Kitabı oku: «Diamant rouge»

Yazı tipi:

Georges Pradel, Adolphe Racot

Diamant rouge


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306489

Table des matières

LE DIAMANT ROUGE

PREMIÈRE PARTIE L’ÉTOILE DE TELHÈ-SWANY

I LA FAIM.

II LE PORTEFEUILLE

III PLAN-DE VENGEANCE.

IV UNE MARTYRE.

V OU LE CAROL SE MONTRE SOUS UN JOUR IMPRÉVU.

VI LE TENTATEUR.

VII LE RÉCIT.

VIII LE BOIS SACRÉ.

IX THÉORIES SUBTILBS SUR L’HONNEUR ET L’ARGENT.

X LE GÉNIE DU MAL.

XI LA FORTUNE DE LE CAROL

XII LA CHUTE

XIII UNE PARTIE DE PLAISIR.

XIV OU CAYOU ABORDE.

XV LA QUERELLE.

XVI OU CAYOU SE DEMANDE COMMENT ON PEUT METTRE LE FEU AVEC UN COUTEAU.

XVII OU HARNAVE CONDUISIT L’ÉQUIPAGE DE LA «NÉMÉSIS.»

XVIII COMME QUOI LES GENDARMES PEUVENT ÊTRE REMPLACÉS PAR DES CHIENS.

XIX LE PARC.

XX LES MALICES DE CAYOU

XXI OU CAYOU, DE PROTÉGÉ DEVIENT PROTECTEUR.

XXII HONNEUR POUR HONNEUR.

XXIII LES CHIENS

XXIV DU COMMERCE DES DIAMANTS ET DE L’ART D’Y MANGER CENT MILLE LIVRES DE RENTI.

XXVI L’ABANDONNÉE.

XXVII THAUG ET THAG

XXVIII OU HARNAVE BÉNIT LES ALLUMETTES DE MARSEILLE ET CELUI QUI LES A INVENTÉES

XXIX LA CHANCE TOURNE.

XXX CONSEIL DE GUERRE

XXXI L’EXPÉDITION

XXXII LA LUTTE

XXXIII LA FUITE

XXXIV UNE LECTURE INTÉRESSANTE

DEUXIÈME PARTIE LES AMOURS DE NADEJE

I UN DÉBUT A L’OPÉRA

II MADEMOISELLE CÉLESTINE

III LE PACTE

IV LE SACRIFICE

V LES PERPLEXITÉS D’OSCAR

VII MISÈRE ET TRISTESSE

VIII LE BOUQUET DE VIOLETTES

IX OU LE LECTEUR NE SERA SANS DOUTE PAS FACHÉ DE RETROUVER UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

X UN ATELIER A LA MODE

XI LES INQUIÉTUDES DU PÈRE LEDUC

XII UNE MÈRE

XIII UN HÉRITAGE DE CINQ MILLIONS

XIV LES FOLIES D’OSCAR

XV UN TÉLÉGRAMME DE RUSSIE

XVI BUTLER

XVII COUP DE FOUDRE

XVIII CE QUE CONTENAIT LE BILLET

XIX COUP DE BOURSE.

XX OU M. FOURME SE DÉBAT ENTRE L’ORDRE ET LE DÉSORDRE.

XXI LE PORTRAIT MYSTÉRIEUX

XIII OU BUTLER PREND UN VIF INTÉRÊT A LA PEINTURE

XXIII LA RESSOURCE SUPRÊME

TROISIÈME PARTIE A REVANCHE DE BRAHMA

I L’ENLÈVEMENT

II LE FILS D’YFLHA

III DE L’INFLUENCE DES CLOS DE BOURGOGNE ET DES CÔTES DU RHÔNE.

V COMMENT LE PÈRE LEDUC FIT UNE PÊCHE MIRACULEUSE

VI OU MYARINE EST TROMPÉ PAR SA VENGEANCE

VII OU OSCAR RENCONTRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

VIII DU BONHEUR QU’ÉPROUVA OSCAR A RENCONTRER UNE DE SES ANCIENNES CONNAISSANCES

IX L’EMPIRE DES INDES

X LE QUART D’HEURE DE RABELAIS

XI OU LE BARON D’ARNHEIM CROIT VOIR LA FORTUNE LUI SOURIRE ENCORE UNE FOIS

XII OU CAYOU SUIT SON IDÉE

XIII OU CAYOU COMMENCE A S’APERCEVOIR QU’IL EST ALLÉ TROP VITE

XIV LE COURRIER

XV UN CAPRICE DE DANSEUSE

XVI ÉCROULEMENT

XVII COMMENT LE PETIT DICK COMMIT UNE INDISCRÉTION FORT UTILE POUR FEUQUIÈRES

XVIII L’INSULTE

XIX COMMENT SIR GÉRALD PROUVE A MYARINE QUE LES CHANCES NE SONT PAS ÉGALES

XX COMMENT L’EXISTENCE DE TOUPINEL FUT EMPOISONNÉE

XXI OU BUTLER SE TROMPE

XXII LA RÉVOLTE D’YELHA

XXIII LA RÉCOMPENSE DE NADÈJE

XXIV l’APPARITION

XXV OU CAYOU A LE DERNIER MOT

ADOLPHE RACOT&GEORGES PRADEL

LE

DIAMANT ROUGE

PARIS

JULES ROUFF&Cie, ÉDITEURS

14, CLOITRE SAINT-HONORÉ, 14


LE DIAMANT ROUGE

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
L’ÉTOILE DE TELHÈ-SWANY
I
LA FAIM.

Table des matières

Nous sommes à Marseille, le premier jour de juin1857.

Pendant toute la journée, un soleil de plomb avait dardé ses rayons de feu sur le port, transformant en désert le quai de la Joliette.

Quiconque a habité, ou seulement traversé Marseille l’été, connaît ces journées torrides, pendant lesquelles toute vie active, tout mouvement semblent éteints, et que bravent seuls, çà et là, de rares débardeurs bronzés, fumant à l’ombre de monceaux de ballots, de piles de madriers, cet âcre tabac du Levant qui prend à la gorge.

La forêt de mâts qui se dresse bord à quai fait songer au bois mystérieux de Macbeth. Elle semble déserte, morte aussi, elle, comme le quai, comme le port, comme la-ville qui s’étend au loin. Nul bruit ne sort de ce fouillis inextricable de mâts et de vergues, et cependant on sent que pareil à la forêt de Dunsiname, il peut se mettre en mouvement. Un ciel bleu clair, d’un bleu levantin, chauffe à blanc cette scène morne, et de l’eau du port, attiédie et troublée, monte une insupportable odeur douceâtre qui appelle la nausée.

Cependant la chaleur devenait moins forte et sur le quai de la Joliette, où nous transportons le lecteur, la vie revenait peu à peu.

Quelques matelots sortaient des cabarets et des tavernes qui bordent le port en cet endroit. On entendait dans le lointain des cris et des rires; une fille chantait un refrain en patois, et, des navires serrés les uns contre les autres, les hommes de veille qui avaient fini de dormir se hélaient de loin en loin.

Des débardeurs s’étaient déjà remis à un chargement commencé, lorsque l’un d’eux, attiré par hasard du côté d’un énorme stock de balles de coton, s’écria:

–Eh! les amis, venez donc voir.

–Qu’est-ce que c’est? firent plusieurs voix.

Le débardeur, au lieu de répondre, fit une. révérence railleuse devant les balles de coton, et poursuivit, en s’adressant à un personnage ncore invisible à d’autres qu’à lui:

–Ne te gêne pas, je te prie, té le prince. Avec la chambre à coucher, on va te donner aussi le collègue de chambre! Ah! troun de Diou, on va t’en servir, et en livrée encore. Veux-tu mon nègre?

Pendant cette pantalonnade, une dizaine de débardeurs étaient accourus.

–A qui diable en as-tu, Marius?

–Eh! pardi! à ce paroissien-là, qui prend les balles de coton du patron Le Carol pour une auberge, et qui n’a pas plus l’air d’y bouger qu’une glaine de filin.

Il y eut un bruyant éclat de rire. Les débardeurs se rapprochèrent et regardèrent curieusement.

Un homme, en effet, était là: un spectre plutôtt; sans doute il avait choisi ce refuge pour y mourir, car lorsqu’il leva la tête, éveillé par le bruit, les rires cessèrent subitement, tant la pâleur livide de son visage amaigri produisit d’impression sur tous ces hommes, cependant endurcis aux émotions comme à la fatigue.

Sous des haillons qui avaient dû être jadis une veste et un pantalon de matelot, on n’eût pas donné à cet homme plus de vingt-cinq ans.

La tête était belle, d’un dessin ferme et pur, les cheveux noirs coupés en brosse courte, marquaient cinq pointes nettes sur le front. Une barbe légère, soyeuse et frisée, encadrait le bas du visage. Les lèvres minces, contractées par la souffrance, montraient en se crispant des dents blanches et pointues. Un regard étrange, des yeux clairs. d’un vert bleuté, donnaient à cette physionomie un air dur, presque farouche.

Instinctivement, on sentait que l’homme qui gisait là ne demandait ni pitié ni merci, comme il n’eût fait grâce à personne, s’il eût été le plus fort.

On devinait un vaincu.

Mais la première impression des débardeurs dura à peine quelques secondes.

–Coquin de Dieou! s’écria l’un d’eux, en voilà un qui a du vent dans les voiles!

Pour un débardeur marseillais, un homme qui avait élu domicile dans des balles de coton et qu’il avait fallu réveiller de force après que tout le monde courait déjà aux travaux et aux affaires, ne pouvait être qu’un homme ivre.

Le malheureux fixa son regard à demi voilé sur l’auteur de cette fine plaisanteiie: un sourire amer, désespéré, effrayant, crispa ses lèvres.

Mais il ne répondit ni ne bougea.

–Hé! sac à vin, reprit un autre, prends le large, si tu ne veux pas être embarqué comme un ballot.

–Oui! enchérit le chœur d’une voix qui commençait à devenir menaçante. Allons, du teste! Faut-il qu’on t’aide?

L’homme se souleva avec effort, essayant visiblement de se mettre debout, et dit sourdement:

–Donnez-moi le temps; je n’ai pas mangé depuis trois jours!

Un nouvel éclat de rire retentit, ameutant bientôt de nouveaux curieux.

–Si tu n’as pas mangé, tu as bu; allons, zou!

En même temps, six bras vigoureux soulevèrent l’inconnu et le déposèrent sur le sol, où il s’arc-bouta comme il put.

Son regard devint terrible. Il sembla que l’affront reçu eût ramené un peu de sang sur ses joues pâles.

–Brutes! murmura-t-il.

Il y eut un grondement dans la foule:

–Qu’est-ce que tu dis?

–Je dis que j’ai des millions. et que si j’avais du pain. vous seriez à genoux, lâches!...

La singularité de l’apostrophe désarma l’assistance: l’hilariié reprit le dessus.

Un matelot fredonna:

Monsieur d’la Palisse est mort

En perdant la vie.

Un quart d’heure avant sa mort,

Il était encore en vie.

–Oh! ajouta un autre, comme ça se trouve, tes millions! Vlà une bonne action à faire. Donnes-en un à mon pauvre lieutenant Calveyrac, tiens, qui passe là-bas en jaquette grise, et qui a l’air si pressé. Ça lui permetlra d’épouser mamzelle...

Au nom qu’il venait de prononcer, l’inconnu avait frémi de tout son corps: il avait dirigé ses yeux, démesurément ouverts, dans la direction indiquée par le matelot; puis, jetant un cri de fureur qui s’éteignit dans sa gorge, et tirant de sa poche un couteau dont la lame brilla au bout de son poignet crispé, il fit mine de s’élancer.

Les assistants se méprirent à ce mouvement qu’ils crurent dirigé contre eux; après un premier pas en arrière, ils se préparaient à bondir sur l’inconnu afin de le désarmer.

Mais ils n’en eurent pas le temps: le couteau s’échappa de ses mains, et le malheureux, trahi par. ses forces, retomba comme une masse la face contre terre.

–Que quatre d’entre vous placent cet homme sur une civière, commanda une voix impérieuse et brève, et qu’on le porte chez moi!

La foudre éclatant à l’improvisteau milieu des débardeurs et des matelots, n’eût pas produit un effet de stupeur pareil à celui qu’opéra cette voix sur la foule.

Puis un murmure ému, presque craintif, laissa entendre ce nom, prononcé à voix basse:

–M. Le Carol.

–L’armateur de la Bastide... on le disait parti d’hier pour la Camargue...

Le nouveau venu était un homme d’une cinquantaine d’années petit, trapu, aux traits, énergiques et durs. Ses cheveux, grisonnant aux tempes, formaient un contraste étrange avec des favoris roux coupés en forme de pattes de chat, et hérissés comme du chient-dent. Les lèvres, minces et blanches, indiquaient une cruauté froide, comme le menton, proéminent, trahissait une volonté farouche; le nez, un bec de vautour, les yeux petits et noirs, ombragés de sourcils énormes, les mains, courtes et velues, achevaient de donner à l’ensemble du personnage un aspect antipathique et même redoutable.

Il était vêtu avec une simplicité presque sordide qui allait mal avec la profession généralement opulente à laquelle il appartenait; une vieille jaquette, luisante au coude, un gilet de velours à côtes, un pantalon de coutil bleu et un chapeau de feutre déformé et jauni en composaient le détail.

–Eh bien! répéta l’armateur en promenant son regard froid et tranquille sur l’auditoire, ne m’avez-vous pas entendu?

–Pardon! excuse... fit un débardeur. Il y a erreur, je vais vous dire, monsieur Le Carol Pour lors, c’est un ivrogne... Vous le voyez bien, dites?

Un nouveau regard de Le Carol interrompit l’orateur, qui poursuivit, effaré.

–Pourtant... si c’est votre idée...

–C’est mon idée, répéta Le Carol.

–Bon! oh! faut pas vous fâcher... j’ai votre affaire.

Moins d’un quart-d’heure après, une civière emportait l’inconnu à l’adresse indiquée par Le Carol.

Quant à l’armateur, il avait disparu.

–Drôle d’idée! tout de même, dit un débardeur. Faire trimballer chez soi cette outre pleine; j’aurais pas cru le patron si bon enfant que ça. Qu’en dis-tu, Marius?

–Je dis que cet homme-là me fait peur, répliqua le débardeur interpellé; on a beau dire que la bonne Mme Le Carol est morte de mort naturelle, moi, on ne me tirera pas de l’idée...

–Tais-toi, interrompit un autre. Ne parle pas de ça, tu sais bien que ça porte malheur.

–Pauvre mamzelle Alice! reprit le débardeui à voix basse, elle serait plus heureuse morte qu’avec un tel père, pour sûr.

Le soleil se couchait à l’horizon. Bientôt nul ne songea plus ni à l’inconnu, ni à l’armateur.

II
LE PORTEFEUILLE

Table des matières

La maison indiquée par Le Carol aux deux porteurs n’était pas très éloignée. Elle formait une dépendance du principal établissement de l’armateur. Seulement, cette dépendance, se trouvant située du côté opposé au corps de logis principal, il résultait de cette disposition que, pour y parvenir, il fallait, ou traverser ton ce corps de logis ou pénétrer par derrière en suivant une petite ruelle.

C’est de ce côté que l’armateur avait donné ordre aux deux porteurs de se présenter.

–Té! dit l’un deux à voix basse, faut croire que le patron il ne tient pas précisément à ce qu’on sache qu’il se met à recueillir les ivrognes. Il aime mieux les introduire par la petite porte.

–Introduire, c’est bientôt dit, répliqua l’autre. Oui, la voilà bien, la porte, mais elle n’a pas l’air de s’ouvrir.

Il achevait à peine, que la porte, juste assez large pour laisser passer la civière, tourna sur ses gonds, sans bruit, et que Le Caroi parut sur le seuil.

–Entrez, commanda-t-il, faites vite, et silencee!

–Oh! soyez tranquille, patron, dit le premier porteur, d’un ton un peu goguenard, il ne passe personne dans cette satanée ruelle. Quand nous aurons refermé la porte, ni vu ni connu, bonsoir.

Le Carol eut une crispation d’impatience. Sans doute comprit-il qu’il avait eu tort de donner à sa recommandation une apparence de mystère.

–Eh! que m’importe qu’on vous voie ou qu’on ne vous voie pas! s’écria-t-il Est-ce que j’ai l’habitude de me cacher?

Puis, s’effaçant à l’intérieur:

–Allons, entrez: la porte est assez grande.

–Tout juste; il n’y a pas d’excès.

–C’est bon, tournez à droite.

Les porteurs obéirent et se trouvèrent dans une chambre assez vaste, à peine meublée, et aux volets hermétiquement clos. Un mauvais lit de sangle était jeté dans un coin. Sur une table, une chandelle fumeuse, piquée dans un vulgaire chandelier de cuivre, projetait une lueur vague.

–Déposez l’homme sur le lit, ordonna Le Carol.. Là!... Assujettissez bien la tête sur l’oreiller... C’est cela... Pauvre diable! ajouta-t-il en feignant une commisération subite, comme la misère vous change! Je me demande comment je l’ai reconnu.

Les deux débardeurs se regardèrent d’un air stupéfait.

–Ah! pour lors, vous connaissez...

–Eh! oui. un ancien ouvrier du port, qui a eu le tort de me quitter. Il passera la nuit ici, et demain je le renverrai se débrouiller. Il faut bien faire quelque chose pour les anciens.

Ici, Le Carol changea subitement de ton et, redevenant brusque et dur:

–Mais je n’ai plus besoin de vous. Tenez, voilà pour votre course. Allez...

Les deux porteurs sortirent, enchantés d’une libéralité à laquelle l’armateur n’était probablement pas accoutumé. Le Carol alla fermer sur eux la porte à double verrou et, revenant dans la chambre, s’approcha doucement du lit sur lepuereposait l’inconnu.

–Respiration courte, saccadée, murmura-l-iil; cet hommee n’a pas menti; il n’est pas ivre; il a faim.

L’armateur alla prendree le chandelier, revint de nouveau au lit, et, approchant la lumière, parut examiner attentivement les vêtements de l’homme.

–La veste n’est plus qu’une loque, reprit-il se parlant toujours à lui-même, mais c’est une veste de marin... Pas de souliers... des spardègnes grossières... c’est bien cela... Ah! cette ceinture de laine... voyons donc.

Le Carol venait d’apercevoir l’extrémité d’une sorte de carnet ou de portefeuille, dépassant une ceinture de laine, jadis bleue, aujourd’hui sans couleur définie, qui serrait étroitement le corps de l’inconnu.

–Voilà, poursuivit Le Carol, qui va peut-être me dire quel est cet homme.

L’armateur avait donc menti tout à l’heure en assurant qu’il le connaissait.

Il étendit la main et tira doucement l’objet. Il ne s’était pas trompé: c’était bien un portefeuille de cuir, mais graisseux, disloqué; un débris informe, dont un chiffonnier n’eût pas voulu pour sa hotte.

Le Carol prit ce portefeuille et l’ouvrit, après avoir reposé la lumière sur une petite table.

–Voilà qui est singulier, dit-il.

Le portefeuille ne contenait qu’un simple carré de parchemin plié en deux, de cette peau mince au moyen de laquelle on recouvre les livres de bord. Sur cette peau étroite, des lignes et des chiffres dessinaient vaguement un plan.

C’était tout.

Au bout de quelques minutes d’examen, Le Carol fit un geste de brusque impatience.

–Imbécile! je perds mon temps à regarder une niaiserie; quelque calcul absurde. Au plus pressé d’abord... Ah! tu connais le beau Calveyrac, mon drôle... Ah!... le seul effet de son nom te fait mettre le couteau à la main. Parbleu! je serais curieux de savoir.

Le Carol replia le portefeuille, le mit dans sa poche, puis, allant au fond de la pièce, il rapporta un petit flacon de cristal placé sur une tablette de la cheminée.

Alors il revint à l’inconnu, se pencha sur lui, et entre les lèvres entr’ouvertes laissa tomber quelques gouttes de la liqueur rougeâtre contenue dans le flacon.

Il fallait que cette liqueur fût un cordial bien puissant, car au bout d’une minute à peine, l’inconnu eut un tressaillement, et parut faire un effort pour ouvrir les yeux.

–Allons, l’ami! dit Le Carol d’une voix brusque; allons! du courage. Tu es sauvé.

A cette voix, l’inconnu tressaillit de nouveau, entr’ouvrit les yeux, y porta ses deux mains agitées d’un tremblement fébrile, et, essayant de se soulever:

–Qui... êtes-vous?... Où suis-je?... murmura-t-il faiblement.

–Chez un ami.

–Un. ami. moi?

Il est impossible de rendre l’expression d’amertume et de stupeur tout ensemble avec laquelle fut prononcé ce dernier mot.

–Oui, répéta Le Carol, un ami; mais d’abord, bois encore ceci.

Et de nouveau il approcha le flacon des lèvres du misérable,

–Oh! fit celui-ci, c’est la vie que vous me donnez-là! C’est la vie, répéta-t-il... Je puis donc encore espérer... Mes millions... ma fortune... Je ne rêve pas... C’est bien moi... Harnave... Je ne sais plus... je ne me rappelle plus... Ah! si!!..

En même temps, et avec une vivacité qu’on ne se fût guère attendu à rencontrer chez lui, l’inconnu porta la main à sa ceinture, qu’il fouilla convulsivement.

Puis, avec un hurlement terrible:

–Volé! s’écria-t-il... Volé!. mon portefeuille, mon trésor... C’est lui!... je me souviens, c’est lui...

Le Carol suivait avec attention cette crise étrange: sans se rendre compte de l’importance que l’inconnu pouvait attacher à un objet d’aussi mince valeur que le portefeuille dont on se rappelle le contenu, il comprit que la souffrance, compliquée d’une colère violente, désespérée, menaçait de jeter le malheureux dans le délire.

Il voulait savoir: il n’hésita pas.

–Calveyrac? interrogea-t-il.

A ce nom, l’inconnu se dressa à demi, le visage plus livide encore, et les yeux hagards.

Pendant quelques secondes, il regarda fixement l’armateur; puis enfin il répéta d’une voix affolée:

–Calveyrac... le misérable!... le lâche!... Il savait donc...

L’armateur ne jugea pas nécessaire de prolonger cette scène.

–Rassure-toi, dit-il; c’est peut-être ton portefeuille que tu cherches. Il est tombé tout à l’heure de ton vêlement. Le voici.

Et il le tendit à l’inconnu. Celui-ci le saisit avidement, l’ouvrit, y constata la présence du mystérieux carré de parchemin indéchiffrable pour Le Carol, et poussa une exclamation de joie triomphante.

–Merci, bégaya-t-il... Je me disais aussi... C’est impossible. mais je ne sais plus. je ne me souviens plus... Tout se mêle dans ma cervelle... Oh! j’ai faim.

Le Carol sortit et revint au bout d’un instant, portant d’une main un grand bol de bouillon froid, à moitié plein, de l’autre une bouteille d’épais vin de Collioure.

Il versa un fort coup de vin dans le bouillon et tendant cette mixture peu ragoûtante à l’inanimé:

–Bois doucement et par petites gorgées, fit l’armateur.

L’inconnu obéit.

Au bout d’un quart d’heure, pendant lequel l’armateur prit autant de soins pour son hôte étrange qu’une mère en eût pris pour son enfant malade, il reprit:

–Es-tu mieux?

–Oh!... je renais!... Qui donc êtes-vous?

–Avant de questionner, réponds-moi. Mai-d’abord auras-tu la force de me répondre?

–Oui.

En effet, l’inconnu accentua ce mot avec une serte d’énergie.

–Eh bien donc, c’est moi qui te demande qui tu es! poursuivit l’armateur d’une voix brève.

–Je me nomme Harnave.

–Matelot?

–Oui.

–Depuis combien de jours es-tu à Marseille?

–Depuis quinze jours.

–Qui t’y a amené?

–Une galiote hollandaise, qui m’a recueilli, seul survivant de l’équipage d’un navire marchand.

–Tu as fait naufrage?

–Oui. Par le travers du cap de Bonne-Espérance.

–D’où venais-tu?

–De l’Inde.

–Qui connais-tu à Marseille?

–Personne.

–Tu mens.

Les yeux du naufragé, auquel nous donnerons désormais le nom d’Harnave, lancèrent un éclair Il se dressa menaçant.

–Je mens, moi? répéta-t-il.

–Bon! fit Le Carol impassible: de l’énergie, de l’orgueil, j’aime cela.

–Pourquoi dites-vous que je mens?

–Parce que tu dis ne connaître personne à Marseille, quand, au contraire, tu y possèdes un ami.

–Qui cela?

–Le beau lieutenant Calveyrac.

Harnave jeta un cri fauve; puis, tout à coup, regardant en face l’armateur.

–Ah! dit-il, vous le haïssez donc aussi, comme je le hais moi-même? Voilà donc pourquoi vous m’avez sauvé?

Le Carol eut un sourire sinistre,

–Décidément tu es un garçon d’esprit, et je crois que nous allons pouvoir nous entendre,

III
PLAN-DE VENGEANCE.

Table des matières

Il y eut un instant de silence.

Bien qu’aucun bruit ne se fît entendre au dehors; bien que la nuit, depuis longtemps venue, assurât la parfaite tranquillité de l’entretien; bien qu’enfin l’armateur eût pris, dès le début, toutes les précautions nécessaires, Le Carol se dirigea vers la porte, s’assura que les verrous étaient mis, jeta un coup d’oeil sur les croisées pour bien vérifier que les volets étaient hermétiquement clos au moyen d’épaisses barres de fer, puis alors seulement il revint à Harnave, et approchant une chaise s’assit près du lit.

Pendant les quelques minutes qu’avait duré la dernière investigation de Le Carol, une transformation singulière s’était opérée sur le visage et dans l’attitude du matelot naufragé.

Tout à l’heure encore, Harnave, échappé comme par miracle aux tortures de la faim, aux affres de la plus atroce des morts, Harnave encore sous le coup d’une reconnaissance toute naturelle envers son sauveur inconnu, avait gardé dans sa physionomie, dans son langage, une expression d’humilité et de crainte.–

Le ton bref et impérieux de Le Carol avar achevé de déterminer cette expression, chez un homme faible encore, en dépit des cordiaux qui commençaient à lui rendre quelques forces, et chez un homme qui, il l’avait dit lui-même, ne possédait à Marseille ni un ami, ni une ressource quelconque.

Mais lorsque l’armateur vint s’asseoir au chevet d’Harnave, tout cela avait subitement changé, et Le Carol eût été sans doute désagréablemeni frappé, s’il eût pu lire dans les yeux du matelot l’assurance hautaine et triomphaute qui s’y était peinte, au moment où l’armateur l’avait quitté.

Harnave s’était accoudé sur le lit. Sa face pâle, son regard de félin exprimaient un calme et une dureté absolus. Son œil attaché sur l’armateur semblait vouloir lire au fond de sa pensée. Il y avait enfin dans tout l’être de cet homme vêtu de haillons sordides, comme une sûreté, un aplomb dédaigneux succédant tout à coup à la prostration, à la désespérance de la première heure.

Le Carol aussi fixa sur Harnave son regard perçant. Tous les deux semblèrent se mesurer face à face.

Ce fut Ilarnave qui rompit le premier le silence.

–Ainsi, dit-il, Calveyrac est votre ennemi?

L’armateur fit un geste de mépris suprême.

–Allons donc! Unennemi est un homme dont on a peur, et je ne crains personne.

–Bien, reprit Harnave. Enfin, vous le haïssez?

–Nonn!

Ce non était prononcé avec un tel accent de sincérité et d’indifférence, qu’Harnave fut un instant déconcerté.

–Alors, je ne comprends plus, dit-il froidement.

–C’est que tu es encore jeune! répliqua l’armateur. Quand tu auras vécu davantage, tu sauras qu’il n’est pas besoin de haïr un homme pour souhaiter de le voir disparaître: il suffit que sa dispartion fasse le malheur d’un être que l’on hait.

–Une femmee?

–Oui.

–Affaire de jalousie., alors?

Le Carol haussa les épaules.

–Si tu veux, oui, de jalousie, bien que ce ne soit point comme tu l’entends.

–Enfin, reprit Harnave, vous voulez vous débarrasser de Calveyrac?

Le Carol inclina la tête.

–Et vous comptez sur moi pour cela?

–Ce soir, sur le port, je t’ai vu, rien qu’en entendant prononcer le nom de Calveyrac, rien qu’en l’apercevant de loin, je t’ai vu t’élamer le couteau à la main. Ils n’ont pas compris ton cri, ton geste, les autress; c’est qu’ils ne savent pas. Je l’ai compris, moi; je me suis dit: voilà l’homme qu’il me faut. Tu élais tombé inanimé, trahi par tes forces défaillantes. J’ai donné un ordre. Et voilà pourquoi tu es ici.

