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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 19
– D'Artagnan, mon ami, s'écria Athos, vous êtes bien rude pour cette race d'aigles qu'on appelle les Bourbons.
– Et j'oubliais le plus beau!.. l'autre petit-fils du Béarnais, Louis quatorzième, mon ex-maître. Mais j'espère qu'il est avare, celui-là, qui n'a pas voulu prêter un million à son frère Charles! Bon! je vois que vous vous fâchez. Nous voilà, par bonheur, près de ma maison, ou plutôt près de celle de mon ami M. Monck.
– Cher d'Artagnan, vous ne me fâchez point, vous m'attristez; il est cruel, en effet, de voir un homme de votre mérite à côté de la position que ses services lui eussent dû acquérir; il me semble que votre nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les Bassompierre ont mérité comme nous la fortune et les honneurs; vous avez raison, cent fois raison, mon ami.
D'Artagnan soupira, et précédant son ami sous le porche de la maison que Monck habitait au fond de la Cité:
– Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantés, même à Paris, me volaient le reste de mes pauvres écus, je ne pourrais plus retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie j'y retourne, attendu que toutes mes préventions d'autrefois contre l'Angleterre me sont revenues, accompagnées de beaucoup d'autres.
Athos ne répondit rien.
– Ainsi donc, cher ami, lui dit d'Artagnan, une seconde et je vous suis. Je sais bien que vous êtes pressé d'aller là-bas recevoir vos récompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins pressé de jouir de votre joie, quoique de loin… Attendez- moi.
Et d'Artagnan franchissait déjà le vestibule, lorsqu'un homme, moitié valet, moitié soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de portier et de garde, arrêta notre mousquetaire en lui disant en anglais:
– Pardon, milord d'Artagnan!
– Eh bien! répliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le général aussi me congédie?.. Il ne me manque plus que d'être expulsé par lui!
Ces mots, dits en français, ne touchèrent nullement celui à qui on les adressait, et qui ne parlait qu'un anglais mêlé de l'écossais le plus rude. Mais Athos en fut navré, car d'Artagnan commençait à avoir l'air d'avoir raison.
L'Anglais montra une lettre à d'Artagnan.
– From the general, dit-il.
– Bien, c'est cela; mon congé, répliqua le Gascon. Faut-il lire,
Athos?
– Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d'honnêtes gens que vous et moi.
D'Artagnan haussa les épaules et décacheta la lettre, tandis que l'Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la lumière devait l'aider à lire.
– Eh bien! qu'avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du lecteur.
– Tenez, lisez vous-même, dit le mousquetaire.
Athos prit le papier et lut:
«Monsieur d'Artagnan, le roi a regretté bien vivement que vous ne fussiez pas venu à Saint-Paul avec son cortège. Sa Majesté dit que vous lui avez manqué comme vous me manquiez aussi à moi, cher capitaine. Il n'y a qu'un moyen de réparer tout cela. Sa Majesté m'attend à neuf heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en même temps que moi? Sa Très Gracieuse Majesté vous fixe cette heure pour l'audience qu'elle vous accorde.»
La lettre était de Monck.
Chapitre XXXIII – L'audience
– Eh bien? s'écria Athos avec un doux reproche, lorsque d'Artagnan eut lu la lettre qui lui était adressée par Monck.
– Eh bien! dit d'Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de s'être tant pressé d'accuser le roi et Monck, c'est une politesse… qui n'engage à rien, c'est vrai… mais enfin c'est une politesse.
– J'avais bien de la peine à croire le jeune prince ingrat, dit
Athos.
– Le fait est que son présent est bien près encore de son passé, répliqua d'Artagnan; mais enfin, jusqu'ici tout me donnait raison.
– J'en conviens, cher ami, j'en conviens. Ah! voilà votre bon regard revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux.
– Ainsi, voyez, dit d'Artagnan, Charles II reçoit M. Monck à neuf heures, moi il me recevra à dix heures; c'est une grande audience, de celles que nous appelons au Louvre distribution d'eau bénite de cour. Allons nous mettre sous la gouttière, mon cher ami, allons.
