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Kitabı oku: «Le chevalier d'Harmental», sayfa 27
Chapitre 35
– Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier.
Dubois allongea sa tête de vipère, plongea le regard dans la mince ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la porte, et, derrière l'introducteur officiel, aperçut un gros petit homme pâle, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se donner de l'assurance. Un coup d'œil suffit à Dubois pour lui apprendre à qui il avait affaire.
– Faites entrer, dit Dubois.
L'huissier s'effaça, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte.
– Venez! venez! dit Dubois.
– Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place.
– Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois à l'huissier.
L'huissier obéit, et le panneau venant frapper la partie postérieure de Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat, un instant ébranlé, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile, regardant Dubois de ses deux gros yeux étonnés.
En effet, Dubois était curieux à voir. De son costume épiscopal il n'avait conservé que la partie inférieure, de sorte qu'il était en chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'était à démonter toutes les prévisions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'étant ni un ministre ni un archevêque, et ressemblant beaucoup plus à un orang-outang qu'à un homme.
– Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous avez demandé: à me parler; me voilà.
– C'est-à-dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demandé à parler à monseigneur l'archevêque de Cambrai.
– Eh bien! c'est moi.
– Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau à deux mains et en s'inclinant jusqu'à terre. Excusez-moi, mais je n'avais pas reconnu Votre Éminence; il est vrai que c'est la première fois que j'ai l'honneur de la voir. Cependant… hum! à cet air de majesté… hum! hum!..
J'aurais dû comprendre…
– Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du bonhomme.
– Jean Buvat, pour vous servir.
– Vous êtes?
– Employé à la Bibliothèque.
– Et vous avez à me faire des révélations relatives à l'Espagne?
– C'est-à-dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a doué d'une fort belle écriture, je fais des copies.
– Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donné à copier des choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les apportez, n'est-ce pas?
– Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en étendant la main vers Dubois.
Dubois fit un bond de sa chaise à Buvat, prit le rouleau désigné, alla s'asseoir à un bureau, et, en un tour de main ayant enlevé la ficelle et l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers sur lesquels il tomba étaient écrits en espagnol; mais comme Dubois avait été envoyé deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup d'œil de quelle importance étaient ces papiers. En effet, ce n'était rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste composé par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour soulever le royaume. Ces différentes pièces étaient adressées directement à Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour être de la main même de Cellamare annonçait que le dénouement de la conspiration étant très prochain, il entretiendrait jour par jour Sa Majesté Catholique de tous les événements considérables qui pourraient en hâter ou retarder le résultat. Puis enfin venait comme complément le fameux plan des conjurés, que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, et qui, resté par mégarde au milieu des autres pièces traduites en espagnol, avait donné l'éveil à Buvat. Près du plan, de la plus belle écriture du bonhomme, était la copie qu'il avait commencé d'en faire, et qui était interrompue à ces mots:
«Agir de même dans toutes les provinces.»
Buvat avait suivi avec une certaine anxiété tous les mouvements de la figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'étonnement à la joie, puis de la joie à l'impassibilité. Dubois, à mesure qu'il continuait de lire, avait bien passé successivement une jambe sur l'autre, s'était bien mordu les lèvres, s'était bien pincé le bout du nez, mais tout cela était à peu près intraduisible pour Buvat, et à la fin de la lecture, il n'avait pas plus compris la physionomie de l'archevêque, qu'à la fin de la copie il n'avait compris l'original espagnol.
Quant à Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le commencement d'un secret de la plus haute importance, et il rêvait au moyen de s'en faire livrer la fin. Voilà ce que signifiaient au fond ces jambes croisées, ces lèvres mordues et ce nez pincé. Enfin, il parut avoir pris sa résolution, son visage s'éclaira d'une bienveillance charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-là s'était tenu respectueusement debout.
– Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il.
– Merci, monseigneur, répondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas fatigué.
– Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent.
En effet, depuis qu'il avait lu le procès-verbal de question de Van den Enden, Buvat avait conservé dans les jambes un tremblement nerveux à peu près semblable à celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent d'avoir la maladie.
– Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai depuis deux heures, mais j'éprouve une véritable difficulté à me tenir debout.
– Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis.