Harnave parut réfléchir.

–Oh! je vous dois beaucoup, répliqua-t il avec un accent de politesse railleuse. Mais dites donc, savez-vous que c’est un gros coup que vous me demandez là? La mort d’un homme! Un crime!

–Ce soir, tu voulais le commettre. Tu aurais été arrêté infailliblement. Où te serais-tu caché? Tu ne connais personne? Avec quoi aurais-tu fui? Tu n’as que tes haillons.

–Peut-être! murmura Harnave.

–Tandis, poursuivi Le Carol sans remarquer l’ interruption, tandis que moi, non-seulement je t’offre les moyens de fuir, mais je t’offre encore de l’or, plus que tu n’en as jamais rapporté au retour d’un voyage en mer. Pourquoi refuserais-tu de te venger en me vengeant moi-même?

Harnave, qui méditait, releva la tête.

–Qui vous dit que je refuse?

–Tu hésites.

–Non: je réfléchis.

–A quoi?

–A ceci: que vous connaissez mon nom, que vous savez qui je suis, et que moi je ne sais encore ni votre nom, ni qui vous êtes.

–Que t’importe mon nom?

–Plus que vous ne pensez; il m’importe afin d’être fixé sur la valeur des conditions que je puis vous faire.

–Des conditions? Je ne les ai pas attendues, ce me semble. Et tout à l’heure.

–Oh! nous ne nous entendons pas. Vous m’avez offert plus d’or, m’avez-vous dit, que je n’en ai jamais rapporté de mes voyages, du temps où j’en rapportais. De l’or! je n’en ai que faire.

Le Carol tressaillit: cette réponse de la part de ce mendiant en haillons l’avait un instant stupéfié.

–Il me faut plus que de l’or, reprit Harnave. De l’or, j’en aurai un jour plus que vous n’en avez jamais possédé dans vos coffres et chez votre banquier. Car je suppose que vous avez des coffres et un banquier, monsieur?. fit-il en interrogeant.

Et Harnave inclina la tête:

–Monsieur?? répéta-t-il.

Le Carol se leva: il était aussi pâle qu’Harnave. Une fureur sourde grondait en lui.

–Misérable! rugit-il en levant sa main formidable sur la tête du matelot, à présent que tu as mon secret, une partie de mon secret, tu espères me perdre, et tu te dis que tu tireras de Le Carol tout ce qu’il te plaira d’en exiger: tu oublies donc...

Harnave leva les yeux sur l’armateur, et, sans qu’un seul muscle de son visage livide tressaillît, sans qu’il parut éprouver la moindre émotion devant cette menace sinistre:

–Ah! vous êtes l’armateur Le Carol? fit-il. Le plus riche armateur de Marseille, de France peut-êtree? Eh bien! Que ne le disiez-vous de suite? Il ne s’agit que de s’entendre. Je suis votre homme.

Le poing de l’armateur demeura suspendu sur la tête de Harnave.

Evidemment. Le Carol était partagé entre deux sentiments contraires; mais il y en avait un des deux, le plus menaçant, qui était le plus fort.

–Allons, poursuivit Harnave, abaissez votre main, monsieur Le Carol. Si vous étiez capable de me tuer, vous auriez depuis longtemps commencé par Calveyrac. Vous êtes trop habile pour vous encombrer d’un meurtre préalable. Là... c’est bien... A présent, donnez-moi un peu de ce cordial qui me rend la vie. J’ai beau être fort... Il y a longtemps que vous me faites parler...; et si vous ne me soutenez pas, qui donc vous débarrassera de Calveyrac?... Qui donc vous vengera... de... cette femme?

Le Carol passa la-main sur son front.:

Puis, sans répondre, il alla reprendre le flacon et le tendit à Harnave, qui en but quelques gorgées.–

–Merci, fit Harnave,

–Peux-tu continuer à parler, maintenant?

–Je l’espère.

–Alors, dis tes conditions.

–Elles sont simples: vous me frêterez ou vous m’achèterez tout frêté un bâtiment tenant la mer; oh! la moindre des choses, pourvu que ce soit bon, un yacht, par exemple. A Marseille, ce n’est pas difficile à trouver. Il y en a toujours.

–Un yacht? je comprends: pour ta fuite?

–Non.

–Pourquoi alors?

–Pour un voyage que j’ai projeté.

–Mais... après?

–Après quoi?

Le Carol frappa du pied.

–Après que tu m’auras débarrassé de ce Calveyrac maudit! rugit-il.

–Non, dit Harnave.

–Deviens-tu fou? répliqua Le Carol.

–Je ne crois pas.

–Explique-toi donc!

–Vous avez la compréhension bien difficile, monsieur l’armateur. Pourquoi donc, je vous prie, m’exposerais-je ici, en France, bêtement, a être troublé par la justice, quand il est si simple d’accomplir ce que je désire, et ce que vous désirez comme moi, là-bas, là-bas, au loin, dans les pays où l’on peut régler loin des indiscrets les affaires intimes?

Cette fois, Le Carol crut rêver.

–Ah çà! c’est moi qui deviens fou: tu dis que tu hais Calveyrac...

–Si je le hais? interrompit Harnave d’une voix sinistre: il m’a fait mettre aux fers. il m’a fait frapper. Si je le hais? Mais je boirais son sang, le misérable!

Il y avait, en effet, une si indicible expression de haine dans ces paroles, que Le Carol, malgré son peu de sensibilité, frissonna.

–En ce cas, que comptes-tu faire?

–Ce que je compte faire? Le retrouver d’abord, ensuite tu verras! répondit Harnave, les yeux ardents d’un triomphe farouche, et plaçant désormais la conversation sur le pied de l’égalité.

Le Carol demeura un instant muet; il ne comprenait pas, mais il devinait une combinaison infernale.

Harnave reprit d’un ton bref:

–Vous savez où se trouve Calveyrac?

L’armateur eut un nouveau tressaillement.

–Oui, répliqua-t-il d’une voix sourde. Oui, je le sais. Ah! je serai vengé comme je le veux, mais tu le seras au-delà de ce que tu espères.

IV
UNE MARTYRE.

Table des matières

Le matelot qui, sans s’en douter, avait été la cause véritable du violent mouvement de l’inconnu, et, vraisemblablement aussi, de l’étrange dénouement de cette scène, le matelot avait dit vrai, lorsque signalant par moquerie le passage de Calvayrac, son lieutenant, il avait ajouté que celui-ci semblait pressé.

Le nouveau personnage qui n’a fait encore qu’apparaître dans ce récit, marchait, en effet, d’un pas rapide et comme s’il avait eu hâte de franchir le port.

Ajoutons que son costume de toile grise, son ample panama eussent indiqué bien plutôt un oisif vulgaire qu’un officier de la marine marchande. Il avait donc fallu véritablement une sorte de fatalité, un coup du hasard, pour qu’il eût été reconnu.

Esquissons en peu de mots son portrait.

Il portait tout au plus vingt-six ans. Grand, mince, élancé, le visage d’une pureté de lignes sculpturales, encadré de cheveux blonds frisés et soyeux, sa tête se penchait un peu en avant, comme s’il eût été en proie à une profonde méditation intérieure. Et si quelqu’un en ce moment eût pu lire dans son regard, il y eût vu, mêlé à une expression de résolution et de courage invincibles, un sentiment de mélancolie profonde.

Cependant, après avoir suivi les quais de la Joliette, il avait franchi les dernières maisons de la ville à l’heure où le soleil commençait à décliner à l’horizon.

La route de Marseille à Aix, lorsqu’elle a dépassé le Lazaret, longe encore le bord de la mer pendant quelques centaines de mètres. La côte, en cet endroit, est bordée de rochers abruptes, dentelés, contre lesquels la vague déferle avec grand bruit durant les coups de suroi. Puis la roule fait un coude et remonte dans les terres pour se diriger vers la patrie de Vanlo et de Vauvenargues.

C’est sur cette route que s’était engagé le jeune homme désigné sous le nom de Calveyrac, et dont l’apparition sur le port de la Joliette avait provoqué de la part de l’inconnu en baillons une explosion de haine.

Lorsqu’il fut arrivé en pleine campagne, Calveyrac sembla, du regard, explorer le chemin qu’il venait de parcourir, comme s’il voulait s’assurer que personne ne l’avait suivi.

La route était absolument déserte.

Calyeyrac eut un sourire de satisfaction, puis il porta la main au côté droit de son vêtement. s’assura de la présence d’un objet qui n’était autre qu’un revolver et reprit sa route d’un pas plus délibéré et plus rapide.

Arrivé à une allée de mélèzes qui, à sa main gauche, échancrait la route, il s’y engagea. Cette allée s’arrêtait à une épaisse grille rouillée, armée de chandeliers et d’artichauts acérés.

Cette grille était celle du parc des Olivettesle parc s’étend de là jusqu’aux rochers qui bordent la mer.

Longeant le mur du parc, en étouffant le bruit de ses pas qui faisaient parfois craquer des brindilles de sapins ou de melèzes, Calveyrac parvint au bout de quelques instants jusqu’à une brèche couverte de clématites et de lierres.

Il saisit alors une poignée de plantes grimpantes, arc-bouta son pied droit dans un interstice de la pierre, et d’un bond se trouva au sommet de la brèche devant laquelle il s’était arrêté.

Au même instant, des aboiements furieux retentirent.

–Ah! les molosses! murmura Calveyrac; attention!

Les aboiements avaient cessé presque subiment.

Le jeune homme sourit, d’un sourire ému, presque extatique.

–Chère, oh! chère Alice! ajouta-t-il se parlant toujours à lui-même. Moi qui avais douté de ton pouvoir.

If n’hésita plus, franchit le mur, et d’un bond se retrouva de l’autre côté, dans le parc.

Mais au moment où ses pieds touchaient le sol, quatre chiens énormes, de cette race redoutable des grands danois, qu’on prétend faire descendre des molosses des premières invasions, de ces monstres qu’Attila, dit-on, traînait à sa suite et utilisait dans les batailles, se trouvèrent à dix pas de lui, menaçants, l’œil sanglant, la gueule ouverte.

Par un geste instinctif, plus rapide que la pensée, Calveyrac porta la main à son revolver.

Mais c’était inutile.

Une voix douce, harmonieuse, d’une mélancolie pénétrante, avait prononcé ce seul mot;

–Ici!

Les chiens s’écartèrent, la. queue et les oreilles basses, livrant passage à une jeune fille.

Grande, élancée, d’une beauté radieuse, le teint mat, éclairé par deux yeux noirs brillants comme des diamants, sous une chevelure blonde, cette jeune fille paraissait âgée de seize ans à dix-huit ans tout au pluss; mais à ses paupières un peu creusées, à un pli vertical du front et surtout à une expression étrange de gravité répandue sur son admirable visage, il était facile de deviner une souffrance profonde, en même temps qu’une volonté presque farouche.

De sa main blanche et effilée, elle désigna aux molosses le jeune homme resté immobile. Les chiens s’approchèrent lentement, comme domptés par cette enfant qu’un seul de leurs coups de dent eût suffi à mettre en pièces, et vinrent lécher la main pendante de Calveyrac.

Alors, car cette scène n’avait pas duré plus de vingt secondes, la jeune fille eut un sourire triste, et, regardant le jeune homme.

–Vous le voyez, mon ami, dit-elle, j’ai tenu parole.

Calveyrac mit un genou en terre, porta à ses lèvres les deux mains de la jeune fille et les couvrit de baisers passionnés.

–Oui! reprit-il enfin, aussi courageuse que bonne, aussi héroïque que belle. OAlice, que je vous aime! Et pourquoi faut-il que votre père refuse de croire à la puissance de mon amour, qui, je vous le jure, car je le sais, Alice, car j’en suis sûr, me ferait gagner en peu d’années une fortune digne de vous, digne de lui.

Alice tressaillit.

–Digne de lui! répéta-t-elle avec une sorte d’emportement. Ne répétez pas cela, Fédri. Ne parlez pas de mon père. Vous ne le connaissez pas.

–Ne lui ai-je pas demandé votre main? répliqua le lieutenant frissonnant malgré lui à ces paroles.

–Oui, vous l’avez voulu: je vous avais prédit quelle serait la réponse.

–La réponse? M. Le Carol est riche: je suis pauvre. Il refuse de donner sa fille à un homme qui n’a que son amour et que son courage... Existe-t-il donc une autre cause?...

–Oui.

La jeune fille prononça ce mot d’une voix sombre et en baissant la tête, comme sous le poids d’une pensée écrasante.

Calveyrac s’était relevé.

–Je comprends alors, dit-il avec émotion, je comprends pourquoi vous m’avez autorisé à venir ici, à m’y introduire comme je l’ai fait. Je comprends ce billet que vous m’avez fait tenir...

–Il vous est bien parvenu intact? interrompit vivement Alice.

–Sans doute; le voici.

Et le lieutenant tira de sa poitrine une lettre contenue dans une enveloppe.

La jeune fille la prit, l’examina longuement.

–Bien, dit-elle enfin. 0mon ami, c’est que, voyez-vous, nous sommes entourés de traîtres.

–Rassurez-vous, fit Calveyrac, ému malgré lui. Personne ne me sait ici. Nous sommes seuls. D’ailleurs, votre père n’est-il pas parti hier pour la Camargue, et son absence ne doit-elle pas durer deux ou trois jours?

–C’est vrai, je suis folle. Mais écoutez-moi, Fédri. Si, vous aimant comme je vous aime, au point, quoi qu’il arrive, de ne jamais appartenir à d’autre qu’a vous; si vous aimant ainsi, je n’ai pas hésité à vous dire: Venez, à vous recevoir ici, seule, dans ce parc désert, loin de l’habitation qui est là-bas, et où veillent, pour toute garde, de vieux serviteurs dévoués à mon père; si j’ai fait cela, Fédri, vous avez compris, n’est-ce pas, que j’avais à vous entretenir de choses graves, de choses qui ne pouvaient être dites qu’ici?

Calveyrac l’arrêta.

–Alice! dit-il, vous courez un danger?

–Non, pas moi, vous.

–Moi? fit Calveyrac stupéfait.

–Vous m’aimez, reprit la jeune fille, c’en est assez pour qu’un autre vouss haïsse. Je vous aime, c’en est assez pour qu’un autre Souhaite votre mort.

–Un autre? Et qui donc?

La jeune fille appuya son bras sur celui du lieutenant et J’entraîna sous les arbres épais du parc; là, au milieu du profond silence, rendu morne plus encore par l’ombre épaisse, elle prononça ce seul mot:

–Mon père.

Cette fois, Calveyrac réprima un mouvement brusque. Tout brave qu’il était, comme tous les hommes braves, il ne redoutait aucun danger présent, visible, expliqué. Mais il s’attendait si peu à celui-là, qu’il n’avait pu se défendre contre une impression, bien plutôt de colère que de terreur.

–Voire père... me haïr!... Il me connaît à peine, et je ne lui ai rien fait.

–Vous m’aimez.

Calveyrac baissa la tête.

–Oh! murmura-t-il, vous avez raison, Alice; pour que vous parliez ainsi, il faut qu’il y ait dans votre vie un drame bien sombre. Oh! merci d’avoir eu en moi assez de confiance, d’avoir cru assez à mon amour, chère âme de mon cœur, pour m’appeler à vous, pour me dire tout, pour –compter sur mon bras, sur ma vie!

–Quand Vous saurez tout, vous verrez, reprit a jeune fille, que c’est à mon mari seul que je pouvais me confier. Vous l’êtes devant Dieu, Fédri, puisque je vous aime. Aussi la pauvre morte dont je vais vous parler me pardonnera-t-elle là-haut, de n’avoir pu garder plus longtemps le secret qui m’étouffait depuis tant d’années.

–Mais, insista Calveyrac, quel que soit ce secret, en quoi m’y trouvé-je mêlé, et qui peut vous faire croire à un danger pour moi, qui n’ai osé vous parler, puis me présenter chez votre père que depuis si peu de temps?...

–Tout et rien: ou plutôt un pressentiment étrange, une terreur qui ne me quitte plus. Fédri, quelque chose me dit que votre vie est menacée, et que j’en suis cause. Et tenez, je pense que peut-être mon père connaît votre présence ici... que ce départ pour la Camargue est une ruse... que tout à l’heure... Ah!...

Alice étouffa un cri effrayant et se cramponna au bras de Calveyrac Mais presque aussitôt:

–Non, pardon, mon ami. C’est que je souffre cruellement, voyez-vous. Nous sommes seuls, bien seuls. D’ailleurs, les chiens aboieraient... Et, je le sais, s’il venait lui-même, vous auriez le temps de fuir. Car c’est mon père, et vous n’avez pas le droit de le tuer!

–Remettez-vous, dit Calveyrac. Oui, nous sommes bien seuls. Et je vais, si vous le voulez, explorer le parc. Asseyez vous sur ce banc. Je reviens.

Il revint, en effet, quelques minutes après, et s’agenouillant devant la jeune tille:

–Parlez maintenant, mon aimée, parlez sans crainte.

–Fédri, dit Alice en fixant sur le jeune homme un regard brillant et tout chargé de désespoir, Fédri, ce qu’on dit de ma mère est vraii: ma mère n’est pas morte de maladie, ma mère est morte assassinée...

Quelque préparé que fût Calveyrac à de terribles confidences, il ne put, à ces paroles sinistres, retenir une exclamation épouvantée:

–Mme Le Carol... tuée... assassinée... répéta-t-il d’une voix sourde, comme s’il osait à peine articuler les mots.

–Par une personne qui avait intérêt à ce crime, et qui quelque jour en bénéficiera, si elle n’a déjà commencé à le faire.

–Qui donc?

–Attendez, ami; vous allez tout savoir.

Alice parut se recueillir pendant quelques secondes. Elle reprit:

–Ma mère se nommait Henriette Bousquet. Elle appartenait à l’une des plus riches familles d’Aix. Par malheur pour elle, son père et sa mère, seuls parents qui lui restassent, moururent avoir d’avoir pu songer à son élablissement. Un cousin éloigné lui servit de tuteur: elle atteignit vingt ans. M. Le Carol se présenta et sollicita sa main. Il était riche lui-même; il jouissait d’une réputation commerciale intacte. En outre, c’était alors, à ce que m’a souvent répété ma pauvre mère elle-même, un homme aux dehors séduisants, capable de générosité, et dissimulant profondement un caractère violent et irascible dont il devait, depuis, donner tant de preuves.

–En effet, dit Calveyrac. M. Le Carol passe pour être dur et même cruel parmi les ouvriers et les matelots auxquels il a eu affaire. Pour mon compte, je n’ai cependant à lui reprocher que son brusque refus de m’accorder votre main, refus qui m’a brisé le cœur, mais auquel cependant j’étais loin d’accorder une portée aussi ténébreuse.

–Vous connaîtrez mieux mon père. Il faut bien que je le nomme mon père, reprit Alice avec une expression de douleur déchirante, puisqu’il l’est en effet, malgré l’indigne calomnie, malgré l’épouvantable complot dirigé contre l’honneur de ma mère, contre mon propre honneur.

Calveyrac appuya les mains de la jeune fille contre ses lèvres.

–Ah! dit-il, je comprends. Votre mère, une sainte femme que tout Marseille a connue et admirée, dont mon père à moi ne parlait qu’avec respect, votre mère a été accusée lâchement d’une faute... et votre père a ajouté foi à cette infamie.

–Oui, une infamie, et la honte m’envahit autant que l’indignation, quand je songe à ces choses. Mais j’aurai du courage, Fédri, car il le faut. Qui sait combien j’ai encore de temps, à vivre? Qui sait si moi-même...

–Je vous défendrai! Ne suis-je point là, moi qui vous aime, moi qui braverai tout pour vous délivrer, pour vous sauver?

Elle le contempla avec un indicible sentiment d’amour et d’orgueil.

–Oh! mon ami, vous êtes bien tel que je vous ai jugé dès Je premier jour où vous m’avez dit que vous m’aimiez. Oh! moi aussi, je vous aime! Je savais bien que vous ne douteriez pass!

–Douter de votre mère? Oh!... Alice! Mais cette machination ignoble, honteuse, qui donc?...

Après un court silence, la jeune fille reprit:

–Les premières années du mariage de ma mère furent sinon heureuses, du moins assez paisibles. Mon père faisait de visibles efforts pour contenir cette humeur violente dont je vous –ai parlé, Une seule chose-paraissait parfois l’assombrir. Il aurait souhaité un héritier, et ma mère ne lui avait pas encore donné d’enfant. Ma mère, à cette époque allait beaucoup danss le monde. Elle était jeune, elle aimait les bals, les fêtes. Mon père l’y accompagna d’abord, puis tout à coup il l’y laissa aller seule, et peu à peu il sembla même voir d’un mauvais œil ces sorties, pourtant bien naturelles, étant donné la situalion de fortune de mes parents. C’est que. dans l’intervalle, mon ami, il s’était glissé au foyer de mon père un être maudit, qui devint le mauvais génie de notre maison; une misérable créature, qui, abusant du fatal ascendant que sa beauté sauvage et funeste exerçait sur un homme d’un tempérament aussi violent, ne perdait pas une occasion, une heure, une minute, pour dominer, pour dompler ce maître, devant qui tout, hors ma mère, tremblait. Une femme enfin, et quelle femme: une servante!

Alice s’arrêta et à ce souvenir cacha son visage entre ses mains tremblantes.

–Il me semble que j’ai entendu parler de cette femme, dit Calveyrac. Ne se nommait-elle pas Sabine, et n’avait-elle pas épousé un pauvre diable d’ouvrier, nommé Cayolis... Mais ce Cayolis est mort, et elle-même a disparu de Marseille depuis quelques années...

Alice eut un regard de mépris hautain.

–Oui, de Marseille, sans doute. Aujourd’hui, elle est riche; elle habite quelque part, aux environs, une bastide, dans laquelle personne ne reconnaîtrait l’humble servante-des Le Carol... Quant à son mari, il est mort en effet, mort avant mamère, peut-être de la même manière... Oh! je n’ai pas fini avec cette lugubre histoire.

–Parlez sans crainte

–Où en étais-je?... ah oui! Je vous disais donc que ma mère, comme toutes les femmes de son âge et de son rang, aimait le monde. Elle était fort belle, ma pauvre mère, et moi qui l’ai connue si malheureuse, j’ai pu encore distinguer cette beauté, sous ses traits amaigris et creusés par les larmes. Il y avait alors à Marseille, je parle de longtemps, puisque je n’étais pas née, un homme d’un grand nom, M. de S..., occupant dans l’administration une fonction importante, très beau, dit-on, encore jeune, doué de toutes les séductions que peuvent donner le rang, l’esprit, la grâce et la fortune. Il vit ma mère et il l’aima. Il l’aima passionnément, follement, au point un jour de se battre en duel et de blesser grièvement un autre habitant de la ville, sous un prétexte futile, auquel personne ne se méprit; personne, et surtout mon père, car il avait en main la preuve de la véritable cause de cette rencontre.

–La preuve?

–Ma mère, ai-je besoin de vous le dire, mon ami, avait toujours repoussé comme elle le devait les assiduités de M. de S., Mais au bal où fut décidée la rencontre, un hasard la lui apprit. Epouvantée à l’idée de ce que deux hommes allaient s’égorger pour elle, ma mère commit une imprudence. Elle écrivit à M. de S... pour le conjurer de renoncer à ce duel. Cette lettre n’arriva pas à son adresse: ce fut mon père qui la reçut.

–Par Sabine! je comprends. La misérable! Mais cette lettre ne devait pas être bien compromettante, ce me semble?

–Tout est compromettant, interprété par un ennemi intéressé à calomnier. Cette lettre contenait une prière: cela suffisait à donner à cette prière l’apparence d’un droit. Mais ce ne fut pas tout...

–M. de. S... était lui-même un misérable! interrompit Calveyrac Son devoir, en apprenant les injustes soupçons qui planaient sur Mme Le Carol, et il dut les apprendre, son devoir était de renoncer d’abord à des poursuites vaines, et ensuite d’affirmer hautement la vérité

Alice secoua tristement la tête.

–Hélas! reprit-elle, ce n’était pas un misérable: c’était un fou. Voyant que ma mère, à la. suite de cet évènement, et bien que mon père ne lui eût pas encore avoué l’interception de la lettree; voyant, dis-je, que ma mère évitait de se montrer dans les maisons où elle pouvait rencontrer M. de S..., celui-ci ne craignit pas d’épier ses pas: il sut qu’elle devait se rendre, à pied, dans un faubourg de Marseille, afin d’y porter quelque secours à une pauvre famille. Il prit, les devants, et quand ma mère arriva, elle trouva M. de S... Il était impossible, en pareil lieu, de faire sentir à cet homme l’indignité de sa conduite. Ma mère se retira donc presque aussitôt, mais au moment où elle sortit dans la rue, la première personne qu’elle aperçut fut mon père. Il avait tout appris, par je ne sais quel machiavélisme de Sabine. Sans prononcer une seule parole de reproche, il prit le bras de ma mère, et tous deux rentrèrent dans la ville.

–Mais votre mère se défendit, protesta!

–Elle l’essayaa; mais à tout ce qu’elle alléguait pour la défense de son honneur, mon père ne répondit qu’un seul mot: Je ne vous accuse pas, pourquoi vous détendez-vous?

–C’est horrible! murmura Calveyrac.

Alice voulut poursuivre; un sanglot rauque s’échappa de sa gorge.

Calveyrac serra ses mains avec force.

–Oh! n’achevez pas, oh! n’allez pas plus loin! dit-il avec angoisse. Je comprends, je devine. Peu de temps après, vous vîntes au monde, pauvre enfant, et votre père, trompé par ces apparences indignement exploitées, votre père, environné de trahisons infâmes, de séductions honteuses, accueillit comme une suprême injure cette naissance qui aurait dû faire à jamais entrer dans la maison l’espérance et le bonheur. C’est bien cela, n’est-ce pas?

Alice inclina la tête.

–Oui, dit-elle d’une voix sourde, à partir de ce jour, l’existence de ma mère fut un martyre de tous les jours, de toutes les heures. Et ce martyre, comprenez-le bien, ami, fut d’autant plus horrible, d’autant plus cruel, que nul dans Marseille n’avait un seul instant douté de la vertu de ma mère, et que personne n’avait même connu la déplorable aventure à laquelle ma mère devait son malheur. M. de S..., désespéré et confus, avait quitté la ville pour toujours. Ainsi donc, au dehors, ma mère continuait à jouir de la considération de tous; mon père lui-même, par un raffinement de cruauté, affectait de la louer, de faire son éloge. Au dedans, il l’accablait de menaces et d’injures, affichant devant elle, ô honte! sa passion pour une misérable domestique; et lorsque ma mère se révoltait, il lui disait: Parlez! vous êtes libre! mais alors, je parlerai aussi, je montrerai votre lettre, je raconterai l’histoire de votre rendez-vous, et, ce jour-là, votre fille sortira de ma maison, avec vous, à jamais déshonorée.

La jeune fille parlait d’une voix vibrante, en proie à une sorte d’exaltation.

Elle se leva.

–Que vous dirais-je encore, reprit-elle, les yeux secs, les lèvres frémissantes. Ce martyre dura seize ans. Au moment de mourir, ma mère m’appela à elle: je connaissais déjà ses douleurs: j’avais appris à les connaître tout enfant. Elle appuya sa bouche contre mon front et me dit: «Ils m’ont tuée! tu restes seule; que Dieu te protège!» Depuis, mon père, qui ignorait cette suprême confidence de mort, a continué à m’entourer en apparence de tous les soins qu’on accorde à un enfant. Mais il me hait. et voilà pourquoi il vous hait, vous aussi, Fédri, parce qu’il sait que vous m’aimez et que je vous aime.

Calveyrac allait répondre quand les aboiements farouches des molosses retentirent au loin.

La nuit était venue depuis longtemps déjà.

V
OU LE CAROL SE MONTRE SOUS UN JOUR IMPRÉVU.

Table des matières

Calveyrac ne pouvait voir la pâleur qui se répandit sur les traits d’Alice, mais il la devina en sentant le bras de la jeune fille s’appuyer frémissant sur le sien.

–Un danger? interrogea-t-il.

Alice écouta: les aboiements avaient cessé.

D’une voix basse et rapide, elle répliquaa:

–Partez! C’est lui, c’est mon père.

–M. Le Carol? impossible.

–C’est lui. Oh! partez, je vous en conjure.

Calveyrac baissa la tête.

–En ce cas, c’est à moi qu’il en veut: c’es pour moi qu’il revient. Autant vaut en finir. Je reste.