Athos ne lui répondit rien, et tous deux se dirigèrent, en pressant le pas, vers le palais de Saint-James que la foule envahissait encore, pour apercevoir aux vitres les ombres des courtisans et les reflets de la personne royale. Huit heures sonnaient quand les deux amis prirent place dans la galerie pleine de courtisans et de solliciteurs. Chacun donna un coup d'oeil à ces habits simples et de forme étrangère, à ces deux têtes si nobles, si pleines de caractère et de signification. De leur côté, Athos et d'Artagnan, après avoir en deux regards mesuré toute cette assemblée, se remirent à causer ensemble. Un grand bruit se fit tout à coup aux extrémités de la galerie: c'était le général Monck qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui quêtaient un de ses sourires, car il était la veille encore maître de l'Angleterre, et on supposait un beau lendemain au restaurateur de la famille des Stuarts.
– Messieurs, dit Monck en se détournant, désormais, je vous prie, souvenez-vous que je ne suis plus rien. Naguère encore je commandais la principale armée de la république; maintenant cette armée est au roi, entre les mains de qui je vais remettre, d'après son ordre, mon pouvoir d'hier.
Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle d'adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l'instant d'auparavant s'élargit peu à peu et finit par se perdre dans les grandes ondulations de la foule. Monck allait faire antichambre comme tout le monde. D'Artagnan ne put s'empêcher d'en faire la remarque au comte de La Fère, qui fronça le sourcil. Soudain la porte du cabinet de Charles s'ouvrit, et le jeune roi parut, précédé de deux officiers de sa maison.
– Bonsoir, messieurs, dit-il. Le général Monck est-il ici?
– Me voici, Sire, répliqua le vieux général.
Charles courut à lui et lui prit les mains avec une fervente amitié.
– Général, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet; vous êtes duc d'Albermale, et mon intention est que nul ne vous égale en puissance et en fortune dans ce royaume, où, le noble Montrose excepté, nul ne vous a égalé en loyauté, en courage et en talent. Messieurs, le duc est commandant général de nos armées de terre et de mer, rendez-lui vos devoirs, s'il vous plaît, en cette qualité.
Tandis que chacun s'empressait auprès du général, qui recevait tous ces hommages sans perdre un instant son impassibilité ordinaire, d'Artagnan dit à Athos:
– Quand on pense que ce duché, ce commandement des armées de terre et de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans une boîte de six pieds de long sur trois pieds de large!
– Ami, répliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent dans des boîtes moins grandes encore; elles renferment pour toujours…
Tout à coup Monck aperçut les deux gentilshommes qui se tenaient à l'écart, attendant que le flot se fût retiré. Il se fit passage et alla vers eux, en sorte qu'il les surprit au milieu de leurs philosophiques réflexions.
– Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire.
– Milord, répondit Athos, nous parlions aussi de Dieu.
Monck réfléchit un moment et reprit gaiement:
– Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s'il vous plaît; car vous avez, je crois, audience de Sa Majesté.
– À neuf heures, dit Athos.
– À dix heures, dit d'Artagnan.
– Entrons tout de suite dans ce cabinet, répondit Monck faisant signe à ses deux compagnons de le précéder, ce à quoi ni l'un ni l'autre ne voulut consentir.
Le roi, pendant ce débat tout français, était revenu au centre de la galerie.
– Oh! mes Français, dit-il de ce ton d'insouciante gaieté que, malgré tant de chagrins et de traverses, il n'avait pu perdre. Les Français, ma consolation!
Athos et d'Artagnan s'inclinèrent.
– Duc, conduisez ces messieurs dans ma salle d'étude. Je suis à vous, messieurs, ajouta-t-il en français.
Et il expédia promptement sa cour pour revenir à ses Français, comme il les appelait.
– Monsieur d'Artagnan, dit-il en entrant dans son cabinet, je suis aise de vous revoir.
– Sire, ma joie est au comble de saluer Votre Majesté dans son palais de Saint-James.
– Monsieur, vous m'avez voulu rendre un bien grand service, et je vous dois de la reconnaissance Si je ne craignais pas d'empiéter sur les droits de notre commandant général, je vous offrirais quelque poste digne de vous près de notre personne.
