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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome I.», sayfa 27

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Chapitre LI – Une passion

Le jour même de son arrivée, en revenant du Palais-Royal, Athos, comme nous l'avons vu, rentra en son hôtel de la rue Saint-Honoré. Il y trouva le vicomte de Bragelonne qui l'attendait dans sa chambre en faisant la conversation avec Grimaud.

Ce n'était pas une chose aisée que de causer avec le vieux serviteur; deux hommes seulement possédaient ce secret: Athos et d'Artagnan. Le premier y réussissait, parce que Grimaud cherchait à le faire parler lui-même; d'Artagnan, au contraire, parce qu'il savait faire causer Grimaud.

Raoul était occupé à se faire raconter le voyage d'Angleterre, et Grimaud l'avait conté dans tous ses détails avec un certain nombre de gestes et huit mots, ni plus ni moins.

Il avait d'abord indiqué, par un mouvement onduleux de la main, que son maître et lui avaient traversé la mer.

– Pour quelque expédition? avait demandé Raoul.

Grimaud, baissant la tête, avait répondu: Oui.

– Où M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul.

Grimaud haussa légèrement les épaules comme pour dire: «Ni trop ni trop»

– Mais encore, quels dangers! insista Raoul.

Grimaud montra l'épée, il montra le feu et un mousquet pendu au mur.

– M. le comte avait donc là-bas un ennemi? s'écria Raoul.

– Monck, répliqua Grimaud.

– Il est étrange, continua Raoul, que M. le comte persiste à me regarder comme un novice et à ne pas me faire partager l'honneur ou le danger de ces rencontres.

Grimaud sourit.

C'est à ce moment que revint Athos.

L'hôte lui éclairait l'escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas de son maître, courut à sa rencontre, ce qui coupa court à l'entretien.

Mais Raoul était lancé; en voie d'interrogation, il ne s'arrêta pas, et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive, mais respectueuse:

– Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un voyage dangereux sans me dire adieu, sans me demander l'aide de mon épée, à moi qui dois être pour vous un soutien, depuis que j'ai de la force; à moi, que vous avez élevé comme un homme? Ah! monsieur, voulez-vous donc m'exposer à cette cruelle épreuve de ne plus vous revoir jamais?

– Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? répliqua le comte en déposant son manteau et son chapeau dans les mains de Grimaud, qui venait de lui dégrafer l'épée.

– Moi, dit Grimaud.

– Et pourquoi cela? fit sévèrement Athos.

Grimaud s'embarrassait; Raoul le prévint en répondant pour lui.

– Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la vérité sur ce qui vous concerne. Par qui serez-vous aimé, soutenu, si ce n'est par moi?

Athos ne répliqua point. Il fit un geste amical qui éloigna Grimaud, puis s'assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait debout devant lui.

– Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage était une expédition… et que le fer, le feu vous ont menacé.

– Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis parti vite, c'est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait ce prompt départ. Quant à votre inquiétude, je vous en remercie, et je sais que je puis compter sur vous… Vous n'avez manqué de rien, vicomte, en mon absence?

– Non, monsieur, merci.

– J'avais ordonné à Blaisois de vous faire compter cent pistoles au premier besoin d'argent.

– Monsieur, je n'ai pas vu Blaisois.

– Vous vous êtes passé d'argent, alors!

– Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux que je pris lors de ma dernière campagne, et M. le prince avait eu la bonté de me faire gagner deux cents pistoles à son jeu, il y a trois mois.

– Vous jouez?.. Je n'aime pas cela, Raoul.

– Je ne joue jamais, monsieur; c'est M. le prince qui m'a ordonné de tenir ses cartes à Chantilly… un soir qu'il était venu un courrier du roi. J'ai obéi; le gain de la partie, M. le prince m'a commandé de le prendre.

– Est-ce que c'est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en fronçant le sourcil.

– Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause ou sur une autre, un avantage pareil à l'un de ses gentilshommes. Il y a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s'est rencontré cette fois.