–Fédrri! reprit la jeune fille d’une voix suppliante, ne tentez pas le malheur.

–Et si, après que j’aurai fui; cet homme se venge sur vous?

–Je ne crains rien pour moi.

–Soit, je pars; et plaise à Dieu qu’une balle m’attende à dix pas du mur du parc. Adieuu!

Alice frissonna.

–C’est vrai, balbutia-t-elle... Que notre sort s’accomplisse donc. Entrez dans ce massif, poursuivit Alice en désignant à Calveyrac un épais bouquet d’arbouziers, mais jurez-moi, quoi que vous entendiez, quoi qu’il arrive, de respecier la vie de mon père.

–Je vous le jure.

Calveyrac disparut. Il était temps. Une voix, dont le timbre rude semblait s’efforcer de prendre une intonation caressante, appela dans le silence de la nuitt:

–Alice!

La jeune fille, toujours frémissante, mais dominant son trouble, s’avança du côté d’où partait la voix; elle se trouva en face des chiens de garde.

–Là! dit-elle en les caressant de sa main blanche, là! me voici! Oui, vous êtes beaux, venez.

–Enfin, nous t’avons découverte! fit la voix avec un enjouement qui tâchait d’être cordial.

Et Le Carol apparut dans l’encadrement d’une allée.

–Pardonnez-moi, mon père, commença Alice a-nuit était si belle, et la chaleur de la journée été tellement accablante, que je me suis attardée sous ces beaux arbres. On y respire à l’aise et on peut y rêver... Croyez que si j’avais deviné votre prompt retour...

–Et qui diable t’adresse le moindre reproche. Tu ne m’attendais pas, tu ne pouvais m’attenre; j’ai terminé mes affaires de la Camargue plus vite que je ne l’espérais. Voilà tout. Mais tu ne m’embrasses pas?

Alice demeurait stupéfaite. C’était la première fois que Le Carol lui parlait de ce ton familier, presque affectueux. Scn cœur se serra sous l’impression d’une crainte vague qu’elle ne pouvait définir, mais qu’elle essayait de dominer. Cependant il était impossible que cet accueil de Le Carol cachât un mauvais dessein. A quoi bon? Dans quel but se fût-il abaissé à une comédie inutile?

–Mes pressentiments m’ont-ils donc trompée, se dit Alice, et mon père n’est-il vraiment ramené à la bastide que par un simple hasard?

Lentement elle s’approcha de Le Carol et lui tendit le front, où l’armateur déposa un baiser bruyant.

–Souffres-tu? demanda-t-il avec intérêt. Ta tête est brûlante... Je jouerais de malheur: j’avais à t’entretenir de choses graves. J’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours... depuis hier soir, surtout... C’est même pour cela que je suis revenu si vite... Mais si tu es souffrante, nous remettrons cela à demain.

L’étonnement d’Alice croissait à chacune des paroles de l’armateur. Cette terreur indécise qui lui torturait le cœur luttait en elle contre des efforts d’espérance presque aussi douloureux.

–Mais non, vous vous trompez, fit-elle en affermissant sa voix. Je n’éprouve aucun malaise je vous assure.

–En ce cas, c’est le mieux du monde, reprit Le Carol avec bonne humeur. Si donc tu le veux bien, nous allons gagner ensemble ce peti banc là-bas; nous y serons à merveille, et, d’ailleurs, je ne te retiendrai pas longtemps... car tu as beau dire... tu as quelque chose... tu trembles.

Le Carol avait pris le bras d’Alice, el, en effet la jeune fille n’avait pu réprimer un nouveau frisson: car le banc vers lequel l’armateur la conduisait, c’était celui sur lequel, quelques instants auparavant, elle avait raconté à Calveyrac la sombre histoire de sa naissance.

Il fallait qu’une rare énergie se dissimulâ sous cette frêle enveloppe de jeune fille, car Alice sembla tout à coup puiser une force nouvelle dans le doute atroce qui l’obséda, et elle répliqua avec calme.

–Ce n’est rien, c’est la fraîcheur de la nuit, cela me fait du bien, au contraire.

Les chiens s’étaient mis à suivre les deux promeneurs. Le Carol, de la main caressa le plus proche.

–Ils te gardent toujours bien? dit-il. C’est, une bonne race, dévouée, obéissante, fidèle. Car ils t’obéissent, n’est-ce pas? poursuivit-il d’un accent singulier.

–Oui, répondit la jeune fille, comme à vous.

–Oh! comme à moi tout à l’heure, quand je suis arrivé, ils ne sesont pas gênés pour me donner un concert qui n’avait rien d’amical. Tout leur maître que je suis, il ne m’est pas prouvé que j’entrerais aisément incognito dans la bastide. Mais tant mieux. L’endroit est isolé, désert, cela vaut mieux ainsi... Tiens! qu’ont-ils donc?

En effet, les chiens semblaient flairer à droite et à gauche.

Alice sentit une impression de glace sur ses joues; ce que les chiens avaient deviné, c’était la présence de Calveyrac, caché aux alentours.

Cependant, il y avait dans l’interrogatoire de Le Carol tant de naïveté, de confiance, que la jeune fille repoussa encore une fois ses soupçons. Puis, de cette voix douce, mais empreinte d’un accent de commandement suprême, elle dit:

–Ici, Roland! ici, Pyrrhus! ici, Phog! ici, tous!

Les chiens revinrent aussitôt et se couchèrent aux pieds d’Alice, devant le banc où elle avait pris place.

Le Carol éclata d’un rire bruyant.

–A merveille! dit-il. Voilà des bêtes admirablement dressées. Quand je pense que lorsqu’elles sont entrées ici pour la première fois, lu en avais peur! Il est vrai que tu étais encore une enfant alors; te le rappelles-tu! Tandis qu’aujourd’hui, tu es une grande et belle fille... Oui, ce n’est pas la peine de secouer la tête... une grande et belle fille... bonne à marier... qui n’est pas faite pour habiter éternellement la bastide d’un vieux sauvage comme moi, par exemple.

Cette fois, Alice éprouva une sorte de commotion électrique.

–Me marier?... moi? s’écria-t-elle.

–Sans doute, toi, pardieu! Il me semble qu’une fille de dix-huit ans, faite comme tu l’es, et se nommant de plus Alice Le Carol, unique héritière du père Le Carol, armateur do Marseille... car il n’y a pas à dire non... tu es mon unique héritière, poursuivit l’armateur d’une voix étrange... il me semble, dis-je, qu’il est temps de songer à la pourvoir.

Alice se dressa, debout et pâle.

–Je croyais, dit-elle avec une fermeté glaciale, qu’il ne serait jamais plus question entre nous de ces choses, après ce qui s’est passé...

–Bon! fit Le Carol, jouant la surprise. Tu penses encore à cette amourette?

–J’aime M. Calveyrac, je vous l’ai déclaré hautement, reprit Alice avec force. C’est un honnête homme, un officier d’avenir; il m’aime. Il est venu loyalement vous demander ma main. Il vous a plu de la lui refuser. Je dois vous obéir. Mais n’espérez pas me contraindre à un autre mariage: plutôt que d’y jamais consentir, je renoncerais à tous mes droits sur cette fortune dont vous parlez et qui est la vôtre; j’irais demander à un cloître l’oubli du monde, à défaut de l’oubli de mon amour.

Le Carol contempla la jeune fille pendant quelques secondes. Puis, sans paraître attacher aucune importance à ces paroles véhémentes, il reprit:

–Ta! ta! ta! voilà bien les petites filles. O veut leur bonheur, on connaît la vie qu’elle ignorent, on leur découvre un homme dign d’elle, capable d’ajouter une nouvelle fortune leur fortune, et elles vous répondent par je ne sais quel roman. Car enfin tu ne sais pas mêm de qui je veux te parler.

–C’est inutile. Encore une fois, mon père si c’est pour me torturer que vous êtes venu que vous avez hâté votre retour, faites donc Vous êtes le maître, mais vous n’obtiendrez pa de moi d’autre réponse.

–Bravo! s’écria Le Carol. Voilà tout ce que je voulais savoir: à présent, écoute.

L’armateur parlait d’un ton de bonhomie qu produisit sur Alice une sorte de renversemen de toutes ses idées.

–Je ne vous comprends plus, balbutia-t-elle

–Tu vas comprendre. Je me suis toujour refusé à ce mariage, je m’y refuse encore... mais quant à m’y refuser toujours, c’est un autre affaire.

Alice crut avoir mal entendu.

–Vous... consentiriez...

–Non. Comme tu y vas! Mais tu as prononc tout à l’heure une menace... mettons un mot... qui va t’expliquer mes intentions. Je t’ai menti Je n’avais aucun parti à te proposer. J’ai voul faire une dernière épreuve. L’épreuve est faite Tu aimes le lieutenant Calveyrac: plutôt qu d’épouser un autre, tu es prête, m’as-tu dit, à te réfugier dans un cloître?

–Oui.

–Ce ne serait pas, j’imagine, pour y accomplir des vœux éternels, Or, je te le demande, quelle différence existe-t-il entre l’attente dans une retraite étrangère ou l’attente dans celle-ci?

–Encore une fois, je ne vous comprends pas, fit la jeune fille,

–Que désiré-je? poursuivit Le Carol, ton bonheur. Tu aimes Calveyrac, soit; c’est un aimable compagnon, plein d’avenir, je le veux bien. Mais, en attendant, il ne possède ni sou ni maille; il a à peine vingt-six ans. Il commence à peine la vie. Qu’est-ce que quatre ou cinq ans de plus, quand on s’aime? S’il t’aime, pourquoi n’essayerait-il pas de te conquérir, en se faisant, à défaut d’un nom, un commencement de fortune? Si tu l’aimes, pourquoi n’altendrais-tu pas qu’il vînt me dire un jour:– Ma fortune est en bonne voie; je n’étais rien; je suis quelqu’un ou quelque chose; j’ai tenu ma promesse, tenez la vôtre?

Alice considérait Le Carol avec attention.

–Vous feriez cela? vous consentiriez? balbutia-t-elle.

–Il le faut bien, fit l’armateur avec bonhomie... et pas plus tard que demain, si tu m’y autorises, je porte à Calveyrac mon ultimatum.

–Oh! murmura Alice frémissante, attendez... tout cela est si inattendu. si rapidev Oh!... j’ai froid.

–Rentrons à la bastide, dit Le Carol, qui prit le bras de la jeune fille. Nous y continuerons cet entretien.

Tous deux, d’un pas lent, se dirigèrent vers la bastide. Les chiens les suivirent comme à regret, rappelés par Alice. Les dogues s’arrêtaient de temps à autre, tournant parfois la tête vers le bosquet d’arbouziers, où se dissimulait Calveyrac.

Quelques minutes après, ce dernier franchissait les murs du parc et regagnait Marseille, pensif, se demandant s’il n’avait pas rêvé.

VI
LE TENTATEUR.

Table des matières

Ainsi qu’on le sait déjà, Calveyrac n’avait pour toute fortune que sa jeunesse, son courage, et une énergie à toute épreuve. Fils d’un capitaine de la marine marchande, il était resté orphelin à seize ans, et, depuis cette époque, il avait plus voyagé que bien des vieux loups de mer. Mais ses expéditions ne l’avaient pas enrichi.

Un jour, à Marseille, dans une de ces rares réunions mondaines où se trouvait quelquefois Alice Le Carol, elle et lui s’étaient rencontrés. Au premier regard, elle avait reconnu en lui un cœur loyal, une âme ardente et dévouée, un bras sur lequel une femme pouvait s’appuyer sans crainte de trahison. Lui, avait deviné en elle, à je ne sais quel symptôme mystérieux, une souffrance cachée, le besoin d’une affection profonde et exclusive. C’était une adorable jeune fille, Mlle Alice Le Carol; c’était un lieutenant de la marine marchande de très bon air, Frédé rie Calveyrac. Ils s’aim.èrent, ils se le dirent, et avec cette confiance superbe des amoureux qui ne doutent de rien, un jour le pauvre lieutenant se présenta chez l’armateur, et lui demanda la main d’Alice Le Carol.

L’armateur éclata de rire.

Il croyait d’abord à une folie passagère; il se tiompait. C’était de part et d’autre un de ces amours profonds, durables et solides, d’autant plus forts que la loyauté de l’un était digne de la vertu de l’autre, et que, n’attendant plus rien que de Dieu, ni l’un ni l’autre ne songèrent un seul instant à forcer la décision de l’armateur par un scandale ou par une honte.

Mais ils ne renoncèrent pour cela ni à se voir ni à s’aimer. Les mille difficultés, les mille précautions exigées par la situation, imposées par les circonstances ne pouvaient que rendre plus puissant cet amour, combattu par une inexorable volonté. Cela dura plusieurs mois.

Ainsi qu’on l’a vu au début de cette histoire, le refus de Le Carol avait transpiré au dehors, et cet amour n’était un mystère pour personne. Mais l’armateur ne semblait même pas se douter qu’il existât, et on eût dit qu’il avait oublié jusqu’au nom de l’obscur lieutenant qui s’était hasardé à lui demander la main de l’une des plus riches héritières de Marseille.

Un jour, quarante-huit heures avant les scènes que nous venons de raconter, un commissionnaire, une sorte de portefaix, avait apporté à Calveyrac un billet ainsi conçu:

«Ami, je suis seule.. J’ai besoin de vous vuir. Venez.»

C’était l’écriture d’Alice. Bien des fois déjà Calveyrac: s’était rendu à la bastide où la jeune fille, lassée du monde et confinée d’ailleurs par son père pendant la plus grande partie de l’année, vivait seule, sous la garde de deux vieux domestiques presque aveugles et à peu près sourds, et de ces chiens redoulables qu’elle était parvenue à dompter à force de bonté et de caresses. Bien des fois, à la dérobée, en gravissant la crète du mur du parc, il avait échangé avec Alice quelques paroles, quelques nouvelles promesses, quelques espérances. Mais c’était la première fois que la jeune fille lui écrivait et lui donnait un rendez-vous.

–Qui t’a remis ce billet? interrogea Calveyrac.

–Une jeune fille, il y a deux heures, sur la route d’Aix.

C’était bien la route de la bastide: le portrait de lajeune fille était bien celui d’Alice. Calveyrac donna un louis au portefaix et attendit l’heure.

Le hasard d’une rencontre lui avait appris la veille le départ de l’armateur pour la Camargue: donc cette nouvelle et le billet d’Alice concordaient ensemble et aucun danger n’existait.

Nous avons vu de quelles révélations ce rendez-vous devait être l’objet; nous avons raconté la scène étrange qui l’avait suivi. Nous accompagnerons Calveyrac, reprenant, solitaire, la route de Marseille et regagnant le logis qu’il habitait, non loin du port, dans un modeste hôtel.

Calveyrac rentra chez lui en proie aux pensées les plus contradictoires. Tout ce qu’il venait d’entendre le bouleversait. Il passa la nuit à réfléchir.

Certes, il ne doutait pas d’Alice; cette sombre histoire de Mme Le Carol devait être vraie dans ses moindres détails. Mais comment mettre d’accord le portrait tracé par la jeune fille avec l’attitude de l’armateur pendant cette conversation que le hasard, car ce ne pouvait être qu’un hasard, avait permis à Calveyrac d’entendre, au moment de l’arrivée imprévue de Le Carol?

Un instant, un soupçon terrible traversa son esprit. Pourquoi l’armateur, dont l’absence devait durer deux ou trois jours, avait-il abrégé son voyage? Pourquoi, à une pareille heure, s’était-il rendu à la bastide, où il ne couchait presque jamais? Connaissait-il donc la présence de Calveyrac, et avait-il conçu le projet de le surprendre, de le tuer, peut-être?

Mais non, rien dans le langage, dans les manières de l’armateur n’indiquait pareilles intentions. D’ailleurs comment eût-il deviné sa présence? Et l’eût-il devinée, dans quel but aurait-il prononcé ces paroles qui revenaient sans cesse à l’esprit du lieutenant, comme une promesse et un espoir, ces paroles qui semblaient une atténuation et comme un regret du refus brutal opposé à son amourr: «S’il t’aime, pourquoi n’essayerait-il pas de te conquérir en se faisant, à défaut d’un nom, un commencement de fortune!...»

–Laa fortunne! murmura Calveyrac. Oh! cet homme a raison, et c’est moi qui suis un lâche de perdre ainsi mon temps au lieu de me mettre à sa recherche, quand je devrais la payer de la moitié de mon sang.

L’aube le surprit toujours rêvant, le front brûlant, l’esprit torturé par mille projets, mille angoisses décevantes.

Puis de nouveau le souvenir de cette soirée lui revenait, et il se disait:

–Elle ne le croyait pas, quand il parlait. Elle l’a retenu lorsqu’il s’offrait à venir me répéter ses paroles. S’il venait pourtant, si tout cela était vrai, si je pouvais espérer, si je pouvais croire...

Il attendit.

La matinée était déjà fort avancée quand, par une réaction naturelle, étant donnée l’état de surexcitatton de son cerveau, Calveyrac résolut de sortir, de prendre l’air.

–Je suis fou, pensa-t-il. C’était une promesse, un leurre... Mais si j’y allais, si j’allais trouver cet homme?

A cette idée une lueur brilla dans ses yeux.

–Oui, poursuivit-il: encore cette démarche la dernière. Après, du moins, je connaîtrai mon sort.

Le Carol était un homme d’ordre: on était toujours certain de le trouver le premier au travail. Calveyrac s’habilla et se dirigeait vers la porte, quand on frappa, lentement, deux coups.

Il pâlit malgré lui; il lui sembla que de ces deux coups allait dépendre sa destinée.

–Qui est là? cria-t-il.

Personne ne répondit. Mais deux coups, plus lents, plus timides que les premiers retentirent.

Calveyrac s’avança et ouvrit.

Un homme entra. Ce n’était pas l’armateur, mais sa vue n’en produisit pas moins sur le lieutenant une impression violente, car, bondissant en arrière, et saisissant un revolver posé sur un meuble, Calveyrac le regarda, terrible, les lèvres frémissantes, cria:

–Harnavg!... Harnave vivant!... Ah! cette fois, prends garde! Si tu viens encore me menacer, tu tombes mal, et si tu fais un pas, tu es un homme mort.

Le nouveau venu, que le lecteur a déjà vu paraître au début de ce récit, ne ressemblait guère au misérable dont nous avons décrit le costume sordide; et bien qu’il fût toujours très pâle, les débardeurs du port n’auraient point reconnu leur meurt-de-faim de la veille, sous la veste un peu usée, mais propre, sous le chapeau cire, sous le vêtement de matelot, enfin, qui le recouvrait.

C’était toujours un besoigneux: ce n’était plus un mendiant. Ses traits amaigris indiquaient toujours l’homme qui a éprouvé des souffrances et subi des privations douloureuses; elles ne trahissaient plus le malheureux près d’expirer d’ination.

Devant le sinistre accueil de Calveyrac, Harnave ne broncha pas. Seulement il baissa la tête et demeura immobile.

Calveyrac le contempla pendant quelques secondes, puis abaissant son revolver, et comme ému de pitié:

–Que viens-tu faire ici? dit-il d’une voix brève. Qui t’amène? Que me veux-tu?

Harnave, sans relever la tête, répondit ce seul mot:

–Te parler.

–Je n’ai rien à entendre de toi. Tu m’as insulté comme chef: je t’ai fait mettre aux fers. Tu m’as menacé de mort, et tu es homme à tenir parole. Va-t’en.

–Soit, tout à l’heure, balbutia le matelot.. Seulement tu ne m’as pas regardé. j’ai fait une longue route à pied... je suis très las... attends... je partirai... tout à l’heure.

Et, trébuchant, il atteignit une chaise et s’y laissa tomber.

Calveyrac fut ému; une telle prostration le désarma.

–Ah! dit-il, tu as souffert?

–Beaucoup.

–D’où viens-tu?

–D’un hôpital où j’ai failli mourir.

–Qui t’a dit que j’habitais ici?

–Des matelots du port que j’ai interrogé à tout hasard.

–Tu me cherchais donc?

–Oui, fit Harnave en baissant la tête.

–Pourquoi?

–Pour te demander pardon.

Calveyrac fit un bond en arrière.

–Toi? s’écria-t-il.

–Oui, répéta Harnave en levant sur Calveyrac ses deux yeux clairs et fixes, et je t’en apporte la preuve.

–Laquelle?

–Une fortune pour nous deux.

VII
LE RÉCIT.

Table des matières

Dans l’état d’esprit où se trouvait Calveyrac, aucune parole ne pouvait produire sur le lieutenant une impression plus violente.

Le hasard, car pour Calveyrac ce n’était certainement que le hasard, avait fait précisément coïncider cette proposition inouïe, invraisemblable, insensée, avec le moment où il cherchait dans sa tête par quels moyens, au prix de quelles peines patientes il arriverait à conquérir une fortune.

Et cette fortune, on venait la lui offrir.

Mais qui la lui offrait? Un homme que, jusqu’à ce jour, il avait considéré comme son ennemi mortel; et un homme dont le costume misérable ne témoignait guère en faveur de la solidité de la promesse.

Quelques secondes suffirent à ces réflexions de Calveyrac. Il passa la main sur son front, comme pour chasser une vision importune, et haussaa les épaules.

–Une fortune? Allons donc! reprit-il enfin. Si tu avais une fortune, tu serais mieux vêtu, et moins blême surtout. Ne m’as-tu pas dit que tu sors de l’hôpital?

–J’en sors, en effet, dit Harnave avec calme.

–Avec ta fortune?

–T’ai-je dit que je la possédais? Non, Calveyrac, elle existe, mais elle n’est pas ici. Il faut aller la prendre.

–Et c’est à moi que tu as songé pour cela, quand il t’aurait été si facile d’agir seul?

Calveyrac redoublait d’ironie railleuse; mais Harnave demeurait toujours impassible. Il répliqua:

–Seul je ne puis rien. Il me faut non-seulement un homme résolu, mais un honnête homme, qui ne me vole pas ma part; non-seulement un homme, mais un marin ayant l’habitude du commandement, capable de mener un bâtiment au bout du monde, et de se faire obéir par l’équipage le plus indompté.

–Et tu m’as jugé l’homme qu’il te faut?

–Oui.

–Après ce qui s’est passé entre nous?

–Il y a plus de deux ans de cela. J’ai eu tort. Tu étais mon chef: je me suis révolté et j’ai tenté d’entraîner les hommes dans ma révolte. Tu m’as puni: tu as bien fait.

–Voilà du nouveau! s’écria Calveyrac.

–Dans le premier moment, c’est vrai, je t’ai haï: je voulais te tuer. Et même, écoute, je ne me fais pas meilleur que je ne suis. Peut-être aurais je gardé cette haine au fond de mon cœur, si ce qui m’est arrivé depuis ne m’avait transformé. Je te dirai tout, car tu m’écouteras, Calveyrac, et tu me croiras.

Harnave parlait d’une voix vibrante: son accent de sincérité était tel que Calveyrac fut ébranlé.

–Ainsi, tu as besoin de moi? dit-il d’un ton bref.

–Besoin de toi, oui. Je te ferai riche, mais quelque fortune que tu gagnes à me suivre, je demeurerai ton obligé.

Calveyrac réfléchit. Il tendit la main à Harnave.

–Touche-là! dit-il. Après tout, je ne t’ai pas fait injure; c’est le chef qui a puni le matelot, rien de plus.

–Merci!

Et Harnave serra fiévreusement la main de l’officier.

–Maintenant, reprit Calveyrac, allons tout de suite au fait. De quoi s’agit-il?

–Ne l’as-tu pas deviné?

–D’une expédition, sans doute. Mais laquelle?

–C’est ce que tu sauras tout à l’heure, et ce qui ne peut pas se dire en deux mots.

–Avant tout, as-tu quelques ressources présentes.

Harnave soupira tristement.

–J’ai dépensé hier soir mon dernier sou et mangé mon dernier morceau de pain, dit-il.

–Diable! fit Calveyrac en riant, voilà une faible entrée en campagne.

–Non: car je possède ceci!

Harnave tira de sa poitrine le petit portefeuille que nous connaissons, et fit voir le parchemin dont les caractères hiéroglyphiques avaient si fort étonné l’armateur, pendant la nuit précédente.

–Qu’est-ce que cela? interrogea Calveyrac?

–Le talisman des millions, répliqua Harnave d’une voix triomphante.

–Bon! fit le lieutenant, ému malgré lui; mais, en attendant, je crois que ce talisman te serait fort inutile pour obtenir une simple bouillabaisse. Veux-tu déjeuner avec moi?

–Où cela?

–Ici. Je vais prévenir à l’hôtel. Dans un quart d’heure, nous serons servis.

–Soit.

–Tu dis cela d’un air... pour un homme qui n’a rien pris depuis hier.

–C’est pour cela précisément: je relève de maladie, je te l’ai dit. Ainsi ne fais pas de frais. Je tiens à vivre, et dans l’état où je suis, il faut de la prudence.

–Sois tranquille.

Calveyrac sortit. Dès que la porte se fut refermée sur lui, Harnave serra les poings; son regard s’alluma d’une expression farouche, et presque à voix haute, comme ne pouvant maintenir plus longtemps sa pensée comprimée par une hypocrisie atroce:

–Enfin! rugit-il, enfin!

Un instant après, Calveyrac rentra. Harnave, entendant le bruit de ses pas, s’était rassis et paraissait plongé dans ses réflexions.

–Dans dix minutes, tout sera prêt, dit le lieutenant. Ah! tu m’apportes une fortune! Eh bien! tu tombes à merveille, et je te jure que s’il ne faut que de la volonté, de l’énergie et de la patience, nous sommes riches tous deux.

On servit bientôt le déjeuner. Harnave y toucha à peine. Au café, il prit un cigare que Calveyrac lui recommanda, et, après un court silence pendant lequel il sembla se recueillir:

–Te souviens-tu de Vanières? interrogea-t-il.

–Vanières, le gros Vanières, le frère de l’armateur de Bordeaux? répliqua Calveyrac.

–Lui-même. Ce n’était pas précisément un méchant homme; un peu bourru, pas trop sévère. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Malgré bien des folies, car j’avoue que je n’ai pas toujours été raisonnable, il ne m’a jamais fait mettre aux fers.

–Harnave!

–Puisque j’ai reconnu que j’étais dans mon tort, que tu étais dans ton droit! Et Harnave regarda attentivement son havane avec un froid sourire; puisque tout est oublié, je ne dirai point pardonné, car je n’avais rien à te pardonner, tu avais la loi, tu étais le chef. Va! j’ai passé l’éponge là-dessus, je te dis, et sur bien d’autres choses. Laisse-moi continuer. Le gros Vanières, comme tu viens fort bien de l’appeler, prenait le commandement d’un bateau de son frère. Je ne faisais rien à ce moment, et il me fallait bon gré, mal gré, reprendre la mer, car j’avais joué gros à Bordeaux, avec une guigne du diable.

J’avais mené joyeuse vie, des femmes charmantes! Si tu veux jamais t’amuser, je te recommande Bordeaux: ça vaut réellement mieux que Marseille. Plus le sou; Vanières cherchait un second lieutenant, il m’embarque. Le bateau me plaisait, un fort brick, bien établi, pas trop vieux, bon voilier. Le lieutenant, un brave homme. Et sûr d’êlre bien nourri, car Vanières était gourmand. Tu sais, j’ai tous les vices. Ce n’était point une trop mauvaise affaire.

Calveyrac essaya de plaisanter.

–Alors, avec Vanière., tu as été plus heureux qu’avec moi.

Sans tenir compte de l’interruption, Harnave continua:

–Le Dauphin allait dans l’Inde et portait des salaisons de bœuf, du stockfish pour nourrir les coolies et devait ramener de l’ivoire. Quand je dis dans l’Inde, c’est une façon de parler. Le Dauphin se rendait à Ceylan. As-tu été jamais dansl’île de Ceylan?

–Non, répliqua Calveyrac. Je ne suis allé que jusqu’à Madagascar.

–Beau pays, Ceylan. Beau pays. Tu verras ça.. J’ai toujours soupçonné Vanières de méditer tout d’abord un coup sur les perles. Non pas du côté des pêcheries d’Aripo, les Anglais ne plaisantent pas, et les gardes-côtes saluent avec autre chose que du gros sel les barques qu’ils voient rôder de nuit dans ces parages. Mais dans le Sud, tout à fait près de la pointe de Galles.

Nous arrivons à Colombo après une jolie traversée, pas trop de misère, à peine secoués en passant le Cap. Vanières vend bien son poisson, mais impossible de charger. Pas une dent d’éléphant à Colombo. Le Dauphin voulait prendre de l’ivoire, de la canelle et du bois de santal. Rien. Les Américains étaient venus un mois avant nous à Colombo et avaient tout râflé.

