Kitabı oku: «Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc»
Albert Cim
Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066088484
Table des matières
RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES
PRÉAMBULE
I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
II. — ROMANCIERS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
RÉCRÉATIONS
LITTÉRAIRES
Table des matières
DU MÊME AUTEUR:
| Ouvrages bibliographiques | ||
| Une Bibliothèque, l’Art d’acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par l’Académie française) | 1 | vol. |
| Amateurs et Voleurs de livres | 1 | — |
| Le Livre, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française) | 5 | — |
| Petit Manuel de l’Amateur de livres | 1 | — |
| Mystifications littéraires et théâtrales | 1 | — |
| Les Femmes et les Livres | 1 | — |
| Ouvrages pour la jeunesse (Librairie Hachette) | ||
| Spectacles enfantins | 1 | vol. |
| Mes Amis et Moi (Couronné par l’Académie française) | 1 | — |
| Entre Camarades | 1 | — |
| Fils Unique | 1 | — |
| Grand’Mère et Petit-Fils (Couronné par l’Académie française) | 1 | — |
| Mademoiselle Cœur d’Ange | 1 | — |
| Contes et Souvenirs de mon Pays | 1 | — |
| Mes Vacances | 1 | — |
| Le Petit Léveillé | 1 | — |
| Les Quatre fils Hémon | 1 | — |
| La Revanche d’Absalon | 1 | — |
| Disparu! Histoire d’un enfant perdu | 1 | — |
| Le Gros Lot | 1 | — |
| Deux Cousins | 1 | — |
Albert Cim
RÉCRÉATIONS
LITTÉRAIRES
CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS
BÉVUES ET LAPSUS, ETC.
«Ubi plura nitent...» (Horace.) «Les choses singulières me réjouissent toujours.» (Madame de Sévigné.)
POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
ROMANCIERS
LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1920
Tous droits de traduction, de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright par Librairie Hachette, 1920.
MON CHER MAÎTRE
HENRY MARTIN
ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL
dont l’obligeance et la science m’ont toujours été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.
Albert Cim.
En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai voulu me divertir, rien de plus.
«Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de Sévigné à sa fille (Lettre du 26 juin 1680).
Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là exactement des Récréations littéraires que j’offre au public. Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!
Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin.
A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans mon travail. Errare humanum est.
A. C.
PRÉAMBULE
Table des matières
Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences mythologiques. — Marinisme, gongorisme, euphuïsme. — Un vœu de P.-L. Courier.
Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de jugement et de sens critique.
L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des bizarreries de style.
Prenons, par exemple, les locutions: le char de l’État, sur un volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, fouler aux pieds, couper ou fendre un cheveu en quatre, figure humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or, — nous obtiendrons des phrases de ce genre:
«Le char de l’État navigue sur un volcan.» (Style de Joseph Prudhomme, dit la Revue bleue, 7 avril 1900, p. 429.)
«Cette débutante est véritablement une étoile en herbe qui chante de main de maître.» (Cité par Armand Silvestre, Les Farces de mon ami Jacques, p. 289.[1])
«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où la main de l’homme n’a jamais mis le pied.»
«Ce cœur... attend de pied ferme toutes les rigueurs de son infortune.» (La France galante, dans Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)
«Les droits des Canadiens-Français ont été foulés aux pieds par des mains sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans La Presse de Montréal, 16 janvier 1913.)
Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, L’Avenir du Nord, de Terrebonne, 24 janvier 1913:
«L’Action Sociale a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les libéraux. Ces subtils castors fendent les cheveux en quatre pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»
«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus figure humaine.»
«La sauce blanche est la pierre de touche des cordons bleus.» (L’Opinion, 25 juillet 1885.)
«L’étalon brabançon sera la poule aux œufs d’or de la Belgique.» (M. Bruyn, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans L’Indépendance de l’Est, 21 février 1900.)
* * *
Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:
«Le vieux médecin exultait d’allégresse». (Claude Tillier, L’Oncle Benjamin, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)
«Les souvenirs du passé se réveillant...» (Octave Feuillet, M. de Camors, p. 293; C. Lévy, 1888.)
Ou encore: «Les souvenirs rétrospectifs...», qui vont de pair avec «Les prévoyants de l’avenir».
«Chacun, surpris à l’improviste...» (Émile Souvestre, Un Philosophe sous les toits, p. 49; M. Lévy, 1857.)
Panacée universelle est un des pléonasmes les plus communs, panacée, à lui seul, signifiant remède universel, qui guérit tout (du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).
«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une panacée universelle...» (Louis Blanc, Organisation du travail, p. 264.)
«Il avait trouvé la panacée universelle...» (H. de Balzac, Maître Cornelius, dans le volume intitulé Les Marana, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)
«C’était sa panacée universelle.» (George Sand, Histoire de ma vie, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)
«Il croyait avoir découvert la panacée universelle.» (Émile Zola, Le Docteur Pascal, p. 42.)
«Cette panacée universelle...» (Alphonse Daudet, Port-Tarascon, p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)
«Voilà la panacée universelle.» (J. Barbey d’Aurevilly, Polémiques d’hier, p. 245; Savine, 1889.)
Voici quelques autres exemples d’inadvertances:
«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon de même couleur.» (Léopold Stapleaux, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20 décembre 1897, col. 772.)
«Il avait soixante-dix ans et paraissait le double de son âge.» (Id., ibid.)
«Les deux adversaires furent placés à égale distance l’un de l’autre.»
«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, de l’autre, elle lui dit...»
«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire de vive voix.»
«Nous espérions vous serrer la main de vive voix», s’amuse à écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (Lettres, p. 149, novembre 1859.)
Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout d’expressions, je lui prouverais le contraire!» (Cité par H. de Villemessant, Mémoires, t. V, p. 163.)
Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir autant de pièces de quarante sous que je vais dormir dans une heure!» (Id., ibid.)
«Ce village est situé au centre du triangle obtus que forment les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le romancier Émile Richebourg (La Petite Mionne, t. I, p. 3), oubliant que, s’il y a des angles obtus, il n’existe pas de triangles ainsi qualifiés.
* * *
Fautes commises par ignorance:
«Ce vieillard impotent et ingambe ne quittait plus son fauteuil.» Comme si ingambe signifiait sans jambes (in privatif).
«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, ingambe depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (Le Journal, 21 septembre 1910.)
Compendieusement (compendium, abrégé) «exprime si bien le contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui donnent le sens de longuement», a remarqué Géruzez (dans Littré, art. Compendieusement).
Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et compendieusement à la composition des...» (Goncourt, Journal, année 1862, t. II, p. 58.)
L’adjectif valétudinaire (qui est souvent malade, de valetudo, santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, rattaché au mot valet et pris dans une singulière acception: «Mme de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle n’estoit point valétudinaire (on appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets)...» (Tallemant des Réaux, Les Historiettes, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)
Vêtissait pour vêtait, imparfait de l’indicatif de vêtir, est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la vêtissait.» (Pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé, livre I, p. 361; Œuvres; Didot, 1865; in-18.)
Jean-Jacques Rousseau, qui écrit inventaire pour éventaire: «Une petite qui avait sur son inventaire une douzaine de pommes» (Cf. Littré, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours malade et chagrin; on dit que la philosophie guérit ce dernier.» (Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; Œuvres complètes, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec peine, madame la maréchale, combien vous vous en donnez pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit goutte, quoiqu’il la prenne à chaque instant.» (Dans Émile Deschanel, Le Romantisme des Classiques, t. V, Boileau, p. 145, note 1.)
Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa Recherche de l’Absolu (p. 199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: «Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura celui de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans un numéro de sa Lanterne (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier ministre et j’écrivis à celui de l’Intérieur pour lui demander...»
Et bi-hebdomadaire, bi-mensuel, dans le sens de deux fois par semaine, deux fois par mois[2];
Dans le but de, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];
Remplir un but[4];
Ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque, — pour chacun[5];
Être à court d’argent, pour être court d’argent[6];
Éviter quelque chose à quelqu’un, au lieu de le lui épargner;
Fortuné, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];
Fixer quelqu’un, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];
Le plus infime[9];
Invectiver quelqu’un, au lieu de contre quelqu’un;
Vendre la mèche, au lieu de l’éventer;
Naguère, pour il y a longtemps;
Partir à la campagne, au lieu de pour la campagne;
Une rue passagère, au lieu de passante;
Il n’y a pas que lui qui... au lieu de: il n’est pas le seul qui...[10];
Soi-disant, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais s’appliquer aux êtres inanimés[11];
Sous le rapport de...[12].
Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.
Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.
* * *
Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:
«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre à Waterloo.»
«Cette fête tombe au printemps et en désuétude.»
«Le lapin est un animal timide et nourrissant.»
«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à prendre patience et de la rhubarbe...» (Mme de Sévigné, lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; Lettres, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)
«Force jeunes gens de robe et de Paris étaient allés à la suite...» (Saint-Simon, Mémoires, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)
«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras et en silence.» (Voltaire, La Princesse de Babylone, chap. II.)
