Kitabı oku: «La famille de Marsal»

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Alexandre de Lavergne

La famille de Marsal


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328108

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XVII

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

I

Table des matières

PROLOGUE

En s’écartant un peu de la route montueuse, mais pleine d’enchantements, qui conduit de Toulon à Nice et en se rapprochant de la mer, on aperçoit à mi-côte, dans une position isolée et presque en face de ces riantes oasis épanouies dans la Méditerranée, et qu’on nomme les îles d’Hyères, une habitation qui tient le milieu entre le château proprement dit et la bastide. C’est un grand pavillon de construction moderne, flanqué de deux petits pavillons latéraux avec des façades blanches et des persiennes peintes en vert. L’habitation se trouve en quelque sorte encadrée au milieu d’un jardin assez vaste, planté à l’anglaise et formant un parc en miniature. La disposition du sol, qui descend en pente douce du côté de la mer, est telle que les murs qui soutiennent les terres à l’extérieur et qui présentent de ce côté une certaine élévation, sont à peine, à l’intérieur, à hauteur d’appui et forment ainsi, presque tout alentour du domaine, une terrasse avec parapet d’où l’œil embrasse, aisément et sans aucun obstacle, tout le paysage. Cette habitation appartenait, en 1835 à un officier supérieur de la marine, M. le comte de Marsal, capitaine de vaisseau.

M. de Marsal était absent alors; il remplissait les fonctions de son grade dans l’escadre du Levant. En son absence; sa jeune femme était venue s’installer avec sa fille unique, enfant âgée de deux ans à peine, dans la résidence d’été de la famille; mais M. de Marsal ne devait pas tarder à la rejoindre, en vertu d’une permission qui lui avait été accordée par le commandant en chef de l’escadre.

La comtesse de Marsal venait d’accomplir sa vingt et unième année, et son mari comptait plus du double de son âge; cependant elle avait pour lui une affection des plus vives, dont la reconnaissance fut d’abord le premier fondement. Restée orpheline et presque sans ressources, à la suite de la mort de son père, commissaire général de la marine, elle avait plu à M. de Marsal, qui joignait, aux avantages d’un grade déjà élevé, ceux d’une fortune indépendante, et devenue sa femme elle s’était prise pour lui d’un attachement qui ressemblait à un véritable culte.

Aussi, toutes les fois que le comte de Marsal était forcé, par les obligations impérieuses de son état de prendre la mer, la comtesse venait se reléguer incontinent dans son domaine des côtes de Provence, où elle ne recevait jamais âme qui vive, soit qu’elle eut à cœur de rassurer ainsi une tendresse qu’elle savait être un peu jalouse, soit que, à l’exemple d’une illustre Romaine, elle pensât que la femme de César ne devait pas être même soupçonnée.

Le jour où elle devint mère, le jour où sa petite Georgina (c’était le nom de sa fille unique) vint au monde, madame de Marsal eut désormais dans les joies de la maternité un allégement aux inévitables soucis et parfois même aux poignantes inquiétudes attachées au sort de la femme d’un marin. Ce fut elle qui voulut appeler sa fille Georgina, parce que M. de Marsal s’appelait Georges, et par le fait l’enfant parut prédestinée dès le berceau à rappeler tout au moins l’apparence physique de son père, dont elle avait déjà le teint brun, les sourcils puissamment arqués et le profil aquilin.

Quant à la comtesse de Marsal, c’était au moment où commence cette histoire, une charmante jeune femme d’une taille svelte et pleine de souplesse, bien que peut-être au-dessous de la moyenne; ses cheveux abondants et soyeux, du blond cendré le plus doux, retombaient en grappes le long de ses joues roses et duvetées comme une pêche. Elle avait de grands yeux bleus pleins de tendresse et de bienveillance, et tout dans son visage portait l’empreinte d’une candeur presque virginale; ajoutons bien vite qu’il n’y avait rien de menteur dans toutes ces promesses, car, ainsi que l’a dit un illustre poëte contemporain, la nature fond d’un seul jet l’âme et le corps, et il est bien rare que la physionomie ne soit pas le miroir de l’âme.

Dans le principe, la résolution prise par madame de Marsal de ne recevoir personne tant que son mari serait absent avait étonné non moins que déconcerté bien des voisins et des voisines de campagne qui à deux cents lieues de Paris, voyaient avec désappointement échapper l’occasion de nouer des relations plus ou moins intéressées avec une femme jeune, belle, aimable disait-on, et appartenant à plus d’un titre à l’aristocratie navale. Cependant, après quelques quolibets lancés au loup de mer qui venait jouer en Provence le rôle de Barbe-Bleue, on avait fini par accepter une situation qui n’était après tout que transitoire, et l’on attendait assez patiemment le retour du mari, car on ne pouvait supposer qu’il maintiendrait l’état de siège décrété durant son absence.

Un seul personnage avait protesté hautement en plus d’une occasion contre ce qu’il appelait la plus insupportable des tyrannies qui aient existé : la tyrannie du mari. Ce personnage était le marquis Maxime de Saint-Pons, l’un des plus brillants colonels de l’armée d’Afrique. M. de Saint-Pons était le propriétaire d’un chateau situé à une lieue au plus de la maison de campagne de M. de Marsal, non loin du gros bourg d’Hyères. Il était venu passer un congé de semestre dans cette terre patrimoniale pour veiller à ses intérêts de châtelain et pour se remettre des fatigues de plusieurs campagnes de guerre en Algérie, où il avait conquis son grade de colonel et la croix de commandeur de la Légion d’honneur.

M. de Saint-Pons avait à peine quarante ans; il était à cet âge où la puissance de séduction chez l’homme est souvent le plus redoutable, parce qu’aux avantages physiques qui subsistent encore viennent se joindre ceux de la position acquise, la science du monde et l’expérience que rien ne remplace. Célibataire par état et par goût, bien fait de sa personne, brave et entreprenant jusqu’à l’audace, habitué d’ailleurs à cette vie de périls et d’aventures, de luttes incessantes et d’amours faciles qui a été si longtemps la vie de nos officiers d’Afrique, il ne reculait devant aucun obstacle pour satisfaire ses passions ou ses caprices.

Il avait vu la jeune comtesse de Marsal à Toulon dans un bal chez le préfet maritime, où son mari l’avait conduite quelques jours avant d’aller prendre ses fonctions de chef d’état-major de l’escadre du Levant, et elle avait fait sur lui la plus vive impression. Ce jour-là même le colonel s’était bien promis d’ajouter un nouveau nom sur la liste de ses conquêtes, et dès-lors toutes ses batteries furent dressées pour arriver à son but.

Il lui avait été facile de se faire présenter à madame de Marsal chez le préfet maritime et d’engager avec elle une conversation qu’il avait su rendre piquante, et parfois même pleine d’intérêt en évoquant à propos les souvenirs d’une contrée qui avait encore, en 1835, tout l’attrait et toute la saveur du fruit nouveau; mais quand M. de Marsal fut parti pour rejoindre son poste et que le colonel crut pouvoir, à titre de voisin, venir faire sa visite, il fut, nonobstant toute son insistance, éconduit poliment. Comme on le pense bien, il n’était pas homme à se tenir pour battu après un premier échec, et il mit aussitôt en œuvre toutes les ressources de la stratégie amoureuse: les attentions délicates, les envois de fleurs et de fruits pour madame et sa petite Georgina, les cadeaux pour les subalternes furent la pluie d’or que le nouveau Jupiter se mit à distiller savamment afin de préparer son triomphe, puis ce fut le tour des épîtres galantes plus ou moins incendiaires. Quand la comtesse, commençant à s’effaroucher de ces dangereux préludes, eut donné l’ordre à ses domestiques de ne plus rien recevoir des émissaires du colonel, sous peine d’expulsion immédiate, elle le vit apparaître lui-même dans toutes ses promenades avec des airs profondément mélancoliques, et toujours monté sur un cheval qui,

..... L’œil morne et la tête baissée

Semblait se conformer à sa triste pensée.

Pour le coup, la comtesse de Marsal résolut de se confiner dans sa maison et de n’en plus sortir que lorsque le comte serait de retour. C’était là un moyen héroïque, et, si habile que pût être M. le marquis de Saint-Pons, il lui devenait bien difficile, pour ne pas dire impossible, de vaincre la plus efficace de toutes les forces connues: la force d’inertie. Le malencontreux chasseur en était pour ses pas et démarches et pour le temps qu’il avait passé vainement à l’affût. Il y avait une biche au bois, mais la biche ne voulait pas se montrer.

Telle était la situation des choses le jour, ou, pour mieux parler, le soir, où le rideau se lève sur l’action que nous allons dérouler devant nos lecteurs. Ce soir-là, l’air était embrasé par les rayons d’un soleil qui avait fait monter le thermomètre à plus de trente-cinq degrés à l’ombre et en plein nord. Les orangers, les jasmins et les tubéreuses répandaient dans l’atmosphère ces senteurs enivrantes dont il est parlé dans le Cantique des cantiques quand la Sulamite attend le bien-aimé. La lune venait de se lever dans un ciel tout parsemé de nuages, et sa vive lueur laissait entrevoir à l’horizon, au milieu de la Méditerranée toute phosphorescente, les îles d’Hyères en quelque sorte endormies. On n’entendait dans l’air que le chant du grillon se mêlant au bruissement lointain des vagues.

La comtesse de Marsal était assise devant une fenêtre de sa chambre à coucher située au rez-de-chaussée du grand pavillon qu’elle occupait seule avec sa petite Georgina pendant l’absence du comte. Les domestiques avaient leurs chambres dans deux pavillons latéraux servant de dépendances. La comtesse, accablée par la chaleur, aspirait avidement les rares bouffées d’air frais que la brise de mer apportait par intervalles jusqu’à elle, et son regard, perdu dans cette brume transparente que les rayons de la lune paraissaient soulever au-dessus de la Méditerranée, poursuivait sans doute quelque vision perceptible pour elle seule, car il y avait dans ce regard une expression profonde de satisfaction intérieure et de joie contenue.

De temps à autre, elle se retournait pour regarder tendrement sa fille endormie dans son berceau et qui avait le sourire sur les lèvres, comme si dans ses songes l’enfant s’était trouvée associée aux pensées de bonheur qui rayonnaient sur le front et dans les yeux de la mère.

On frappa discrètement à la porte de la chambre à coucher.

— Entrez! s’écria la comtesse, presque réveillée en sursaut par un bruit humain.

C’était mademoiselle Miette, la fille de chambre de madame de Marsal, un très-agréable échantillon du type féminin en Provence, dans ce qu’il a de plus accentué en matière de langage et de physionomie. Elle était armée d’un bougeoir que sa main défaillante avait peine à soutenir, et elle avait les paupières bouffies de sommeil.

— Il se fait tard, dit la jeune Miettte, en réprimant tant bien que mal un bâillement, et je viens voir si madame veut que je la déshabille.

— Ah! bon Dieu! reprit la comtesse qui avait machinalement porté ses regards sur la pendule, déjà onze heures! Pardon, ma pauvre Miette, de t’avoir fait attendre ainsi. Il fallait entrer plus tôt. Allons, prépare-moi vite ma toilette de nuit, bien que je n’aie nulle envie de dormir: il fait si chaud!

— Oh! oui, répartit la jeune fille, la nuit est presque aussi brûlante que l’a été la journée; et puis, voyez-vous, madame la comtesse, je me suis laissé dire qu’il n’y a rien qui tienne éveillée comme le bonheur, et, ma foi, sous ce rapport-là, il faut convenir que madame est bien heureuse, puisque monsieur revient demain après une absence de près de six mois.

— Demain! dit la comtesse dont le doux visage s’illumina d’allégresse; demain sera tout à l’heure aujourd’hui, puisqu’il est plus de onze heures.

La camériste se mit en devoir de préparer la toilette de sa maîtresse, et, tout en rendant à la comtesse quelques légers services, elle paraissait attendre avec impatience l’occasion de décharger sa langue d’une nouvelle qui lui pesait singulièrement et qu’elle maintenait avec une grande difficulté sur le bord de ses lèvres. Il fallait que la physionomie expressive de mademoiselle Miette trahît bien évidemment ce qui se passait à cet égard dans son âme, puisque madame de Marsal s’en aperçut et lui dit:

— Eh bien! qu’as-tu, Miette? on dirait que tu as quelque chose à m’apprendre et que tu n’oses le faire? Que se passe-t-il?

— En effet, balbutia la camériste avec un peu d’embarras, j’ai à apprendre à madame une nouvelle qui lui fera bien plaisir aussi..... mais je ne sais si je dois....

— Parle, mon enfant.

— M. le marquis de Saint-Pons repart pour Alger; madame va être débarrassée de ses poursuites..... Madame pourra sortir et se promener comme il lui plaira.

Le front de la comtesse s’assombrit légèrement, et, regardant la jeune fille fixement, elle s’écria:

— Miette, qui vous a appris cette nouvelle?

— Mon Dieu, madame, répondit Miette en rougissant, il ne faut pas m’en vouloir pour cela, je vous en prie, C’est le valet de chambre de M. le colonel que j’ai rencontré sur la route en revenant de voir ma tante, même qu’il voulait encore me donner une lettre pour madame de la part de son maître... mais je l’ai refusée.

— Vous avez bien fait, Miette; car, si vous eussiez agi autrement, malgré l’attachement que je vous porte, je n’aurais pu vous garder à mon service.

Il y eut un silence; puis, la camériste reprit d’un ton câlin:

— C’est donc un homme bien dangereux, madame, que M. le marquis de Saint-Pons?

— Je ne sais, répondit la comtesse; il a du moins cette réputation. Quoi qu’il en soit, je suis fort aise d’apprendre ce départ, qui coïncide si bien avec le retour de M. de Marsal. Mon mari aurait pu se rencontrer avec M. de Saint-Pons, et, je le connais, s’il avait soupçonné un seul instant que ce monsieur... Oh! l’idée seule de ce qui pouvait en résulter me pénètre d’épouvante.

— Et pourtant, s’écria la jeune fille, en forme d’à parte, Dieu sait s’il y a dans toute la Provence une seule femme qui ait plus de vertu que madame la comtesse. Ah! dame! c’est qu’il faut être une sainte comme madame pour résister si longtemps et si courageusement à un séducteur comme M. le marquis de Saint-Pons.

La comtesse de Marsal ne put réprimer un sourire en recueillant de la bouche de sa camériste cette naïve appréciation de sa conduite.

— Ma pauvre Miette, lui dit-elle ensuite d’un ton sérieux, tu es bien jeune encore et tu ignores que lorsqu’une honnête femme aime véritablement son mari, elle est inaccessible à toutes les séductions. Alors même que M. de Marsal n’aurait pas tous les titres à mon affection, il y a dans ce berceau un cher petit ange qui veille toujours sur moi: c’est ma fille, ma Georgina. Tu apprendras tout cela plus tard, Miette, et tu reconnaîtras qu’on n’est nullement une sainte, parce qu’on remplit son devoir, surtout quand ce devoir est si facile.

Miette rougit légèrement en recevant cette petite leçon de sa maîtresse, et comme la toilette de nuit de cette dernière était achevée, elle se mit en devoir de se retirer. Elle était déjà sur le seuil de la porte, lorsque, revenant sur ses pas, elle s’écria:

— Ah! mon Dieu! étourdie que je suis, et moi qui allais oublier de fermer la fenêtre!

— Va! va! reprit la comtesse, tu peux te dispenser de ce soin; il fait si chaud! Pourvu que les rideaux soient baissés, la fenêtre peut bien rester ouverte. J’espère que la nuit apportera un peu de fraîcheur dans cette chambre.

— Ce sera comme il plaira à madame, dit la camériste: mais, pour moi, je ne voudrais pas dormir la fenêtre ouverte, surtout à un rez-de-chaussée, quand bien même on me ferait des rentes pour cela. J’ai trop peur des voleurs, surtout depuis que Marius, le jardinier, m’a dit qu’on était venu, la nuit, lui voler des pêches.

— Peureuse! fit la comtesse. Si les voleurs de fruits pouvaient se douter qu’on dort ici les fenêtres ouvertes, cela seul suffirait pour les écarter, parce qu’ils craindraient d’être surpris au moindre bruit. Va t’enfermer dans ta chambre, et ne rêve pas de voleurs surtout.

Dès que sa camériste fut sortie, madame de Marsal s’agenouilla devant le berceau de sa fille et fit sa prière; puis, se relevant, elle baisa tendrement au front l’endormie, éteignit sa lampe et se jeta sur son lit, où elle ne tarda pas à s’endormir elle-même d’un profond sommeil.

Voyons ce que devenait pendant ce temps mademoiselle Miette.

La jeune fille, ne s’était pas plutôt trouvée seule qu’elle avait tiré furtivement de la poche de son tablier certaine lettre qu’elle s’était mise à contempler d’une façon toute particulière, se livrant en même temps mentalement à ce naïf monologue, assez usité parmi ses pareilles dans toute circonstance analogue:

— C’est donc cela qu’on appelle une lettre d’amour? Je voudrais bien savoir comment c’est fait et ce qu’il y a d’écrit là-dedans. Ce doit-être bien gentil. Ah! si madame apprenait que j’ai reçu cette lettre pour elle et que j’ai même promis de la lui remettre, c’est pour le coup que je serais renvoyée! Mais baste! elle ne le saura pas, et cela ne fera de mal à personne que je lise cette lettre avant de la brûler...

Tout en se livrant à ce raisonnement d’une irrésistible logique, mademoiselle Miette avait insensiblement rompu le cachet de la lettre, qui ne tenait guère, et bientôt il lui était donné de lire plus ou moins couramment ce qui suit:

«Serez-vous toujours inexorable, charmante et adorée

«comtesse? Je pars pour l’Afrique demain. Je ne

«sais quel pressentiment me dit que je ne reviendrai

«pas. Je vous en supplie à deux genoux: permettez

«que je cherche encore une fois à vous voir dans le

«cours de cette soirée. Puisque vous craignez tant de

«vous compromettre, je choisirai le moment où tous

«vos domestiques seront couchés, et nul au monde ne

«saura jamais que j’ai eu avec vous cette entrevue

«suprême, que vous ne pouvez me refuser à une heure

«si solennelle de mon existence. Je ne vous demande

«même pas de me répondre; mais je vous avertis que

«si vous vous abstenez, je suis déterminé à prendre

«votre silence pour un aquiescement, et, dussé-je

«trouver la mort dans cette entreprise, là, pas plus

«qu’ailleurs, je ne suis homme à reculer...»

La jeune camériste n’eût pas plutôt achevé sa lecture qu’elle comprit toute l’étendue de la faute qu’elle avait commise en se chargeant d’un pareil message. Elle eut d’abord la pensée d’aller se jeter aux genoux de madame de Marsal et de lui tout avouer, mais la honte et la crainte la retinrent. Pâle, éperdue, elle avait replié machinalement la lettre fatale et se dirigeait en tremblant vers la partie des bâtiments où sa chambre était située, lorsqu’elle se trouva face à face avec Marius, le jardinier, qui tenait à la main ses deux arrosoirs vides.

Marius était un ancien matelot qui avait servi sous les ordres du comte de Marsal, et s’était senti pris un beau matin, du goût le plus violent pour l’horticulture. Économe et frugal jusqu’à l’excès, il réalisait dans sa personne ce type, assez commun dans le midi de la France, du paysan que la soif du lucre dévore, et qui se passerait volontiers de boire et de manger pour arrondir le lopin de terre objet de sa convoitise.

— Bonsoir, m’am’zelle Miette, s’écria-t-il en s’arrêtant devant la jeune fille. Vous allez vous coucher bien tard aujourd’hui, pourtant, vous n’avez pas de fleurs à arroser, vous.

— C’est vrai, monsieur Marius, reprit la camériste, mais il fait si chaud qu’on ferait volontiers du jour la nuit et de la nuit le jour.

— Je ne dis pas non, repartit le jardinier; mais est-ce que c’est le chaud qui vous rend si pâle, mam’zelle Miette? Et puis, qu’est-ce que vous tenez donc là dans votre main?

— Moi! rien, monsieur Marius, rien absolument.

— Pourquoi donc que vous rougissez alors, mam’zelle Miette? Est-ce que c’est encore le chaud?

— Peut-être bien, monsieur Marius.

— Allons! allons! vous êtes une fine mouche et vous vous méfiez de moi. Eh bien! vrai, vous avez tort, parce que moi d’abord je vous chéris par dessus tout, par dessus les fleurs du bon Dieu, que j’ai tant de peine à arroser, par dessus mes pêches que j’ai tant de peine à préserver des oiseaux et des voleurs.

— Même encore par dessus les pièces de cent sous? murmura malicieusement la jeune fille.

— Qu’elles viennent du bon Dieu ou diable, je vous préfère même aux pièces de cent sous, mam’zelle Miette. Ah! dame! c’est que vous êtes si gentille!

— Vous voulez m’enjoler, monsieur Marius, laissez-moi aller me coucher!

— La preuve que je ne veux pas vous enjoler mam’zelle Miette, c’est que je suis tout prêt à vous prendre pour femme si vous voulez bien de moi pour mari.

— Dame! on y réfléchira, monsieur Marius.

— A la bonne heure, mam’zelle Miette, pourvu que vous ne réfléchissiez pas trop longtemps. Ah! c’est que je ne suis pas de ces flambards qui s’en vont dépenser leur argent dans les ports, partout où on relâche, et qui n’ont d’autres ressources que l’hôpital sur leurs vieux jours! J’ai quelques bons morceaux de vignes là-bas, sur les côtes, et de l’argent placé sur première hypothèque, comme dit M. le notaire. Tout cela est à vous, mam’zelle Miette, le jour où vous voudrez être madame Marius.

— Nous en reparlerons une autre fois, monsieur Marius. Aujourd’hui, il est trop tard.

— Voyez vous cela!... M’est avis, mam’zelle Miette, que vous êtes aussi coquette que vous êtes gentille.

— Pourquoi pas?

— Prenez-y bien garde, au moins! Si vous m’acceptez, je ne veux pas qu’on rôde autour de vous; que j’y prenne quelqu’un, on aura affaire à moi.

— Oh! le vilain jaloux! Je vous avertis, monsieur Marius, que je ne veux pas qu’on se querelle à cause de moi.

— Des querelles! fi donc! mam’zelle Miette, pour qui me prenez-vous? Je n’ai jamais de querelles avec personne, moi, c’est connu. Mais, quand les gens font... ce qu’ils ne doivent pas faire, quands ils cherchent à me prendre ce qui est mon bien, j’ai à leur service, le jour un bâton, la nuit un bon fusil.

— Malheureux! que dites-vous là ? est-ce que vous seriez capable?...