– Sire, répliqua d'Artagnan, j'ai quitté le service du roi de
France en faisant à mon prince la promesse de ne servir aucun roi.
– Allons, dit Charles, voilà qui me rend très malheureux, j'eusse aimé à faire beaucoup pour vous, vous me plaisez.
– Sire…
– Voyons, dit Charles avec un sourire, ne puis-je vous faire manquer à votre parole? Duc, aidez-moi. Si l'on vous offrait, c'est-à-dire si je vous offrais, moi, le commandement général de mes mousquetaires?
D'Artagnan s'inclinant plus bas que la première fois:
– J'aurais le regret de refuser ce que Votre Gracieuse Majesté m'offrirait, dit-il; un gentilhomme n'a que sa parole, et cette parole, j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, est engagée au roi de France.
– N'en parlons donc plus, dit le roi en se tournant vers Athos.
Et il laissa d'Artagnan plongé dans les plus vives douleurs du désappointement.
– Ah! je l'avais bien dit, murmura le mousquetaire: paroles! eau bénite de cour! Les rois ont toujours un merveilleux talent pour vous offrir ce qu'ils savent que nous n'accepterons pas, et se montrer généreux sans risque. Sot!.. triple sot que j'étais d'avoir un moment espéré!
Pendant ce temps, Charles prenait la main d'Athos.
– Comte, lui dit-il, vous avez été pour moi un second père; le service que vous m'avez rendu ne se peut payer. J'ai songé à vous récompenser cependant. Vous fûtes créé par mon père chevalier de la Jarretière; c'est un ordre que tous les rois d'Europe ne peuvent porter; par la reine régente, chevalier du Saint-Esprit, qui est un ordre non moins illustre; j'y joins cette Toison d'or que m'a envoyée le roi de France, à qui le roi d'Espagne, son beau-père, en avait donné deux à l'occasion de son mariage; mais, en revanche, j'ai un service à vous demander.
– Sire, dit Athos avec confusion, la Toison d'or à moi! quand le roi de France est le seul de mon pays qui jouisse de cette distinction!
– Je veux que vous soyez en votre pays et partout l'égal de tous ceux que les souverains auront honorés de leur faveur, dit Charles en tirant la chaîne de son cou; et j'en suis sûr, comte, mon père me sourit du fond de son tombeau.
«Il est cependant étrange, se dit d'Artagnan tandis que son ami recevait à genoux l'ordre éminent que lui conférait le roi, il est cependant incroyable que j'aie toujours vu tomber la pluie des prospérités sur tous ceux qui m'entourent, et que pas une goutte ne m'ait jamais atteint! Ce serait à s'arracher les cheveux si l'on était jaloux, ma parole d'honneur!»
Athos se releva, Charles l'embrassa tendrement.
– Général, dit-il à Monck.
Puis, s'arrêtant, avec un sourire:
– Pardon, c'est duc que je voulais dire. Voyez-vous, si je me trompe, c'est que le mot duc est encore trop court pour moi… Je cherche toujours un titre qui l'allonge… J'aimerais à vous voir si près de mon trône que je pusse vous dire, comme à Louis XIV: Mon frère. Oh! j'y suis, et vous serez presque mon frère, car je vous fais vice-roi d'Irlande et d'Écosse, mon cher duc… De cette façon, désormais, je ne me tromperai plus.
Le duc saisit la main du roi, mais sans enthousiasme, sans joie, comme il faisait toute chose. Cependant son coeur avait été remué par cette dernière faveur. Charles, en ménageant habilement sa générosité, avait laissé au duc le temps de désirer… quoiqu'il n'eût pu désirer autant qu'on lui donnait.
– Mordioux! grommela d'Artagnan, voilà l'averse qui recommence.
Oh! c'est à en perdre la cervelle.
Et il se tourna d'un air si contrit et si comiquement piteux, que le roi ne put retenir un sourire. Monck se préparait à quitter le cabinet pour prendre congé de Charles.
– Eh bien! quoi! mon féal, dit le roi au duc, vous partez?
– S'il plaît à Votre Majesté; car, en vérité, je suis bien las…
L'émotion de la journée m'a exténué: j'ai besoin de repos.