«La truite aime à être mangée vive; le brochet préfère attendre,» proclame Le Cuisinier français (dans Toussenel, L’Esprit des bêtes, p. 279; Hetzel, s. d.)
* * *
Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du Dictionnaire philosophique, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»
Cyrano de Bergerac (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me brûler plus facilement», etc. (Œuvres comiques, Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)
Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète Philippe Desportes (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,
Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,
Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.
Et d’autant que mon feu est violent et chaud,
Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,
Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.
(Philippe Desportes, Poésies, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)
Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a récidivé (p. 54):
Il fit...
De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines,
Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines.
Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.
L’Arétin (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. (Arétin, Œuvres choisies, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII; Gosselin, 1845.)
Et le Maître Jacques de L’Avare de Molière (V, 2): «Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.»
«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant d’agir.» (L’Écho de l’Est, 23 novembre 1913.)
Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui s’appuient sur le bâton de Plutus pour entrer dans les bocages d’Amathonte». (Mme Giroust de Morency [XVIIIe siècle], dans Mary Summer, Aventures d’une femme galante au XVIIIe siècle, p. 234.)
Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).
C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en pointes ou concetti, ce style faux, si apprécié et renommé au seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de marinisme (du poète italien Marini ou cavalier Marin), de gongorisme ou cultisme en Espagne (du poète Gongora), d’euphuïsme en Angleterre, et de style ou esprit précieux en France. (Cf. Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)
Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!» (P.-L. Courier, Pamphlet des pamphlets, Œuvres, p. 240; Didot, 1865; in-18.)
I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
Table des matières
I
Table des matières
Pierre Corneille. Concetti, Cacophonies et Calembours. Galimatias simple et Galimatias double. Vers de Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître à la Montauron: éloges outrés. Traduction de l’Imitation de Jésus-Christ. — Thomas Corneille. Le plus grand succès dramatique de tout le dix-septième siècle.
Rotrou. — Théophile de Viau. — Dumonin. — Pierre Du Ryer. — Jean Claveret: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne mourra-t-il pas?» — Napoléon Ier et A.-V. Arnault. — Crébillon le Tragique, Corneille et Racine.
Racine. Critiqué par Chapelain. Réminiscence. Remarque de Méry. Le mot «diligence». Changement de visage. Cacophonies. Un auteur de sept ans. Athalie lue par pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.
Molière. Son style. Acceptions des mots flamme, cœur, main, etc. Singularités de prosodie. Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. L’Avare de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.
Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou inadvertances de style: errare humanum est.
Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par Corneille (1606-1684) dans Polyeucte (I, 1), qu’aurait enviée Tabarin, et dont je me borne à rappeler les premiers mots:
Et le désir s’accroît quand...
Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (Pompée, II, 3):
Il en coûta la vie et la tête à Pompée.
Dans Mélite (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:
Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi
On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.
Et Cloris de répondre:
C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.
Philandre reprend:
... Mon cœur...
Afin de te mieux voir, s’est mis à la fenêtre.
Dans Clitandre (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très embrouillée, nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de Pymante, son «amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et de se faire soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous débiter une tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:
Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?...
La tigresse m’échappe...
Il est de Corneille encore (Pompée, I, 2) ce vers à calembour:
Car c’est ne régner pas qu’être deux à régner,
qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche attribué, mais à tort, paraît-il, au vicomte d’Arlincourt (1789-1856):
... On l’appelle à régner[15].
C’est à tort également, et par une erreur persistante, disons-le en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: Staaff, La Littérature française, t. II, p. 1046; — Gustave Merlet, Tableau de la littérature française, 1800-1815, t. I, p. 524; — Larousse, art. Arlincourt; — etc.) attribuent audit vicomte et à sa tragédie Le Siège de Paris, représentée au Théâtre-Français en 1826, les alexandrins suivants:
Mon père, en ma prison, seul à manger m’apporte.
J’habite la montagne, et j’aime à la vallée.
Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a subi des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est dit dans l’avant-propos du volume.
Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. X et XI):
«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt[16] était constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que l’ouvrage n’offrait aucun intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, l’auditoire était constamment ému...
«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à voir une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec douleur:
Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.
«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison m’eût singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point d’héroïne dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation à laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre que cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (sic) d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.
«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la première représentation:
Mystérieux par goût, sauvage par système,
Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème.
...................
Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (lépreux).
...................
On l’appelle à régner (araignée).
...................
Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve.
...................
Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci.
...................
J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (à l’avaler).
...................
Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir.
...................
Pour chasser loin des murs les farouches Normands,
Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (francs).
«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne raisonnable qui ait pu le penser?»
Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:
Dans son ode A la postérité (IV, 6, p. 362; Œuvres de Malherbe, de J.-B. Rousseau, etc., Didot, 1858), J.-B. Rousseau (1671-1741) interpelle ladite postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:
Vierge non encor née, en qui tout doit renaître,
vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.
Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de Voltaire (1694-1778):
Non, il n’est rien que Nanine n’honore,
qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par celui-ci:
Non, il n’est rien que sa vertu n’honore.
(Nanine, III, 8.)
De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins dépourvu d’euphonie:
Tout art est étranger; combattre est ton partage.
(Brutus, I, 1.)
Cet autre, encore de Voltaire:
Tu t’en vantais tantôt; tu te tais, tu frémis,
qui se trouvait dans la tragédie d’Ériphyle (V, 2), a disparu. (Cf. le Journal de la Jeunesse, Supplément, 7 juillet 1888.)
L’abbé Pellegrin (1663-1745), originaire de Marseille, avait composé une tragédie intitulée Loth, qui, dès le premier vers, tomba sous les éclats de rire des spectateurs. Le principal personnage débutait par cette touchante déclaration:
L’amour a vaincu Loth! (vingt culottes).
«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un plaisant, qui connaissait toute la misère de l’abbé[17].
Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. (Cf. B. Jullien, Thèses d’histoire, p. 412 et suiv.; et Larousse, art. Pellegrin.)
A propos de l’abbé Pellegrin, qui
Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,
on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie de Pélopée, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la majuscule P y était tracée nombre de fois.
«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces lettres?
— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a emportée.
— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des initiales, et en voici le sens: Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal».
Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies:
Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit:
Sur le sein de l’épouse on écrase l’époux,
nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. L’Écho de la semaine, 6 octobre 1895.)
Dans un drame espagnol (Ibid.), où l’on essaie de détourner le roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des arguments présentés par l’auteur est celui-ci:
Jamais à ton secours Alcala vola-t-il?
Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action se passe aussi en Espagne, Don Japhet d’Arménie (II, 2), de Scarron (1610-1660):
Don Zapata Pascal,
Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère
Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;
et aussi ce vers crépitant de la tragédie de Manco-Capac, de Leblanc de Guillet (1730-1799):
Crois-tu d’un tel forfait Manco-Capac capable?
qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. Bachaumont, Mémoires secrets, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.)
Et celui-ci, attribué au critique Geoffroy (1743-1814) (Encyclopédiana, p. 194; Garnier, s. d.):
Vous, ministres sacrés, non d’un Dieu, mais d’un homme.
Puis:
O Rémus, dominez sur la ville éternelle.
(Dans Quitard, Dictionnaire de rimes, p. 173.)
La vache paît en paix dans ces gras pâturages,
nous apprend le poète académicien Tissot (1768-1854), traducteur des Bucoliques (dans Tenant de Latour, Mémoires d’un bibliophile, p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la première églogue) que
Le cerf léger paîtra.
Et Viennet (1777-1868):
Sous son casque, Arbogaste avait un esprit vaste.
(Cf. Larousse mensuel, octobre 1912, p. 538.)
Et dans La Franciade du même poète (Cf. Staaff, La Littérature française, t. II, p. 606, note):
Les paysans fuyaient en emportant leurs lares.
Le Télémaque, ou du moins un fragment de ce livre, Télémaque dans l’île de Calypso, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène Mathieu (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso, reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de Mentor, lui dit:
Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux,
Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!
(Cf. Staaff, ibid., t. III, p. 863.)
Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement attribuée.
* * *
Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il y avait deux espèces de galimatias: le galimatias simple, où l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias double, où l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers suivants de la tragédie de Tite et Bérénice (I, 2) de Corneille, prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:
Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme,
Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme
Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort
Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.
Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible. Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.
«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»
Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre vers dont le sens lui échappait.
Corneille les examine durant quelques instants, puis:
«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les admirera.» (Cf. le Musée des familles, 1er août 1897; et Edmond Guérard, ouvrage cité, t. I, p. 504.)[18]
De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous les vers de sa Messiade:
«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 182, note 1.)
Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:
«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. I, p. 226).
Ce beau vers qu’on lit dans Tite et Bérénice (V, 1):
Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,
se trouve textuellement dans les Essais de morale de Nicole (Cf. Corneille, Œuvres complètes, t. IV, p. 371, note 1; Hachette, 1864), et ces autres, qui se trouvent dans Polyeucte (IV, 2):
... Et, comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité,
sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse, qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus:
Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.
(Cf. Montaigne, Essais, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit. Louandre.)
Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (Le Menteur, II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:
Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.
Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude la dédicace d’Horace au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de Cinna à M. de Montauron (d’où le nom d’Épître à la Montauron donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré Bonhomme, Grandes Dames et Pécheresses, p. 253-254; Charavay, 1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie «est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase commune». (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 44; nouvelle édit., Garnier, s. d.)
De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de l’Imitation de Jésus-Christ, dont il se fit de la première partie seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent. Lui-même nous l’apprend; il racontait que son Imitation lui avait plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu, par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules Levallois, Corneille inconnu, p. 288.)
Rappelons, à ce propos, que Thomas Corneille (1625-1709), le frère de Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle, celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus d’argent. Sa tragédie de Timocrate, jouée en 1656, et que personne ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique de tout le dix-septième siècle». (Paul Stapfer, Des Réputations littéraires, t. II, p. 252 et 286.)
«Timocrate eut quatre-vingts représentations, dit de son côté Laharpe (Lycée ou Cours de littérature, t. II, p. 273-274; Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut Laharpe».
* * *
Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de Céliane, Rotrou (1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle lui ayant laissé le choix de ses faveurs:
Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux,
De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?
Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. La Fontaine, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.)
Dans une autre pièce de Rotrou, Saint Genest (II, 2 ou 3), la comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie:
Je foule autant de cœurs que je marche de pas.
Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou, particulièrement dans sa tragédie de Venceslas:
Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire.
(II, 2.)
L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.
(III, 2.)
Je dérobe au sommeil, image de la mort,
Ce que je puis du temps...
Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.
(IV, 4.)
Etc., etc.
C’est dans Venceslas (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de sa manche»:
Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!
Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile de Viau (1590-1626):
Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître
S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!
Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’Orbecce de Dumonin (1557-1586) (Dans Philarète Chasles, Études sur le seizième siècle, p. 178):
Orbecce fréricide, Orbecce méricide!
Tu seras péricide, ainsi que fillicide!
Et cet autre distique de Pierre Du Ryer (1606-1658), dans sa tragédie de Scévole:
Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre,
Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.
«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (Ouvrage cité, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»
Afin de respecter l’unité de lieu, un auteur du dix-septième siècle, Jean Claveret (1590-1666), s’avisa du stratagème suivant. Dans sa tragédie Le Ravissement (l’Enlèvement) de Proserpine, où la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile et aux Enfers, il dit que «le lecteur peut se représenter une certaine unité de lieu, en la concevant comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien entendu que cette verticale doit passer par la Sicile». Les trois «théâtres de l’action», Ciel, Sicile et Enfers, se trouvent ainsi situés dans le même plan, le même «lieu». (Cf. Sainte-Beuve, Tableau de la Poésie française au seizième siècle, p. 253; Charpentier, 1869.)
Plus tard, Rivarol (1753-1801) réduisit la tragédie à la simple position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne mourra-t-il pas? Question qui fluctue ainsi:
1er acte: il mourra.
2e acte: il ne mourra pas.
3e acte: il mourra.
4e acte: il ne mourra pas.
5e acte: il mourra.
(Cf. Staaff, La Littérature française, t. III, p. 1243.)
Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure! Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa tragédie Les Vénitiens. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni moins. (Cf. Staaff, ibid., t. II, p. 386, note 1.)
A propos de la tragédie, rappelons le mot de Crébillon père relativement à son goût pour le genre terrible: «Je n’ai pas eu le choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me restait plus que l’enfer». (Note du Gil Blas de Lesage, édit. Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)
* * *
Lorsque Racine (1639-1699), fort jeune encore, composa l’ode La Nymphe de la Seine, à l’occasion du mariage du roi, il alla consulter Chapelain, qui releva quelques fautes dans ce poème, «entre autres, celle d’avoir mis en eau douce des tritons, divinités essentiellement salées, ce qui est une énorme incongruité mythologique». (Théophile Gautier, Les Grotesques, p. 250-251; M. Lévy, 1859.)
On cite souvent ce vers étrange d’Andromaque (I, 4), où Pyrrhus emploie le mot feux dans deux acceptions toutes différentes:
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.
C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment «devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel (Le Romantisme des classiques, Racine, t. I, p. 110), est une réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, Théagène et Chariclée, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à relire.
D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est servi cent soixante-cinq fois du mot œil ou yeux dans cette tragédie d’Andromaque. «Vous pouvez les compter,» ajoute-t-il, (La Croix de Berny, lettre XXII, p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se cache sous le pseudonyme de Roger de Monbert.)
Dans Les Plaideurs (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont plus tard les romantiques pourront s’autoriser:
Mais j’aperçois venir madame la comtesse
De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.
Racine a employé le substantif diligence (zèle, soin, promptitude) dans des vers qu’on s’est plu à interpréter comiquement:
Prince, que tardez-vous? Partez en diligence.
(Britannicus, V, 2.)
C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures publiques dites diligences.
Ah! quittez d’un censeur la triste diligence!
(Britannicus, I, 2.)
Je vais faire venir ma fille en diligence.
(Les Plaideurs, III, 1.)
Mais, comme vous savez, malgré ma diligence,
Un long chemin sépare et le camp et Byzance.
(Bajazet, I, 1.)
Déjà Corneille avait dit, dans Polyeucte (IV, 1):
Si vous me l’ordonnez, j’y cours en diligence.
Et Molière:
J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile en diligence.
(La Princesse d’Élide, I, 1.)
L’auteur dramatique Charles-Guillaume Étienne(1778-1845) dira de même, dans sa comédie L’Intrigante (I, 7):
Vous m’avez demandé,
J’accours en diligence.
Dans La Thébaïde ou les Frères ennemis (IV, 3), on trouve ce singulier vers:
L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,
que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On s’embrasse l’un l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».
Épargnez votre sang, j’ose vous en prier,
Sauvez-moi de l’horreur de l’entendre crier,
lit-on dans Phèdre (IV, 4).
Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,
lit-on encore dans Athalie (I, 1).
Entendre le sang crier est une locution biblique que nous rencontrons dans la Genèse (IV, 10), et placée dans la bouche de Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère crie vers moi».
Dans cette même pièce de La Thébaïde (IV, 1), Racine suppose que les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance:
Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d’un sang incestueux!
Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux,
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l’origine.
La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse à adresser à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement qu’elle ne pouvait pas tenir, termina cette missive par les vers suivants, qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près textuellement, au Britannicus de Racine (II, 3):
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;
Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs;
La Cour en est pour vous l’inépuisable source,
Ou si quelque chagrin en interrompt la course,
Tout le monde, soigneux de les entretenir,
S’empresse à l’effacer de votre souvenir.
«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables: des jours toujours sereins, mauvaise consonance; — en interrompt la course, est-ce la course des plaisirs ou la course de la source? — les entretenir est bien loin du mot plaisirs, de même que l’effacer est un peu loin du mot chagrin; — et tous ces que, qui, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu mystifier son monde, elle ne s’y serait pas prise plus adroitement.» (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 227.)
Racine écrit dans Mithridate (III, 1):
Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout haut, paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (Ouvrage cité, t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans Émile Deschanel, ouvrage cité, t. I, p. 310), cette objection et interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.
Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à Mithridate:
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime était rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de Mithridate par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des spectateurs, en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», s’avisèrent de crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan Larchey, L’Esprit de tout le monde [ou L’Esprit d’autrefois], Première série, p. 269.)
A propos de ce vers d’Iphigénie (V, 6):
Le soldat étonné dit que, dans une nue,...
Génin, dans ses Récréations philologiques (t. II, p. 427, note 1; Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la Comédie-Française déclamer ce vers de manière à faire douter s’il ne s’agissait pas plutôt d’une nourrice de Molière que d’un soldat d’Agamemnon», et il conseille de «préférer un hiatus au ridicule d’une prononciation rigoureusement exacte».
O le plus grand poltron qui jamais ait été!
s’écrie à son tour un personnage de Scarron (Jodelet, IV, 7), poltron qui peut être rapproché du susdit soldat étonné.
En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les Œuvres diverses d’un auteur de sept ans, voulut faire partie de l’Académie française, et Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de l’Académie, cette incroyable réponse:
«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il n’y a pas un académicien qui ne soit ravi de mourir pour vous en faire une».
Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour lui en procurer l’accès. (Cf. Le Magasin pittoresque, 1835, p. 354.)
Qui croirait qu’Athalie, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie, de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers d’Athalie... Un jeune officier, condamné à lire la première scène, lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois; ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa singularité,» ajoute Laharpe (Ouvrage cité, t. II, p. 241-242), amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent donna ordre de jouer Athalie, qui, cette fois, «fut applaudie avec transport».
Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin de l’épurer. Au lieu de ces deux vers d’Alexandre le Grand (V, 3):
Aimez, et possédez l’avantage charmant
De voir toute la terre adorer votre amant,
ces pudibonds censeurs ont mis:
Aimez, et possédez l’avantage si doux
De voir toute la terre adorer votre époux.
Dans Les Plaideurs (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le mot bâtard et de le remplacer par fils:
Monsieur, je suis le fils de votre apothicaire.