– Bien! vous allâtes donc en Espagne?

– Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort intéressant.

– Voilà un mois que vous êtes revenu?

– Oui, monsieur.

– Et depuis ce mois?

– Depuis ce mois…

– Qu'avez-vous fait?

– Mon service, monsieur.

– Vous n'avez point été chez moi, à La Fère? Raoul rougit.

Athos le regarda de son oeil fixe et tranquille.

– Vous auriez tort de ne pas me croire, dit Raoul, je rougis et je le sens bien; c'est malgré moi. La question que vous me faites l'honneur de m'adresser est de nature à soulever en moi beaucoup d'émotions; je rougis donc, parce que je suis ému, non parce que je mens.

– Je sais, Raoul, que vous ne mentez jamais.

– Non, monsieur.

– D'ailleurs, mon ami, vous auriez tort, ce que je voulais vous dire…

– Je le sais bien, monsieur; vous voulez me demander si je n'ai pas été à Blois.

– Précisément.

– Je n'y suis pas allé; je n'ai même pas aperçu la personne dont vous voulez me parler.

La voix de Raoul tremblait en prononçant ces paroles. Athos, souverain juge en toute délicatesse, ajouta aussitôt:

– Raoul, vous répondez avec un sentiment pénible; vous souffrez.

– Beaucoup, monsieur; vous m'avez défendu d'aller à Blois et de revoir Mlle de La Vallière.

Ici le jeune homme s'arrêta. Ce doux nom, si charmant à prononcer, déchirait son coeur en caressant ses lèvres.

– Et j'ai bien fait, Raoul, se hâta de dire Athos. Je ne suis pas un père barbare ni injuste; je respecte l'amour vrai; mais je pense pour vous à un avenir… à un immense avenir. Un règne nouveau va luire comme une aurore; la guerre appelle le jeune roi plein d'esprit chevaleresque. Ce qu'il faut à cette ardeur héroïque, c'est un bataillon de lieutenants jeunes et libres, qui courent aux coups avec enthousiasme et tombent en criant: «Vive le roi!» au lieu de crier: «Adieu, ma femme!..» Vous comprenez cela, Raoul. Tout brutal que paraisse être mon raisonnement, je vous adjure donc de me croire et de détourner vos regards de ces premiers jours de jeunesse où vous prîtes l'habitude d'aimer, jours de molle insouciance qui attendrissent le coeur et le rendent incapable de contenir ces fortes liqueurs amères qu'on appelle la gloire et l'adversité. Ainsi, Raoul, je vous le répète, voyez dans mon conseil le seul désir de vous être utile, la seule ambition de vous voir prospérer. Je vous crois capable de devenir un homme remarquable; marchez seul, vous marcherez mieux et plus vite.

– Vous avez commandé, monsieur, répliqua Raoul, j'obéis.

– Commandé! s'écria Athos. Est-ce ainsi que vous me répondez! Je vous ai commandé! Oh! vous détournez mes paroles, comme vous méconnaissez mes intentions! je n'ai pas commandé, j'ai prié.

– Non pas, monsieur, vous avez commandé, dit Raoul avec opiniâtreté… mais n'eussiez-vous fait qu'une prière, votre prière est encore plus efficace qu'un ordre. Je n'ai pas revu Mlle de La Vallière.

– Mais vous souffrez! vous souffrez! insista Athos.

Raoul ne répondit pas.

– Je vous trouve pâli, je vous trouve attristé… Ce sentiment est donc bien fort!

– C'est une passion, répliqua Raoul.

– Non… une habitude.

– Monsieur, vous savez que j'ai voyagé beaucoup, que j'ai passé deux ans loin d'elle… Toute habitude se peut rompre en deux années, je crois… Eh bien! au retour, j'aimais, non pas davantage, c'est impossible, mais autant. Mlle de La Vallière est pour moi la compagne par excellence; mais vous êtes pour moi Dieu sur la terre… À vous je sacrifierai tout.

