Kitabı oku: «Iza Lolotte et Compagnie»

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Alexis Bouvier

Iza Lolotte et Compagnie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316440

Table des matières

IZA LOLOTTE ET C IE PROLOGUE L’HÉRITAGE DE LA BELLE LÉA

I LA MAISON DU CRIME

LA BANQUE FLAMANDE

I GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN GENTILHOMME

II SUITE DU PRÉCÉDENT

III LES CAPRICES D’IZA

IV DES NOUVELLES DE PARIS

V LE NOUVEAU CAISSIER DE LA BANQUE FLAMANDE

VI COMMENT LA GRANDE IZA S’OCCUPAIT DE FINANCE

VII LES BEAUX JOURS DE LA BANQUE FLAMANDE

VIII AH! C’ÉTAIENT DE BIEN GRANDES DAMES, MONSEIGNEUR

IX UNE CAISSE BIEN TENUE

X UNE RENCONTRE

XI UNE CATASTROPHE

XII LE DOSSIER

XIII LES CONSEILS DE LOLOTTE

DEUXIÈME PARTIE AMOURS DE DUCHESSE

I LA DUCHESSE HÉLÈNE

II DANS LE BROUILLARD

III UNE VIEILLE CONNAISSANCE

IV LA FIN DE LA BANQUE

V UN MYSTÈRE

VI UNE RENCONTRE

VII LES SUITES D’UN MAUVAIS RÉVE

TROISIÈME PARTIE IZA LA RUINE

I LE PETIT HOTEL DE LA RUE JEAN-GOUJON

II LES CONSEILS D’HURET

III LE CAISSIER DE LA BANQUE FLAMANDE

IV LA DERNIÈRE NUIT D’IZA

LA CHUTE D’UN GENTILHOMME

ÉPILOGUE


IZA LOLOTTE ET CIE PROLOGUE L’HÉRITAGE DE LA BELLE LÉA

Table des matières

I
LA MAISON DU CRIME

Table des matières

Il était cinq heures du matin; la journée s’annonçait belle; un ouvrier se rendant à son travail passait par la rue Lacuée, suivant le chemin qu’il prenait tous les jours pour gagner l’atelier.

Chaque angle de rue, chaque propriété lui étaient familiers; il connaissait surtout la maison du Crime; une maison bien ordinaire, ayant l’apparence d’un petit hôtel particulier et ouvrant de plain-pied sur la rue.

C’est là qu’avait été assassinée, dans de mystérieuses circonstances, une femme admirablement belle, et que six mois plus tard un homme, accusé à tort ou à raison de son assassinat, s’était suicidé.

Presque une année s’était écoulée.

Depuis ces événements, la maison, toujours soigneusement close, portes et fenêtres hermétiquement fermées,–comme une tombe au milieu de la rue,– était superstitieusement évitée, le soir, par les femmes du quartier.

L’ouvrier était habitué à la maison du Crime; aussi poussa-t-il un cri de surprise en voyant ouvertes les persiennes et les fenêtres du premier étage.

La porte de la rue était entre-bâillée; à cette heure matinale, seul dans la rue Lacuée, il hésita à entrer dans la maison. Montant quelques marches, il cria dans le vestibule:

–Est-ce qu’il y a quelqu’un ici?

L’écho seul répondit; étonné, inquiet, l’ouvrier sortit; le cas était singulier, et, ne voulant pas risquer de se compromettre en pénétrant seul dans la maison, il regarda dans la rue, cherchant un témoin. Ne voyant personne, il pensa:

–Le plus simple est de courir au premier poste de police et de raconter ça. Il y a du nouveau, ça m’intéresse trop pour que je ne m’en occupe pas. Il y a quelque chose là-dessous. Qu’est-ce que ça peut être?

Puis, sans hésiter, il courut dans la direction de la place de la Bastille, répétant:

–Aristide, mon vieux, tu vas faire un rude effet lorsque tu leur raconteras cela à la maison!

Aristide, c’était son prénom, puisqu’il se nommait Aristide Leblanc; mais le brave garçon était plus connu sous le nom de Chadi. Il était ciseleur en bronze. C’était un vigoureux gaillard, ni trop petit, ni trop grand, solide comme les fils du peuple, taillé en cœur de chêne, aux épaules larges, au cou nerveux, aux jambes d’acier.

Il n’était pas beau, puisque son sobriquet lui venait de sa ressemblance avec les nègres à face de singe chargés de fournir le bois aux cuisines du sérail; mais il avait l’air bon, franc; il était sympathique, avec ses gros yeux ronds bleu clair, presque gris, ses cheveux blonds, ses joues roses, son menton presque sans barbe, son visage gai, encadré par des’ oreilles immenses; il se livrait de tout cœur.

Chadi, en entrant dans le poste de police, fit sursauter par son air égaré tous les agents à moitié endormis. Sans qu’on lui adressât la parole, sans dire bonjour, tombant là comme une bombe, il éclata:

–Vite, vite, venez; il y a du nouveau rue Lacuée; la maison du Crime est toute grande ouverte, porte et fenêtres. Il a dû se passer quelque chose cette nuit.

Remis de leur surprise, les agents se renseignèrent –en interrogeant le jeune homme. Sur l’ordre de l’officier de paix, on alla réveiller le commissaire, qui résidait quelques maisons plus loin, et, moins d’une demi-heure après, Chadi revenait rue Lacuée avec le commissaire accompagné des agents.

Mais alors quelques voisins stationnaient devant la porte, s’interrogeant entre eux, personne n’osant franchir le seuil de la maison signalée. On se racontait ce qui s’était passé en ce lieu,–de bien singulières choses.

En voyant les agents, précédés du commissaire marchant côte à côte avec Chadi, qui dirigeait le groupe, parlant haut et gesticulant mieux, ils se rapprochèrent curieusement de la porte, afin d’assister à la perquisition et aux constations.

Chadi, le commissaire, les agents pénétrèrent dans la mystérieuse maison et la porte se referma sur le nez des curieux désappointés. Mais les badauds sont tenaces; sans se lasser, ils passèrent de l’autre côté de la rue, afin de voir dans l’intérieur des appartements par les fenêtres béantes. Cette satisfaction leur fut refusée; les agents, arrivant au premier étage, fermaient toutes les croisées.

Le commissaire, guidé par Chadi, qui connaissait les êtres–nos lecteurs se l’expliqueront plus tard– passait d’une pièce dans l’autre sans rien remarquer de suspect. Tout était en l’état laissé par les agents le jour des confrontations à la suite desquelles l’assassin présumé s’était suicidé...

Le grand lit d’ébène, tout défait, avec ses tentures déchirées, l’épais tapis taché, la grande peau d’ours noir. Sur un petit chiffonnier d’ébène incrustée de nacre très bas et couvert d’un marbre noir, était posé et soigneusement rangé tout un arsenal d’objets de toilette en nacre sculptée, portant les initiales L.M. surmontées d’une couronne ducale, montée en or. Sur la cheminée, une garniture de bronze magnifique. Sur de petits fauteuils et sur une chaise longue se trouvaient soigneusement étalés deux jupons de fine batiste à traîne de dentelle, un grand peignoir de faille bleu clair, garni de valenciennes; des bas de soie diaphanes, des jarretières de soie blanches aux agrafes d’or. Sur le bateau en avant du lit, une admirable chemise, une merveille, si fine, si dentelée, qu’on eût dit une toile d’araignée. Sous le guéridon, une paire de bottines d’enfant, toute petite, mais haute de cambrure et fine de cheville.

Tout cela était couvert d’une épaisse couche de poussière, sur laquelle aucune main n’avait laissé sa trace. Rien n’avait donc été dérangé. On ouvrit les meubles, les armoires; tout était en ordre: aucun objet ne manquait.

Le commissaire, horhant la tête avec désappointement, suivait Chadi en disant:

–Nous n’avons pas affaire à des voleurs.–

–Oh! ce n’est pas de voleurs qu’il peut être question en cette maison, fit Chadi.

Ils revinrent vers le salon: là encore, les meubles étaient en place, bien fermés; tout était en ordre. Chadi et les agents allaient et venaient dans l’appartement, cherchant partout, sans rien découvrir d’anormal. Tout à coup, le jeune ouvrier s’écria:

–Ah! monsieur le commissaire, venez donc voir.

Et il montrait la plaque de marbre placée devant le foyer de la cheminée, sur laquelle la poussière qui couvrait tout l’appartement était enlevée. Le commissaire se baissa et commanda à Chadi de lever le tablier de la cheminée à la prussienne.

L’âtre était plein de terre fraîchement remuée et de fleurs desséchées.

–Qu’est-ce que c’est que ça? firent les agents surpris.

Ils allaient fouiller la terre; mais le commissaire dit:

–Ne touchez à rien, laissons tout dans l’état. Il suffit d’avoir constaté qu’on s’est nuitamment introduit dans cette maison, close et sous scellés.

Chadi cherchait toujours; il jeta encore un cri.

–Qu’est-ce?

–Venez voir, monsieur le commissaire.

Et il montrait entre la cheminée et la fenêtre un trou dans le mur.

On regarda. C’était un petit coffre-fort scellé dans la muraille, absolument dissimulé sous une tapisserie au milieu d’un panneau, et dont la porte avait été défoncée.

–Décidément, il y a vol et effraction; je dois aviser aussitôt le parquet. Ici, je suis gêné pour agir seul... Dans cette maison, un fait aussi singulier prend de plus graves proportions.

Il écrivit quelques mots qu’il remit à un agent. Celui-ci partit, et le commissaire commanda:

–Ne touchez à rien; bornez-vous à rechercher, jusqu’à l’arrivée des instructions que j’ai demandées.

Le commissaire ne résidait pas dans le quartier de la Râpée lorsque le crime avait été commis rue Lacuée; il en ignorait les mystérieuses circonstances, et, sur sa demande, Chadi lui raconta l’assassinat d’une admirable jeune femme nommée Léa Médan. Longtemps on avait cherché le coupable; on s’était trompé d’abord; enfin on avait attribué le crime à un individu qui, dans un accès de rage jalouse, s’était tué dans la chambre même où ils étaient, le jour des confrontations. S’était-il donné la mort parce qu’une femme l’accablait de sa haine, ou s’était-il tué étant découvert? La vérité, c’est qu’on n’avait jamais été bien éclairé sur cette lugubre affaire.

–Ce que vous me dites là me montre combien j’avais raison en demandant tout de suite des ordres. Dans cette circonstance, je dois agir avec la plus grande réserve.

Le lecteur sera plus rapidement instruit en lisant ce qu’un journal parisien, avec la minutie du reportage actuel, racontait le lendemain de la découverte du crime:

Le crime de la rue Lacuée.

«Hier, vers six heures du soir, le commissaire du quartier de la Rapée était appelé à constater un assassinat commis dans de mystérieuses circonstances. Voici les détails que nous avons pu recueillir.

» C’est au premier étage d’une maison particulière, située rue Lacuée, que le crime a été commis. La chambre, très luxueuse, est une vaste pièce; le lit, en bois sculpté, est très large, presque carré; il occupe, sous une épaisse tenture bleue et blanche, le fond de la chambre; il est à colonnes cannelées, ornées de chapiteaux; on y monte, pour se coucher, par trois marches couvertes d’une ample peau d’ours noir; en face se trouvent deux fenêtres garnies de petits vitraux qui donnent rue Lacuée; entre les fenêtres est placé un petit chiffonnier d’ébène très bas; sur le marbre noir s’étale tout un service de toilette en nacre, brosses, peignes, ongloirs, limes; au-dessus, une large glace de Venise biseautée, à large cadre d’ébène sculpté. Dans chaque coin de la chambre, un petit fauteuil bas, capitonné de soie bleue et blanche, et une chaise longue, de même étoffe. A droite du lit une haute cheminée ornée de bronzes magnifiques; devant, un guéridon bas qu’on a dû pousser là en se couchant. Sur ce guéridon, deux bouteilles à champagne et deux coupes vides.

» Dans des assiettes de vieux chine, quelques gâteaux. Sur la chaise longue, deux jupons de batiste à traîne de dentelle, un peignoir de soie bleu clair, garni de valenciennes; au pied de la chaise longue, de petites bottines, des bas de soie, des jarretières de soie bleue à boucles d’or; sur le pied du lit, une fine chemise de batiste garnie de malines. Au milieu de ce désordre charmant, dans cette atmosphère tout imprégnée des plus subtils parfums, l’imagination se refuse à croire qu’un crime pût être commis en ce nid d’amour. A-t-on voulu faire croire à un suicide? mais l’idée de la mort peut-elle être venue hanter le cerveau de celle que le Paris mondain a connue sous le nom de la belle Léa?... La situation dans laquelle a été trouvé le corps éloigne toute idée de suicide.

» Près de la couche, le corps, complètement nu, est étendu sur les marches du lit, plus blanc de l’intensité du noir de la peau d’ours sur laquelle il est couché; les pieds sont restés sur la marche du haut; la tête est en bas, un peu penchée sur le bras droit recourbé et sur les cheveux d’un blond éclatant formant une auréole; l’autre bras est abandonné dans un mouvement pudique; le corps a gardé une souplesse qui ferait douter de la mort. On dirait une nymphe endormie; le visage est doux, reposé, comme souriant à un songe voluptueux.

» A la suite des premières constatations, on a conclu que la malheureuse femme devait être tombée dans un guet-apens. Le crime a été combiné et exécuté dans une histoire d’amour. Un homme aurait été vu la veille au soir amenant la jeune femme dans cette maison de la rue Lacuée. Les docteurs ont attribué la mort à un de ces poisons mystérieux qui donnent avec l’ivresse les rêves les plus singuliers.

» La belle Léa est une étrangère; on ne s’expliquait guère son existence à Paris. Des propos étonnants couraient sur les sources de sa vie opulente. Nous sommes sur ce sujet obligé à la plus grande réserve. Son véritable nom était Léa Médan; elle était née en Moldavie.»

Chadi avait pris dans son portefeuille la coupure du numéro du journal et l’avait donnée au commissaire, qui la lisait attentivement pendant que le jeune ouvrier allait et venait, content d’être mêlé à l’affaire, cherchant partout et oubliant absolument l’heure du travail. Le commissaire lisait le fait divers aux agents qui l’avaient accompagné, causant en attendant les ordres qu’il avait demandés.

Au bout d’une grande heure, une voiture s’arrêta au bas de la maison. Les curieux s’étaient depuis longtemps dispersés. Chadi courut à la fenêtre, souleva le rideau, et, voyant un homme descendre d’un fiacre, il exclama joyeusement:

–Ah! ça tombe bien; c’est M. Huret.

Et il s’élança dans l’escalier au-devant du nouveau venu.

Celui-ci, le reconnaissant, s’écria:

–Comment! c’est vous, Chadi? Et comment diable êtes-vous ici? Est-ce que vous savez quelque chose?

–Mais oui, monsieur Huret; je suis prédestiné à m’occuper de cette affaire-là. Vous savez que je suis du quartier. Je partais travailler ce matin.

–Vous êtes toujours chez Tussaud?

–Je vous crois, plus que jamais, maison Tussaud et Ferrand, s’il vous plaît. Pour lors, monsieur Huret, j’allais donc à l’atelier; en passant là, je vois la porte entre-bâillée, les fenêtres d’ici ouvertes. Je me dis: Tiens, est-ce qu’il y a du nouveau? Est-ce qu’on déménage pour la vente? Est-ce que c’est loué? Ça me semble louche; j’avance, je regarde; rien. Je crie dans l’escalier, on ne me répond pas. J’ose pas entrer tout seul; vous savez, depuis l’affaire de Maurice, je suis circonspect. Je me dis: Allons chercher du monde, il y a du nouveau. Vous répétiez souvent qu’ils avaient dû faire le coup à plusieurs; je pensais que peut-être on allait prendre l’autre.

—Oh! l’autre, je le connais, grogna l’agent.

–Et j’ai couru chercher le commissaire de police.

–C’est vous qui avez encore découvert cela, mon brave garçon?

–Et sans me donner beaucoup de peine pour ça.

–Vous nous serez probablement utile.

Et, s’adressant au commissaire de police:

–Monsieur le commissaire, voici l’ordre; si vous le voulez, nous allons procéder à une première enquête. Le magistrat instructeur ne se lève pas si matin, et nous pouvons préparer sa besogne.

–Volontiers, monsieur. Êtes-vous renseigné sur les particularités de cette maison?

–Oh1parfaitement; c’est moi qui ai dirigé les recherches lors du crime, et c’est parce que l’on est assuré que l’effraction et le vol signalés par vous se rattachent à cette affaire que l’on m’a choisi. C’est Elle qui revient.

–Je vous connais de réputation, monsieur Iluret, je m’abandonne à vous.

–Commençons. Voici le coffre-fort fracturé.

–Ç’a été fait à l’aide d’un ciseau à froid, dit Chadi; il y a de violentes pesées.

–Oui!. Et il a fallu un homme fort. Et cependant vous supposez que cette effraction était dirigée par une femme?

–J’en suis convaincu, monsieur le commissaire. Ne cherchez pas ici une histoire de voleurs. Les portes, les fenêtres restent ouvertes; le moindre bon sens aurait commandé à un voleur de tout fermer derrière lui, et des jours, des semaines se seraient passés sans qu’on découvrît l’effraction.–En laissant tout ouvert, on avait un but; il faudrait le trouver.–Écartons l’idée du vol.

–Cela se rattacherait à l’assassinat.

–Non, monsieur le commissaire; l’assassinat était un moyen, voilà tout;.. il était une partie d’une large action.

–Vous m’effrayez. Qu’est-ce donc?

–Vous m’en demandez plus que je n’en dois et n’en peux dire.

Huret eut un sourire discret, et le commissaire reprit aussitôt:

–Nous devons préparer l’enquête par nos constatations; je suis à vos ordres.

–Une seule personne pouvait avoir encore des craintes sur cette affaire; je la connais, et c’est sur elle que vont se porter mes recherches. Il y a là un fait bizarre qui va apporter peut-être un peu de clarté dans ce mystérieux drame.

Chadi, l’œil brillant, la bouche mi-ouverte, «buvait», selon l’expression populaire, les paroles de l’agent. C’est que, pour lui, Huret était un malin, et, pendant qu’il parlait, il faisait des signes d’yeux aux agents, leur faisant remarquer certaines déductions et semblant dire:

–Hein! il est fort celui-là.–Croyez-vous qu’il voit clair tout de suite?

L’agent, regardant tour autour de lui, continuait:

–Qu’est-on venu chercher? Cela devait être bien important, puisque l’affaire est éteinte, oubliée, et que l’on n’a pas reculé devant une effraction, la nuit, dans une maison où tout devait être encore sous les scellés. Croyez-moi, monsieur le commissaire, il n’y a pas là une banale histoire de vol. Les héritiers de Léa Médan, des étrangers, ont ordonné de vendre, et cela se fait par les soins du consulat. Cette vente est annoncée. On savait qu’il y a ici de l’argenterie et quelques bijoux. Argenterie et bijoux sont dans le petit chiffonnier, et rien n’a été touché. On est venu ici avec des données précises, avec mission de briser le coffre secret qui avait échappé à toutes nos perquisitions, à toutes nos enquêtes. Puis, quelque autre chose était cachée, enterrée dans la jardinière; on a arraché les fleurs, vidé la terre qu’on a jetée dans la cheminée. Voici la jardinière vide, et depuis peu, car il n’y a pas de poussière. Voyez dans la cheminée, il y a des fragments de terre sèche qui ont l’apparence d’une empreinte, de morceaux d’un moule. L’objet qui y était caché a été pris. On n’est –pas venu voler, on est venu chercher ou détruire ces objets et des papiers, compromettants sans doute. Et on l’a fait de façon ostensible, laissant tout ouvert, comme pour qu’on sût bien que la chose était faite.

–Ça doit être ça, exclama Chadi émerveillé. Oh! quel nez, quel œil vous avez, monsieur Huret!

–Monsieur le commissaire, vous aurez la bonté de faire desceller ce coffre dans l’état où il est, puis vous l’enverrez avec la jardinière et ses fragments de terre que je vais faire rapprocher et dans lesquels on coulera du plâtre pour avoir la forme exacte de l’objet qui y était caché.

–Un moulage, quoi! Ça me connaît, ça, monsieur Huret, et, si vous le voulez, je vais chercher un mouleur et je fais exécuter ça sous vos yeux.

–Parfaitement, Chadi.

–Je vais immédiatement donner des ordres, fit le commissaire.

Huret allait et venait dans l’appartement, regardant partout. Ne trouvant rien, il parlait tout haut:

–Pourquoi a-t-on laissé tout ouvert?

–Peut-être les malfaiteurs avaient-ils cette peur superstitieuse de la mort dont l’odeur emplit encore l’appartement.

–Mais, puisqu’on est entré sans forcer la porte, on avait une clef; on pouvait donc tout fermer en partant.

–On a agi ainsi avec intention, comme vous le disiez, peut-être pour donner le change et faire supposer un vol banal, interrompu par la crainte d’être pris. Entendant du bruit, on s’est sauvé, dit Chadi.

–Tout cela est absurde.

–Vous soupçonnez.

–Voici le fait, interrompit brusquement Huret. Celui qui a commis le crime était-il seul? Je ne le crois pas.

–Vous voulez parler de Houdard la Rosse? demanda Chadi.

–Oui, Houdard était un gredin qui a été dupé par Elle. Je ne le crois pas, ou du moins je ne le crois plus le seul coupable. Les papiers importants dont on voulait s’emparer n’ont jamais été retrouvés. Tout est là! Depuis cette époque, Elle a appris qu’il y avait dans ce mur et dans cette jardinière deux cachettes. La vente étant annoncée, on s’est hâté de venir enlever ce que l’on voulait. Houdard ignorait tout cela; car, au dernier moment, lorsqu’il dénonçait sa complice, il nous–aurait dévoilé ces cachettes. De cela, je conclus que ce qui a été pris n’a aucun rapport avec l’affaire criminelle et n’apporterait rien pour ou contre le jugement. Mais ces objets enlevés étaient ceux qui avaient été le mobile du crime. C’est une affaire à reprendre et qui m’intéresse trop pour que je ne veuille pas en être spécialement chargé.

Pendant que Chadi courait chercher un mouleur, Huret partait avec le commissaire de police. Ils laissalent deux agents–chargés de faire enlever et porter les objets.

Quelques heures après, Chadi venait, avec un agent, livrer à Huret les pièces à conviction qu’il avait réclamées et disait:

–J’ai confié les empreintes à un fameux mouleur, D., le mouleur de M. Clésinger; — il va rattacher tout ça, et il vous en donnera un moulage exact; il dit que c’est un bonhomme,–peut-être une statuette.

–Bien. Vous lui avez recommandé la discrétion?

–Vous pouvez compter sur lui;–il parle et crie toujours, mais il ne dit jamais rien.

L’agent Huret, ayant réfléchi quelques minutes, lui demanda:

–Chadi, est-on pressé chez les Tussaud?

–Pas trop; le bronze ne va guère.

–Vous avez des loisirs?

–C’est à peu près tout mon travail. Mais pourquoi me demandez-vous cela?

–Je pars pour Bruxelles, pour cette affaire que vous connaissez un peu, et j’ai besoin d’un homme dévoué. C’est un voyage d’une quinzaine de jours. Voulez-vous m’accompagner?

–Un voyage, . une ballade en Belgique. Si je veux! exclama Chadi; avec ça que c’est pour pincer ceux qui ont fait tant de mal à mes petits bourgeois. Mais vous pouvez compter sur moi, Le père Tussaud fait tout ce que je veux; j’aurai mon congé, surtout lorsqu’il saura le motif pour lequel je le lui demande. Mais c’est avec Denise que ça va être raide. Ça ne fait rien, comptez sur moi, j’en suis.

–Je ne cherche personne; je puis compter sur vous?

–C’est entendu, monsieur Huret. Quand partons-nous?

–Dans deux heures, par l’express de trois heures et demie. Nous serons ce soir à Bruxelles.

–Bon Dieu! dans deux heures! Je vois la tête de Denise. Je lui dirai que c’est pour un héritage.

–L’héritage de Léa Médan, dit le chef en riant.

–C’est une idée, ça! Enfin, on y sera. Je n’ai pas de temps à perdre; je cours. Où vous trouverai-je? Chez vous?

–Non, à trois heures, à la gare du Nord.

–A la gare, trois heures précises; ça suffit, on y sera.

–Pas de malle, pas de bagages; une valise avec du linge.

–Compris. Je cours, et à trois heures. Plus que ça de chic1je voyage comme un caissier qui a eu des chagrins: en première et grande vitesse. A tout à l’heure, monsieur Huret.

Et Chadi, joyeux, sortit en courant.

A trois heures trente, Huret, accompagné de Chadi, montait dans l’express de Bruxelles. Le soir, les journaux publiaient une note brève envoyée par la préfecture de police ainsi conçue:

«L’on se souvient de l’assassinat commis sur une étrangère, nommée Léa Médan. A la requête des héritiers de la victime, le mobilier et quelques valeurs, mis sous scellés, doivent être vendus demain. Cette nuit, l’appartement a été fracturé, et des personnes se sont introduites dans la maison sise rue Lacuée. Des constatations il résulte qu’aucun objet de valeur n’a été détourné; on suppose que l’effraction n’a eu lieu que dans le but de distraire de la vente quelques lettres compromettantes. On se souvient que la belle Léa Médan avait eu plus d’une histoire galante.

» L’affaire n’aura pas de suite, et aujourd’hui seront vendus, à l’Hôtel, les objets composant l’héritage de la belle Léa.»

La police, en envoyant cette note, n’y visait qu’une phrase: «L’affaire n’aura pas de suite,» qui devait donner toute quiétude aux malfaiteurs qu’elle allait rechercher.

LA BANQUE FLAMANDE

Table des matières

I
GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN GENTILHOMME

Table des matières

Il était une heure de l’après-midi; c’était dimanche; il faisait un temps magnifique et Bruxelles était désert.

Dans les rues, à peine quelques passants; toutes les maisons, à l’exception des cafés, des tavernes et des marchands de tabac, étaient fermées, et cependant il faisait gai.

Un beau soleil dorait les toits aigus et blanchissait les plâtres gris et les pierres sombres des vieilles maisons brabançonnes. Dans les galeries Saint-Hubert pas un être flânant, pas un magasin ouvert; sur la place de la Monnaie, pas une voiture.

Seul, le Manneken-Pis, la petite fontaine, coulait indécemment et mélancoliquement. Il planait sur la vieille cité un silence incompréhensible par ce clair soleil. Çà et là seulement passaient de superbes équipages conduits à la Daumont, entraînant d’un galop rapide, dans l’éclatement des grelots et des coups de fouet, la société élégante vers les champs de course du bois de la Cambre.

C’était jour de courses, et la ville était abandonnée pour la piste. C’est seulement sur les verts boulevards, «la verte allée», et le long de la grande avenue menant au bois, que se retrouvait la vie.

En face du Parc, rue de la Loi, une voiture attendait devant un charmant hôtel. C’était une grande calèche, aux panneaux armoriés, capitonnée de soie rouge à l’intérieur, à laquelle étaient attelés six chevaux de robe semblable, d’un roux ardent, harnachés de cuir fauve, à l’espagnole, avec grelots et passementeries; tous les chevaux portaient en cocarde les couleurs du maître, sans doute rouge et jaune.

Les deux postillons, superbes, poudrés, enrubannés, à cheval et le fouet en main, attendaient impatients, regardant sans cesse l’heure à leur montre; les chevaux écumaient et piaffaient.

Ce luxueux équipage, qui aurait dû attirer l’attention de tous, n’avait pas un seul curieux.

Bruxelles, dans le quartier du Parc, bien plus que dans le centre de la ville, était abandonné.

–Sais-tu bien, pour une fois, que nous ne serons jamais rendus à la fin?

–Pourquoi qu’elle fait attendre comme ça puisque lui ne vient pas?

–Il ne vient pas?

–Il vient à cheval, sais-tu!

Un valet de pied attendait devant la porte; l’un des postillons lui dit:

–Qu’est qu’il y a donc, sais-tu?. Est-ce qu’elle ne vient pas?

–Elles sont prêtes depuis une heure au moins; je sais qu’elles attendent quelqu’un.

En ce moment, une voiture tournait l’angle de la rue de la Loi et venait se placer près des chevaux de l’équipage.

–Eh! cria le postillon, menaçant de son fouet: God fordum! sais-tu pas avancer pour une fois avec ta girafe?

La vigilante s’était arrêtée. Un homme en sauta, tenant une petite malle assez lourde, qu’il semblait précieusement porter. Passant presque sous le col des chevaux, il vint s’adresser au valet de pied, auquel il demanda:

–Mmo Iza de Zintsky?

–C’est monsieur qu’on attend?

–Oui.

–Que monsieur veuille bien me suivre.

Et le valet de pied, précédant le monsieur, qui refusa de lui laisser porter sa malle, traversa la cour, monta les degrés du perron, ouvrit la porte du vestibule en s’effaçant pour laisser passer le visiteur devant lui. Il le dirigea vers l’escalier; mais, sans doute, d’une croisée il avait été vu, et on l’attendait anxieusement, car une porte s’ouvrit et une voix de femme demanda:

–Enfin, . vous avez réussi. Vous apportez tout?

–Oui, madame, répondit l’homme avec un accent singulier.

–Vite, . vite, . venez1

Le valet resta sur les marches; l’inconnu monta en se hâtant, et la porte se referma sur lui.

En bas, un des postillons avait dit:

–C’est, assurément, quelque colifichet, quelque bibelot de toilette qu’elle attendait. Ça ne va plus être long.

En effet, la porte du vestibule s’ouvrit; deux dames, en splendide toilette, excentriquement coiffées, portant au-dessous du sein gauche une cocarde et des faveurs rouges et jaunes, apparurent et traversèrent la cour, suivies par deux valets de pied, qui se précipitèrent pour les aider à monter en voiture. La plus grande des deux dit au valet:

–Prévenez monsieur de notre départ, et dites-lui que je le prie de se hâter de nous rejoindre, car nous sommes en retard.

Puis, s’adressant au postillon, elle cria:

–Vambera, enlève tes chevaux, et vite! vite!

Puis elle s’étendit nonchalamment sur les coussins.

Entraînée par le galop rapide de ses chevaux de race, la voiture suivit la longue et large avenue qui mène au bois de la Cambre.

Sur les deux côtés de la chaussée, un monde bruyant se pressait. Si le centre de la ville était triste et désert, toute l’activité était revenue aux environs du bois dans lequel avaient lieu les grandes courses.

L’équipage courant en un nuage de poussière, au bruit des grelots, des claquements de fouet, attirait les regards des passants. C’étaient des chuchotements, des rires, des cris d’admiration; on s’avançait plus près de la chaussée, pour voir la jolie mondaine dont tout Bruxelles s’occupait. On la désignait en disant:

–C’est Lolotte, c’est Lolotte, la Grande Iza!

La belle créature voyait le mouvement de curiosité qu’elle excitait sur son passage; elle semblait s’y plaire, étendue souriante, le regard vague, s’abandonnant au mouvement de la voiture.

A mesure qu’elle avançait, la foule se pressait plus curieuse, plus indiscrète, et quand la voiture, engagée dans les grandes allées du bois, dut marcher au pas, Iza put voir les gens se bousculant, s’approchant jusqu’auprès d’elle pour la mieux regarder. Des femmes, effrontément, la fixaient quelques secondes, et elle entendait toujours:

–C’est Iza, Iza Lolotte, la Grande Iza, la Lolotte!

Alors, elle penchait un peu la tête, souriant à l’amie qui l’accompagnait, semblant se plaire à cette singulière ovation faite de curiosité, d’envie et de mépris.

En arrivant au champ de course, ce fut pis. La voiture reprit son allure rapide, fouets des postillons claquant, grelots sonnant; la Grande Iza apparut, sachant bien que tous les regards, toutes les lorgnettes se tournaient sur elle. En traversant la foule, elle eut vraiment une ovation sympathique. Des cavaliers vinrent galoper autour de sa voiture, disant «Bonjour!» d’un geste familier.

Ils semblaient désirer qu’on remarquât qu’ils étaient amis de la femme à la mode.

Des bouquetières portaient, avec des cartes de visite épinglées au papier, des bouquets préparés pour elle.

On attendait Iza, assurémeut, et, lorsque sa calèche s’arrêta pour prendre place dans l’enceinte réservée, tout aussitôt sportsmen et gommeux vinrent l’entourer. Un valet de pied, ayant ouvert le coffre de la voiture, en tira un panier de Champagne; les verres s’emplirent.

–Et le comte? Il ne vient pas? demanda un des familiers.

–Il est derrière moi, répondit Iza; il vient à cheval.

La cloche sonnait; un mouvement se produisit dans la foule, les chevaux se plaçaient, et, pour quelques minutes, chacun s’occupa de la course. C’est pendant cette accalmie qu’un homme, celui que nous avons vu arriver rue de la Loi portant une lourde valise, vint s’accoter à la voiture. Iza se pencha en le voyant.

Répondant à son regard interrogateur, il dit à voix basse:

–C’est fait.

Puis il alla se perdre dans la foule.

Iza, impatiente, tournait sa lorgnette vers le côté par lequel elle était venue, fouillant partout. Elle eut un mouvement fébrile et, se penchant sur son amie, elle lui dit:

–Que fait donc Oscar? il ne vient pas.

–Laisse donc, il va venir. Pourquoi te tourmenter comme cela? Tu m’assurais que, maintenant, tu étais tranquille.

–Je le serais s’il était là.

–Les voilà! les voilà! cria la foule, se bousculant pour voir passer les chevaux.

–Oh! s’écria la compagne d’Iza, la prenant par le bras pour l’obliger à regarder, vois donc, c’est le cheval de Van Ber-Costeinn qui prend la tête!

–Tiens, oui, fit Iza oubliant tout pour ne plus s’occuper que du résultat de la course. Oh! mais il va gagner facilement.

–Va-t-il faire une vie, si son cheval arrive!

–Ah! s’il gagne, tu peux te préparer, ce soir. Ce sera fête à la Tour.

Et toutes deux, debout sur la voiture, se tenant aux amis hissés sur les roues, anxieuses, elles suivaient la course.

Cela dura quelques minutes, au bout desquelles de grands cris et un mouvement annoncèrent l’arrivée des chevaux qui passaient le dernier tournant de la piste.

–C’est lui! cria Iza, c’est lui! Bravo! bravo! Nichette.

–Bravo! Nichette, répétèrent tous ceux qui l’entouraient en agitant leurs mouchoirs.

–A boire! à boire! commanda Iza.

Les coupes s’emplirent.

–A Van Ber-Costeinn! cria-t-elle en élevant son verre.

Tout le groupe répéta le toast.

La Grande Iza s’apprêtait à boire, lorsque, tout à coup, elle tressaillit, se pencha, l’œil fixe, regardant dans la foule.

–Eh bien! qu’as-tu? Qu’est-ce qui te prend? lui dit son amie, étonnée.

Tout autour d’elle, les gens, stupéfaits, la regardaient.

Elle le vit, et aussitôt se remettant, se secouant, elle répéta:

–A Van Ber-Costeinn!

Et elle but et vida sa coupe d’un trait.

Puis, se laissant retomber sur les coussins de la voiture, elle dit bas, d’une voix sourde:

–Lui! lui ici! Que vient-il faire?

Iza venait de reconnaître dans la foule l’agent Huret, et sa vue, qui l’avait surprise d’abord, la rendait pensive. Son amie lui dit alors:

–Tiens, voilà Verchemont.

–Toujours le même: il arrive quand tout est fini.

II
SUITE DU PRÉCÉDENT

Table des matières

Pour justifier le sourire contraint, le front soucieux du cavalier qui venait d’arriver, nous devons en aller chercher les motifs à l’hôtel de la rue de la Loi et faire assister le lecteur à la scène qui s’y est passée depuis le départ de la belle courtisane.

Quelques minutes avant que la Grande Iza descendît de chez elle, un homme, petit, basané, ayant l’aspect d’un Méridional, s’était présenté à l’hôtel, demandant M. Oscar de Verchemont.

Le domestique l’avait accueilli en l’interrogeant:

–N’êtes-vous pas M. Cadenac?

–Si, justement.

–Monsieur vous attend; je vais le prévenir de votre arrivée.

Le domestique était entré quelques secondes dans le cabinet de son maître et en était ressorti disant:

–Monsieur Cadenac, veuillez entrer.

Il fut introduit dans un bureau luxueux; M. Oscar de Verchemont vint au-devant de lui et lui demanda vivement:

–Bonjour, Eusèbe. Eh bien! m’apportez-vous ce que je vous ai demandé?

–Oui, monsieur le comte, oui.

Et comme, en répondant, il le regardait fixement, l’air étonné, M. de Verchemont lui dit:

–Qu’as-tu à me regarder ainsi? Qu’ai-je donc de singulier?

–Oh! il y a bien longtemps que je n’ai vu monsieur le comte.

–Suis-je donc bien changé?

Eusèbe ne répondit que par un mouvement de tête.

–Ah! mon pauvre Eusèbe, tu sais bien des choses. Tu comprends une partie de ma douleur; mais nous n’avons pas le temps de parler longtemps aujourd’hui. Je suis attendu. Renseigne-moi sur les choses les plus importantes que je te demandais, car, ce soir, je dois terminer l’affaire qui me rendra le calme.

–Oh! pauvre monsieur Oscar, fit tout bas le petit bonhomme, regardant en dessous, mais affectueusement, son maître.

–Ainsi, tu as les fonds?

–J’ai les chèques et la plus grande partie des hypothèques, pour lesquels il faut votre signature, mais qu’on pourra toucher ici en quelques jours.

–Très bien. Ainsi le domaine de Lordenac, les près, les bois, les moulins tout enfin, tu as réussi au prix que je t’avais indiqué?

–J’ai dû faire encore une concession.

–Mais il est vendu?

–Oui, monsieur le comte.

–Tous les biens de ma mère!

–C’est signé d’hier, dit lugubrement Eusèbe.

–Vendus!

–Oui, monsieur le comte.–

–Tu me parlais d’hypothèques?

–Je n’ai pas voulu.–se reprenant vivement– je n’ai pas osé traiter pour le château de M. le duc.

–Et pourquoi?

–Monsieur, j’ai vendu tous les biens, toutes vos propriétés de Touraine et d’Anjou, puis celles de Lordenac; j’ai cru devoir réserver le domaine de votre famille. C’est là que vous êtes né, monsieur Oscar, c’est là qu’était née Mme la comtesse votre mère, c’est là qu’était né votre aïeul, M. le duc, c’est là qu’il vivait; c’est là, dans la grande salle, que sont tous les portraits de la famille, les portraits de mes vieux maîtres, depuis monseigneur le Balafré jusqu’à vous, monsieur le comte.

Il pleurait en parlant, le vieil Eusèbe, et Oscar de Verchemont faisait de pénibles efforts pour cacher son émotion.

–J’ai cru, monsieur le comte, que vous auriez trop de chagrin si vous perdiez ce vieux château.

–Enfin! enfin! Pour avoir la somme, qu’as-tu fait? Car tu as la somme entière?

–Oui, monsieur le comte, oui, grâce à Dieu; avec la vente des deux derniers biens qui nous restaient, j’ai fait la plus forte somme; puis j’ai trouvé, pour avoir le reste, un prêt sur hypothèque.

–Sur le vieux château?

–Oui, monsieur le comte.

–Et de combien donc?

–Seize cent mille francs.

–Qu’est-ce que tu me dis là? Le château du duc ne vaut pas cela.

–J’ai trouvé.

–Et les fonds? on les aura? c’est sérieux?

–Oui, monsieur le comte, il ne faut pour cela que votre signature

–Mais c’est, de mes biens, celui que j’estime le plus, mais qui vaut le moins.

–Il fallait ce chiffre pour compléter la somme, et je l’ai trouvé, monsieur le comte, fit Eusèbe embarrassé.

–Enfin c’est fait, fit Verchemont, pressé; je puis donner ma promesse et m’engager. Tu as les trois millions?

–Je les ai, fit Eusèbe avec un soupir.

–Merci, mon vieil Eusèbe, merci! Ma journée est absolument prise. Ce soir, nous avons du monde, et nous ne pourrons causer sérieusement. Demain nous reparlerons de tout cela. Ce soir, je peux donner ma parole? Du moment où je peux agir, c’est pour moi le point capital. Depuis deux jours, je ne vis pas; ton télégramme m’avait rempli d’inquiétude.

–Monsieur le comte, je n’avais qu’une promesse et ne pouvais rien dire.

–Tu as sagement agi. Tu dois être épuisé; va prendre un peu de repos et fais-toi servir ce que tu voudras; ta chambre est préparée depuis deux jours.

–Oh! monsieur, excusez-moi; mais j’ai eu vingt-quatre heures de chemin de fer.

–Allons! au revoir, Eusèbe, à demain; repose-toi; nous causerons.

M. de Verchemont sonna; un domestique vint, et, sur son ordre, il emmena Eusèbe dans la chambre qui lui avait été réservée.

Seul, de Verchemont se laissa tomber sur un fauteuil et fondit en larmes, balbutiant entre ses sanglots:

–Oh! ma jeunesse! Oh! mes souvenirs! Oh! ma pauvre mère! pardon! pardon! je suis si malheureux! je l’aime!.

Il resta ainsi, longtemps, la tête cachée dans ses mains, s’enfonça dans les plus sombres pensées; il ne s’éveilla qu’en entendant frapper à la porte. Alors, se redressant, se secouant et exhalant la conclusion des idées qui tourmentaient son cerveau:

–Ah! baste! La mort finit tout; ce n’est qu’une seconde d’énergie.

Il cria:

–Entrez!

Son valet de chambre parut et lui dit:

–Madame fait prévenir monsieur qu’elle part et elle prie monsieur de la rejoindre immédiatement.

–Eh bien! venez vite, Justin, habillez-moi.

Quelques minutes après, le comte Oscar de Verchemont montait à cheval, se rendant au bois de la Cambre, où nous l’avons vu arriver le front tout soucieux de ce qu’il venait d’apprendre.

Lorsqu’il s’approcha de la belle Iza Lolotte, on s’écarta pour qu’il pût lui tendre la main. La voyant encore sous l’impression qu’elle avait ressentie en voyant Huret dans la foule, il lui demanda:

–Mais, qu’avez-vous, Iza? voussemblez souffrante. Que vous est-il arrivé?

–Mais rien, monsieur, fit-elle se dressant; j’étais impatientée de vous voir arriver si tard. Vous venez quand la course est terminée.

–Ne m’en voulez pas, ma chère belle; je viens seulement d’avoir la réponse pour l’affaire dont je vous ai parlé.

–Ah! fit-elle vivement, est-ce terminé?

–Oui, ce soir je signerai avec la personne que vous savez.

–Descendez de cheval et montez près de nous.

–Non; permettez-moi d’aller jusqu’au pesage, puis nous retournerons à Bruxelles.

–Vous savez que ce soir nous dînons chez Van Ber-Costeinn?

Un des jeunes gens dit alors:

–Verchemont, vous allez boire avec nous à Van Ber-Costeinn; c’est son cheval Nichette qui a gagné.

On lui tendit une coupe, et le toast recommença.

Le comte Oscar de Verchemont semblait embarrassé, gêné, au milieu de ce monde. Il paraissait contraint dans ce milieu. C’est à peine s’il mouilla ses lèvres dans la coupe qu’on lui tendait, et qu’il rendit aussitôt au valet de pied.

Il se tourna vers Iza, lui disant:

–A tout à l’heure.

Et, lançant son cheval au galop, il tourna la piste, se dirigeant vers l’enceinte du pesage.

Depuis quelques mois seulement, le comte Oscar avait quitté la France, pour aller retrouver celle qu’il adorait, et, depuis ce jour, sa vie était bien changée.

Celle qu’il avait connue autrefois si réservée, si mystérieuse, s’était tout à fait transformée. Était-ce pour oublier les tourments qu’elle avait endurés? Était-ce pour ne pas penser à la honte qu’elle avait subie en se voyant expulser de France? Était-ce parce qu’un secret était dans sa vie et qu’elle n’y voulait pas penser?

La Grande Iza menait à Bruxelles une vie tapageuse, scandaleuse, brillante et bruyante, ayant hôtel, chevaux, équipages, allant grand train, gâchant l’argent. Tout Bruxelles parlait des fêtes qu’elle donnait la nuit dans son hôtel de la rue de la Loi; elle vivait rieuse, gaie, à côté du jeune gentilhomme toujours plus sombre, souffrant de tout cet éclat et ne pouvant y résister.

Elle était fidèle à son amant, et, à cause de cela, certains disaient qu’ils s’étaient mariés secrètement. Vivant, sinon honnêtement, fidèlement, elle avait les apparences de la vie la plus dépravée, toujours entourée des femmes les plus connues par les viveurs, obligeant Verchemont à se faire l’ami des gommeuxde haute volée de Bruxelles. On racontait d’elle des folies, des extravagances, des fêtes singulières où les femmes avaient des costumes d’une simplicité toute primitive; vivant au milieu de toutes ces femmes faciles, elle seule restait imprenable, disant bien haut qu’elle n’aimait et n’aimerait qu’un seul homme, le comte Oscar de Verchemont.

Le malheureux avait mangé d’abord les rentes, puis il avait vendu les prés, les fermes, les bois, les terres. Tout cet argent s’engloutissait à mesure, sans rien laisser dans les mains où il passait.

C’est alors que, tout autour d’Iza, on la désignait sous le nom de Iza la Ruine.

C’est le nom que lui donnaient les bourgeois; car, dans son entourage, on l’appelait la Lolotte.

Le comte était visiblement changé; son front plissé, ses yeux éteints, ses lèvres sèches attestaient qu’il était surmené par cette vie sans repos. L’éternel besoin d’argent venait le tourmenter sans cesse; puis peut-être aussi était-il anéanti par les violences amoureuses. de celle qu’il aimait. Il avait vieilli de vingt ans en moins d’une année, le comte Oscar de Verchemont.

Au contraire, la Grande Iza, la belle Lolotte, était dans tout l’éclat de sa beauté. Elle paraissait toujours de vingt à vingt-cinq ans. Ses grands yeux avaient la douceur du velours; leurs grands cils mettaient, par leur ombre, une langueur dans le regard plein de voluptueuses promesses, augmentant le brun des pupilles en rendant plus net le blanc de l’orbe; le nez malin, charmant, était fin, franc de lignes; ses narines, roses, presque diaphanes, se dilataient selon l’impression ressentie; les lèvres, d’un rouge ardent, étaient toujours fraîches, humides, formant par le rire un splendide écrin pour les dents d’une blancheur de nacre; les oreilles, toutes petites, étaient d’une transparence rose; le front était resté pur, superbe, dans l’encadrement de magnifiques cheveux, si noirs qu’ils avaient les reflets bleus des ailes du corbeau.

Oh! c’était bien la même toujours; tracas, tourments, folies, amour, fatigues, rien ne l’avait changée. Elle avait toujours ce charme, cette grâce sauvage, cette allure étrange et distinguée qui la faisaient remarquer entre toutes; ce corps superbe dans sa doucè langueur, –ce corsage robuste et plein de grâce, ces formes fermes et élégantes à la fois rappelaient et les sculptures grecques et les admirables femmes de la Renaissance. Elle eût pu servir de modèle à Praxitèle comme à Jean Goujon.

Sur son visage, l’esprit flottait; l’œil, la bouche’ étaient provocants, et l’éclair de son regard révélait une ardeur que chacun aurait voulu juger.

Nous l’avons dit, elle se flattait bien haut de n’avoir qu’un amour, de Verchemont, et, quand on lui parlait de la santé chancelante de l’ancien magistrat, elle avait un sourire qui semblait dire:

–C’est mon œuvre.

Comme les goules, ses baisers étaient mortels, et elle en était fière.

Pour elle, Verchemont avait tout sacrifié, perdant à Paris sa situation et sa considération, à Bruxelles sa dignité et sa fortune. Il était entraîné, il le sentait et ne pouvait résister; au bout du chemin, c’était l’abîme; il fermait les yeux pour ne pas le voir, et il marchait. C’était la décadence du gentilhomme.

Il était convaincu de l’amour exclusif de sa Lolotte, et assurément il aurait ri et ne se serait pas fâché si on lui avait dit que, certaines nuits, Lolotte, dans un costume étrange et couverte d’un grand manteau, s’en allait courir dans un coin de Saint-Josse-ten-Noode, pour ne rentrer chez elle qu’aux premières lueurs du matin. Oui, il aurait bien ri, car cela n’était pas possible à croire.

La dernière course s’achevait au milieu de l’indifférence générale, la plus importante étant finie. La foule commençait son mouvement de retraite, se dirigeant vers les avenues, afin de voir le défilé du retour; les voitures préparaient leur départ, les domestiques rentraient hâtivement dans les caissons les paniers de Champagne; chacun se replaçait; les jeunes gens remontaient dans leurs phaétons, les femmes s’étendaient sur les coussins de leurs équipages.

Oscar de Verchemont apparut à cheval; il fit signe aux postillons, et la grande calèche à la Daumont dans laquelle était mollement assise la Grande Iza partit en produisant, dans sa marche lente, le même sentiment de curiosité exprimé par ce chuchotement:

––C’est elle, Iza Lolotte, la Grande Iza, celle de la banque Flamande.

Sur un signe de la jolie femme, Oscar arrêta son cheval, remit les guides aux mains d’un valet de pied et vint s’asseoir dans la grande calèche, qui se mêla alors à l’immense défilé des voitures retournant à Bruxelles.

–Eh bien! nous avons terminé? demanda aussitôt Iza à Yerchemont.

–Oui, c’est fini; cette fois encore la banque sera sauvée.

–Il fallait donc beaucoup?

–Plus de deux millions.

–Ah1et vous les avez?

–Je les recevrai demain matin.

–Croyez-vous qu’il n’est pas bien imprudent de remettre encore cette somme à la banque?

–J’ai promis.

–Encore pourriez-vous en distraire une partie pour payer les fournisseurs!

–Ma chère enfant, ne vous occupez pas de cela, cela regarde mon homme d’affaires.

–Mais vous n’allez pas, au moins, laisser tout en l’état dans l’administration de la banque et n’y pas faire les changements que vous avez arrêtés?

–J’agirai selon les avis que vous m’avez donnés; je me suis entendu avec le conseil représentant les actionnaires; tous les employés de la caisse sont changés; le caissier général sera remplacé par la personne que vous m’avez recommandée; dès son arrivée, elle entrera en fonction. Ainsi, nous serons sûrs d’elle, et cela évitera la dernière catastrophe qui pourrait arriver.

–Vous avez reçu, sur elle, les renseignements que je vous avais fait demander?

–Oui, ils sont excellents; c’est un homme rompu aux affaires, d’une parfaite honorabilité, ayant tenu un emploi de ce genre dans une banque qui n’a pas réussi, la banque Franco-Hongroise, et dont la famille habite là-bas. Ce qui m’a fait ne pas hésiter, c’est que, cette personne, étant étrangère, n’ayant aucune connaissance ici, sera à l’abri des entraînements qui, à mesure que j’y entre, m’effrayent davantage chaque jour.

–Et pourquoi cet effroi, mon cher ami? N’êtes-vous pas le maître absolu de votre situation? Vous êtes sans famille.

–Oh! si, fit-il en lui prenant affectueusement une main entre les siennes; j’ai foi en toi, dont l’avenir m’inquiète. Si un malheur m’arrivait!

–Si un malheur vous arrivait, Oscar, je voudrais le partager avec vous, comme vous avez partagé mes peines.

––Merci, fit-il.

Et, comme elle se penchait un peu sur lui, il la pressa, tressaillant à la tiédeur de sa joue.

–Ainsi, lorsqu’il arrivera, vous l’installerez immédiatement dans sa place?

–J’ai fait ainsi que vous m’avez dit, ma chère Iza. Je sais qu’il est un peu de votre famille. M. Carle Zintsky a dans l’administration même–le conseil de surveillance l’a voulu ainsi–son appartement; il est préparé. Fort probablement vous serez avertie la première de son arrivée; faites-moi prévenir, et j’aviserai.

–Merci; vous êtes toujours bon pour moi et les miens.

–Vous avez fait le bonheur de ma vie. Dieu veuille qu’en entrant dans l’administration il y apporte aussi le bonheur et la chance. 1

–C’est un intelligent, sachez-le, et, avant peu, il vous dira la cause du mal.

–Mais ne parlons plus d’affaires. Que faisons-nous ce soir? Ne m’avez-vous pas dit que nous allions chez Van Ber-Costeinn?

–Oui, mais vous devez vous trouver avec ces messieurs au cercle. Vous aurez la bonté de me descendre à l’hôtel en vous y faisant conduire. Vous dînez sans nous, entre, hommes, je crois; vous avez des paris à régler, à causer de la course, je ne sais.

–Que ferez-vous, alors?

–Je dîne à la maison avec deux amies qui doivent venir. Puis ce soir nous irons ensemble à la Monnaie.

–J’irai vous prendre alors à la fin du spectacle pour vous mener chez Van Ber-Costeinn.

–Si vous voulez. Nous pouvons nous retrouver chez Van Ber-Costeinn, puisque vous restez avec ces messieurs, si vous jouez. Faites comme il vous plaira, ne vous gênez pas; si vous n’êtes pas à la sortie du théâtre, j’irai seule.

–Oh! j’y serai.

La Grande Iza ne put réprimer un mouvement d’ennui à cette réponse. Oscar ne le vit point.

Les voitures étaient si nombreuses qu’on devait marcher au pas; mais on arrivait près du parc, et, moins foulés, les postillons reprirent une plus vive allure.

Quelques minutes après, l’équipage s’arrêtait rue de la Loi, et un valet de pied ouvrit la portière.

Oscar descendit, présenta sa main aux deux dames, et, offrant son bras à la Grande Iza, il la conduisit jusqu’au perron, où il lui dit:

–A ce soir, au revoir.

Et, remontant en voiture, il se fit conduire au cercle.

Iza exécuta ponctuellement ce qu’elle avait dit. Le soir, elle se trouvait dans une loge à la Monnaie; mais, un peu avant la fin de la représentation, prétextant qu’elle avait oublié quelque bibelot à l’hôtel, elle quitta le théâtre, prit une voiture sur la place et se fit conduire à Saint-Josse-ten-Noode.

La vigilante s’arrêta devant un petit hôtel garni; Iza y entra. Au bruit de la voiture, un homme était accouru, qui vint lui prendre la main et la fit monter au premier étage, où elle entra dans une chambre de modeste apparence.

–Enfin, te voilà! lui dit-il, assieds-toi; je sais que tu as du nouveau; j’ai vu Norock.

–Ah! tu l’as vu? Tu sais alors qu’il a rapporté les papiers de Léa et, Dieu merci! le coffre.

–Je le sais. Oh! j’avais confiance en lui, il est très adroit. Maintenant, autre chose; mets-toi à ton aise, retire ton manteau.

–Non, non. Je n’ai pas le temps.

Et, entr’ouvrant son manteau:

–Tu vois, je suis en toilette de soirée. J’ai quitté le théâtre plus tôt pour qu’il ne vînt pas me rejoindre. Il faut que je parte aussitôt; nous passons la nuit chez Van Ber-Costeinn, à côté du jardin Botanique. Écoute-moi.

–Qu’y a-t-il?

Elle lui prit les mains, l’attira vers elle, l’embrassa chaudement sur les lèvres et dit:

–Aujourd’hui, à compter de demain, nous allons commencer. Fais bien attention; combine bien, agis avec calme, je suis prête à tout. Il faut qu’avant trois mois nous en ayons fini.

–Ah! c’est fait?

–Oui, je vais lui dire qu’un télégramme m’annonce ton arrivée. Tu es en route depuis deux jours; tu seras à Bruxelles demain dans la journée. Pars ce soir pour le Luxembourg; là-bas, tu revêtiras ton costume, et demain tu reviendras, afin d’arriver dans la journée à l’hôtel. Là, je te présenterai; tu resteras au siège même de la banque; tu as un appartement, mais j’en ai les clefs. Tu seras immédiatement installé. Les fonds que l’on reçoit demain, et avec lesquels vont être payés les coupons, suivant la combinaison que tu m’as censé envoyée de là-bas, et qui t’a placé en si haute estime auprès de ces messieurs, vont relever la banque. La publicité va être vivement poussée, l’argent étant en caisse. L’émission va être lancée, les versements se feront, et, avant deux mois, l’affaire sera faite. Alors, mon Carle, alors, nous partirons tous les deux; nous serons vraiment, toi, le prince, et moi la princesse de Zintsky.

–Mais lui?:

–Il sera mort!

–Oh! non, point d’assassinat, point de crime! évitons cela.

–Grand niais, va! Il sera mort, et c’est lui qui se tuera. Allons, je m’en vais bien vite. Adieu! adieu!

Elle l’embrassa sur les lèvres; puis, dégrafant son manteau, se cambrant en arrière pour découvrir sa gorge décolletée par sa robe de soirée, le regard brûlant, elle s’abandonna toute frissonnante en lui disant:

–Embrasse-moi le cœur.

Le grand et brun garçon appliqua sur son sein sa lèvre rouge, la tenant dans ses bras, appuyant son visage sur sa gorge.

A chaque caresse des lèvres, la Grande Iza tressaillait, vibrant comme sous un choc électrique. Puis, jetant des notes de son rire clair, elle se dégagea vivement de l’étreinte, se secouant en disant:

–Laisse-moi, laisse-moi, tu me rendrais folle. Adieu, Carle, à demain!

Alors, s’enveloppant dans son manteau, cachant son visage, avant que l’homme eût eu le temps de prendre la bougie pour l’éclairer, elle descendit rapidement l’étage, monta en voiture et dit au cocher:

–Au jardin Botanique!

Moins d’un quart d’heure après, la vigilante s’arrêtait sur l’allée, devant le jardin Botanique. Iza paya le cocher et remonta vers la demeure de Van Ber-Costeinn.

C’était un charmant petit hôtel, d’apparence assez simple, à l’extérieur discret, bien clos par ses persiennes, bien voilé par les stores et les doubles rideaux.

A cette heure, n’était la porte grande ouverte, jetant au dehors un flot de lumière, deux ou trois domestiques attendant les invités à l’entrée, le vestibule splendidement éclairé jusqu’au bas du grand escalier, la maison semblait endormie extérieurement.

Iza était connue des gens, car, aussitôt qu’elle se présenta, les valets se précipitèrent; la double porte vitrée s’ouvrit.

A son arrivée au pied de l’escalier, un valet prit son manteau. Tout en arrangeant sa coiffure du bout de ses doigts, tapotant sur sa robe pour bouffer les plis de la jupe, elle demanda du ton famillier d’une habituée de la maison:

–M. de Verchemo.nt est-il arrivé?

Le valet s’inclina en répondant:

–Oui, madame, il monte à l’instant.

Elle gravit aussitôt les marches. Arrivée au premier, les portes s’ouvrirent devant elle.

On entendait des bruits de voix, des rires.

III
LES CAPRICES D’IZA

Table des matières

Quand elle parut à l’entrée du salon, éclatante, dans sa grande toilette, inondée de lumière, un long hourra l’accueillit. On se bouscula. Les femmes accoururent, se plaçant comme une haie sur son passage; les hommes se réunirent comme pour former un groupe au milieu duquel se trouvait Verchemont, à côté du baron Van Ber-Costeinn.

Tous étaient riants, bruyants, et ils entonnèrent un chœur, dont le bruit étourdissant fit arrêter Iza sur le seuil. Les hommes imitaient la trompette, le tambour, les cymbales, et les femmes chantaient en chœur:

C’est la grande Iza

Nom de d’là!

Sonnez, elarinettes et clairons: c’est Lolotte,

C’est la grande Iza

Nom de d’là!

Femmes, remuez votre cotte;

Sonnez, clarinettes et clairons: c’est Lolotte,

C’est Iza, la voilà,

Nom de d’là!

Tra la la la, d’zim, boum, boum!

Tra la la la la, la v’là!

La cacophonie la plus épouvantable retentit. Oscar de Verchemont souriait, un peu gêné.

Le baron Van Ber-Costeinn riait aux éclats. Iza, au contraire, le sourire hautain sur les lèvres, le regard superbe, s’était redressée, marchant droite, majestueuse, saluant du geste, d’un petit air protecteur.

Le baron Van Ber-Costeinn prit la main de la grande courtisane, la tenant du bout des doigts, et la conduisit cérémonieusement vers la grande salle à manger, au milieu de laquelle un couvert somptueux était dressé.

Lorsque le chœur s’était arrêté, un homme avait crié:

–Et maintenant, à table!

Alors les invités opérèrent un mouvement d’une précision calculée, se plaçant gravement en une file, deux par deux, chaque femme la main dans celle d’un cavalier; puis tous suivirent la Grande Iza, en reprenant plus fort, en chœur:

C’est Iza, la voilà,

Dzim, dzim, boum, boum, tra la la la la!

Iza était satisfaite de la réception; non qu’elle prit au sérieux la plaisanterie, mais parce qu’elle lui évitait de causer avec Verchemont, qui n’aurait pas manqué de lui demander l’explication de son arrivée tardive. Ce fut l’éternel souper des gens sans appétit, voulant finir une journée gaiement, et qui, n’ayant pas l’esprit nécessaire pour le faire, cherchent la joie dans le bruit, souper dont la peinture banale ne nous tente pas.

Iza était placée à côté de Van Ber-Costeinn; celui-ci, se penchant sur elle, lui dit tout bas:

–Maintenant, ma chère Iza, vous allez rouler sur les millions; demain, toute l’Europe parlera de la banque Flamande; Verchemont va gagner tant d’argent qu’il sera forcé de vous obliger à le dépenser, ne sachant où le mettre.

–Mais j’en suis convaincue, dit Iza en riant.

Toujours sur le ton plaisant, Van Ber-Costeinn reprit:

–Vous êtes bien sûre, n’est-ce pas, du caissier que vous recommandez?

–Il pourra, quand vous le voudrez, être un des plus forts actionnaires de la banque Flamande.

–Ah bah!

–Ne vous ai-je pas dit qu’il était l’unique héritier d’une des plus riches familles de mon pays? Pour cette raison, je l’ai recommandé à Verchemont, afin que la caisse fût tenue par un homme ne pouvant éprouver ni le besoin ni la tentation de l’ouvrir pour lui-même.

–C’est sagement raisonné.

–Et sachez que, s’il consent à tenir cet emploi, c’est bien plus pour juger de visu ce qu’est la banque, avant de s’engager plus profondément dans ses intérêts.

–Il est donc déjà de l’affaire?

Iza ne répondait pas, grignotant dans son assiette.

Van Ber-Costeinn insista, se penchant plus près d’elle:

–Est-il pour une partie dans les fonds apportés par Verchemont?

Sans regarder son interlocuteur, Iza, jouant avec sa fourchette, dit:

–Je ne peux répondre à ce que vous me demandez là.

–Oh! fit le baron avec un clignement d’yeux.

Alors Iza se tourna vers lui, parlant vivement, comme pour éviter toute nouvelle question:

–Vous savez tout ce que vous devez connaître; c’est lui qui nous a envoyé le mémoire relatif au rétablissement de la banque, à ce qu’elle peut faire, à ses moyens d’action, ce qui devait précéder l’émission. Enfin, vous n’ignorez rien de tout cela, c’est, je crois, suffisant pour vous donner toute confiance en lui.

Le baron Van Ber-Costeinn eut un petit air entendu, en disant:

–Bon, bon, j’ai compris.

Elle vit ce que cela voulait dire. Le baron était convaincu que l’homme amené dans la banque Flamande par la Grande Iza avait fourni la plus grande partie des fonds versés par Oscar de Verchemont, et la courtisane ne fit rien pour l’en dissuader.

Interpellés par l’un et par l’autre, ils durent clore l’entretien et se mêler aux quolibets qu’échangeaient les invités.

Ce fut un bruyant souper, où on mangea bien, buvant plus, à la fin duquel on chanta des chansons épouvantables qui faisaient éclater de rire Iza et plisser le front de Verchemont. Puis deux convives, d’abord, quittèrent la table pour aller jouer dans un salon; les femmes, qu’on lutinait, se levèrent, se faisant poursuivre. Insensiblement, tout le monde abandonna la table, et l’un des hommes, qu’on appelait l’artiste, se mit au piano, accompagnant une petite soubrette des Galeries-Saint-Hubert qui chantait une polissonnerie. Ce fut la dernière chanson.

Van Ber-Costeinn avait pris le bras de Verchemont et l’entraînait dans un coin du salon, causant avec lui des changements à opérer le lendemain dans l’administration de la banque Flamande, dont le baron était le président du conseil de surveillance et Oscar administrateur.

Les femmes ayant prié le musicien assis devant le piano de jouer une gaudriole, une petite sauterie s’organisa. On dansait. Le baron et Verchemont causaient; et c’est dans ce milieu, entourés de danseurs et de danseuses, qu’ils accomplirent la rénovation de la banque Flamande.

IV
DES NOUVELLES DE PARIS

Table des matières

Dans une chambre, au rez-de-chaussée de l’hôtel du Vieux-Monarque, l’agent Huret, assis devant une table, écrivait. Chaque fois qu’il avait terminé un paragraphe de sa longue lettre, ses yeux se tournaient vers la pendule, et, après un mouvement d’impatience, il se remettait à écrire.

Minuit venait de sonner; furieux, après avoir écrit la suscription sur l’enveloppe, il se leva en maugréant:

–Allons, je n’aurai rien ce soir; je vais fermer ma lettre sans savoir que dire. Que peut-il faire à cette heure? On ne se perd pas dans Bruxelles! Il ne viendra pas.

Et il se promenait de long en large dans sa chambre.

C’était l’heure où presque tous les voyageurs rentrent du club ou du théâtre. La sonnette tintait souvent, la porte cochère s’ouvrait et se refermait. L’agent Huret penchait la tête, écoutait une minute; puis, n’entendant pas dans la cour le bruit des pas se diriger vers sa chambre, il avait un mouvement et recommençait sa marche impatiente, grommelant:

–Il faut que je ferme la lettre, le courrier part le matin, à neuf heures; il faut absolument qu’elle soit mise ce soir. Il n’y a rien, il ne viendra pas. Ah bah! tant pis.

La demie de minuit sonnant, il alla vers sa table et écrivit:

«Je n’ai pas de nouveaux renseignements ce soir; à demain, par le prochain courrier.»

Et de mauvaise humeur, il pliait la lettre, la plaçait dans l’enveloppe, quand la sonnette retentit de nouveau.

Il entendit la porte s’ouvrir, se refermer, et sa figure redevint souriante quand son oreille perçut un bruit de pas se dirigeant de son côté; il n’attendit pas, prit la bougie et alla ouvrir, au moment où on allait frapper, à celui que nous avons vu partir avec lui.

–Eh bien? fit-il vivement.

Chadi entra, ferma la porte.

–Écoutez, monsieur Huret, je suis éreinté, et j’ai, pas grand’chose; je suis à ses trousses depuis tantôt.

–As-tu du nouveau?

–Eh! non, c’est ça qui m’embête; j’ai pas pu avoir de renseignements, il était trop tard.

–Enfin, parle. Tu vois, ma lettre est prête, j’ai écrit; j’attendais pour la fermer. Il faut qu’elle parte demain à neuf heures; c’est l’heure de l’express; les lettres sont distribuées à Paris à quatre heures. Je ne puis manquer ce courrier, il faut la fermer ce soir.

–Si on ne part que demain matin à neuf heures, soyez tranquille, nous aurons du nouveau; je me lèverai de bonne heure pour savoir ma petite affaire, je vous le dis, et je porte la lettre au chemin de fer avant huit heures. Vous voyez que vous pouvez être tranquille.

–Oui, ainsi c’est possible. Alors, tu as du nouveau?

–J’en ai et je n’en ai pas; qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je suis sur une piste, nous verrons ce que ça donnera.

–Voyons, mets-toi là.

–Oh! ne vous inquiétez pas, je parle aussi bien debout qu’assis.

–Eh bien, qu’as-tu vu?

–Voilà. J’ai pas quitté l’équipage, vous pensez bien, jusqu’à la rue de la Loi. Quand j’ai vu qu’elle descendait, elle, et que la voiture repartait avec lui, je me suis demandé ce que je devais faire. Je me promenais donc là, devant ce grand jardin, je ne sais pas comment vous l’appelez, pour voir si elle ressortait. Bien m’en a pris. Après, j’ai vu revenir la voiture avec deux postillons, un groom, tout le tralala, enfin. Il n’y en a qu’un qui est descendu, il a fait rentrer les chevaux et la voiture dans la maison, puis l’autre s’en est allé à pied, tout tranquillement. Je me suis dit: je vais suivre celui-là. Il remonta sur l’espèce de boulevard; il avait l’air un peu éméché; vous savez qu’ils en boivent, ici, aux courses, du Champagne, ces gars-là! Je l’aborde et lui dis, en clignant de l’œil, que je l’avais remarqué, qu’il avait rudement de la chance, qu’il conduisait une bien jolie femme. Il s’arrêta, me regarda avec un rire drôle, et il me dit:

Tes-t-un Fransquillon, toi, sais-tu?

–Plus que toi, que je lui dis. C’est comme ça que nous faisons connaissance! Il paraît qu’il y a longtemps que nous nous connaissons, puisque tu me tuteyes?

–Elle est de ton pays, celle-là, sais-tu?

–Oh! pas tant que tu crois, ma vieille; je n’en suis par fier, moi.

Et puis, il cligna de l’œil; ça lui fit faire une grimace, oh! mais une grimace, que j’avais envie de lui rire au nez; puis il continua:

–C’est une fille de plaisir, ça, . qu’on connaît là-bas, hein?.

Enfin, je lui offre quelque chose, nous allons dans une brasserie. Ah! ils en ont une bière, ici, je ne vous la recommande pas; elle ne coûte pas cher, mais elle vaut encore moins que le prix qu’on la vend. Je sais que, pour ma part, je n’y ai pas touché. Ah! lui, tout le temps il avait le nez dedans, il prenait ça comme avec une pelle.

–Enfin, que t’a-t-il dit? fit Huret impatienté.

–Lui, mais rien. C’est justement ce que je vous raconte. Aussitôt qu’il eut bu deux ou trois chopes de cette bière-là, cela lui changea son langage, je ne pus plus comprendre ce qu’il me dit. Dans cette brasserie-là, ils parlaient tous ce patois-là. Je suis bien sûr qu’il n’y en avait pas un qui comprenait; ils faisaient cela pour me faire poser. Ce que j’ai pu apprendre de lui, c’est qu’il avait eu vingt francs pour sa journée; que l’autre était de la maison et que lui était un postillon extra. En voilà un drôle de métier!

–Après? Ce n’est pas tout ce que tu as à me dire? dit Huret désappointé.

–Non, attendez donc. La nuit était venue; alors je suis retourné au petit hôtel de la rue de la Loi, me disant: je vais tâcher d’en trouver un autre qui me donnera des renseignements. J’arrive juste au moment où une voiture sortait au pas, et, heureusement, à la clarté des lanternes, je reconnais l’Iza qui était dedans. J’arrivais juste. Je suis la voiture; oh! un chemin pas fatigant, nous n’avons fait que descendre, comme si on venait de Montmartre, et nous sommes arrivés sur la grande place, là, à côté. On appelle ça la Monnaie; comprenez-y quelque chose, c’est un théâtre. Je la vois entrer; je me dis: Tiens! et moi aussi, ma petite, je vais y aller. Je me suis collé mes cinq actes de musique; ah! je vous jure que vous pouvez me savoir gré de cela. Je la vois dans une loge, en grand tralala; j’étais en haut, moi, vous savez; je plongeais, et je vous garantis qu’on en voyait; elle ne doit pas user beaucoup d’étoffe pour faire son corsage. C’était amusant à voir, je ne l’ai pas quittée des yeux. Elle a été gentille, elle est partie avant la fin. Je décampe, je la vois monter en fiacre, je m’accroche derrière, et allez-y! plus d’une demi-heure de marche dans un quartier insensé. Avec ça qu’il était trop tard pour venir prendre des renseignements; mais j’ai bien regardé mon chemin et je m’y reconnaîtrai. Arrivé dans les petites rues, j’ai fait des croix sur chaque coin où l’on tournait. Quand la voiture s’arrêta, je me cachai dans un coin de porte, et je la vis descendre.

Ça m’a l’air d’un petit hôtel garni. Avant qu’elle eut frappé, la porte fut ouverte par un grand et beau gars qui tenait une bougie à la main. Ah! je l’ai vu en plein; il avait l’air de s’éclairer lui-même, et je le reèonnaîtrais bien: brun de peau, de grands yeux noirs immenses, de longs cheveux blonds qui retombaient bouclés sur ses épaules. Ils ont échangé quelques mots dans une langue encore plus ridicule que l’autre, puis elle est montée avec lui, et j’ai vu la lumière au premier. Elle est restée là à peu près une petite demi-heure, elle est redescendue et montée en voiture. Vous comprenez qu’à cette heure-là je ne pouvais rien aller demander, ni aux voisins, ni dans la maison; alors je me suis raccroché à la voiture, qui m’a ramené encore sur une espèce de grand boulevard qui se trouve juste au bout, tout au bout de la rue dans laquelle est notre hôtel. Elle est descendue devant un jardin qui a une grande serre vitrée; ça ressemble à un jardin des plantes. Elle a payé le cocher, puis, remontant le boulevard pendant environ cinq minutes, est entrée dans un petit hôtel où l’on faisait un bacchanal d’enfer. J’ai demandé à un des cochers, devant la porte; il m’a dit que c’était la demeure d’un financier qui faisait courir, et dont le cheval avait gagné le grand prix aujourd’hui, le propriétaire de Nichette;. c’est. ah! le baron Van Ber-Costeinn. Comme il m’a dit que c’était une fête, qu’on soupait, qu’on passerait la nuit, alors je suis revenu et demain matin j’irai là-bas, enfin dans le quartier, et je vous garantis que je saurai quel est le bonhomme chez qui elle est allée ce soir et ce qu’elle allait y faire.

–C’est très bien, Chadi, très bien, mon ami, fit Huret en lui prenant la main; nous devons être sur la voie. Nous allons nous coucher bien vite, et demain matin nous irons ensemble.

–Ah bien! j’aime mieux cela.

Huret se préparait à se déshabiller, car ils avaient une grande chambre à deux lits, lorsque Chadi lui demanda:

–A Bruxelles, dans les hôtels, est-ce que c’est indiscret de demander la nuit, quelque chose à manger, un brin de n’importe quoi, sur le pouce, une parcelle de gigot sur un petit bout de pain? Oh! que j’ai faim! C’est ça qui creuse de courir!

–Eh! ma foi, tu as une bonne idée, fit Huret, nous n’avons pas besoin de réveiller le garçon de l’hôtel pour nous servir. A Bruxelles, on mange et on boit toute la nuit. Nous allons sortir et aller à la taverne de Londres. C’est là que les étrangers vont le plus souvent lorsqu’ils arrivent, et peut-être verrons-nous ce type, portant une valise, que je t’ai signalé au chemin de fer.

–Oh! que nous le voyions ou que nous ne le voyions pas, tout ce que je demande, c’est qu’on mange. Et puis, c’est pas ça, monsieur Huret, vous m’avez promis de me faire connaître Bruxelles, il faut commencer.

Dix minutes après, ils étaient attablés à la taverne anglaise, et Huret commandait à souper.

Chadi ne se sentait pas de joie de cette vie de noctambule. Il regardait curieusement autour de lui ce monde bruyant, ces femmes en toilettes tapageuses; jamais il n’aurait cru qu’à pareille heure, dans les maisons qui semblaient endormies, on vivait si gaiement.

C’est un des côtés les plus agréables de Bruxelles, que cette vie non interrompue par la nuit; bien au contraire, il semble qu’à la sortie des théâtres une vie nouvelle recommence. Alors, les tavernes s’emplissent. Toutes les filles que l’inconduite a chassées de Paris, toutes celles que la liberté absolue des mœurs laisse promener à toute heure dans les rues de la vieille ville flamande se retrouvent là, cherchant un compagnon, pour la nuit, dans une des tavernes.

Chadi était mis en gaieté par ce spectacle tout nouveau pour lui; aussi le simple souper qu’ils firent compta-t-il comme un des heureux moments de son existence.

Lorsque Huret proposa de se reposer, Chadi proposa d’attendre, en buvant, le lever du jour; mais Huret n’agréa pas sa proposition; ils rentrèrent vers trois heures du matin, se jetèrent chacun sur son lit et dormirent, ayant’convenu de prendre deux heures de sommeil.

A cinq heures et demie ils étaient debout.

Huret dit à Chadi:

–Vas-tu pouvoir retrouver ton chemin?

–Oh! ça, j’en réponds; autant que je l’ai pu, j’ai gravé dans ma mémoire les noms des rues par lesquelles nous sommes passés.

–Nous allons suivre le même chemin. Ainsi, tu es parti du théâtre?

–Oui.

–Allons-y.

Arrivés sur la place de la Monnaie, Chadi s’orienta en disant:

–Voilà1nous avons pris la voiture ici, puis elle a tourné à gauche.

–Bien.

Puis ils marchèrent.

–Maintenant, par ici.

–Ah! nous sommes rue Fossés-aux-Loups.

–J’ai pas encore remarqué ça, Je ne sais pas le nom; ah! nous avons encore tourné ici.

–Est-ce la rue du Marais!

–Oui, nous avons été jusqu’au bout, et ça donne sur le boulevard du jardin Botanique.

–C’est ça, justement.

Ils marchèrent encore vingt minutes pour arriver en haut du boulevard.

Chadi reprit:

–Nous y voici.

Ils firent encore une trentaine de pas.

Chadi s’arrêta:

–Ah! voilà, je ne sais pas laquelle ça est, si c’est la première ou la seconde rue que nous avons prise à droite. Attendez, elle s’appelle la rue..., la rue. de la Traverse, je crois.

–Ah! rue Traversière.

–Oui, ça doit être ça, je n’ai pas bien vu.

–C’est la deuxième alors, avançons.

–Oh! là, nous avons été loin, c’est tout en haut, tout en haut.

Ils marchèrent; au bout d’un certain temps, Huret lui demanda:

–Eh bien, t’y reconnais-tu?

–Ma foi, pas très bien. C’était une rue là, à gauche, ça ne doit pas être loin d’ici.

–Nous ne l’avons pas passée?

–Oh! non.

–Comment n’as-tu pas mieux remarqué que cela?

–Vous êtes encore bon! vous; je me tenais après le fiacre, en courant derrière.

–Te souviens-tu du nom de la rue?

–Oui, attendez, c’est un sacré nom, pas un nom français. Attendez, rue..., rue.

–Ce n’est pas cette rue-là?

–Qu’est-ce que c’est que ça?

–Rue du Mérinos.

–Non. Montons.

–Rue Verbockoven?

–C’est ça. Ah! nous y sommes maintenant. Là, dans le milieu; c’est dans le milieu de la rue; c’est ça, là.

Ils s’avancèrent. Huret dit:

–Il n’est pas nécessaire que nous nous montrions tous les deux.

–C’est là. Voyez-vous une croix à la craie?

–Oui.

–Mais c’est un cabaret, cela.

–Peut-être bien.

Il lut au-dessus de la porte:

A LA VUE DE LA FONTAINE.

Chadi se tourna de tous les côtés pour voir s’il y avait une fontaine dans la rue; il n’y en avait pas trace. Il ignorait, le pauvre garçon, que c’était là une des enseignes familières du quartier. Il ignorait que, lorsque l’on établit un chantier pour la construction d’une gare, d’un monument ou pour l’érection d’une statue, on ouvre en face un cabaret pour donner à manger et à boire aux ouvriers. Souvent, les travaux ne s’achèvent pas ou se transforment.

Où devait être une place passe une rue, ou la gare se trouve reportée plus loin; mais l’enseigne reste toujours.

En Belgique, sur cent enseignes, on en peut bien compter dix «A la vue de quelque chose», et, sur ces dix, il y en a au moins cinq qui ne sont pas plus justifiées que celle du petit cabaret de la rue du Cadran.

Au-dessous de l’enseigne, on lisait:

VEUVE VAN BOEM

DONNE A BOIRE ET A MANGER

Et au-dessous encore:

Quartier garni.

–Au fait, dit Chadi regardant l’heure à sa montre, vous savez qu’il est l’heure de déjeuner, monsieur Huret.

–Comment, déjà? tu as mangé cette nuit, tu as donc toujours faim?

–Vous ne pouvez pas vous figurer comme l’air de ce pays me donne de l’appétit. Si nous entrions «A la Vue de la Fontaine», nous pourrions y déjeuner, et vous seriez à l’aise pour prendre vos renseignements.

–Tu as absolument raison. Ainsi, il demeure là, au premier?

–Oui.

–Et elle est entrée par la boutique, hier?

–Non, par la porte, là, au coin.

–Ah! la porte de l’allée. Bien, entrons.

Ils entrèrent, se firent servir à déjeuner, et Huret, s’adressant à la grosse Flamande qui les servait, lui demanda:

–Vous louez des chambres, madame?

Et dans un jargon épouvantable, qui effraya Chadi, mais compris parfaitement par Huret, elle répondit:

–Oui, nous avons des quartiers garnis.

–Je cherche un ami qui demeure dans cette rue; il m’avait conseillé de louer une chambre à côté de lui; c’est peut-être chez vous? Je ne sais pas le numéro.

–Ça se pourrait; j’en ai deux, de chambres garnies: une qui est louée à Mme Obaneck, épouse divorcée de Van Tarreck, et l’autre habitée par M. Eugène Pesth, qui ne l’habite plus à cause qu’il est parti ce matin. Si c’est celle-là que vous voulez?

Chadi éclata de rire.

–Ah! il est parti, exclama Huret. C’était celui-là, Eugène Pesth, comme vous dites; un brun, n’est-ce pas? Brun de cheveux, de peau, des moustaches?

–Oui, c’est ça: brun, oh! un beau brun, de belles moustaches et toute sa barbe avec.

Du regard, Huret interrogea Chadi sur ce détail.

Celui-ci fit oui de la tête.

–Ainsi, il est parti?

–Oui, monsieur, ce matin, à quatre heures.

–Voyez-vous, si vous m’aviez écouté, fit Chadi, nous aurions attendu le jour.

–Il n’est plus temps de penser à cela; il est parti. Savez-vous où il est allé?

–Il a fait porter sa malle au chemin de fer du Luxembourg. Bien sûr qu’il devait retourner dans son pays. Il est Autrichien, Hongrois.

–Ah! c’est cela, comme elle, murmura Huret.

Et l’agent alors, regardant la femme, n’ayant plus de réserve, en raison du départ de l’individu, lui dit nettement:

–Voulez-vous me donner des renseignements?

–Sur lui, votre ami?

–Oui.

–Oh! comme vous le voudrez.

–Qu’est-ce qu’il faisait chez vous?

–Rien.

–Sortait-il souvent?

–Jamais, le jour du moins; il sortait la nuit.

–Ah! il sortait la nuit. Il ne recevait personne?

–Une seule, et c’est assurément pour la voir, pendant quelques jours, qu’il était venu à Bruxelles.

–Une femme? De vingt à vingt-cinq ans, brune, très belle?

–Oh! oui, monsieur, c’est bien ça, une femme belle, belle.

–Excessivement bien vêtue?

–Des fois.

–Comment des fois!

–Oui. Il y avait des soirs où elle venait habillée comme une bohémienne. Alors ils partaient tous les deux et s’en allaient se promener, jamais dans Bruxelles, prenant le chemin de fer, remontant jusqu’au haut de la rue du Moulin.

–Il y avait longtemps qu’il était arrivé?

–Quinze jours environ.

–Et cette femme venait le voir souvent?

–Tous les soirs.

–Restait-elle longtemps avec lui?

–Cela dépendait; des fois, elle restait quatre heures; d’autres fois, une heure.

–Cette femme. avait des relations avec lui?

–Pardi, fit la grave Flamande en éclatant de rire, c’était sa bonne amie. Ils s’enfermaient là-haut.

–Reconnaîtriez-vous la femme?

–Ça, non, monsieur; les gens qui viennent chez nous, quand ils sont partis, je ne les connais plus.

–Bien, fit Iluret voyant qu’il n’y avait là qu’une question d’argent et que, s’il en avait besoin, la femme dirait ce qu’il voudrait.

Ils finirent leur repas; puis, ayant soldé, ils partirent.

Chadi voulait mener Huret devant la maison où avait eu lieu la soirée; mais l’agent lui dit aussitôt:

–Non, je sais où demeure Van Ber-Costeinn; je connais son hôtel, rue Galilée; c’est inutile. Nous allons aller à la gare du Luxembourg.

Une demi-heure après, ils arrivaient à la gare.

Là Chadi, sur l’ordre d’Huret, s’informait de l’heure probable à laquelle Eugène Pesth avait dû partir. Par ce train matinal, quatre voyageurs seulement avaient fait enregistrer des bagages; en payant l’employé qui avait porté les malles, il apprit que l’homme dont il donna le signalement avait pris son billet pour Cologne. N’ayant plus rien à apprendre, il redescendit, avec Chadi, vers le centre de Bruxelles, et ils rentrèrent à l’hôtel.

Iluret se creusait le cerveau. Quel était cet homme, qui était l’amant d’Iza? Puisque, depuis quinze jours, il était à Bruxelles, il ne pouvait pas être l’auteur de l’effraction commise à Paris l’avant-veille.

En passant devant le perron de l’hôtel, on lui remit une lettre. Il déchira l’enveloppe et lut ces quelques lignes:

«Nous avons, ainsi que vous l’aviez recommandé, assemblé les morceaux de terre sèche qui se trouvaient dans la jardinière. Le moulage qui en a été fait nous a donné le corps d’un enfant qui paraît avoir été enseveli avec des bandelettes.

» A cette lettre sont jointes deux photographies.»

–Tiens, tiens, fit Huret; mais cela se corse. Vol avec effraction, et maintenant infanticide! Allons, la chose devient intéressante.

–Vous avez du nouveau? demanda Chadi en voyant le sourire de l’agent.

–Je te dirai ça plus tard, Chadi. Viens avec moi.

Et il l’entraîna du côté de la rue de la Loi.

V
LE NOUVEAU
CAISSIER DE LA BANQUE FLAMANDE

Table des matières

Huret et Chadi s’étaient postés chacun d’un côté du petit hôtel de la rue de la Loi, à une centaine de pas de la porte cochère, observant et notant tous ceux qui entraient ou sortaient.

Après cinq heures de cette faction, qui n’avait donné aucun résultat, Huret rejoignit Chadi et lui dit qu’il fallait, à tout prix, pénétrer dans la maison, pour savoir si l’on attendait ou si l’on avait reçu des nouvelles de Paris. Tous deux en cherchaient les moyens, lorsqu’ils virent un petit garçon, employé du télégraphe, entrer dans l’hôtel.

Huret dit aussitôt à Chadi:

–A tout prix, il faut que nous sachions ce que contient cette dépêche.

Le nez en l’air, la bouche ouverte, Chadi le regardait avec ahurissement, se demandant s’il savait ce qu’il disait.

–Oui, il le faut, affirma de nouveau l’agent Huret.

–Comment faire?

–D’abord, dit Huret, il ne faut pas rester plus longtemps devant cette maison; nous pouvons être remarqués, cela serait nuisible.

Ils remontèrent un peu.

Chadi exclama tout à coup:

–Ah! mais, j’ai une idée, moi.

–Voyons!

–Le postillon avec qui j’ai causé hier peut avoir oublié son fouet; je rentre, je demande le cocher, je lui dis que je suis envoyé par son ami de la veille, pour savoir s’il n’a pas trouvé un fouet. Il me dit oui ou non,–je suis sûr qu’il me dit non,–et, l’ayant dérangé, je lui propose de boire un coup, et, s’il y a moyen, je le fais causer.

–C’est ça, fit l’agent. Moi je ne quitte pas mon poste et reste toujours en observation.

Chadi n’était pas de Paris pour rien; il avait toutes les audaces. Il était surtout plein de confiance en lui-même, pas timide et nullement embarrassé. Bien reçu ou fichu à la porte, cela ne le préoccupait d’aucune sorte.

Il entra dans l’hôtel. Moins d’un quart d’heure après, il en sortait. En passant devant Huret, il lui dit:

–Je vais l’attendre dans un cabaret et le faire causer. A tout à l’heure.

Et il fila son chemin, prenant la rue du Commerce, pour arriver jusqu’au coin de la rue Marie-Thérèse.

Là se trouvait un petit cabaret, tenant le milieu entre la taverne et la gargote, espèce de petit marchand de bière. Quelques artisans et des domestiques y venaient prendre leur pension. Une boutique discrète, derrière les vitres de laquelle s’étalaient des biftecks, des côtelettes, des rognons crus, des salades; le rouge de la viande et le vert des salades tranchaient sur le petit rideau blanc qui masquait la boutique.

C’est dans ce cabaret, où sans doute il avait l’habitude d’aller, que le cocher avait donné rendez-vous à Chadi, en lui disant:

–Va toujours m’attendre un peu, sais-tu, au coin de la rue Marie-Thérèse. Tu feras servir, pour une fois; je vais revoir encore à l’écurie, si je retrouve ce fouet. Et, sais-tu, je viens tout de suite avec.

Il y avait dans le fond, comme isolée des autres, une petite table ronde.

Lorsque Chadi, en entrant, dit qu’il attendait le cocher d’Iza Lolotte, en commandant une bouteille de vieux bordeaux, c’est sur cette table qu’on le servit.

A cette heure, celle du dîner sans doute, ce n’étaient que cris, éclats de voix, coups de poing sur les tables, faisant sauter les assiettes. Le cabaret était envahi.

Toutes les tables, excepté celle sur laquelle on l’avait servi, étaient occupées.

Au milieu de ce brouhaha, une servante lourde passait, froide, accorte, ne paraissant pas sentir les caresses grossières de quelques convives qui la tapaient au passage. Au fond se trouvait la cuisine; on y voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu’au coude, secouant, remuant ses casseroles, au milieu de la vapeur chaude des fourneaux. Chaque fois que la servante commandait un plat, sans qu’il parût s’en occuper, il répondait d’un ton monotone:

–Entendu.,

Dans un petit comptoir, semblant en déborder, était une grosse femme épaisse, jeune encore, qui ne bougeait guère plus qu’un automate et semblait mécaniquement compter, recevoir et rendre la monnaie.

Un peu ahuri par le bruit, Chadi s’était mis à table et attendait.

Au bout de quelques minutes, celui qui lui avait donné rendez-vous parut.

Il vint s’asseoir, et, familier comme les gens de maison, il semblait que déjà ils fussent vieux amis.

Chadi, après avoir reçu la réponse négative au sujet du fouet qu’on n’avait pas retrouvé, après avoir trinqué, entama l’interrogatoire qu’il voulait, en disant:

–Sais-tu que ça a l’air d’une bonne maison, où tu es là?

–Oui, c’est toujours des bonnes maisons, ces filles qu’on sert; on fait ce qu’on veut. C’est moi qui fais les achats pour mes chevaux, et j’ai encore de petits bénéfices.

–Ces gens-là, ça ne doit pas compter, dit Chadi.

–Il y a des fois, ça leur pousse comme une maladie. Mais je suis prévenu, et on peut toujours arranger les comptes. Car j’ai ma femme qui est employée auprès de madame, elle aide la femme de chambre. Alors elle sait tout, voit et entend tout.

–Ah! c’est moi qui voudrais bien me placer comme ça, fit Chadi. On ne cherche pas quelqu’un, chez vous?

–Pour maintenant, non, mais cela pourrait se trouver. Seulement, je ne sais pas si on voudrait des Parisiens; je crois que madame ne les aime pas beaucoup.

–Tiens, je croyais qu’elle était de Paris et qu’elle était toujours en correspondance avec là-bas.

–Elle, Parisienne! Est-ce qu’on sait seulement le pays duquel elle est? On dit que c’est une Bohémienne; on dit que c’est une Hongroise, ajouta le cocher en éclatant ae rire. Elle est de tous les pays; elle est bien partout pour manger les hommes.

–C’est curieux, répondit Chadi; je croyais qu’elle aimait Paris, qu’elle mangeait toujours des choses de là-bas et qu’elle s’y faisait habiller.

—Non pas toujours, des fois.

—Dame, on m’a dit que tous ses chapeaux, toutes ses toilettes venaient de Paris.

—Dis une fois comment qu’ils savent ça, ceux-là.

–C’est peut-être des caisses, des ballots qu’ils ont vus arriver du chemin de fer.

–Jamais, pour une fois que j’en ai vu entrer un seul. Ah! si, hier, quelque colifichet qu’elle aura fait venir.

–Ah! hier?

–Oui, au moment de la course; elle attendait pour partir; je ne sais ce que c’est. Un individu lui a apporté une valise. C’est ma femme qui me l’a raconté, je ne faisais pas attention; seulement, elle l’a entendu qui disait avoir pris le train du matin à Paris.

–C’est ça; c’est ses robes qu’elle fait venir de par là.

–Oh! non, pas les robes. Je la mène deux fois par semaine chez sa couturière. Du reste, c’était une toute petite valise, trop petite pour une robe. Enfin, il y a des gens qui feraient mieux de s’occuper de leurs affaires. Je te dis: elle a horreur des Parisiens, puisque ma femme m’a dit qu’on l’avait chassée de là.

–Ah! ça se pourrait, à cause de ça.

–Enfin, si ça se trouve, je te le dirai; si, comme on dit, on augmente les voitures, j’aurai peut-être besoin d’un homme avec moi,

–Ah! c’est ça qui m’irait!

–Eh bien! sais-tu, t’as l’air bon enfant; reviens dans deux ou trois jours, c’est d’ici là que ça se décide. Moi je te quitte, car c’est l’heure où madame me fait appeler si elle veut sortir.

–Eh bien! dit Chadi, veux-tu que je revienne demain?

–Oui, c’est ça, demain. Ma femme m’a dit que tout allait changer dans la maison, aujourd’hui ou demain; on attend la réponse.

–Tiens, c’est peut-être ce que j’ai vu apporter quand je suis venu à l’hôtel; on venait du télégraphe.

–Ça se pourrait bien; ma femme va me le dire.

–Eh bien, si tu veux, je viendrai demain; mais où te verrai-je?

–Ici.

–A pareille heure?

–Oui.

–Bien; si tu veux, j’offre à déjeuner.

–T’es un bon bougre, toi; je veux bien.

–Alors viens plus tôt.

–Eh! prends-moi à l’hôtel; nous viendrons ensemble.

–C’est entendu, à demain.

–Entendu.

Ils se serrèrent la main.

Le cocher parti, Chadi paya au comptoir et–se hâta d’aller rejoindre Huret.

Il allait s’arrêter pour lui parler et lui raconter ce qui s’était passé au cabaret. L’agent, d’un coup d’œil, lui fit signe de continuer son chemin sans paraître le voir. Quand Chadi eut fait vingt pas, Huret marcha derrière lui.

Arrivé à l’extrémité du parc, le jeune ouvrier regarda s’il était suivi; là encore, l’agent, d’un signe d’yeux, lui commanda de marcher toujours, indiquant le chemin.

Ce manège se renouvela plusieurs fois. L’agent, pendant le trajet, avait regardé souvent derrière lui pour voir s’il n’était pas suivi.

Ils arrivèrent ainsi sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Huret avait rejoint le jeune homme; en passant près de lui, il lui dit:

–Va à l’hôtel.

Ils prirent chacun un chemin différent pour se rendre au Grand-Monarque.

Lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre, Chadi demanda:

–Qu’est-ce qu’il y avait donc, que vous m’avez défendu de vous parler?

–J’avais été vu. Déjà hier, elle m’avait reconnu. Je ne voulais pas qu’on nous vît ensemble, afin que tu puisses me servir; et nous pouvions être suivis. Maintenant, nous sommes seuls, nous allons causer. En attendant, là-bas, j’ai arrêté tout un plan nouveau. Il faut agir promptement; demain, on saurait que nous sommes ici ensemble, et ce que je veux faire risquerait de ne pas réussir.

–Je vous écoute, et je suis tout bouleversé; vous avez un air singulier; qu’est-ce que nous allons donc faire?

–De grandes choses, pour lesquelles il me faut ton dévouement absolu.

–Oh! ça, vous savez bien que vous pouvez y compter; commandez, je suis prêt. Seulement, ajouta Chadi, si ça n’est pas indiscret, je vous ferai observer que nous sommes sortis de très bonne heure ce matin; */ nous avons cassé une croûte, c’est vrai; mais nous avons passé cinq heures devant la grande porte, au bout desquelles j’ai pris avec mon homme un verre de vin qui m’a creusé. Nous ferons tout ce que vous voudrez, mais après déjeuner.

Huret sourit en disant:

–Tu as donc toujours faim!

Chadi parut étourdi de l’observation et répondit vite:

–Toujours faim! mais comptez donc: voilà plus de sept heures que nous n’avons mangé.

–Rassure-toi, nous sommes rentrés ici pour ça; nous allons manger dans notre chambre. Nous pourrions être vus dans un établissement public; c’est ce que je veux éviter, et c’est en déjeunant que tu me raconteras ce que tu as appris.

–Ça me va, ça; d’autant plus que ce que j’ai à vous dire ne m’empêchera pas de manger; je n’ai pas appris grand’chose.

–Nous verrons ça.

Quelques minutes après, ils étaient attablés et, en déjeunant, Chadi racontait son entretien avec le cocher.

Quand il eut terminé, Huret résuma en disant:

–Ainsi, on n’en sait pas plus sur elle ici qu’à Paris. Pour savoir, il faudrait être dans la maison. Crois-tu véritablement que tu y entreras?

–Ça, j’en suis certain. Comment, pourquoi faire, je ne puis pas le dire, mais je vous garantis que j’y entrerai.

—Ceci est déjà beaucoup.

—Alors, vous êtes content de moi?

—Oui.

Et, pour prouver sans doute sa satisfaction, Huret sonna le garçon et lui commanda d’apporter deux bouteilles de vin fin.

A l’étonnement de Chadi, il répondit en riant.

–Que veux-tu faire? il faut tuer le temps. Nous avons assez travaillé aujourd’hui; nous allons rester ici, pour arrêter définitivement ce que je vais faire.

–Oh! fit Chadi, quelques verres de bon vin, ça ne m’effraye pas; mais j’étais venu avec vous pour visiter Bruxelles, et, si nous avons du temps, nous pourrions en profiter.

–N’achève pas. Je t’ai dit qu’il ne fallait plus qu’on nous voie ensemble. Il faut qu’on ne nous voie ni l’un ni l’autre, aujourd’hui surtout. Tu partiras d’ici pour t’en aller de ton côté et moi du mien dès ce soir.

–Moi, ici, tout seul! Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse? Si vous n’avez plus besoin de moi, je reprends le train.

Hochant la tête et souriant, Huret répondit:

–Tu partiras avec moi, tu verras Bruxelles plus tard. Ce qu’il faut que tu fasses, je vais te le dire.

–Mais, du train où ça va, vous me garderez toute la vie.

–C’est possible, fit gaiement Huret mirant le vin dans son verre avant de le boire.

Et Chadi de répondre, ahuri:

–Vous plaisantez! Et le patron?. Ah! et puis, c’est Denise qui en ferait une vie!...

–A ton patron, tu vas écrire. Ou, plutôt, je lui écrirai, moi. Eh! mon Dieu, Mlle Denise, si tu dois rester trop longtemps, eh bien, tu la feras venir.

Chadi but son verre d’un coup et exclama:

–Oh! bien, comme ça, ça me va alors.

Tout en buvant, ils arrêtèrent ce qu’on allait faire pour que le jeune ouvrier pût rester quelque temps à Bruxelles.

Huret écrivit à son patron, et Chadi à sa maîtresse.

Quand ils eurent fini, Chadi, las d’être en place, se remuant sur son siège, dit:

–Mais ce n’est pas tout ça! nous avons bien bu, bien déjeuné, nous n’allons pas rester ici à rien faire; ça n’est pas gai, une chambre d’hôtel.

–Nous allons boire.

–Tiens, tiens, vous aimez donc ça, vous?

–Une fois par hasard, quand je me trouve, comme aujourd’hui, obligé de prendre une grande résolution.

–Vous m’effrayez avec ce mot-là. Voilà déjà deux ou trois fois que vous le dites. Mais qu’est-ce que vous allez donc faire?

–Il faut que tu le saches pour agir, et je vais te le dire. Sonne le garçon, qu’il nous serve; nous causerons après.

Chadi obéit. Quand le garçon vint et qu’il eut placé les bouteilles et les verres sur la table, un jeu de cartes demandé par Chadi, Huret lui dit:

–Vous ferez, préparer notre note, nous partons ce– soir.

Le garçon sortit; le jeune homme regardait étonné, disant:

–Comment! nous partons ce soir? mais où allons-nous?. Voyons, je viens d’écrire à Denise.

–Tu vas savoir tout cela; maintenant que nous sommes seuls, nous allons causer.

Chadi avait beaucoup marché le matin, il était altéré; il" versait souvent. Huret se plaisait à boire, il avait l’œil luisant, la lèvre épaisse.

Il n’était déjà plus le même; l’homme sombre que nous avons vu devenait gai, expansif; s’étendant sur sa chaise, il raconta le plan qu’il avait arrêté. Il était simple, au reste.

Chadi devait entrer à tout prix, sans souci de l’emploi, dans la maison de M. de Verchemont; là, il devait épier et l’homme et la femme, car l’agent ne croyait pas qu’Iza seule était coupable. Il se persuadait que Verchemont, Oscar de Verchemont, était son complice dans cette mystérieuse affaire.

Iza n’avait été écartée de l’accusation que par les agissements de l’ancien magistrat; ce magistrat l’aimait, et il avait scandaleusement sacrifié sa situation à Paris, pour la suivre lorsqu’elle avait été expulsée de France; là, il vivait avec elle, supportant tout. Il ne voulait le croire ni sot, ni aveugle, il le voyait complice; et il avait besoin de savoir si les relations extérieures n’étaient pas une comédie.

C’est Chadi qui devait juger de cela. Lui, Huret, devait faire croire que sa démission, donnée au cours de l’instruction de l’affaire de la rue Lacuée, était véritable, qu’il n’appartenait plus en rien au cabinet de la sûreté. Il voulait faire croire qu’un héritage avait changé sa situation, que, riche et libre, il ne venait à Bruxelles que sacrifiant à un caprice.

La grande charmeuse Iza l’avait ensorcelé, et, lorsqu’il l’avait poursuivie autrefois, c’était par dépit. Il n’était là que parce qu’il ne pouvait plus se passer de la voir.

C’était une comédie difficile; mais Huret se sentait de force à la jouer. Les renseignements qu’il avait pu obtenir dès son arrivée devaient être sinon faux, au moins exagérés; cependantil y croyait. De Verchemont, selon ses renseignements, était absolument ruiné, n’obtenant de l’argent que par des expédients peu délicats.

Iza était criblée de dettes. Tout ce luxe bruyant devait s’écrouler d’un seul coup; cette catastrophe était imminente; c’est là qu’il les attendait, et c’est à cause de cela qu’il espérait être écouté par Iza.

Il avait vu l’impression qu’il avait produite sur elle au bois de la Cambre; assurément, cette femme avait peur; si elle avait peur, elle était coupable, et il ne se trompait pas. L’effraction, le vol commis à Paris devaient être dirigés par elle; il pensait même par eux.

Chadi fut un peu étourdi de toutes ces déductions faites à la diable, sans suite, et il se déclara prêt à agir. Alors, ils arrêtèrent les questions de détails, et, le soir même, Chadi allait s’installer au petit cabaret dans lequel nous l’avons vu le matin et y prenait la chambre vacante.

Huret louait, rue de la Loi, presque en face du petit hôtel occupé par de Verchemont, un appartement somptueusement meublé.

Quand Chadi se rendit le lendemain au rendez-vous qu’il avait donné au cocher, il trouva Huret accoudé sur sa petite fenêtre, fumant un cigare; il eut de la peine à réprimer un mouvement de surprise: l’agent Huret était méconnaissable.

De son côté, Chadi avait réussi dans ce qui lui était commandé. De sa fenêtre, Huret l’avait vu plusieurs fois allant et venant, bien plus transformé qu’il ne l’était lui-même, mais paraissant tout à fait à l’aise dans son costume de palefrenier de bonne maison, en culotte chamois, les mollets guêtrés, gilet à bandes grises et noires et coiffé de la petite calotte écossaise.

Deux jours après, l’agent recevait une lettre ainsi conçue:

«Envoyez-moi un mot poste restante, qui me fixe un rendez-vous le soir; j’ai du nouveau. Le télégramme annonçait l’arrivée d’un parent d’I., venu de son pays pour remplir ici l’emploi de caissier de la banque Flamande. De V. a trouvé des millions; je vous expliquerai tout ça. Je suis tout bouleversé de ce que je vois et entends. Je passerai à la poste demain. Répondez Aristide Leblanc.»

A cette lettre, l’agent répondit aussitôt, fixant un rendez-vous pour le lendemain soir.

Accoudé sur sa table, il pensait:

–Qu’est-ce que ce parent d’Iza? Cette banque Flamande et ce nouveau caissier?... Allons, allons, l’affaire commence.

Il reprit la lettre et lut en bas, sous la signature:

«On vous a remarqué.»

–Ah! ah1fit-il, ceci est plus important encore, et c’est pour cela qu’il faut aviser au plus tôt.

VI
COMMENT
LA GRANDE IZA S’OCCUPAIT DE FINANCE

Table des matières

Depuis quelques jours, dans le Brabant, dans les Flandres, dans les pays wallons, les murs étaient couverts d’affiches annonçant l’extension de la banque Flamande.

Les actions de la banque Flamande étaient tombées si bas, si bas, qu’on ne les cotait guère qu’au poids du papier. Étrange banque Flamande! Elle avait été créée par de si singuliers financiers, et sur des propriétés d’une valeur plus que problématique. Ses administrateurs et créateurs n’étaient venus la fonder en Belgique que parce qu’il était trop dangereux pour eux de rester en France.

Pour trouver leurs noms, c’était dans la Gazette des tribunaux qu’il fallait chercher.

La banque s’écroulait, lorsqu’un jour une femme s’était présentée, avait demandé à parler au directeur.

Immédiatement reçue, elle n’était restée que quelques minutes seulement. Le lendemain, le conseil d’administration–on nommait ainsi le groupe des fondateurs de la banque–avait été réuni.

La femme avait été reçue dans le conseil, et MM. les administrateurs fondateurs étaient sortis de la réunion tout rayonnants.

Ceux qui quelquefois, prétextant qu’ils avaient oublié leur porte-monnaie et n’ayant pas de quoi payer leur voiture, empruntaient un louis aux employés étaient passés fièrement devant eux sans rien demander.

Le lendemain, le caissier, qui ne venait à son bureau que quelques minutes après la fermeture de la caisse, «un caissier toujours indisposé», était à son poste à l’heure.

Il ne payait pas les coupons, mais il payait les appointements, ce qui parut aux employés de la maison bien plus étonnant encore; quelques-uns même jetaient leurs pièces d’or sur les dalles, pour s’assurer au son qu’elles n’étaient pas fausses.

Dans le quartier, ce fut un bouleversement. A la bourse, on refusa de croire à la nouvelle qui se répandait, que le lendemain les coupons arriérés seraient payés intégralement.

Mais le crédit de la banque était tombé si bas, que les actions ne reprirent pas leur cours régulier. On doutait.

Des articles parus dans les journaux financiers annonçaient la reconstitution de la banque.

Des capitalistes étrangers apportaient leur concours a l’affaire; les propriétés, discréditées jusqu’alors, reprenaient leur valeur. Les Mines savoyardes, à la tête desquelles était le grand financier Martin de Chêne, produisaient enfin; le cuivre abondait, et les travaux abandonnés avaient été repris; les mines fonctionnaient et promettaient des bénéfices immenses.

La Société fusionnait avec celle des mines de l’Arly, dont la réputation n’était pas à faire.

Ces articles avaient fait bon effet. Mais ce qui, du jour au lendemain, avait fait monter les actions,–une hausse folle,–c’est que le bruit courait à la bourse que le baron Van Ber-Costeinn et le comte Oscar de Verchemont étaient à la tête du comité de surveillance.

De grandes affiches, annonçant une nouvelle émission, portaient les noms du nouveau comité de surveillance et du nouveau conseil d’administration.

Les noms du baron et du comte étaient en tête. A Paris, on aurait souri en lisant les noms du conseil d’administration.

Les voici:

JULES DE SAINT-MARDS, ancien consul,&

VICOMTE D’ÉRAGNY, directeur et fondateur de la Caisse des petites aumônes.

CAPITAINE MANFREDI, 0

MARTIN DE CHÊNE, directeur des Houblonnières du Midi et des Mines savoyardes.

Pour un Parisien, ces noms auraient bien plutôt évoqué l’idée d’une bande et non d’une banque.

Du reste, on aurait pu retrouver dans la Gazette des Tribunaux le réquisitoire de l’avocat général, dans le jugement d’une société occulte, dans laquelle figuraient tous les jolis messieurs du conseil d’administration; s’adressant à chacun d’eux, il leur avait dit:

«Vous, Jules de Saint-Mards, de votre vrai nom Jules Marsin, après avoir ruiné une vieille coquette, la Florentin, pour soutenir le train que vous meniez, vous vous êtes fait chasser, pour vol, de quatre cercles dont vous faisiez partie. Cela est peu; vous avez trente mille francs de faux en circulation; la première traite, échéant dans huit jours, est au dossier.

» Vous, vicomte d’Éragny, laissez vos grands airs dans les sacristies; jusqu’à ce jour, vous n’avez pas été bien scrupuleux sur le choix de vos moyens d’existence. Sous votre véritable nom, Lecomte, vous fûtes chassé du séminaire, puis, quelques années plus tard, condamné à six années de reclusion pour vol et abus de confiance. Alors, vous fondez la caisse des Petites-Aumônes, comité central de charité; les petites aumônes ne sortirent jamais de vos poches; on s’en aperçut, et vous mîtes cela sur le dos d’un petit employé, qu’on ne. revit jamais. Alors vous commencez la publication de la Bibliothèque morale et religieuse pour la jeunesse. Ayant obtenu, par la protection de certaine vieille noble dame, aussi vicieuse que dévote, l’approbation des membres influents du clergé, vous courûtes les sacristies et les salons cléricaux des petites villes, recueillant des souscriptions pour votre publication, qui n’a jamais paru.

» Vous, capitaine, vous commencez, en Afrique, où vous étiez sergent, par tirer un coup de fusil sur votre capitaine. Vous fûtes condamné à mort; la peine fut commuée en cinq ans de fers. Puis, vous vous fîtes zouave pontifical. Banni du corps, vous partez pour Siam, d’où vous revenez capitaine., ce qui est modeste de votre part. Vous auriez tout aussi bien pu revenir général. portant à la boutonnière les ordres du Nicham, du Medjidié et de Saint-Grégoire. Toujours modeste, vous ne les avez pas même fait inscrire à la chancellerie; puis vous êtes chassé d’un cercle parce qu’un soir il tomba de votre pardessus trois jeux de cartes qu’on reconnut préparés. Vous avez souffleté le monsieur; vous vous êtes battu et vous l’avez blessé;. mais il n’en resta pas moins établi que vous voliez au jeu.

» J’arrive à vous, monsieur Martin de Chêne, né au Chêne-Populeux, dans les Ardennes. Vous étiez caissier à Sedan à vingt-quatre ans; à vingt-cinq ans, vous enleviez votre caisse et l’on vous arrêtait un matin dans le plus bel hôtel de Londres, endormi dans les bras de la grande Virginie d’Helle, ce qui la lança. Vous aviez encore cent seize mille francs sur cinq cent mille. Sorti de prison, vous deveniez le financier Martin de Chêne, fondateur des Houblonnières du Midi, société des bières françaises, en concurrence avec les bières d’Allemagne. Vous passiez la main à un autre administrateur, juste quatre semaines avant la descente de police. Depuis, vous avez été exécuté aux bourses de Lyon, de Marseille et de Rouen, et on trouvera peut-être le5des papiers qui ont une singulière signature.»

Quels honnêtes gens à la tête d’une administration!

Et pourtant, nous devons le déclarer, les guichets de la banque Flamande étaient absolument envahis; on faisait queue depuis la veille pour souscrire.

Cela tenait du prodige; et qui avait mené tout cela? c’était celle qu’on appelait familièrement Lolotte, la Grande Iza.

Chassée de France, le produit de l’hôtel vendu avait été à peine suffisant pour payer ses dettes. Ce luxe dévorant s’était encore augmenté à Bruxelles; par son faste, elle voulait effacer le passé. Elle éblouissait pour qu’on ne vît pas derrière elle; aussi la fortune du malheureux jeune homme auquel elle s’était accrochée s’engloutit-elle rapidement.

Faible, sans résistance près d’Iza, Oscar de Verchemont avait fait les plus grandes folies. Il s’était noyé dans cette vie nouvelle, oubliant tout, perdant jusqu’au sens moral, ne cherchant plus à réagir, parce que le scandale de sa démission l’embarrassait.

Il vivait sombre, taciturne, dévoré par cette passion, que la grande coquette tourmentait sans cesse.

Il aurait voulu Iza à lui seul, dans un coin ignoré, abandonnant sa vie ancienne.

Iza avait tout promis en quittant Paris; elle avait dit qu’elle voulait vivre avec lui, bien éclatante, bien en vue, ne voulant pas justifier l’accusation qui avait pesé sur elle; elle ne voulait pas se cacher, enfin. Elle lui demandait de vivre encore une année ainsi, luxueusement, brillamment; puis, après, ils transformeraient leur existence.

A cette heure, le malheureux était trop épris d’elle, trop fou, pour lui rien refuser. C’est lui qui, au contraire, alla au-devant de ses désirs.

Peu à peu, ce fut la ruine. C’est alors qu’il commença, ayant épuisé ses ressources, à vendre ses biens. Toute sa fortune avait glissé dans les mains d’Iza; rien n’était resté, que des dettes.

La grande courtisane ne voulait pas vivre avec un homme ruiné; c’est alors qu’elle avait cherché le moyen de prendre à son amant tout ce qu’elle pouvait, pour aller vivre avec celui qu’elle aimait.

C’était une grosse affaire qu’elle tentait; il n’y avait guère que la bande de coquins auxquels elle s’adressait qui pût l’accepter.

Ce qui était prodigieux pour la réussite, c’était d’avoir entraîné dans l’affaire non Oscar de Verchemont,–il faisait tout ce qu’elle lui commandait,–mais le baron Van Ber-Costeinn, un viveur qui s’occupait d’affaires comme on s’occupe de sport, pour s’amuser.

En somme, la banque Flamande existait; les valeurs qui avaient été promises par Oscar de Verchemont, et que lui apportait son vieil intendant, n’étaient qu’en papier. C’est la garantie de Van Ber-Costeinn qui en avait fait des espèces.

Assurément, toutes les machinations d’hypothèques, d’emprunts sur les terres de Verchemont étaient l’œuvre d’Iza. Tout cela n’avait d’autre but que de ramener la confiance et le crédit à la maison de banque.

Cela avait réussi.

Le nouveau caissier, recommandé par Iza, était entré en fonction. Les bureaux de la banque avaient été restaurés, luxueusement décorés; c’était, depuis le jour de l’émission, un tintement d’or continuel.

Ces résultats merveilleux emplissaient de joie ceux qui en étaient cause, et chaque soir c’était fête à l’hôtel de la rue de la Loi, ou au petit hôtel de la rue de Galilée.

Quand la souscription fut close, le comité de surveillance et le conseil d’administration se réunirent.

Les comptes généraux, présentés par le nouveau caissier, lui valurent des compliments.

La réunion fut suivie d’un dîner au café Riche.

Le caissier s’excusa de ne pouvoir accepter l’invitation de ces messieurs. Il remonta chez lui, car il demeurait dans les appartements occupés par la banque, et y trouva Iza qui l’attendait.

–Eh bien? lui demanda-t-elle.

–Tout est approuvé. Maintenant que vas-tu faire?

–Ce que je t’ai dit.

–Quand?

–Oh! dans quelques jours seulement; il faut que la catastrophe soit complète. Il faut être riche sans avoir rien à redouter, et pour cela il faut que je dispose tout. Toi ici, ta mission est d’éviter ou d’ajourner toute sortie de fonds. Dans quelques jours, je te dirai ce qu’il faudra faire.

Maintenant ne parlons plus affaires; on en parle assez chez nous. Je suis venue, pendant qu’ils sont ensemble, pour passer la soirée avec toi. J’ai besoin de t’aimer. J’ai besoin de parler la langue de mon pays. Oh! que je suis lasse de tous ces gens! Si tu savais combien j’ai souffert de la réserve que j’ai gardée tous ces jours, évitant de te parler, n’osant venir! C’était trop!.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
350 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066316440
Yayıncı:
Telif hakkı:
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