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Kitabı oku: «Le vicomte de Bragelonne, Tome II.», sayfa 18
Chapitre CII – La dot
Les chevaux de M. Faucheux étaient d'honnêtes chevaux du Perche, ayant de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgées. Comme la voiture, ils dataient de l'autre moitié du siècle.
Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet.
Aussi mirent-ils deux heures à se rendre à Saint-Mandé.
On peut dire qu'ils marchaient majestueusement.
La majesté exclut le mouvement.
La marquise s'arrêta devant une porte bien connue, quoiqu'elle ne l'eût vue qu'une fois, on se le rappelle, dans une circonstance non moins pénible que celle qui l'amenait cette fois encore.
Elle tira de sa poche une clef, l'introduisit de sa petite main blanche dans la serrure, poussa la porte qui céda sans bruit, et donna l'ordre au commis de monter le coffret au premier étage.
Mais le poids de ce coffret était tel, que le commis fut forcé de se faire aider par le cocher.
Le coffret fut déposé dans ce petit cabinet, antichambre ou plutôt boudoir, attenant au salon où nous avons vu M. Fouquet aux pieds de la marquise.
Mme de Bellière donna un louis au cocher, un sourire charmant au commis, et les congédia tous deux.
Derrière eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et barricadée. Nul domestique n'apparaissait à l'intérieur.
Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné les besoins et les désirs de l'hôte ou plutôt de l'hôtesse qui était attendue.
Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur l'étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les vases du Japon.
On eût dit une maison enchantée.
La marquise alluma les candélabres, respira le parfum des fleurs, s'assit et tomba bientôt dans une profonde rêverie.
Mais cette rêverie, toute mélancolique, était imprégnée d'une certaine douceur.
Elle voyait devant elle un trésor étalé dans cette chambre. Un million qu'elle avait arraché de sa fortune comme la moissonneuse arrache un bleuet de sa couronne.
Elle se forgeait les plus doux songes.
Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet argent à M. Fouquet sans qu'il pût savoir d'où venait le don. Ce moyen était celui qui naturellement s'était présenté le premier à son esprit.
Mais, quoique, en y réfléchissant, la chose lui eût paru difficile, elle ne désespérait point de parvenir à ce but.
Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s'enfuir plus heureuse que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un million elle-même.
Mais, depuis qu'elle était arrivée là, depuis qu'elle avait vu ce boudoir si coquet, qu'on eût dit qu'une femme de chambre venait d'en enlever jusqu'au dernier atome de poussière; quand elle avait vu ce salon si bien tenu, qu'on eût dit qu'elle en avait chassé les fées qui l'habitaient, elle se demanda si déjà les regards de ceux qu'elle avait fait fuir, génies, fées, lutins ou créatures humaines, ne l'avaient pas reconnue.
Alors Fouquet saurait tout; ce qu'il ne saurait pas, il le devinerait; Fouquet refuserait d'accepter comme don ce qu'il eût peut-être accepté à titre de prêt, et, ainsi menée, l'entreprise manquerait de but comme de résultat.
Il fallait donc que la démarche fût faite sérieusement pour réussir Il fallait que le surintendant comprît toute la gravité de sa position pour se soumettre au caprice généreux d'une femme; il fallait enfin, pour le persuader, tout le charme d'une éloquente amitié, et, si ce n'était point assez, tout l'enivrement d'un ardent amour que rien ne détournerait dans son absolu désir de convaincre.
En effet, le surintendant n'était-il pas connu pour un homme plein de délicatesse et de dignité? Se laisserait-il charger des dépouilles d'une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde pouvait vaincre sa résistance, c'était la voix de la femme qu'il aimait.
Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le coeur de
Mme de Bellière avec la douleur et le froid aigu d'un poignard:
Aimait-il?
Cet esprit léger, ce coeur volage se résoudrait-il à se fixer un moment, fût-ce pour contempler un ange?
N'en était-il pas de Fouquet, malgré tout son génie, malgré toute sa probité, comme des conquérants qui versent des larmes sur le champ de bataille lorsqu'ils ont remporté la victoire?