– Mais, dit le roi, vous ne partez pas sans M. d'Artagnan, j'espère!
– Pourquoi, Sire? dit le vieux guerrier.
– Mais, dit le roi, vous le savez bien, pourquoi.
Monck regarda Charles avec étonnement.
– J'en demande bien pardon à Votre Majesté, dit-il, je ne sais pas… ce qu'elle veut dire.
– Oh! c'est possible; mais si vous oubliez, vous, M. d'Artagnan n'oublie pas.
L'étonnement se peignit sur le visage du mousquetaire.
– Voyons, duc, dit le roi, n'êtes-vous pas logé avec
M. d'Artagnan?
– J'ai l'honneur d'offrir un logement à M. d'Artagnan, oui, Sire.
– Cette idée vous est venue de vous-même et à vous seul?
– De moi-même et à moi seul, oui, Sire.
– Eh bien! mais il n'en pouvait être différemment… Le prisonnier est toujours au logis de son vainqueur.
Monck rougit à son tour.
– Ah! c'est vrai, je suis prisonnier de M. d'Artagnan.
– Sans doute, Monck, puisque vous ne vous êtes pas encore racheté; mais ne vous inquiétez pas, c'est moi qui vous ai arraché à M. d'Artagnan, c'est moi qui paierai votre rançon.
Les yeux de d'Artagnan reprirent leur gaieté et leur brillant; le
Gascon commençait à comprendre. Charles s'avança vers lui.
– Le général, dit-il, n'est pas riche et ne pourrait vous payer ce qu'il vaut. Moi, je suis plus riche certainement; mais à présent que le voilà duc, et si ce n'est roi, du moins presque roi, il vaut une somme que je ne pourrais peut-être pas payer. Voyons, monsieur d'Artagnan, ménagez-moi: combien vous dois-je?
D'Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se possédant parfaitement, répondit:
– Sire, Votre Majesté a tort de s'alarmer. Lorsque j'eus le bonheur de prendre Sa Grâce, M. Monck n'était que général; ce n'est donc qu'une rançon de général qui m'est due. Mais que le général veuille bien me rendre son épée, et je me tiens pour payé, car il n'y a au monde que l'épée du général qui vaille autant que lui.
– Odds fish! comme disait mon père, s'écria Charles II; voilà un galant propos et un galant homme, n'est-ce pas, duc?
– Sur mon honneur! répondit le duc, oui, Sire.
Et il tira son épée.
– Monsieur, dit-il à d'Artagnan, voilà ce que vous demandez. Beaucoup ont tenu de meilleures lames; mais, si modeste que soit la mienne, je ne l'ai jamais rendue à personne.
D'Artagnan prit avec orgueil cette épée qui venait de faire un roi.
– Oh! oh! s'écria Charles II: quoi! une épée qui m'a rendu mon trône sortirait de mon royaume et ne figurerait pas un jour parmi les joyaux de ma couronne? Non, sur mon âme! cela ne sera pas! Capitaine d'Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette épée: si c'est trop peu, dites-le-moi.
– C'est trop peu, Sire, répliqua d'Artagnan avec un sérieux inimitable. Et d'abord je ne veux point la vendre; mais Votre Majesté désire, et c'est là un ordre. J'obéis donc; mais le respect que je dois à l'illustre guerrier qui m'entend me commande d'estimer à un tiers de plus le gage de ma victoire. Je demande donc trois cent mille livres de l'épée, ou je la donne pour rien à Votre Majesté.
Et, la prenant par la pointe, il la présenta au roi. Charles II se mit à rire aux éclats.
– Galant homme et joyeux compagnon! _Odds fish! _n'est-ce pas, duc? n'est-ce pas, comte? Il me plaît et je l'aime. Tenez, chevalier d'Artagnan, dit-il, prenez ceci.
Et, allant à une table, il prit une plume et écrivit un bon de trois cent mille livres sur son trésorier.
D'Artagnan le prit, et se tournant gravement vers Monck:
– J'ai encore demandé trop peu, je le sais, dit-il; mais croyez- moi, monsieur le duc, j'eusse aimé mieux mourir que de me laisser guider par l'avarice.
Le roi se remit à rire comme le plus heureux cokney de son royaume.