— Écoutez mam’zelle Miette, voilà assez longtemps qu’on vient me voler mes pêches, et j’y tiens, moi à mes pêches. Eh bien, je ne vous dis que cela: le premier que j’y prendrai fera connaissance avec mon bâton si c’est le jour, avec mon fusil, si c’est la nuit. Et maintenant, mam’zelle Miette, bonsoir! je ne vous empêche pas d’aller vous coucher. Vous me direz demain à quoi vous êtes résolue.

Ayant ainsi parlé, le jardinier tourna brusquement le dos à la jeune fille, qui plus morte que vive, gagna précipitamment sa chambrette, non sans maudire plus d’une fois l’imprudence qu’elle avait commise en se chargeant du billet de M. le colonel de Saint-Pons et la fatale curiosité qui l’avait poussée à en prendre lecture: de tout cela il ne pouvait résulter que malheur. Les femmes, surtout quand elles sont jeunes, ne sont généralement que trop disposées à se montrer filles d’Ève; et la pauvre Miette, on le voit, ne faisait pas exception sous ce rapport, à la règle commune.

Pour peu que le lecteur soit désireux de connaître tout ce que la complaisance et la curiosité coupable d’une jeune camériste peuvent enfanter de conséquences terribles, il convient de laisser s’écouler environ une heure: c’est le temps nécessaire pour que tous les hôtes de la villa de M. le comte de Marsal soient profondément endormis. Il est par conséquent plus de minuit.

De gros nuages noirs, signes précurseurs de l’orage, ont depuis longtemps envahi une partie du firmament et viennent, par intervalles, voiler le disque de la lune. En même temps les sourds grondements du tonnerre retentissent à la fois au loin dans la direction des montagnes du Coudon et du Pharon, et du côté de la haute mer, bien au delà des îles d’Hyères. La chaleur est de plus en plus étouffante. La Méditerranée, avec ses ondes phosphorescentes, semble un immense bol de punch enflammé.

Dans un des rares intervalles où les rayons de la lune pénètrent le sombre linceul sous lequel ils sont ensevelis, on peut voir, à cette clarté douteuse, se glisser furtivement sous les charmilles du jardin un fantôme masculin, plein de souplesse et d’élégance autant qu’il est possible d’en juger par sa taille et sa tournure.

Ce fantôme, après avoir rasé quelque temps les murs de l’habitation en cherchant évidemment à assourdir le bruit de ses pas sur le sable, se dirige tout à coup vers le grand pavillon, mais en portant ses regards de côté et d’autre, comme s’il s’attendait à voir venir quelqu’un à sa rencontre. Trompé dans son attente, il s’arrête quelques instants indécis sur le parti qu’il doit prendre, puis il s’avance vers le perron et cherche à ouvrir la porte d’entrée... Cette porte est fermée intérieurement, et alors pour la première fois le fantôme se manifeste être vivant par un énergique juron.

Que faire? que devenir? Le promeneur nocturne paraît hésiter de nouveau. Mais tout à coup il tressaille en apercevant à quelques pas une fenêtre demeurée ouverte, devant laquelle un simple rideau de mousseline se trouve abaissé. Dès lors notre homme a pris son parti, et, levant les yeux au ciel comme pour lui demander assistance dans sa téméraire entreprise, non sans avoir, au préalable, frisé sa moustache, il s’élance résolument, franchit l’appui de la fenêtre et pénètre dans l’intérieur du pavillon.

Est-il besoin de dire ici quel était ce promeneur nocturne dans lequel, à coup sûr, nulle lectrice n’a crû voir un voleur dans l’accption toute brutale d’un pareil mot? Aussi bien il faut croire que la Providence, qui intervient beaucoup plus souvent qu’on ne se l’imagine dans les affaires humaines, n’était nullement propice à cet audacieux entrepreneur d’escalade. En effet, bien peu d’instants après qu’il avait osé, dans un but certainement très criminel, assumer sur sa tête toutes les circonstances aggravantes définies par le code pénal en matière d’attentats contre les personnes et les propriétés, un effroyable coup de tonnerre déchira tout à coup la masse de nuages noirs qui s’était amoncelée dans le firmament et ébranla jusque dans ses fondements la maison de M. de Marsal.

En même temps, un cri d’angoisse et de terreur retentit dans la chambre de la comtesse, un cri dont aucune parole humaine ne saurait rendre l’expression déchirante. A ce cri se joignirent presque instantanément les pleurs et les lamentations de la petite Georgina, réveillée en sursaut par la violence du coup de tonnerre.

Décidément la place n’était plus tenable. Aussi à la lueur fauve des éclairs qui se succédaient avec rapidité, on eût pu voir bientôt le même fantôme qui avait escaladé si résolument l’appui de la fenêtre franchir de nouveau ce faible obstacle, mais cette fois en se retirant encore plus vite qu’il n’était venu, puis la fenêtre se referma brusquement.

Cependant la pluie commençait à tomber à larges gouttes et l’orage se déclarait avec une effrayante intensité. Le fantôme, insuffisamment protégé, à ce qu’il paraît, contre les cataractes célestes par un vêtement tout à fait approprié à la grande chaleur, se mit à marcher à pas précipités du côté du jardin où la muraille formait terrasse et promettait ainsi une retraite facile au moyen d’un saut de deux à trois mètres au plus; mais bientôt, au craquement de ses pas sur le sable de l’allée vint se joindre un autre bruit de pas, puis on entendit le crépitement d’un fusil qu’on arme, et une voix rude s’écria:

— Ah! le gredin! je le tiens cette fois et je ne le manquerai pas.

Il n’y avait pas une minute à perdre. S’appuyant d’une main sur le chaperon de la muraille, le fantôme s’élança d’un bond et s’en alla tomber à pieds-joints dans un petit sentier qui serpentait au dessous de l’habitation à travers un bois de lentisques. Mais, si rapide qu’eût été cette évolution, la poudre éclatant à l’instant dans le fusil qu’on venait d’armer, l’avait été encore davantage, et un cri de douleur succédant à la détonation, avait révélé l’action foudroyante d’une charge de menu plomb de chasse lancée à petite portée.

La même voix rude et vibrante, celle de Marius le jardinier, reprit alors avec un accent de satisfaction sauvage:

— Il est tombé. Tant mieux! cela lui apprendra à venir voler mes pêches.

Après un pareil exploit, Marius pensa que ce qu’il avait de mieux à faire, surtout par une pluie battante était de rentrer bien vite dans son lit et de s’y reposer jusqu’au lendemain matin.

Au moment où il allait se rendre à son travail accoutumé, Miette parut devant lui, et, le regardant fixement:

— Malheureux! lui dit-elle, qu’avez-vous fait cette nuit?

— Eh bien, quoi? répondit Marius, j’ai fait la police de mon jardin. Tant pis pour les voleurs s’ils attrapent du plomb!

— Êtes-vous sûr, reprit la jeune fille, d’avoir atteint celui dont vous parlez?

— Pardine! je l’ai entendu geindre.

— Bonté divine! vous l’avez blessé ? Mais ce n’était pas un voleur... peut-être.

— Pourquoi donc qu’il se serait sauvé alors, mam’zelle Miette?

— Pourquoi... pourquoi?... Savez-vous lire, monsieur Marius?

— Oh! que non pas, mam’zelle Miette.

— Alors, prêtez-moi bien vos deux oreilles et écoutez ce que je vais vous lire, monsieur Marius.

Après ce préambule, la camériste se mit en devoir de donner lecture du billet, mais par une sorte de capitulation de conscience, en refusant énergiquement d’en nommer l’auteur.

Quand cette lecture fut terminée, le rustre, dont les yeux s’étaient à la fois écarquillés et enflammés, s’écria, en tendant à la jeune fille sa main crochue et calleuse:

— Maintenant, mam’zelle Miette, si vous voulez m’épouser, notre fortune est faite; mais gardez bien soigneusement ce billet, au moins!

La jeune fille haussa les épaules, et, retirant vivement sa main:

— Intéressé et mauvais cœur! murmura-t-elle.

— Ah bah! repartit Marius d’un ton presque indifférent, son secret m’appartient. Elle y viendra, la petite!

Ce même jour, dans la matinée, Miette entra suivant sa coutume dans la chambre à coucher de la comtesse de Marsal pour l’habiller.

— Ah! ma pauvre Miette, s’écria la jeune femme, quelle épouvantable nuit!

— Heureusement, reprit la camériste, le temps parait complètement remis ce matin; mais est-ce que madame la comtesse n’a pas entendu aussi un coup de fusil cette nuit entre minuit et une heure?

— C’est possible, répartit la jeune femme, dont les joues pâles se colorèrent aussitôt d’une vive rougeur; mais j’aurai pris la détonation pour un coup de tonnerre.

— Pourtant cela ne se ressemble guère, madame la comtesse; à telles enseignes qu’il y a encore au bout du jardin, sur le chaperon de la muraille, la trace d’une main sanglante... la main du voleur, n’est-ce pas, madame; car, bien qu’il ait plu toute la nuit, les feuilles du grand mûrier ont empêché la pluie d’effacer le sang.

— Seigneur, mon Dieu! balbutia la jeune femme en joignant les mains et en levant les yeux au ciel avec une expression manifeste de poignante inquiétude. Puis elle ajouta timidement, au bout de quelques instants.

— A-t-on quelques soupçons sur ce... voleur? Sait-on ce qu’il est devenu?

— On l’ignore, madame; mais madame jugera sans doute à présent qu’il est imprudent de laisser sa fenêtre ouverte la nuit.

— Oh! certainement, Miette; d’ailleurs, tu vois, je l’avais refermée.

A cet instant, on sonna à la porte de l’habitation. Mme de Marsal tressaillit.

— Si c’était déjà mon mari! s’écria-t-elle avec une indéfinissable expression d’anxiété et de terreur qui étouffait dans son cœur la joie et l’espérance. Sais-tu bien, Miette, que c’est aujourd’hui qu’il nous revient?

— Ce n’est pas M. le comte, répondit la camériste qui avait porté ses regards à l’extérieur mais c’est une lettre qu’on apporte.

— Une lettre! Ah! c’est une lettre de lui sans doute; va vite me la chercher, Miette.

La camériste rentra au bout de quelques secondes, tenant à la main un message qui était bien en effet de l’écriture de M. de Marsal, La comtesse le décacheta avec une vivacité fiévreuse; puis, à mesure qu’elle le lisait, on vit sa tête charmante s’affaisser sur son sein et de grosses larmes rouler dans ses yeux.

— Qu’est-ce donc, madame, dit la camériste, que se passe-t-il?

— Hélas! ma pauvre enfant, il ne pourra être ici que dans un mois ou six semaines au plus tôt.

— Eh bien! madame, un mois, six semaines sont bientôt passés quand le bonheur est au bout.

— Tu crois cela, toi, Miette!

— Je le crois, madame.

Pour la première fois, la comtesse de Marsal venait d’apprendre avec je ne sais quel instinct secret de soulagement, sinon même de satisfaction, que le retour de ce mari, objet de sa plus tendre affection, se trouvait différé. Et pourtant, la comtesse de Marsal n’était pas coupable.

Quelques instans après, Marius fit signe à la camériste de la comtesse qu’il avait à lui parler, et l’ayant prise à part, sous un massif d’orangers en pleine terre, où nul regard ne pouvait les atteindre;

— Eh bien! mam’zelle Miette, lui dit-il, puisque vous connaissez le nom du voleur, voulez-vous me le dit, à présent?

— Jamais! répondit énergiquement la jeune fille.

— Alors, répartit Marius, j’ai mon secret aussi moi, une trouvaille que je viens de faire au pied du mur, là-bas, et dont je voulais vous faire cadeau, mam’zelle Miette. Mais vous ne l’aurez pas.

— Qu’est-ce donc? s’écria curieusement la camériste.

— Le jardinier tira avec mystère de sa poche une blague à tabac, et se mit en devoir de l’ouvrir. Miette n’y eut pas plutôt jeté les yeux, qu’elle poussa un cri terrible, et plus pâle qu’une morte, s’enfuit en courant.

La trouvaille de Marius était une bague encore toute imprégnée de sang, et à laquelle adhérait un lambeau de chair humaine.

II

Table des matières

LE CHOLÉRA EN PROVENCE

C’est par une nuit orageuse de l’été de 1835 qu’a commencé l’histoire dont nous avons entrepris le récit. Usant de notre privilège de romancier, nous demanderons au lecteur la permission de laisser s’écouler entre cette nuit mémorable et les événemens dont elle devait être le prologue, un entr’acte de dix-huit ans. C’est, en conséquence, seulement en 1853 que nous reprenons notre tâche de narrateur. Maintenant examinons les changemens qn’un laps de temps aussi prolongé avait pu amener dans les hôtes habituels de la villa ou bastide du comte de Marsal, entre Toulon et les îles d’Hyères.

Si la nature est immuable dans ses enchantemens au fond de ce petit coin de la Provence, qui rappelle les plus poétiques paysages des rives de l’Asie-Mineure, si le grand pavillon se dégage toujours coquettement avec ses blanches façades et ses persiennes peintes en vert au milieu des plantations qui lui servent d’encadrement comme les flots bleus de la Méditerranée d’horizon, il ne faut pas s’attendre à retrouver, après dix-huit ans, les habitans du domaine dans ce merveilleux état d’identité et de conservation consacré par la baguette des fées pour les hôtes du palais de la Belle au bois dormant.

Quatre personnes sont assises autour d’une table sur laquelle apparaissent encore les reliefs d’un déjeuner de famille: un homme et trois femmes. Le repas est terminé et, seul entre les convives, l’homme tient encore à la main une tasse de thé que sa voisine vient de lui verser et dont il semble aspirer l’arôme bienfaisant. Cet homme est le seigneur châtelain, M. le comte de Marsal attendu en 1835 par la dame châtelaine. M. de Marsal n’était alors que capitaine de vaisseau; il est devenu contre-amiral. Mais, hélas! il n’avait en ce temps-là que quarante-trois ans, et maintenant il a dépassé la soixantaine. La force et la maturité de l’âge ont fait place à la vieillesse qui vient si vite, surtout pour les marins; si sa taille a conservé un reste d’élégance, il ne le doit qu’à sa haute stature et à sa maigreur. Ses sourcils sont demeurés noirs et épais, comme au temps où leur simple froncement faisait trembler tout un équipage; mais les boucles de ses cheveux, en se raréfiant sur son front, se sont argentées comme pour offrir un bizarre symbole de nos jours parfois plus brillans à mesure qu’ils sont moins nombreux.

La comtesse de Marsal, placée à table à la droite de son mari, quoique jeune encore, a subi les injures du temps, ce tyran, le seul peut-être en ce monde dont le joug n’a point connu d’insurrections. Sa blonde et ondoyante chevelure s’est massée de teintes grises. Ses traits amaigris, en conservant leur finesse, ont perdu la fermeté de leurs contours. Le cercle brun qui encadre ses yeux bleus, jadis si pleins de douceur et maintenant voilés par la mélancolie, accuse les traces de longues insomnies; on dirait qu’une lutte intérieure contre une souffrance injurieuse qu’elle cherche en vain à repousser a épuisé les forces de la comtesse, et que la victoire peut-être lui a coûté plus cher qu’une défaite.

Si le comte et la comtesse de Marsal, déjà engagés l’un et l’autre sur le versant opposé de la montagne, dans le sentier glissant qui regarde le tombeau, personnifient assez justement l’hiver et l’automne, nous retrouvons heureusement aussitôt la loi consolante du renouvellement de l’humanité, de cette adolescence éternelle de la création, dans deux jeunes filles assises à côté de leur père et de leur mère au repas du matin, et l’on sent l’œuvre de la mort déjà conjurée par ces gracieuses créatures, toutes deux fraîches et rayonnantes comme une matinée de printemps.

Les deux sœurs forment les deux types les plus opposés. L’aînée, Georgina, qui est apparue un instant au commencement de ce récit, enfant au fond de son berceau, est devenue une grande belle fille à la taille élancée, aux yeux bruns, aux sourcils noirs; elle rappelle toujours le contre-amiral et la fière puissance de sa jeunesse. Sa sœur cadette, dont les traits pleins de finesse et d’expression ont peut-être moins de régularité, est tout le portrait de sa mère, à qui elle a emprunté ses cheveux blond cendré, le tissu transparent de sa peau, ses yeux du gris-bleu le plus doux, et jusqu’ à ses dents d’un blanc lacté. Comme sa mère aussi Emmeline (c’est le nom qu’on lui a donné,) est d’une stature un peu au-dessous de la moyenne.

En résumé, des deux sœurs, l’une est la beauté, peut-être un peu plastique et sensuelle dans tout son épanouissement; l’autre est la grâce dans toute sa pudique candeur. Maintenant que nous avons dépeint, tant bien que mal, les quatre personnages dont se compose la famille de Marsal, il est temps de leur donner la parole.

Il y a généralement dans la vie de campagne, à l’issue du déjeuner, deux graves occupations: c’est d’abord la lecture du journal, puis le soin de dresser le bilan de la journée. L’amiral, dont l’âge et les fatigues du métier de marin avaient quelque peu affaibli les jarrets, n’intervenait guère qu’à titre consultatif en ce qui touche le second point, du moment où il s’agissait d’excursions pédestres, de courses à ânes, de chasse aux papillons et de tout ce qui constitue ordinairement, dans la villégiature, les passe-temps des jeunes filles. En revanche, il savourait avec avidité les nouvelles que lui apportait son journal, sauf à s’endormir ensuite, par mesure d’hygiène digestive, quand il entreprenait de lire ce qu’on appelle les premiers-Paris.

Il en était arrivé là sans doute, car déjà ses paupières commençaient à s’allourdir et son menton s’inclinait mollement sur sa poitrine, lorsqu’il se redressa soudain sur son siège, en poussant une exclamation de surprise et de chagrin.

— Qu’est-ce donc? s’écrièrent à la fois les trois femmes.

— En voici bien d’une autre! reprit le comte en se levant et en marchant à grands pas autour de la table avec une vive agitation. Il ressuscite cet hydre maudit? Il n’a donc pas fait encore assez de victimes?

— De qui parlez-vous? repartit la comtesse de Marsal.

— De qui je parle, morbleu! Est-il besoin de le demander? Je parle du choléra, mes enfans, qui, à l’heure qu’il est, est bien décidément déclaré à Paris et dans une bonne partie de la France. Le gouvernement avait cru devoir, pour ne point exciter d’inquiétudes dans la population, dissimuler l’invasion de ce terrible fléau; mais il pense aujourd’hui qu’il vaut mieux proclamer nettement ce qui en est que d’entretenir plus longtemps les exagérations de la peur, accrues par le mystère même. Le gouvernement a raison, sacrebleu! La France est l’empire des braves; mais on a oublié d’en chasser les poltrons.

— Le choléra! murmura naïvement Emmeline, il ne me fait pas peur à moi!

— C’est que tu es la digne fille de ton père, toi, chère enfant, reprit l’amiral en la baisant au front.

— Et moi, repartit Georgina, avec un mélange de fierté et de dépit, je ne me crois pas moins que ma sœur votre digne fille, cher bon père, et de plus je suis l’aînée. Eh bien! j’avoue que j’ai peur du choléra. D’abord, je n’aime pas les maladies qui arrivent comme la foudre.

— Qu’importe, dit l’amiral, si elles s’en vont de même?

— Eh mais, reprit Georgina, si l’on s’en va aussi avec elles?

— Ma foi! repartit l’amiral, c’est quelquefois un malheur; souvent un bonheur.

— Le choléra est-il décidément contagieux? fit la comtesse, qui avait, à l’issue du déjeuner, pris un ouvrage de broderie, sorte d’amortissement pour ces activités fébriles et dévorantes qu’aiguillonne l’importunité de quelque intime douleur.

— Allons donc! s’écria le comte, il est contagieux comme la goutte et le rhumatisme, voilà tout. Épidémique, je ne dis pas; mais moi qui vous parle, à mon dernier voyage dans l’Inde, j’ai vu mourir sous mes yeux, à mes côtés, la moitié de mon équipage et de mon état-major, sans que ma santé ait eu à souffrir la moindre atteinte de cette horrible maladie.

— C’est vrai, dit la comtesse, et je me rappelle encore toutes les inquiétudes que j’ai éprouvées à cette occasion.

— C’est que tu t’inquiètes aisément, ma pauvre femme, aussi, comme je t’ai grondée au retour! Il est vrai que mes reproches n’ont pas servi à grand’-chose. C’est un fâcheux exemple que tu donnes là à tes filles. Je desire qu’elles t’imitent sous tous les rapports, excepté sous celui-là.

— Eh bien! interrompit Emmeline, puisqu’il en est ainsi, je veux, si le choléra vient à se déclarer dans nos environs, aller soigner les malades pour leur inspirer du courage.

— Tu feras bien alors de t’y rendre seule, reprit Georgina; quant à moi, je n’ai pas le moindre goût pour le métier de sœur de charité.

— Eh quoi! répartit la jeune fille, ne viendras-tu pas aujourd’hui avec moi voir notre bonne nourrice cette pauvre Madeleine, qui est si joyeuse quand nous venons la visiter? Marius va cueillir un panier de fruits à son intention, et si tu veux, ma sœur, que nous allions le lui porter ensemble, cela nous fera une charmante promenade, sans parler de toutes les histoires que Marius nous contera pendant le chemin sur ses campagnes de mer, au temps où il était matelot sous les ordres de notre bon père.

La grande et belle Georgina fit une moue pleine de dédain en écoutant cette naïve proposition.

— Je sais par cœur, dit-elle, toutes les histoires de Marius, que je trouve un peu trop poltron pour un matelot et beaucoup trop bavard pour un jardinier. Quant à la pauvre Madeleine, bien qu’elle commence à radoter un peu, j’ai vraiment de l’affection pour-elle; mais je ne me sens point en humeur de marcher aujourd’hui. J’ai mal aux nerfs et je suis sûre que je vais avoir la migraine.

— En effet, ma fille, repartit la comtesse d’un ton d’affectueux reproche, toutes tes paroles depuis quelques instants annoncent une prédisposition maladive qui m’inquiète.

— Oh! pour le coup, s’écria le comte en riant aux éclats, je te préviens, ma bonne amie, que je ne saurais partager cette inquiétude-là, à propos des nerfs de notre chère Georgina... Les nerfs! les nerfs! moi, je n’y crois pas d’abord aux nerfs, surtout pour la fille d’un marin.

— Méchant père! balbutia Georgina avec un peu de confusion.

— Veux-tu, Georgina, continua l’amiral, que je t’explique ton mal de nerfs, moi qui ne suis pas médecin, pourtant? D’abord, tu es fort contrariée d’apprendre l’invasion du choléra, non pas tant parce que tu as peur du fléau que parce que tu pressens instinctivement que son invasion va être un temps d’arrêt pour toute espèce de plaisirs, ce qui est très-maussade assurément pour une jeune fille de vingt ans. Ensuite... faut-il tout te dire?