«Eh bien! c'est de cela qu'il faut que je m'éclaircisse, c'est sur cela qu'il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce coeur tant convoité n'est pas un coeur vulgaire et plein d'alliage, qui sait si cet esprit ne se trouvera pas être, quand j'y appliquerai la pierre de touche, d'une nature triviale et inférieure? Allons! allons! s'écria-t-elle, c'est trop de doute, trop d'hésitation, l'épreuve! l'épreuve!»
Elle regarda la pendule.
«Voilà sept heures, il doit être arrivé, c'est l'heure des signatures. Allons!»
Et, se levant avec une fébrile impatience, elle marcha vers la glace, dans laquelle elle se souriait avec l'énergique sourire du dévouement; elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la sonnette.
Puis, comme épuisée à l'avance par la lutte qu'elle venait d'engager, elle alla s'agenouiller éperdue devant un vaste fauteuil, où sa tête s'ensevelit dans ses mains tremblantes.
Dix minutes après, elle entendit grincer le ressort de la porte.
La porte roula sur ses gonds invisibles.
Fouquet parut.
Il était pâle; il était courbé sous le poids d'une pensée amère.
Il n'accourait pas; il venait, voilà tout.
Il fallait que la préoccupation fût bien puissante pour que cet homme de plaisir, pour qui le plaisir était tout, vînt si lentement à un semblable appel.
En effet, la nuit, féconde en rêves douloureux, avait amaigri ses traits d'ordinaire si noblement insoucieux, avait tracé autour de ses yeux des orbites de bistre.
Il était toujours beau, toujours noble, et l'expression mélancolique de sa bouche, expression si rare chez cet homme, donnait à sa physionomie un caractère nouveau qui la rajeunissait.
Vêtu de noir, la poitrine toute gonflée de dentelles ravagées par sa main inquiète, le surintendant s'arrêta l'oeil plein de rêverie au seuil de cette chambre où tant de fois il était venu chercher le bonheur attendu.
Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplaçant l'exaltation de la joie, firent sur Mme de Bellière, qui le regardait de loin, un effet indicible.
L'oeil d'une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur les traits de l'homme qu'elle aime; on dirait qu'en raison de leur faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu'il n'accorde aux autres créatures.
Elles peuvent cacher leurs sentiments à l'homme; l'homme ne peut leur cacher les siens.
La marquise devina d'un seul coup d'oeil tout le malheur du surintendant.
Elle devina une nuit passée sans sommeil, un jour passé en déceptions.
Dès lors elle fut forte, elle sentait qu'elle aimait Fouquet au- delà de toute chose.
Elle se releva, et, s'approchant de lui:
– Vous m'écriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez à m'oublier, et que, moi que vous n'aviez pas revue, j'avais sans doute fini de penser à vous. Je viens vous démentir, monsieur, et cela d'autant plus sûrement que je lis dans vos yeux une chose.
– Laquelle, madame? demanda Fouquet étonné.
– C'est que vous ne m'avez jamais tant aimée qu'à cette heure; de même que vous devez lire dans ma démarche, à moi, que je ne vous ai point oublié.
– Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un éclair de joie illumina un instant la noble figure, vous, vous êtes un ange, et les hommes n'ont pas le droit de douter de vous! Ils n'ont donc qu'à s'humilier et à demander grâce!
– Grâce vous soit donc accordée alors!
Fouquet voulut se mettre à genoux.
– Non, dit-elle, à côté de moi, asseyez-vous. Ah! voilà une pensée mauvaise qui passe dans votre esprit!
– Et à quoi voyez-vous cela, madame?
– À votre sourire, qui vient de gâter toute votre physionomie. Voyons, à quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets entre amis?
– Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de trois ou quatre mois.
– Cette rigueur?
– Oui; ne m'avez-vous pas défendu de vous visiter?
– Hélas! mon ami, dit Mme de Bellière avec un profond soupir, parce que votre visite chez moi vous a causé un grand malheur, parce que l'on veille sur ma maison, parce que les mêmes yeux qui vous ont vu pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins dangereux pour vous, à moi de venir ici, qu'à vous de venir chez moi; enfin, parce que je vous trouve assez malheureux pour ne pas vouloir augmenter encore votre malheur…
Fouquet tressaillit.
Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance, lui qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des espérances de l'amant.
– Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en vérité, marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux yeux ne sont-ils donc levés sur moi que pour me plaindre? Oh! j'attends d'eux un autre sentiment.