– Vous auriez tort, dit Athos; je n'ai plus aucun droit sur vous. L'âge vous a émancipé; vous n'avez plus même besoin de mon consentement. D'ailleurs, le consentement, je ne le refuserai pas, après tout ce que vous venez de me dire. Épousez Mlle de La Vallière, si vous le voulez.

Raoul fit un mouvement, puis soudain:

– Vous êtes bon, monsieur, dit-il, et votre concession me pénètre de reconnaissance; mais je n'accepterai pas.

– Voilà que vous refusez, à présent?

– Oui, monsieur.

– Je ne vous en témoignerai rien, Raoul.

– Mais vous avez au fond du coeur une idée contre ce mariage.

Vous ne me l'avez pas choisi.

– C'est vrai.

– Il suffit pour que je ne persiste pas: j'attendrai.

– Prenez-y garde, Raoul! ce que vous dites est sérieux.

– Je le sais bien, monsieur; j'attendrai, vous dis-je.

– Quoi! que je meure? fit Athos très ému.

– Oh! monsieur! s'écria Raoul avec des larmes dans la voix, est- il possible que vous me déchiriez le coeur ainsi, à moi qui ne vous ai pas donné un sujet de plainte?

– Cher enfant, c'est vrai, murmura Athos en serrant violemment ses lèvres pour comprimer l'émotion dont il n'allait plus être maître. Non, je ne veux point vous affliger; seulement, je ne comprends pas ce que vous attendrez… Attendrez-vous que vous n'aimiez plus?

– Ah! pour cela, non, monsieur; j'attendrai que vous changiez d'avis.

– Je veux faire une épreuve, Raoul; je veux voir si Mlle de La

Vallière attendra comme vous.

– Je l'espère, monsieur.

– Mais, prenez garde, Raoul! si elle n'attendait pas! Ah! vous êtes si jeune, si confiant, si loyal… les femmes sont changeantes.

– Vous ne m'avez jamais dit de mal des femmes, monsieur; jamais vous n'avez eu à vous en plaindre; pourquoi vous en plaindre à moi, à propos de Mlle de La Vallière?

– C'est vrai, dit Athos en baissant les yeux… jamais je ne vous ai dit de mal des femmes; jamais je n'ai eu à me plaindre d'elles; jamais Mlle de La Vallière n'a motivé un soupçon; mais quand on prévoit, il faut aller jusqu'aux exceptions, jusqu'aux improbabilités! Si, dis-je, Mlle de La Vallière ne vous attendait pas?

– Comment cela, monsieur?

– Si elle tournait ses vues d'un autre côté?

– Ses regards sur un autre homme, voulez-vous dire? fit Raoul pâle d'angoisse.

– C'est cela.

– Eh bien! monsieur, je tuerais cet homme, dit simplement Raoul, et tous les hommes que Mlle de La Vallière choisirait, jusqu'à ce qu'un d'entre eux m'eût tué ou jusqu'à ce que Mlle de La Vallière m'eût rendu son coeur.

Athos tressaillit.

– Je croyais, reprit-il d'une voix sourde, que vous m'appeliez tout à l'heure votre dieu, votre loi en ce monde?

– Oh! dit Raoul tremblant, vous me défendriez le duel?

– Si je le défendais, Raoul?

– Vous me défendriez d'espérer, monsieur, et, par conséquent, vous ne me défendriez pas de mourir.

Athos leva les yeux sur le vicomte. Il avait prononcé ces mots avec une sombre inflexion, qu'accompagnait le plus sombre regard.

– Assez, dit Athos après un long silence, assez sur ce triste sujet, où tous deux nous exagérons. Vivez au jour le jour, Raoul; faites votre service, aimez Mlle de La Vallière, en un mot, agissez comme un homme, puisque vous avez l'âge d'homme; seulement, n'oubliez pas que je vous aime tendrement et que vous prétendez m'aimer.

– Ah! monsieur le comte! s'écria Raoul en pressant la main d'Athos sur son coeur.