— Dites, dites, mon père.

— Ensuite... tu ne m’en voudras point, n’est-ce pas, de ma franchise de marin?

— Au contraire.

— A la bonne heure! Eh bien! tu es pleine de qualités, tu as de la beauté... d’abord, tu es tout mon portrait, quand jétais jeune s’entend, et que j’étais la coqueluche des belles dames de Toulon. Je n’étais pas marié dans ce temps-là, et c’est tout au plus si vous étiez née, madame la comtesse de Marsal; donc j’étais dans mon droit.

Mais enfin, mon père?

— Enfin... enfin, mon enfant, le soleil lui même a des taches; eh bien! tu as une tache aussi, toi, mon cher soleil, oh! rien qu’une toute petite.

— Laquelle?

—Tu es jalouse.

— Jalouse, moi! oh! quelle plaisanterie! Et de qui donc, mon bon père?

— De ta sœur.

— Tu le vois, Georgina, s’écria la comtesse de Marsal, qui n’avait point levé les yeux de sa broderie pendant la durée de ce colloque, ton père pense absolument comme moi, et pourtant il ne pouvait se douter que moi-même...

— Pensez tout ce que vous voudrez, mon cher papa et ma chère maman, interrompit gracieusement Emmeline; quant à moi, qui suis naturellement fort intéressée dans la question, je vous demande la permission de ne pas partager votre sentiment et de vous dire qu’il ne repose que sur des chimères, n’est-pas, ma chère et bonne sœur?

En parlant ainsi la jeune fille se leva précipitamment de table et courut se jeter dans les bras de Georgina qu’elle couvrit de ses baisers.

— Parbleu! s’écria le comte de Marsal en essuyant une larme, je me confesse vaincu et je renonce à entendre la justification de l’accusée.

— Il est heureux pour l’accusée, reprit Georgina, qu’elle ait trouvé un avocat.

— Un avocat! soit, repartit l’amiral, et un charmant petit avocat par-dessus le marché ! Allons, mes enfans, venez m’embrasser toutes les deux; je lirai mon journal plus tard.

Quelques instants s’écoulèrent dans ces doux épanchements de famille, puis le comte de Marsal dit à ses filles:

— La journée s’avance et si vous voulez aller visiter votre nourrice, il est temps de faire vos préparatifs de départ et de prévenir Marius qui vous accompagnera. Je suppose, ma chère Georgina, que tu es toute disposée maintenant à t’associer au pélerinage de ta sœur?

— Veuillez m’en dispenser mon père.

— Mais, quel motif?

— Le motif, je vous l’ai dit, et puis j’ai entrepris la lecture d’un feuilleton fort intéressant.

— C’est possible, mais le pèlerinage projeté par Emmeline, s’il n’est pas plus intéressant est, ce me semble, plus utile et plus méritoire que la lecture de tous les feuilletons du monde.

— Comme il vous plaira, mon père. Je sais que toutes les idées de ma sœur sont toujours excellentes; c’est pour cela que j’appréhendais d’en gâter une en m’y associant; mais du moment que vous en jugez autrement...

— Allons! dit l’amiral en se levant avec mauvaise humeur, Il paraît que c’est un parti pris pour aujourd’hui, et comme je veux éviter à ma chère Emmeline une compagnie aussi maussade que celle de sa sœur aînée, c’est moi qui décide maintenant que sa sœur aînée restera au logis. Je regrette, ma pauvre enfant continua M. de Marsal en baisant sa fille cadette, que mes mauvaises jambes ne me permettent pas de t’accompagner. Je vois que tu seras réduite pour toute société à ce butor de Marius, qui portera le panier de provisions.

— J’ai peur que Marius ne soit pas de meilleure composition que ma sœur, répondit Emmeline en soupirant; il n’aime pas beaucoup à se déranger.

— Que cela soit de son goût ou non répliqua l’amiral du ton qu’il avait à son bord, il sait que je veux de la discipline ici; d’ailleurs il est payé pour obéir, et bien payé.

— Il me semble, dit Georgina, que ce n’est pas là son sentiment, car il demande sans cesse de l’argent à maman.

— Et pas toujours aussi respectueusement qu’il le devrait, ajouta Emmeline.

— Hein? Est-ce que le drôle se serait permis de te manquer, ma bonne amie? fit le comte de Marsal dont l’œil s’enflamma.

— Non... non, mon ami, reprit la comtesse avec un trouble évident, je n’ai rien à reprocher à Marius.... mais, vous savez, il a le ton un peu brusque, il est intéressé.

— Intéressé, soit, reprit l’amiral. Il faut bien que les subalternes aient un vice; autant celui-là qu’un autre, c’est encore ce qu’il y a de meilleur marché, car ils nous épargnent ainsi le soin de songer à leur avenir... mais qu’il ne s’avise pas d’être insolent! je sais qu’il a rendu sa femme très malheureuse... cette pauvre Miette, que nous n’aurions jamais dû lui laisser épouser. J’ai toujours eu idée que cette fille était morte de chagrin.

— Vous vous trompez, je crois, mon ami, reprit Madame de Marsal; le chagrin ne tue pas.....

— Enfin... après tout, reprit le comte, Marius est un serviteur attentif, soigneux; il a le plus grand soin de ses fruits et de ses légumes et son jardin est toujours convenablement tenu; nous n’avons pas à lui demander davantage. Ma chère Emmeline, va dire à la femme de chambre d’aller le prévenir de se préparer et de cueillir les fruits.

— Oh! je veux les cueillir moi-même, dit Emmeline; je serai bien sûre qu’ils sont les plus beaux.

A ces mots, la comtesse de Marsal, comme par un mouvement instinctif, attira sa fille sur son cœur et l’embrassa tendrement. Mais la jeune fille, se dégageant avec vivacité de cette douce étreinte, s’écria:

— A présent, chère maman, c’est le tour de ma sœur, et il faut qu’il dure longtemps; moi, je vais faire ma cueillette.

En parlant ainsi, Emmeline, plus légère qu’un oiseau, se sauva en courant.

Deux heures après cette scène de famille, mademoiselle Emmeline de Marsal, accompagnée de Marius le jardinier, arrivait dans un de ces pittoresques hameaux qui jalonnent de distance en distance la côte de la Méditerranée entre Toulon, et le gros bourg d’Hyères, et qui s’épanouissent si joyeusement au milieu des vignes, à l’ombre des massifs de lentisques et d’oliviers.

Comme c’était un jour de semaine, elle s’imaginait qu’à cette heure de la journée le hameau serait presque désert, chacun étant occupé aux travaux des champs. Cependant, à mesure qu’elle venait de s’approcher du but de son pèlerinage, des clameurs confuses étaient parvenues jusqu’à ses oreilles. Il se passait à coup sûr quelque chose d’extraordinaire dans l’enceinte même du hameau.

Emmeline ne s’en occupait pas autrement tout d’abord; elle attribuait à quelque incident de localité ces symptômes étranges et, tout entière à la pensée du plaisir que sa visite allait causer à sa nourrice, elle se dirigeait vers la maisonnette habitée par Madeleine, Tout à coup, parvenue devant cette rustique demeure, la jeune fille se trouve en présence d’un attroupement qui semble précisément en garder l’entrée.

Un homme, qui reconnait mademoiselle de Marsal, se détache d’un groupe et court au-devant d’elle.

— N’approchez pas, mademoiselle... n’approchez pas!... s’écrie cet homme; si vous saviez... la Madeleine...

Et il s’arrrête au moment de prononcer un mot terrible que ses lèvres ont peine à articuler.

— Mon Dieu... ma pauvre Madeleine, est-elle morte! balbutia Emmeline pâlissant.

— Ah! c’est tout comme, reprend d’une voix rude le paysan dont la basse vigoureuse est soutenue par un chœur non moins puissant de tous les indigènes attroupés, y compris les commères de l’endroit.

— Mais qu’est-ce qu’elle a donc? parlez! s’écrie Emmeline avec une impatience fébrile.

— Elle a, reprend le paysan en retenant et en baissant la voix, comme si le mot seul eût été un danger... elle a le choléra!...

Un indescriptible frémissement accompagna cette révélation, rendue plus terrible encore en Provence surtout par l’impression ineffaçable des traditions du fléau qui, en 1720, a fait de Marseille un vaste cimetière. Dans de pareils moments, au milieu de toutes les alarmes superstitieuses qu’enfante l’ignorance au sein des masses populaires, il n’y avait plus de différence entre le choléra et la peste. Peu s’en était fallu qu’on arborât le drapeau noir sur la chaumière de Madeleine. Ainsi se trouvait confirmée presque instantanément la fatale nouvelle que les feuilles publiques parvenues le matin même dans le département du Var avaient enregistrée, et que le comte de Marsal n’avait pu lire sans effroi.

Emmeline tressaillit, et son premier mouvement ne fut pas exempt de quelque trouble en apprenant que ce seuil qu’elle se disposait à franchir allait l’exposer aux atteintes d’une contagion peut-être inévitable; mais le sentiment d’hésitation qu’elle éprouva fut de bien courte durée, et, presque honteuse de ce qu’il eût pu trouver place dans son âme, elle demanda mentalement pardon à Dieu de sa faiblesse, et, disposée désormais à ne plus suivre que l’élan de son cœur charitable, elle fit quelques pas pour entrer dans la chaumière.

— N’entrez pas, mademoiselle, lui cria-t-on en se plaçant devant elle, n’entrez pas ou vous êtes morte... Le médecin lui-même a dit qu’il ne reviendrait pas.

— Mais alors, s’écria Emmeline, qui est-ce qui soigne cette pauvre Madeleine?

—Qui est-ce qui la soigne? eh! personne donc, reprit l’orateur de l’attroupement; et à quoi ça servirait de la soigner, puisqu’elle n’en peut pas réchapper? Si elle pouvait seulement mourir assez vite, pendant qu’il n’y a qu’elle de malade, pour que le mauvais air ne se répande pas dans le pays!

— Oh! oui! oh! oui! répéta le même chœur de terreurs ignorantes et implacables.

— Nous voulions l’étouffer entre deux matelas. reprit le même orateur, exalté par l’approbation de ces grossiers tribuns.

— Malheureux! s’écria Emmeline avec un mouvement d’horreur,

— Oh! soyez tranquille, mademoiselle, reprit naïvement le paysan, nous ne le ferons pas; nous gagnerions peut-être son mal.

Si la résolution d’Emmeline avait eu besoin d’être fortifiée, elle l’eût été à coup sûr par tant de barbarie et par la pensée de l’abandon auquel la pauvre Madeleine était livrée...

— J’entrerai, dit-elle d’un ton plein de fermeté. Viens, Marius.

Elle se tourna vers le jardinier, qui, debout derrière elle et son panier sur le bras, avait assisté muet et atterré à la scène dont on vient de lire le récit.

Le hâle épais empreint sur le visage de l’ancien matelot ne dissimulait qu’en partie la profonde frayeur à laquelle il était en proie: son attitude seule indiquait qu’il était fort peu disposé à obéir à Emmeline. Seulement, cherchant à dissimuler sa couardise sous l’intérêt qu’il portait à sa jeune maîtresse:

— Oh! mademoiselle... n’entrez pas! dit-il; si monsieur l’amiral savait...

— Mon père m’approuverait, reprit Emmeline... Ce n’est jamais lui qui s’est informé du danger quand il s’agit d’un devoir.

Et se tournant vers la foule, elle réclama le passage, cette fois avec tout ce que son indignation pour tant de lâcheté ajoutait encore de force impérative à ses paroles.

— Vous le voulez, mam’zelle! reprit le chœur implacable de paysans terrifiés. Mais, si vous entrez, dame! tant pis pour vous, vous ne sortirez plus; nous ne voulons pas que vous veniez rapporter ce poison-là à nos femmes et à nos enfans.

Emmeline ne répondit à cette menace et aux cris féroces qui l’accompagnaient qu’en ordonnant de nouveau à Marius de la suivre, et, saisissant entre les mains du jardinier le panier de fruits qu’il avait apporté, elle pénétra résolument dans la chaumière de Madeleine.

Marius, ainsi qu’on l’a vu, paraissait très peu décidé déjà à suivre sa jeune maîtresse dans l’accomplissement de sa tâche charitable; mais il se sentit tout à fait entraîné à la défection sous l’influence du terrible avertissement dont Emmeline avait tenu si peu de compte; aussi, lorsque la jeune fille, à peine entrée dans la chaumière se retourna pour parler à son lâche acolyte, il avait déjà disparu.

Sans se préocuper autrement de cet incident, Emmeline courut au lit de douleur de la pauvre Madeleine.

Pendant ce temps-là les paysans attroupés ne trouvaient encore que des malédictions contre le généreux dévouement de mademoiselle de Marsal. Tout à coup à l’extrémité du village, ou pour mieux parler, du hameau (car on ne pouvait donner un autre nom à un assemblage de chaumières dissemblables dans leur misère comme dans leur structure même, et irrégulièrement espacées), à l’extrémité du hameau, disons-nous, parut un cavalier en petite tenue d’officier de marine; monté sur un cheval du pays et portant en croupe une valise de voyage. Il était suivi d’un grand gaillard à teint jaune et cuivré, en costume de matelot, qui semblait plutôt lui servir de guide que d’escorte et dont les jambes, agiles et nerveuses, menaçaient constamment de devancer celles du cheval.

Le cavalier, indécis sur la route, venait de pénétrer dans l’intérieur du hameau, précisément pour se procurer les renseignements qui lui manquaient.

Un mouvement de défiance et d’effroi se manifesta dans les groupes à l’aspect du nouveau venu. Pour les terreurs stupides des paysans, un étranger ne pouvait surgir sans apporter dans les plis de son vêtement et jusque dans son haleine quelque émanation des miasmes empoisonnés du choléra.

— Eh! camarades, dit l’officier d’une voix affable et ferme à la fois, pouvez-vous nous indiquer le chemin pour aller au château du général de Saint Pons?

— Vous n’en êtes pas loin, répondit d’une voix hâtive le plus hardi de la bande, le seul peut-être qui ne crut pas qu’en entrant en colloque avec le nouveau venu il s’exposait à une sorte de contagion. Écoutez, monsieur l’officier: en sortant du village, reprenez la route, et ensuite tournez à droite à la première croix... c’est au bout. Vous en avez à peine pour une demi-heure mais dépêchez-vous! ajouta-t-il rudement en voyant que l’officier, surpris à la vue de l’attroupement et de l’excitation visible de tous les-gens qui le composaient, ne se pressait pas de continuer sa route.

En ce moment, comme pour expliquer à l’étranger la cause qu’il cherchait, des cris d’effroi retentirent dans les groupes, et le cercle s’élargit subitement autour de la chaumière de Madeleine.

Emmeline venait de reparaître sur le seuil.

— Oh! mes amis... mes amis... par grâce... quelqu’un pour m’aider, et je le récompenserai bien. Cette pauvre Madeleine se débat dans les crampes et je ne suis pas assez forte pour la retenir.

— Oui, c’est ça, pour gagner le choléra! reprit l’un des meneurs de l’émeute. Ah! vous offririez bien tout ce que vous voudriez! Mamzelle, rentrez bien vite, ou tant pis pour vous!

Et aux imprécations se joignirent les menaces. Un jeune gars à l’œil hébété, aux bras bruns et nerveux, ne craignit même pas de croiser sa fourche contre la douce et inoffensive Emmeline.

Celle-ci se tordait les mains avec désolation, sans s’apercevoir même des périls qu’elle courait, uniquement préoccupée de se voir seule, réduite à l’impuissance pour son œuvre d’humanité.

Emmeline dans sa douleur était plus charmante encore. Pour prodiguer ses soins à Madeleine avec plus de liberté, elle avait ôté le grand chapeau de paille qui, pendant la route, protégeait son front contre les ardeurs du soleil, ainsi que la pèlerine qui couvrait ses épaules et sa poitrine dont les contours harmonieux se devinaient sous son corsage de mousseline. Les boucles de ses cheveux flottaient au vent comme sous un souffle divin, ses joues étaient colorées, ses yeux brillaient du saint enthousiasme de la charité. Au milieu de cette populace sauvage et idolâtre qui n’avait plus qu’un seul culte: le grossier instinct de la conversation, Emmeline rappelait ces vierges sublimes qui ont confessé les premières la foi du christianisme devant les préteurs et les bourreaux, sous le bec de ces vautours dégénérés, issus de l’aigle romaine, avant de monter au ciel pour y recevoir la palme du martyre.

La requête suppliante d’Emmeline, la brutale et menaçante réponse des paysans avaient sufi pour mettre en un moment l’officier de marine au fait de tout ce qui se passait.

Est-ce le désir chevaleresque de participer à une bonne action ou bien simplement la tentation de mieux connaitre une gracieuse personnification de la bienfaisance qui dicta sa détermination? Nous ne voulons ici ni calomnier ni surfaire le nouveau personnage qui vient d’entrer en scène; toujours est-il qu’il s’écria résolument:

— Mademoiselle, on m’attendait pour dîner chez mon oncle; ma foi... on se mettra à table sans moi... Ce n’est certes pas moi qui vous abandonnerai dans la bonne œuvre que vous avez entreprise.

En même temps, se tournant vers l’homme qui l’accompagnait, il lui adressa quelques paroles dans une langue étrangère, à la fois toute syllabyque et toute pleine de sonorité, mais qui ne rappelait à coup sûr aucun des idiômes de notre vieille Europe. Cet homme baissa la tête sur sa poitrine, et, sans prononcer une parole, il aida l’officier à descendre de cheval au milieu de la foule stupéfaite et se mit en devoir d’attacher l’animal à un barreau d’une fenêtre basse, puis il s’éloigna rapidement dans la direction indiquée du château de Saint-Pons. Toutefois, ce ne fut pas sans jeter sur celui qu’il quittait un long regard où l’on pouvait lire l’expression d’un regret et presque d’une douleur.

Les paysans avaient contemplé avec une curiosité évidemment empreinte d’inquiétude l’homme au teint jaune et cuivré, et dans la disposition d’esprit où ils se trouvaient, une même pensée leur vint à tous: c’est que cet homme par la couleur de sa peau, par celle même de ses yeux, d’un vert profond comme celui des eaux de la mer, devait être atteint du choléra; aussi ils s’écartèrent avec terreur de son passage. Mais l’officier de marine, qui avait deviné leurs appréhensions, s’empressa de les calmer.

— Camarades, s’écria-t-il en riant, n’ayez nulle peur de mon domestique, il n’est atteint ni de la rage ni du choléra. C’est un naturel de l’Océanie, et il a la couleur de son pays, voilà tout!

— C’est égal, reprit en hochant la tête le paysan qui paraissait jouir d’une certaine autorité sur cette foule ameutée, qu’il s’en aille bien vite!... Quant à vous, monsieur l’officier, entrez chez la Madeleine si ça vous va; mais, une fois entré, vous ne sortirez plus!

— Oh! non, vous ne sortirez plus! répéta le chœur.

— Une quarantaine! reprit l’officier; oh! en ma qualité de marin, j’y suis accoutumé, ça ne m’effraye pas, et je n’en aurai jamais fait une en plus agréable compagnie. Vous voulez m’empêcher de sortir, c’est ce que nous verrons; mais pour le moment, l’important c’est d’entrer, et j’entre!

Et il franchit le seuil de la maison de Madeleine.

Mlle de Marsal venait, de son côté, de rentrer subitement dans l’intérieur dès qu’elle eut compris, au premier mot de l’officier de marine, qu’elle avait un compagnon de dévouement, après avoir remercié vaguement, d’un signe de tête, l’inconnu que, dans son trouble et ses préoccupations, elle avait paru à peine distinguer.

III

Table des matières

LA QUARANTAINE

— Loué soit Dieu! s’écria Emmeline, en se laissant tomber épuisée de fatigue sur l’unique fauteuil qui eût jamais existé dans l’humble demeure de sa nourrice un de ces vieux fauteuils de cuir comme on n’en trouve plus guère aujourd’hui en France et qui se transmettaient jadis de génération en génération, la crise est enfin terminée, la transpiration est rétablie: la voilà qui s’endort, ma pauvre bonne Madeleine!

— En effet, reprit en s’essuyant le front l’officier de marine, auquel nous donnerons, sans plus tarder son prénom de Maxime mais ce n’est pas sans peine... de votre part au moins, mademoiselle.

— Oh! ne parlez pas de moi, monsieur! je n’ai fait que mon devoir en assistant l’excellente et digne femme qui m’a jadis nourrie de son lait et qui m’a toujours témoigné tant d’attachement. Mais vous, monsieur, vous que j’ai détourné de votre route de vos devoirs aussi peut-être... tout au moins de vos plaisirs, pour remplir une tâche si pénible, laissez-moi vous remercier à présent du fond du cœur de votre généreux dévoument, et excusez-moi, je vous en prie, si j’ai tant tardé à le faire. Aussi longtemps que le danger a existé, je n’avais plus la tête à moi, et maintenant même je me demande si tout ce qui vient de se passer n’est pas un rêve.

— Mademoiselle, répondit Maxime d’une voix dont le timbre un peu grave était pourtant rempli de douceur, il est heureusement pour moi bien réel que j’ai eu la bonne fortune de m’associer à vous pour une œuvre d’humanité, et c’est un souvenir qui ne s’effacera jamais de ma mémoire.

Emmeline demeura quelques instans silencieuse puis, obéissant tout à coup à une sorte d’impulsion magnétique, elle s’agenouilla au pied du lit de Madeleine.

» Seigneur, mon Dieu dit-elle, et vous aussi, pardonnez-moi de n’avoir pas songé à vous tout d’abord pour vous adresser mes actions de grâces; car c’est à vous que je dois le salut de cette bonne Madeleine, qui m’a appris la première à bégayer votre nom.

Ayant ainsi parlé, la jeune fille joignit ses deux mains et se mit à prier à voix basse avec ferveur.

Maxime, chez qui les terribles hasards de sa profession et les solennels aspects de la vie de bord avaient dès longtemps étouffé les instincts sceptiques et matérialistes de notre époque, Maxime se sentit profondément ému à ce spectacle, et, se laissant tomber à genoux non loin de Mademoiselle de Marsal, il unit mentalement ses prières à celles de la jeune fille.

C’était à coup sûr un tableau digne de fixer les regards que celui que présentait en ce moment cette chambre rustique, au fond d’une maisonnette de l’un des plus pauvres hameaux de la Provence: dans un lit à baldaquin de serge jadis verte bordée d’un ruban de laine qui avait dû être de couleur orange, une pauvre vieille femme, les bras croisés sur sa poitrine, dormant d’un sommeil semblable à celui de la mort; un encadrement presque misérable, des escabeaux grossiers, une table vermoulue, une armoire et une huche dont les ais mal joints ne laissaient, quant à la couleur, absolument rien à envier aux solives apparentes du plafond, grâce à l’action combinée et séculaire de la fumée et des mouches; sur l’une des parois de la chambre, l’âtre béant avec son large et noir manteau, surmonté d’une estampe enluminée représentant un saint martyre avec l’accompagnement obligé de la légende; dans un angle obscur, une horloge à coucou; mais au pied de ce lit à baldaquin de serge, au milieu de cet encadrement plus misérable encore que rustique, se détachaient sous un rayon de soleil filtrant joyeusement dans l’intérieur de la chambre, par le large manteau de l’àtre, les deux figures pleines de grâce et de jeunesse de l’officier de marine et de Mlle Emmeline de Marsal.