– Ce n'est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette glace; c'est vous.
– Marquise, je suis un peu pâle, c'est vrai, mais c'est l'excès du travail; le roi m'a demandé hier de l'argent.
– Oui, quatre millions; je sais cela.
– Vous le savez! s'écria Fouquet, surpris. Et comment le savez- vous? C'est au jeu seulement, après le départ des reines et en présence d'une seule personne, que le roi…
– Vous voyez que je le sais; cela suffit, n'est-ce pas? Eh bien! continuez, mon ami: c'est que le roi vous a demandé…
– Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer, puis le faire compter, puis le faire enregistrer, c'est long. Depuis la mort de M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et d'embarras dans le service des finances. Mon administration se trouve surchargée, voilà pourquoi j'ai veillé cette nuit.
– De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquiète.
– Il ferait beau voir, marquise, répliqua gaiement Fouquet, qu'un surintendant des finances n'eût pas quatre pauvres millions dans ses coffres.
– Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez.
– Comment, que je les aurai?
– Il n'y a pas longtemps qu'il vous en avait déjà fait demander deux.
– Il me semble, au contraire, qu'il y a un siècle, marquise; mais ne parlons plus argent, s'il vous plaît.
– Au contraire, parlons-en, mon ami.
– Oh!
– Écoutez, je ne suis venue que pour cela.
– Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont les yeux exprimèrent une inquiète curiosité.
– Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance?
– Marquise!
– Vous voyez que je vous réponds, et franchement même.
– Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un commanditaire.
– C'est tout simple: je veux placer de l'argent chez vous, et, naturellement, je désire savoir si vous êtes sûr.
– En vérité, marquise, je m'y perds et ne sais plus où vous voulez en venir.
– Sérieusement, mon cher monsieur Fouquet, j'ai quelques fonds qui m'embarrassent. Je suis lasse d'acheter des terres et désire charger un ami de faire valoir mon argent.
– Mais cela ne presse pas, j'imagine? dit Fouquet.
– Au contraire, cela presse, et beaucoup.
– Eh bien! nous en causerons plus tard.
– Non pas plus tard, car mon argent est là.
La marquise montra le coffret au surintendant, et, l'ouvrant, lui fit voir des liasses de billets et une masse d'or.
Fouquet s'était levé en même temps que Mme de Bellière; il demeura un instant pensif; puis tout à coup, se reculant, il pâlit et tomba sur une chaise en cachant son visage dans ses mains.
– Oh! marquise! marquise! murmura-t-il.
– Eh bien?
– Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille offre?
– De vous?
– Sans doute.
– Mais que pensez-vous donc vous-même? Voyons.
– Cet argent, vous me l'apportez pour moi: vous me l'apportez parce que vous me savez embarrassé. Oh! ne niez pas. Je devine. Est-ce que je ne connais pas votre coeur?
– Eh bien! si vous connaissez mon coeur, vous voyez que c'est mon coeur que je vous offre.
– J'ai donc deviné! s'écria Fouquet. Oh! madame, en vérité, je ne vous ai jamais donné le droit de m'insulter ainsi.
– Vous insulter! dit-elle en pâlissant. Étrange délicatesse humaine! Vous m'aimez, m'avez-vous dit? Vous m'avez demandé au nom de cet amour ma réputation, mon honneur? Et quand je vous offre mon argent, vous me refusez!
– Marquise, marquise, vous avez été libre de garder ce que vous appelez votre réputation et votre honneur. Laissez-moi la liberté de garder les miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber sous le fardeau des haines qui m'environnent, sous le fardeau des fautes que j'ai commises, sous le fardeau de mes remords même; mais, au nom du Ciel! marquise, ne m'écrasez pas sous ce dernier coup.
– Vous avez manqué tout à l'heure d'esprit, monsieur Fouquet, dit-elle.
– C'est possible, madame.
– Et maintenant, voilà que vous manquez de coeur.
Fouquet comprima de sa main crispée sa poitrine haletante.
– Accablez-moi, madame, dit-il, je n'ai rien à répondre.
– Je vous ai offert mon amitié, monsieur Fouquet.
– Oui, madame; mais vous vous êtes bornée là.
– Ce que je fais est-il d'une amie?
– Sans doute.
– Et vous refusez cette preuve de mon amitié?