Buvat regarda Dubois d'un air de stupéfaction qui, dans tout autre moment, l'eût fait éclater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de s'apercevoir de son étonnement, et, tirant une chaise qui était à sa portée, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau à terre, serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'était pas accomplie sans une violente commotion intérieure, ainsi que pouvait l'attester son visage, qui, de blanc comme un lis qu'il était en entrant, était devenu rouge comme une pivoine.
– Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous faites des copies?
– Oui, monseigneur.
– Et cela vous rapporte?
– Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose.
– Vous avez cependant une superbe écriture, monsieur Buvat.
– Oui, mais tout le monde n'apprécie pas comme Votre Éminence ce talent à sa valeur.
– C'est vrai; mais, en outre, vous êtes employé à la bibliothèque.
– J'ai cet honneur.
– Et votre place vous rapporte?
– Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit à la fin de chaque mois que le roi est trop gêné pour qu'on nous paie.
– Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majesté? C'est très bien, monsieur Buvat, c'est très bien.
Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit.
– Et peut-être avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une famille, une femme, des enfants?
– Non, monseigneur, jusqu'à présent j'ai vécu dans le célibat.
– Mais des parents au moins?
– Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme monsieur Greuze.
– Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille?
– Bathilde… Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune demoiselle de noblesse, fille d'un écuyer de monsieur le régent, du temps qu'il était encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'être tué à la bataille d'Almanza.
– Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat?
– Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non, Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre chère enfant! et elle rapporte plus à la maison qu'elle ne coûte. Bathilde une charge! D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le marchand de couleurs au coin de la rue de Cléry, lui compte quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite…
– Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'êtes pas riche.
– Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je voudrais bien l'être pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de l'État, on me paye mon arriéré ou au moins un acompte…
– Et à quoi cela peut-il se monter, votre arriéré?
– À quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur.
– Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois.
– Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur!
– Oui… ce n'est rien.
– Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que le roi ne peut pas le payer.
– Mais cela ne vous fera pas riche.
– Cela me mettrait à mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur, que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'État…
– Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela à vous offrir.
– Offrez, monseigneur.
– Vous avez votre fortune au bout des doigts.
– Ma mère me l'a toujours dit, monseigneur.
– Cela prouve, mon cher Buvat, que c'était une femme de grands sens que madame votre mère.
– Eh bien! monseigneur, me voilà tout prêt, que faut-il que je fasse pour cela?
– Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, séance tenante, une copie de tout ceci.
– Mais, monseigneur…
– Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez à la personne qui vous a donné ces papiers les copies et les originaux, comme s'il n'était rien arrivé, vous prendrez tout ce que cette personne vous donnera; vous me l'apporterez aussitôt, afin que je le lise, puis vous en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela indéfiniment, jusqu'à ce que je vous dise: Assez.
– Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je trompe la confiance du prince.
– Ah! ah! c'est un prince à qui vous avez affaire, mon cher monsieur Buvat? et comment s'appelle ce prince?
– Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le dénonce…
– Ah çà! mais… et qu'êtes-vous venu faire ici?
– Monseigneur, je suis venu vous prévenir du danger que courait Son Altesse, monseigneur le régent, et voilà tout.
– Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester là?
– Mais je le désire, monseigneur.
– Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur Buvat.
– Comment, impossible?
– Tout à fait.
– Monseigneur l'archevêque, je suis un honnête homme!
– Monsieur Buvat, vous êtes un niais.
– Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire.
– Mon cher monsieur, vous parlerez.
– Mais si je parle, je suis le dénonciateur du prince.
– Mais si vous ne parlez pas, vous êtes complice.
– Complice, monseigneur! et de quel crime?
– Du crime de haute trahison!.. Ah! il y a longtemps que la police a l'œil sur vous, monsieur Buvat.
– Sur moi, monseigneur?
– Oui, sur vous… Sous prétexte qu'on ne vous paie point vos appointements, vous tenez des propos fort séditieux contre l'État.
– Oh! monseigneur, peut-on dire!..
– Sous prétexte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours.
– Monseigneur, je ne m'en suis aperçu qu'hier; je ne sais pas l'espagnol.
– Vous le savez, monsieur!
– Je vous jure, monseigneur…
– Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout.
– Comment, ce n'est pas le tout?
– Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur? Voyez…
«Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
– Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai découvert…
– Monsieur Buvat, on en a envoyé aux galères qui en avaient fait moins que vous.