Dans Esther (I, 1), au lieu de:
Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
La chassa de son trône ainsi que de son lit,
estimant le mot lit trop suggestif, ils ont écrit:
Lorsque le roi, contre elle enflammé sans retour,
La chassa de son trône ainsi que de sa cour.
(Cf. Edmond Texier, Les Choses du temps présent, p. 202-204; Hetzel, 1862.)
Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle, de se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en 1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié (ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de Phèdre et d’Athalie n’était ni poète ni chrétien, nec poeta nec christianus.» (Vie de Voltaire, chap. II, p. 17-18, en tête de ses Œuvres, édit. de Kehl.)
Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de «vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné, paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. Le Temps, 1er décembre 1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile Gautier, Les Jeunes-France, Daniel Jovard, p. 90; Charpentier, 1879: «Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps»); — la seconde épithète est d’Auguste Vacquerie (Profils et Grimaces, p. 17: «... Les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, Racine est une vieille botte.»)
Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de Racine. Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait les jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution. Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt: «Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer de son vivant». (Cf. l’abbé de Voisenon, Anecdotes littéraires, p. 36; Librairie des bibliophiles, 1880; — et Eugène Muller, Curiosités historiques et littéraires, p. 264; Delagrave, 1897.)
* * *
Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi les cacophonies abondent chez Molière (1622-1673), à tel point que Théophile Gautier s’amusait à dire que «comme tapissier, le Poquelin avait peut-être quelque mérite, mais, comme poète, c’est un pleutre que nous aurions sifflé s’il eût apparu en 1830». (Cf. Le National, 9 janvier 1887.)
Et Flaubert de lui riposter sur le même ton:
«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il y a, dans Le Malade imaginaire (acte II, 2e intermède), une phrase de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure: Plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses mêlées de chansons. Ça, c’est un diamant!» (Ibid.)
Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière: «Mon opinion sur Molière et Le Misanthrope? Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!» Etc. (Goncourt, Journal, année 1857, t. I, p. 170.)
Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu tendres pour Molière:
«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc. (Fénelon, Lettre sur les occupations de l’Académie, VII, p. 70-71; édit. Despois.)
«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme et d’écrire purement.» (La Bruyère, Caractères, Des ouvrages de l’esprit, p. 22; édit. Hémardinquer.)
«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins corrects et moins purs que lui.» (Vauvenargues, Œuvres choisies, p. 312; Didot, 1858, in-18.)
Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal Le Temps du 19 mars 1882 (Cf. Georges Lafenestre, Molière, p. 173; — Robert de Bonnières, Mémoires d’aujourd’hui, 2e série, p. 67 et suiv.; — La Gazette anecdotique du 31 mars 1882; — etc.), un article demeuré célèbre, portant pour titre Une Hérésie littéraire, et des plus durs pour Molière. Ce qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est qu’en reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de fond qui dominent tout.» Un fond qui domine tout? Scherer cite nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre autres (Le Misanthrope, IV, 3):
Et, puisque notre cœur fait un effort extrême
Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,
Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,
S’oppose fortement à de pareils aveux,
L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle,
Doit-il impunément douter de cet oracle?
Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui, antérieurement au Misanthrope, se trouvent dans Garcie de Navarre, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette Célimène doit et entend exprimer sa pensée?
Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur de cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures; il improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène, plutôt que lus et savourés à loisir.
Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi, dans Le Misanthrope, la préposition pour se trouve à certain endroit (III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers:
Pour moi, je voudrais bien que, pour vous montrer mieux,
Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.
Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,
On peut, pour vous servir, etc...
D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous déconcertent; ceux-ci de Tartuffe (V, 3), par exemple:
Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
Et ceux-ci, encore de Tartuffe (V, scène dernière):
Et par un doux hymen couronner en Valère
La flamme d’un amant généreux et sincère.
Couronner une flamme est certainement pour nous une singulière locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle, et même plus tard, le mot flamme accouplé à bien des verbes qui ne lui conviendraient plus aujourd’hui:
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme.
(Corneille, Le Cid, I, 7.)
Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme.
(Id., Horace, I, 2.)
Qu’est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?
(Id., ibid., II. 7.)
Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes
Décidèrent en moi le destin de leurs flammes.
(Molière, Don Garcie de Navarre, I, 1.)
Des chaînes qui décident un destin?
Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste
A fait parler ici des feux que je déteste.
(Crébillon, Rhadamiste et Zénobie, I, 2.)
Une flamme qui fait parler des feux?
On lit dans Le Misanthrope (V, 7):
Pourvu que votre cœur veuille donner les mains
Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
Un cœur qui donne les mains: voilà encore un étrange style, mais dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième siècle:
«La gloire n’est due qu’à un cœur qui sait... fouler aux pieds les plaisirs.» (Fénelon, Télémaque, I, p. 6; édit. Colincamp.)
«Tel est l’homme, ô mon Dieu, entre les mains de ses seules lumières.» (Massillon, Sermon pour le 4e dimanche de l’Avent; dans Molière, édit des Grands Écrivains, t. V, p. 549, note 2.)
Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (Proverbes, XVIII, 21): «La mort et la vie sont aux mains de la langue»?
Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions du mot main étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. Littré). Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité et qui connaissait si bien nos classiques, a écrit (Dans Le XIXe Siècle, 28 janvier 1894): «Un grand écrivain laisse après lui quelque chose de plus durable que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il s’est servi, qu’il a assouplie et façonnée à son usage, et qui, même maniée par d’autres mains, garde toujours quelque trace du pli qu’il lui a donné».
De Molière encore (Les Précieuses ridicules, sc. 9):
«Cathos. — Votre cœur crie avant qu’on l’écorche.
Mascarille. — Il est écorché depuis la tête jusqu’aux pieds.»
Métaphore ou catachrèse qu’on peut rapprocher de celle de Marivaux: «Frappez fort, mon cœur a bon dos.» (Cf. Molière, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 98, note 1)[19].
«On ne peut néanmoins douter, dit très justement une note de l’édition de Molière des Grands Écrivains (t. VIII, p. 284, note 2, a), que parfois, dans l’emploi de ces locutions mêmes, l’incohérence des termes rapprochés était cherchée et rendue fort sensible pour produire un effet plaisant, témoin cette phrase de Sganarelle: «Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter un morceau de cuir qu’il n’en paye les pots cassés» (Le Médecin malgré lui, III, 1), et ces vers de Benserade, adressés, dans le Ballet des Muses, à Mlle de la Vallière:
Je baise ici les mains à vos beaux yeux
Et ne veux point d’un joug comme le vôtre.»
Dans Psyché (I, 1):
Un souris (sourire) chargé de douceurs
Qui tend les bras à tout le monde,
Et ne vous promet que faveurs.
Dans Le Dépit amoureux (I, 4):
... Ma langue, en cet endroit,
A fait un pas de clerc dont elle s’aperçoit.
Dans Le Sicilien (sc. 2): «Il fait noir comme dans un four. Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez».
Dans le prologue du Malade imaginaire: «Le théâtre représente un lieu champêtre, et néanmoins fort agréable». Ce néanmoins nous prouve combien la campagne et les beautés de la nature étaient alors peu appréciées.
Voici encore quelques bizarres tournures de phrases de Molière:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,
Renverse le bon droit, et tourne la justice.
(Le Misanthrope, V, 1.)
Qu’un cœur de son penchant donne assez de lumière,
Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
(Ibid., V. 2.)
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
(Le Tartuffe, III, 4.)
Etc., etc.
Les fautes ou singularités de prosodie sont fréquentes aussi chez Molière. Il ne se fait aucun scrupule, par exemple, de ne pas élider les e muets et de les compter pour une syllabe: sans doute on n’était pas, de son temps, aussi strict sur ce point qu’on l’est devenu depuis:
Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure.
(L’Étourdi, I, 5.)
La partie brutale alors veut prendre empire.
(Le Dépit amoureux, IV, 2.)
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C’est d’être Sosie battu.
(Amphitryon, I, 2.)
Ici, au contraire, l’e muet n’est pas compté:
A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar.
(Les Fâcheux, II, 6 ou 7.)
Dans Sganarelle (sc. 21), le mot honneur rime avec lui-même:
Guerre, guerre mortelle à ce larron d’honneur
Qui sans miséricorde a souillé notre honneur.
Dans la même pièce (sc. 23), trois rimes féminines se suivent:
... La promesse accomplie
Qui vous donna l’espoir de l’hymen de Clélie,
Très humble serviteur à Votre Seigneurie.
Il est vrai que ces trois rimes sont ici «très expressives» et font fort bon effet à la scène. (Cf. Molière, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 214, note 4.)
Dans le prologue d’Amphitryon, presque au début, nous rencontrons deux rimes masculines de suite: venir et pas, las.
Notons ce curieux anachronisme dans Amphitryon (II, 5): Sosie et son épouse Cléanthis, bien que en contact avec Jupiter et Mercure, nous parlent «du diable» à plusieurs reprises:
Nous donnerions tous les hommes au diable.