– Je la refuse.
– Regardez-moi, monsieur Fouquet.
Les yeux de la marquise étincelaient.
– Je vous offre mon amour.
– Oh! madame! dit Fouquet.
– Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont comme les hommes leur fausse délicatesse. Depuis longtemps je vous aime, mais je ne voulais pas vous le dire.
– Oh! fit Fouquet en joignant les mains.
– Eh bien! je vous le dis. Vous m'avez demandé cet amour à genoux, je vous l'ai refusé; j'étais aveugle comme vous l'étiez tout à l'heure. Mon amour, je vous l'offre.
– Oui, votre amour, mais votre amour seulement.
– Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout!
– Oh! mon Dieu! s'écria Fouquet ébloui.
– Voulez-vous de mon amour?
– Oh! mais vous m'accablez sous le poids de mon bonheur!
– Serez-vous heureux? Dites, dites… si je suis à vous, tout entière à vous?
– C'est la félicité suprême!
– Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d'un préjugé, faites moi celui d'un scrupule.
– Madame, madame, ne me tentez pas!
– Mon ami, mon ami, ne me refusez pas!
– Oh! faites attention à ce que vous proposez!
– Fouquet, un mot… «Non!..» et j'ouvre cette porte. Elle montra celle qui conduisait à la rue. Et vous ne me verrez plus. Un autre mot… «Oui!..» et je vous suis où vous voudrez, les yeux fermés, sans défense, sans refus, sans remords.
– Élise!.. Élise!.. Mais ce coffret?
– C'est ma dot!
– C'est votre ruine! s'écria Fouquet en bouleversant l'or et les papiers; il y a là un million…
– Juste… Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne m'aimez pas; qui ne me serviront plus si vous m'aimez comme je vous aime!
– Oh! c'en est trop! c'en est trop! s'écria Fouquet. Je cède, je cède: ne fût-ce que pour consacrer un pareil dévouement. J'accepte la dot…
– Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras.
Chapitre CIII – Le terrain de Dieu
Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons compagnons et en harmonie parfaite la route de Paris à Calais.
Buckingham s'était hâté de faire ses adieux, de sorte qu'il en avait brusqué la meilleure partie.
Les visites à Monsieur et à Madame, à la jeune reine et à la reine douairière avaient été collectives.
Prévoyance de la reine mère, qui lui épargnait la douleur de causer encore en particulier avec Monsieur, qui lui épargnait le danger de revoir Madame.
Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de toute sa considération; le second d'une constante amitié destinée à triompher de tous les obstacles et à ne se laisser ébranler ni par la distance ni par le temps.
Les fourgons avaient déjà pris les devants; il partit le soir en carrosse avec toute sa maison.
De Wardes, tout froissé d'être pour ainsi dire emmené à la remorque par cet Anglais, avait cherché dans son esprit subtil tous les moyens d'échapper à cette chaîne; mais nul ne lui avait donné assistance, et force lui était de porter la peine de son mauvais esprit et de sa causticité.
Ceux à qui il eût pu s'ouvrir, en qualité de gens spirituels l'eussent raillé sur la supériorité du duc.
Les autres esprits, plus lourds, mais plus sensés, lui eussent allégué les ordres du roi, qui défendaient le duel.
Les autres enfin, et c'étaient les plus nombreux, qui, par charité chrétienne ou par amour-propre national, lui eussent prêté assistance, ne se souciaient point d'encourir une disgrâce, et eussent tout au plus prévenu les ministres d'un départ qui pouvait dégénérer en un petit massacre.
Il en résulta que, tout bien pesé, de Wardes fit son portemanteau, prit deux chevaux, et, suivi d'un seul laquais, s'achemina vers la barrière où le carrosse de Buckingham le devait prendre.
Le duc reçut son adversaire comme il eût fait de la plus aimable connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des sucreries, étendit sur lui le manteau de martre zibeline jeté sur le siège de devant. Puis on causa:
De la cour, sans parler de Madame;
De Monsieur, sans parler de son ménage;
Du roi, sans parler de sa belle-soeur;
De la reine mère, sans parler de sa bru;
Du roi d'Angleterre, sans parler de sa soeur;
De l'état de coeur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun nom dangereux.
Aussi le voyage, qui se faisait à petites journées, fut-il charmant.
