rendant le prévenu à la liberté, je propose de le soumettre à une étroite surveillance, dont je me charge, et qu’il ne pourra deviner.

–Soit! dit le juge d’instruction, le prévenu est libre, je l’admets un instant, et j’admets aussi que vous soyez chargé de le surveiller. Quels sont alors vos projets, quel est votre plan?

–Mon plan? Oh! monsieur, il demande à être fait à tête reposée.. Mais je sens là, ajouta-t-il en se frappant le front, je sens qu’il réussira.

M. Gourbet regarda Vibert. Son teint, habituellement blafard, s’était animé, ses yeux étincelaient à travers ses lunettes, sa taille s’était redressée, il semblait convaincu de ce qu’il disait et sûr de son fait..

Le juge d’instruction, avec sa grande expérience des hommes, comprit aussitôt qu’il se trouvait en face d’un de ces agents de police, fortement trempés, amoureux de leur art, qui peuvent rendre à la société des services inappréciables quand on les sait habilement employer. Aussi résolut-il de s’attacher, pour l’affaire qui l’occupait, un allié si précieux. Il n’est pas dans les habitudes des juges d’instruction d’avoir affaire directement aux agents de police et de les charger de missions spéciales; mais dans le cas particulier qui se présentait, M. Gourbet crut pouvoir ne pas se conformer aux usages.

–Ainsi, vous répondez du succès? demanda-t-il, en se tournant vers le protégé du marquis de X...

–Si Savari est coupable, répondit sans hésitation Vibert, je réponds de vous apporter les preuves de sa culpabilité. Mais j’ai certaines conditions à faire.

–Voyons, dit le juge, qui commençait à se familiariser avec les manières originales de son interlocuteur.

–D’abord, reprit l’agent de police, il est bien entendu qu’on le met en liberté dès demain.

–Il est possible que je provoque cette mise en liberté; je vais y réfléchir.

–Il sera utile aussi que plusieurs notes émanant du parquet soient envoyées aux différents journaux judiciaires pour annoncer cet élargissement. Dans ces notes, on paraîtra regretter l’accusation dont Savari a été l’objet, et s’être convaincu de sa parfaite innocence après un seul interrogatoire. Cela l’empêchera de se douter d’un piège; il se croira entièrement libre et il surveillera moins ses paroles et ses démarches.

–J’approuve votre idée, dit M. Gourbet, qui ne put se défendre d’admirer la prévoyance de l’agent. Et après? demanda-t-il.

–Après? Ah! monsieur, répondit Vibert, voici le point le plus difficile: je désire avoir entièrement carte blanche dans cette affaire, n’être soumis, pendant quelque temps, à aucun contrôle, n’être contrarié par aucun ordre émanant du parquet ou de la préfecture, et pouvoir disposer des fonds qui me seraient nécessaires, si, pour ne pas perdre de vue l’accusé, il me fallait prendre certaines habitudes de luxe et de dissipation.

–Je conférerai de vos demandes avec qui de droit, et j’espère qu’elles vous seront accordées.

–Alors, monsieur, dit Vibert, je n’ai plus qu’à me retirer et à attendre votre décision; si elle m’est favorable, je dresserai mon plan et j’entrerai immédiatement en campagne.

Il dit ces paroles du ton convaincu d’un général partant pour une grande expédition et prenant congé du ministre de la guerre. Puis, se tournant vers Julia, qui avait assisté en silence à tout cet entretien, et aux yeux de laquelle Vibert, par son assurance, par ses promesses, avait pris des proportions gigantesques:

–Madame, lui dit-il, j’aurai peut-être besoin avant peu de m’entretenir avec vous; voudrez-vous donner des ordres pour qu’on me reçoive?

–Certainement, fit madame Vidal; on vous introduira près de moi toutes les fois que vous vous présenterez.

Vibert salua et disparut sans bruit, tandis que Julia prenait congé du juge d’instruction.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
340 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066301132
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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