Et (III, 10):
Et je ne vis de ma vie
Un dieu plus diable que toi.
Etc., etc.
Comme exemples de cacophonie chez Molière, nous citerons:
Ce sont soins superflus.
(L’Étourdi, IV, 3.)
... Une affaire aussi qui m’embarrasse assez.
(Le Dépit amoureux, II, 1.)
Et plusieurs qui tantôt ont appris...
(Sganarelle, sc. 16.)
Tout ce que son cœur sent, sa main a su l’y mettre.
(L’École des Femmes, III, 4.)
Je suis assez adroit...
(Le Misanthrope, III, 1.)
Et suis huissier à verge...
(Le Tartuffe, V, 4.)
Qui le rend en tout temps si content...
(Les Femmes savantes, I, 3.)
D’être baissé sans cesse aux soins matériels.
(Ibid., II, 7.)
Parmi les locutions favorites de Molière, nous signalerons:
Plaisant: «Je vous trouve plaisant de...». (Le Misanthrope, IV, 3; — Les Femmes savantes, I, 2; V, 2; — Le Malade imaginaire, III, 3 et 4; — Etc.)
Impertinent, e: «C’est un impertinent, une impertinente... Voilà une coutume bien impertinente;» — Etc. (La Critique de l’École des Femmes, sc. 5 et 7; — Le Médecin malgré lui, I, 2; II, 9; — Le Malade imaginaire, I, 9; II, 6 et 7; III, 3; — Etc.)
Pendard, pendarde: «Ces pendardes-là.» (Les Précieuses ridicules, sc. 4.) «Comment, pendard, vaurien...» (Les Fourberies de Scapin, I, 4 et 6; II, 5, 7, 11; III, 3, 6, 7; — Le Malade imaginaire, II, 2; — Etc.)
Le plus... du monde: «La plus belle personne du monde... La plus amoureuse du monde...» Etc. (La Critique de l’École des Femmes, sc. 1, 2 et 3; — Le Médecin malgré lui, I, 5; III, 1 et 11: «La plus grande joie du monde»; — Le Bourgeois gentilhomme, III, 7, 9, 19; IV, 5; — Le Malade imaginaire, II, 6; — Etc.)
Etc., etc.
Ce vers de L’École des Femmes (II, 6):
Je suis maître, je parle; allez, obéissez,
se trouve textuellement dans Corneille (Sertorius, V, 6), et cet autre de Tartuffe (III, 3):
Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme,
se retrouve encore, sauf un seul mot, dans la même pièce de Corneille (IV, 1):
Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme.
Cet autre vers de Tartuffe (V, 3):
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
ressemble beaucoup à celui-ci de La Fontaine (Fables, IX, 1):
Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je.
Le sonnet de l’abbé Cotin, que Molière a introduit dans Les Femmes savantes (III, 2), débute par un vers:
Votre prudence est endormie,
qui se rapproche de près de ce vers de Corneille (Nicomède, III, 2):
Ma prudence n’est pas tout à fait endormie.
Les personnes qui estiment que le théâtre peut corriger les mœurs: castigat ridendo... auraient été bien déçues si elles avaient entendu ce grippe-sou dont nous parle Laharpe (Ouvrage cité, t. II, p. 300), qui, au sortir d’une représentation de L’Avare, déclarait, et en toute bonne foi, «qu’il y avait beaucoup à profiter dans cet ouvrage, et qu’on en pouvait tirer d’excellents principes d’économie».
Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux Lundis (t. V, p. 275-276), fait une curieuse remarque, à propos d’une pièce de Molière. «Sait-on, demande-t-il, quelle est la pièce en cinq actes, avec cinq personnages principaux, trois surtout qui reviennent perpétuellement, dans laquelle deux d’entre eux, les deux amoureux, qui s’aiment, qui se cherchent, qui finiront par s’épouser, n’échangent pas, durant la pièce, une parole devant le spectateur, et n’ont pas un seul bout de scène ensemble, excepté à la fin pour le dénouement? Si l’on proposait la gageure à l’avance, elle semblerait presque impossible à tenir. Cette gageure, Molière l’a remplie et gagnée dans L’École des Femmes, et probablement sans s’en douter. Horace et Agnès ne se rencontrent en scène qu’au cinquième acte.»
«Il y a, ajoute Sainte-Beuve en note, une autre pièce très connue, où les amoureux ne se rencontrent aussi qu’à la fin: c’est Le Méchant de Gresset.»
II
Table des matières
Ronsard. — Desmarets de Saint-Sorlin. — Du Bartas. Sa gloire «sans rivale». — Malherbe. Une ode qui arrive trop tard. — Scudéry.
La Fontaine. Ses inadvertances. Emploi du mot femme. Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques. Irrégularités de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime hommes et nous sommes. Orthographe de La Fontaine.
Boileau. — Regnard. Ses emprunts à Molière. — Crébillon le Tragique. La cheville «en ces lieux». — L’abbé Desfontaines. — Piron. Un acteur qui se poignarde d’un coup de poing. — La Chaussée.
Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra pas toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder quelque peu et remonter à Ronsard (1524-1585), qui, comme on sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait la toux de ronge-poumon, Apollon de porte-perruque, Bacchus de nourri-vigne et aime-pampre, etc.
Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième siècle et même plus tard. «Votre esprit aime-vers... Cyprine dompte-cœur...», écrit, dans sa comédie Le Visionnaire (II, 4), Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), qui, en plus d’un endroit, a imité Ronsard.
Dans la préface de son poème La Franciade, Ronsard (Œuvres complètes, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers.»
Le poète du Bartas (1544-1590), qui, de son vivant, a joui de la plus grande réputation, d’«une gloire sans rivale», dont les œuvres ont été traduites dans presque toutes les langues de l’Europe (Cf. La Grande Encyclopédie, art. Du Bartas), est peut-être celui qui, après nos décadents, symbolistes et naturistes, nous fournirait le plus de vers bizarres et drolatiques. On sait que, pour exprimer le galop du cheval, il commençait par galoper lui-même dans sa chambre[20]:
Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape
Le vent qui va devant...
Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au besoin, certaines syllabes, écrit pé-pétiller, ba-battre, flo-flottant, au lieu de pétiller, battre, flottant. Le soleil est pour lui le duc des chandelles; les vents sont les postillons d’Éole. Sa muse, comme celle de Ronsard et encore plus, «en français parle grec et latin»:
Apollon porte-jour; Herme guide-navire;
Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre...
La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs,
Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs.
Etc., etc.
On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son gazouillement:
La gentille alouette, avec son tire-lire,
Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire
Vers la voûte du ciel, etc.
(Cf. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au seizième siècle, p. 99 et passim; et Philomneste [Gabriel Peignot], Le Livre des singularités, p. 344).
Dans Malherbe (1555-1628), pourtant si minutieux et si difficile, nous relevons ces métaphores disparates (Ode au roi Louis XIII, 1627):
Prends ta foudre, Louis, et va comme un lion
Donner le dernier coup à la dernière tête
De la rébellion.
Malherbe écrit à Racan (Œuvres de Malherbe, p. 180; Didot, 1858, in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons. C’est un sentiment que j’ai eu dès ma naissance...»
«Dès ma naissance» est sans doute exagéré.
Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand on avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf. Tallemant des Réaux, Les Historiettes, t. I, p. 183; Techener, 1862.)
Entre autres rodomontades et drôleries du poète tragi-comique Scudéry (1601-1667), on cite ces phrases de sa première comédie Lygdamon, où, pour s’excuser des fautes de style qu’il a pu commettre, il écrit: «J’ai compté plus d’années parmi les armes que d’heures dans mon cabinet; j’ai usé plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles, et sais mieux ranger les soldats que les paroles... Je suis sorti d’une maison où l’on n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je veux apprendre à écrire de la main gauche, afin d’employer la droite plus noblement.» Dans cette pièce de Lygdamon, un amoureux dit tendrement à sa belle:
Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes?
et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres de la contrée. (Cf. Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. I, p. 144; — et Larousse, art. Scudéry.)
* * *
La Fontaine (1621-1695), parlant, dans la Vie d’Ésope le Phrygien qu’il a placée en tête de ses fables, de la Vie d’Ésope écrite par le moine Planude, dit que cette biographie doit être crue, parce que Planude était à peu près contemporain d’Ésope: «Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas être encore éteinte». Or, entre Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et le moine Planude, qui vivait au quatorzième siècle, on voit qu’il y a un intervalle de plus de dix-huit siècles. (Cf. La Fontaine, édit. des Grands Écrivains, t. I, p. 29.)
Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et sont entachées d’erreurs.
Dans la première de ces fables, La Cigale et la Fourmi (imitée d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, ni mil, ni vermisseau, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant, elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne lui a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en hiver, et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise soit venue.» (Toussenel, Le Monde des oiseaux, chap. 2, t. I, p. 62; édit. de 1853.)
A deux reprises (Le Chat et le Rat, VIII, 22; et Les Souris et le Chat-Huant, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. La Fontaine, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13; et t. III, p. 162, note 5.)