–Descendez jusqu’à Matura, nous dit-on; il y a là une tribu de veddahs qui chassent et qui doivent avoir votre affaire comme dents d’éléphants. En tout cas, à Tangalle, vous trouve-rez ce qu’il vous faut, canelle et bois de santal.

Nous partons.

A Matura, toujours rien. Nous poussons jusqu’à Tangalle.

Retiens bien ce nom, Tangalle! Couche-le sur tes tablettes, Calveyrac.

Il alluma un second cigare et poursuivit:

VIII
LE BOIS SACRÉ.

Table des matières

–Nous voilà donc à Tangalle.

Il y a là un bon mouillage, à l’entrée d’une petite rivière, de la bonne eau, des tortues en veux-tu, en voilà, de la viande fraîche. Un petit paradis que Tangalle. Les Veddahs y étaient. Il commencent à nous apporter de l’ivoirè. Voilà qui va bien. Vanières traite avec des Cinghollais pour la canelle. Un voyage charmant. Pour le bois, les difficultés commencent. Nous ne nous en procurons que par petites quantités, et très cher.

–Parbleau! dit Calveyrac. je connais le prix, trente francs la livre.

–Nous voilà donc nous éternisant à Tangalle. Vanières, en attendant son bois, faisait draguer le long de la côte, pendant les brumes du matin, bien entendu. Il ramenait des casques énormes, des argaunautes dorés, des nautiles bleues, toutes ces coquilles merveilleuses qui font la joie des collectionneurs, mais qui ne valent pas un fil de caret au point de vue des affaires.

–Comment! interrompit brusquement Calveyrac, il n’y a pas de perles à Tangalle? Où veux-tu en venir, alors?

–Nage toujours! ne t’inquiète pas. Je continue: J’étais convaincu qu’il y avait du santal dans cette partie de l’ile, mais, en outre que les Cinghallais tiennent à ce diable de bois, il y a des bosquets de cette essence qui sont des bois sacrés, et ils se feraient plutôt hacher que de laisser toucher à un de leurs sacrés arbres. Je fais part à Vanières de mes impressions et je lui demande la permission de me livrer à quelques excursions, mon fusil sur le dos, histoire de me procurer de la viande fraîche, de faire dégringoler quelques singes, et de voir, sans en avoir l’air, s’il n’y aurait point par ci par! à des billes de bois de santal à débiter.

Val la destinée rousse l’homme, elle le mène et l’incident le plus mince, le plus futile, le conduit là, au summum de son existence, là où il doit aller. Et cela malgré lui, malgré tout.

–Nous appelons ça la Providence, fit Calveyrac, et je crois que nous n’avons pas tort.

Harnave ne parut pas même remarquer l’interruption.

–Tu sais que j’adore la chasse. Ceylan est la terre bénie du fusil; mais c’est en même temps la plus dangereuse. Il y a des tigres, des panthères multicolores, des éléphants qui ne sont pas tendres quand on les dérange, dés serpents grands et petits, et surtout il y a le grand gorille, l’homme des bois, le plus dangereux de tous les animaux... après l’homme.

Me voilà donc là-dedans, bravant tout, haut botté de cuir pour ne pas être piqué par l’affreux naza, et très bien armé. Parfois, je rencontrais un veddha isolé qui me lançait un mauvais regard; mais j’avais un bon fusil double, deux excellents revolvers et un bowie knife exquis; les naturels me laissaient parfaitement tranquille. Le troisième jour, je me trouve égaré dans un bois de figuiers. Quand je dis un bois, j’exagère. C’est un immense taillis composé d’un seul arbre, de deux au plus, qui se multiplient à l’infini, s’étendent, s’enchevêtrent en formant un inextricable fouillis. J’étais obligé de ramper, de passer en me courbant à travers les branches. J’avais-une peur bleue de mettre la main sur un naza. Mon chien, qui sentait des frétillements et des bruissements étranges dans les herbes et dans les feuilles, me suivait en grondant. J’en avais des sueurs froides.

–Je sais ce que c’est. J’ai chassé bien des fois dans les bois qui longent l’Oyapock, dans l’Amérique du Sud.

–Tout à coup une odeur bien connue me saisit à la volée. Je ne m’étais pas trompé. Pas moyen de douter. Je devais être tout auprès d’un bois de santals, et pourtant toujours du figuier, encore du figuier. Guidé par le parfum saisissant, j’avance, je me faufile et je sors de mon figuier.

Je ne te cache pas qu’avant toutes choses, je poussai un fort soupir de soulagement.

Je ne m’étais pas trompé. Au milieu d’une pelouse d’herbe courte, s’élevait un fort bosquet de santals. De quoi charger cent fois le Dauphin. Je casse une branche. C’était bien du santal blanc, du meilleur.

Calveyrac fit un geste d’impatience et se leva.

–Et c’est pour me parler de bois de santal que tu me tiens là en suspens depuis une heure! s’écria-t-il avec humeur. Ma parole d’honneur, je crois que tes malheurs t’ont troublé la cervelle.

Harnave haussa lesépaules.

–Mais reste donc tranquille et rassieds-toi. Je ne suis ni fou, ni idiot, et tu peux l’en tenir à ce que je t’ai dit. Sois calme, va. Je ne m’allume pas pour du bois, et tous les bosquets de santal, malgré tout le produit qu’on pourrait tirer, me laisseraient froid comme marbre. Tiens-toi en repos, car je n’en ai pas fini. Je commence, au contraire, et ce n’est que dans un instant que cela va devenir réellement intéressant.

J’avais cependant de la méfiance. Ce santal, caché au milieu de ces figuiers, ne me disait rien qui vaille; ce devait être un bois sacré.

Effectivement, je n’ai pas fait cent pas que je me heurte à une pagode. Un mandapam, autrement dit un portique à quatre colonnes sculptées surmontées d’an dais de pierre, s’ouvrait sur une allée qui devait conduire quelque part, tout au moins me faire sortir et du bois de santal et du satané figuier, car, je te l’avoue, je ne me sentais pas le courage de reprendre le terrible chemin que j’avais déjà parcouru. D’abord, la nuit, je n’en serais certainement pas sorti. Les tigres, les cobras, les nazas, on ne m’aurait jamais revu.

Je ne pouvais avoir la prétention de passer au grand soleil devant le mandapam sans être aperçu. Tout paraissait désert, mais le mandapam, les clochetons de la pagode que j’apercevais au travers des branches, la pelouse, tout cela paraissait trop bien tenu pour qu’il n’y eût pas tout près de là une nuée de bonzes, de prêtres, toute une séquelle cuivrée qui m’aurait traité de la belle façon, pour m’être permis d’outrager Boudha, Siva, Khiva, Viehnou et toute la bande des divinités indoues.

Le jour allait baisser, car il y avait longtemps que j’é-tais en chasse. Je muselle mon chien avec mon mouchoir, un aboiement m’aurait perdu, et j’attends la nuit. Je m’étais caché dans la lisière du figuier, l’œil au guet, l’oreille ouverte, la main sur la détente. Crainte et précautions inutiles, tout demeura silencieux et désert jusqu’à l’ombre.

–Ah! çà, mais c’est donc le château de la belle au bois dormant que tu as trouvé là. Je te préviens que c’est bien usé, et Calveyrac eu un haussement d’épaules. Ce n’est pas du tout intéressant, ton histoire.

–Sacrebleu! fit Harnave en fronçant le sourcil, que tu as donc peu de patience! Allume un autre cigare; brûle un autre grog et écoute-moi.

La nuit venue, je passe sans bruit devant le mandapam, je suis l’allée et je me trouve, au bout de quelques instants, au bord de la côte. J’avais tourné toute la moitié du jour sur moi-même. Le bois, la pagode, tout cela n’est point à quatre kilomètres de Tangalle.

J’arrive à l’aiguade, l’embarcation m’attendait, les hommes, inquiets, m’avaient cru perdu... Rentré à bord, je raconte ma trouvaille à Vanières, qui est enchanté, me promet une part sur son bois,–il l’appelait déjà «son bois. –C’est drôle, les hommes! Seulement, comme il fallait prendre des précautions, car il était convaincu comme moi qu’au premier coup de cognée entendu, nous aurions toute une bande de jaunes sur les bras, et c’est toujours désagréable de taper quand on peut faire autrement, comme des précautions étaient nécessaires, Vanières me suggère l’idée de repartir le lendemain et de chercher un autre point non éloigné de la côte, par lequel nous pourrions, en traversant le figuier, arriver jusqu’au bois de santal, et là, loin de la pagode, opérer nos petites coupes en douceur. Les hommes seraient armés, et dame, si les bonzes venaient, il en arriverait ce qui en arriverait.

Je prends la carte, le point de l’aiguade me donne l’entrée du bois en tirant de la droite. Je devais arriver facilement, avec un compas, à tourner le figuier et à obtenir un résultat satisfaisant. Sur la carte, je vois, à un kilomètre, une autre petite rivière parallèle à celle de l’aiguade, montant perpendiculairement dans les terres; cela faisait justement bien mon affaire.

–Parbleu! fit Calveyrac, la rivière devait te servir à contourner ce figuier...

–Juste comme Barême. Le lendemain je me fais descendre au-dessus de l’aiguade, sans chien, cette fois, et me voilà longeant la côte jusqu’à l’embouchure. Au second cours d’eau j’arrive à des rochers surmontés de palmiers d’arces; j’escalade à grand’peine cette muraille de granit et de verdure, obligé parfois de me hisser en m’aidant des pieds et des mains. Je parviens enfin à une petite anse dans laquelle se déversait le cours d’eau désiré. Plus de roches, un sable fin, une mer calme, limpide, profonde, et au-dessus, formant un dôme de verdure, les larges palmes des lataniers et des arcqus,

–Tu deviens poète.

–Ah! pardieu non! Je t’assure que ce n’est pas moi qui reste longtemps à contempler la nature. Mais quoique je sois réfractaire à tout ce que j’appelle de simples fadaises, je ne pus m’empêcher de constater que c’est un délicieux endroit. Du reste, j’aurais voulu admirer que le temps ne m’en eût pas été donné. Je n’étais pas arrivé au bas des roches que j’entendis des cris perçants.

J’écoutai, je cherchai à distinguer.

C’étaient des cris de femme...

Je courus dans la direction d’où ils partaient.

A cent brasses de moi, une femme se baignai!. Tout en faisant des efforts désespérés pour rejoindre la côte, elle poussait les cris que j’avais entendus, et paraissait être en proie à la terreur la plus forte. Elle nageait de toutes ses forces, et malgré cela se trouvait encore assez éloignée du rivage. La mer, claire comme de l’eau de roche en cet endroit, me permit de voir la cause de sa frayeur. Une peau bleue, tu sais bien, un de ces petits squales qui mesurent sept à huit pieds, avait pénétré dans l’anse et, ma foi, sentant la chair fraîche, la chargeait, se disposant à lui enlever une cuisse ou une aile, ce qu’elle aurait pu faire avec aisance et facilité.

–Je crois bien, fi t Calveyrac; j’ai vu sur rade de Sacrificios un mousse qui a été coupé en deux par une peau bleue qui ne mesurait pas certainement deux mètres.

–Je t’avoue franchement que si c’avait été une vieille Indoue ou une négresse hors d’âge, j’aurais très probablement laissé le requin accomplir son funeste repas; mais j’eus le temps de m’apercevoir que la femme était jeune, jolie, admirablement faite; de plus, cela m’est toujours revenu depuis, elle portait aux oreilles deux diamants d’une invraisemblable grosseur. Le soleil donnait là-dessus, et ça brillait comme de véritables escarboucles. Il n’en fallait pas plus pour déterminer à vibrer ma fibre généreuse. La peau bleue avait gagné du terrain, déjà je la voyais se retourner en montrant son ventre blanc, elle n’était plus qu’à trois mètres de l’Indoue, qui avait complètement perdu la tête.

Je nage comme un phoque, tu le sais, sans cela, il y a beau temps déjà que je serais occupé à voir dans l’autre monde ce qui s’y passe. Je me débarrasse en un tour de main de mon fusil et de mes bottes, je mets à la main mon buwre knife à bœuf, un rasoir, et du haut du rocher je pique une tête les bras tendus juste sur le squale! J’avais bien mesuré mon coup, j’envoie une estafilade du diable au monstre, qui fait un bond bors de l’eau et s’enfuit laissant à sa place une large tache rouge circulaire, et je. dépose sur le sable, complètement évanouie, la jeune fille.

–Ah çà! interrompit encore Calveyrac, si c’est une histoire de femme que tu voulais me raconter, il fallait me prévenir. Je sais la fin de ton histoire: la jeune fille a éprouvé tout de suit. un sentiment des plus vifs pour son sauveur, elle t’en a donné des preuves et tu as laissé de tendres souvenirs dans cette partie extrême du continent asiatique. Dans tout cela, je ne vois pas...

–Nous y arrivons, patience. Mon inconnie était un Indoue, jaune comme une mandarine, et belle malgré cela comme une nonpareille. Elle avait au nez un cercle d’or orné d’un troisième diamant, ce qui ne la déparait nullement, non moins gros que les deux qui m’avaient tout d’abord ébloui. Mais le diamant le plus beau, le plus pur, c’était elle! Figure-toi une statue parfaite de bronze clair, sans une tare. Je m’agenouillai près d’elle, et me mis en devoir de la rappeler à la vie.

–Je te vois venir.

–Tu ne vois rien du tout. La secousse avait été forte. La syncope fut longue. Je lui tapais dans les mains, je lui parlais, sachant bien cependant qu’elle ne pouvait me comprendre, mais espérant que le bruit de la voix humaine lui ferait reprendre ses sens. Enfin elle ouvrit les yeux.

Son premier mouvement fut un geste d’effroi: elle se leva d’un bond, dans la pose de la Vénus pudique, courut à ses vêtements qui étaient là, à deux pas, sur le sable. Elle s’enveloppa en un tour de main d’un comboye en soie bleue, puis alors elle revint vers moi, les bras tendus, et, me serrant les mains, elle me dit en parfait anglais:

«Mercci! mon généreux sauveur.»

–Tu parles anglais? demanda Calveyrac.

–perfectly, sir.

Nous n’eûmes donc pas de peine à nous com-1 prendre. Elle m’expliqua qu’elle était venue là seule, pour se livrer aux douceurs du bain, comme elle le faisait chaque jour, quand elle avait aperçu de loin, grâce à la limpidité de l’eau, cette peau bleue lui donnant la chasse. Elle avait crié, d’instinct, car elle ne pouvait avoir l’espoir d’être entendue dans cet endroit désert, et le monstre allait l’atteindre, quand fort heureusement j’étais arrivé juste à point, comme le deus ex machinâ.

Tout en me remerciant, je remarquai qu’elle jetait des regards effarés autour d’elle, comme si elle eût craint d’être surprise par quelqu’un. Elle parlait anglais, je te l’ai dit, avec l’accent le plus pur et un choix d’expressions digne d’une lady de Hyde-Park. Son inquiétude, son langage, ses manières, qui ne rappelaient en rien l’indoustani, tout cela commençait à m’intriguer un peu.

–Et ses diamants, aussi, n’est-ce pas? interrogea Calveyrac.

–Et les diamants aussi, si tu veux... Eh bien! non, tu as tort: dans ce moment-là, je n’y pensais plus. On n’a pas tenu dans ses bras, sans voiles, une merveille semblable, sans sentir un feu étrange courir dans toutes vos veines. L’apparition de cette Elle m’avait brûlé. Je voulais la voir encore, entendre le son de sa voix, la faire parler, savoir d’où elle venait, où elle allait; mille questions se pressaient sur mes lèvres, et je ne savais par laquelle commencer.

–Et Vannières? Et le bois de santal? Oubliés alors?

–Ce fut ce qui me servit d’entrée en matière. Je la priai de m’aider à accomplir ma tâche en retour du service que je venais de lui rendre, et lui expliquai ce que je désirais ainsi que les renseignements que j’attendais d’elle. Je croyais mes questions toutes simples, mais son embarras redoubla. Je la presse, et j’apprends que le bois de santal est effectivement un bois sacré, que la pagode entrevue par moi la veille est un couvent de femmes, sorte de vestales consacrées au culte de Boudha, que cette pagode est un des endroits les plus saints, et que les profanateurs qui oseraient porter une main sacrilège sur le bois susdit appelleraient certainement sur leur tête les plus grands malheurs.

Tu me connais: ces prophéties comminatoires me laissèrent froid. Tu sais que je ne crois ni a Dieu ni à diable, et tu peux penser si les colères de Boudha m’inquiétaient peu.

–Tu as tort! fit gravement Calveyrac.

–Je suis ainsi, répliqua Harnave avec impatience. Donc, je persiste dans mon entreprise. L’Indienne me conjure d’y renoncer. En même temps elle me désignait le bois qui était à deux pas de là, en remontant le cours d’eau. Je lui promets que son bois ne court aucun risque, que nous nous rabattrons sur les perles.

«Le trésor de la pagode en possède de merveilleuses, me dit-elle, et si vous ne touchez point au bois, je suis certaine que je serai libre non-seulement de vous en offrir, mais encore de vous indiquer où vous pourrez draguer les plus belles huîtres. Fiez-vous à moi.»

Elle achevait à peine, qu’un formidable coup de gong tonna dans le lointain, et la fit tressauter.

–Il faut que je vous quitte!

Une frayeur étrange l’agitait et sa voix était tremblante.

–Partez! Eloignez-vous! reprit-elle. Si on vous trouvait ici avec moi, vous seriez perdu; nulle puissance humaine ne pourrait vous sauver.

–Ne vous reverrai-je plus? m’écriai-je suppliant.

Elle parut réfléchir. Un second coup de gong plus strident que le premier se fit entendre.

–Demain, dit-elle vivement, à cette même place, où vous m’avez sauvé la vie, je serai à la tombée du jour. Au bas des roches, il n’y aura à craindre ni bête fauve ni serpent.

Et, s’élançant en courant, elle gravit les degrés de granit avec une légèreté de jeune biche, écarta quelques lianes, se retourna, m’envoya un salut de la main, un signe d’adieu que je pus prendre à la rigueur pour un baiser et disparut au milieu des palmes.

Je m’empressai de faire comme elle, car je n’avais point l’envie de risquer une poursuite agrémentée par une douzaine de peaux de citrons armées de courbachs et peut-être de pis.

–Eh bien! continua Harnavee en n s’interrompant et en interrogeant son ami, commence-t-elle à t’intéresser, mon histoire?

–Ma foi, non, répliqua Calveyrac; c’est évidemment l’histoire de tes amours, et, je l’avoue, cela n’est point, en ce moment du moins, d’une importance extrême.

–Ah! tu n’as vu dans tout cela que mes amours? Tu n’as pas entendu un mot qui aurait dû tout te dire, qui aurait dû te donner l’éveil? Tu n’as pas entendu qu’en parlant de perles, cette fille m’a dit qu’il y en avait de très belles dans le trésor de la pagode?

Calvevrac acquiesça du geste.

–Parfaitement, répondit-il; mais où cela nous conduit-il? Parbleu! je sais fort bien qu’il y a des nuées de pagodes dans l’Inde, dans l’Iindo-Chine, en Cochinchine, au Japon, au Diable-Vauvert; que toutes ou presque toutes possèdent un trésor; mais ces trésors ne sont ni à toi ni à moi, et nous ne sommes pas des voleurs. C’est probablement des perles dont tu veux que nous nous occupions...

Harnave eut un indicible mouvement de dédain.

–Alors, je reprends mon histoire, puisqu’il faut te mettre les points sur les i, dit-il. Maintenant, ne m’interromps plus. Seulement, si tu emploies tout d’abord des gros mots, il est évident que nous ne pourrons point nous entendre.

Mon premier soin en retournant fut de chambrer Vanières et de lui expliquer que, grâce à une combinaison dont je lui donnerais le secret, il pouvait mieux faire que d’opérer des coupes de santal et d’en charger son navire.

–Si vous voulez me laisser liberté de manœuvre, lui dis-je, je vous donnerai le point juste d’un banc d’huîtres, et, en draguant de nuit à une profondeur faible, car ce banc doit être ignoré de tous, vous aurez de belles huîtres renfermant des perles fines. Vous avez tout ce qu’il faut à bord pour confectionner, sans aller à terre, une drague lourde; dans deux jours nous commencerons.

Vanières n’en demandait pas davantage, il savait que je n’étais pas garçon à l’embrouiller dans les feux de file.

–Mon petit, répliqua-t-il, j’ai confiance en toi. Vas-y de l’avant. Je lâche mon bois, et ce que tu m’as dit est vrai, tu peux compter sur moi, tu auras une bonne part sur les perles de mon banc.

Comme pour le bois, c’était déjà son banc.

J’avais donc réussi à l’écarter de la pagode. Je voulais bien lui donner des perles. Je n’entendais pas lui offrir autre chose. Tu vas juger combien j’avais raison.

Le lendemain, comme tu peux penser, j’étais au rendez-vous à l’heure fixe. Je n’attendis pas longtemps. Sitôt le crépuscule, sitôt l’ombre, l’Indoue était auprès de moi. Je n’aurais certainement pas pu deviner d’où elle sorrtait, qu’elle avait déjà posé la main sur mon épaule et qu’elle me disait ces mots en les murmurant avec un charme exquis:

–Me voi! à, mon cher sauveur.

Après lui avoir exprimé ma joie de la revoir, je lui expliquai ce que j’attendais d’elle. Je mis le fort au compte de la cupidité de Vanières. Je n’étais pis le maîlre, j’étais un pauvre être désintéressé qui se serait nourri de lait de colombes. Mais Vanières, mon maître, exigeait ce bois ou une compensation. Elle eut un rire superbe quand je parlai d’exigence.

–Mais, malheureux, me dit-elle, si vous aviez l’audace de toucher au bois, ni votre commandant, ni vous, ni un homme de votre équipage, ni votre navire lui-même ne seraient à l’abri de la plus atroce des vengeances. Ne touchez pas au bois, n’y mettez pas le pied. Vous ne savez pas ce que c’est que Miarinh!

Et en prononçant ce nom de «Miarinh» elle eut un véritable frémissement.

–Tenez, poursuivit-elle en me glissant dans les doigts un petit sac de peau parfumée. Voilà quelques perles d’eau pure, remettez-les à votre commandant comme gage de traité. Demain, je vous donnerai exactement la hauteur d’un banc de perles où vous pourrez facilement pêcher. Il n’est point éloigné de Tangalle, il ne vous donnera point de peines comme recherches, et comme pêche, il ne vous demandera pas beaucoup d’efforts.

Et elle disparut comme la veille et comme elle-était venue. J’avoue que j’étais fort désappointé; j’aurais voulu la garder plus longtemps. Vaniéres fut enchanté, il n’en demandait pas plus.

Les perles étaient là, une preuve vivante, ou peut le dire, du succès de mon expédition. J’étais désormais tranquille et je ne songeais plus qu’à mes propres intérêts.

–Tes intérêts? interrompit Calveyrac. Tu n’étais donc pas amoureux?

Sans répondre, Harnave reprit, impassible:

–Le lendemain, l’Indoue fut aussi exacte que la veille. Elle me donna les indications promises et m’annonça que cette entrevue était la dernière.

–Ami! me dit-elle, les dangers que je cours sont terribles. Pour vous, j’ai enfreint une règle sévère, trahi des serments sacrés, rompu des vœux éternels. Adieu! et gardez à Yella un souvenir!

Elle était émue, des larmes, des perles encore, par leur pureté, coulaient sur ses joues. Je me jetai à genoux devant elle.

–Partir! m’écriai-je, partir, pour toujours, sans espoir de nous revoir jam ais!

–Il le faut.

–Eh bien! qu’il soit donc fait selon votre volonté, mais auparavant, sachez que je vous adore, et que ne pouvant vivre sans vous, il ne me reste plus qu’à mourir.

Elle tendit vers moi ses bras suppliants.

–Mais, malheureux! m’aimer, c’est aussi la mort.

–Eh bien! mourons ensemble!

Et l’enlacant de mes bras, je fais un effort pour nous précipiter du haut des rochers dans la mer. 1,

–Tu as fait cela? s’écria Calveyrac en relevant la tête.

Harnave éclata de rire.

IX
THÉORIES SUBTILBS SUR L’HONNEUR ET L’ARGENT.

Table des matières

–Rassure-toi! mon vieux féal. Oui, je l’ai fait; mais c’était une frime, rien de plus. Règle générale, sans exception, quand vous offrez à une femme de se tuer avec elle, elle est la première à se raccrocher à la vie. Ma jeune Indoue me glissa dans les doigts comme une couleuvre. Du reste, je dois l’avouer, pour rendre hommage à la vérité, mon effort avait été restreint. Alors je me précipite de nouveau à ses genoux que j’arrose de mes larmes.

–Tu as pleuré, toi?

–Jamais! C’est une image. Et il paraît que j’étais irrésistible à ce moment, car un instant plus tard la jeune Indoue, pantelante, affolée entre mes bras, murmurait: «Que la mort vienne me frapper là et je mourrai heureuse.»

–C’est affaire à toi, fit Calveyrac d’une voix un peu méprisante. La victoire t’a couru après.

Harnave feignit de se méprendre à l’interrogation.

–Ne plaisante pas, dit-il, tu me ferais de la peine. C’est la créature la plus adorable que j’ai jamais rencontrée de ma vie. Seulement, car dans toutes choses en ce monde il y a un seulement, quelque agréables, quelque parfaites qu’elles puissent être, seulement je n’ai jamais été assez aveuglé par la passion pour ne point m’apercevoir de tous les avantages qui peuvent résulter pour moi d’une passion quelconque.

Calveyrac eut un haussement prolongé d’épaules:

–J’ai beau me creuser la tête, fit-il, j’avoue ne pas deviner le moins du monde où tu veux en venir. En attendant, comme je vois que tu es verbeux, comme en outre je ne te cacherai pas que tu as fini par m’intriguer, je vais rallumer un troisième cigare, lâcher mon grog et demander au maître d’hôtel une bouteille de porto paille, c’est le seul vin qui soit, en même temps que ton récit, digne d’attirer mon attention.

–On n’est pas plus gracieux.

Et Harnave, une fois les verres remplis de porte ambré, une fois le domestique sorti, reprit le fil de son discours.

–Ce qu’était Yelah, elle me l’apprit elle-même.

Elle était née à Ganjam, dans la province d’Orixa, tout près de ces fameuses pagodes de Jaguernaut, qui ont vu et fait couler tant de sang indoue et anglais. Yelha, son père, était un prince sigh, une espèce de rajah. Il avait été tué dans une prise d’armes. Sa mère avait été tuée également ou avait disparu dans la bagarre toujours est-il que les cipayes amenèrent renfant, âgée de six ou sept ans, à la femme d’un colonel anglais, laquelle, ainsi que son mari dépourvu d’héritiers, firent élever la petite fille en lui prodiguant les soins les plus tendres et en l’aimant de tout leur cœur.

Yelah était en train de devenir une miss anglaise parfaitement élevée, tout simplement jaune au lieu d’être blanche, quand des fakirs la découvrirent. Elle avait été vouée enfant au culte de Boudha. De sang royal, elle était destinée à être prêtresse suprême d’un temple de cette divinité despotique. Les fakirs l’avaient longtemps cherchée, mais ils savaient qu’elle n’était point morte; une belle nuit, ils l’enlevé rent et la transportèrent à Tangalle; après lui avoir démontré que si elle s’obstinait à désobéir aux ordres de Boudha, elle périrait dans les derniers supplices, et que, dans n’importe quel lieu du monde, les prêtres, les fakirs, les bonzes, les membres en un mot, de cette immense franc-maçonnerie, sauraient bien la retrouver.

Malgré l’affection qu’elle éprouvait pour le colonel et lady Clayborn, la terreur qu’on sut lui inspirer, l’empêcha de s’échapper de Tangalle.

Puis je crois que, quoique prisonnière, elle est traitée avec les plus grands égards. Elle est la supérieure, l’abbesse, la maîtresse souveraine de ce couvent de nonnes cuivrées. On lui rend les plus grands honneurs, on la fête, on l’encense; elle est dans sa pagode, au milieu de son bouquet de santal, une espèce de divinité, et quelle est. la femme qui n’est point flattée d’être l’objet d’un culte? Elle a pris son rôle au sérieux. Elle est restée sept ans au milieu de cette famille anglaise. Et elle était à, Tangalle depuis deux années quand j’ai eu le bonheur de la sauver.

Va, continua Harnave avec son plus mauvais sourire, on a bien raison de dire qu’une bonne –action porte toujours sa récompense.

J’avais mon idée.