– Bien, cher enfant; laissez-moi, j'ai besoin de repos. À propos, M. d'Artagnan est revenu d'Angleterre avec moi; vous lui devez une visite.

– J'irai la lui rendre, monsieur, avec une bien grande joie; j'aime tant M. d'Artagnan!

– Vous avez raison: c'est un honnête homme et un brave cavalier.

– Qui vous aime! dit Raoul.

– J'en suis sûr… Savez-vous son adresse?

– Mais au Louvre, au Palais-Royal, partout où est le roi. Ne commande-t-il pas les mousquetaires?

– Non, pour le moment, M. d'Artagnan est en congé; il se repose…

– Ne le cherchez donc pas aux postes de son service. Vous aurez de ses nouvelles chez un certain M. Planchet.

– Son ancien laquais?

– Précisément, devenu épicier.

– Je sais; rue des Lombards?

– Quelque chose comme cela… Ou rue des Arcis.

– Je trouverai, monsieur, je trouverai.

– Vous lui direz mille choses tendres de ma part et l'amènerez dîner avec moi avant mon départ pour La Fère.

– Oui, monsieur.

– Bonsoir, Raoul!

– Monsieur, je vous vois un ordre que je ne vous connaissais pas; recevez mes compliments.

– La Toison?.. c'est vrai… Hochet, mon fils… qui n'amuse même plus un vieil enfant comme moi… Bonsoir, Raoul!

Chapitre LII – La leçon de M. d'Artagnan

Raoul ne trouva pas le lendemain M. d'Artagnan, comme il l'avait espéré. Il ne rencontra que Planchet, dont la joie fut vive en revoyant ce jeune homme, et qui sut lui faire deux ou trois compliments guerriers qui ne sentaient pas du tout l'épicerie. Mais comme Raoul revenait de Vincennes, le lendemain, ramenant cinquante dragons que lui avait confiés M. le prince, il aperçut, sur la place Baudoyer, un homme qui, le nez en l'air, regardait une maison comme on regarde un cheval qu'on a envie d'acheter. Cet homme, vêtu d'un costume bourgeois boutonné comme un pourpoint de militaire, coiffé d'un tout petit chapeau, et portant au côté une longue épée garnie de chagrin, tourna la tête aussitôt qu'il entendit le pas des chevaux, et cessa de regarder la maison pour voir les dragons. C'était tout simplement M. d'Artagnan; M. d'Artagnan à pied; d'Artagnan les mains derrière le dos, qui passait une petite revue des dragons après avoir passé une revue des édifices. Pas un homme, pas une aiguillette, pas un sabot de cheval n'échappa à son inspection. Raoul marchait sur les flancs de sa troupe; d'Artagnan l'aperçut le dernier.

– Eh! fit-il, eh! mordioux!

– Je ne me trompe pas? dit Raoul en poussant son cheval.

– Non, tu ne te trompes pas; bonjour! répliqua l'ancien mousquetaire.

Et Raoul vint serrer avec effusion la main de son vieil ami.

– Prends garde, Raoul, dit d'Artagnan, le deuxième cheval du cinquième rang sera déferré avant le pont Marie; il n'a plus que deux clous au pied de devant hors montoir.

– Attendez-moi, dit Raoul, je reviens.

– Tu quittes ton détachement?

– Le cornette est là pour me remplacer.

– Tu viens dîner avec moi?

– Très volontiers monsieur d'Artagnan.

– Alors fais vite, quitte ton cheval ou fais-m'en donner un.

– J'aime mieux revenir à pied avec vous.

Raoul se hâta d'aller prévenir le cornette, qui prit rang à sa place; puis il mit pied à terre, donna son cheval à l'un des dragons, et, tout joyeux, prit le bras de M. d'Artagnan, qui le considérait depuis toutes ces évolutions avec la satisfaction d'un connaisseur.

– Et tu viens de Vincennes? dit-il d'abord.

– Oui, monsieur le chevalier.

– Le cardinal?..

– Est bien malade; on dit même qu'il est mort.