– Monseigneur!
– Monsieur Buvat, on en a pendu qui étaient moins coupables que vous ne l'êtes.
– Monseigneur! monseigneur!
– Monsieur Buvat, on en a écartelé…
– Grâce! monseigneur, grâce!
– Grâce! grâce à un misérable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous faire mettre à la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde à Saint-Lazare.
– À Saint-Lazare! Bathilde à Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde à Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela?
– Moi, monsieur Buvat!
– Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'écria Buvat, qui pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-même, mais qui, à l'idée d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauvé la vie au régent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse…
– Vous irez d'abord à la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant à casser la sonnette, et puis après nous verrons ce que nous déciderons de mademoiselle Bathilde.
– Monseigneur, que faites-vous?
– Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre.
– Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez!
– Faites ce que j'ai ordonné, reprit Dubois.
L'huissier sortit.
– Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'obéirai.
– Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un procès! on vous en fera un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en tâterez.
– Monseigneur, s'écria Buvat en tombant à genoux, que faut-il que je fasse?
– Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois.
– Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est à la porte et l'exempt dans l'antichambre.
– Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans pitié?
– Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince.
– C'est le prince de Listhnay, monseigneur.
– Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse?
– Il demeure rue du Bac, n° 110, monseigneur.
– Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers?
– Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets à l'instant même, dit Buvat, et il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la première page une superbe majuscule. M'y voilà, m'y voilà; seulement, monseigneur, vous me permettrez d'écrire à Bathilde que je ne rentrerai pas dîner. Bathilde à Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois! c'est qu'il le ferait comme il le dit.
– Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de l'État, et vous le saurez à vos dépens si vous ne reportez pas ces papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en faire ici même, chaque soir, une copie.
– Mais, monseigneur, dit Buvat désespéré, je ne puis pas venir ici et aller à mon bureau, cependant.
– Eh bien! vous n'irez pas à votre bureau! le beau malheur!
– Comment, je n'irai pas à mon bureau! Mais voilà douze ans, monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour.
– Eh bien! je vous donne congé pour un mois, moi.
– Mais je perdrai ma place, monseigneur.
– Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas?
– Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'être fonctionnaire public! et puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil de cuir! s'écria Buvat prêt à pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre tout cela.
– Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre fauteuil, obéissez donc.
– Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'étais à vos ordres, monseigneur?
– Alors vous ferez tout ce que je voudrai?
– Tout.
– Sans en souffler le mot à personne?
– Je serai muet.
– Pas même à mademoiselle Bathilde?
– Oh! à elle moins qu'à personne monseigneur!
– C'est bon; à cette condition, je te pardonne.
– Oh! monseigneur!
– J'oublierai ta faute.
– Monseigneur est trop bon.
– Et même… et même peut-être irai-je jusqu'à te récompenser.
– Oh! monseigneur! tant de magnanimité!
– C'est bien! c'est bien! À la besogne.
– M'y voilà! monseigneur, m'y voilà!
Et Buvat se mit à écrire de son écriture coulée qui était la plus rapide, sans lever l'œil autrement que pour le porter de la copie à l'original et le reporter de l'original à la copie, et sans s'arrêter que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait à grosses gouttes.
Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet à la Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers la porte de la chambre.
– Eh bien! compère, dit tout bas celle-ci, qui malgré la défense à elle exprimée ne pouvait retenir sa curiosité, eh bien! ton écrivain, où est-il?
– Le voilà, dit Dubois en montrant Buvat qui, couché sur son papier, piochait d'ardeur.
– Que fait-il?
– Ce qu'il fait?
– Oui, je te le demande.
– Ce qu'il fait? Devine!
– Comment diable veux-tu que je sache cela, moi?
– Tu veux donc que je te le dise?
– Oui.
– Eh bien! il expédie…
– Quoi?
– Il expédie mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant?
La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en tressaillit et se retourna malgré lui.
Mais déjà Dubois avait poussé la Fillon hors de la chambre, en lui recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que ferait son capitaine.
Mais, demandera peut-être le lecteur, que faisaient pendant tout ce temps Bathilde et d'Harmental?
Rien: ils étaient heureux
Chapitre 36
Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale, répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson, il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que, comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille, d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état le plus heureux de la terre.
Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet.
– Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si tu étais des nôtres ce soir, dit le régent.
– Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.
– Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce n'est plus aujourd'hui dimanche?
– Si fait, monseigneur.
– Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives, tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas; il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas quelque rendez-vous avec Richelieu.
– C'est votre liste, monseigneur?
– Oui.
– Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'œil sur la mienne?
– Tu en as donc fait une aussi?
– Non; on me l'a apportée toute faite.
– Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur un papier que lui présenta Dubois.
«Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet, chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.»
Eh bien! après?
– Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc.
« – Protestation de la noblesse.»
– Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.
– «Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!» Et où diable as-tu péché tout cela, sournois?
– Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un coup d'œil sur ceci.
– «Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.» Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la France! Qui veut faire cela, Dubois?
– Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne.
– «Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies?
– Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux!
– Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel œil vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume» Convoquer les états généraux! au nom de qui?
– Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.
– Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde fois pour le renverser.
– Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment, s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle impatience qu'il le déchira en l'ouvrant.
– Allons! murmura le régent.
– N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit Dubois: rapprochez-les et lisez.
Le régent rapprocha les deux morceaux et lut:
– «Très chers et bien aimés.»
– Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être remises au roi?
– Demain, monseigneur.
– Par qui?
– Par le maréchal!
– Par Villeroy?
– Par lui-même.
– Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose?
– Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.
– Encore un tour de Richelieu.
– Votre Altesse a mis le doigt dessus.
– Et de qui tiens-tu tous ces papiers?
– D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner.
– Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les imbéciles!
– Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!
– Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore?
– Rue du Bac, 110.
– Je ne le connais pas.
– Si fait, monseigneur, vous le connaissez.
– Et où l'ai-je vu?
– Dans votre antichambre.
– Comment! ce prétendu prince de Listhnay…
– N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de madame du Maine.
– Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe!
– Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.
– Voyons d'abord au plus pressé.
– Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité?
– Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre de nouveau par votre fatuité politique.
– Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?
– Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant délit.
– Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le roi?
– Oui.
– Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles.
– Après?
– Vous le précéderez chez Sa Majesté.
– Et là je lui reproche en face du roi…
– Non pas, non pas, monseigneur, il faut… En ce moment l'huissier ouvrit la porte.
– Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que veux-tu?
– Monsieur le duc de Saint-Simon.
– Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse.
L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis s'adressant de nouveau au régent:
– Des plus sérieuses, monseigneur.
– Eh bien! qu'il entre.
Saint-Simon entra.
– Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, et dans cinq minutes je suis à vous.
Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, après quoi Dubois prit congé du régent.
– Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de service.
Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est malade.
Et il sortit.
– Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent.
– Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range.
– Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité ce soit un peu tard.
– Comment cela, mon cher duc?
– Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à la calomnie.
– Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser.
– Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus sifflante et plus venimeuse que jamais.
– Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?
– Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, monseigneur?
– Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut les laisser chanter: si seulement ils payaient!
– Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.
Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable sentiment de dégoût, il commença de lire:
Vous dont l'éloquence rapide
Contre deux tyrans inhumains
Eut jadis l'audace intrépide
D'armer les Grecs et les Romains
Contre un monstre encore plus farouche
Mettez votre fiel dans ma bouche
Je brûle de suivre vos pas,
Et je vais tenter cet ouvrage
Plus charmé de votre courage
Qu'effrayé de votre trépas!
– Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon.
– Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:
À peine ouvrit-il ses paupières,
Que tel qu'il se montre aujourd'hui
Il fut indigné des barrières
Qu'il voit entre le trône et lui.
Dans ces détestables idées
De l'art des Circés, des Médées,
Il fit ses uniques plaisirs
Croyant cette voie infernale
Digne de remplir l'intervalle
Qui s'opposait à ses désirs.
– Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.
– Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de Steinkerque et de Lérida.
– Vous le voulez donc, duc?
– Il le faut, monseigneur.
Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour arriver plus tôt à la fin:
Tombent frappés des mêmes coups;
Le frère est suivi par le frère,
L'épouse devance l'époux;
Mais, ô coups toujours plus funestes!
Sur deux fils, nos uniques restes,
La faux de la Parque s'étend;
Le premier a rejoint sa race,
L'autre dont la couleur s'efface,
Penche vers son dernier instant!
Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues.
– Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier serait convaincu de votre innocence.
– Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je les écrase.