J’étais libre comme l’air, car Vanières faisait travailler ses hommes. Toutes les nuits, deux embarcations tiraient des bordées sur le banc. La pêche était moins fructueuse qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Tu sais, ou tu ne sais pas que l’huître perlière a une saison. C’est vers le mois de mars qu’on la pêche. Cela dure trois mois; après, l’huître meurt ou est dévorée par les poulpes, par les crabes; en tous cas, les perles sont d’une eau moins belle. Malgré cela, il faisait encore de jolies trouvailles, ce qui suffit à le consoler haut la main de son bois, d’autant plus qu’il ne s’était point envolé, son bois; il demeurait toujours là, à portée.

–Mais puisque tu avais promis de le respecter?

–Bon Calveyrac! reprit Harnave d’un ton de pitié, promettre et tenir sont deux, et les serments que l’on fait à des ennemis, à des étrangers, à des gens chez lesquels on se trouve comme en pays conquis n’ont aucune valeur. D’abord, ils sont d’une autre religion que la nôtre; ce sont des infidèles; ils n’ont point la même foi.

Et Harvave ricana encore en pinçant les lèvres.

–Oui, dit Calveyrac, tu as une façon toute spéciale de comprendre l’honneur. Je ne te connaissais point sous ce jour-là. Tu as la conscience facile.

–Une conscience! une conscience! Veux-tu me dire comment c’est fait, une conscience? Comment! dans un pays où, quand tu chasses, tu as le coup gauche toujours chargé à balle, aussi bien pour la bête fauve que pour l’homme, tu viens me parler de conscience, d’honneur, de droit commun? Mais nous ne sommes point des êtres du droit commun, nous, les aventuriers, les pionniers de terre et de mer. Garde-toi, je me garde. Faire sa pelote, avoir de l’or, voilà le but!

Et l’œil d’Harnave s’alluma d’un éclair sinistre.

–Se le procurer par la loi suprême, le droit des droits, le droit du plus fort, celui qui prime tous les autres, toutes les lois! Voilà le moyen.

Et sa main s’allongeait en se crispant, et ses doigts s’éraillaient sur le bois de la table; on eût dit qu’il voulait attirer et saisir les lingots qu’il croyait avoir devant lui, en fermant à demi les yeux.

Calveyrac avait laissé tomber son cigare. Il considérait Harnave avec un étonnement douloureux, mélangé d’effroi et de dégoût.

Harnave, en revenant à lui, ne fut pas sans remarquer l’impression qu’il produisait sur son compagnon.

–Va, mon garçon, va, lui dit-il en lui frappant sur l’épaule, tu y viendras aussi, je m’en porte garant. Tôt ou tard, tu te trouveras aux prises avec la nécessité; tu te heurteras contre un mur d’airain, tu te retourneras les ongles contre ce mot affreux: l’impossible, et tu verras si, à ton tour, tu ne franchis pas à pieds joints, d’un élan, cette corde si mince, qui sépare ton code du mien.

Calveyrac fit un mouvement brusque.

–Achève vite! dit-il.

–Yelha n’eut bientôt plus rien à me refuser. A mesure que mon amour s éteignait, le sien prenait des proportions infinies. Je lui témoignais parfois une certaine froideur, je lui reprochais de ne point m’aimer, de manquer de confiance. Tout cela parce que j’avais un but, un but que je poursuivais depuis le jour où je l’avais vue pour la première fois. J’arrivai en peu de temps à l’avoir parfaitement en main, à la pétrir dans mes doigts comme une cire molle, à la faire rire ou pleurer à ma guise, et cela sur un mot, sur un geste, sur un regard, sur un sourire. Ah! j’ai bien su devenir son maître! Je finis par avouer que je ne pouvais continuer à la voir sur le bord de la côte.

–Tu n’habites pas dans les bois, lui dis-je;, tu as un temple, un palais? C’est là que je veux te voir, c’est là que je veux te tenir dans mes bras, au milieu de ton empire, de ta puissance; car je n’aime pas seulement Yélah l’indoue; celle que j’aime, celle que j’adore, c’est Yélah la fille du roi Sigh, Yélah la vierge de Boudha.

–Tu le veux, me dit-elle enfin un soir après une longue lutte, un soir que j’avais repoussé durement ses baisers et ses caresses. Eh bien! viens; mais si tu es vu, tu es mort; si je suis-surprise, je serai brûlée vive, et, en tout cas, après ma mort, pour avoir rompu mes vœux et trahi mes serments, je serai éternellement traînée par les cheveux par l’impitoyable déesse Kalhi.

Si la déesse Kalhi m’inquiétait peu, en revanche je ne me dissimulais point que l’expédition présentait des dangers sérieux; mais qui ne risque rien n’a rien.

–Je le veux! répliquai-je.

A bout de forces, Yélah finit par céder. Demain, dit-elle, je prendrai mes précautions, je ferai fumer de l’opium aux femmes qui veillent. Demain tu entreras dans le temple sacré.

–Ah! cela commence à t’intéresser? fit Harnave en fixant sur le lieutenant son regard clair.

Calveyrac baissa la tête. Harnave poursuivit:

––Tous se passa comme Yélha l’avait prévu. L’heure venue, je suivis la prêtresse de Boudha. Ce que J’avais pris pour la lisière du bois était l’entrée d’un souterrain. Elle écarta quelques palmes, et, me tenant toujours par le bras, me conduisit tout le long d’un étroit couloir qui, passant sous les roches, dans le bois, aboutissait à la pagode. Il faisait noir comme chez le diable et chaud comme dans un four. Nous avions l’air de deux ombres silencieuses, glissant plutôt que marchant, sur un sable fin qui amortissait le bruit de nos pas. Tout d’un coup, je fus inondé d’un jet de lumière. Je portai la main d’instinct à mon revolver, car le spectacle que j’avais sous les yeux était rien moins que rassurant.

Le couloir en s’élargissant donnait accès dans une salle éclairée par quatre hautes lampes. Sur quatre socles, agitant au moyen d’une corde d’immenses penkas suspendus à sa voûte, quatre magots horribles, en chair et en os, nous regardaient de leurs yeux blancs.

–N’aie pas peur, me dit Yélah en souriant, ils ne peuvent ni te voir, ni t’entendre, ils sont aveugles, sourds et muets, ils sont là pour maintenir en mouvement les éventails, sans cela on étoufferait dans cette partie de la pagode; nous sommes au-dessous d’une source d’eau bouillante. Viens, tu n’as rien à craindre d’eux, du moment que tu ne les touches pas Si tu les heurtais, ils t’étrangleraient. Tu vois, ils sont reliés par une chaîne. Passe par-dessus, avec précaution. Ils ne bougeront pas.

Ces magots étaient atroces, ils donnaient le frisson. Mus tous les quatre par le même mouvement qu’ils imprimaient aux penkas, leur tête suivait la même oscillation avec une épou vantable régularité. C’était horrible. Après avoir passé par-dessus la chaîne, ma conductrice souleva une draperie, me fit franchir dans l’ombre une vingtaine de degrés, écarta un épais rideau. Je fus de nouveau ébloui. Nous étions dans une des cryptes de la pagode.

Je ne te ferai point de description, je ne te raconterai point ce que j’ai vu: sache seulement qu’il y a là de quoi satisfaire les ambitions les plus folles, les rêves les plus insensés. Il n’y a pas de trésor princier qui puisse rivaliser avec cet amoncellement de richesses. Quand on a vu cela, Calveyrac, on devient fou, insensé, enragé, on veut avoir, on veut posséder, on veut acqué rir quand même les richesses folles que l’on a eues devant les yeux. Ces richesses je te les offre. En veux-tu ta part? Part à deux, à toi et à moi. Il y en a pour dix, il y en a pour cent. Nous serons les maîtres, les rois du monde. Depuis un an, je suis fou, je suis ivre, j’ai la folie de l’or, l’ivresse du diamant. Tout cela est à nous, si tu veux, tu n’as qu’un mot à dire. J’ai le plan de la baie, le plan de l’entrée du corridor, de la pagode. Je suis le Sésame qui doit ouvrirr les portes du trésorr!

Tu n’as plus qu’à vouloir: veux-tu... ?

X
LE GÉNIE DU MAL.

Table des matières

Harnave s’arrêta, tenant ses yeux de fauve braqués sur son compagnon.

A mesure que le récit de l’aventurier avait abordé les détails précis, à mesure que cette vision fantastique de diamants sans rivaux, de trésors sans prix avait pris une réalité, un corps; à mesure enfin que le but de l’expédition s’était nettement dessiné devant les yeux de Calveyrac, une émotion poignante, douloureuse, avait succédé au caractère d’indifférence un peu hautaine affecté par lui jusque-là.

Les derniers mots d’Harnave l’avaient frappé en plein cœur.

Et ce n’est pas à la légère que nous nous servons de cette expression, marquant l’idée d’une blessure plutôt que l’idée d’une joie inattendue et brusque.

Au moment où Harnave lui avait dit: «Veux-tu?» cette parole avait bien produit sur Calveyrac l’effet d’un coup violent. Son cœur s’était serré. Le lieutenant soutint pendant quelques secondes, sans répondre un seul mot, le regard d’Harnave, puis il se leva, et, lentement, comme pour se donner le temps de réfléchir, il alla ouvrir la fenêtre.

Le soleil entra, illuminant de ses rayons dorés celle chambre où l’on venait de remuer des millions. Calveyrac passa vivement sa main sur son front, comme pour chasser un éblouissement subit.

Il était évident qu’un combat terrible se livrait en lui.

Harvave le devina.

A son tour, il se leva, et d’une voix tranchante:

–Pas de sensiblerie, conclut-il: ni toi ni moi ne sommes des femmes. A qui ces richesses profitent-elles? A personne. A qui appartiennent-elles? A personne. Elles sont là à la disposition du premier venu. Sois calme! Si ce n’est nous, ce sera d’autres. Tu m’as sauvé la vie, car sans toi je serais positivement crevé de faim, emportant mon secret dans la tombe. A qui, en effet, me serais-je adressé, si je ne t’avais retrouvé? A qui aurais-je osé le confier? Je ne connais personne à Marseille, je te l’ai dit, et si j’avais frappé au hasard, soit à une porte, soit à une autre, les uns m’auraient ri au nez, me traitant de fou, les autres m’auraient exploité. Eh bien! en revanche, je t’offre une fortune, non pas quelques misérables centaines de mille francs: des millions, je ne sais combien, un chiffre fou. Prends un1, mets autant de zéros que tu voudras à sa suite, voilà le chiffre de ta fortune. Avec ça, on a tout: on a la femme qu’on aime, les amis qu’on veut; on peut faire tout le bien et tout le mal; on peut se faire adorer, se faire craindre, on a tout à soi.

Calveyrac éprouva comme un frémissement. Mais sa conscience demeurait la plus forte. Il étendit la main, d’un geste brusque.

–Eh bien! non, s’écria-t-il résolument, ça ne va pas. C’est contre l’honneur.

–L’honneur? répéta Harnave, jouant la stupéfaction.

–Cet or, cesdiamants, cette fortune ne sont pas à qui veutt les prendre, quoi que tu en dises: il sont à quelqu’un.

–Pardieu! les nègres aussi sont à quelqu’un, et cela ne t’a pas empêché d’en enlever sur la côte d’Afrique. Car tu as vendu de l’ébène, tout comme les autres, mon beau moraliste!

Calveyrac rougit.

–Les nègres que nous portions en Amérique pour planter des cannes, on leur aurait coupé le cou sur la côte d’Afrique si nous les y avions laissés.

–Mais s’en aller là, en bandits, piller, voler, tuer certainement, parce qu’il doit y avoir des gardiens et qu’on ne nous laissera pas entrer là-dedans comme dans un moulin et en sortir les mains dans les poches avec des sacs de diamants sur le dos. Non. Et de quel droit, d’abord?

–De quel droit? Mais du droit de conquête. Ah çà, de quel droit les Anglais possèdent-ils l’Inde? De quel droit possédons-nous l’Algérie? Nous en avons pris, des pagodes! et les Anglais aussi, je crois. Alors, parce qu’ils étaient suivis de cinquante mille hommes, et de batteries d’artillerie, c’étaient des conquérants. Et parce qu’on fait le même coup, en petit, on est un simple escarpe, un filou! Allons! tu ne réfléchis pas, mon camarade. Et une dizaine de bons gars bien déterminés ont tout autant de droits de conquête que cinquante mille commandés par par un lord ou un maréchal. Dis que l’affaire ne te va pas, que tu lui vois des côtés désavantageux, qu’il y a trop de risques à courir, que tu ne veux pas risquer ainsi ta peau.

–Dis tout de suite que j’ai peur, n’est-ce pas? et Calveyrac eut un hautain sourire. Est-ce que tu ne sais pas qu’il vaut mieux la guerre, la bataille, le coup de feu, plutôt que le cyclone, le naufrage, la fièvre jaune, les peaux noires, sans compter que parfois on trouve les uns et les autres réunis? Ne parle pas de peur, Harnave, ni toi ni moi nous n’avons à calculer avec ce sentiment-là. Je ne te dis pas qu’il n’y a pas des moments où on éprouve un diable de serrement de cœur, mais ça n’empêche pas d’aller de l’avant et de faire son devoir quand même.

–Enfin, ça ne te va pas?

–Non, ça ne me va pas. Ah! tu n’as rien à craindre. Je ne trahirai pas ton secret. Mais dis-moi: pourquoi n’as-tu pas fait le coup avec Vanières? Il avait des hommes avec lui. Pourquoi revenir en France?

–D’abord, Yanières ne me plaisait pas. Il était trop absorbant. Je ne lui aurais pas touché deux mots de l’affaire, qu’il aurait dit: Sa pas gode, comme il disait «son bois», «son banc.» Il avait le génie de la propriété, cet homme-là. Certainement, avec Vanières, c’eût été comme sur des roulettes; tout rendu, tout porté. Mais je vois d’ici Vanières prenant tout pour lui et me jetant un os à ronger, cent ou deux cent mille francs. Pas si bête! Je ne veux pas trimer pour les autres.

–Enfin, comment cela a-t-il fini? reprit Calveyrac.

–Ah! tu tiens à le savoir? Après m’avoir fait voir la pagode, après m’avoir fait admirer son palais, son empire, Yélah me conduisit par le même chemin, en me donnant rendez-vous pour la nuit suivante. Il faut te dire que j’avais été charmant, gracieux, aimant, aimable, pour reconnaître ses preuves de confiance. Yélah pouvait se croire la femme la plus adorée de la terre. Et jouer ce rôle-là avec elle est facile, c’est la plus belle créature que j’aie vue de ma vie. Ce fut elle-même qui alla au-devant de nouveaux rendez-vous. Je ne perdais pas mon temps, je relevais le plan de la pagode, l’éloignant sous une foule de futiles prétextes, pour prendre mes points de repère. Le voici, le plan, il ne m’a pas quitté.

Avec ce petit morceau de parchemin, un enfant irait là les yeux fermés. Le cinquième jour, en rentrant à bord, je trouve tout sens dessus dessous. Des hommes du bateau,! en allant à terre, s’étaient enivrés de rachy; une fois ivres, ils avaient eu sans doute la langue trop longue. Toujours est-il qu’on avait tiré, la nuit, sur un bateau de pêche, et blessé deux hommes. Vanières jurait et sacrait après moi, qui ne revenais point. Je crois qu’il avait plus de perles qu’il n’en voulait avouer, et qu’il comptait bien revenir plus tard. Enfin on appareillait. Il se doutait bien qu’il allait avoir des Anglais sur le dos. Il avait coulé ses deux dragues, jeté par dessus le bord les coquilles d’huîtres. Bref, nous partîmes.

Tu sais le reste. Le coup de vent, la voie d’eau. Vanières au fond de la mer avec ses perles et les miennes, et moi trouvé par le Hollandais sur une cage à poules. Voilà tout. J’ai été sauvé, puis reperdu, puis resauvé! Je ne veux pas laisser refroidir çà, comme tu peux penser.

–Du moment que tu veux tenter ce coup-là, je le comprends. Ah! tu n’as pas besoin de mo pour faire l’affaire, tu n’auras que l’embarras du choix, pour un qui refuse, tu en trouveras dix.

–Ce ne sera pas la même chose. Je tenais à toi.

–A moi! Et pourquoi cela?

–Pour des raisons spéciales.

Et se reprenant aussitôt:

–Je tenais à toi, je te l’ai déjà dit. Parce que je sais bien que tu aurais joué cartes sur table. Que tu n’aurais jamais essayé de me tromper. Parce que tu es un homme solide. Pour un tas de choses, enfin. Mais puisque tu refuses, n’en parlons plus.

Harnave. fit mine de reprendre son chapeau, placé sur un meuble, et il ajouta:

–C’est égal, on voit bien que tu n’es ni ambitieux, ni amoureux, toi. Tu dédaignes la fortune. C’est rare!

Calveyrac bondit, plutôt qu’il ne courut à Harnave, et lui saisissant le bras.

–Tu m’as menti! Tu sais!... commenca-t-il.

–Quoi donc? fit Harnave avec un naïveté admirablement jouée.

–Pardon... je suis fou. écoute... Il y a une chose à laquelle tu n’as pas songé. C’est aux premiers frais de l’expédition. Où les prendre?

–Ah! dit Harnave d’une voix lente, tu te ravises donc?

–Peut-être. Cela dépend. Mais tu ne m’as pas répondu.

–Qu’ai-je à te répondre. Je suis inconnu, moi; toi, tu dois connaître du monde à Marseille, des banquiers, des armateurs...

A ce mot d’armateurs, Calveyrac eut un frisson.

–Alors, dit-il d’un ton saccadé, si je réfléchissais... si... j’acceptais... tu m’autoriserais.

–A confier une partie du secret. de notre secret? C’est trop juste. Mais puisque tu refuses... Puisque tu n’es ni ambitieux ni amoureux...

Calveyrac regarda de nouveau Harnave; celui-ci soutint ce regard avec une placidité imperturbable.

Il y eut un court silence.

–Adieu! dit le lieutenant.

–Adieu?

–Non! reviens ce soir.

XI
LA FORTUNE DE LE CAROL

Table des matières

Dans l’après-midi de ce même jour, M. Le Carol, seul dans son cabinet de travail et enfoncé dans un fauteuil de cuir dont l’usure et les accrocs nombreux trahissaient la vétusté, examinait avec une attention profonde une sorte de grand livre de commerce ouvert devant lui.

A côté de ce livre, plusieurs registres étaient placés à la portée de l’armateur, qui, de temps en temps, en prenait un, le feuilletait, puis traçait quelques chiffres sur une feuille de papier déjà à moitié noire de précédents calculs. Il était évident que Le Carol se livrait à un travail de vérification et de contrôle, du plus haut intérêt pour lui.

L’établissement d’un dernier compte sembla satisfaire vivement l’armateur, car Le Carol referma tout à coup le registre et se dirigea, la physionomie éclairée par un étrange sourire, vers une lourde caisse de fer, à quadruple serrure, dissimulée au fond du cabinet, et encastrée dans l’épaisseur d’un mur en pierres de taille.

Mais à mi-chemin, il se ravisa, fit volte-face et allant droit à l’unique porte qui donnait accès dans la pièce, en poussa le verrou.

Alors seulement il revint au coffre-fort et l’ouvrit lentement.

Sur une tablette, il prit un petit agenda, consulta la première page, puis il murmura entre ses dents:

–Un million quatre cent quatre-vingt mille, espèces. Bon commencement. Il n’y a vraiment que de l’or et les billets de banque qui soient au porteur.

Il tourna quelques pages et lut rapidement.

–Crédit Dubroc et fils, quatre cent mille... Traite Jackson, six cents... fin juillet, fin septembre. Hé! hé! ce sera dur!

Et en prononçant ces derniers mots, l’armateur rit d’un petit rire froid et saccadé, comme s’il se donnait à lui-même une comédie.

–Donc, poursuivit-il entre ses dents, un million quatre cent quatre-vingt mille insaisissables... six cent mille francs à saisir... si je veux. sans compter ce que j’attends.

Le Carol consulta sa montre.

–Quatre heures... Diable!... les notaires sont ponctuels. Pas de maladresses!

Il referma la caisse et alla retirer le verrou de la porte.

Cinq minutes après, on frappa.

–Entrez, dit Le Carol.

La porte s’ouvrit, donnant passage à un homme d’une soixantaine d’années, correctement vêtu de noir, cravaté de blanc, et tenant sous son bras une serviette de maroquin assez rebondie.

–Monsieur Le Carol, dit-il d’un ton poli, mais froid, je suis votre serviteur. Vous ai-je fait attendre?

–Nullement, maître Escoublau, répliqua l’armateur en touchant la main au nouveau venu’ qui la toucha à peine. Vous m’apportez?...

–Ce que vous m’avez demandé.

–C’est affaire à vous de réaliser si vite une somme aussi forte.

Le notaire, car maître Escoubleau n’était autre que le notaire de l’armateur, attira un siège à lui, s’y assit sans attendre l’invitation de Le Carol, et posant sa serviette sur un bureau à peu près libre.

–Oh! dit-il, réaliser n’est rien, mais si vous m’en croyez, monsieur Le Carol, il faudra interrompre pendant quelque temps.

–Vraiment? fit l’armateur d’un ton légèrement ironique.

–Oui: le secret a beau être religieusement gardé (vous me connaissez assez, j’espère, pour n’en pas douter), néanmoins il m’est revenu une quelques personnes s’étonnaient d’une liquidation aussi continue. On me sait votre notaire depuis vingt ans, et...

–Et on croit ma situation ébranlée, n’est-ce pas?

Le notaire fit un geste de dénégation.

–Non certes; mais, encore une fois, on s’étonne de voir jeter sur le marché un aussi grand nombre de valeurs en même temps, et cela précisément à cause de l’état prospère de votre maison.

–Imbéciles! murmura Le Carol.

–Au surplus, reprit l’officier ministériel, j’ai eu l’honneur de vous soumettre à cet égard toutes observations que je croyais justes, et je n’ai pas à m’immiscer dans vos desseins intimes.

L’armateur fixa sur le notaire ses yeux perçants; ses épais sourcils se contractèrent.

–Quels desseins? interrogea-t-il.

–Je ne dois ni ne veux les connaître, reprit maître Escoublau, toujours froid et correct; mais il est probable qu’en réalisant en espèces depuis quelque temps la majeure partie de votre fortune, vous avez un but.

Il y eut un instant de silence. Le Carol le rom pit enfin.

–Maître Escoublau, dit-il, que me répondriez-vous si je vous avouais que, tout en ayant devant moi un avenir d’affaires plus brillant que jamais, je traverse une crise commerciale, et j’ai besoin de frapper un coup décisif?

Sans doute le notaire fut médiocrement louché de ce prétendu aveu, car il répliqua, sans la moindre émotion.–

–Je dirais que les apparences sont alors bien trompeuses, monsieur Le Carol... et j’ajouterais...

Maître Escoubleau s’arrêta.

–Qu’ajouteriez-vous?

–J’ajouterais qu’en tous cas, il est une personne des intérêts de laquelle il conviendrait de vous soucier, avant de jouer une partie comme celle qu’annoncent vos dernières résolutions.

Les yeux de Le Carol lancèrent un éclair. Mais aussitôt, affectant de sourire avec une feinte bonhomie:

–Allons! encore cette folie! dit-il. Encore cette chimère!

–Monsieur Le Carol, reprit le notaire, snoA avez raison: ne revenons pas sur ce sujet, Je vous ai dit à cet égard, depuis longtemps déjà, ce que j’avais à vous dire, comme conseil d’abord, comme ami ensuite...

Maître Escoublau articula ce dernier mot avec un effort visible qui n’échappa point à Le Carol.

–J’ai plaidé. la cause de votre fille, poursuivit le notaire: c’était mon devoir, puisque le régime de la communauté de biens sous lequel a été contracté votre mariage m’interdisait toute autre voie ou ressource. Il vous conviept de ne pas tenir compte de mes observations, de mes conseils. Vous êtes seul maître: il ne me reste donc qu’à vous répéter ce que je vous disais tout à l’heure. Prenez garde! vous avez des.ennemis, des rivaux; prenez garde!!.

Soit que Le Carol fût en réalité tellement sûr de lui que cet avertissement ne lui produisît au cun effet, soit tout autre sentiment impossible à définir, les paroles de maître Escoublau, loin de l’émouvoir, semblèrent au contraire exciter son ironie.

–Ainsi donc, dit-il d’une voix railleuse, ainsi donc, on chuchote, on se méfie?

–Oui; cela n’a pas encore pénétré dans le public, cela est encore très restreint. Mais.

–De sorte, interrompit Le Carol dans un bruyant éclat de rire, que si demain, par exemple, je mourais insolvable, moi, l’un des plus riches armateurs de Marseille, il y a des gens que cela n’étonnerait pas?

–Peut-être! répliqua froidement maître Escoublau, qui regarda l’armateur en face.

Le Carol eut un tressaillement. Sa gaité cessa tout à coup. Brusquement, il reprit:

–Eh bien! c’est un plaisir dont ils devront se priver. En attendant, comptons! Je vous écoute.

Le notaire tira de sa serviette plusieurs liasses de papiers.

–Voici, dit-il; il y a là six cent mille francs en billets et bons du Trésor.

–C’est juste, murmura Le Carol, des bons du Trésor, c’est toujours au porteur.

–Et on peut les aliéner du jour au lendemain, ajouta le notaire d’un ton glacial.

Le Carol eut un nouveau tressaillement, mais. ne répondit pas.

Il prit les liasses, et tandis que le notaire appelait et vérifiait sur un carnet, il compta silencieusement.

Après quoi il atteignit une plume, signa une décharge et dit:

–Merci.

Maître Escoublau se leva.

Le Carol en fit autant: le notaire se dirigea vers la porte. Il allait poser la main sur le bouton de cuivre quand il sentit cette de l’armateur s’appuyer sur son épaule.

Il se retourna, un peu surpris.

Le Carol souriait, de ce même sourire bonhomme qu’il avait déjà ébauché au début de l’entretien.

–Mon cher Escoublau, dit l’armateur, avouez une chose: jouons cartes sur table. Vous croyez que je veux aliéner ma fortune. Vous croyez que je veux déshériter.

–Votre fille? Eh bien! oui.

L’armateur haussa les épaules. En ce moment son visage exprimait une telle expression de pitié que le notaire douta malgré lui.

–Ah! fit Le Caroll, il faut que vous soyez bien mon ami, un ami de vingt ans, pour que je supporte de vous un soupçon aussi odieux. Mais ce n’est pas de vous, qui me connaissez, que je devais l’attendre.

–Mais enfin!... s’écria maître Escoublau.

Au même instant, on frappa à la porte. Le Carol alla ouvrir. Un domestique entra et lui remit une carte.

L’armateur retint une exclamation de triomphe, et avec une surprise admirablement jouée:

–Ah! par exemple, s’écria-t-il, que peut-il me vouloir?

Et il tendit la carte à maître Escoublau.

–Le lieutenant Calveyrac? En effet, après votre premier accueil, dont vous m’avez parlé, c’est assez singulier.

–Faites entrer M. Calveyrac! commanda Le Carol.

Le domestique sortit.

–Pauvre garçon! fit le notaire. Vous allez encore le repousser. N’êtes-vous donc pas riche pour deux, Le Carol?

–Mon cher Escoublau, répliqua l’armateur, j’ai réfléchi; c’est, en effet, une chose à examiner de plus près.

Calveyrac entra.

XII
LA CHUTE

Table des matières

Un coup d’oeil suffit à l’armateur pour lire sur les traits de Calveyrac une profonde agistation e une grande lassitude. En effet, le lieutenant était pâle, et son regard brillait d’un éclat fiévreux. On sentait dans son attitude une résolution suprêmee luttant contre un suprême découragement.

Ce n’était pas sans hésitation, sans luttes déchirantes, que Calvayrac avait pris le parti de se présenter chez l’armateur. Depuis le récit d’Harnave, de longues heures s’étaient écoulées. D’abord, le lieutenant avait erré à travers Marseille, en proie à de mornes pensées. Sa première défiance à l’égard d’Harnave l’avait repris. Puis la précision des détails du récit lui revenait à la mémoire, avec les protestations de son ancien second.

–Pourquoi m’aurait-il mentti? se dit-il.

Et tout à coup:

–Si c’était un piège?

Mais non: si c’eût été un piège, Harnave se fût réservé le commandement de l’entreprise, comme après tout c’était son droit. Il n’eût pas commis cette maladresse d’offrir ce commandement à Calveyrac, c’est-à-dire de livrer, d’abandonner entièrement la direction, l’autorité, à un homme dont il connaissait la volonté, dont il avait éprouvé lui-même l’influence et l’autorité sur son équi-page.