– Es-tu bien avec M. Fouquet? demanda d'Artagnan, montrant, par un dédaigneux mouvement d'épaules, que cette mort de Mazarin ne l'affectait pas outre mesure.

– Avec M. Fouquet? dit Raoul. Je ne le connais pas.

– Tant pis, tant pis, car un nouveau roi cherche toujours à se faire des créatures.

– Oh! le roi ne me veut pas de mal, répondit le jeune homme.

– Je ne parle pas de la couronne, dit d'Artagnan, mais du roi… Le roi, c'est M. Fouquet, à présent que le cardinal est mort. Il s'agit d'être très bien avec M. Fouquet, si tu ne veux pas moisir toute ta vie comme j'ai moisi… Il est vrai que tu as d'autres protecteurs, fort heureusement.

– M. le prince, d'abord.

– Usé, usé, mon ami.

– M. le comte de La Fère.

– Athos? oh! c'est différent; oui, Athos… et si tu veux faire un bon chemin en Angleterre, tu ne peux mieux t'adresser. Je te dirai même, sans trop de vanité, que moi-même j'ai quelque crédit à la cour de Charles II. Voilà un roi, à la bonne heure!

– Ah! fit Raoul avec la curiosité naïve des jeunes gens bien nés qui entendent parler l'expérience et la valeur.

– Oui, un roi qui s'amuse, c'est vrai, mais qui a su mettre l'épée à la main et apprécier les hommes utiles. Athos est bien avec Charles II. Prends-moi du service par là, et laisse un peu les cuistres de traitants qui volent aussi bien avec des mains françaises qu'avec des doigts italiens; laisse le petit pleurard de roi, qui va nous donner un règne de François II. Sais-tu l'histoire, Raoul?

– Oui, monsieur le chevalier.

– Tu sais que François II avait toujours mal aux oreilles, alors?

– Non, je ne le savais pas.

– Que Charles IX avait toujours mal à la tête?

– Ah!

– Et Henri III toujours mal au ventre?

Raoul se mit à rire.

– Eh bien! mon cher ami, Louis XIV a toujours mal au coeur; c'est déplorable à voir, qu'un roi soupire du soir au matin, et ne dise pas une fois dans la journée: «Ventre-saint-gris!» ou «Corne de boeuf!», quelque chose qui réveille, enfin.

– C'est pour cela, monsieur le chevalier, que vous avez quitté le service? demanda Raoul.

– Oui.

– Mais vous-même, cher monsieur d'Artagnan, vous jetez le manche après la cognée; vous ne ferez pas fortune.

– Oh! moi, répliqua d'Artagnan d'un ton léger, je suis fixé.

J'avais quelque bien de ma famille.

Raoul le regarda. La pauvreté de d'Artagnan était proverbiale. Gascon, il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de France et de Navarre; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et d'Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. D'Artagnan surprit ce regard d'étonnement.

– Et puis ton père t'aura dit que j'avais été en Angleterre?

– Oui, monsieur le chevalier.

– Et que j'avais fait là une heureuse rencontre?

– Non, monsieur, j'ignorais cela.

– Oui, un de mes bons amis, un très grand seigneur, le vice-roi d'Écosse et d'Irlande, m'a fait retrouver un héritage.

– Un héritage?

– Assez rond.

– En sorte que vous êtes riche?

– Peuh!..

– Recevez mes bien sincères compliments.

– Merci… Tiens, voici ma maison.

– Place de Grève?

– Oui; tu n'aimes pas ce quartier?

– Au contraire: l'eau est belle à voir… Oh! la jolie maison antique!

– L'Image-de-Notre-Dame, c'est un vieux cabaret que j'ai transformé en maison depuis deux jours.

– Mais le cabaret est toujours ouvert?

– Pardieu!

– Et vous, où logez-vous?

– Moi, je loge chez Planchet.

– Vous m'avez dit tout à l'heure: «Voici ma maison!»

– Je l'ai dit parce que c'est ma maison en effet… j'ai acheté cette maison.

– Ah! fit Raoul.