Ils étaient là agenouillés comme deux jeunes fiancés qui attendent la bénédiction du prêtre, Emmeline rayonnante de fraîcheur de candeur virginale sous cette magnifique couronne que lui fesait son ondoyante chevelure blonde; Maxime, doux et grave comme le costume même qu’il portait, ce costume à la fois si simple et si élégant de la marine impériale.

Tout à coup un roulement de tambour retentit à l’extérieur. Les deux jeunes gens tressaillirent et se levèrent précipitamment, non sans avoir, par une sorte d’accord tacite et mutuel, jeté un regard inquiet sur la vieille Madeleine dont ils appréhendaient de voir ainsi le sommeil troublé. Heureusement cette appréhension ne fut point réalisée: Madeleine ne bougea pas, bien que le premier roulement de tambour eût été suivi d’un second. En même temps une voix forte s’écria:

«Arrêté de M. le maire:

«La nommée Madeleine ayant été déclarée atteinte

«du choléra, il est expressément défendu à tout le

«monde, habitans de la commune et autres, de communiquer

«avec elle. A cet effet, sa maison sera

«gardée à vue. L’exécution de la présente est confiée

«au patriotisme de la garde nationale, qui est invitée

«à prendre les armes.»

Un cri unanime de «Vive monsieur le maire!» accueillit cette étrange proclamation, pour laquelle nous demandons grâce à nos lecteurs, non point dans l’intérêt du roman, mais dans celui de l’histoire. Quand on a si souvent l’occasion de se montrer fier d’être Français, il faut bien qu’on en éprouve parfois un peu de honte: cela est si rare!

— Allons! dit Maxime, cette fois il n’y a plus à en douter, nous voilà bien décidément prisonniers, de par monsieur le maire!

Et comme consécration de cette parole, il y eut un nouveau ban de tambour.

— Comment faire? reprit Emmeline dont la physionomie naïve manifesta pour la première fois une ombre d’inquiétude.

— Ma foi! mademoiselle, reprit Maxime, je vous avoue franchement que j’allais justement vous adresser la même question, et que je ne vois guère, quant à moi, qu’un seul moyen de la résoudre instantanément.

— Lequel, monsieur?

— Eh! mais, ce serait de tenter une sortie et de chercher à nous faire livrer passage de gré ou de force par les assiégeants.

— Mauvais moyen, monsieur, quand les assiégeants sont en si grand nombre et qu’on se trouve à peu près seul contre eux tous, car vous ne comptez pas sans doute beaucoup sur mon assistance.

— Vous avez raison, mademoiselle, et moi je suis un extravagant qui vous demande pardon d’avoir oublié que tout ce qui peut vous faire courir le moindre danger doit être écarté.

— Le danger serait pour vous d’abord, monsieur, et c’est pour cela que je repousse ce moyen.

— C’est trop de bonté, mademoiselle. A votre tour maintenant d’exprimer un avis auquel je suis prêt à me conformer aveuglément.

— Alors, monsieur, permettez-moi quelques instants de réflexion.

— Oh! bien volontiers.

La jeune fille s’assit dans le grand fauteuil de cuir, et prit une attitude méditative, pendant que l’officier de marine se livrait à l’inspection du local dans lequel il se trouvait appelé à faire une quarantaine si inopinée.

Quelque sérieuses d’ailleurs que pussent être en ce moment les réflexions de Mlle de Marsal, nous devons à la vérité de déclarer qu’elles ne l’empêchèrent pas d’examiner tout à loisir son compagnon de captivité, ce qu’elle n’avait pu faire jusqu’alors.

C’était un jeune homme d’environ trente ans, de taille moyenne, mince et nerveux, les cheveux noirs et déjà nuancés à la région des tempes de quelques fils d’argent, qui donnaient à sa physionomie, dont l’ovale était assez allongé, une expression de douceur et de gravité singulières. Il avait les yeux bruns et le regard méditatif qui convient à un homme habitué à contempler les grands spectacles de la nature. Suivant une habitude alors assez généralement consacrée parmi les officiers de marine, il portait la barbe en collier autour de son visage, mais sans moustaches ni impépériale. Son teint, naturellement pâle, était légèrement bistré par le hâle combiné du soleil et de la mer, Quant à son costume, nous savons déjà qu’il portait l’uniforme de petite tenue d’officier de la marine impériale, avec le ruban de la Légion d’honneur noué à sa boutonnière.

A mesure qu’Emmeline complétait l’examen rapide dont on vient de lire le résultat, elle ne pouvait se défendre d’un certain trouble en songeant que sa vieille nourrice dormait du plus profond sommeil et qu’elle se trouvait ainsi, elle, jeune fille de 17 ans, seule avec un officier inconnu, sans pouvoir espérer aucun secours contre une attaque déloyale; mais une pareille impression fut de courte durée. En contemplant cette physionomie calme et placide, ce regard limpide et respectueux, Mlle de Marsal ne tarda pas à se sentir à son aise, absolument comme si elle se fût trouvée avec un ami depuis longtemps éprouvé.

Ce fut Maxime qui rompit le premier le silence.

—Eh bien! mademoiselle, s’écria-t-il, qu’avez-vous décidé ?

En entendant retentir cette voix sonore qui pour emprunter le vocabulaire de l’art du chant, eût classé infailliblement celui qui en était doué parmi les barytons, Emmeline sembla se réveiller en sursaut, et, attachant sur son interlocuteur deux grands yeux bleus remplis d’un naïf étonnement:

— Ma foi! monsieur, répondit-elle, je cherche encore.

Et comme Maxime n’avait pu réprimer un sourire.

— Savez-vous, monsieur, ajouta-t-elle, qu’on serait embarrassé à moins, et que notre situation est des plus étranges qu’on puisse imaginer? Vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas non plus, et, pour n’avoir pas craint de vous associer à moi en vue d’une bonne œuvre, vous voilà prisonnier avec moi, Dieu sait pour combien de temps.

— Cela prouve tout simplement, mademoiselle, reprit l’officier de marine, qu’un bienfait n’est jamais perdu.

— En vérité, monsieur, on n’est pas plus galant, et pourtant, si vous voulez être bien franc avec moi, — et vous devez l’être en votre qualité de marin, — convenez que vous ne seriez pas fâché que cette captivité eût un terme assez prochain.

— Ah! mademoiselle, vous avez donc bien mauvaise opinion de moi d’abord, de vous ensuite?

— Nullement, monsieur; mais, au risque d’être taxée pour vous d’un peu d’égoïsme, je vous déclare très-ingénuement que je ne serais pas aussi tranquille que je puis vous le paraître en ce moment si je n’avais quelque sujet de penser que notre quarantaine touche à sa fin.

— Tant pis pour moi, mademoiselle! Seulement, je dois vous faire observer que tout à l’heure vous étiez beaucoup moins confiante.

— En effet; mais j’ai réfléchi que Marius... (Marius est le nom de l’homme qui m’a accompagnée ici, le jardinier de la maison), j’ai réfléchi, dis-je, que Marius en voyant ce qui se passait, n’aura pas manqué d’aller prévenir mon père... Pauvre bon père! comme il doit être inquiet de son Emmeline! Il ne saurait être éloigné maintenant, et il arrive sans doute avec main-forte pour nous délivrer.

En parlant ainsi, la jeune fille s’était approchée d’une fenêtre qu’elle avait ouverte. Tout à coup, elle poussa un faible cri, et son front charmant s’assombrit d’une façon extraordinaire.

— Qu’est ce donc? mademoiselle, s’écria Maxime; qui peut vous troubler ainsi?

— Ah! monsieur, regardez, reprit Emmeline, Marius est encore là ! O mon Dieu! que doit-on penser à la maison?

En même temps, apostrophant vivement le rustre, Emmeline ajouta:

— Malheureux! que fais-tu là à cette porte?

— Eh! mais, dame! répondit niaisement le jardinier, j’attends mademoiselle.

— A quoi bon, puisque tu sais bien qu’on ne veut pas me laisser sortir d’ici? Il fallait aller sur-le-champ, prévenir mon père.

— Ah bien oui! il n’aurait plus manqué que cela! C’est qu’il n’est pas manchot, M. l’amiral de Marsal, et s’il m’avait vu revenir sans mademoiselle... Ouf! pauvre Marius! quel quart-d’heure!

Mais en entendant prononcer le nom de l’amiral de Marsal, Maxime avait tressailli, et s’élançant à son tour à la fenêtre:

— L’amiral de Marsal! s’était-il écrié ; vous êtes la fille de l’amiral de Marsal! Ah! loué soit Dieu, mademoiselle! quelle heureuse rencontre pour moi!

En même temps, apostrophant à son tour le jardinier:

— Mon ami, lui dit-il, il faut aller à l’instant même trouver ton maître et lui raconter ce qui se passe. Ne crains rien de sa colère; si tu as à subir quelque bourrade, je te promets autant de pièces d’or que tu auras reçu de coups de canne, et voici les arrhes. Va, cours et reviens vite!

Maxime jeta, en parlant ainsi, quelques pièces par la fenêtre, argumens des plus décisifs, surtout à l’égard de Marius qui les ramassa vivement et prit la fuite pendant que les paysans hurlaient sous la fenêtre;

— Ah! le vilain gueux! il a ramassé l’argent des cholériques! Il emporte avec lui le choléra, c’est sûr.

Dans les dispositions où se trouvait la garde nationale de l’endroit, Marius dut s’estimer heureux que les armes consistassent en fourches, en bêches et autres instruments rustiques: car s’il y avait eu un seul fusil chargé, le porteur de cette arme eût cru faire acte de patriotisme en envoyant une balle au fugitif, pour l’empêcher d’importer dans le département du Var le choléra monnayé.

Revenons à nos deux prisonniers.

Aussitôt que la fenêtre fut refermée, Emmeline dit à Maxime:

— Vous connaissez donc mon père monsieur?

— Ah! mademoiselle, reprit vivement l’officier, qui ne connaît l’amiral de Marsal? Ce nom-là est l’honneur de la marine française, et quand on le prononce à bord d’un de nos bâtimens, chacun s’incline avec respect; mais moi, plus particulièrement que tout autre, ce n’est pas seulement du respect; c’est de l’admiration, c’est de la reconnaissance que j’ai pour monsieur votre père.

— Seriez vous, par hasard, l’obligé de mon père monsieur? En ce cas, vous venez de vous acquitter envers sa fille.

— Mademoiselle, il y a de ces dettes qu’on ne paye qu’avec son sang, et l’amiral de Marsal est en droit de me demander tout le mien.

— Savez-vous, monsieur, que vous piquez au plus haut point ma curiosité, et que je brûle d’apprendre quel service mon père a pu vous rendre?

— Ah! mademoiselle, l’amiral de Marsal a rendu dans le cours de sa glorieuse carrière tant de services à son pays et à ses frères d’armes que sans doute il a oublié depuis longtemps l’obscur aspirant de marine (tel était mon grade alors) auquel il a sauvé la vie.

— Mon père vous a sauvé la vie, monsieur? Dans quelle circonstance?... Oh! parlez, racontez-moi cela, car ce doit être bien intéressant.

— Hélas! mademoiselle, le récit que vous me demandez n’a d’intérêt réel que pour moi. C’était à l’époque des combats que nous avons eu à soutenir en Océanie contre les naturels du pays, et j’étais bien jeune encore. Je venais de sortir de l’école navale de Brest; c’était ma première campagne, et j’avais l’honneur de servir sous les ordres de monsieur votre père. Dans un de ces combats qui ont été plus difficiles et plus meurtriers qu’on ne pense (car nous avions affaire à des adversaires pleins de courage et de fanatisme, et qui se servaient à merveille contre nous des fusils que leur avaient vendus les Anglais.) J’eus le malheur d’être blessé et le malheur plus grand encore de tomber entre les mains d’un de nos sauvages ennemis, un gigantesque kanak dont je vois encore les hideux tatouages.

Cet homme, qui, suivant toute apparence, avait, comme les ogres des contes des fées, le goût de la chair fraiche, m’ayant soulevé de terre comme le plus léger fardeau, m’avait placé en bandoulière sur ses épaules, et il fuyait avec rapidité à travers les rochers. Témoins de ma mésaventure, nos matelots qui se trouvaient à portée du fusil n’osaient faire feu de peur d’atteindre en même temps de leurs balles l’anthropophage et sa proie. Je me sentais perdu, et si j’avais eu la force de crier, j’aurais demandé à nos hommes, de m’arracher au supplice horrible qui m’attendait en m’achevant sur-le-champ à coups de fusil.

— Tout à coup, sous une anfractuosité de rocher, je vis surgir la tête martiale de notre brave commandant et son glorieux uniforme; puis une détonation retentit, et je roulai sur le sol au milieu des flots de sang qui s’échappaient à la fois de ma blessure et de la poitrine brisée de mon gigantesque kanak. J’étais sauvé, sauvé par M. de Marsal, qui, rapide comme la foudre, avait, accompagné seulement de deux ou trois matelots, poursuivi mon ogre et était parvenu à l’atteindre en prenant un raccourci. Ah! je vivrais cent ans que je n’oublierais jamais ce jour-là, et vous mademoiselle, vous comprenez, n’est-ce pas, que, quoique je fasse, jamais je ne pourrai m’acquitter envers monsieur votre père?

— Je comprends, monsieur, répondit Emmeline avec une émotion visible que mon père a fait pour vous ce que vous eussiez fait pour lui à sa place, et que Dieu a permis aujourd’hui notre rencontre pour alléger le poids de votre reconnaissance. Aussi bien, à quoi bon parler de reconnaissance entre marins, entre membres de la même famille?

En parlant ainsi, la jeune fille tendit sa main à Maxime avec une grâce et une naïveté adorables. Celui-ci la pressa doucement entre ses doigts et ne put s’empêcher de la porter à ses lèvres. Emmeline rougit, et pour cacher son embarras, se tourna vivement du côté du lit de sa nourrice.

— Pauvre bonne Madeleine! s’écria-t-elle, si nous allions la réveiller! Je crois que nous parlons bien haut, et ce sommeil semble lui faire tant de bien!

— Rassurez-vous, mademoiselle, reprit l’officier avec un sourire, voyez comme son sommeil est paisible, comme sa respiration est régulière! Oh! croyez-moi je m’y connais; nous autres marins nous sommes à moitié médecins. Tout danger est passé bien décidément.

— Que le ciel vous entende, monsieur!

A ce moment l’horloge à coucou sonna sept heures, et le cheval qui était resté attaché aux barreaux de la fenêtre se mit à piaffer.

— O mon Dieu! s’écria Emmeline, déjà sept heures! Comme toute ma famille doit être inquiète! C’est qu’il y a plus d’une heure de chemin d’ici à la maison, et en marchant d’un bon pas, Marius ne peut y être encore arrivé.

— Sept heures! reprit Maxime, quant à moi, je suis plus tranquille; je connais mon oncle, malgré son affection pour moi, il n’est pas homme à s’inquiéter pour si peu, et je suis bien sûr qu’il n’aura pas retardé son dîner d’un quart d’heure.

— Eh! mais, dit Mlle de Marsal, vous m’y faites penser: j’ai encore de nouvelles excuses à vous faire, monsieur. Comme si ce n’était pas assez de la prison, voilà que je vous force à y jeûner avec moi. Oh! pour le coup, c’est trop fort, n’est-ce pas, et vous allez me maudire? Pourtant, il me vient une idée: j’ai déposé quelque part, en entrant, un panier de fruits que ce poltron de Marius avait apporté à l’intention de ma nourrice. Puisque la pauvre Madeleine n’est pas en état d’en profiter, je vous convie, monsieur, à les partager avec moi. Nous trouverons bien du pain bis dans la huche. C’est une collation un peu frugale que je vous offre là ; mais mon père vous dirait: «A la guerre comme à la guerre!

— Et moi, mademoiselle, j’accepte de grand cœur. Voilà une charmante idée dont je vous remercie: ah! ce n’est pas nous autres hommes qui en aurions jamais de pareilles.

— Allons, monsieur, aidez-moi à mettre le couvert.

— Oh! bien volontiers, mademoiselle.

Quelques instans après, Maxime et Emmeline étaient attablés en face l’un de l’autre, et savouraient gaiement, avec un appétit digne de leur âge, le petit repas improvisé qu’ils avaient dressé sur la table vermoulue: La vieille Madeleine dormait toujours d’un profond sommeil. Les deux jeunes gens échangaient par intervalles un regard ou une parole de sympathie. Ainsi tout était paix et bonheur à l’intérieur de la maisonnette, pendant qu’à l’extérieur régnaient l’inquiétude et les soucis farouches.

Le jour commençait à tomber, el l’on avait allumé un grand feu de paille, non pas tant à cause de la nuit qui s’approchait que dans la pensée de purifier l’air des miasmes empoisonnés du choléra. A la fauve clarté de ce foyer incandescent, on eût pu voir ce pâle conciliabule de paysans rassemblés devant l’humble toit de la vieille Madeleine, tous les yeux hagards, tous, muets et consternés, ne quittant la place qu’ils occupaient que pour alimenter le feu, et retenant en quelque sorte leur haleine de peur qu’un souffle mortel ne s’introduisît dans leurs poitrines oppressées.

Laissons bien vite ces tristes victimes du pire des fléaux, le fléau de la peur, retournons à l’intrépide Emmeline et à son compagnon de captivité. Le repas est terminé. C’est le moment où la conversation entre nos deux personnages va nécessairement se réveiller.

— Savez-vous, mademoiselle, dit Maxime, que si j’étais tant soit peu poëte, et je ne le suis pas malheureusement, il ne tiendrait qu’à moi de me comparer à André Chénier retenu dans les cachots de la Terreur avec cette charmante Mlle de Coigny, qui lui a inspiré sa touchante élégie de la Jeune captive?

—En vérité, monsieur? reprit Emmeline en rougissant, mais d’abord, monsieur, je ne ressemble nullement à Mlle de Coigny; et puis, grâce au ciel, ni vous ni moi ne sommes menacés de monter en sortant d’ici dans la fatale charrette. Au lieu de cela, nous sommes condamnés tout prosaïquement à nous en aller chacun de notre côté, vous chez monsieur votre oncle, moi chez mon bon père et ma bonne mère, qui seront bien heureux de me revoir.

— En effet, repartit Maxime en soupirant, il faut que je songe à prendre congé de vous, mademoiselle, et qui sait? peut-être nous ne nous reverrons jamais.

— Pourquoi donc? fit Emmeline devenue pensive à son tour: monsieur votre oncle habite ces environs: sans doute, il est connu de mon père... Comment se nomme monsieur votre oncle?

— Il porte le même nom que moi, mademoiselle; on l’appelle Saint-Pons. Seulement, il est général de cavalerie et moi je ne suis que simple lieutenant de vaisseau.

— Le général de Saint-Pons! En effet, j’ai entendu souvent prononcer ce nom et j’ai passé plus d’une fois devant le château qu’il habite; mais nous ne voyons pas M. votre oncle: il n’a jamais fait de visite chez mon père.

— Oh! mon oncle vit fort retiré, bien que l’heure de la retraite n’ait pas encore sonné pour lui. D’anciennes blessures, le besoin de repos, lui ont fait solliciter sa mise en disponibilité avant l’âge. Pourtant, je le trouve inexcusable d’avoir négligé l’occasion que lui offrait un si aimable voisinage... que celui de votre famille, mademoiselle.

— Eh bien! monsieur, vous le lui direz, s’écria naïvement Emmeline, et cela le déterminera peut-être à venir nous faire visite.

— Oui certainement, mademoiselle, je vous le promets, je me le promets à moi-même, et je suis sûr que mon oncle m’en remerciera. Il est d’ailleurs si bon pour moi! C’est lui qui m’a servi en quelque sorte de père, car j’ai eu le malheur de rester orphelin de fort bonne heure.

— Je vous plains, monsieur. Monsieur votre oncle est veuf, sans doute?

— Mon oncle n’a jamais été marié, mademoiselle. Il est célibataire, un peu par état, plus encore par goût.

— C’est un goût bien étrange, n’est-ce pas, monsieur? une existence solitaire, sans but... Est-ce que vous comptez rester garçon, vous, monsieur?

— Moi? mademoiselle! je vous avoue que je n’y avais pas songé.... jusqu’à aujourd’hui.

— Peut-être monsieur votre oncle y a songé pour vous. C’est un privilège, une fonction des oncles de marier leurs neveux.

— C’est un privilège dont mon oncle ne me paraît pas très-jaloux. Il est de sa nature peu partisan du mariage, je vous l’ai dit, mademoiselle. D’ailleurs, le beau cadeau à faire à une femme qu’un officier de marine, forcé par les devoirs de sa profession de déserter son foyer domestique pendant des années entières!

— Vous avez raison, monsieur.

En parlant ainsi, Emmeline inclina la tête et devint rêveuse. Quelques instans après, elle reprit:

— Ce n’est sans doute pas la première fois, monsieur, que vous venez dans ce pays?

— Si vraiment, mademoiselle, répondit Maxime. Depuis mon enfance, j’ai navigué constamment. De son côté, mon oncle a fait toute sa carrière en Afrique, et j’allais le voir toutes les fois que quelque bon vent m’appelait dans ces parages. Il en est résulté que je n’ai pu encore nouer connaissance avec le château de Saint-Pons, et je m’en fais aujourd’hui, à plus d’un titre une véritable fête,

— Malgré le choléra?

— A cause du choléra.

— Oh! pour le coup, voila une étrange façon d’envisager les choses!

— Dites plutôt, mademoiselle, que c’est la seule vraie, la seule légitime. N’est-ce pas au choléra que je dois le bonheur de vous connaître?Tenez, décidément Dieu fait bien tout ce qu’il fait. Ne le pensez-vous pas comme moi, mademoiselle?

— Si je vous démentais, monsieur, vous ne voudriez peut-être pas me croire.

— Qui sait? je suis marin, et partant un peu crédule, superstitieux même; parlez-moi franchement, mademoiselle.

— Eh bien! monsieur, franchement, je ne vous démentirai pas.

A peine Emmeline eut laissé échapper cette parole, qu’elle sentit une vive rougeur monter à son front. Honteuse que Maxime eût pu lire ainsi dans son cœur le charme qu’elle avait trouvé dans une entrevue dont elle commençait à entrevoir vaguement tout le danger, elle se leva inquiète, agitée, et courut à la fenêtre qu’elle rouvrit précipitamment.