Ailleurs (La Souris métamorphosée en Fille, IX, 7), le rat devient le mari, le mâle, de la souris.
Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La Fontaine était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène Noël, La Vie des fleurs, p. 71; Hetzel, s. d.)
Dans la fable La Chatte métamorphosée en Femme (II, 18), l’auteur nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant devenue femme,
Les souris ne la craignaient point,
les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui est manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que ce soit, au moindre bruit.
Dans Le Meunier, son Fils et l’Ane (III, 1), au lieu d’avoir la peine de marcher, et
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton sans doute, et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui devait être passablement mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas lui permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller».
Le Lièvre et la Perdrix (V, 17):
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué, essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir.
La femme du lion mourut,
écrit La Fontaine, dans Les Obsèques de la Lionne (VIII, 14), pour désigner la femelle du lion, et cette locution apparaît ailleurs encore sous la plume du grand fabuliste (même fable, plus bas; et II, 2). Et
Deux coqs vivaient en paix...
Il (ce coq) eut des femmes en foule.
(Les Deux Coqs, VII, 13.)
La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (Voyage en Amérique, volume intitulé Atala, p. 346; Didot, 1871): «Le castor est jaloux, et tue quelquefois sa femme pour cause ou soupçon d’infidélité».
Et Mérimée, dans une de ses Lettres à Panizzi (t. II, p. 225): «Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la femme du chien de l’empereur!»
De même La Fontaine nous parle des doigts du chat, pour ses griffes (IX, 17); un rossignol tombe dans les mains d’un milan (IX, 18); le rat prend l’œuf entre ses bras (X, 1); etc. «Le bonhomme» humanise ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre tout à fait la nature animale avec la nature humaine.
Les Deux Pigeons (IX, 2): On peut se demander pourquoi le pigeon, qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir partir, ne s’en va pas avec lui, puisque
L’absence est le plus grand des maux,
et que rien ne le retient au logis.
Voltaire (Dictionnaire philosophique, art. Calebasse; Œuvres complètes, t. I, p. 208, édit. du journal Le Siècle) et Diderot (Jacques le Fataliste, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont montré tout ce qu’il y avait de faux dans la fable Le Gland et la Citrouille (IX, 4; imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble avoir tort de trouver que la citrouille serait mieux pendue
A l’un des chênes que voilà,
aurait eu raison dans les contrées tropicales où d’énormes noix de coco poussent sur de très grands arbres.
Il ne faut jamais dire aux gens:
«Écoutez un bon mot, oyez une merveille.»
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille?
(Les Souris et le Chat-huant, XI, 9.)
Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de s’astreindre. Voici...
Une histoire des plus gentilles...
(Testament expliqué par Ésope, II, 20.)
Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il s’adresse à eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart des écrivains de son temps, use et abuse des plus hyperboliques adulations:
«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors âgé de douze ans: elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent.» (Fables, livre XII, Dédicace à Mgr le duc de Bourgogne.)
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu’ayant mille vertus vous n’avez nul défaut.
(Philémon et Baucis, in fine),
déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique débauché.
Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (Fables, Daphnis et Alcimadure, XII, 26.)
Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de sa maîtresse sur la scène; les mêmes libertés de gestes se retrouvent dans le théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une reprise (L’Eunuque, IV, 1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci:
«Chrémès, lui voulant mettre la main au sein...
«Pythie, se retirant, et repoussant sa main...»
Et je vous fais grâce du texte.
Voyez aussi, de La Fontaine, Clymène, comédie en un acte (vers la fin), et Ragotin ou le Roman comique, comédie en cinq actes, où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II, 11; III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces «inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand siècle.
Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie Le Florentin, que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart des petites pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on, de demander, dans la salle même du théâtre, — mais était-ce sérieusement ou en plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a fait cette rapsodie?» (Cf. La Fontaine, édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre I, chap. 3; t. I, p. 40; Hachette, 1858.)
Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans la fable Le Vieillard et ses enfants (IV, 18), on rencontre, presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (enfants, appelait, parlait). Dans la fable Les Lapins (X, 14 ou 15), guides (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier, quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La Fontaine) rime avec solide (au singulier). Dans la fable Le Corbeau, la Gazelle, etc. (XII, 15), quatre rimes masculines se suivent: imparfaitement, infiniment, autrement, firmament; et un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois rimes du même genre: tourmentant, instant et comment.
Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez Molière:
«... Je suis sourd, les ans en sont la cause.» (Fables, VII, 16.)
«... Tous sont de son domaine.» (VIII, 1.)
«... Parcourant sans cesser ce long cercle de peines.» (X, 2.).
«... Ayant au haut cet écriteau.» (X, 14.)
«Ces soins sont superflus.» (XII, 8.)
«Quand il en aurait eu, ç’aurait été tout un.» (XII, 12.)
«Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu.» (XII, 15.)
Etc., etc.
Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit tartufs (tartuffes), respec (respect), circonspec (circonspect) (IX, 14; — X, 8 et 12); etc.
Dans L’Abbesse malade (Contes, IV, 2) se trouve un e muet non élidé, qui ne compte pas pour une syllabe:
A moins enfin qu’elle n’ait à souhait
Compagnie d’homme. Hippocrate ne fait
Choix de ses mots...
«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1).
Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs, Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer hommes avec sommes (nous sommes, dans le siècle où nous sommes): quand l’un de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain que l’autre ne va pas tarder à se montrer:
Mais ne bougeons d’où nous sommes:
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.
(Fables, I, 16.)
...............
Peut servir de leçon à la plupart des hommes.
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes.
(II, 13.)
De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes,
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
...................
(IV, 13.)
.................
Souvent pour des sujets même indignes des hommes:
Il semble que le ciel sur tous tant que nous sommes
.................
(VIII, 5.)
... et, tous tant que nous sommes,
..............
Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes.
(VIII, 7.)
Souffrir ce défaut aux hommes!
Mais que tous, tant que nous sommes,
.............
(IX, 1.)
Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc.
«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans La Fontaine, édit. des Grands Écrivains, t. III, p. 249, note 7), que, dès qu’on voit le mot hommes à la fin d’un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l’autre vers, où nous sommes ou bien tous tant que nous sommes. L’habileté de l’écrivain consiste à sauver cette misère de la langue par le naturel et l’exactitude de la phrase où ces mots sont employés.»
On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et suiv.), dans la tragédie d’Achille, où l’orthographe de La Fontaine a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très fréquemment de la nôtre: vanger (venger), quiter (quitter), soufrir (souffrir), rampart (rempart), flater (flatter), fidelle (fidèle), guarent (garant), etc.
* * *
Boileau (1636-1711), si rigoureux et sévère, nous parle de reculer en arrière, comme si l’on pouvait reculer en avant:
Pégase s’effarouche et recule en arrière.
(Épître IV, Le Passage du Rhin.)
Son île escarpée et sans bords:
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords
(Satire X, Les Femmes.)
lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île qui n’aurait pas de bords?
Le Français, né malin, forma le vaudeville;
Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,
Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant.
(L’Art poétique, chant II.)
Un indiscret qui passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant?
Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,
S’éteint à chaque pas faute de nourriture.
(Ibid., chant III.)
Un feu, dépourvu de sens et de lecture, qui s’éteint à chaque pas?
Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du Parnasse.
Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (A son esprit), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin:
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.
Je ne sais plus où j’ai lu que le Traité du Sublime de Longin, traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque toujours reliés — de Traité du Sublimé, c’est-à-dire du calomel, sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie.
* * *
Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans les comédies de Regnard (1656-1710), c’est la quantité de vers qu’il emprunte, plus ou moins textuellement, à Molière. «Tu prenais ton bien où bon te semblait, eh bien, je fais comme toi, et c’est toi que je pille,» paraît-il dire à son maître.
Dans vos brusques humeurs je ne puis vous comprendre.
(Regnard, Le Distrait, I, 1.)
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre.
(Molière, Le Misanthrope, I, 1.)
J’étais fort serviteur de monsieur votre père.
(Regnard, Le Distrait, II, 7.)
Et j’étais serviteur de monsieur votre père.
(Molière, Le Tartuffe, V, 4.)
A peine pouvons-nous dire comme il se nomme.
(Regnard, Les Ménechmes, IV, 2.)
A peine pouvez-vous dire comme il se nomme.
(Molière, Le Misanthrope, I, 1.)
Et ne me rompez pas la tête plus longtemps.
(Regnard, Les Ménechmes, IV, 3.)
Et ne me rompez pas davantage la tête.
(Molière, Le Misanthrope, IV, 3.)
Voilà, je le confesse, un homme abominable.
(Regnard, Les Ménechmes, V, 5.)
Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme.
(Molière, Le Tartuffe, IV, 6.)
Est-ce à moi, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse?
(Regnard, Le Légataire universel, III, 8.)
C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
(Molière, Le Misanthrope, I, 2.)
C’est à vous de sortir et de passer la porte.
La maison m’appartient...
(Regnard, Le Légataire universel, III, 2.)
C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
La maison m’appartient...