Aussi Buckingham, véritablement Français par l'esprit et l'éducation, fut-il enchanté d'avoir si bien choisi son partner.
Bons repas effleurés du bout des dents, essais de chevaux dans les belles prairies que coupait la route, chasses aux lièvres, car Buckingham avait ses lévriers. Tel fut l'emploi du temps.
Le duc ressemblait un peu à ce beau fleuve de Seine, qui embrasse mille fois la France dans ses méandres amoureux avant de se décider à gagner l'Océan.
Mais, en quittant la France, c'était surtout la Française nouvelle qu'il avait amenée à Paris que Buckingham regrettait; pas une de ses pensées qui ne fût un souvenir et, par conséquent, un regret.
Aussi quand, parfois, malgré sa force sur lui-même, il s'abîmait dans ses pensées, de Wardes le laissait-il tout entier à ses rêveries.
Cette délicatesse eût certainement touché Buckingham et changé ses dispositions à l'égard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant le silence, eût eu l'oeil moins méchant et le sourire moins faux.
Mais les haines d'instinct sont inflexibles; rien ne les éteint; un peu de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre elles couvent plus furieuses.
Après avoir épuisé toutes les distractions que présentait la route, on arriva, comme nous l'avons dit, à Calais.
C'était vers la fin du sixième jour.
Dès la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient frété une barque. Cette barque était destinée à aller joindre le petit yacht qui courait des bordées en vue, ou s'embossait, lorsqu'il sentait ses ailes blanches fatiguées, à deux ou trois portées de canon de la jetée.
Cette barque allant et venant devait porter tous les équipages du duc.
Les chevaux avaient été embarqués; on les hissait de la barque sur le pont du bâtiment dans des paniers faits exprès, et ouatés de telle façon que leurs membres, dans les plus violentes crises même de terreur ou d'impatience, ne quittaient pas l'appui moelleux des parois, et que leur poil n'était pas même rebroussé.
Huit de ces paniers juxtaposés emplissaient la cale. On sait que, pendant les courtes traversées, les chevaux tremblants ne mangent point et frissonnent en présence des meilleurs aliments qu'ils eussent convoités sur terre.
Peu à peu l'équipage entier du duc fut transporté à bord du yacht, et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout était prêt, et que, lorsqu'il voudrait s'embarquer avec le gentilhomme français, on n'attendait plus qu'eux.
Car nul ne supposait que le gentilhomme français pût avoir à régler avec milord duc autre chose que des comptes d'amitié.
Buckingham fit répondre au patron du yacht qu'il eût à se tenir prêt, mais que la mer était belle, que la journée promettant un coucher de soleil magnifique, il comptait ne s'embarquer que la nuit et profiter de la soirée pour faire une promenade sur la grève.
D'ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il n'avait pas la moindre hâte de s'embarquer.
En disant cela, il montra aux gens qui l'entouraient le magnifique spectacle du ciel empourpré à l'horizon, et d'un amphithéâtre de nuages floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu'au zénith, en affectant les formes d'une chaîne de montagnes aux sommets entassés les uns sur les autres.
Tout cet amphithéâtre était teint à sa base d'une espèce de mousse sanglante, se fondant dans des teintes d'opale et de nacre au fur et à mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de son côté, se teignait de ce même reflet, et sur chaque cime de vague bleue dansait un point lumineux comme un rubis exposé au reflet d'une lame.
Tiède soirée, parfums salins chers aux rêveuses imaginations, vent d'est épais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le yacht se profilant en noir avec ses agrès à jour, sur le fond empourpré du ciel, et çà et là sur l'horizon les voiles latines courbées sous l'azur comme l'aile d'une mouette qui plonge, le spectacle, en effet, valait bien qu'on l'admirât. La foule des curieux suivit les valets dorés, parmi lesquels, voyant l'intendant et le secrétaire, elle croyait voir le maître et son ami.
Quant à Buckingham, simplement vêtu d'une veste de satin gris et d'un pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux, sans ordres ni broderies, il ne fut pas plus remarqué que de Wardes, vêtu de noir comme un procureur.
Les gens du duc avaient reçu l'ordre de tenir une barque prête au môle et de surveiller l'embarquement de leur maître, sans venir à lui avant que lui ou son ami appelât.