— Voici la nuit! dit-elle; entendez-vous sonner les cloches dans le lointain? c’est l’Angelus, et mon père ne vient pas! Je sens à présent que je ne puis rester seule ainsi avec vous, monsieur. Que faire? mon Dieu! que faire?

— Mademoiselle, reprit Maxime, qui se leva à son tour, je comprends vos scurpules, et je m’y associe de toute mon âme; mais il y a un moyen de les dissiper. J’ai remarqué devant la porte de cette maisonnette un banc de pierre Je vais m’y installer auprès de mon cheval; j’y serai supérieurement, je me croirai sur mon banc de quart, et dussé-je y passer la nuit à la belle étoile, je vous promets de veiller sur vous comme sur le plus beau vaisseau du monde.

— Merci, monsieur, merci! Je vois que vous êtes digne de toute mon estime comme de toute ma confiance, et j’accepte votre offre. Bonsoir, monsieur!

— Bonsoir, Mademoiselle!

Maxime appréciait si bien tout ce que la position de sa compagne de captivité pouvait avoir de délicat, non seulement pour sa pudeur, mais encore pour sa réputation, qu’il crut même devoir éviter, à ce moment suprême, de s’approcher d’Emmeline, et qu’il se contenta de s’incliner profondément devant elle avant de franchir le seuil de la porte. Mais, lorsqu’il se montra à l’extérieur de la maisonnette; les paysans, qui n’avaient pas quitté leur poste d’observation, se méprenant sur ses intentions, se rapprochèrent et vinrent se grouper en demi-cercle autour de lui avec un air menaçant.

— Vous ne sortirez-pas! s’écrièrent-ils tous d’une voix; vous ne sortirez pas, ou malheur à vous!

— Mes amis, répondit tranquillement Maxime, je n’ai pas le moindre désir de m’échapper, et je me considère comme votre prisonnier; mais il faut que tout le monde vive, et vous me permettrez bien de passer quelques instans auprès de mon cheval, ne fut-ce que pour lui donner à manger.

Les paysans se regardèrent avec un peu d’indécision, se demandant s’ils devaient déferer à une pareille requête; Mais une femme qui se trouvait parmi eux et qui paraissait en proie à une grande exaltation, reprit d’un accent farouche:

— Ne le croyez pas! il veut vous tromper, l’officier. Il va se remettre en selle au moment où vous y penserez le moins et il vous échappera, et il ira porter le choléra dans le pays. Faites rentrer l’officier, l’officier de malheur

— Mes amis, repartit Maxime en haussant les épaules avec un sourire de pitié, cette femme me juge mal. Voyez le ruban qui est à ma boutonnière, eh bien! je vous atteste sur ce ruban que je ne songe point à m’en aller. Me croyez-vous?

— Non! répliqua durement la mégère, nous ne vous croyons pas. Rentrez tout de suite dans la maison de la Madeleine, ou je vas vous jeter des pierres.

En même temps, joignant l’action à la menace, la hideuse harpie se baissa et ramassa un énorme caillou, qu’elle lança de toutes ses forces. Si Maxime n’avait pas instinctivement baissé la tête, il eût été atteint à coup sûr par ce projectile, qui s’en vint briser avec fracas l’un des carreaux de la fenêtre.

Emmeline n’avait pas perdu un seul mot du dialogue de Maxime et des paysans. Plus morte que vive, elle s’écria:

— Rentrez, monsieur! rentrez bien vite! Je vous en supplie.

Mais au même instant le bruit du galop d’un cheval retentit à peu de distance, et l’on vit paraître l’amiral de Marsal, monté sur un coursier dont le mors était blanc d’écume. L’amiral était fort pâle, ainsi qu’on pouvait le voir à la lueur du feu de paille qui éclairait cette scène, et ses regards, flamboyant sous ses épais sourcils noirs, donnaient à sa physionomie naturellement sévère une expression terrible.

— Je viens chercher ma fille, s’écria-t-il d’une voix brève, en sautant à bas de sa monture avec une vivacité qu’on n’eut pas attendue d’un homme de son âge, où est ma fille?

— Mademoiselle de Marsal est, à cette heure, chez la Madeleine, balbutièrent deux ou trois voix.

— Oui, ajouta l’un des meneurs, voilà la maison, et la demoiselle y restera tant que le choléra sera dans le pays. Pas vrai, vous autres?

— Qui a dit cela? reprit l’amiral en saisissant instinctivement dans l’une des fontes de sa selle un pistolet d’arçon.

— C’est moi! repartit un paysan, qui vint en même temps se poster en avant du groupe dans une attitude de défi.

— Eh bien! fit l’amiral d’une voix tonnante, je te dis, moi, que ma fille va sortir à l’instant même de cette maison, qu’elle en sortira avec moi, et que si tu as l’audace de t’y opposer, je vais te brûler la cervelle, aussi vrai que je m’appelle le comte de Marsal.

— Vous ne ferez pas cela, amiral, murmura l’homme d’un ton déjà singulièrement radouci.

— Parla mordieu! je le ferai! essaye et tu verras. Oh! je te reconnais bien, va, car je t’ai eu sous mes ordres au temps où tu étais matelot. Tu n’étais, dans ce temps-là, qu’un assez mauvais drôle, auquel j’ai fait administrer bien des coups de garcette; ton dos doit en porter les marques. Allons! chenapan, qu’on me fasse place! Vous êtes tous d’ignobles poltrons. Il n’y a de contagieux que la peur, mais le choléra ne l’est pas.

Il est bien rare que, dans les moments de crise, les masses populaires ne soient pas subjuguées par l’énergie et l’intrépidité d’un caractère viril, alors surtout que certaines qualités physiques, jointes à l’habitude. du commandement, viennent rehausser l’autorité d’un pareil caractère. Sous tous ces rapports, nul n’était plus apte que l’amiral de Marsal à dominer ces natures brutales et sauvages, qu’il avait appris de longue date à manier dans le cours de sa carrière maritime. Ces mêmes hommes, qui peu d’instants auparavant se fussent montrés sourds à toutes les exhortations et qui eussent peut-être résisté à la force armée, cédant instantanément à une sorte de fascination sinon même de vertige, se mirent à crier en chœur:

— Vive l’amiral de Marsal! à bas les poltrons!

En même temps, ce fut à qui s’introduirait le premier à la suite de l’amiral sous le toit de la vieille Madeleine, et, si l’on eût osé s’approcher de lui autrement qu’à distance recpectueuse, à coup sûr on l’eût porté en triomphe. Emmeline se précipita dans les bras de M. de Marsal, et, après cet épanchement de tendresse filiale, elle s’empressa de présenter à son père son compagnon de quarantaine.

— Monsieur, dit l’amiral en tendant la main à Maxime vous êtes officier de marine et vous avez coopéré avec ma fille à une bonne œuvre. A ce double titre, j’espère que vous ne refuserez pas d’accepter l’hospitalité que je vous offre, car il se fait tard.

— Amiral, répondit Maxime, recevez tous mes remerciemens pour cette invitation. J’ai le regret de ne pouvoir en profiter. Je suis attendu chez mon oncle, à peu de distance d’ici. Mademoiselle votre fille pourra vous dire d’ailleurs que j’ai la prétention de n’être pas tout à fait un inconnu pour M. le comte de Marsal. On me nomme Maxime de Saint-Pons, et si le souvenir d’un simple aspirant de marine, presque encore entant alors, n’est plus présent à la mémoire de son sauveur, il n’en est pas de même de celui qui lui doit la vie.

— Maxime de Saint-Pons!... murmura l’amiral; eh! mais en effet, je me rappelle parfaitement ce nom-là... c’est que vous avez diablement changé depuis lors, jeune homme, et pourtant il me semble que je vous vois encore couché tout pantelant sur le dos de ce Goliath anthropophage des îles Marquises. Ce gaillard-là se ménageait à vos dépens un joli déjeuner.

— Mais vous y avez mis bon ordre, amiral.

— Et je m’en félicite, morbleu! c’est un service que j’ai rendu à mon pays; dont vous avez bien mérité, si j’en juge par le ruban que je vois à votre boutonnière. Puisque nous allons être voisins de campagne, j’espère que vous viendrez renouer connaissance avec votre ancien commandant, et recevoir les remerciemens de toute la famille pour l’assistance que vous avez prêtée à notre Emmeline.

— Amiral, c’est un devoir qui va se changer pour moi en une source de plaisirs.

— Allons! allons! vous ne parleriez pas ainsi si vous ne saviez que je suis le père de deux jolies filles. Quoi qu’il en soit, monsieur, vous serez toujours le très bien venu dans la famille de Marsal; maintenant il est temps de nous séparer, car j’ai laissé tous les miens dans une inquiétude mortelle, et il me tarde d’aller les rassurer, comme il doit vous tarder à vous d’aller embrasser votre oncle. A bientôt n’est-ce pas?

Ayant ainsi parlé, le comte de Marsal tendit de nouveau la main à Maxime. Celui-ci la serra avec effusion, puis s’étant incliné respectueusement devant Emmeline, il remonta à cheval et s’éloigna dans la direction du château de Saint-Pons.

Quelques instans après une calèche s’arrêta devant l’humble maisonnette de la vieille Madeleine. La comtesse de Marsal et sa fille aînée Georgina en descendirent et vinrent à leur tour se jeter dans les bras d’Emmeline; car la comtesse, dans son inquiétude n’avait pu se résoudre à attendre le retour de l’amiral.

Sur ces entrefaites Madeleine s’était réveillée avec un sentiment de bien-être indéfinissable, tant le sommeil bienfaisant qu’elle venait de goûter avait réparé ses forces, après la crise terrible à laquelle elle avait été en proie pendant plusieurs heures. Une vive surprise se peignit sur les traits de la brave femme en voyant tant de monde rassemblé autour de son lit.

— Seigneur, mon Dieu! s’écria-t-elle, monsieur le comte et madame la comtesse, et leurs demoiselles aussi! quel honneur pour mon pauvre logis!

Ensuite, ayant promené ses regards sur tout son entourage, elle ajouta:

— Mais où donc est ce beau jeune officier de marine qui a pris tant de soin de moi avec Mlle Emmeline?

— Il est parti, dit une voix.

En entendant évoquer le souvenir de Maxime, le frais incarnat des joues d’Emmeline se teignit d’une nuance purpurine, et sa sœur aînée attacha sur elle un regard singulièrement inquisitif, pendant que l’amiral reprenait naïvement:

— Oui, mes enfans, il est parti, mais il reviendra.

IV

Table des matières

LE VIEUX CÉLIBATAIRE

Il y a des hommes qui sont vieux avant l’âge, démentant ainsi les savantes théories qu’un académicien justement célèbre a popularisées dans ces derniers temps sur les moyens de prolonger presque indéfiniment une seconde jeunesse. Le général de Saint-Pons était un de ces hommes-là ; à peine âgé de 58 ans, il offrait déjà un triste spécimen de cette décomposition graduelle plus ou moins lente, mais inévitable de l’humanité, peut-être amenée plus vite chez lui par les fatigues et les suites de ses campagnes de tout genre. Le plus brillant, le plus hardi cavalier de l’armée française, était devenu le podagre le plus indolent, le plus découragé, le captif abâtardi de la douleur; ce même officier que le souvenir de Murat semblait emporter, bouillant d’ardeur, au milieu des hordes arabes, était aujourd’hui enseveli au fond de son fauteuil ganache, qui avait remplacé pour lui e fougueux pur sang qu’il montait avec tant de dextérité.

En le voyant enveloppé dans sa robe de chambre à ramages, qui rappelait si peu le brillant uniforme de l’ancien colonel de hussards avec son bonnet de soie noire rabattu jusque sur ses sourcils en guise de colback, on eut dit qu’il cherchait encore à dissimuler sous ce travestissement bourgeois l’embonpoint, cette richesse stérile de l’âge dont l’invasion malencontreuse avait altéré si rapidement l’élégance primitive de ses formes; seulement, comme trace apparente d’une carrière de gloire et de périls, on pouvait remarquer que deux doigts manquaient à la main gauche du général invalide. Une moustache encore blonde, soulignée par une impériale demi-blanche, demi-grisonnante, semblait dessiner une ironie perpétuelle sur ses lèvres décolorées, comme si ce dernier vestige de sa vie martiale raillait encore chez lui cette dégénérescence prématurée d’une organisation jadis si riche et si vigoureuse.

Le général n’était pas seul; à côté de lui et devant une fenêtre ouverte sur la campagne, par une soirée magnifique, se balançait un élégant blondin d’environ trente-trois ans, d’une taille avantageuse et d’assez haute mine, moustaches en croc à la mousquetaire, tenue irréprochable, brodequins vernis, pantalon et jaquette du grand faiseur.

Nos deux personnages, le vieillard (il faut bien l’appeler ainsi, et nous en demandons pardon à tous les hommes de cinquante-huit ans) et son hôte, étaient absorbés pour le moment par une grande occupation: ils fumaient, et comme les cigares qu’ils avaient à la bouche étaient du premier choix, des régalias dùment estampillés par la régie, on comprend sans peine que pour en savourer tout l’arôme, ils n’entr’ouvrissent l’un et l’autre leurs lèvres que tout juste autant qu’il le fallait pour laisser échapper ces légères spirales bleuâtres qui complètent l’énivrement extatique du véritable fumeur, en titillant si délicieusement son nerf olfactif.

Cependant le général, qui n’avait plus la puissance d’aspiration de ses belles années, jeta par la fenêtre un cigare tout au plus à moitié consumé et s’écria d’un ton de mauvaise humeur:

— Pouah! l’on ne vend plus de bons cigares à présent!

— Son jeune compagnon attacha sur lui un regard moitié surpris, motié ironique et se mit à fumer de plus belle.

— N’est-ce pas ton avis? reprit le général d’un ton encore plus bourru.

— Dame! mon oncle, répondit le dandy en secouant la cendre de son cigare, vous savez ce que disait le fameux duc de Richelieu, ce grand bourreau des cœurs féminins, à l’âge de 75 ou 80 ans: «Il n’y a plus de femmes!»

— Impertinent! je n’ai que 58 ans.

— C’est vrai, mais vous avez la goutte, des rhumatismes, que sais-je? et puis vous n’êtes pas dans un de vos bons jours; c’est comme si vous aviez 75 ans.

— Le moyen qu’il en soit autrement, morbleu! je suis furieux contre ton cousin. Le diable emporte Maxime de m’avoir fait attendre ainsi! Je n’y comprends vraiment rien, après sa lettre de ce matin où il m’annonce qu’il est débarqué à Toulon, de retour de toutes ses caravanes, et qu’il viendra sans faute dîner aujourd’hui avec moi et me demander l’hospitalité pour une bonne partie de son congé. Au lieu de Maxime, je vois arriver une espèce de sauvage déguisé en matelot. Les neveux sont vraiment sans gêne avec leurs oncles à présent!

— C’est un rendu pour un prêté, répondit négligemment le dandy.

— Je te conseille de parler, mauvais sujet! reprit le général, ne vas-tu pas prendre fait et cause pour ton cousin, à présent?

— Non, pardieu pas! mon cher oncle; mon cousin Maxime n’a pas besoin d’avocat auprès de vous.

— Et moi je te dis qu’il en a besoin et que sa conduite est inexcusable. Me faire retarder mon dîner d’une heure; m’exposer à des perdreaux desséchés et à des légumes froids, ce qui sera cause que je digérerai mal. Mes habitude, à moi, ce sont mes ressorts, et quand on me les dérange, je suis tout détraqué.

— Bah! mon oncle, repartit le dandy en interrompant momentanément son cigare, je suis sûr que vous n’en déjeunerez que mieux demain matin. D’ailleurs, mon cousin Maxime est votre neveu chéri, votre Benjamin collatéral. Je vous connais; s’il arrivait, malgré votre rhumatisme vous lui sauteriez au cou... et je suis sûr que pour ses dettes, votre secrétaire s’entrebâillerait de lui-même eomme la fameuse caverne de Sésame des Mille et une nuits.

— D’abord, reprit le général, Maxime n’a pas de dettes; c’est un officier rangé, studieux. Il n’est pas exact à l’heure de mon dìner, c’est une faute... une faute très-grave, mais s’il fait tort à mon estomac, du moins il n’a jamais fait de brèches à ma caisse. Ce n’est pas comme toi... tu ne manques pas à l’heure du dîner, tu manges et tu bois bien, et tu as raison, c’est pour cela que tu es ici... mais tu t’es fait donner un peu trop d’avances sur ma succession, sous couleurs d’emprunts dont jusqu’à présent tu ne m’as encore rien restitué.

— Allons donc, mon oncle, reprit l’élégant fumeur (qui se nommait Horace Guidal, et auquel nous donnerons au moins dorénavant son prénom), pour quelques méchants trous que j’ai faits à votre succession, je viens vous proposer d’y mettre une pièce magnifique, toute une fortune à faire crever votre coffrefort.

— Ce sera original, reprit le général sans s’émouvoir beaucoup; ce sera la première fois qu’un neveu enrichira son oncle. Tu vas fonder décidément les neveux d’Amérique.

— Qu’est-ce que vous pouvez avoir de fortune, mon oncle? fit Horace avec un accent légèrement dédaigneux; vingt-cinq ou trente mille livres de rentes en dehors de votre traitement de disponibilité qui s’éteint avec vous; qu’est-ce que cela?

— Ça, reprit M. de Saint-Pons en hochant la tête, c’est suffisant pour moi..., et c’est le principal.

— Allons donc, repartit vivement Horace, vous n’êtes pas de votre siècle... Et qui est-ce qui se contente aujourd’hui de ce qu’il a? Personne. Il y a quelques années, il y avait encore plusieurs carrières; aujourd’hui, il n’y en a plus qu’une, la spéculation. On peut bien être, pour la forme, homme d’État, fonctionnaire, militaire, littérateur, que sais-je? mais, au fond, tout le monde a la même profession, partout on joue à la bourse, depuis les palais jusqu’aux mansardes, depuis les arrière-boutiques jusqu’à l’Institut.

— Et tout le monde gagne? grommela le général d’un ton narquois.

— Oh! je ne dis pas cela, reprit Horace. Si tout le monde a la même carrière il faut bien que les imbéciles y conservent leur spécialité.

— Mais c’est une spécialité que tu m’as avouée quelquefois, repartit M. de Saint-Pons avec le même ton sarcastique.

— Dame! il faut bien faire son apprentissage; toutes les intelligences sont égales devant les difficultés d’un début, quoique le mien n’ait pas été d’abord trop malheureux; je puis même dire qu’il a été assez brillant et que j’ai commencé par gagner beaucoup d’argent à la bourse.

— Il fallait savoir le garder.

— Allons donc, mon oncle! pour qui me prenez vous? Voudriez-vous, par aventure, me réciter la fable de la cigale? C’est trop connu, laissons cela pour les enfans. Que voulez-vous? la chance a tourné contre moi, dans ces derniers temps, mais je suis sur le point de me remettre à flot. J’ai conçu le plan d’une opération superbe; seulement les agens de change deviennent fort exigeans en matière de couverture, et il me faudrait... oh! bien peu... une niaiserie... dix mille francs; on serait bien sûr avec ces dix mille francs d’en gagner trois cent mille.

— Ah! je comprends à merveille... C’est par là que tu aurais dû commencer! s’exclama triomphalement le général. Aussi bien un vieux troupier comme moi sent la poudre de bien loin, quand je t’ai vu arriver ici j’ai compris que ta bourse était à sec.

— Tudieu! mon oncle, quel instinct!

— Cela t’étonne?

— Moi! oh! non pas, certes.

— Eh bien! mon garçon, avant de te mettre en route pour le château de Saint-Pons, il fallait m’écrire tout bonnement: «Mon cher oncle, jai besoin de dix mille francs pour ma liquidation, ou pour payer une lettre de change, n’importe lequel des deux. Ces dix mille francs, je ne te les aurais certainement pas donnés; mais du moins je t’aurais épargné des frais de chemin de fer inutiles et un voyage peut-être dangereux en temps de choléra; car je t’eusse répondu, courrier par courrier, ce que je te dis aujourd’hui bien tranquillement, mais ceci comme si un notaire l’avait paraphé : «Je ne te donnerai plus d’argent pour jouer à la bourse fût-ce même à mon bénéfice; je sais ce que c’est que ces bénéfices-là ; tôt ou tard, et pour n’avoir pas voulu se tenir satisfait de ce qu’on avait, on en est réduit ensuite à se contenter de ce qu’on n’a plus.»

— Diable! diable! grommela Horace, un tant soit peu décontenancé par cette algarade, en dépit de son merveilleux aplomb. Je fais une supposition, mon oncle, une supposition inadmissible: si faute de ces dix mille francs, j’étais menacé, d’être écroué à la prison de Clichy, que feriez-vous?

— Je te laisserais parfaitement écrouer dans la prison de Clichy mon garçon; sacrebleu! ce n’est pas l’enfer du Dante; on y entre, mais on en sort.

— Oui, murmura Horace entre ses dents, au bout de cinq ans.

Et, devenu rêveur, il alluma un nouveau cigare qu’il se mit à fumer en silence.

Pendant qu’Horace se livre au doux passe-temps de la fumerie et que son oncle se laisse aller, de son côté, à ce demi-sommeil qui est l’accompagnement presque obligé du premier travail de la digestion, ouvrons une parenthèse pour donner en quelques mots au lecteur la biographie d’un personnage appelé à jouer un rôle assez important dans cette histoire.

Horace Guidal, fils d’un riche armateur de Marseille qui avait épousé la sœur du général de Saint-Pons, appartenait à cette pléiade de jeunes oisifs pour lesquels tout travail sérieux est un supplice. Élevé dans l’opulence, doué d’un physique agréable et d’une certaine dose d’esprit entée sur une dose encore plus forte de fatuité et d’impertinence, il avait, dès sa sortie des bancs du collège, décliné toute espèce de carrière. Cependant des revers de fortune, bientôt suivis de la mort de son père et de sa mère, lui ayant fait sentir la nécessité de se créer des ressources autres que celles qu’il pouvait trouver dans les débris de son patrimoine, Horace s’était mis à jouer à la bourse et il y avait été d’abord fort heureux; mais la déveine était venue, et, au moment où nous sommes arrivés, il paraît qu’elle était à son comble. L’espoir de trouver auprès de son oncle une assistance dont il avait déjà largement usé l’avait conduit au chàteau de Saint-Pons. On vient de voir qu’il s’était trompé dans son attente. Cependant il n’était pas homme à se laisser ainsi désarçonner du premier coup.