– Vous reviendrez me voir avant de partir, chevalier, dit-il; j'aurai besoin d'une provision de gaieté, maintenant que mes Français vont être partis.
– Ah! Sire, il n'en sera pas de la gaieté comme de l'épée du duc, et je la donnerai gratis à Votre Majesté, répliqua d'Artagnan, dont les pieds ne touchaient plus la terre.
– Et vous, comte, ajouta Charles en se tournant vers Athos, revenez aussi, j'ai un important message à vous confier. Votre main, duc.
Monck serra la main du roi.
– Adieu, messieurs, dit Charles en tendant chacune de ses mains aux deux Français, qui y posèrent leurs lèvres.
– Eh bien! dit Athos quand ils furent dehors, êtes-vous content?
– Chut! dit d'Artagnan tout ému de joie; je ne suis pas encore revenu de chez le trésorier… la gouttière peut me tomber sur la tête.
Chapitre XXXIV – De l'embarras des richesses
D'Artagnan ne perdit pas de temps, et sitôt que la chose fut convenable et opportune, il rendit visite au seigneur trésorier de Sa Majesté.
Il eut alors la satisfaction d'échanger un morceau de papier, couvert d'une fort laide écriture, contre une quantité prodigieuse d'écus frappés tout récemment à l'effigie de Sa Très Gracieuse Majesté Charles II.
D'Artagnan se rendait facilement maître de lui-même; toutefois, en cette occasion, il ne put s'empêcher de témoigner une joie que le lecteur comprendra peut-être, s'il daigne avoir quelque indulgence pour un homme qui, depuis sa naissance, n'avait jamais vu tant de pièces et de rouleaux de pièces juxtaposés dans un ordre vraiment agréable à l'oeil. Le trésorier renferma tous ces rouleaux dans des sacs, ferma chaque sac d'une estampille aux armes d'Angleterre, faveur que les trésoriers n'accordent pas à tout le monde.
Puis, impassible et tout juste aussi poli qu'il devait l'être envers un homme honoré de l'amitié du roi, il dit à d'Artagnan:
– Emportez votre argent, monsieur.
Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d'Artagnan n'avait jamais senties en son coeur. Il fit charger les sacs sur un petit chariot et revint chez lui méditant profondément. Un homme qui possède trois cent mille livres ne peut plus avoir le front uni: une ride par chaque centaine de mille livres, ce n'est pas trop.
D'Artagnan s'enferma, ne dîna point, refusa sa porte à tout le monde, et, la lampe allumée, le pistolet armé sur la table, il veilla toute la nuit, rêvant au moyen d'empêcher que ces beaux écus, qui du coffre royal avaient passé dans ses coffres à lui, ne passassent de ses coffres dans les poches d'un larron quelconque. Le meilleur moyen que trouva le Gascon, ce fut d'enfermer son trésor momentanément sous des serrures assez solides pour que nul poignet ne les brisât, assez compliquées pour que nulle clef banale ne les ouvrît.
D'Artagnan se souvint que les Anglais sont passés maîtres en mécanique et en industrie conservatrice; il résolut d'aller dès le lendemain à la recherche d'un mécanicien qui lui vendît un coffre- fort. Il n'alla pas bien loin. Le sieur Will Jobson, domicilié dans Piccadilly, écouta ses propositions, comprit ses désastres, et lui promit de confectionner une serrure de sûreté qui le délivrât de toute crainte pour l'avenir.
– Je vous donnerai, dit-il, un mécanisme tout nouveau. À la première tentative un peu sérieuse faite sur votre serrure, une plaque invisible s'ouvrira, un petit canon également invisible vomira un joli boulet de cuivre du poids d'un marc, qui jettera bas le maladroit, non sans un bruit notable. Qu'en pensez-vous?
– Je dis que c'est vraiment ingénieux, s'écria d'Artagnan; le petit boulet de cuivre me plaît véritablement. Çà, monsieur le mécanicien, les conditions?
– Quinze jours pour l'exécution, et quinze mille livres payables à la livraison, répondit l'artiste.