Donc le récit était vrai, devait être vrai: pour qu’Harnave se fût décidé à cette abnégation, lui, l’orgueilleux par essence, il fallait que l’entreprise en valût la peine; il fallait qu’elle fût bien telle qu’Harnave l’avait exposée: fertile en bénéfices énormes, en véritables trésors.

Seulement, ces trésors, il fallait les voler.

–Les prendre! avait répliqué Harnave. Est-ce donc voter que jouer son sang, sa vie contre des Indiens, des idolâtres, des sauvages?

La fièvre brûlait le front de Calveyrac; tout son sang affluait à ses tempes, et il allait, il marchait sans prendre garde au soleil ardent qui avait déjà fait le vide dans la plupart des rues et qui frappait droit sur lui.

Eh bien! oui, au point de vue absolu, c’était un vol, soit! Mais qui le forçait à enlever le trésor tout entier? Qui l’empêcherait, une fois arrivé à Ceylan, de limiter le but de l’expédition? Et puis, ces perles, ces diamants, étaient inutiles là-bas: ils ne servaient à rien...

Subitement, une pensée lui vint, qui le fit tressaillir.

–Si elle savait. voudrait-elle?

Elle, c’était Alice, et Calveyrac, frémissant, fut forcé de s’avouer qne jamais il n’oserait communiquer à la jeune fille, si loyale et si pure, le projet d’Harnave; elle l’eût repoussé bien loin, comme indigne d’elle et comme indigne de Calveyrac.

–Elle ne le saura pas! Il ne faut pas même qu’elle le devinee!

En ce moment, le lieutenant était arrivé devant la porte de son armateur, un des collègues de Le Carol, moins opulent que lui, mais très estimé sur la place, et qui avait toujours témoigné à Calveyrac une grande sympathie.

Brusquement, Cal veyrac entra.

Il demanda à l’armateur s’il consentirait à lui donner un équipage et un bâtiment pour une expédition de laquelle il était sûr de rapporter une fortune.

L’armateur d’abord se prit à rire.

–Mon cher ami, dil-il, nous ne sommes plus temps des corsaires. Et d’abord, de quelle expédition s’agit-il?

Calveyrac allait parler... il s’arrêta, n’osant plus, et il prit congé de l’armateur, qui murmura après l’avoir quitté:

–Pauvre garçon! l’amour lui trouble le cerveau. C’est dommage!

Deux heures après, Calveyrac se présentait chez Le Carol.

–Devant lui, j’oserai! s’était-il dit, en proie à une fièvre croissante. L’or est tout pour lui. Et si ce que je fais est une honte, ce sera une raison de plus pour qu’il m’accueille... D’ailleurs, cette nuit, n’a t-il pas dit à Alice qu’il se repentait... Avant qu’Harnave ne vînt à moi, n’avais-je pas déjà projeté d’aller trouver son père?

Et il entra.

Maître Escoublau se disposait à se retirer. Il tenditt la main à Calveyrac.

–Bonjour, lieutenant, dit-il d’une voix émue et cordiale, et bonne chance.

Et se tournant une dernière fois vers Le Carol:

–Adieu, Le Carol, je retiens votre promesse.

Le Carol sourit, sans répondre. Calveyrac demeura un instant frappé de surprise, cherchan vainement à comprendre.

–Eh bien! monsieur le lieutenant, quel bon vent vous amène? dit l’armateur.

Calveyrac sortit de sa distraction involon taire, au son de cette voix empreinte d’une bienveillance inattendue.

–Monsieur... commença-t-il.

–Venez-vous me faire une proposition? poursuivit Le Carol. Avez-vous hérité d’un oncle d’Amérique!... Ou mon collègue Perez (c’était le nom de l’armateur de Calveyrac) vous a t-il pris pour associé?

Le lieutenant regarda Le Carol pour tâcher de reconnaître s’il raillait; mais la voix paterne de l’armateur, son visage impassible contredisait tout soupçon de ce genre.

–Non, répliqua-t-il, mais j’ai une expédition à vous proposer.

Le Carol, comme stupéfié, appuya ses deux mains sur les bras de son fauteuil, qui roula bruyamment

–Une expédition? répéta-t-il.

–Qui peut vous rapporter un million, ajouta Calveyrac.

Et comme si ces brèves paroles lui avaient coûté un effort inouï de volonté, il essuya avec son mouchoir quelques gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes.

Le Carol, avec un redoublement de surprise admirablement jouée, considéra fixement Calveyrap.

–Voyons, dit-il. Reprenons cela: je n’y suis plus du tout. Vous venez m’offrir un million, vous?

–Oui.

–Résultat d’une expédition?

–Dans l’Inde.

Le Carol baissa les yeux: il sentit que cette fois il ne pourrait réussir à dissimuler l’expression d’un triomphe-farouche, sauvage. Quant à Calveyrac, c’en était fait: il avait franchi le Rubicon. Il ne pouvait plus reculer. Comme toutes les natures hésitantes qui, une fois lancées, ne s’arrêtent plus, il sentait en lui une résolution ardente, emportée, désormais inflexible.

–Et une expédition dont le succès est sûr? appuya-t-il.

–Je suppose, fit Le Carol, en relevant la tête, que si vous m’offrez un million, c’est que vous comptez avoir votre part.

–Ma dot! répliqua simplement Calveyrac.

Le Carol eut un sourire.

–Ah1nous pensons toujours à mademoiselle Le Carol, à ce qu’il paraît.

–Vous m’avez reproché ma pauvreté; dans un an je serai riche.

–Vous parlez avec une assurance... Je serais tenté de vous croire, ou le diable m’emporte.

–Vous me croirez.

–Peut-être, mais d’abord une question: pourquoi, ayant en mains une affaire que vous semblez considérer comme sûre, êtes-vous venu à moi, de préférence à Perez?

Si jamais Calveyrac avait pu nourrir contre Le Carol un soupçon, d’ailleurs bien loin de lui, cette question aurait suffi à le dissiper. Il répondit:

–Je me suis adressé à Perez.

–Et il a refusé; je comprends. Alors, l’affaire est mauvaise. Merci.

–L’affaire est sûre; seulement, je ne l’ai pas dite à Perez. Dès le premier mot, j’ai vu que ce serait inutile. et dangereux.

–Dangereux? répéta Le Carol, qui recula de nouveau son fauteuil.

–Oh! rassurez-vous... pour moi seulement.

–Pour votre vie? Alors, je ne vois pas...

–Non. pour mon honneur.

–Diable! fit Le Carol. Vous m’étonnez, lieutenant. Vous qui passez pour le pur des purs!... Vous qui, m’a-t-on dit, avez souvent passéàcôlé de gros bénéfices, par simple scrupule de cons-’ cience. C’est une conversion cela, savez-vous?

Cette fois, la voix de Le Carol était devenue mordante, sarcastique. Calveyrac ne s’y méprit pas.

–Oh! fit-il en contenant une émotion douloureuse, je n’en risque pas moins mon sang!

–En ce cas, que diable me parlez-vous de déshonneur? s’écria Le Carol, d’un air fâché.

–Alors, selon vous, le danger lave tout? fit Calveyrac, saisissant avidement les raisons que lui offrait l’armateur.

–Pardieu!... Mais vous m’intriguez: peut-on la savoir en détail, votre expédition?

Calveyrac regarda gravement Le Carol.

–Sur l’honneur et devant Dieu, quoi qu’il arrive, le secret sera gardé par vous?

Serment juré.

–Eh bien! poursuivit Calveyrac, il s’agit d’aller prendre à Ceylan le trésor de Boudha, la divinité indienne.

Et, en quelques mots rapides, écartant du récit les épisodes personnels à Harnave, il mit l’armateur au courant du projet.

Le Carol semblait écouter attentivement; de l’ail, c’était la première fois qu’il entendait ce récit, car la conquête d’une fortune n’avait plus pour lui aucun attrait, et s’il avait conclu avec Harnave le pacte infernal que le lecteur connaît, c’était uniquement dans un but de vengeance furieuse, et l’intérêt matériel n’y jouait aucun rôle. Aussi n’avait-il guère prêté d’importance aux quelques mots d’Harvave sur Ceylan et ses trésors.

Mais cette fois il écoutait, discutait, faisant des objections, reconnaissant volontiers les chances de l’affaire. Lorsque Calveyrac eut fini, Le Carol baissa la tête et parut réfléchir. [Puis, après un court silence, et brusquement:

–Venez cette nuit avec cet homme: nous aviserons! dit-il.

Calveyrac eut un éblouissement: chose étrange, une douleur aiguë, poignante, le saisit, comme si au fond de son être il eût souhaité un refus.

Une demi-heure après il rejoignait Harnave, exact au rendez-vous.

–Eh bien? dit celui-ci.

–Appelle-moi capitaine, dit violemment Calveyrac; la chose est faite.

XIII
UNE PARTIE DE PLAISIR.

Table des matières

Marseille se divise en deux villes. A côté de la reine de la Méditerranée, à côté de la blanche cité, élégante, aux voies larges, à côté du Marseille de la Canebière et des allées de Meillan, il y a le vieux Marseille, la vieille ville, avec son inextricable labyrinthe de ruelles sal es et puantes, étroites, ruelles où le ruisseau coule comme chez lui, où le soleil ne luit jamais, la vieille ville où pullulent encore les mauvais lieux et les cabarets borgnes.

Le vieux quartier est très populeux. Les maisons, élevées et serrées, regorgent de monde. Toute la population maritime et ouvrière vit là-dedans.

Peu de jours après les scènes qu’on vient de lire, cette population était mise en émoi par un tumulte étrange: un galop furieux, un cliquetis de vieux ressorts, de préteutailles, des cinglées de coups de fouet, des cris, des chants, et de temps à autre un éclatant coup de tamtam dominant le tout.

Des curieux se pressaient au coin des rues pour savoir d’où provenait ce charivari étrange. Les chiens criaient, les mères se sauvaient en emportant tout d’abord leurs marmots. Parfois, le bruit s’éteignait dans le lointain. Un peu plus tard, il se faisait entendre plus strident d’un côté opposé.

Pour avoir l’explication de ce bruit, il faut nous transporter dans la matinée de ce même jour, chez un loueur de voitures de la rue d’Aix.

Tandis que des garçons affairés étrillaient les chevaux et lavaient les phaétons, les victorias, les coupés, les calèches qui devaient servir quelques heures plus tard à promener au beau soleil les élégants et paresseux Phocéens, un homme pénétra dans la cour et se mit à inspecter les unes après les autres les voitures qui s’y trouvaient.

Il portait le costume des marins de l’Etat. Son grand col bleu, largement échancré, découvrait un cou long et nerveux; son chapeau ciré, renversé en arrière, ne semblait tenir que par la force seule du raisonnement. Les grooms et les palefreniers regardaient curieusement ce grand diable, long comme un jour sans pain, qui, tranquillement, les mains dans les poches, était entré là comme chez lui, et continuait son inspection sans se soucier le moins du monde des spectateurs.

Le valetaille commençait à ricaner, en douceur cependant, car le matelot n’avait pas l’air commede, avec son visage cuivré comme une culasse de pierrier, une large balafre qui lui cinglait la figure en deux parties inégales, et un diable d’œil petit, bridé, malin et, malgré cela, tout bon enfant. Sur la veste du gabier, car une sardine rouge témoignait de son grade, on voyait la médaille militaire et deux médailles de sauvetage. Lui continuait à faire le tour des voitures, d’un air contrarié, comme quelqu’un qui ne trouve point ce qu’il cherche.

Les rires, les chuchotements des garçons appelèrent l’attention du loueur, qui apparut sur le seuil d’une écurie.

Autant le matelot était long, autant le loueur était court; autant l’un était maigre, autant l’autre était rond. Mossieu Labûme était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, à l’œil terne, à la mine rougeaude, désagréable avec tout le monde, la terreur de sa femme, de ses valets, de ses chevaux.

Le matelot lui déplut au premier coup d’œil. D’abord, parce qu’il était grand; ensuite, parce qu’il était maigre. Enfin, les allures de ce simple gabier, qui se promenait depuis pas mal de temps dans les cours, sans demander permission à personne, paraissaient être des crimes de lèse-majesté pour un homme de la conséquence de M. Labûme. Aussi fut-ce d’un ton aigre qu’il l’interpella de loin en lui criant:

–Il y a quelque chose pour votre service, mon garçon?

–Garçon vous-même! fit le gabier sans se retourner, avec un fort accent breton, ce qui mit le comble à la mauvaise humeur et à la prévention de maître Labùme, ce dernier ayant horreur de tous les Franciots, c’est-à-dire de tous ceux qui ne se reconnaissent point tout d’abord pour être habitués aux patois provençaux et à langue d’oil.

–S’il n’y a rien pour votre service, répliqua le maître loueur, en se campant résolûment devant le gabier, qu’est-ce que vous venez faire ici?

–Ça, c’est mes affaires, fit celui-ci avec le même sang-froid. C’est-y vous qu’êtes le patron ’?

–Oui, c’est moi.

–Alors, c’est différent. Pardon, excuse, n’y a pas d’offense. Je vas vous dire. Je voudrais une voiture.

–Quelle voiture?

–Voilà, je ne sais pas, je ne suis pas familier avec vos guimbardes. Si c’était des bateaux, je ne dis pas. Mais les voitures, c’est pas ma partie.

Au mot «guimbardes», M. Labûme devint violet. Il se contint, car, après tout, se dit-il, cette espèce d’ours goudronné est peut-être l’ordonnance d’un commandant ou d’un amiral qui l’envoie louer une calèche.

–Alors, dit-il en se contenant, vous ne savez pas la voiture qu’il vous faut?

–Je cherche, vous voyez bien, et je ne trouve pas. Il me faut une grande voiture.

–Ah! une omnibusse? fit le loueur triomphant, et il entraîna le gabier devant une grande roulante peinte en jaune. C’est sans doute pour une partie de campagne?

–Je ne sais pas, répliqua le matelot, si on ira à la campagne ou si on restera par la ville; tout ça dépend. Mais ça n’est pas ça, faut que ça soit découvert.

Et plantant M. Labûme au milieu de la cour, il recommença ses recherches.

Il s’arrêta au fond d’une remise devant une calèche centenaire à large coffre haut sur roues, à siège élevé, une vieille berline à profonde capote, voiture des grands aïeux, qui avait traîné les paniers et la poudre, dont la caisse était disjointe et dont les ressorts se rouillaient à l’aise, attendaient le bon plaisir d’un enfant de l’Auvergne.

–Hé! le patron, cria le gabier des profondeurs de la remise, je crois que j’ai trouvé la chose.

Et triomphant il amena M. Labûme devant ce curieux vestige de l’antique carrosserie française. Tout le personnel de l’écurie faisait le cercle, se demandant si l’homme était fou.

Mais non, le gabier paraissait complètement de sang-froid.

– Et il vous la faut pourcombien d’heures?... demanda le loueur.

–Pour combien d’heures? Vous êtes bien curieux, le patron. Si on vous le demande, vous direz que vous n’en savez rien et ce sera la vérité, et ni moi non plus.

–Alors comment voulez-vous que je vous loue ma berline?

–C’est pas louer que je veux, c’est acheter?

–Acheter?

–Oui, acheter et payer, et des arbicos aussi, une couple, pour remorquer la guimbarde.

–Allons, dit M. Lahûme furieux, je n’aime pas les farceurs. Faites-moi le plaisir de filer, ou je vais envoyer chercher la police.

–Du moment que vous ne voulez pas me vendre la chose, faut pas vous fâcher. Je vas ailleurs; y en a d’autres, à Marseille, des marchands de guimbardes. Seulement, je vas vous dire, je suis poli avec vous, et vous me dites de filer, vous parlez de police, sans compter votre bande de balayeurs de crottin qui me regardaient là avec leurs boules de loto, comme s’ils n’avaient jamais vu un gabier. C’est bon, je vas ailleurs. Faut pas croire que je n’ai pas pourtant du quibus pour vous payer.

Et le gabier, plongeant la muin danssa poche, la retira pleint de louis. Il en roula même un sur le sable. Un garçon d’écurie se baissa et l’examinant après l’avoir ramassé.

–C’est de l’or tout de même, tit-il émerveillé, c’est conirôlé.

Comment! c’est de l’ortout de même, fit à son tour le matelot en allongeant à l’homme un formidable coup de pied dans le bas des reins. Ah! ça Mâche-Avoine! tu me prends donc pour de la flibuste? Tu peux le garder, le jaunet, pour le coup de gaffe que t’as mérité. Là-dessus bonsoir tout le monde et la compagnie. Si tu me vois jamais arrêté devant la porte de votre cambuse, ça sera pour me soulager un brin et pas pour y entrer, pour le sûr.

Si M. Labûme jouissait d’un mauvais caractère, un sentiment primait de beaucoup tous ceux de mauvais aloi qui pouvaient entrer dans son cœur: c’était l’amour de l’or. I! courut donc de toute la vitesse de ses petites jambes après le matelot, et, ébauchant un sourire gracieux:

–Voyons, voyons, ne nous fâchons pas, trondé diou. Du moment que c’est sérieux, du moment qu’il y a d’arzent, tout change. Mettez-vous à ma place, mon bon mossieu. Voyons, pas de mauvais caractère, un brave enfant, un brave marin, un homme de mer qui a trois médailles! Voyons, je vous donnerai la berline pour pas cher. Un carrosse célèbre, qu’il a porté le grand Turc, l’archevêque d’Héliopolis et la reine de Madagascar! Une voiture de prince, té! vous n’êtes plus méchant, dites!

–Moi, ça m’est égal, fit le gabier sans ran cune. Ici ou ailleurs, peu importe. La chose me va, parce que c’est large. En l’arrimant, on peut bien tenir une douzaine, hein?

–A l’aise, comment donc! Eh! Miu, cria M. Labûme, à un palefrenier, sors la berline. Le mossieu, il achète.

Miu, l’homme au coup de pied, se précipita avec un zèle inouï.

Le carrosse valait le poids du fer. Labûme en voulut cinq cents francs. Et encore il y mettait du sien, il en attestait Notre-Dame-de-la-Garde.

Le gabier paya les vingt-cinq louis sans marchander. Le loueur lui vendit vingt-cinq autres louis ièce deuxp rosses étiques qui attendaient le coup de grâce de l’équaris seur. On les affublade grelots et de queues de renard, et la berline se mit à marcher avec un cliquetis inquiétant pour les humains qui allaient avoir l’imprudence de lui confier leuros.

Tout ce bruit réjouit sans doute le gabier, dont la physionomie s’éclaira d’un large sourire.

–Je ne sais pas, mâchonna-t-il à mi-voix, si les autres seront contents quand ils vont se voir trimballés comme la reine de Madagascar et l’évêque d’Archéliopolis! C’est fameuxx, ça. Ah! fit-il à haute voix, faut encore quej’achète quelque chose. Je ne saurais pas gouverner ça, moi! Faut me vendre un de ceux-là, et il désignait du doigt un des hommes d’écurie.

–Mais je ne peux pas vous vendre un homme, dit Labûme en se récriant.

–Vous croyez? répliqua le matelot. Je ne veux pas vous marchander plus que pour les bêtes. Dites votre prix.

–Eh! Miu! cria le loueur, veux-tu y aller?

–Qu’est-ce que ça vaudra?

–Dix francs par jour, et nourri.

–Toppe!

–Ah! fit M. Labûme, un instant. J’ai des livres! Faut signer; faut que les choses elles soient en règle. Je vais vous faire un petit reçu!

Le gabier se gratta le front.

–Pour ce qui est de lire, ça va encore un peu, dit-il, au bout d’un instant de réflexion; mais pour l’écriture, macache! Je suis connue allez! Cayou, Yves-Marie, de Recouvrance... que j’ai encore ma pauvre bonne femme de mère, qu’elle habite la rue des Septs-Saints, à Brest, et qu’elle touche ma délég... Si vous voulez, par exemple, je ferai ma croix, et celui-là auquel j’ai posé un cachet tout à l’heure, il ne pourrait pas signer pour moi?

Ainsi fut fait.

Puis Miu endossa une vieille livrée rouge galonnée d’or, un chapeau en cuir bouilli à cocarde tricolore; il s’arma d’un formidable perpignan qu’il fit claquer d’un façon terrible à en donner le frisson aux pauvres rosses.

–Tiens-toi bien, Mâche-Avoine, lui cria Cayou

’: : ; Et l’enlevant d’une main par le collet de la veste de l’autre par le fond de la culotte, il le campa sur le siège droit comme un I.

–Fais marcher ça, voire un peu comment ça navigue.

Grâce à une cinglée de coups de fouet, l’équipage se mit en marche et fit bruyamment le tour de la cour.

Cayou parut enchanté.

D’un bond il se plaça sur le siège à côté de Miu.

–Adieu, papa la Guimbarde, cria-t-il au vieux, adieu, vous autres! Et il lança à la valetaille une poignée de monnaie blanche.

–Où allons-nous, mon prince? lui demanda Miu en franchissant la porte cochère, électrisé par ces façons de grand seigneur.

–Droit devant toi, et tu tourneras à gauche, à moins que tu ne préfères virer ensuite sur tribord.

XIV
OU CAYOU ABORDE.

Table des matières

A peu près à la même heure où le nouveau personnage qui vient de faire son entrée dans notre récit se livrait à un examen minutieux des divers équipages disponibles de maître Labûme, un homme jeune, à la physionomie dure, au costume tenant le milieu entre celui du matelot et du citadin, cheminait à travers les rues du Vieux-Marseille.

–Pour faire un civet, il faut un lièvre, se disait-il. Pour faire le coup, il faut des hommes, de vrais, de solides, de ceux qui aiment la poudre, pour le bruit qu’elle fait, pour son odeur, pour sa fumée; qui se paient une bataille comme une noce, une danse, comme une partie de cabaret. Calveyrac a dit le mot (et à ce souvenir, le promeneur eut un sourire sinistre): il faut des bandits. Il y en a pas loin d’ici, à Toulon, mais le gouvernement se refuserait sans doute à leur délivrer des passeports. Il faudrait une dizaine de francs lurons, des déchaînés. Ah! du temps de Surcouf, il n’y aurait eu qu’à aller. les yeux fermés, sur le quai d’un port de Bretagne. Du moment qu’on leur aurait dit: «Ça appartient aux Anglais,» ils auraient tapé comme des sourds. Ça se trouve encore, les lurons, mais où?

Le lecteur a déjà reconnu Harnave.

Ainsi que l’avait prévu Calveyrac, lorsque rentrant fiévreux à son hôtel, il avait jeté à son ancien ennemi, désormais son complice, cette parole: «l’affaire est faite!» l’affaire, comme il disait, était faite, en effet, si bien faite même qu’Harnave, sans perdre un instant, avait commencé par chercher dans Marseille la première chose indispensable à la redoutable expédition projetée: des hommes.

Il est inutile de raconter par le menu ce qui s’était passé entre ces trois hommes: Le Carol, Harnave et Calveyrac, dont les deux premiers se trouvaient liés, à l’insu du dernier, par un contrat autrement terrible, autrement fort qu’un simple accord d’intérêt vulgaire.

Harnave avait joué son rôle en comédien consommé, hésitant même à se livrer tout entier, discutant la part qui, selon lui, devait, en cas de succès (et ce succès, il le déclarait sûr), pouvait revenir à l’armateur. Celui-ci, de son côté, comme s’il eût vu Harvave pour la première fois de sa vie, avait feint tout d’abord de se tenir en défiance, pesant les risques de l’affaire et refusant de s’y engager à fond.

Le résultat de cette double comédie était certain. Au point où il en était arrivé, Calveyrac ne pouvait reculer: à tout prix il lui fallait aller jusqu’au bout, emporter l’appui de l’armateur et se jeter tête baissée dans l’aventure. Par un changement de rôle amené fatalement par la situation, ce fut lui, d’abord si hostile au projet d’Harnave, qui en plaida le plus énergiquement la cause.

A travers les déchirements de sa conscience, l’image d’Alice lui apparaissait; il se disait que Le Carol n’aimait que l’or; il pensait que le seul appât d’un trésor était capable non-seulement de vaincre sa résistance, mais encore de faire diversion aux desseins ténébreux, mal définis, imaginaires peut-être, dont Alice avait le pres sentiment. Et le malheureux s’engageait plus avant, de minute en minute, ne songeant qu’à une seule chose, n’ayant qu’un but: acheter le bonheur, la liberté, l’amour d’Alice, au prix d’une rançon inouïe, dans laquelle il mettrait autant d’honneur que d’or.

–Allons! dit enfin Le Carol en étendant la main, je me rends. Seulement je ne connais, je ne veux connaître que vous, lieutenant Calveyrac.

Harnave prit un air froissé.

–Sans offenser monsieur, ajouta poliment l’armateur. Maintenant, faisons vite: Que domandez-vous?

–D’abord de me dégager de mon traité avec Pérez; le temps nécessaire à l’expédition.

–Convenu, dit Le Carol. Reste le bâtiment à fournir et les hommes.

–Je me charge des hommes! fit vivement Harnave.

Et comme pour atténuer l’imprudence de l’ exclamation, se tournant vers Calveyrac:

–Toute mauvaise tête que je suis, tu sais que je m’y entends! reprit-il; de plus, tu es connu à Marseille, tandis que moi, j’y suis un étranger. Or, pour le genre d’hommes qu’il nous faut, il vaut mieux que tu restes à l’écart, et que ce soit moi qui les cherche. Moi, je ne risque pas de me compromettre.

–Pardieu! fit Le Carol, voilà qui est supérieurement raisonné, monsieur le dénicheur de trésors. Mais si vous reconnaissez vous-même l’unité de choisir des hommes d’une espèce particulière, des risque-tout, vous devez comprendre que je ne puis davantage, moi, connu sur la place, vous fréter ouvertement un bâtiment à moi?

Calveyrac prit la parole.

–Cela me regarde, dit-il; je connais une goëlettb à hélice: celle de lord Daigbay, qui vient de chasser le moufflon en Sardaigne; elle a subi quelques avaries, mais elle est excellente, Il veut s’en défaire. Votre nom ne sera pas même prononcé. Cela vous va-t-il?

–Entendu, fit Le Carol.

Et voilà comment, tandis que Calveyrac s’oc’cupatt dé la goëlette de lord Daigbay, Harnave parcourait depuis quelques jours les rues du vieux Marseille, à-la recherche de l’équipage de ses rêves.

Plongé dans ces pensées, il suivait tête baissée la longue rue de l’Evêché, se rapprochant du vieux port tout en se demandant dans quel coupe-gorge il pourrait rencontrer ces oiseaux rares, quand un fracas épouvantable, composé de mille bruits divers, vint tout d’un coup frapper ses oreilles. Un galop furieux, des cris, des chants, des beuglements étranges, des coups de fouet et par-dessus tout un tamtam sonnant comme un gong. Il n’eut que le temps de faire un bond de côté, avant même de tourner la tête, et de se rencoigner dans l’embrasure d’une porte pour ne point être écrasé. Il était arrivé au coin de la place Lerche, tout auprès d’un petit café borgne décoré du titre pompeux d’estaminet. Harnave entendit un coup de gong plus sonore que les précédents, le commandement de «Mouille» accentué d’une voix forte, puis une sorte de détonation, un épouvantable cliquetis de vitres et de verres brisés, dont les éclats l’éclaboussèrent. Puis des cris, des rires, et la voix qui avait commandé criant: «As pas peur, ça me connaît.»

Dans une immense berline antédiluvienne, attelée de deux rosses folles d’avoine, d’absinthe et de coup de fouet, douze matelots légèrement «poch»,–le terme est consacré,–étaient empilés les uns sur les autres. Daps la capote, l’un d’eux, armé d’un immense tam-tam chinois, exécutait des roulements et des détonations qui avaient la prétention de rappeler la foudre et le canon. Sur le. siège, à côté de Miu, mis par des libations successives à l’unisson de ses nouveaux maîtres, notre connaissance Cayou se cambrait superbe, roidissant l’amarre d’un grapin qu’il venait de lancer à la volée et qui avait mordu dans la devanture de l’estaminet. Les rosses, arrêtées dans leur élan, s’étaient abattues au milieu d’étincelles. Miu les relevait de son perpignan. L’équipage de la berline s’engouffrait dans le café. Cayou descendit le dernier, comme il convient à un commandant qui quitte son bord.

–Sacrédié! fit Harnave, quel beau matelot!

Ce qu’était Cayou, d’où il venait et ce que signifiait cette folie, nous allons le dire.

La frégate de premier rang la Némésis, portant soixant-huit canons, venait d’entrer dans le port de Marseille. Cinq ans de compagne, cinq années de mers de Chine, et au retour, coups de vents, cyclone, tout le tremblement. Vrai! son équipage en avait assez, et son état-major aussi! Huit cents hommes enfermés durant cinq ans dans une étroite prison de bois, soumis aux règles de la discipline la plus dure, au travail le plus pénible, à toutes les privations! On les lâchait, ces huit cents, les poches bourrées de leurs économies forcées, de leurs rappels de solde, et libres enfin de mettre le pied sur ce qu’ils appellent. le plancher des vaches», ils allaient s’en payer, des noces et du bon temps.