— Tenez, mon oncle, reprit-il au bout de quelques instans, mais cette fois avec un visible dépit de se voir ainsi percé à jour par l’œil implacable du général, voulez-vous que je vous parle franchement? Pour que vous me refusiez ainsi ma fortune et la vôtre, il faut que vous ayez bien peur de votre gouvernante.

— De ma gouvernante?

— Eh! oui!... Vous ne faites rien sans la consulter. Si vous m’avez prêté parfois quelques misérables sommes, c’était parce qu’elle l’avait bien permis; mais depuis que je suis disgracié par votre camerera mayor.

— Ma camerera mayor?... Mais celle que tu appelles ainsi n’est que ma cuisinière; de plus elle est d’un âge fort respectable.

— D’accord, c’est un cordon bleu émérite.

— Eh! mais, je suppose que tu n’as pas à te plaindre de sa cuisine?

— Que le ciel m’en préserve! je suis prêt à lui donner tous les certificats imaginables, si de votre coté vous voulez lui donner son congé.

— Non pardieu pas! car il me serait très difficile de la remplacer. Ce n’est pas seulement un cordon bleu accompli, c’est encore une exellente garde-malade elle est de première force sur le cataplasme; elle frictionne mes rhumatismes de main de maître. Je lui ai donné le gouvernement de ma maison, et la haute main sur mes domestiques, et je m’en trouve fort bien; mais si elle se permettait... sacrebleu! Tiens, je sens que ma digestion se fait mal, donne-moi de la chartreuse.

— De la chartreuse, mon oncle?... Vous savez bien que cela vous est defendu par Rose; elle l’a dit en apportant la cave à liqueurs.

— Cela m’est égal.

— Diable! diable! dit Horace, voilà un petit verre qui touche à l’insurrection.

— Sacrebleu! quand je te dis que je fais ce qui me plaît... Donne-moi de la chartreuse.

— Eh bien! donc, fit Horace en riant, va pour la chartreuse révolutionnaire!

Et il se mit en devoir d’aller décrocher un verre de cristal doré dans la petite cave de plissandre ouverte sur une console, et devant laquelle l’amphytrion, affriandé par l’exemple et stimulé par la raillerie, éprouvait toutes les irritations d’un désir de Tantale.

— Eh non! quand je veux quelque chose, je n’ai peur de rien, moi! continua le général avec une vivacité fébrile.

Puis, se reprenant tout à coup, sous l’empire de quelque importun souvenir qui venait de lui traverser l’esprit:

— Mon cher Horace, dit-il avec moins d’assurance, il est inutile de prendre un verre pour moi; donne-moi le tien. Que diable! entre oncle et neveu cela est obligé même; c’est ainsi que faisaient nos bons aïeux, c’est ainsi que nous faisions nous-mêmes en Afrique, en expédition. C’est une fantaisie peut-être; mais cette fantaisie me rappelle mon bon temps.

— Oui, fantaisie d’esclave, murmura Horace entre ses dents, et il ajouta tout haut:

— Enfin, puisque vous le voulez, mon oncle, j’obéis. Nons ne pouvons, de cette façon, trinquer ensemble; mais du moins, comme je me réserve de boire après vous, je saurai votre pensée sur mon compte, c’est-à-dire s’il est bien vrai que vous êtes décidé à me refuser dix misérables billets de mille francs... Tenez, mettons-en cinq et n’en parlons plus, je m’en contenterai.

— Verse d’abord... Nous verrons cela plus tard.

— Mon bon oncle! mon cher oncle! Ah! je savais bien! Quand me donnerez- vous ces cinq ou dix mille francs?

. — Après ma mort.

— Inexorable! s’écria Horace en poussant un profond soupir et devenu tout à coup pensif; comment faire?

— A quoi songes-tu donc? reprit le général avec impatience, verse donc, verse vite!

Horace prit le flacon de chartreuse sans répondre, et, ayant rempli son verre jusqu’au bord, il le tendit à son oncle. Celui-ci l’approcha aussitôt de ses lèvres, non sans manifester un léger tremblement. Mais voici qu’au même instant la porte de la chambre s’ouvrit brusquement et donna passage à une tierce personne qu’on n’attendait pas.

Cette personne, s’élançant avec une vivacité extraordinaire entre le général et son verre, saisit dans la main presque défaillante de l’invalide le verre dont à peine il avait eu le temps d’aspirer l’arôme, et en jeta impitoyablement le contenu par la fenêtre; puis, croisant ses bras sur sa poitrine, l’œil étincelant, les narines et la bouche crispées, elle demeura quelques secondes muette et dans une attitude de defi.

La nouvelle venue était une petite femme de cinquante à cinquante-cinq ans, maigre et proprette, d’une mise presque sévère, mais où la simplicité cherchait à déguiser une aisance déjà acquise. Son bonnet tuyauté à la hollandaise encadrait sa physionomie implacable comme une fin de mois. Cette femme portait dans toute sa personne l’empreinte de ses habitudes de soins tyranniques et de son dévouement par doit et avoir; c’était enfin, si l’on peut s’exprimer ainsi, une comptabilité en chair et en os, enjuponnée et revêtue d’un tablier blanc.

— Ah! je vous y prends! s’écria-t-elle en récupérant soudain l’usage de la voix; de la liqueur dans votre état, en temps de choléra! et de la chartreuse par-dessus le marché ! y a-t-il du bon sens? et la fenêtre ouverte encore par le serein!

En même temps, elle ferma la fenêtre avec une irrésistible énergie, nonobstant les réclamations du général, qui déclarait qu’il allait étouffer.

— Soyez tranquille, répliqua Rose du même ton d’autorité, vous n’étoufferez pas longtemps; je vais faire bassiner votre lit, et vous allez vous coucher. Vous n’êtes pas bien aujourd’hui... Vous avez trop dîné, j’en suis sûre. Je vais revenir, ajouta-t-elle avec le même ton impératif, en jetant un coup d’œil sur une pendule; il est moins tard que je ne croyais: neuf heures trente-cinq minutes seulement, Je reviendrai ici dans vingt-cinq minutes!

Et la gouvernante sortit.

— Eh bien! mon oncle, qu’en pensez-vous? dit Horace, rendant à son oncle le sourire sarcastique que celui-ci lui avait si longtemps infligé.

— Je pense, reprit le général visiblement penaud, que la forme laisse un peu à désirer.

— Je crois, au contraire, reprit Horace d’un ton légèrement railleur, et comme pour se dédommager ainsi du refus de concours pécuniaire qu’il venait d’éprouver, je crois que la forme ne laisse plus rien à désirer.

— Oui... plaisante tant que tu voudras! mais enfin cette fille a soin de ma santé, et tout cela prend sa source dans une bonne intention.

— De bonnes intentions! reprit Horace, on dit que l’enfer en est pavé. Il paraît que pour vous mon oncle, l’expérience commence même sur la terre. C’est un avancement d’hoirie sur l’autre monde.

— C’est possible, repartit le général; mais que n’en faisais-tu toi-même l’observation à Rose? Au lieu de cela, tu es resté pétrifié comme une statue.

— Ma foi! mon oncle, je ne pouvais mieux faire que de vous imiter. Je ne suis pas le maître de cette fille, moi, et je ne veux pas qu’elle me prenne en grippe et vous monte la tête contre moi; vous finiriez peut-être, après m’avoir fermé votre bourse, par me fermer votre porte.

— Allons donc! n’es-tu pas mon neveu? le fils de ma sœur? Touche là, mon garçon; toi et ton cousin Maxime vous êtes ici chez vous, entends-tu bien? et, ni Rose, ni personne au monde ne sauraient vous en exclure tant que vous vous y trouverez bien, Sacrebleu!

— Amen! s’écria piteusement Horace, qui, comme le coq de La Fontaine, ne put s’empêcher de penser que le moindre grain de mil sous forme de billets de banque eût beaucoup mieux fait son affaire dans le présent que le chàteau de Saint-Pons dans l’avenir

En même temps il se mit à prêter l’oreille et ajouta:

— Eh! mais il me semble que j’entends sur la route le trot d’un cheval; est- ce que ce ne serait pas mon cousin Maxime qui arriverait précisément?... Ma foi! au risque de me brouiller avec votre gouvernante, mon oncle, je vais vous le dire.

Et Horace ouvrit la fenêtre et fixa ses regards sur la route, en ce moment illuminée par un magnifique clair de lune. Il ne s’était point trompé dans sa prévision: c’était bien Maxime, qui, un moment après, se précipitant dans la chambre, embrassait son oncle.

—Te voilà, mauvais sujet, dit le général d’un ton de gronderie affectueuse. On accorde le quart d’heure quand les gens viennent dîner avec vous; mais il n’a jamais pu être question de quatre heures de grâce. Et moi qui te proposais à ton cousin comme un type d’ordre et de régularité ! Allons, embrasse-le aussi, car aujourd’hui tu n’as pas le droit de l’humilier.

— Et je n’en ai jamais eu la prétention, dit Maxime en embrassant cordialement Horace, je n’ai que celle de m’excuser; et vous, mon cousin, quand vous connaîtrez la cause de mon retard, vous voudrez bien m’excuser aussi.

— Vous... vous... répéta le général avec affectation allons donc! vous! l’un le fils de mon frère, l’autre l’enfant de ma sœur, que je retrouve pour la première fois à mon foyer après de longues années de séparation... j’entends qu’on se tutoie.

— C’est vrai! il y a bien longtemps que je ne t’ai vu, dit Maxime d’un ton franc et affectueux à Horace, mais j’ai été en mer.

— Et lui, Horace, il naviguait sur une autre mer bien autrement fertile en naufrages: la Bourse, repartit le général de Saint-Pons, qui n’était pas fâché de reprendre à son tour l’offensive contre le neveu prodigue.

— Eh bien! après tout, répliqua Horace du ton d’un homme qui est décidé à ne pas se laisser mordre impunément, s’il fallait choisir entre la captivité et le naufrage, je préférerais encore ce dernier désastre... dût-on me refuser toute planche de salut; mais, ajouta-t-il en voyant le sourcil de son oncle se froncer, la parole est à Maxime pour un fait personnel; il faut qu’il nous dise les causes de son retard.

— Oui, conte-nous cela, mon gaillard, pendant qu’on va te servir à dîner, dit le général à Maxime, tout en saisissant la sonnette dont le cordon était à sa portée.

— Oh! c’est inutile, mon oncle, répondit Maxime en lui arrêtant le bras, l’aventure qui m’est arrivée C’est une aventure où l’on dîne.

— Alors, dit le général, il n’y a que demi mal... Nous t’écoutons.

Et Maxime encore tout plein de son sujet s’empressa de faire le récit des événemens que nos lecteurs connaissent, en laissant déborder à chaque mot l’impression vive et profonde qu’Emmeline avait produite sur son cœur.

— Oh! quel dommage, dit-il avec un soupir, que je ne sois pas encore seulement capitaine de frégate! c’est la femme qu’il m’eût fallu. Mais baste! un officier inférieur ne doit pas se marier, et quand j’aurai les deux grosses épaulettes à torsades, cette jeune fille sera sans doute la femme d’un autre.

—Eh bien! reprit Horace, de quoi te plains-tu? littéralement que la mariée est trop belle? Qui t’empêche alors de te faire aimer d’elle, et quelle meilleure situation que d’avoir pour rival le mari? d’ailleurs, s’il fallait épouser toutes nos conquêtes, ou même seulement nos passions, où en serions-nous? Heureusement la polygamie est un cas pendable. Sais-tu, Maxime, que pour un marin tu parais d’une sagesse qui touche presque à la pruderie?

— Que ce soit sagesse ou pruderie, répondit Maxime, peu m’importe; mais je n’aime pas le partage et, le jour où je donnerai mon cœur, comme je le donnerai tout entier, je prétends être traité de même.

— C’est de la morale en action au premier chef, mon cher cousin.

— Non, c’est de l’égoïsme, voilà tout.

— Allons, tu ne chasses pas de race, car nous avons un oncle qui ne l’a guère été égoïste. Aucune conquête, partagée ou non, ne l’effrayait; il n’a jamais epousé, que je sache, en revanche il a beaucoup triomphé.

— Peut-être un peu trop, mon cher neveu, reprit le général en hochant la tête, et si c’était à recommencer, je serais un peu plus rebelle aux conditions du métier: notamment je prodiguerais moins les heures d’attente passées à la belle étoile sous les fenêtres d’une jolie femme, et qu’on paye si cher plus tard. On sème des myrtes et on recueille des rhumatismes... Sans compter que tout ne se borne pas là, et que les pères et les maris usent parfois de la faculté que la lui leur accorde de manquer complètement de patience. Je ne parle pas ici des duels, on y aurait trop beau jeu, mais des embuscades et des guets-apens d’où l’on sort quelquefois estropié... quand on en sort.

— Savez-vous, mon oncle, reprit Horace, que vous dégoûteriez du métier de séducteur, sans compter que vous nous feriez accroire que vos deux doigts coupés sont le résultat de quelque bonne fortune.

— Brisons là, s’écria le général avec un mouvement d’humeur; aussi bien voici dix heures qui vont bientôt sonner, et j’ai besoin de mon lit: je me sens fatigué.

— Par ordre supérieur, dit Horace à mi-voix à Maxime. Mais il me semble, mon oncle, reprit-il en s’adressant au général, que vous pourriez facilement en qualité de voisin de campagne, faire connaissance avec le père de cette charmante jeune fille. Tenez, vous me présenteriez aussi dans la maison, je ne serais pas faché de m’associer à mon tour au bénéfice de l’admiration, tout en partageant de confiance celle de mon cousin. Allons! ne vas-tu pas être jaloux? dit-il à Maxime, en voyant deux plis à peine perceptibles rider les sourcils de l’officier de marine. Mais on n’est plus jaloux aujourd’hui: c’est le règne universel de la communauté ; l’amour même est en actions; au surplus je ne prétends à aucun dividende: ainsi tu peux permettre à notre oncle de nous présenter chez l’amiral... Comment s’appelle donc ton amiral?

Maxime n’eut pas le temps de répondre, car à l’instant même où la pendule sonnait dix heures, Rose apparut sur le seuil, ponctuelle et inexorable sous son bonnet tuyauté, et tenant à la main le bougeoir symbolique. Le général de Saint-Pons se leva aussitôt de son fauteuil, comme s’il eût été mû par un ressort, et, prenant congé de ses deux neveux, il suivit machinalement son Antigone domestique.

Horace et Maxime, n’ayant rien de mieux à faire, ne tardèrent pas non plus à s’aller coucher; l’un pour revoir sans doute dans ses rêves sa jolie compagne de captivité, l’autre pour combiner les moyens de trouver les 10,000 francs qui lui faisaient défaut.

Le lendemain, pendant que le général et ses deux neveux étaient à table pour le déjeuner, on apporta deux lettres arrivées simultanément chacune par un exprès. L’une de ces lettres était adressée à M. Maxime de Saint-Pons; l’autre, toute mignonne, toute parfumée et timbrée d’un cachet armorié, à M. Horace Guidal.

— Diable! mes gaillards, dit le général, à peine arrivés chez moi, et voilà déjà les poulets qui vous pleuvent!

— Ma foi! mon cher oncle, répondit Maxime, après avoir demandé la permission de lire son message, vous avez votre part dans celui-ci, car c’est M. l’amiral de Marsal qui veut bien m’adresser ses excuses pour le repas que j’ai fait dans cette pauvre cabane, repas qui m’a paru si bon à moi, et qui m’engage à venir dîner chez lui dimanche prochain. M. de Marsal me demande, mon oncle, s,il vous convient de lui faire l’honneur de m’accompagner. Eh bien! quand mon cousin vous parlait hier de vous présenter chez notre voisin de campagne, il ne pensait pas que l’occasion viendrait si vite. Allons, mon oncle, je vais répondre en votre nom que vous acceptez, à moins qu’après déjeuner vous ne préfériez faire atteler, et nous irons ensemble remercier de son aimable invitation le comte de Marsal.

A ces derniers mots, une indéfinissable expression se dessina sur la physionomie du général de Saint-Pons: il demeura quelques instans sans répondre et sans qu’on pût bien apprécier si ce court silence tenait à la préoccupation qu’il éprouvait ou à un sentiment d’hésitation; puis il dit à son neveu:

— Non mon ami; si tu veux aller chez l’amiral tu iras seul. Tu le remercieras en notre nom commun; mais je suis infirme, souffrant, et je ne puis me déplacer assez facilement pour faire de nouvelles connaissances. Que diable! tu oublies d’ailleurs que nous sommes en temps de choléra.

Rose entrait à ce moment.

— Eh bien! monsieur, s’écria-t-elle de son ton sec et un peu brusque, avez-vous répondu à cet amiral qui vous invite à dîner? son domestique est là qui attend... C’est du monde comme il faut, cela: voilà les gens qu’il faut voir, pourvu que vous ne mangiez pas trop et que vous rentriez de bonne heure.

— Vous voyez, mon oncle, reprit Maxime en souriant, que tout le monde est de mon avis. Le choléra n’est pas une excuse sérieuse; car je sais que vous n’en avez pas peur. Et puis c’est presque un frère d’armes pour vous que M. de Marsal; son grade et son rang dans le monde correspondent exactement aux vôtres. De plus, j’ai servi sous ses ordres, je lui dois la vie. A tous ces titres, vous ne pouvez refuser, ne fût-ce que par simples égards, de faire sa connaissance.

— Mais, mon neveu, je te dis que je n’irai point chez l’amiral, répliqua le général avec des signes visibles d’impatience et comme s’il était à la fois contrarié d’être pressé sur ce sujet et cependant mécontent d’en avoir peut être trop dit.

— Et toi, Horace, ajouta le général, évidemment désireux de détourner le cours de la conversation, est-ce aussi une invitation à dîner que tu tiens à la main?

Mais, le marquis de Saint-Pons fut obligé de répéter son interpellation, car celui auquel il s’adressait ne prêtait aucune attention à ce qui ce passait autour de lui, tant il était absorbé dans la lecture de sa lettre,;

— Mon oncle, répondit enfin Horace du ton d’un homme qui se réveille en sursaut, il faut que je vous quitte à l’instant, une affaire importante m’appelle à Marseille.

— A ton aise, mon garçon! Va, pars et reviens vite. Ah ça! est-ce qu’il s’agirait par hasard de ces 10,000 francs dont tu m’as parlé ?

— Oh! non pas.

— A la bonne heure, car tu sais ce que je t’ai dit à ce sujet: je persiste.

— Et moi, mon oncle, je renonce à vous en parler de nouveau.

— De mieux en mieux.

— Veuillez faire seller un cheval, car il faut que je parte sans délai ponr Toulon, où je prendrai la voiture de Marseille.

— Vous entendez, dit le général à Rose, ceci vous regarde.

Rose sortit,

— Ah çà ! reprit le général, excuse-moi, mon cher Horace, je suis un imbécile de n’avoir pas deviné tout de suite, en voyant ce joli petit billet qui exhale un parfum de violette et où j’entrevois de si délicates armoiries, qu’il s’agit tout simplement d’une bonne fortune nouvelle. Heureux coquin, va! N’est-ce pas que ce billet est d’une femme, et d’une jeune et jolie femme par-dessus le marché ?

— Mon oncle, vous ne vous êtes pas trompé.

— De quel ton me dis-tu cela, mon garçon! Sais-tu que tu n’es plus le même homme qu’hier soir? Tu sembles presque consterné de ta bonne fortune: est-ce qu’on aurait cessé de t’aimer?

— Oh! bien au contraire.

— Allons; tout est pour le mieux, mes chers amis! ajouta le géneral en prenant la main de ses deux neveux; que ne suis-je à votre place!

— Le cheval est sellé, dit Rose en rentrant.

— Bonjour, mon oncle, bonjour, mon consin, fit Horace de plus en plus sombre et soucieux, à bientôt, j’espère! Je pars pour Toulon.

— Et moi, dit Maxime tout rayonnant de bonheur je vais répondre à M. l’amiral de Marsal, que je serai son hôte dimanche.

V

Table des matières

LA MARQUISE DE MORENA

Dans le plus bel appartement d’un des principaux hôtels de Marseille, et au milieu d’un désordre de bagages entassés pêle-mêle sur des meubles ou disséminés sur le parquet, une jeune femme est assise devant une table, les yeux mouillés de larmes et occupée à répondre à une lettre qu’elle relit par intervalles et avec une vive agitation. De temps en temps cette jeune femme se lève et se précipite fébrilement du côté de la fenêtre, où elle semble interroger avec impatience chaque bruit de la rue, comme s’il devait lui annoncer l’arrivée d’une personne impatiemment attendue.

Profitons du moment où elle s’est levée et où elle se tient debout, le visage collé contre la vitre, pour esquisser son portrait.

C’est une jeune femme, nous l’avons déjà dit; cependant son visage, empreint du charme irritant des beautés andalouses dont il présente les teintes orangées, les grands yeux noirs et les sourcils profondément accusés, son visage trahit déjà au printemps de la vie une sorte d’étiolement, dû plutôt à l’organisation hâtive développée par les températures tropicales qu’à l’outrage des années. Exiguë dans sa taille, mais plus mince que ne le sont généralement les femmes espagnoles, et douée de cette élégante et solide cambrure que la valse fait si bien ressortir, la personne dont nous parlons est vêtue d’une splendide robe de taffetas d’Italie à larges volans qu’elle prodigue négligemment aux fatigues du voyage, et l’on pressent, seulement à la voir, que les instincts de la vie usuelle sont complètement étrangers à cette nature, tout absorbée par la fougue des sensations.

La physionomie de la jeune femme s’éclaire comme sous l’impression d’une délivrance, et les pleurs se sèchent instantanément dans ses yeux, quand le bruit d’un pas reconnu par elle dans l’escalier lui annonce la fin de sa longue attente.

La clef semble tourner rapidement d’elle-même dans la serrure, comme sous la main du maître qui revient, et, avant que la femme de chambre, au bruit de l’arrivée du nouveau venu, ait pu aller jusqu’à l’antichambre, celui-ci est déjà dans le salon, portant amoureusement à ses lèvres deux mains qu’on lui tend avec beaucoup d’abandon et de complaisance.

Le nouveau venu (le lecteur l’a deviné sans doute) n’est autre que le beau blondin déjà suffisamment connu sous le nom d’Horace Guidai. Quand à la jeune femme, dont nous parlerons tout à l’heure avec plus de détails, c’est la marquise de Morena, femme de l’un des chambellans de Sa Majesté l’empereur du Brésil.

A peine la femme de chambre s’est elle retirée, à peine Horace se trouve-t-il seul avec la marquise; que, après une étreinte des plus passionnées, tout au moins de la part de cette dernière, le dialogue suivant s’engage entre le jeune homme et celle qui l’attendait:

— Que m’annonce donc votre billet, chère et adorée Gonzaga? s’écrie Horace avec inquiétude; je n’y ai compris qu’une chose: c’est qu’il nous arrive un grand malheur; et je suis accouru.