D'Artagnan fronça le sourcil. Quinze jours étaient un délai suffisant pour que tous les filous de Londres eussent fait disparaître chez lui la nécessité d'un coffre-fort. Quant aux quinze mille livres, c'était payer bien cher ce qu'un peu de vigilance lui procurerait pour rien.
– Je réfléchirai, fit-il; merci, monsieur.
Et il retourna chez lui au pas de course; personne n'avait encore approché du trésor.
Le jour même, Athos vint rendre visite à son ami et le trouva soucieux au point qu'il lui en manifesta sa surprise.
– Comment! vous voilà riche, dit-il, et pas gai! vous qui désiriez tant la richesse…
– Mon ami, les plaisirs auxquels on n'est pas habitué gênent plus que les chagrins dont on avait l'habitude. Un avis, s'il vous plaît. Je puis vous demander cela, à vous qui avez toujours eu de l'argent: quand on a de l'argent, qu'en fait-on?
– Cela dépend.
– Qu'avez-vous fait du vôtre, pour qu'il ne fît de vous ni un avare ni un prodigue? Car l'avarice dessèche le coeur, et la prodigalité le noie… n'est-ce pas?
– Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en vérité, mon argent ne m'a jamais gêné.
– Voyons, le placez-vous sur les rentes?
– Non; vous savez que j'ai une assez belle maison et que cette maison compose le meilleur de mon bien.
– Je le sais.
– En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche même quand vous le voudrez, par le même moyen.
– Mais les revenus, les encaissez-vous?
– Non.
– Que pensez-vous d'une cachette dans un mur plein?
– Je n'en ai jamais fait usage.
– C'est qu'alors vous avez quelque confident, quelque homme d'affaires sûr, et qui vous paie l'intérêt à un taux honnête.
– Pas du tout.
– Mon Dieu! que faites-vous alors?
– Je dépense tout ce que j'ai, et je n'ai que ce que je dépense, mon cher d'Artagnan.
– Ah! voilà. Mais vous êtes un peu prince, vous, et quinze à seize mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis vous avez des charges, de la représentation.
– Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand seigneur que moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien juste.
– Trois cent mille livres! Il y a là deux tiers de superflu.
– Pardon, mais il me semblait que vous m'aviez dit… j'ai cru entendre, enfin… je me figurais que vous aviez un associé…
– Ah! mordioux! c'est vrai! s'écria d'Artagnan en rougissant, il y a Planchet. J'oubliais Planchet, sur ma vie!.. Eh bien! voilà mes cent mille écus entamés… C'est dommage, le chiffre était rond, bien sonnant… C'est vrai, Athos, je ne suis plus riche du tout. Quelle mémoire vous avez!
– Assez bonne, oui, Dieu merci!
– Ce brave Planchet, grommela d'Artagnan, il n'a pas fait là un mauvais rêve. Quelle spéculation, peste! Enfin, ce qui est dit, est dit.
– Combien lui donnez-vous?
– Oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas un mauvais garçon, je m'arrangerai toujours bien avec lui; j'ai eu du mal, voyez-vous, des frais, tout cela doit entrer en ligne de compte.
– Mon cher, je suis bien sûr de vous, dit tranquillement Athos, et je n'ai pas peur pour ce bon Planchet; ses intérêts sont mieux dans vos mains que dans les siennes; mais à présent que vous n'avez plus rien à faire ici, nous partirons si vous m'en croyez. Vous irez remercier Sa Majesté, lui demander ses ordres, et, dans six jours, nous pourrons apercevoir les tours de Notre-Dame.
– Mon ami, je brûle en effet de partir, et de ce pas je vais présenter mes respects au roi.
– Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville, et ensuite je suis à vous.
– Voulez-vous me prêter Grimaud?
– De tout mon coeur… Qu'en comptez-vous faire?
– Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table, à côté des coffres que voici.
– Très bien, répliqua imperturbablement Athos.
– Et il ne s'éloignera point, n'est-ce pas?
– Pas plus que les pistolets eux-mêmes.
– Alors, je m'en vais chez Sa Majesté. Au revoir.
D'Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, où Charles II, qui écrivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une bonne heure.