– Le denier dix, mon cher Raoul; une affaire superbe!.. J'ai acheté la maison trente mille livres: elle a un jardin sur la rue de la Mortellerie; le cabaret se loue mille livres avec le premier étage; le grenier, ou second étage, cinq cents livres.

– Allons donc!

– Sans doute.

– Un grenier cinq cents livres? Mais ce n'est pas habitable.

– Aussi ne l'habite-t-on pas; seulement, tu vois que ce grenier a deux fenêtres sur la place.

– Oui, monsieur.

– Eh bien! chaque fois qu'on roue, qu'on pend, qu'on écartèle ou qu'on brûle, les deux fenêtres se louent jusqu'à vingt pistoles.

– Oh! fit Raoul avec horreur.

– C'est dégoûtant, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

– Oh! répéta Raoul.

– C'est dégoûtant, mais c'est comme cela… Ces badauds de Parisiens sont parfois de véritables anthropophages. Je ne conçois pas que des hommes, des chrétiens, puissent faire de pareilles spéculations.

– C'est vrai.

– Quant à moi, continua d'Artagnan, si j'habitais cette maison, je fermerais, les jours d'exécution, jusqu'aux trous de serrures; mais je ne l'habite pas.

– Et vous louez cinq cents livres ce grenier?

– Au féroce cabaretier qui le sous-loue lui-même… Je disais donc quinze cents livres.

– L'intérêt naturel de l'argent, dit Raoul, au denier cinq.

– Juste. Il me reste le corps de logis du fond: magasins, logements et caves inondées chaque hiver, deux cents livres, et le jardin, qui est très beau, très bien planté, très enfoui sous les murs et sous l'ombre du portail de Saint Gervais et Saint-Protais, treize cents livres.

– Treize cents livres! mais c'est royal.

– Voici l'histoire. Je soupçonne fort un chanoine quelconque de la paroisse (ces chanoines sont des Crésus), je le soupçonne donc d'avoir loué ce jardin pour y prendre ses ébats. Le locataire a donné pour nom M. Godard… C'est un faux nom ou un vrai nom; s'il est vrai, c'est un chanoine; s'il est faux, c'est quelque inconnu; pourquoi le connaîtrais-je? Il paie toujours d'avance. Aussi j'avais cette idée tout à l'heure, quand je t'ai rencontré, d'acheter, place Baudoyer, une maison dont les derrières se joindraient à mon jardin, et feraient une magnifique propriété. Tes dragons m'ont distrait de mon idée. Tiens, prenons la rue de la Vannerie: nous allons droit chez maître Planchet.

D'Artagnan pressa le pas et amena en effet Raoul chez Planchet, dans une chambre que l'épicier avait cédée à son ancien maître. Planchet était sorti, mais le dîner était servi. Il y avait chez cet épicier un reste de la régularité, de la ponctualité militaire.

D'Artagnan remit Raoul sur le chapitre de son avenir.

– Ton père te tient sévèrement? dit-il.

– Justement, monsieur le chevalier.

– Oh! je sais qu'Athos est juste, mais serré, peut-être?

– Une main royale, monsieur d'Artagnan.

– Ne te gêne pas, garçon, si jamais tu as besoin de quelques pistoles, le vieux mousquetaire est là.

– Cher monsieur d'Artagnan…

– Tu joues bien un peu?

– Jamais.

– Heureux en femmes, alors?.. Tu rougis… Oh! petit Aramis, va! Mon cher, cela coûte encore plus cher que le jeu. Il est vrai qu'on se bat quand on a perdu, c'est une compensation. Bah! le petit pleurard de roi fait payer l'amende aux gens qui dégainent. Quel règne, mon pauvre Raoul, quel règne! Quand on pense que de mon temps on assiégeait les mousquetaires dans les maisons, comme Hector et Priam dans la ville de Troie; et alors les femmes pleuraient, et alors les murailles riaient, et alors cinq cents gredins battaient des mains et criaient: «Tue! Tue!» quand il ne s'agissait pas d'un mousquetaire! Mordioux! vous ne verrez pas cela vous autres.