— Mon ami, répond la marquise en fondant en larmes, nous sommes perdus.

— O ciel! votre mari est de retour? il a tout découvert?

— Non, mais il me rappelle auprès de lui.

Si la marquise de Morena n’eût pas été complètement absorbée par sa douleur, elle eût à coup sûr, en ce moment, remarqué sur le visage d’Horace cette expression de soulagement intime qu’éprouverait un homme qui, menacé de périr corps et biens dans un naufrage, en serait quitte pour la perte de son portemanteau.

Néanmoins, trop plein de savoir-vivre ou peut-être seulement de compassion pour laisser deviner une impression semblable, Horace reprit d’un ton amoureusement câlin:

— Oh! non, cela n’est pas possible, ma chère et belle Gonzaga; dites-moi que cela n’est pas!

— Cela n’est que trop vrai, répartit douloureusement l’étrangère, tenez, lisez!

En même temps elle lui remit avec une nouvelle effusion de larmes la lettre à laquelle elle était occupée si fiévreusement à répondre, au moment où Horace était entré.

Pendant que ce dernier parcourt avec avidité cet ultimatum marital, nous allons faire connaître au lecteur, à qui nous l’avons suffisamment dépeinte au physique, ce que c’était au moral que la marquise de Morena, et sous quels auspices s’était formée une liaison dont il semblait que le terme fût si proche.

Issue d’une ancienne famille de l’Andalousie depuis longtemps transplantée à Rio-de-Janeiro, mais beaucoup plus pourvue de parchemins que de doublons et de quadruples, la jeune et piquante Gonzaga avait eu le bonheur de tourner la tête de l’un des plus riches hidalgos de l’empire du Brésil, le marquis don Annibal de Morena y Mazarredo y Sierras de Guadalcazar, etc., etc, car au Brésil comme en Espagne on n’est réellement de bonne souche qu’à la condition de noircir plusieurs pages de la nomenclature de ses noms et seigneuries. Heureusement ou malheureusement, comme on voudra, le seigneur marquis don Annibal de Morena comptait encore plus d’années que de noms baptismaux et seigneuriaux, et il eût pu être à coup sûr pour le moins l’aïeul de son épousée. Quoi qu’il en soit, après avoir, durant les premières années de son mariage subjugué un nombre infini de jeunes Brésiliens, la marquise de Morena éprouva le besoin, bien naturel à une jolie femme, de venir essayer le pouvoir de ses charmes sous d’autres cieux, et de visiter Paris, la grande Babylone.

Le marquis de Morena était trop habitué à respecter les moindres caprices de la marquise pour se refuser à celui-là. On s’embarqua donc un beau jour de l’an de grâce 1852, et l’on vint faire élection de domicile au faubourg Saint-Honoré. Bientôt il ne fut plus question, dans le monde des ambassades et du Théâtre Italien, qui est à proprement parler la paroisse de ce monde-là, que de la petite marquise brésilienne. C’était à qui, dans les bals diplomatiques aurait la précieuse faveur de valser avec la marquesita, comme l’appelaient ses compatriotes; car, ainsi que nous l’avons déjà dit, la marquise de Morena, avec ses petits pieds, sa taille souple et cambrée, ses allures de créole, était expressément formée pour cette danse voluptueuse.

Horace Guidal passait, de son côté, pour l’un des meilleurs valseurs de Paris, et bien que son nom n’eût rien d’aristocratique, il rachetait si complétement par sa bonne mine, son élégance et le haut goût de sa mise, ce qui lui manquait sous le rapport du blason, qu’il eût pu se donner pour un prince. Aussi bien on était à une époque encore trop voisine de la révolution de février pour se montrer très-rigide en pareille matière, et puis Horace, qui était alors à l’apogée de ses bonnes fortunes de Bourse, menait le train d’un conscrit milionnaire. En vertu d’une proportion toute mathématique, l’argent se dépense généralement de même qu’il se gagne.

Toutes ces causes réunies firent que bientôt Horace Guidal eut distancé les nombreux rivaux qui se disputaient avec lui les bonnes grâces de la marquise de Morena. Mais, par une fatalité singulière, au moment même où il ne lui était plus permis de douter de son triomphe, le marquis de Morena fut rappelé à la cour de son souverain.

Il était bien difficile à la marquise, sa femme, de ne pas l’accompagner; mais l’amour est ingénieux, Peu de jours avant celui qui avait été fixé pour le départ, la jeune marquise se trouva atteinte d’une maladie subite, et le médecin appelé à lui donner ses soins déclara qu’il ne répondait de son existence qu’à la condition expresse qu’elle aurait le courage de renoncer à s’embarquer avec son mari et de passer en France au moins six mois. Le marquis, gagné par l’exemple de sa femme, se résigna et partit seul pour le Brésil.

Au bout de six mois, la courageuse Gonzaga écrivait à son seigneur et maître qu’elle était en effet guérie, mais que le cher docteur, dont elle envoyait un certificat, craignait une rechute si elle ne se déterminait à prolonger pendant quelques mois encore son séjour sous le ciel éminemment curatif de la capitale de l’empire français.

Cette fois, la résignation du marquis de Morena fut quelque peu ébranlée. Sans doute d’indiscrets amis contribuèrent à ce fâcheux résultat en venant lui apprendre que la marquise ne s’était jamais mieux portée que depuis qu’il l’avait quittée; peut-être même on ajouta qu’on la rencontrait fréquemment dans les bals et dans les spectacles avec un jeune et beau cavalier qui pouvait avoir eu quelque influence sur sa guérison. Quoi qu’il en soit, le marquis perdit tout à coup patience, et jugeant dans sa perspicacité qu’il y avait lieu de recourir à un stimulant énergique pour ramener au bercail la brebis égarée, il lui ordonna d’avoir à réintégrer sans délai le domicile conjugal. Telle était la conclusion du message qui avait fait couler tant de larmes des yeux noirs de la marquesita, message dont Horace venait de prendre lecture avec un soin et un intérêt dont il est facile de se rendre compte.

— Eh bien! balbutia la jeune femme, en reprenant des mains de son interlocuteur la lettre fatale, vous voyez, mon ami, si j’avais raison de vous dire que nous sommes perdus?

— Telle n’est pas mon opinion, répondit Horace qui avait repris son merveilleux aplomb. Vous êtes un enfant, ma pauvre Gonzaga: tenez, si vous m’en croyez, vous n’abandonnerez pas ainsi la partie, quand elle peut encore être gagnée. Il faut répondre à votre mari, de votre plus fine écriture, de votre éloquence la plus enchanteresse, lui demander de vous laisser encore en France, sans tenir compte de propos injustes..., calomnieux..., invraisemblables..., vous entendez?... Une jeune et charmante femme est toujours si puissante sur un mari qui a le triple de son âge! Il a beau avoir le pouvoir d’un mari, il n’a jamais que la situation d’un soupirant, et, si vous le voulez bien, il cédera encore cette fois.

La marquise hocha tristement la tête.

— Ce n’est plus possible, dit-elle: non-seulement son parti est pris irrévocablement, mais ses ordres sont donnés; j’ai été prévenue que ma pension était supprimée,

— Ah diable!

— Je dois m’embarquer demain sur un bâtiment de notre nation, en partance dans le port de Marseille; mon passage est payé d’avance... Mon mari ne m’envoie même aucune traite sur son banquier, de peur que cela ne me serve à prolonger mon séjour. Il n’y a que deux partis à prendre: obéir ou bien...

— Ou bien...?

— Vous pouvez lire ce que j’étais occupée à écrire quand vous êtes entré. J’ai laissé cette réponse sur la table; il n’y a plus qu’à y mettre le cachet et à la jeter à la poste,

Horace se mit en devoir de déférer à l’invitation de la marquise; mais à mesure qu’il avançait dans la lecture de cette nouvelle épitre, une altération visible se peignait sur son visage. A la fin il s’écria:

— Mais c’est impossible! c’est du délire, Gonzaga. Ecrire à votre mari que vous rompez avec lui, que vous avez rencontré un homme que vous aimez et pour qui vous voulez vivre exclusivement désormais! Mais ces choses-là ne se disent jamais! vous vous perdez!

— C’est possible, mais je ne vous perds pas.

— Ce n’en est pas moins un suicide.

— A deux, j’aime mieux cela que le salut à moi seule. Ainsi vous oseriez donc me conseiller de vous quitter, de nous séparer pour toujours?

— Pour toujours! Est-ce qu’un mari de l’âge du marquis de Morena, et jaloux comme il l’est, peut vivre longtemps? Il lui reste à peine quelques moments d’existence, et il les dévore doubles. Croyez-moi Gonzaga, il faut fléchir ce tigre du nouveau monde; il faut partir.

— Nous quitter, Horace?

— Momentanément, pour que vous n’abdiquiez point, par un mouvement irréfléchi, votre place dans la société. Le monde, si facile et si indulgent pour toutes les petites fraudes morales, quand on se donne la peine de les faire accepter à la douane conjugale, ne demande pas mieux que de fermer les yeux; mais il ne faut pas qu’on les lui crève. Croyez-moi, Gonzaga, vous ne savez pas quelle est la terrible situation d’une femme déclassée.

— Et pensez-vous, Horace, que la situation d’une femme qui abandonne tout ce qu’elle aime soit moins cruelle?

— Non sans doute, Gonzaga, reprit Horace de son ton le plus insinuant, car je juge de votre cœur par le mien; et, moi qui vous parle, après la douleur de notre séparation, votre départ m’aura laissé une situation bien affreuse. Oh! tenez... je n’y puis songer sans frémir.

— Que dites-vous, Horace?

— Mais n’importe, je saurai souffrir seul.

— Vous serez triste! vous souffrirez! Comment voulez-vous que je parte?

— Quand même vous resteriez pour moi en France, Gonzaga, vous ne pourriez me secourir.., dans les épreuves qui m’attendent. Savez-vous que je suis sous le coup de nouvelles poursuites, et qu’on peut venir m’arrêter d’un moment à l’autre si je ne trouve pas une somme de dix mille francs?

— Eh bien! puisque vous venez de voir votre oncle?

— Il me les a refusés: il est inflexible! et ce voyage que nous avions fait tout exprès est inutile... Votre pension supprimée vous ôte tout moyen de venir à mon secours, et d’ailleurs je ne voudrais plus accepter votre dévouement, qui a déjà trop fait pour moi. N’est-ce pas vous qui m’avez ouvert les portes de Clichy, où je vous ai vue apparaître comme un ange sauveur?

—N’était-ce pas pour moi, pour assurer l’indépendandce d’un avenir que je ne comprends qu’à vos côtés, Horace, que vous avez cherché à faire fortune? Dès lors, je devais vous secourir quand vous succombiez dans la lutte entreprise pour moi. Demandez-moi tous les sacrifices, Horace, tous! et je ne me croirai pas même le moindre droit à votre reconnaissance. Mais aussi, si vous me trompiez, ne me demandez pas la moindre pitié !

Pendant qu’elle articulait ces derniers mots, la physionomie de la marquesita, si pleine jusqu’alors de tendresse passionnée, devint presque farouche; son front se plissa, ses grands yeux noirs étincelèrent dans leurs orbites, et, si maître de lui que fût Horace dans cette comédie de l’amour où il avait acquis tant de supériorité, il ne put réprimer un léger frémissement. Cependant il reprit bientôt, avec un accent plein de mélancolique résignation:

— Vous devez d’autant moins me soupçonner, Gonzaga, qu’en ce moment c’est moi qui me sacrifie; je demeure seul au fond du gouffre, ne voulant pas vous y entraîner avec moi.

— Eh! justement! reprit impétueusement la marquesita, si mon départ vous sauvait encore, j’aurais peut-être la force de me séparer de vous, soutenue par la seule pensée que plus tard je pourrais vous revoir. Mais partir pour être si malheureuse là-bas et vous laisser sans ressources, sans espoir, ici! Je sens que je ne puis m’y décider.

— Il le faut pourtant, dit Horace.

Au même instant on frappa à la porte.

— Entrez! fit la marquise, qui n’eut que le temps d’essuyer ses yeux noyés de larmes.

C’était la femme de chambre. Elle semblait fort troublée, et s’approcha vivement de sa maîtresse à qui elle se mit à parler à voix basse, tout en jetant des regards furtifs et inquiets sur Horace.

— Merci! merci! s’écria la jeune femme en congédiant sa camériste, ne laissez pénétrer ici âme qui vive, sous aucun prétexte, entendez vous.

Puis, quand elle fut seule avec Horace:

— Mon pauvre ami, ajouta-t-elle en se jetant dans ses bras, savez-vous ce que vient de m’apprendre ma femme de chambre? Vous avez été reconnu, sans doute suivi jusqu’à ma porte... Bref, un homme de mauvaise mine est là en bas qui demande à vous parler. Justine a eu la présence d’esprit de nier que vous fussiez venu ici; mais on vous cherche, c’est bien certain et, si vous mettez le pied dehors, vous serez arrêté.

Horace devint pâle; toutefois, dissimulant son émotion sous une apparence de légèreté et d’ironie:

— Allons, dit-il, mon créancier a peur que je ne noircisse mon teint sous le soleil de la Provence. Eh bien! j’attendrai pour sortir que le soleil soit couché, et, tant que je serai là, près de vous, ma charmante, ce sera chose facile.

— Cher Horace! balbutia la jeune femme avec attendrissement, comme il m’aime!

Puis, après un silence, elle reprit:

— Ce créancier est donc un monstre sans entrailles?

— Ne m’en parlez pas, Gonzaga, c’est un véritable crocodile; et, à moins que je ne lui jette dans la geule quelques billets de mille francs...

— Ah! si j’avais encore mes diamans!

— Ne me rappelez pas, ma toute belle, que vous avez dû les engager pour me tirer de la prison pour dettes, mais je les dégagerai, je vous le jure, la première fois que je gagnerai à la Bourse.

— Que m’importent mes diamans?

— Diable! cela m’importe beaucoup à moi. Sachez, chère adorée, que, avec le prix de ces diamans-là j’échappe à une prise de corps, je recouvre la confiance de mon agent de change, et que d’ici à la fin de l’année je puis être millionnaire.

— Tout cela avec si peu?

— Oh! mon Dieu, oui! Dix mille francs suffiraient à la rigueur, les dix mille francs que mon oncle m’a refusés.

— Et moi je donnerais la moitié des jours qui me restent à vivre pour vous procurer ces dix mille francs.

— Bonne et adorable Gonzaga! Pensez-vous que j’accepterais jamais un pareil sacrifice? Plutôt mourir sous les verrous de Clichy!

Puis, comme frappé d’une illumination soudaine, Horace ajouta:

— Il y aurait peut-être un moyen beaucoup moins dispendieux pour vous de se procurer cet argent qui nous manque à tous deux.

— Lequel? Ah! parlez!

— Je n’ose.

— Je l’exige au nom de notre amour.

— J’obéis. Vous avez un banquier à Paris?

— Oui.

— Ce banquier a un correspondant à Marseille?

— Certainement.

— Eh bien! ne pouvez-vous émettre une traite sur un des deux? Au moment de votre départ, ils ne sauraient se refuser à faire droit à cette traite, étant en relations d’affaires avec le marquis.

— C’est impossible. Mon mari a donné ordre de ne remettre d’argent que sur sa signature.

— Pourtant vous portez son nom, et il a pu vous arriver plus d’une fois de lui servir de secrétaire?

— C’est vrai, quand il avait son rhumatisme au bras droit.

— Eh bien! Gonzaga, ma chère et adorée Gonzaga, pensez-vous que, dans la situation où vous êtes, vous vous exposiez à des reproches bien sévères, lorsque vous viendrez, les paupières timidement abaissées sur vos beaux grands yeux noirs, avec vos charmantes petites mains jointes, raconter à ce vieillard, qui raffole de vous et qui pourrait être votre aïeul, que, au moment de quitter la France, vous avez signé, en son nom, qui est le vôtre, une lettre de crédit destinée à faire face à des engagemens sacrés, à des dépenses indispensables?...

Il y eut un silence.

— Ce que vous me demandez là, murmura la jeune femme, est bien grave, bien fort.

— Plus fort que votre amour, peut-être? reprit le tentateur.

— Méchant! s’écria la marquesita en lui tendant ses deux mains, ne fais-je pas toujours tout ce que vous voulez? Voyons, dites-moi ce que je dois écrire: c’est mal ce que je vais faire là, c’est bien mal; mais pour vous, Horace, bien que je sois catholique fervente, comme on l’est dans mon pays, je braverais l’enfer, pourvu que je fusse sûre de vous y retrouver.

Horace dans l’effusion de sa reconnaissance, peut être même de son amour, se jeta aux pieds de sa libératrice et couvrit ses mains de baisers.

Le soir même, une lettre de crédit de dix mille francs, signée marquis de Morena, était acquittée par un banquierde Marseille et le lendemain, dans la matinée la marquise elle-même, cédant aux exhortations d’Horace, s’embarquait sur un bâtiment à destination de Rio-de-Janeiro. L’infortunée jeune femme avait dû être transportée à bras sur le navire, tant elle était absorbée dans une de ces douleurs poignantes qui, autant que les dévouemens, donnent encore quelque noblesse aux fautes et trop souvent, hélas! aux déceptions.

VI

Table des matières

LE MERCURE GALANT

— En attendant que le bâtiment qui devait emporter le marquise de Morena levât l’ancre, Horace se promenait solitairement sur le port, tantôt dominé par le regret que laisse toujours un départ, même dans l’âme d’un homme à bonnes fortunes, tantôt aussi, il faut bien le dire, cédant à la satisfaction intime d’avoir esquivé une prise de corps. Soudain il se trouva face à face avec un de ses anciens amis, un habitué, comme lui, de la Bourse, de l’Opéra et du café de Paris. C’était un ci-devant lion déshérité de sa crinière et dont la tenue dépenaillée et les vêtemens fort avariés ne trahissaient sous aucun rapport l’ancienne splendeur.

— Ah! je te rencontre enfin! s’écria l’ex-dandy, j’en désespérais presque. Je suis passé hier à l’hôtel de ta marquise avec l’espoir de t’y trouver. On n’a pas voulu me laisse rentrer.

— Que le diable t’emporte! interrompit Horace, tout s’explique à présent. Achève!

— On m’a répondu qu’on ne t’avait pas vu et qu’on ne t’attendait même pas. Est-ce qu’il y a de la brouille dans le ménage?

— En aucune façon.

— A la bonne heure! j’ai un service à te demander.

— Je comprends: tu veux que je te récompense du tort que tu m’as fait hier?

— Quel tort?

— Tu ne te sers donc plus de miroir, à présent? Sache qu’en te voyant dans cette tenue, avec cette barbe inculte et ce costume à l’avenant, on t’a pris à l’hôtel pour un recors chargé de m’arrêter. Allons, j’en suis quitte pour la peur.

— Mon pauvre Horace, je te fais mes excuses; tu vois en moi une victime...

— Du choléra!

— Plût à Dieu! C’est bien pis que cela. Je suis victime de la hausse, mon cher; j’ai été exécuté le mois dernier, et, tel que tu me vois, je n’ai plus qu’une ressource: c’est de me rendre en Asie, en Afrique, n’importe où. J’ai pensé que, par tes relations de famille à Marseille, tu pourrais me faire obtenir Je passage gratuit à bord de quelque bâtiment du commerce, à charge de revanche bien entendu, si la chance vient à tour ner contre toi.

— Ainsi la hausse l’emporte! s’écria Horace en s’attachant avidement à ce seul mot; tu en es bien sûr!

— Parbleu! regarde les journaux, une hausse énorme et persistante! Et dire que je n’ai pu en profiter!

— J’en profiterai, moi! reprit Horace. Et qui sait? dans un mois peut-être ma fortune est faite.

En même temps, assailli par un souvenir néfaste, Horace ajouta mentalement: Peut-être je me suis trop pressé de demander à la marquise ce billet... Heureusement je pourrai le retirer quand je vais être en fonds!

Et il demeura rêveur quelques instants. Puis se frappant le front, il murmura entre ses dents:

— Ah! bah l Comme dit le proverbe:» Ce qui est bon à prendre est bon à... dépenser.»

— Que marmottes-tu là tout bas? lui dit son ami.

— Cela ne te regarde pas, répondit Horace viens déjeuner avec moi, Puisque je suis un peu en fonds, je me charge de payer ton passage. En attendant, nous allons nous griser, n’est-ce pas? c’est un préservatif infaillible contre le choléra.

Comme il parlait ainsi, le bâtiment où la marquesita avait pris place venait de s’ébranler pour quitter le port et, debout sur le pont, la jeune femme agitait son mouchoir en jetant à son amant un suprême adieu, dans un long regard tout mouillé de larmes, tout empreint d’un amer désespoir.

Le jour même du départ de son Ariane, Horace reprit la route du château de Saint-Pons; car, après y avoir mûrement réfléchi, il avait reconnu qu’à plus d’un titre il serait dangereux pour lui de retourner à Paris. Les questions les plus menaçantes rendaient pour lui l’asphalte brûlant, le macadam plein d’écueils.

Il ne voulait pas d’ailleurs employer ses ressources â désintéresser un créancier qui ne l’inquiétait plus guère dans la retraite où il allait volontairement se confiner, et tirer aux usuriers la poudre qu’il réservait aux grandes luttes de la Bourse. Il s’était donc empressé de mettre par correspondance, à la disposition de son agent de change, les munitions nouvelles qui lui permettaient de reprendre l’offensive et de chercher une revanche à ses échecs dans une victoire éclatante.

En attendant, c’était le château de Saint-Pons qui allait devenir pour Horace la base des opérations qu’il se disposait à commander de loin, et c’est vers ce quartier général qu’il se dirigea.

Lorsqu’il arriva au château, M. de Saint-Pons était à table et s’occupait solitairement à égréner une grappe de raisin que la prudence implacable de Rose ne lui avait permis d’arroser d’aucun moka. On pouvait voir encore à l’unique couvert demeuré servi sur la table que le châtelain avait dîné seul.

Horace avait à peine répondu par quelques mots brefs et évasifs aux questions que son oncle lui avait adressées sur son excursion, lorsqu’à son tour il crut devoir l’interroger, non sans quelque surprise sur l’absence de Maxime.

— Maxime! reprit le général, il est parti aujourd’hui.

— Parti! fit Horace, mais il avait annoncé l’intention de passer avec vous presque toute la durée de son congé.

— Que veux-tu, mon garçon? répliqua M. de Saint-Pons, l’officier propose et le ministre dispose. Nous sommes habitués à cela nous autres, dans l’armée de terre comme dans l’armée de mer. Un ordre du ministre de la marine est arrivé ce matin par le télégraphe à ton cousin, il est question, je crois, de l’envoyer au Pirée. Le pauvre Maxime, sans attendre même l’heure du dîner, après avoir pris à la hâte une aile de poulet et un verre de Bordeaux, a été obligé de partir avec son sauvage, pour ne pas manquer le chemin de fer, qu’il prend ce soir à Marseille.

— Et son dîner de dimanche, chez l’amiral de Marsal?

— Eh bien! il va sans dire qu’il n’ira pas à son dîner de dimanche.

— Je le plains.

— Pourquoi?

— Parce qu’en me rendant ici, mon oncle, j’ai rencontré la famille de Marsal tout entière, l’amiral à cheval, ces dames dans une calèche découverte. Pardieu! la mère est bien conservée, mais les filles sont charmantes!... la cadette surtout. Le portrait que nous en ont tracé les souvenirs amoureux de Maxime était presque impartial. Au moment où je venais de passer, après avoir salué ces dames, bien que je ne les connusse pas, afin d’avoir le prétexte de les regarder plus longtemps, un paysan me les a nommées.... ah! décidément Maxime a dû bien maudire le télégraphe!

— Voici en effet, reprit M. de Saint-Pons, l’expression de ses regrets dans ce billet que je me suis chargé d’envoyer à l’amiral de Marsal; il est trop tard aujourd’hui, mais un domestique ira demain.

Et le général désigna du doigt une lettre que Maxime, en venant lui dire adieu, avait laissée sur une étagère.

— Inutile de déranger personne, dit Horace en saisissant le message, j’irai porter moi-même les regrets et les excuses de Maxime à l’amiral de Marsal, ce sera plus poli.

— Comment! toi! tu iras?

— Pourquoi pas?

— Je comprends: un moyen d’introduction dans la maison; M. Horace veut jouer le rôle de mercure galant; eh bien! tu sauras, mon garçon, que je ne m’y prête pas... d’autant que ce n’est pas moi, ce serait ce pauvre Maxime lui-même qui t’aurait ainsi introduit sous le toit de celle qu’il a distinguée, qu’il aime peut-être. Je te défends de prendre cette lettre, entends-tu?

— Allons donc, mon oncle, et quelle diabolique idée avez-vous là ? comment, pour une simple visite de politesse?

— A d’autres, mon gaillard! Tu ne me persuaderas pas que ce soit uniquement par politesse que tu te déranges pour aller porter une lettre de ton cousin qu’un domestique remettrait tout aussi bien à son adresse.

— Eh bien! reprit Horace négligemment, j’ai d’abord le bonheur de passer un mois avec vous en Provence, et votre compagnie m’est bien douce...

— Surtout lorsque l’air de Paris t’est si malsain.

— Maintenant où serait le mal à ce que je variasse les plaisirs de mon séjour dans le pays du roi Réné, en me ménageant les moyens d’être reçu quelquefois dans une honnête famille?

— Est-ce parce qu’elle est honnête que tu t’empresses de t’y présenter? ou parce que. grâce à toi, il se pourrait bien qu’elle cessât de l’être complètement?

— De la morale, mon oncle?

— De la clairvoyance tout simplement. Je te connais. Avec les femmes comme en affaires, tu n’es pas homme à te contenter de profits imaginaires il te faut, même avec le beau sexe, ta prime assurée et des dividendes fin courant; or, je me démande quel dividende tu espères chez l’amiral; ce n’est plus de sa femme que tu en attends?

— Oh! non, reprit Horace en souriant; elle a quarante ans ou peu s’en faut: je suis trop vieux... pour elle.

— Il s’agit donc de l’une de ses filles? Mais, à coup sûr, tu ne veux pas épouser. D’abord ça serait honnête et ça te changerait trop; et puis l’amiral n’est pas assez riche; la dot de cette jeune fille doit équivaloir tout au plus à un médiocre coup de bourse. Enfin il est plus que probable qu’on ne voudrait pas de toi, car tu n’as pas d’état, pas de fortune, et en revanche tu es un fort mauvais sujet.

— C’est que je ne suis pas encore d’âge à me faire ermite.

— Impertinent! Voyons, entre nous, conviens-en, tu as des projets de séduction. Je te croyais pourtant assez d’esprit pour savoir d’avance que tu ne réussiras pas

— Et pourquoi, après tout, ne réussirais-je pas, mon oncle? répliqua Horace, visiblement piqué et laissant entrevoir, à travers les blessures de sa vanité, le cynisme de ses espérances.

— Alors, dit le général, si tu réussissais, ce serait encore bien pis. En vérité je ne comprends plus rien à l’époque où nous vivons. Autrefois, nous ne nous piquions pas certes de morale,mais nous poursuivions en amour nos habitudes de campagne. Nous ne faisions que de la guerre loyale: nous nous attaquions aux femmes mariées, aux veuves même; celles-là connaissent du moins le danger et peuvent se défendre mais les jeunes filles nous étaient sacrées par leur faiblesse, par leur ignorance.

— Mon Dieu! mon oncle, reprit Horace, si vous condamnez notre époque, c’est qu’elle ne vous est pas connue, et si c’est uniquement leur faiblesse et leur ignorance qui doivent établir actuellement un rempart infranchissable entre les jeunes filles et nos prétentions, leurs droits à l’immunité ont singulièrement diminué, croyez-moi. Tout progresse si rapidement à notre époque!... la vapeur a été réellement appliquée à l’éducation de nos jeunes filles. Elles commencent à se peindre et à se plâtrer déjà comme des lionnes équivoques; et puis l’école du volant, les initiations de la valse et de la polka-mazurka forment singulièrement les intelligences: toutes les Françaises sont égales devant la poudre de riz et la crinoline.

— Jolie idée que tu me donnes de notre époque! répliqua le général. Tu me permettras de croire cependant que ta moralité a déteint sur ton lorgnon; mais enfin, je dois l’avouer, nous sommes distancés. Et nous qui avions l’innocence de nous croire pervertis! Je vois décidément que nous étions une époque de rosières, une collection de prix Monthyon. Mais si tu dis vrai, alors raison de plus pour t’arrêter dans ton entreprise; quand la place est si forte, l’attaque devient une folie.

— Tout au moins, mon oncle, il n’y a plus là de déloyauté ni de lâcheté.

— D’autant que l’amiral n’est pas commode et que la maison est bien gardée.

— Comment le savez-vous donc, mon oncle?

— Entre voisins on connaît ses habitudes, reprit le général en grommelant.

— Eh bien! mon oncle, repartit Horace avec fatuité, si j’avais pu hésiter, cette sorte de défi que vous me portez aurait suffi pour me décider. Oui, le sort en est jeté ; nouveau Jason, je m’en vais à la conquête, ou tout au moins à la découverte de la toison d’or dans les parages de l’amiral. Seulement, d’après ce que je crois comprendre de vos sentimens à mon égard, il faut que je me passe du moyen d’introduction que j’espérais; mais, à défaut de celui-là...

— Tu ne serais, à coup sûr, pas embarrassé d’en trouver un autre, répondit le général; mais, décidément et après réflexion, je tiens à ce que tu remettes toi-même la lettre de ton cousin.

— Comment! vous permettez, mon oncle?

— Oui, je ne demande pas mieux que de te voir introduit, grâce à moi, chez M. de Marsal; tu as besoin d’une bonne leçon, et c’est le devoir d’un oncle de la procurer à son neveu. Ah! mon gaillard! tu veux jouer au Jason, au César! Tes succès auprès des drôlesses t’ont porté à la tête; je veux te dégriser, et pour cela je te livre le billet de ton cousin; et ne t’en prends désormais qu’a toi si ce n’est plus seulement à la bourse que tu te casses le nez.

Horace prit avec sa fatuité habituelle la lettre de Maxime. Quant au général, sa figure venait de se contracter péniblement sous l’influence d’une recrudescence de ses douleurs rhumatismales qui le rappelaient au lit. Comme si ce pénible ressouvenir de lauriers desséchés lui présageait encore mieux la malencontreuse issue de l’outrecuidante entreprise de son neveu, il secoua la tête en le regardant d’un air de pitié mécontente, et prit le bras de Rose, qui avait paru à la porte comme une sorte d’horloge vivante toujours prête à sonner l’heure de la retraite.

Le lendemain matin même, ainsi qu’il l’avait annoncé, Horace Guidai, porteur du billet de son cousin Maxime, se présentait en personne chez l’amiral de Marsal.

VII

Table des matières

UN BAL DE MINISTRE

Au mois de décembre 1853 et par conséquent trois mois environ après les événemens dont le recit précède, il y avait un grand bal chez le ministre de la marine. C’était la première fête de la saison. Maxime de Saint-Pons, que nous avons un peu perdu de vue pendant quelque temps, après avoir rempli la mission dont il avait été chargé en Morée, était revenu à Paris depuis peu de jours, pour rendre compte de cette mission; et naturellement, en sa qualité d’officier de la marine impériale, il avait reçu une invitation pour le bal de son ministre. Comme on pense bien, il n’eut garde d’y manquer.

Ce n’est pas qu’il eût un goût bien prononcé pour la danse ni même pour les plaisirs mondains, dans l’acception vulgaire de ce mot. Le spectacle ondoyant et divers de la création, dans toutes ses merveilles comme dans toutes ses horreurs, spectacle incessamment ouvert devant les yeux d’un marin, rend d’ordinaire bien pâles pour lui les jouissances souvent toutes factices et toutes conventionnelles par lesquelles les habitans des capitales cherchent à tromper les ennuis de leur oisiveté. Mais Maxime avait conservé au fond du cœur un souvenir plein d’un charme pénétrant, un souvenir avec lequel il avait vécu depuis trois mois, sur les flots de la Méditerranée comme sur les rivages de l’Attique, au milieu du pèle-mêle et du tumulte de la vie de bord sur les grands navires de l’État comme à l’ombre des oliviers et des massifs de lauriers roses. C’était le souvenir des quelques heures qu’il avait passées en tête à tête avec Mlle Emmeline de Marsal, dans l’humble maisonnette de la vieille Madeleine.

Un épisode de ce genre eût à peine laissé une trace dans la mémoire d’un néophyte de nos salons parisiens, habitué à des aventures de plus haut goût; mais l’isolement même dans lequel Maxime avait vécu depuis son plus jeune âge, au moins en ce qui touche le sexe féminin, une certaine impressionnabilité nerveuse, une sensibilité même qui sont plus souvent qu’on ne pense l’apanage de ces natures vouées à une existence de fatigues, de périls, et endurcies seulement à la surface, toutes ces causes réunies avaient prédisposé presque fatalement le jeune lientenant de vais seau à abandonner sans défense aucune son âme à la plus absorbante des passions.

Maxime était donc venu au bal du ministre de la marine avec le ferme espoir de retrouver sa compagne de quarantaine dans une fête où le grade et la position du contre-amiral de Marsal l’appelaient naturellement ainsi que toute sa famille. Il avait appris d’ailleurs au cabinet du ministre, en venant rendre compte de sa mission, que M, de Marsal était de retour à Paris, après avoir passé l’été et une bonne partie de l’automme à sa maison de campagne en Provence, et qu’il avait été compris ainsi que sa femme et ses deux filles, sur la liste des invitations.

Ce ne fut pas sans émotion que, introduit dans les appartemens du ministre, Maxime se mit en devoir d’inspecter chaque salon, chaque galerie, interrogeant d’un œil avide les cohortes féminines qui s’épanouissaient devant lui dans tout l’éclat de leurs fraîches toilettes, et cherchant incessamment à découvrir entre leurs rangs pressés une tête blonde et charmante qu’il n’avait vue qu’une seule fois dans sa vie mais qui depuis lors l’avait visité bien souvent dans ses rêves. En proie à une préoccupation absolue, exclusive dont se rendront compte aisément tous ceux qui ont aimé, c’est à peine si Maxime répondait en passant au salut de ses camarades, sourd à toutes les conversations comme aux retentissemens même d’un formidable orchestre et poursuivant en vain obstinément un fantôme qui fuyait toujours devant lui

La foule était d’ailleurs considérable, circonstance peu propice à une semblable recherche. On était pressé, heurté, comme on l’est généralement de onze heures, du soir à minuit, dans ces cohues splendides tout étincelantes de diamans, de broderies, de lumières, qui constituent ce qu’on appelle un bal officiel. Toutes les investigations du jeune lieutenant de vaisseau avaient été sans résultat, lorsqu’il se sentit soudain frapper familièrement sur l’épaule. En même temps, une voix stridente s’écria:

— Tribord, bâbord et la farine! je ne me trompe pas, c’est Maxime de Saint-Pons!

En entendant retentir cette évocation nautique, bien connue de tous les anciens élèves de l’école navale de Brest, Maxime se retourna et se trouva face à face avec un petit homme de vingt-huit à trente ans, dont le front chauve et basané et le visage, presque entièrement enseveli sous une paire de larges favoris taillés en nageoires de phoque, accusaient sinon la profession, tout au moins les habitudes de marin. Comme le lieutenant de vaisseau, contemplant, d’un air un peu distrait son interlocuteur, qu’il n’avait pas reconnu tout d’abord, semblait interroger ses souvenirs, le nouveau venu reprit familièrement et avec une grande volubilité,

— Eh quoi! tu ne reconnais pas ton ancien camarade de la pension Loriol et du Borda, Anatole Châteaugodard?

— Ah! si fait! repartit Maxime, parfaitement, moins la barbe... Excuse-moi.

— A la bonne heure! quel heureux abordage, vieux, bein! n’est-ce pas? Jetons l’ancre ici de conserve, et causons comme deux loups de mer qui se rencontrent après une longue séparation. Sais-tu qu’il a diablement venté depuis que nous nous sommes quittés sur le Borda, toi pour naviguer sur l’eau salée et moi sur l’eau douce?

— En effet, je me souviens que tu n’avais pas réussi dans tes examens de sortie.

— Ta mémoire est bonne, vieux! j’avais chaviré. Mais c’est égal, j’avais mis dans ma tête que j’entrerais dans la marine et j’y suis entré.

— En quelle qualité ?

— Eh mais, d’abord en qualité d’employé dans les bureaux du ministère, pour te servir, si j’en suis capable.

— Ce n’est nullement de refus, mon bon Châteaugodard, et je suis aise de savoir que j’ai ici un ancien camarade du temps passé.

— Passé et présent, vieux! ne sommes-nous pas tous ici de la même famille, la grande famille des marins? Oh c’est que je n’ai pas voulu en avoir le démenti, vois-tu? moi aussi, j’ai navigué et je navigue toujours. On n’a pas voulu de moi pour officier sur les bâtiments de l’État; eh bien! j’ai un bâtiment à moi et un joli bâtiment, je m’en vante. Il est amarré tout près d’ici, à Asnières; tu le verras et tu m’en diras des nouvelles. C’est un bateau ponté, gréé, filant également bien à la voile et à la rame. On l’appelle le Cormoran. Il est connu sur toutes les côtes de la Seine, comme son capitaine, car moi aussi je suis capitaine sur mon bord. Sais-tu que le Cormoran a remporté six prix dans les régates?

— C’est superbe! salut au capitaine du Cormoran! Mais, dis-moi mon cher Châteaugodard, toi qui es de la maison, tu dois connaître tout ce qu’il y a dans ce bal d’officiers de marine, d’officiers généraux surtout.

— Parfaitement! parfaitement! D’abord, nous nous connaissons tous dans la marine. Veux-tu que je te montre mon chef de bureau?

— Si tu y tiens; mais, dis-moi, as-tu vu l’amiral de Marsal, ce soir?

— L’amiral de Marsal! Oh! certaine ment. Un vieux loup de mer, celui-ià ! C’est un de mes amis intimes.

— Et... sa famille?...

— Ah! il a une famille?

— Ne viens-tu pas de me dire que l’amiral était ton ami intime?

Oui, au bureau; quand il y a du monde dans le cabinet de mon chef, il vient causer avec moi... oh! très amicalement; mais j’ignorais qu’il eût une famille. Mon chef ne m’en a jamais rien dit, C’est un vieux marsouin que mon chef de bureau.

— Ainsi tu ne sais pas si sa femme et ses deux filles l’ont accompagné au bal?

— Allons donc! il n’a pas la moindre progéniture. que je sache; et, quant à sa femme, elle court les mers chavirant avec le tiers et le quart. Je suppose que c’est pour se faire des compagnons de naufrage conjugal qu’il a la rage de marier tout le monde.

— Mon pauvre Anatole, fais-moi grâce de ton chef de bureau; je te parle de l’amiral de Marsal.

— Attends donc! Je me souviens que je l’ai aperçu tout à l’heure ici près, arrimé dans une embrasure de fenêtre et hélant une charmante petite corvette... je veux dire une jeune fille, qui retournait à sa place après avoir dansé la polka.

— Une jeune fille blonde, n’est-ce pas? Oh que ne me le disais-tu plus tôt? C’est elle, c’est elle!

— Elle?... Qui donc?

— Conduis-moi bien vite auprès d’elle... auprès de l’amiral, mon bon Châteaugodard.

— Diable! tu es donc bien pressé ! C’est dommage, moi qui voulais te demander un conseil pour la mâture du Cormoran!

— Plus tard! plus tard! C’est la famille de Marsal que je veux voir.

— Qui parle ici de la famille de Marsal? articula à cet instant une voix sonore dans l’accentuation de laquelle je ne sais quel ton de bonhomie se fondait avec les notes énergiques du commandement. Puis la même voix ajouta: «Ah! l’on vous retrouve enfin, monsieur le déserteur! Savez-vous que c’est fort mal d’avoir manqué à mon appel? Aussi apprêtez-vous à être fusillé par mes filles, qui sont furieuses contre vous!»

Au son de cette voix, qui venait de retentir dans le tumulte de la fête, le visage de Maxime s’était illuminé de bonheur, car, avant même de pouvoir faire volte face au milieu de la foule, il avait reconnu le contre-amiral de Marsal: Emmeline ne pouvait être loin.

L’amiral donnait le bras familièrement à un personnage d’un âge assez mûr, remarquable par une obésité très prononcée et un air des plus solennels, le front chauve et le nez surmonté d’une paire de bésicles en or, qui semblaient le complément obligé du costume administratif dont il était revêtu. On eût cru voir Joseph Prudhomme, ce type immortalisé par Henri Monnier, transformé en fonctionnaire public et décoré.

A l’aspect de ce personnage, Châteaugodard avait tressailli et s’était incliné avec une respectueuse mauvaise humeur.

— Mon cher Gaudibert, dit l’amiral en se penchant vers son accolyte, je te présente un de tes administrés, M. de Saint-Pons, que j’ai eu sous mes ordres quand il n’était encore que simple aspirant, et qui n’est pas fait pour rester lieutenant de vaisseau, surtout si tu lui accordes ta protection au ministère.

— Monsieur est-il marié ? murmura le personnage aux besicles d’or.

— Non pas que je sache, répondit l’amiral.

— Qu’est-ce que ce monsieur Gaudibert? reprit Maxime à voix basse, en se penchant à l’oreille de son camarade Châteaugodard.

C’est mon chef de bureau, repartit le bureaucrate en fronçant le sourcil; c’est ce vieux marsouin dont je te parlais tout à l’heure, qui me refuse de l’avancement sous prétexte que je ne suis pas marié, et qui ne veut pas comprendre les devoirs que m’impose le commandement du Cormoran.

En toute autre circonstance, Maxime de Saint-Pons eût prêté sans doute une oreille complaisante aux incriminations plus ou moins légitimes dirigées par son ancien condisciple contre son chef de bureau; mais il se trouvait alors sous l’influence d’une préoccupation trop exclusive pour pouvoir donner la moindre part de son attention à tout autre objet.

Aussi, saisissant vivement la main que lui tendait son ancien chef et la pressant affectueusement dans la sienne, il s’écria:

— Combien je suis heureux de vous retrouver ici, amiral! mais n’avez-vous pas reçu la lettre dans laquelle je m’excusais auprès de vous de ne pouvoir...?

— Si fait, parbleu! si fait!

— Eh bien! vous savez sans doute qu’un devoir impérieux m’a forcé de prendre congé brusquement de mon oncle et de venir sans délai à Paris pour y recevoir les instructions du ministère au sujet d’une mission qui m’était confiée, et que je viens de remplir au Pirée et sur les côtes de Morée. Je suis arrivé seulement il y a cinq jours.

— A la bonne heure! Eh bien! voilà des circonstances atténuantes, et je suis prêt à les plaider avec vous mon cher camarade; mais je vous préviens que nous allons avoir affaire à un conseil de guerre des plus redoutables, ma fille cadette surtout. Venez bien vîte avec moi solliciter la clémence de vos juges.

En parlant ainsi, le comte de Marsal avait pris le bras de son interlocuteur et l’entraînait en fendant non sans peine les flots d’une foule compacte, dans la direction du grand salon, où l’orchestre venait de faire entendre les préludes d’une polka-mazurka.

Déjà les danseurs et les danseuses avaient pris place.

Entre tous ces couples qui commençaient à se mouvoir en cadence au son des instruments, il y en avait un plus jeune, plus beau, plus élégant peut-être que tous les autres, et sur lequel les regards mêmes de la galerie semblaient s’attacher de préférence.

C’était un jeune homme blond, d’une taille avantageuse et bien prise, portant la moustache en croc, et soutenant de son bras voluptueusement arrondi la taille d’une adorable jeune fille qui, la tête doucement inclinée sur l’épaule de son danseur, semblait en même temps y appuyer sa main avec complaisance et lui souriait du plus gracieux sourire.

La jeune fille était blonde aussi et son opulente chevelure, qui attirait tout d’abord les regards, bien qu’elle fut coiffée avec une simple couronne de fleurs aquatiques, avait, sous l’éclat des bougies répercuté par les cristaux des lustres et des girandoles, ces reflets magiques qu’on admire dans certains tableaux de Titien. A peine décolletée, son corsage laissait voir des épaules d’un blanc lacté et du plus harmonieux contour; sa taillé était svelte et pleine de souplesse; mais on oubliait volontiers tout ce qu’il y avait de séductions dans cet ensemble jeune et charmant, à l’aspect de deux grands yeux d’un bleu d’azur, frangés d’un double rang de cils recourbés et qui sous l’arc si fin et si pur des sourcils dont ils étaient couronnés, rayonnaient à la fois de tendresse et de douceur.

Pour un jeune lieutenant de vaisseau tout frais débarqué des mythologiques rivages de l’Attique, c’était la personnification vivante d’une néreide, descendue en plein dix-neuvième siècle dans le grand salon du ministère de la marine pour y danser la polka-mazurka

Tout à coup un nuage passa sur les yeux de Maxime, son front pâlit, et il se sentit froid au cœur. Dans cette adorable jeune fille sur laquelle tous les regards étaient concentrés, il venait de reconnaître mademoiselle Emmeline de Marsal; mais l’élégant danseur sur le bras duquel sa taille était inclinée presque amoureusement n’était autre qu’Horace Guidai.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
480 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066328108
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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