D'Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux fenêtres, et des fenêtres aux portes, crut bien voir un manteau pareil à celui d'Athos traverser les vestibules; mais au moment où il allait vérifier le fait, l'huissier l'appela chez Sa Majesté.
Charles II se frottait les mains tout en recevant les remerciements de notre ami.
– Chevalier, dit-il, vous avez tort de m'être reconnaissant; je n'ai pas payé le quart de ce qu'elle vaut l'histoire de la boîte où vous avez mis ce brave général… je veux dire cet excellent duc d'Albermale.
Et le roi rit aux éclats.
D'Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majesté et fit le gros dos avec modestie.
– À propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonné, mon cher Monck?
– Pardonné! mais j'espère que oui, Sire.
– Eh!.. c'est que le tour était cruel… Odds fish! encaquer comme un hareng le premier personnage de la révolution anglaise! À votre place, je ne m'y fierais pas, chevalier.
– Mais, Sire…
– Je sais bien que Monck vous appelle son ami… Mais il a l'oeil bien profond pour n'avoir pas de mémoire, et le sourcil bien haut pour n'être pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium.
«J'apprendrai le latin, bien sûr», se dit d'Artagnan.
– Tenez, s'écria le roi enchanté, il faut que j'arrange votre réconciliation; je saurai m'y prendre de telle sorte…
D'Artagnan se mordit la moustache.
– Votre Majesté me permet de lui dire la vérité?
– Dites, chevalier, dites.
– Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse… Si Votre Majesté arrange mon affaire, comme elle paraît en avoir envie, je suis un homme perdu, le duc me fera assassiner.
Le roi partit d'un nouvel éclat de rire, qui changea en épouvante la frayeur de d'Artagnan.
– Sire, de grâce, promettez-moi de me laisser traiter cette négociation; et puis, si vous n'avez plus besoin de mes services…
– Non, chevalier. Vous voulez partir? répondit Charles avec une hilarité de plus en plus inquiétante.
– Si Votre Majesté n'a plus rien à me demander.
Charles redevint à peu près sérieux.
– Une seule chose. Voyez ma soeur, lady Henriette. Vous connaît- elle?
– Non, Sire; mais… un vieux soldat comme moi n'est pas un spectacle agréable pour une jeune et joyeuse princesse.
– Je veux, vous dis-je, que ma soeur vous connaisse; je veux qu'elle puisse au besoin compter sur vous.
– Sire, tout ce qui est cher à Votre Majesté sera sacré pour moi.
– Bien… Parry! viens, mon bon Parry.
La porte latérale s'ouvrit, et Parry entra, le visage rayonnant dès qu'il eut aperçu le chevalier.
– Que fait Rochester? dit le roi.
– Il est sur le canal avec les dames, répliqua Parry.
– Et Buckingham?
– Aussi.
– Voilà qui est au mieux. Tu conduiras le chevalier près de Villiers… c'est le duc de Buckingham, chevalier… et tu prieras le duc de présenter M. d'Artagnan à lady Henriette.
Parry s'inclina et sourit à d'Artagnan.
– Chevalier, continua le roi, c'est votre audience de congé; vous pourrez ensuite partir quand il vous plaira.
– Sire, merci!
– Mais faites bien votre paix avec Monck.
– Oh! Sire…
– Vous savez qu'il y a un de mes vaisseaux à votre disposition?
– Mais, Sire, vous me comblez, et je ne souffrirai jamais que des officiers de Votre Majesté se dérangent pour moi.
Le roi frappa sur l'épaule de d'Artagnan.
– Personne ne se dérange pour vous, chevalier, mais bien pour un ambassadeur que j'envoie en France et à qui vous servirez volontiers, je crois, de compagnon, car vous le connaissez.
D'Artagnan regarda étonné.
– C'est un certain comte de La Fère… celui que vous appelez Athos, ajouta le roi en terminant la conversation, comme il l'avait commencée, par un joyeux éclat de rire. Adieu, chevalier, adieu! Aimez-moi comme je vous aime.
Et là-dessus, faisant un signe à Parry pour lui demander si quelqu'un n'attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut dans ce cabinet, laissant la place au chevalier, tout étourdi de cette singulière audience.
Le vieillard lui prit le bras amicalement et l'emmena vers les jardins.