Le ministre de la marine avait désigné Marseille à la Némésis comme point de débarquement, au lieu de la faire rentrer à Toulon, son port d’attache, ainsi que cela se pratique d’ordinaire. Voici pourquoi. A ce moment, l’escadre se trouvait à Toulon, et le ministre craignait que les huit cents de la Némésis ne fissent un déplorable effet sur les équipages de la flotte.

Se figure-t-on ce que c’est que huit cents hommes mis tout d’un coup à terre, avec de l’argent dans leurs poches et la liberté devant eux? Se les figure-t-on ivres de désirs fous, enragés de passions contenues, de soif, de faim, de tout ce qui se mange, de tout ce qui se boit, de tout ce qui procure plaisir, bonheur, ivresse? Ils éprouvent un bonheur inouï de casser, briser, faire du train. Malheur à qui essaierait alors de les arrêter! ils ne sont point méchants; ils peuvent devenir féroces.

Ceux de la Némésis, on vient de le voir, en avaient trouvé une bien bonne, cent fois renouvelée, toujours meilleure. Ils n’avaient pas eu la peine de l’invention. Notre ami Cayou, le grand gars de Recouvrance, un colosse, mais un colosse maigre, était le commandant de la chose. On s’était réuni une douzaine, on avait mis l’argent en commun, et Cayou, patron de la baeinière du commandant, s’était chargé de tout. Il avait fait royalement, les amis étaient enchantés.

–Seulement, avouait Cayou, si c’est là-dedans qu’on a trimballé la reine de Madagascar, il a fallu qu’elle ait comme qui dirait les boyaux solidement amarrés.

Et tant qu’on aurait de l’argent, on s’en irait ventre à terre dans les ruelles du vieux Marseille. Les matelots chantaient, le tam tam tonnait, les enfants, les femmes, les chiens se rangeaient en poussant des cris. C’était charmant. Le grappin lancé, mordant, le tam-tam sonnait à tout fendre, on entrait, on s’attablait, on buvait, on mangeait, on caressait les filles s’il yen avait; on brisait bien par-ci par-là encore quelque chose, on payait tout,–faut être honnête–et on repartait à fond de train pour faire une autre «visite» à un nouvel établissement.

C’était réellement une fête charmante.

Harnave était démeuré là, à regarder les matelots. et surtout Cayou, en amateur, en attendant un nouvel épisode.

Il n’attendit pas longtemps.

XV
LA QUERELLE.

Table des matières

Cayou, dépassant s.es compagnons de toute la tête, se montrait splendide au milieu de l’orgie. Dir le nombre de volailles, de jambons, de gigots, d’aloyaux, d’absinthes, de vermouths, de bouteilles de crus connus et ignorés, de cafés, de glorias que ce coffre sans fond absorbait avec une facilité désespérante serait impossible. Le tonneau des Danaïdes fait homme. Et rien, sain comme l’œil, pas d’ivresse, pas de trébuchement, l’œil vif, le pied sûr, la main leste et lançant toujours son satané grappin comme s’il se fût agi d’amariner une jonque de pirates ou une tartane malaise.

Il n’y en avait que pour lui; il menait la bande. Cayou était leur chef, leur roi, leur dieu. Il leur aurait dit de mettre le teu à la Bourse, ce prendre un steamer anglais à l’abordage, histoire de s’amuser un brin, on y serait allé en riant, sans demander ni pourquoi, ni qu’est-ce.

Cependant il y avait un homme, un seul que ce spectacle, après l’avoir d’abord littéralement stupéfié, commençait à jeter dans une exaspération affolée.

Cet homme, c’était le patron de l’établissement.

–Mais puisqu’on vous paie, criait Cayou. Voulez-vous vingt francs de plus? En voilà, encore un ponton!... Allons ailleurs.

Et la troupe se disposa à aller ailleurs.

Harnave marcha droit à Cayou.

–On ne pourrait pas vous dire deux mots, patron? dit-il.

–Ça sera-t-il long?

–Non, savoir seulement si vous êtes libre. Un bon embarquement, bon bateau, bon commandant, bons vivres.

Cayou secoua la tête.

–Pardon, excuse, dit-il.

Et déjà il avait bondi sur le siège de la calèche, à côté de Miu. Après quoi il ajouta:

–Mais, pour aujourd’hui, je ne sais rien de tout ça. Eh! Miu, cria-t-i!, dérape et gouverne droit.

Inutile d’insister, Cayou était tout à la joie. On lui aurait offert les mines de Golconde, les perles d’Ormuz, les présents d’Artaxercès, la couronne de France, qu’il ne se serait pas seulement retourné. Il s’amusait et on ferait remonter plutôt un fleuve vers sa source qu’on n’arrêterait un matelot qui s’amuse.

Harnave les connaissait bien cependant, les Gouins, comme on les nomme.

–Ils doivent avoir environ douze cents francs chacun, se disait-il. Ils en ont encore pour deux jours.

Il fallait donc attendre au moins trois jours. Après, on pourrait voir, on pourrait causer. Et cependant, malgré lui. Harnave les suivait de loin, aussi longtemps qu’il le put, d’instinct.

Il se connaissait en matelots, Harnave; Cayou l’attirait.

Vers le soir, un attroupement l’arrêta au coin de la rue Sainte-Pauline. La berline détraquée gisait devant une espèce de café chantant. Les rosses essoufflées, écorchées, fumantes, témoignaient de nombreuses. «visites.» Au Beuglant, il y avait des femmes, des Espagnoles à la noire prunelle, en basquines de satin, et elles jouaient de l’éventail en faveur de ces cavaliers galants et fortunés qu’on appelait les matelots de la Némésis. Harnave entra pour jouir du coup d’œil.

Il voulait étudier son ami Cayou de plus près. Malgré une fumée épaisse, à couper au couteau, il aperçut tout d’abord son homme au beau mi lieu du café, assis sur une table. En passant par la ville, il s’était payé une guitare, et avec un désaccord parfait, il accompagnait de cet instru ment qu’il ne connaissait que vaguement, une senorila. Celle-ci, sur une espèce de théâtre au fond de la salle, s’évertuait à faire entendre une habanera cadencée. Les matelots, y compris Miu, s’étaient assis en rond autour de Cayou et faisaient flamber un formidable bol de punch. De temps en temps, le tam-tam sonnait un coup, et, à ce signal, on vidait et on remplissait les verres.

Harnave s’assit dans un coin, se fit servir par une Espagnole une consommation qu’il laissait devant lui intacte, et se mit à suivre Cayou du regard. Mais son attention fut aussitôt détournée par un nouveau sujet qui l’intéressa tout autant que le patron de la Némésis.

Avant l’arrivée des compagnons de Cayou, une autre bande occupait déjà le café-concert. C’etaient des matelots américains du Nord, des Yankees dans toute la force du terme. Ils étaient là une belle demi-douzaine, des hommes superbes, des gars du Kentuky, hauts en couleur, hauts en taille, hauts en tout. Eux aussi ils avaient de l’argent, eux aussi ils faisaient rouler doublons et dollars sur les tables des cabarets et dans les petits doigts des Espagnoles, mais ils ne pouvaient lutter contre les économies de la Némésis.

On l’avait senti tout d’abord à J’entrée de ceux-ci. Le succès des Yankees avait fait son temps. Puis, ils étaient froids, guindées, rêches, les Américains, et Cayou et ses amis avaient des manières si engageantes! Le vide s’était fait autour des Américains, et toutes les mantilles s’étaient groupées autour de Cayou, essayant en riant de lui arracher sa guitare, dont, positivement, il abusait.

Cela ne faisait point l’affaire des Yankees, qui commençaient à ne plus du tout s’amuser.

Ce sont de singulières gens, ces Yankees, de vrais pince-sans-rire, prenant du plaisir à froid, tenant à leurs pièces. Ceux qui étaient là sentaient parfaitement que l’arrivée des Français les menaçait de ne point rentrer dans leurs débours.

Tout à coup Cayou s’élança debout sur la table. D’un bond, il franchit les Espagnoles qui l’enguirlandaient, et, avec une adresse et une agilité de singe, sautant de table en table, et aussi par-dessus les consommateurs, sans rien renverser ni casser, il parvint à l’estrade, toujours armé de sa sempiternelle guitare, et s’y installa. Alors s’adressant au public:

–Messieurs, mesdames et la compagnie, nous allons avoir celui de chanter un brin devant vous le Vin dans le bidon.

–Oui, oui! crièrent les matelots, le Vin dans le bidon!

–Et faudrait voir à soigner le refrain.

–A la porte! cria Harnave, la tête dans les mains et prenant un air indifférent.

Cayou lança un regard narquois du côté des Yankees.

–La Porte? dit-il, c’est à Constantinople; les ceusse qui ne sont pas sages, on les y invite à s’asseoir sur des baïonnettes. Faut y aller, si le cœur vous en dit.

Cependant, les matelots criaient:

–Le Bidon!! le Bidon!

Alors Cayou, de sa voix la plus fausse, avec un accompagnement à faire hurler caniches et dogues, entonna la complainte du nommé Chanu:

C’est le matin, au point du jour,

Qu’on nous fait branle-bas,

Zaux fifres, zaux tambours.

Si dans l’hamac il y en a qui se r’cueillent,

L’capitaine d’armes vous l’z’y couche sur sa feuille.

Celui qui n’monte pas sur le pont.

Il n’en trouvera pas du vin dans son bidon.

Au moment où les matelots de la Némésis allaient reprendre le refrain, un coup de sifflet perçant se fit entendre du côté des Américains.

Cayou s’avança sur l’estrade.

Un grand silence se fit.

–Tiens! cria Cayou, en désignant du doigt les Yankees, paraît qu’ils ont perdu Azor.

Cette plaisanterie médiocre obtint un succès fou. Les civils prirent aussitôt parti pour le matelot français.

–Bravo! Némésis, crièrent-ils.

Les Espagnoles éclatèrent de ce rire perlé qui leur est propre, en montrant leurs dents blanches.

Quant aux Yankees, tout en ne saisissant pas la signification du mot. «Azor,» ils comprirent parfaitement qu’on se moquait d’eux.

Un grand gaillard, qui paraissait le chef de la bande, devint couleur de brique. Il se leva et montrant le poing à Cayou, il ne trouva autre chose à lui adresser, exaspéré par la colère, que cette réplique:

–C’été vo, qui été un Ezor.

Cette riposte inattendue porta l’hilarité de l’assistance à son comble. Les femmes se tordaient en se renversant. Les hommes éclataient de ce gros rire du Midi, entrecoupé d’exclamations et de cris. Miu surtout exultait. Il commençait à être dans un joli état, le bon Miu; depuis le matin il s’empiffrait et s’entonnait à bouche que veux-tu. De sorte qu’à ce moment les yeux lui sortaient de la tête et il était arrivé à être de la couleur de sa livrée. Il répétait: «Ezor, Ezor à en frappant sur la table avec cette satisfaction de l’ivrogne qui a fini par trouver un dada.

La situation des Américains devenait assez ridicule, et ils le comprenaient fort bien. Ils voulaient pourtant en sortir avec les honneurs de la guerre; mais ils sentaient qu’il allait y avoir du tirage.

–De quoi? répliqua Cayou quand les rires se furent un peu calmés. T’as donc pas compris, canne à sucre? Tu siffles; je te dis que tu as dû perdre ton chien, et d’aller le chercher.

–J’avé pas sifflé! C’été.

Et le Yankee chercha quelqu’un derrière lui; mais il n’y avait personne.

–Non? reprit Cayou. C’est pas toi, c’est ton chien, c’est sûr.

La colère de l’Américain n’eut plus de bornes. Il crut que le mot chien s’adressait à lui, et répliqua alors comme la première fois.

–C’été vo qui été un chien.

–Attends, lui dit Cayou en dégringolant de l’estrade. Je suis à toi.

Les femmes se mirent à pousser des cris perçants, en voyant que la querelle allait tourner au tragique.

Le maître de l’établissement vint pour s’interposer en disant qu’il allait chercher la police, car il prévoyait un fort dégât.

–Mais puisqu’on vousus dit qu’on paie la casse! lui cria Cayou. Allons, place!

Et, renversant deux ou trois tables, dont les consommateurs reculèrent effrayés, il débarrassa un espace circulaire au milieu duquel l’Américain et lui se trouvèrent en face l’un de l’autre.

Les matelots français s’étaient rangés derrière le patron, attendant les bras croisés. Un silence de mort régnait dans le café si bruyant tout à l’heure. Les femmes elles-mêmes s’étaient tues, attendant l’issue du combat pour acclamer et accueillir l’heureux vainqueur.

Le patron, lui-même, se mêla aux curieux, Du moment que l’on payait la casse, il n’avait plus aucune raison pour empêcher les matelots, à qui cela ferait plaisir, de se rompre les côtes. Bien au contraire, il voulait jouir du spectacle et il écartait les consommateurs à grands coups de coude pour se trouver au premier rang du cercle qui entourait les deux adversaires. Franchement, on lui devait bien ça, il était chez lui,

Chacun se taisait donc, attendant le commencement de la danse. Seul Miu, resté à sa place, devant une énorme chope de punch dont il ne pouvait venir à bout, vu son ivresse croissante, murmurait à mi-voix le mot «Ezor», avec le sourire béat et les yeux mi-clos de l’ivrogne abêti et parfaitement heureux.

–Gentleman, cria un des matelots américains, en s’adressant à ses compagnons, un hurrah pour le patron, un hurrah pour Will-Bobay, le champion de la célèbre Amérique.

Et les Yankees poussèrent par trois fois leur traditionnel: hip, hip, hip, hurrrah!

–Maintenant, gentlemen, un grognement pour les Français!

Et le groupe se mit à imiter en chœur le grognement guttural de l’ours le plus mal léché.

–Et nous? cria Grain-de-Sel, un des matelots français, un des loustics de la bande. Bravo pour le patron Yves-Marie Cayou!

Et tous les hommes de la Némésis braillèrent à qui mieux mieux.:

–Tiens bon, Cayou!

XVI
OU CAYOU SE DEMANDE COMMENT ON PEUT METTRE LE FEU AVEC UN COUTEAU.

Table des matières

William Bobay, le champion de la libre Amérique, était tombé en garde comme un boxeur de profession. Arc-bouté sur ses jambes, le bras droit et le coude élevés à la hauteur de l’œil, pour parer les coups, le poing gauche derrière le droit et destiné à frapper, comme projeté par une catapulte.

Yves-Marie, après avoir soigneusement plié son caban, dénoué sa cravate et remis les deux objets à un de ses compagnons, ne se posa point en boxeur. Il prit une position essentiellement fantaisiste. Ce qui fit pâmer d’aise les Yankees, Ce furent" des rires, des esclaffements, des «paffs» méprisants et arrogants. Evidemment, Yves-Marie manquait absolument de savoir vivre, son éducation avait été des plus négligées. C’était pitié de voir comme on élevait les garçons en France. En trois coups de poing, Wiliam Bobay allait mettre hors de combat ce présomptueux.

Cayou était effectivement tombé en garde sans le moindre principe. Le pied droit en avant, les bras ouverts, les mains étendus, absolument comme s’il allait se livrer à un jeté-battu dans un quadrille ou à un cavalier-seul.

Will se porta et avant et lança un coup que son adversaire para par une retraite de corps. Comme riposte, Cayou répliqua par un coup de savate lancé à la hauteur de l’œil de Will. Le pied du matelot décrivit une courbe leste et vint se replacer dans sa première position.

On sait que les Anglais et les Américains ne portent jamais de coup de pied. La chose est du dernier mauvais goût. Elle suscita des grognegnements et des protestations indignées de la part des Yankees.

–Mais je ne donne pas de coups de pied, riposta Cayou, je sais bien que ce n’est pas de jeu; je salue, voilà tout.

Yves-Marie, un malin, connaissait tous les exercices du corps, depuis la savate, le chausson, la canne, le hâton, la pointe, la contre-pointe, l’espadon, etc., etc., et cela sans oublier la boxe. Mais il avait la coquetterie de la savate. La sa-[ vate est essentiellement française. D’un autre côté, il méprisait la boxe, comme tout se qui peut rappeler l’Angleterre à un Breton de la côte. Il n’avait pas été fâché de donner un échantillon de son savoir faire avant de commencer le combat, coquetterie d’artiste, et montrant pur là qu’il laissait à son adversaire le choix des armes.

Cela posé, il tomba en garde par principe, au grand émerveillement de la galerie, et au non moins grand désappoin tement des Yankees. Ceux-ci virent tout de suite que le Français venait de leur conter une couleur.

Malgré tout, il avait affaire à forte partie; Will était un boxeur de première valeur, doué d’une vigueur herculéenne; il avait relevé ses manches jusqu’à l’épaule et la saillie de ses biceps prouvait la puissance de ses pectoraux. Cependant, dès les premiers instants de la lutte, la supériorité de Cayou apparut incontestable. On vit qu’il ménageait Will, qu’il ne lui portait que des coups relatifs, des coups de douceur.

Le Yankee sentait cela et sa rage s’en accrut, Une écume rougeâtre vint franger la marge des commissures de ses lèvres, et, réunissant tout ce qu’il pouvait développer de force, porta un coup terrible à Yves-Marie. Celui-ci ne le para qu’à moitié. Le poing du Yankee le frappa de biais sur l’oreille, qu’il détacha à demi.

Le sang de Cayou lui coula sur l’épaule. Cette vue procura une satisfaction douce aux Américains et ils applaudirent au succès de leur tenant en répétant de toutes leurs forces:

–Hurrah for old Bobay!

La douleur, qui dut être atroce, exaspéra lè Breton à son tour. Il secoua la tête comme un caniche mouillé et se remettant en garde:

–Alors, t’es méchant? Alors, c’est sérieux? C’ést pour de bon? Moi qui croyais que c’était senlement pour jouer, pour nous amuser un brin, pour se houspiller, histoire de digérer. Oh mais, minute, garçon! minutee!

Et alors Cayou précipita ses coups avec une telle vigueur, une telle furie, qu’en un instant la figure du malheureux Will fut rendue absolument méconnaissable, les yeux cerclés de noir, le nez saignant, les joues et le front tumédiés. Will Bobay reçut une volée complète.

Cayou eut le tort, son oreille lui faisant grand mal, de sortir des règles de la boxe et de terminer la lutte par le fameux coup de tête breton qui, bien appliqué, vous envoie un homme les quatre fers en l’air, ainsi que s’en alla le malheureux Wil, les reins sur la table de marbre qu’il cassa.

Les Yankees ne pouvaient supporter une telle défaite. Les choses s’étaient pourtant régulièrement passées, sauf le coup de tête. Ils arguèrent de cette fausse note pour mettre le couteau à la main.

Un autre Américain, non moins grand, non moins fort que le premier, se précipita sur Cayou. C’en était fait du patron de la Némésis. Cayou n’avait pas d’armes. Il fit un bond en arrière, s’arma d’une chaise et se prépara à une lutte inégale. Au même instant, une voixx lui dit cet mots à l’oreille:

–Tenez! Voici un couteau!

Et Cayou se sentit dans la main un excellent bowie-kinfe à lame large, épaisse, solide, qui devenait une arme terrible emmanchée au bout d’un bras tel que celui du Breton.

Quelques-uns des matelots de la Némésis avaient des couteaux. D’autres, s’armèrent de tringles de fer, de bouteilles, de siphons, et la bataille devint une mêlée générale.

Les femmes poussaient des cris atroces, se sauvant dans toute les directions. Les consommateurs civils tâchaient de gagner la porte.

Miu s’était endormi sans avoir pu achever sa chope de punch, à moitié couché sur une table; un mortier de80tiré à ses oreilles ne l’eût point réveillé.

Les Américains, plus nombreux, ayant tous des armes, prirent tout d’abord l’avantage. Ce que voyant Cayou, après avoir allongé une estafilade au Yankee qui avait pris la place de Will, il avait crié: A moi, Némésis, et les matelots français s’étaient établis sur l’estrade, sé ralliant à la voix du patron. Là, avec des tables, un piano, qui ne s’attendait point à se trouver à pareille fête, avec des portants de coulisses et des barres, ils avaient organisé une barricade, à laquelle les Yankees se préparaient à donner l’assaut.

Tout à coup, le gaz s’éteignit comme par enchantement

L’obscurité n’empêcha point les Américains de tenter l’escalade de l’estrade. On entendit bientôt des cris de douleur, des jurons anglais et français. Mais bientôt des hurlements sinistres dominèrent la bagarre.

Une fumée épaisse sortit de derrière l’estrade, par la porte d’une soupente qui se trouvait là, suivie bientôt d’un crépitement terrible et d’une longue flambée.

–Au feu! crièrent les femmes affolées. Au feu!

Et des voix d’hommes leur répondirent en répétant le même cri: «Au Jeu!» suivis d’autres cris:

–A la garde!

En un instant l’incendie fit des progrès intenses. La flamme, gagnant des toiles de décors, crépita et s’allongea jusqu’aux frises. Les matelots étaient pris entre les Yankees et l’incendie. Ils allaient démolir eux-mêmes la barricade et sauter dans la salle, coûte que coûte, poussés par les flammes, quand une porte s’ouvrit sur le côté et une voix leur cria:

–Par ici, Némésis!

Un instant après ils étaient dans la rue.

Les Trois Palmes, le café chantant, théâtre des exploits de Cayou et de ses amis, était situé en plein vieux Marseille, tout au bout de la rue de l’Eperon. Là, les trois rues de l’Eperon, de la Campagne et de Sainte-Marthe viennent aboutir au même point et former une espèce de place, qui du reste ne porte point de nom.

La façade des Trois-Palmes ouvrait sur ce carrefour. L’entrée des artistes, qui venait fort1 heureusement de permettre aux matelots de s’échapper, donnait sur la rue Sainte-Marthe.

Là ils poussèrent un soupir de soulagement et tinrent conseil.

L’homme qui venait de les appeler, de les tirer de ce mauvais pas, le lecteur l’a certainement reconnu, c’était Harnave.

Après avoir été planté là par Cayou, qui ne demandait qu’à s’amuser et n’entendait point parler affaires, il avait été flâner du côté du vieux port, toujours en quête de ses lurons.

En déjeunant à l’Ancre d’Or, au bout de la rue Figuière, le mot Némésis avait frappé son reille.

Il avait appris que les hommes en congé allaient être dirigés sur Toulon, après deux ou trois jours de liberté pleine et entière, et là embarqués à nouveau sur le Tage, vaisseau de80, partant pour les Antilles. Adieu Cayou. Une fois à Toulon, une fois à Lord du Tage, impossible de mettre la main dessus. Et Harnave s’était dit qu’il aurait le patron. Or, quand Harnave avait une idée en tête, il n’en démordait point facilement.

Il s’était donc mis à battre le vieux Marseille pour retrouver la berline, et le soir, comme nous l’avons dit, en l’apercevant devant la porte des Trois-Palmes, ii s’était empressé d’entrer dans cet établissement. Sitôt qu’il eu’ vu l’antagonisme naissant des Américains et des matelots de la Némésis, un plan infernal se forma dans sa tête. Compromettre Cayoi, le rendre complice d’un mauvais coup, l’obliger à quitter la France, c’était là qu’il fallait en arriver pour mettre le patron de la Némésis à la merci d’Harnave.

Et quand une méchante idée venait à Harnave, il ne la laissait point refroidir et la mettait immédiatement à exécution.

Ce fut lui qui lança ce coup de sifflet strident qui coupa le refrain des matelots de la Némésis.

Ce fut lui, le lecteur l’a vu, qui mit un couteau dans la main de Cayou au moment ou le compagnon de Tom-Will se préparait à venger la défaite de son compagnon.

Enfin, ce fut lui qui, après avoir éteint le gaz, connaissant très bien les Trois-Palmes pour y être venu maintes et maintes fois jadis, était sorti par la rue de l’Eperon, et rentrant par la porte dérobée donnant sur la rue Sainte-Marthe, avait mis le feu à un amas de vieux liens, et était arrivé ensuite au bon moment comme le sauveur des matelots de la Némésis.

Il voulait bien compromettre Cayou, l’obliger à se cacher, mais il ne voulait pas l’abîmer.

–Ma foi! vous êtes un brave homme, lui dit Cayou, c’est vous qui m’avez déjà donné voire outil, et c’est encore vous qui venez de nous ouvrir la porte. Merci tout de même.

Et il lui secoua le bras à le lui démancher.

–Pas tant de phrases, dit Harnave. Vous n’avez que le temps de filer. Les coups’de couteaux ce n’est rien, mais le feu, c’est plus grave, les bras carrés vont vous pincer.

–Le feu? s’écria Cayou, mais j’ai pas pu mettre le feu avec un couteau!

Cependant, l’incendie allait croissant. On entendait les hurlements de la foule, à deux pas, sur la place; les roulements des pompes qui arrivaient, et par dessus tout, le crépitement aigu de la flamme qui commençait à s’échapper du toit.

–Filons, dit Harnave, je connais un endroit où vous serez en sûreté, vous et les amis.

–Attention! commanda le patron, en passant la revue des hommes, comme un capitaine qui quitte son bord le dernier au milieu du danger, du naufrage, et veut retrouver son compte. Comptez-vous. Etes-vous tous là?

Personne ne manqua à l’appel.

–Oui! oui! Cayou! nous sommes tous ici, présents, solides et à l’œil.

–Tonnerre d’e Dieu! dit Cayou, il manque Miu!

Et avant qu’Harnave eût pu s’y opposer, il s’élança du côté de la devanture des Trois-Palmes en grommelant entre ses dents:

–Ça ne sait pas s’amuser, aussi!

Il poussa, calbuta, chavira la haie de curieux qui formait une muraille vivante autour de l’i.ncendie.

Les Trois-Palmes grillaient, les flammes s’élançaient de la devanture.

–Allons, dit Cayou en tirant son caban.

Il murmura à mi-voix: «Sainte Barbe et sainte Anne! à moi!»

Et il disparut au milieu de la fournaise.

XVII
OU HARNAVE CONDUISIT L’ÉQUIPAGE DE LA «NÉMÉSIS.»

Table des matières

Tandis que Cayou, mu par un sentiment assurément chevaleresque, mais imprudent, entreprend le sauvetage de l’infortuné Miu; tandis qu’Harnave se répand en imprécations, en se disant que quelques minutes de retard peuvent suffire à ruiner son plan, expliquons la parole que le complice de Le Carol venait de prononcer, et qui avait rallié autour de lui les matelots de la Némésis.

–Suivez-moi, avait dit Harnave; je connais un endroit où vous serez en sûreté.

De quelle retraite parlait Harnave?

Il avait tout prévu. Dans une dernière entrevue avec Le Carol, laquelle avait eu lieu en présence de Calvevrac, Harnave ne s’était pas caché de son intention de choisir les hommes de l’expédition dans une catégorie de matelots qui pourraient bien avoir, à un moment donné, maille à partir avec la gendarmerie.

De plus, il était indispensable, en admettant même que cette éventualité ne se présentât pas, il était indispensable qu’une fois choisis, embauchés, ces hommes ne demeurassent pas en contact direct avec les autres matelots du port, auxquels, dans un moment d’épanchement, ils ne manqueraient pas de confier leur nouvel engagement, sans pouvoir en préciser le but. Les matelots étrangers à l’affaire voudraient en savoir plus long, et il en résulterait force ennuis plus qu’indiscrets.

–Raisonnons, avait dit Harnave. Calveyrac s’est déjà mis en rapport avec l’intendant de lord Daigbay, pour l’acquisition de la goëlette. Le bâtiment est excellent, mais on n’arrivera pas à réparer ses avaries en un seul jour. D’autre part, je n’ai guère de chance de rencontrer en un jour les hommes qu’il nous faut. Il est donc indispensable, de toute nécessité, à tout hasard, de posséder une espèce de centre de ralliement, une maison éloignée du port, n’importe quoi, un hangar, une grange dans laquelle nous pourrons grouper notre équipage et le tenir sous la main en attendant l’heure du départ.

C’était en effet raisonné avec une telle logique, que Calveyrac ne put qu’approuver.

–Je trouverai facilement la chose, dit-il. Je connais certain magasin de Perez, pour le moment vacant, et j’obtiendrai facilement pour quelques jours...

Le Carol semblait réfléchir; brusquement, interrompit Harnave et dit:

–Non; Perez est le dernier qui doive être mêlé à tout ceci. J’ai mieux.

–Quoi donc?

–Ma bastide, pardieu! répliqua Le Carol.