(Molière, Le Tartuffe, IV, 7.)
Etc., etc.
Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je vous trouve plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard:
Je vous trouve plaisant! Au gré de mes souhaits...
(Le Distrait, V, 9.)
Je vous trouve plaisant de disposer de moi.
(Les Ménechmes, V, 6.)
Je vous trouve plaisant et vous avez raison...
(Le Légataire universel, II, 11.)
Je vous trouve plaisant de parler de la sorte.
(Ibid., III, 2.)
Etc., etc.
* * *
Crébillon le Tragique (1674-1762), dont nous avons cité le mot (p. 29): «Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me restait plus que l’enfer», «a fondé presque toutes ses pièces, selon la remarque de Laharpe (Lycée ou Cours de littérature, t. III, 1re partie, p. 563-564; Verdière, 1817), sur le déguisement des principaux personnages. A commencer par Rhadamiste, Zénobie y paraît sous le nom d’Isménie; dans Électre, Oreste est caché sous celui de Tydée; Pyrrhus, dans la pièce de ce nom, l’est sous celui d’Hélénus; Ninias, dans Sémiramis, sous celui d’Agénor; le fils de Thyeste, sous celui du fils d’Atrée; Sextus, dans Le Triumvirat, sous celui de Clodomir»; etc.
Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est autre que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien n’était:
Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur...
Et Ninias de s’écrier, non sans raison:
O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère
D’aussi coupables feux éclater sans mystère?
(Cf. Laharpe, ibid., p. 553-554.)
Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville «en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers, dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (Ibid., p. 528), c’est que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à contre-sens»:
Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux
Signale quelque jour ma fureur en ces lieux...
Je ne suis en effet descendu dans ces lieux...
Et nous n’avons d’appui que de vous en ces lieux...
Quel déplaisir secret vous chasse de ces lieux...
Cachez-nous au tyran qui règne dans ces lieux...
Je tremble à chaque pas que je fais en ces lieux...
Sans appui, sans secours, sans suite dans ces lieux...
J’en crains plus du tyran qui règne dans ces lieux...
Il doit être déjà de retour en ces lieux...
M’accorder un vaisseau pour sortir de ces lieux...
Gardes, faites venir l’étranger en ces lieux...
Et votre voix, Seigneur, a rempli tous ces lieux...
Etc., etc.
Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie d’Oreste notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5; II, 1, 2, 5; etc.):
«... Oreste est en ces lieux.» (II, 7.)
«... Qu’osiez-vous faire en ces lieux écartés?» (III, 6.)
Etc., etc.
A la première représentation de cette pièce, à certain endroit, sans doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait:
«Suivez-moi!
— Où? demandait Clytemnestre.
— Aux lieux...», commençait à répondre Oreste.
Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire. (Cf. Lorédan Larchey, L’Esprit de tout le monde, 1re série, p. 269.)
Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement.
* * *
L’abbé Desfontaines (1685-1745), fameux par ses disputes avec Voltaire, commet la balourdise, au début de son Ode à la reine, de prendre, non le Pirée pour un homme, mais le Permesse, rivière de Béotie, où les Muses aimaient à se baigner, pour une montagne, de confondre, en d’autres termes, Permesse avec Parnasse. Piron ne manqua pas de relever la bévue:
Il croyait le Permesse un mont,
Or c’est un fleuve très profond;
Etc., etc.
Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que Piron (1689-1773), à son tour, commet ou semble commettre la même erreur dans L’Amitié médecin, où il demande aux Muses de faire retentir les «échos du Permesse». (Cf. Paul Chaponnière, Piron, p. 304-305.)
A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de Callisthène (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce, le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée, garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son glaive. (Id., ibid., p. 61.)
Ce vers de La Chaussée (1692-1754), qui se trouve dans sa comédie Le Préjugé à la mode (II, 3):
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses,
figure textuellement dans la tragédie d’Héraclius de Corneille (IV, 4).
III
Table des matières
Voltaire. Son théâtre: anecdotes diverses. Georges Avenel et son édition des œuvres de Voltaire. La petite-nièce de Corneille. Abus des mots horreur, fatal, affreux. Les tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo. Orthographe de Voltaire.
L’abbé d’Allainval. — Saurin. — Alexandre de Moissy. Une pièce pour sages-femmes.
Sedaine. Ses répétitions de mots. Ses incorrections. — Lemierre. Le vers du siècle.
Beaumarchais. L’adjectif sensible au dix-huitième siècle. Termes de prédilection.
Dorat. — Chamfort. La Charité romaine. — Desforges. Phrases inachevées. — Florian.
Voltaire (1694-1778) — «Le Français suprême, l’écrivain qui a été le plus en harmonie avec sa nation... Voltaire, c’est le plus grand homme en littérature de tous les temps; c’est la création la plus étonnante de l’Auteur de la nature,» a proclamé Gœthe (Conversations avec Eckermann, t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité dans Voltaire, Œuvres complètes, t. VIII, p. 1126, édit. du journal Le Siècle); «Le vrai représentant de l’esprit français dans ce que j’appelle un congrès européen serait Voltaire,» déclare, de son côté, Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. XV, p. 210, note 1) — Voltaire confond, dans une de ses tragédies, L’Orphelin de la Chine (I, 3), alfange (sorte de cimeterre) avec phalange (troupe d’infanterie), et il écrit:
De nos honteux soldats les alfanges errantes,
A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes.
Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis phalanges à la place d’alfanges.
Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier:
Où mon front avili n’osa lever les yeux.
On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (Rome sauvée, I, 7):
Faisons notre devoir: les dieux feront le reste,
de ce vers de Corneille (Horace, II, 8):
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux...
Ce vers:
Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,
se trouve à la fois et mot pour mot dans l’Œdipe de Corneille (I, 3) et dans l’Œdipe de Voltaire (I, 1), où nous rencontrons également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe:
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.
Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme de Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire:
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!
(Tancrède, III, 1.)
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux;
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.
(Mérope, I, 3.)
Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance,
C’est la seule vertu qui fait leur différence.
(Mahomet, I, 4.)
Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de Mahomet, l’esclave Séide, a laissé son nom dans la langue pour signifier un sectateur fanatique.
Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.
(La Mort de César II, 1.)
... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers.
(Ibid.)
Etc., etc.
Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire des œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal Le Siècle, 1867-1870, 8 vol. in-4)[21], a eu le soin d’imprimer en italique tous ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres.
Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un vers:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,
a été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de la préface de L’Enfant prodigue, comédie en cinq actes (t. III, p. 286, édit. du journal Le Siècle).
La Mort de César est, assure-t-on, la première pièce de théâtre, «parmi celles qui méritent d’être connues», où aucune femme ne figure parmi les personnages. Elle réalise ainsi le vœu du prédicateur Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait retrancher des tragédies «tout ce qui est amour». (Cf. Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.)
Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, p. 22), survint à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’Adélaïde du Guesclin, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche:
Es-tu content, Coucy?
«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce qui, comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre. (Cf. Georges Avenel, ouvrage cité, t. III, p. 215 et 229.)
Dans Zaïre, «la plus touchante de toutes les tragédies qui existent» (Laharpe, Lycée ou Cours de littérature, t. III, 1re partie, p. 222; Verdière, 1817), un autre hémistiche:
... Soutiens-moi, Chatillon,
(II, 3),
a été et est souvent encore employé par plaisanterie, burlesquement.
De même, à la première représentation de Mariamne, dans le moment où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène, prenait la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La reine boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin de la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis la chute de la pièce. (Cf. Georges Avenel, ibid., p. 112.)
C’est dans Zaïre, où une croix fait reconnaître à Lusignan sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois cet accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a tant abusé depuis. (Cf. Zaïre, II, 3; — et Émile Deschanel, ouvrage cité, Théâtre de Voltaire, p. 100.)
Pendant qu’on répétait Mérope, Voltaire accablait les acteurs de corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui remit une correction à porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran Polyphonte. «Mais, à cette heure, tout le monde dort, monsieur, objecte le domestique. Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin. — Va, cours! répond gravement Voltaire. Les tyrans ne dorment jamais.» (Cf. Émile Deschanel, ouvrage cité, p. 193, note 1.)
Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec ses incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui ferma un jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des rectifications par le trou de la serrure, elle boucha ce trou. Alors Voltaire s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle Desmares donnait un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un superbe pâté de perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on découvrit douze perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où étaient inscrits les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le rôle de Mlle Desmares. (Cf. Lucien Perey et Gaston Maugras, La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney, p. 252, note 2; — et Émile Deschanel, ibid., p. 235.)
Deux vers de la tragédie de Mahomet (II, 5) ont été employés, dans une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui répondre aussitôt majestueusement et fièrement:
«Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins
A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.
— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le garde-chasse tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à terre. (Cf. La Semaine des familles, 22 septembre 1860, p. 820; — et Larousse, art. Droit, p. 1276, col. 4.)
A propos de ce vers de Corneille (Cinna, III, 4):
Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie,
on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan, datée de Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais très probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce de Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût.