– Quelque chose qu'ils vissent, avait-il ajouté en appuyant sur ces mots de façon qu'ils fussent compris.
Après quelques pas faits sur la plage:
– Je crois, monsieur, dit Buckingham à de Wardes, je crois qu'il va falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte; dans dix minutes elle aura tellement imbibé le sable où nous marchons, que nous serons hors d'état de sentir le sol.
– Milord, je suis à vos ordres; mais…
– Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n'est-ce pas?
– Sans doute.
– Eh bien! venez; il y a là-bas, comme vous le voyez, une espèce d'île entourée par une grande flaque circulaire; la flaque va s'augmentant et l'île disparaissant de minute en minute. Cette île est bien à Dieu, car elle est entre deux mers et le roi ne l'a point sur ses cartes. La voyez-vous?
– Je la vois. Nous ne pouvons même guère l'atteindre maintenant sans nous mouiller les pieds.
– Oui; mais remarquez qu'elle forme une éminence assez élevée, et que la mer monte de chaque côté en épargnant sa cime. Il en résulte que nous serons à merveille sur ce petit théâtre. Que vous en semble?
– Je serai bien partout où mon épée aura l'honneur de rencontrer la vôtre, milord.
– Eh bien! allons donc. Je suis désespéré de vous faire mouiller les pieds, monsieur de Wardes; mais il est nécessaire, je crois, que vous puissiez dire au roi: «Sire, je ne me suis point battu sur la terre de Votre Majesté.» C'est peut-être un peu bien subtil, mais depuis Port-Royal vous nagez dans les subtilités. Oh! ne nous en plaignons pas, cela vous donne un fort charmant esprit, et qui n'appartient qu'à vous autres. Si vous voulez bien, nous nous hâterons, monsieur de Wardes, car voici la mer qui monte et la nuit qui vient.
– Si je ne marchais pas plus vite, milord, c'était pour ne point passer devant Votre Grâce. Êtes-vous à pied sec, monsieur le duc?
– Oui, jusqu'à présent. Regardez donc là-bas: voici mes drôles qui ont peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une croisière avec le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la pointe des lames, c'est curieux; mais cela me donne le mal de mer. Voudriez-vous me permettre de leur tourner le dos?
– Vous remarquerez qu'en leur tournant le dos vous aurez le soleil en face, milord.
– Oh! il est bien faible à cette heure et aura bien vite disparu; ne vous inquiétez donc point de cela.
– Comme vous voudrez, milord; ce que j'en disais, c'était par délicatesse.
– Je le sais, monsieur de Wardes, et j'apprécie votre observation. Voulez vous ôter nos pourpoints?
– Décidez, milord.
– C'est plus commode.
– Alors je suis tout prêt.
– Dites-moi, là, sans façon, monsieur de Wardes, si vous vous sentez mal sur le sable mouillé, ou si vous vous croyez encore un peu trop sur le territoire français? Nous nous battrons en Angleterre ou sur mon yacht.
– Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j'aurai l'honneur de vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons à peine le temps…
Buckingham fit un signe d'assentiment, ôta son pourpoint et le jeta sur le sable.
De Wardes en fit autant.
Les deux corps, blancs comme deux fantômes pour ceux qui les regardaient du rivage, se dessinaient sur l'ombre d'un rouge violet qui descendait du ciel.
– Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guère rompre, dit de Wardes. Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable?
– J'y suis enfoncé jusqu'à la cheville, dit Buckingham, sans compter que voilà l'eau qui nous gagne.
– Elle m'a gagné déjà… Quand vous voudrez, monsieur le duc. De
Wardes mit l'épée à la main.
Le duc l'imita.
– Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s'il vous plaît… Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime pas, parce que vous m'avez déchiré le coeur en raillant certaine passion que j'ai, que j'avoue en ce moment, et pour laquelle je serais très heureux de mourir. Vous êtes un méchant homme, monsieur de Wardes, et je veux faire tous mes efforts pour vous tuer; car, je le sens, si vous ne mourez pas de ce coup, vous ferez dans l'avenir beaucoup de mal à mes amis. Voilà ce que j'avais à vous dire, monsieur de Wardes.
Et Buckingham salua.
– Et moi, milord, voici ce que j'ai à vous répondre: je ne vous haïssais pas; mais, maintenant que vous m'avez deviné, je vous hais, et vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer.