Calveyrac éprouva une telle commotion qu’i s’écria:

–La bastide! mais c’est là que mademoiselle Alice votre fille habite en ce moment.

Le Carol eut un rire strident auquel il s’efforça de donner une apparence de gaieté.

–Ah! ah! mon gaillard, dit-il, nous sommes bien informé, à ce que je vois. Allons! il ne faut pas rougir pour cela, que diable! surtout au point où nous en sommes! Ne sommes-nous pas amis. alliés. en attendant mieux.

L’armateur, à force de volonté, était parvenu à donner à ses paroles une telle inflexion de bonhomie, que Calveyrac, un instant décontenancé, reprit courage.

–Je ne sais cela que comme tout le monde, répliqua-t-il. C’est pourquoi je me suis permis de trouver que le séjour, même momentané, d’une douzaine de matelots dans la bastide, serait un étrange voisinage pour une jeune fille.

Le Carol haussa les épaules.

–Des matelots? Alice en a assez vu dans sa vie, mon cher! Et d’ailleurs qui diable vous a dit que nous les logerions dans la maison d’habitation?... Je vois, en effet, que vous n’êtes jamais venu à ma bastide, lieutenant. Vous sauriez qu’indépendamment de l’habitation proprement dite, il existe certain chalet, ou pavillon, comme vous voudrez, où l’on pourrait tenir cinquante aisément, à la condition, bien entendu, de ne pas exiger des appartements complets, avec cabinets du toilette. Or, je ne suppose pas que vous recrutiez vos hommes dans la jeunesse dorée? acheva Le Carol en se tournant vers Harnave.

Celui-ci sourit.

–Non, dit-il, et pour mon compte, je trouve l’idée excellente, bien qu’elle ne semble pas sourire au capitaine. à cause de la demoiselle.

Calveyrac fixa sur Harnave un regard impérieux.

–Tais-toi, commaanda-t-il. Ne prononce jamais le nom de la seule femme pour laquelle je sois prêt à jouer ma vie, et dont le souvenir m’a seul décidé à me jeter dans ton aventure.

–Hein? Est-ce beau, l’amour, la passion? fit Le Carol avec une gravité étrange.

Harnave baissa la tête.

–Suffit, dit-il. J’ai eu tort. Ça ne me regarde pas, et je ne sais rien. Mais il n’est pas moins vrai que tu n’es pas de l’avis du patron, pour ’ce qui touche la bastide.

–Du moment qu’il en est ainsi, c’est différent, répliqua Calveyrac après une réflexion de quelques secondes. La bastide soit!

–D’autant que la porte vous en est tout naturellement ouverte, insista Le Carol... et la grande porte... celle de l’habitation même... Je vais peu à la bastide; mais en mon absence, vous y trouverez quelqu’un pour vous en faire les honneurs.

Calveyrac eut un frémissement.

–Oh!... balbutia-t-il, vous me permettez donc?...

–Dame! fit Le Carol, la place d’un capitaine est auprès de ses hommes... et quand vos hommes seront à la bastide...

Tout fut entendu ainsi, et voilà comment Harnave n’avait pas menti, lorsqu’il avait dit aux matelots de la Némésis, embauchés par lui d’un coup de filet hasardeux, effrayant d’audace, qu’il s’engageait à les conduire en lieu sûr.

Nous avons laissé Cayou au milieu des flmm es.

Malgré tout le danger qu’il a pu courir, le lecteur-n’a point été inquiet. Ce n’est ni le feu ni l’eau qui peuvent venir à bout d’un gars de cette trempe.

Donc, un instant après avoir disparu, Cayou ressortait des Trois-Palmes portant Miu dans ses bras. Miu dormait toujours du sommeil de l’innocence.

Les pompes commençaient à donner, les Américains, des matelots du commerce, des bourgeois, des femmes, des enfants faisaient la chaîne. On acclama Cayou quand il apparut avec son fardeau dans les bras.

Lui ne songeait qu’à s’esquiver et à éviter toute ovation.

–Sont-ils bêtes! grommelait-il, sont-il bêtes! On dirait qu’ils n’ont jamais vu un homme saoul. C’est bête aussi, faut pas mentir, de se mettre dans ces états-là. Mais ça ne sait pas s’amuser.

La berline était toujours là, les deux rosses également. Miu, par les soins du gabier, fut doucement étendu sur les coussins de la voiture et abandonné à son malheureux sort. Son somme ne fut pas un seul instant interrompu.

Ce devoir accompli, Cayou, d’un coup de pied, s’en fut rejoindre Harnave. Celui-ci bouillait.

–On va me le cueillir, pensait-il en rageant. J’ai été trop loin. J’aurais dû trouver autre chose. Allons, fit-il à voix sourde en l’apercevant, filons; il ne fait pas bon ici; dans cinq minutes nous aurons une brigade de gendarmerie sur les bras.

Cayou crut devoir protester.

–La police? les gendarmes? Ils ne pourront toujours pas prouvér que j’ai mis le feu avec un couteau, quand le bon Dieu lui-même y viendrait le dire! répliqua-t-il avec cet entêtement de l’homme qui se heurte à quelque chose qu’il ne peut comprendre.

–Le plus sûr, répondit Harnave, c’est de filer.

Et ils s’en allèrent par les ruelles sombres. Conduits par Harnave, ils prirent la route d’Aix. Lorsqu’on eut dépassé les dernières maisons, Cayou s’écria:

–Pour sûr, il n’y a pas de danger ici. Nous n’allons pas rencontrer les hirondelles de po tence.

Et il poussa un fort soupir de soulagement.

Le pauvre garçon n’était point sans inquiétude. Mettre le feu! il savait de quoi il retourne. Et, bien que dans son for intérieur, il n’eût pas le moindre incendie à se reprocher, il se disait que si les gendarmes lui mettaient la main dessus, il était de bonne prise.

Aussi l’on marcha dur et ferme.

Arrivé à la grille des Olivettes. Harnave ouvrit une petite porte cachée sous des lierres et des clématites, et les matelots pénétrèrent dans le parc. Des hurlements de chiens retentirent. Harnave eut un instant d’hésitation, mais comme nul dogue ne parut, il reprit assurance et dit à ses compagnons en pénétrant dans le parc:

–Pas de bruit en passant devant la bastide.

Et il les conduisit droit au chalet, où il les installa. Il y avait de la literie, qu’on installa par terre, et Harnave dit bonsoir aux matelots, après leur avoir recommandé de ne pas sortir surtout du parc, car ils pourraient être vus, dénoncés et pris. Cela fait, il les quitta en leur promettant d’être là le lendemain matin.

Tout cela, comme on pense, avait pris un certain temps et la nuit était déjà fort avancée.

Harnave s’orienta à travers l’obscurité du parc et fit quelques pas. Tout à coup, une ombre vint à lui, et dit à voix basse:

–Ne craignez rien: c’est moi.

Harnave reconnut Le Carol.

–Eh bien? interrogea l’armateur, toujours à voix basse.

–Affaire faite... à moitié.

–C’est toujours un commencement. Quels hommes?

–Des marins de l’Etat, rien que çà! Et des lurons, un surtout! A aller conquérir l’Angleterree!

–Çà se trouve bien alors, puisque Ceylan est anglais.

–Calveyrac est-il ici?

–La nuit? allons donc! I! est trop vertueux pour cela, fit l’armateur d’une voix. méprisante.

–A propos, reprit Harnave, vous avez don des chiens ici?

–Vous m’y faites songer: il aut que j’aille les détacher.

–Pourquoi cela?

–Je vous le dirai. Venez.

XVIII
COMME QUOI LES GENDARMES PEUVENT ÊTRE REMPLACÉS PAR DES CHIENS.

Table des matières

La Némésis ayantarmé à Brest, les douze hom mes qui pour le moment se trouvaient dans la bastide, tous étaient des Bretons et des Normands. Tous aimaient et chérissaient Cayou. Celui-ci paraissait navré, et ses amis avaient toutes les peines du monde à le consoler.

–Dire, répétait le patron, que nous étions en train de nous amuser si gentiment, sans faire de tort à personne, et qu’il a fallu que nous rencontrions ces caïmans de Yankees pour venir tout déranger! C’est mon coup de tête, voyez-vous, mon sacré coup de tête!

–Ah bah! fit Grain-de-Sel avec philosophie, t’as pas pu t’en empêcher; fallait bien mettre ton cachet au bas de la volée. Et puis, c’est méchant, les Yankees. Ils ont reçu une rude danse tout de même. Et je crois que sans le feu, ça n’aurait pas été bleu de ciel pour eux.

–Oui, répliqua Cayou. Le feu! V’là une histoire! As-tu jamais vu mettre le feu avec un couteau, toi, Grain-de-Sel?

Nous avons dit que Grain-de-Sel était un malin.

–Quelquefois, répondit-il, en tapant sur une pierre.

Cayou regarda Grain-de-Sel de travers.

–Enfin, vous ne m’en voulez pas, parce qu’on a interrompu la partie à cause de moi?

–Oh! non, Cayou! non, Cayou, répétèrent les hommes en chœur. T’en vouloir! Mais c’est toi qui a soutenu l’honneur du bateau. Pas un de nous, sans toi, n’aurait osé donner son compte à ce grand marchand de pétrole. Tu as fait ça pour le bateau, pour la frégate, pour le ruban.

–Maintenant, dit Grain-de-Sel, qu’est-ce que nous allons devenir? Car le paroissien qui est venu nous tendre la gaffe, faut pas croire qu’il a fait ça pour le roi de Prusse. Qu’est-ce que nous allons devenir?

–Ça, dit Cayou, faut le demander à Kergaz.

Kergaz, le matelot de Cayou, qui n’a point encore été présenté au lecteur, était un homme du Finistère, plus âgé que Cayou, mais uni à lui depuis de longues années par des liens d’une amitié à toute épreuve. Kergaz, aussi grand, et peut-être aussi fort que son matelot, était froid, calme tout autant que celui-ci se montrait déluré et remuant.

Jamais un mot, jamais un geste. Quelquefois un reproche quand les choses allaient trop loin. Il avait empêché parfois Cayou de commettre de bien grandes sottises. Certain jour même il avait tapé fortement sur son ami, pour l’empêcher d’achever un gendarme que celui-ci était en train d’étrangler. Aussi Cayou ne jurait-il que par Kergaz.

–Voyons, lui dit Cayou. Qu’est-ce que tu conseilles, toi, la sagesse?

–Rien, répliqua le matelot sans sourciller; faut attendre. Je cherche à deviner quelque chose, et je ne trouve pas.

–Qu’est-ce que tu cherches?

–Qui est-ce qui a pu mettre le feu?

–Dame, je n’en sais rien, un quinquet, une allumette. Les Yankees, je ne sais pas, hein!

Kergaz secoua la tête, et passant à un autre ordre d’idées:

–Nous sommes douze ici, conclut-il. Combien ont leur congé, combien doivent rallier Toulou?

–11y en a quatre qui sont libérés et qui ont leur feuille de route, et Cayou désigna quatre matelots qui portaient au côté de ces tubes en fer-blanc communs aux. soldats et aux matelots.

–Eh bien! que ceux-là partent demain ma tin, ou mieux, le plus tôt possible; qu’ils gagnent la station du Pas-des-Lanciers et qu’ils filent. Ce sera toujours ça. Quant aux huit autres, dame, il n’y a qu’à rester ici jusqu’à que nous voyions de quoi y retourne. L’homme qui nous a conduits ici ne l’a pas fait pour nous livrer. Donc, nous verrons bien.

–Mais je sais ce qu’il veut, dit Cayou. Ce malin il m’a arrêté au coin de la place Lenche pour me demander si j’étais libre. Je n’avais pas le tempss de causer, comme tu penses.

–Ah! dit Kergaz. Et il retomba dans sa rêverie.

Les hommes cependant commençaient à s’é tendre, rompus par la fatigue, les uns à côté des autres. Seuls Kergaz et Cayou devisaient encore, Kergaz fumant, Cayou parlant.

A la fin Cayou se tut et alla prendre sa place sur le coin d’un des matelas.

Quant à Kergaz, il éteignit sa pipe, écouta les ronflements sonores que les matelots de la Némésis se renvoyaient à qui mieux mieux, et descendit avez précaution les marches du chalet. Entr’ouvrant sans bruit la porte, il avança la tête et tendit l’oreille.

Un sourd grognement se fit entendre auquel répondit un grognement absolument semblable au premier. Deux chiens veillaient devant la porte du pavillon.

–Ah! murmura Kergaz, nous sommes prisonniers. On nous fait surveiller. Bon à savoir.

Et remontant sur la pointe du pied, il s’étendit à son tour.

Le soleil depuis longtemps déjà dardait ses chauds rayons sur les palmes de la terrasse voisine, quand Harnave entra bruyamment dans le chalet.

–Tiens! fit-il gaîment, on dort encore ici?

En un clin d’œil, les hommes furent sur pied. Tout en riant, Harnave parlait de cette voix haute, brève, la voix du chef dans la marine.

–Allonns! continua-il, vous êtes serrés ici comme harengs en caque, nous pouvons nous installer sur la terrasse; nous avons à causer.

Kergaz, qui n’avait pas bougé, se leva d’un air indolent et dit avec indifférence:

–Vous avez amarré les chiens? On peut sortir, alors?

Harnave lui lança un regard de côté et marmotta entre ses dents:

–Qu’est-ce qu’il peut bien me vouloir, celui-là?

Les matelots de la Némésis s’installèrent sur les bancs et sur la balustre de la terrasse, Harnave s’étendit dans un roking-chais, et, d’une voix claire:

–Mes enfants, dit-il, le patron (et il désigna Cayou) a dû vous raconter que je lui avais déjà demandé à embarquer avec moi. Des circonstances indépendantes de votre volonté ont empêché votre noce de durer aussi longtemps qu’elle aurait dû. Je les déplore et je m’en réjouis. Je les déplore parce qu’elles peuvent vous occasionner de sérieux désagréments, plus que vous ne pouvez le supposer, peut-être–et Harnave insista sur ce membre de phrase. Je m’en réjouis, car elles m’ont fourni l’occasion de vous rendre service. Enfin, il y a autre chose encore. Je suis le second d’un bateau qui va prendre la mer et j’étais à la recherche d’un équipage de premier choix. Je ne pouvais pas tomber mieux que sur vous autres. J’ai besoin d’une douzaine d’hommes. Ça vous va-t-il?

Et du regard il interrogea Cayou.

Celui-ci fit de même à l’égard de Kergaz, et ce fut ce dernier qui répondit:

–Et pour où aller?

Pour la seconde fois Harnave jeta un regard oblique au matelot.

–Mon Dieu! un peu partout. Voici l’histoire, elle est très simple: J’ai un ami, le comte de Calveyrac, qui est immensément riche. Il a déjà navigué, c’est le fils d’un gros armateur de Bordeaux. Personne de vous n’est de Bordeaux? Non. C’est fâcheux, parce que sans cela vous le connaîtriez certainement. Or, il veut aller à Ceylan, dans l’Inde, à Bornéo, à Sumatra, à Madras. Il s’occupe de minéralogie, c’est un bon marin; il veut avoir un bateau pour lui tout seul. C’est moi qui suis chargé du bateau, de l’équipage, de tout. Nous possédons déjà une coque qui n’a pas sa pareille. La goëlette d’un lord anglais.

Cayou interrompit:

–La goëlette à hélice qui est entrée, il y a huit jours, désemparée à la Joliette? Si c’est celle-là,–et se tournant vers les matelots, son œil brilla de plaisir,–c’est le plus joli morceau de bois que j’aie vu de ma vie.

–C’est ça même: un bijou digne de la reine d’Angleterre.

–Oh! interrompit encore Cayou, nous avons déjà navigué comme la reine de Madagascar, nous pouvons bien faire envie à la reine d’Angleterre!

–Je ne dis pas, répliqua Harnave suivant son idée. Comme je vous l’ai offert la première fois, bon bateau, haute paye et un commandant qui n’est pas chien.

–Il y en a toujours quatre qui s’en vont, sur les douze que nous sommes ici; ils ont tout et le reste avec le cachet du commissaire. Ils peuvent bien filer. Quant aux autres, c’est des vrais matelots, des marins finis; ça les regarde. Ils sont libres.

–Mais vous, patron, et Harnave regarda Cayou bien en face, ça ne vous plairait pas d’être maître de manœuvre à bord de la Mouette?

–Tout de même, répondit Cayou, si mon matelot veut bien embarquer avec moi; et vous ne serez pas volé, car quand vous l’aurez vu se débrouiller, ce caïman-là, vous vous en lécherez le doigt et le reste, qu’il connaît la manœuvre comme le père éternel lui-même. N’est-ce pas, vous autres?

Les matelots proclamèrent tous la supériorité incontestable de Kergaz.

–Avant tout, faudra voir votre monsieur le comte de Cavagnac, Caragnac, Catirac, dit Kergaz, parce que si c’est un faiseur d’embarras, il n’y a rien de fait. Mais avant tout, il faut que les quatre qui ont fini leur temps filent leur câble, parce qu’il peut ne pas faire bon pour eux dans ce pays-ci. Indiquez-leur la route pour prendre la station et qu’on ne les voie plus.

On se dit adieu et au revoir, et les quatre matelots partirent après des embrassades à se faire craquer les os, des poignées de main à se démancher l’épaule, et des commissions et re commandations pour tous ceux du pays.

–Alors, dit Harnave, quand l’émotion du départ fut un peu dissipée, ceux qui restent acceptent?

–Pardon, interrompit encore Kergaz, vous êtes bien pressé: On vous dit qu’on veut voir votre mossieu à l’avance. Faut pas croire que, parce que nous pouvons avoir la brasse carrée après nous, nous sommes perdus. Parbleu! un, belle affaire, nous traverserions Marseille la nuit, et Toulon la nuit, et nous nous en irions les mains dans les poches en Italie; la, nous serions bien tranquilles. J’en ai vu bien d’autres. Montrez-nous donc votre ami, le grand seigneur, monsieur Bloustognac, et nous verrons.

–Ah! il vous plaira, repartit Harnave. Vous pouvez être tranquilles. Pour ce qui est des appointements, je ne puis pas dire mieux: vous ferez votre prix, et on l’acceptera. Une seule chose me gêne maintenant: c’est le départ de vos quatre amis. Il va me manquer des hommes, et je croyais avoir tout la sous la main. Etdame! je n’ai plus mon compte. Il va falloir encore chercher, se démener: Pour la machine, j’ai quatre chauffeurs nègres, des brutes, que j’ai débauchés du Cambodge, un paquebot de la Compagnie. Mais il me faut encore au moins quatre hommes solides, et je ne sais pas où je vais aller les chercher, D’autant plus qu’il faut que cela vous arrange; que les hommes que je prendrai s’entendent avec vous.

Au même instant la porte s’ouvrit.

Harnave s’effaça, et, s’adressant aux mate lots:

–Votre capitaine! dit-il.

C’était, en effet, Calveyrac.

XIX
LE PARC.

Table des matières

Ainsi qu’on a pu s’en apercevoir dans la scène qui précède, Harnave n’eût pas été fâché de faire la conquête morale des matelots de la Némésis après en avoir fait la conquête matérielle, de les séduire, en un mot, et d’accaparer à son profit autorité et influence sur eux.

Lorsqu’il avait inventé le conte–ou le comte, comme on voudra–de Calveyrac, Harnave s’était aventuré sans prévenir de cette fantaisie le lieutenant. Il espérait avoir le temps d’arranger la chose avec Calveyrac, en lui représentant la nécessité de cette comédie pour éloigner tout soupçon indiscret. De fait, son but était bien simple: attribuer à son compagnon tous les honneurs extérieurs et prendre lui-même le commandement.

Par malheur pour Harnave, l’entrée matinale de Calveyrac dérangeait ces projets si bien préparés. Harnave, nous l’avons vu, paya aussitôt d’audace, et, sans hésiter, salua du titre de capitaine celui que tout à l’heure il présentait aux matelots comme un jeune marin dilettante de la science et voyageant pour son plaisir.

–Ah! fit Cayou avec intérêt, monsieur est le capitaine?

–Oui, appuya Harnave. Vous arrivez bien, capitaine, reprit-il, en affectant un ton de déférence à l’égard de Calveyrac: nous débattions les conditions de l’engagement avec ces messieurs.

Calveyrac examina les matelots d’un coup d’œil rapide et sûr.

–Beaux hommes! dit-il, et tous résolus, n’est-ce pas, camarades? Braves, énergiques?

Cayou regarda Kergaz d’un air légèrement ahuri, qui témoignait de sa surprise d’entendre ainsi parler «mossieu le comte de Calveyrac.»

En effet, la voix de Calveyrac, vibrante et ferme, accusait l’habitude du commandement, et le matelot ne s’y était pas plus trompé que ses compagnons.

–Oh! pour cela, fit vivement Harnave, je puis répondre.

Cayou s’avança et l’interrompant:

–Pardon! excuse! dit-il. Nous répondrons bien tout seuls. Il me va, moi, le capitaine. Pour lors, capitaine, c’est une affaire arrêtée, et nous allons naviguer ensemble. Pour ce qui est du courage, on n’en manque pas et on pourra s’entendre.

Calveyrac s’avança et tendit la main au gabier, qui la prit en disant:

–C’est pour tout l’équipage, capitaine. A présent le cachet du préfet et du commissaire n’y ferait plus ni chaud ni froidd, c’est signé.

–Oui, mais ce n’est pas fini! dit Harnave.

Il avait hâte de couper court à l’intervention de Calveyrac.

–Au moment où vous êtes entré, ajouta t-il en se tournant vers celui-ci, nous en étions à un point assez grave: huit hommes, c’est beaucoup, surtout huit hommes comme ceux-ci, qui en valent seize, mais nous en aurions encore quelques-uns, que ce n’en serait que meilleur; qu’en dites-vous?

–Je dis, répliqua le lieutenant, que rien n’est plus facile maintenant que de les trouver.

–Comment cela?

–Je n’en sais rien, mais le gabier le sait; je m’en rapporte à lui.

Et frappant sur l’épaule de Cayou:

–N’est-ce pas, mon brave, que vous savez où on peut trouver encore quatre ou cinq hommes solides, dignes de vous tenir compagnie?

Cayou rougit de plaisir devant cette marque de confiance. Les façons ouvertes de Calveyrac le séduisaient autant que les manières entortillées et mielleuses d’Harnave t’avaient peu entraîné.

–Tout de même1fit-il.

–Quand je le disais!

Les matelots se rapprochèrent curieusement.

–Tu as des matelots à placer, toi? dit Grain-de-Sel en riant.

–Tais ton bec... Voyez-vous, capitaine, faut pas chercher bien loin. Vous voulez des hommes solides, il y en a pas loin d’ici. Nous avons joué du poignet et du couteau avec eux. Une fois à bord on s’arrangera. Voulez-vous suivre mon conseil? Foi de Breton, je n’ai pas de rancune, prenez les Yankees à qui nous avons troussé le poil.

Calveyrac connaissait déjà l’aventure de la veille, car elle avait fait assez de bruit.

–C’est une bonne idée! dit-il gravement.

–Allons donc! fit Harnave, est-ce que vous pourriez vous entendre?

Cayou. Ie regarda de travers.

–Pourquoi pas? Une fois que j’aurai été à eux la main tendue en leur disant: «Sans rancune, tout est fini, oublié, passé, vous pouvez compter sur Cayou à la vie à la mort,» il faudrait qu’ils soient bien méchants pour m’en vouloir encore après çà. Du reste, entre matelots, ça ne se fait pas. Et ils ont beau être Yankees du diable, ce sont des matelots, des vrais, des solides, et nous naviguerons avec eux. avec plaisir. N’est-ce pas, Kergaz, n’est-ce pas, vous autres, que vous êtes de mon avis?

Kergaz et les matelots opinèrent du bonnet.

–C’est dit, conclut Calveyrac.

–A la bonne heure, voilà un homme! murmura Cayou en se penchant vers ses compagnons.

–Ma foi! il me va comme à toi! enchérit Kergaz.

–Et à nous tous!

Harnave n’entendait point, mais il devinait. Il échangea quelques mots avec Calveyrac et reprit:

–Reste à trouver un mécanicien.

Cayou étendit la main.

–Pas besoin de ça. Mon matelot (et il désigna Kergaz) est mécanicien. Il peut arriver une avarie dans vos chaudières et dans la machine: il vous remettra un pislon comme le major me remettrait un bras.

–En ce cas, tout est bien convenu! conclut Calveyrac. Les huit de la Némésis, quatre Yankees, les chauffeurs (des noirs de la côte d’Afrique), le maître-coq, qui se trouvera tout seul: l’équipage est complet. Mais vous devez mourir de faim, mes enfants; on a certainement donné des ordres. Vous pouvez rentrer: le déjeuner vous attend.

Et, faisant signe à Harnave, il se disposa à s’éloigner avec lui.

Kergaz s’avança:

–J’aurais un mot à placer, dit-il. Si ça ne vous fait rien; rangez vos chiens le soir. Nous aimons bien nous promener, mon matelot et moi, et puis,–nous avons l’air d’être prisonniers et nous n’aimons pas ça, pas vrai?

–Soyez tranquilles! répondit Calveyrac.

Quand il se trouva seul avec Harnave:

–Voilà de braves gens! murmura-t-il, on les juge du premier regard. Il est dommage...

Et il s’arrêta assombri par une pensée intérieure. Harnave haussa imperceptiblement les épaules, Calveyrac sortit de sa rêverie et reprit:

–Raconte-moi comment tu as conclu l’affaire. Je vois que tu m’avais déjà présenté à eux, c’est bien.

Harnave saisit l’occasion offerte.

–Oui, dit-il; seulement je leur ai bâti une histoire.

Et il mit Calveyrac au courant Le lieutenant fronça le sourcil.

–Je n’aime pas cela, c’était inutile. Enfin, ce qui est fait est fait. D’ailleurs, à la manœuvre, quand ils me verront, cela suffira.

–L’essentiel d’abord est de partir, objecta Harnave. Une fois en mer, on s’arrangera toujours. Et la goëlette? reprit-il, changeant brusquement de sujet?

–Tout va bien de ce côté aussi, répondit Calveyrac.

Ils se trouvaient à l’extrémité de la terrasse dont nous avons déjà parlé et de laquelle on dominait la mer au loin, développant sa nappe bleuâtre. Calveyrac expliqua les détails de son acquisition, qui n’avait souffert aucune difficulté et dont il était on ne peut plus satisfait.

Quarante-huit heures auparavant, le Sea-Gull, de lord Daigbay, était devenu la propriété de Calveyrac, conformément aux conventions arrêtées entre lui et Le Carol, et le premier soin du lieutenant avait été de damner au bâtiment une appellation française.

Le Sea-Gull, c’est-à-dire désormais la Mouette, répondait merveilleusement aux desseins des aventuriers.

Ce petit navire, armé d’une puissante machine, filait sans se gêner ses douze nœuds à l’heure. Les mâts de hune et ses bas mâts pouvaient facilement être dépassés et étendue sur le pont. Cela fait, la coque de la Mouette n’étant point très élevée au-dessus de l’eau, la goëlette disparaissait facilement, entre deux rochers de la côte, dans une crique, dans une anse, n’importe où, et n’éveillait point l’attention d’es curieux. Avec cela, un aménagement luxueux. Tout était donc pour le mieux, et le hasard se chargeait d’aplanir les dernières difficultés.

Quant aux avaries, aux réparations à la coque, à la mâture, à la machine, elles étaient insignifiantes, et Calveyrac n’avait pas perdu une minute; le gros de la besogne était déjà achevé, et les matelots feraient le reste,

Il fut convenu que, dès la nuit suivante, ceux-ci se rendraient à bord de la goëlette amenée à portée de la bastide. Le Carol avait désigné une anse excellente et à peu près ignorée.

Quant aux matelots américains, Harnave se rendrait à Marseille, en embaucherait quatre, on les ferait monter à bord de la Mouette, et il n’y avait plus à s’en inquiéter.

–Eh bien! dit Harnave, lorsque les dernières résolutions eurent été prises, voilà donc l’affaire en bon chemin. Quand je songe que tu as été sur le point de la repousser?

Calveyrac, sans répondre, lui serra le bras avec force.

A l’etrémité de la terrasse, une forme blanche et svette, une jeune fille venait d’apparaître, pour s’effacer presque aussitôt sous les arbres du parc.

–Je comprends! fit Harnave à voix basse. C’est elle, n’est-ce pas?

–Silence!

–Oh! tu peux être tranquille. Désormais, jusqu’au départ, ne sommes-nous pas comme chez nous? A bientôt, je te laisse... à tes amours.

Et il s’éloigna rapidement.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
580 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066306489
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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