Dans une notice de Voltaire sur L’Encyclopédie (1774; Œuvres complètes de Voltaire, t. VI, p. 381; édit. du journal le Siècle), on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt et un volumes in-folio (de L’Encyclopédie) qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames...»
Vingt et un volumes in-folio sur une table de toilette! Il fallait que ces toilettes fussent à la fois très grandes et remarquablement solides.
Laharpe (Ouvrage cité, t. III, 1re partie, p. 153, 183 et 363) constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop les mots horreur, fatal, affreux surtout. Voir, par exemple, la tragédie d’Œdipe, acte IV, scène 1, où l’épithète affreux se trouve répétée sept fois:
Sur mes destins affreux ne soit trop éclairé...
Et que tous deux unis par ces liens affreux...
Etc., etc.
Et dans Mérope (II, 2):
Celle de qui la gloire et l’infortune affreuse...
On rencontre aussi dans Mérope (IV, 2) ce vers peu harmonieux:
Quoi! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis?
Nous avons signalé plus haut (p. 22) la fameuse dissonance, rectifiée depuis:
Non, il n’est rien que Nanine n’honore.
Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne peut s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo (Actes et Paroles, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin, s. d.): «Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence draconienne, ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le démontre Émile Deschanel (Ouvrage cité, p. 212, 228, 311, 356: «Tancrède, le héros amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?» etc.), le théâtre de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui de Voltaire. L’auteur d’Hernani, nous le verrons plus loin, dans le chapitre qui lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même opinion sur Voltaire et ses tragédies.
L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les écrivains de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs, est très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement de sa main, et signée: Voltaire, chambelan du roy de Prusse, il écrit ainsi les mots: nouvau, touttes, nourit, souhaitté, baucoup, ramaux, le fonds de mon cœur, andidote, crétien, etc., etc. (Cf. G.-A. Crapelet, Études pratiques et littéraires sur la typographie, p. 345, note).
Et dans sa tragédie de Tancrède (IV, 2), on lit:
Oui, j’ai tout fait pour elle...
Et l’eussé-je aimé moins, comment l’abandonner?
(aimé pour aimée).
On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (Lettres, t. II, p. 281; édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à enseigner l’orthographe à Voltaire».
* * *
L’abbé d’Allainval ou Soulas d’Allainval (1700-1753), qui, au milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, — et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur L’Embarras des richesses? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages... pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt». (Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques, t. III, Notice sur d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. Le Mariage de Figaro, V, 3; et le Dictionnaire philosophique, article Argent), qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner», et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir».
Dans une pièce de Saurin (1706-1781), Les Mœurs du temps, nous voyons, à la scène deuxième, un des personnages, Julie, arriver «tenant un livre ouvert», ce qui n’empêche pas une autre dame, Cidalise, qui n’est cependant pas aveugle, de s’exclamer presque aussitôt: «Je vous dirais bien, moi, de quoi ce livre vous aurait entretenue, si vous l’aviez ouvert».
Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie Blanche et Guiscard, qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces beaux vers fréquemment cités:
Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!...
Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer...
La loi permet souvent ce que défend l’honneur...
(Cf. Notice sur Saurin, Chefs-d’œuvre tragiques, t. I, p. 270; Didot, 1869.)
Comme exemple des ridicules indications de personnages dans certains mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’Alexandre de Moissy (1712-1777), — qui en a écrit bien d’autres, plus ou moins grotesques, — La Vraie Mère, «drame didacti-comique en trois actes». Voici cette distribution textuelle (Cf. l’Almanach de la Littérature, du Théâtre et des Beaux-Arts, 1867, p. 93):
«Mme Félibien, accouchée depuis sept mois et nourrissant son enfant.
«M. Félibien, son mari, négociant.
«Mme de Villepreux, sa sœur, femme enceinte et presque à terme.
«M. de Villepreux, son mari.
«Mme des Aulnes, femme d’un marchand de drap, relevée de couches depuis neuf mois et demi.
«L’enfant de Mme Félibien, âgé de sept mois.
«L’enfant de Mme des Aulnes, âgé de dix mois.
«Mme Londais, sage-femme.
«Mme Léveillé, garde de femmes en couches.»
* * *
Sedaine (1719-1797) a une manie, un tic, pour ainsi parler: c’est de redoubler les locutions qu’il emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!» «Conte-moi ça, conte-moi ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?» Ce redoublement lui semblait donner plus de naturel au dialogue, et aussi plus de force, équivaloir à un superlatif. C’est du reste la remarque de François Génin, dans ses Récréations philologiques (t. I, p. 42): «La manière primitive et la plus naturelle de former un superlatif c’est de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas; ils vous diront Un grand, grand, grand homme! — Il était petit, petit! C’est l’origine du bonbon et du bobo.»
Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine:
«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (Le Philosophe sans le savoir, IV, 7.)
«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (Ouvrage cité, IV, 9.)
«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (Ibid.)
«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (Ibid., V, 2.)
«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (Ibid., V, 4.)
«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (Ibid.)
«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je n’hésite pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un instant.» (La Gageure imprévue, sc. 23.)
«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (Ibid.)
«Madame, madame, j’en suis charmé.» (Ibid.)
«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (Ibid., sc. 25.)
«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre: c’est...» (Rose et Colas, sc. 8.)
«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (Ibid.)
«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (Ibid.)
«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus d’aveugles que de clairvoyants.» (Ibid., sc. 15.)
«Folle! folle! je vais te faire voir...» (Ibid.)
«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (Ibid., sc. 16.)
Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont innombrables dans le théâtre de Sedaine, on dirait des doublons typographiques.
Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment développé», dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une impression médiocre; et quand on trouvait des longueurs dans ses ouvrages, il était rare qu’il ne répondît pas: «J’allongerai». (Notice sur Sedaine, Chefs d’œuvre des auteurs comiques, t. VII, p. 2; Didot, 1861.)
Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est souvent négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête sur son estomac» (Le Déserteur, I, 6), — et l’on raconte, à ce sujet, l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité: «... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.» (Curiosités littéraires, Académies, p. 299; Paulin, 1845.)
Lemierre (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si connu et qualifié «le vers du siècle»:
Le trident de Neptune est le sceptre du monde,
qui se trouve dans son poème Le Commerce, a, dans sa première tragédie, Hypermnestre, marié en un seul jour cinquante filles d’un même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est une intrigue empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des Danaïdes, mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale. (Cf. Laharpe, ouvrage cité, t. III, 1re partie, p. 596.)
* * *
«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme sensible», dit un des personnages de La Mère coupable (III, 2) de Beaumarchais (1732-1799).
Ce qualificatif sensible et le substantif sensibilité, nous les retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes ou prosateurs, du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau notamment, chez Florian: «Il ne me reste qu’un cœur sensible» (Gonzalve de Cordoue, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139, 162, 164, 168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.[22].
«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était le mot sensibilité», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (Racine et Victor Hugo, p. 64).
Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque écrivain a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son dictionnaire et sa manière», selon la sentence de Joubert (Pensées, Du style, t. II, p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également: «Chaque écrivain, a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient fréquemment dans le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui qui l’emploie, un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles Monselet, le journal La Vie littéraire, 9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une de ces «locutions favorites», — qui ne trahissent pas toujours et inévitablement un vœu ou un faible, — et nous continuerons, chemin faisant et à l’occasion, d’en mentionner.
Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de Tarare, chœur que Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps comme un chef-d’œuvre de ridicule»:
Notre amour est pour la pâture,
Et tous nos soins
Sont pour nos foins.
(Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais, Théâtre de Beaumarchais, p. xx; Didot, 1863.)
Et cette indication scénique dans La Mère coupable (II, 2): «Bégearss... se mord le doigt avec mystère».
Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (Mémoires, Addition au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux juges sa liste d’une main, et faisant la révérence de l’autre, Mme Goëzman a dit...»
Une jolie locution, empruntée à ces mêmes Mémoires (p. 111): «Courir comme chat sur braise».
Pour dire que des danseurs qui représentaient les vents et jouaient mal ont été hués et chassés de la scène par les spectateurs du parterre, Dorat (1734-1780) écrit:
Et le parterre enfin renvoie, avec justice,
Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse.
(Cf. Laharpe, ouvrage cité, t. III, 1re partie, p. 100.)
«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés.
Chamfort (1741-1794), dans une strophe où il rappelait la fameuse scène baptisée La Charité romaine, fréquemment représentée en peinture, et qui nous montre une jeune femme allaitant un vieillard, — l’aventure de Péra et de son père Cimon, que l’on confond parfois avec Éponine et son mari Sabinus, — s’exprime en ces termes drolatiques:
De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père
Elle devient la mère!
(Cf. Laharpe, ouvrage cité, t. III, 2e partie, p. 445; — et Larousse, art. Charité romaine.)
La comédie de Desforges (Choudard-Desforges: 1746-1806), Le Sourd ou l’Auberge pleine, qui eut jadis tant de succès, est certainement une des plus incorrectes, des plus négligemment écrites qui aient paru.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.