Et de Wardes salua Buckingham.
Au même instant, les fers se croisèrent; deux éclairs se joignirent dans la nuit.
Les épées se cherchaient, se devinaient, se touchaient.
Tous deux étaient habiles tireurs; les premières passes n'eurent aucun résultat.
La nuit s'était avancée rapidement; la nuit était si sombre, qu'on attaquait et se défendait d'instinct.
Tout à coup de Wardes sentit son fer arrêté; il venait de piquer l'épaule de Buckingham.
L'épée du duc s'abaissa avec son bras.
– Oh! fit-il.
– Touché, n'est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux pas.
– Oui, monsieur, mais légèrement.
– Cependant, vous avez quitté la garde.
– C'est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis.
Recommençons, s'il vous plaît, monsieur.
Et, dégageant avec un sinistre froissement de lame, le duc déchira la poitrine du marquis.
– Touché aussi, dit-il.
– Non, dit de Wardes restant ferme à sa place.
– Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge… dit
Buckingham.
– Alors, dit de Wardes furieux, alors… à vous!
Et, se fendant à fond, il traversa l'avant-bras de Buckingham.
L'épée passa entre les deux os.
Buckingham sentit son bras droit paralysé; il avança le bras gauche, saisit son épée, prête à tomber de sa main inerte, et avant que de Wardes se fût remis en garde, il lui traversa la poitrine.
De Wardes chancela, ses genoux plièrent, et, laissant son épée engagée encore dans le bras du duc, il tomba dans l'eau qui se rougit d'un reflet plus réel que celui que lui envoyaient les nuages.
De Wardes n'était pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il était menacé: la mer montait.
Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de douleur, il arracha le fer demeuré dans son bras; puis, se retournant vers de Wardes:
– Est-ce que vous êtes mort, marquis? dit-il.
– Non, répliqua de Wardes d'une voix étouffée par le sang qui montait de ses poumons à sa gorge, mais peu s'en faut.
– Eh bien qu'y a-t-il à faire? Voyons, pouvez-vous marcher?
Buckingham le souleva sur un genou.
– Impossible, dit-il.
Puis, retombant:
– Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie.
– Holà! cria Buckingham; holà! de la barque! nagez vivement, nagez!
La barque fit force de rames.
Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait.
Buckingham vit de Wardes prêt à être recouvert par une vague: de son bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et l'enleva.
La vague monta jusqu'à mi-corps, mais ne put l'ébranler.
Mais à peine eut-il fait dix pas qu'une seconde vague, accourant plus haute, plus menaçante, plus furieuse que la première, vint le frapper à la hauteur de la poitrine, le renversa, l'ensevelit.
Puis, le reflux l'emportant, elle laissa un instant à découvert le duc et de Wardes couchés sur le sable.
De Wardes était évanoui.
En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se jetèrent à la mer et en une seconde furent près du duc.
Leur terreur fut grande lorsqu'ils virent leur maître se couvrir de sang à mesure que l'eau dont il était imprégné coulait vers les genoux et les pieds.
Ils voulurent l'emporter.
– Non, non! dit le duc; à terre! à terre, le marquis!
– À mort! à mort, le Français! crièrent sourdement les Anglais.
– Misérables drôles! s'écria le duc se dressant avec un geste superbe qui les arrosa de sang, obéissez. M. de Wardes à terre, M. de Wardes en sûreté avant toutes choses ou je vous fais pendre!
La barque s'était approchée pendant ce temps. Le secrétaire et l'intendant sautèrent à leur tour à la mer et s'approchèrent du marquis. Il ne donnait plus signe de vie.
– Je vous recommande cet homme sur votre tête, dit le duc. Au rivage! M. de Wardes au rivage!
On le prit à bras et on le porta jusqu'au sable sec.
Quelques curieux et cinq ou six pêcheurs s'étaient groupés sur le rivage, attirés par le singulier spectacle de deux hommes se battant avec de l'eau jusqu'aux genoux.
Les pêcheurs, voyant venir à eux un groupe d'hommes portant un blessé, entrèrent, de leur côté, jusqu'à mi-jambe dans la mer. Les Anglais leur remirent le blessé au moment où celui-ci commençait à rouvrir les yeux.