– Vous tenez rigueur au roi, cher monsieur d'Artagnan, et vous le connaissez à peine.

– Moi? Écoute, Raoul: jour par jour, heure par heure, prends bien note de mes paroles, je te prédis ce qu'il fera. Le cardinal mort, il pleurera; bien: c'est ce qu'il fera de moins niais, surtout s'il n'en pense pas une larme.

– Ensuite?

– Ensuite, il se fera faire une pension par M. Fouquet et s'en ira composer des vers à Fontainebleau pour des Mancini quelconques à qui la reine arrachera les yeux. Elle est espagnole, vois-tu, la reine, et elle a pour belle-mère Mme Anne d'Autriche. Je connais cela, moi, les Espagnoles de la maison d'Autriche.

– Ensuite?

– Ensuite, après avoir fait arracher les galons d'argent de ses Suisses parce que la broderie coûte trop cher, il mettra les mousquetaires à pied, parce que l'avoine et le foin du cheval coûtent cinq sols par jour.

– Oh! ne dites pas cela.

– Que m'importe! je ne suis plus mousquetaire, n'est-ce pas? Qu'on soit à cheval, à pied, qu'on porte une lardoire, une broche, une épée ou rien, que m'importe?

– Cher monsieur d'Artagnan, je vous en supplie, ne me dites plus de mal du roi… Je suis presque à son service, et mon père m'en voudrait beaucoup d'avoir entendu, même de votre bouche, des paroles offensantes pour Sa Majesté.

– Ton père?.. Eh! c'est un chevalier de toute cause véreuse. Pardieu! oui, ton père est un brave, un César, c'est vrai; mais un homme sans coup d'oeil.

– Allons, bon! chevalier, dit Raoul en riant, voilà que vous allez dire du mal de mon père, de celui que vous appeliez le grand Athos; vous êtes en veine méchante aujourd'hui, et la richesse vous rend aigre, comme les autres la pauvreté.

– Tu as, pardieu, raison; je suis un bélître, et je radote; je suis un malheureux vieilli, une corde à fourrage effilée, une cuirasse percée, une botte sans semelle, un éperon sans molette; mais fais-moi un plaisir, dis moi une seule chose.

– Quelle chose, cher monsieur d'Artagnan?

– Dis-moi ceci: «Mazarin était un croquant.»

– Il est peut-être mort.

– Raison de plus; je dis était; si je n'espérais pas qu'il fût mort, je te prierais de dire: «Mazarin est un croquant.» Dis, voyons, dis, pour l'amour de moi.

– Allons, je le veux bien.

– Dis!

– Mazarin était un croquant, dit Raoul en souriant au mousquetaire, qui s'épanouissait comme en ses beaux jours.

– Un moment, fit celui-ci. Tu as dit la première proposition; voici la conclusion. Répète, Raoul, répète: «Mais je regretterais Mazarin.»

– Chevalier!

– Tu ne veux pas le dire, je vais le dire deux fois pour toi…

Mais tu regretterais Mazarin.

Ils riaient encore et discutaient cette rédaction d'une profession de principes, quand un des garçons épiciers entra.

– Une lettre, monsieur, dit-il, pour M. d'Artagnan.

– Merci… Tiens!.. s'écria le mousquetaire.

– L'écriture de M. le comte, dit Raoul.

– Oui, oui.

Et d'Artagnan décacheta.

«Cher ami, disait Athos, on vient de me prier de la part du roi de vous faire chercher…»

– Moi? dit d'Artagnan, laissant tomber le papier sous la table.

Raoul le ramassa et continua de lire tout haut: «Hâtez-vous… Sa

Majesté a grand besoin de vous parler, et vous attend au Louvre.»

– Moi? répéta encore le mousquetaire.

– Hé! hé! dit Raoul.

– Oh! oh! répondit d'Artagnan. Qu'est-ce que cela veut dire?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
630 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain