Kitabı oku: «Le domino rose»
Alexis Bouvier
Le domino rose

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330385
Table des matières
PROLOGUE LA DAME AU VIOLETTES
I UN DOMINO ROSE
II PAUVRE HOMME
III LES AMOURS DE CAROLINE
IV LES TERREURS DE CAROLINE
PREMIÈRE PARTIE LES PETITES OUVRIÈRES
I CE QU’ON VOYAIT AU MARCHÉ AUX FLEURS UN SOIR DE JUIN
II CE QUE VAUT L’AMITIÉ DE MADEMOISELLE SIDIE
III LES FETITS SERVICES D’AMIE
IV MAMZELLE MÉMÉE ET CI CI COINDET
V ANGOISSES ET DOULEURS DE MÈRE
VI OU ROCHON N’EST PAS CONTENT
VII LES MALICES DE COINDET
VIII LES PARISIENS EN VOYAGE
IX UNE LETTRE D’ADIEU
X LA TEMPÊTE DANS LE CERVEAU D’UN COQUIN
XI LA CLAIRIÈRE DE BOIS-FORT.
DEUXIÈME PARTIE LE DOMINO ROSE
I OU COINDET LIT DES HISTOIRES A FAIRE PLEURER
II MON COQUIN DE NEVEU!
III DU DANGER DES MAUVAISES CONNAISSANCES
IV OU MADEMOISELLE SIDIE PRÉPARE UNE REVANCHE
V AH! SI LES MORTS SORTAIENT DE LEURS TOMBEAUX
VI QUI SE RESSEMBLE S’ASSEMBLE
VII LA RELIGION DES SOUVENIRS
VIII PARTIE DE CAMPAGNE
IX ou S’EXÉCUTE LE PLAN COMBINÉ PAR L’ONCLE ANTOINE
X LES FUNÉRAILLES DE L’AMOUR
XI LES VIEUX SOUVENIRS
XII OU LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX
XIII LES DÉSILLUSIONS DE MADEMOISELLE SIDIE
XIV L’ARCHE DU PONT DE LA CONCORDE
«L’homme laboure, sème, moissonne, moud le bié; la femme fait cuire le pain et les gâteaux. Toute leur vie, en ce qui concerne le travail, peut se rame-ner à ce symbole…
Ce partage serail-il injuste?…
… J’enseigne aux maris que tout ce qu’il y a de meilleur à la maison doit être toujours pour la femme et les enfants et que sa jouissance, à lui, doit se com-poser de la leur…»
P.-J. PROUDHON.
LE DOMINO ROSE
Table des matières
PROLOGUE
LA DAME AU VIOLETTES
Table des matières
I
UN DOMINO ROSE
Table des matières
Un matin de janvier, par cette petite bruine fine et glacée d’hiver, par ce froid noir qui traverse la peau et gèle les os, les agents avaient peine à contenir la foule de curieux qui se pressaient sur les marches gluantes et grasses de la Morgue.
Mouillés, transis, claquant des dents, soufflant dans leurs doigts, les gens se poussaient pour entrer dans le lugubre édifice du quai de l’Archevêché.
Tout en jouant du coude, les bavards racontaient que, le matin même, des mariniers avaient ramassé, sous le pont de la Concorde, le cadavre d’une femme de vingt-cinq à trente ans, vêtue d’un domino rose!…..
On était à l’heure matinale où les ouvriers se rendent à l’atelier, et de minute en minute la foule s’augmentait… Tout à coup, les gens qui étaient entrés dans le sinistre logis furent expulsés, les agents repoussèrent ceux qui attendaient au dehors, et la porte se ferma sur le nez des curieux désappointés.
Les mines roses des petites ouvrières s’allongèrent, les hommes maugréèrent, mais les groupes, repoussés par les agents, se reformèrent le long des grilles de l’Archevêché. Là, les curieux qui n’avaient pu entrer, entourant ceux qui sortaient de la lugubre maison, leur demandaient ce qu’ils avaient vu. Un de ces favorisés racontait:
–C’est une jeune femme de trente ans, elle est admirablement belle, elle est blanche comme un marbre et semble dormir en souriant, elle n’a pas trace de coups ni de blessures; elle devait être riche, car son linge est très-fin… C’est une petite ouvrière qui l’a reconnue…
On écoutait avidement, et les propos et les cancans recommencèrent; autant de mensonges et de sottises qu’il est inutile de rapporter, pour arriver plus vite à la vérité:
Le matin même, le corps d’une femme d’une trentaine d’années avait été trouvé par des passants, sur la berge du quai des Tuileries, sous l’arche du pont de la Concorde. Cette femme morte et déjà froide, à l’heure où on l’avait trouvée, ne portait les traces d’aucune violence, elle était vêtue d’un domino de faille rose, et l’une de ses mains gantées était crispée sur un large bouquet de violettes de Parme. Elle portait aux oreilles et aux doigts des brillants d’une grande valeur.
Ce dernier détail avait éloigné la pensée d’un crime, et le commissaire appelé en toute hâte avait attribué la mort à un suicide.
N’ayant trouvé sur la malheureuse aucun papier pouvant aider à constater son identité, on l’avait portée à la Morgue. Là, superbe, admirable, comme endormie sur la sombre pierre, ce nu mortel avait la splendeur des sculptures de Jean Goujon.
C’était un tableau bien étrange et propre à frapper l’imagination de ceux qui l’avaient vu. La tête, un peu inclinée dans la masse de ses cheveux blonds, semblait sourire à un être invisible. Autour de la créature magnifique qui paraissait endormie… les dalles lugubres!… Au dessus,–à côté de hideuses défroques,–pendaient la soie miroitante du domino rose, l’éventail, le gros bouquet de violettes, des bas de soie à chevilles brodées, des bottines roses, qui, toutes deux, auraient tenu dans une main, les gants longs étaient mignons (on voyait encore leur trace.bistrée s’étendre comme un bracelet sur les bras blancs de la morte), la chemise de fine batiste brodée et plissée.
Les oripeaux de carnaval!… au-dessous, la mort!...
On était pris d’une rage sourde en voyant ce corps jeune, impudiquement livré au regard de tous.
Depuis une demi-heure à peine, la malheureuse était exposée, lorsqu’une jeune fille d’environ dix-huit ans, mise comme une ouvrière, ayant atteint la balustrade, jeta un cri et tomba entre les bras de ceux de ceux qui l’entouraient, en exclamant:
–Elle!... elle!...
Elle perdit connaissance. On l’entraîna dans le cabinet du gardien, on tira les longs rideaux verts sur les vitres, et les agents ayant fait évacuer la salle, on ferma les portes.
Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune fille.
En revenant à elle, en reconnaissant le lieu où elle se trouvait, elle porta vivement la main à ses yeux et elle sanglota. Le gardien, la voyant tout à fait remise, lui demanda doucement:
–Mon enfant, vous avez reconnu cette femme?
La jeune fille essuya ses yeux, regarda longuement autour d’elle, sembla hésiter quelques minutes, puis, comme prenant une résolution, elle dit:
–Non, monsieur, non! je ne la connais pas.
–Que dites-vous, fit le gardien stupéfait, vous ne connaissez pas cette femme. que signifie alors ce que vous avez dit dès que vous avez aperçu le corps: Elle! elle!
La jeune fille ne répondit pas. Le gardien reprit:
–Vous refusez de nous répondre.
–Je vous dis que je ne connais pas cette femme. Je désire me retirer pour aller à mon travail.
Le gardien fit un signe à un agent, qui partit aussitôt, et il dit à la jeune fille:
–Mon enfant, vous ne pouvez partir… asseyez-vous… vous répondrez à M. le commissaire.
La jeune fille devint livide, ses traits se contractèrent, mais, se domptant encore, elle dit d’une voix calme:
–J’attendrai.
Et elle s’assit; baissant les yeux, elle attendit, évitant le regard des gardiens et des agents qui clignaient de l’œil entre eux.
Une grande demi-heure se passa silencieuse; on n’entendait que le bruit éloigné du gloussement sinistre des gargouilles de la salle d’exposition. Le commissaire arriva enfin. Après avoir causé quelques minutes à voix basse avec le gardien, il pria ce dernier de rester près de lui, renvoya les agents, et après avoir observé longuement la jeune fille, dont le regard ne s’était levé qu’à son entrée pour s’abaisser aussitôt, il dit doucement:
–Mademoiselle, voulez-vous me dire votre nom?
La jeune fille leva la tête, son regard limpide se fixa sur celui qui lui parlait, et elle répondit:
–Monsieur, je me nomme Caroline Vallier, je suis couturière chez Mme Aumont, et je demeure chez ma mère, rue Saint-Jacques.
Le commissaire fut étonné du ton calme avec lequel cette réponse était faite, il regarda le gardien, semblant dire: «Que me racontiez-vous donc qu’elle ne voulait pas parler.» Il demanda:
–Vous avez reconnu la malheureuse femme qui est exposée?
–Oui, monsieur, fit Caroline, je refusais de répondre à ce monsieur, croyant éviter ainsi des tracas nombreux, mais mon refus a pris une telle importance, que j’aime mieux parler.
–Quelle est cette femme?
–C’est une cliente de ma patronne, elle se nomme Hélène Verdier, on l’appelait aussi la Dame aux violettes.
–Vous étiez liée avec elle?
La jeune fille à cette question, eut un mouvement qui n’échappa pas au commissaire, car il échangea un regard avec le gardien, mais elle répondit aussitôt d’un ton étrange:
–Non, monsieur, non!
–Vous n’avez eu aucune relation avec elle?
–Non, monsieur.
–D’où la connaissez-vous?
–Je vous l’ai dit, monsieur, reprit sèchement la jeune ouvrière, c’est une cliente de la maison dans laquelle je travaille. Je ne l’ai vue qu’une fois, il y a dix jours, elle venait à l’atelier faire faire le domino rose qui est pendu au-dessus de sa tête.
–Connaissez-vous sa demeure?
–Non, monsieur, mais Madame doit la connaître.
–Madame?
–Oui, ma patronne.
–Vous ne savez rien de plus sur elle?
–Non, monsieur.
–Rien, absolument rien?….. Vous l’avez bien reconnue, voulez-vous la voir de plus près?
–Oh non!… non, monsieur. Je vous en prie, j’ai peur des morts.
Il y eut quelques minutes de silence, puis le commissaire et le gardien parlèrent bas; le premier, s’adressant à la jeune couturière, lui dit d’un ton doucereux:
–Vous avez eu tort, mon enfant, de ne pas dire à monsieur le gardien ce que vous m’avez dit. Vous auriez pu vous rendre à votre travail et m’épargner ce pénible interrogatoire. Nous avons pris les adresses que vous nous avez données, vous pouvez vous retirer.
–Ah! je vous remercie, monsieur, fit Caroline avec un gros soupir.
Le commissaire la reconduisit jusqu’à la porte du cabinet, et pendant que le gardien allait lui ouvrir la porte de la rue, il dit à un des hommes qui étaient venus avec lui:
–Etienne, faites-vous accompagner par Crochin et suivez cette petite. filez-la. postez-vous, et ce soir, au rapport.
La jeune couturière était à peine sortie, que les larmes jaillirent de ses yeux. puis, elle se mit à courir, sans voir que les deux agents Crochin et Etienne ne la perdaient pas de vue.
Arrivée sur le quai Saint-Paul, elle s’arrêta soudain et sembla réfléchir une longue minute; inconsciente de ce qu’elle faisait elle parlait ses pensées:
–Travailler aujourd’hui, cela me serait impossible, on verrait la fièvre qui me fait trembler. Aller chez lui. non, ce serait indigne!… et je voudrais. mieux vaut retourner chez nous, je dirai à maman que j’ai ma migraine. elle me laissera me reposer. et seule je déciderai ce que je dois faire.
Sa conduite arrêtée, Caroline se retourna aussitôt et revenant sur ses pas, elle passa entre les deux agents chargés de la suivre, sans les voir, et remonta le quai jusqu’au pont d’Arcole, voulant éviter ainsi de se trouver encore devant le sinistre monument, où elle avait failli être si singulièrement arrêtée.
Marchant rapidement, elle arriva bientôt rue Saint-Jacques. Lorsque la jeune fille disparut dans l’allée de sa maison, Crochin et son collègue entrèrent chez le marchand de vins qui se trouvait en face, les deux limiers trinquèrent, puis Etienne passant sa manche crasseuse sur sa moustache mouillée, dit à mi-voix à Crochin:
–Je vais aux renseignements dans le quartier, je te retrouverai ici dans une heure.
Et il sortit.
Caroline monta rapidement les quatre étages qui ascendaient au logis maternel. Sa mère, en la voyant entrer, pâle, le regard fiévreux, et le front moite de sueur, lui dit, surprise et inquiète:
–Oh! mon Dieu, qu’y a-t-il?
–Rien, mère, ma patronne m’a donné congé pour la journée, en me voyant malade.
–Malade!… tu es malade, mon enfant?
–Ce n’est rien… ma migraine; deux ou trois heures de repos et je n’y penserai plus.
Rassurée, la vieille femme embrassa son enfant, puis poussant un large fauteuil dans l’encoignure de la fenêtre, ayant placé un oreiller sur le dossier, elle obligea sa fille à se reposer. Caroline s’étendit dans le vieux fauteuil et, la tête en arrière, les yeux mi-clos, elle pensa.
Sa mère l’ayant regardée quelques minutes, se retira sur la pointe du pied en disant:
–Elle dort, je vais sans bruit faire le ménage. Et elle sortit fermant doucement la porte de la chambre:
Caroline pensait:
–Quand il saura qu’elle est morte, que fera-t-il?
II
PAUVRE HOMME
Table des matières
La jeune Caroline étant partie de la Morgue, suivie par deux agents, le commissaire avait immédiatement envoyé aux adresses données par la jeune ouvrière, et moins d’une heure après, un homme d’environ cinquante ans, élégamment vêtu, se présentait au greffe de la Morgue.
Il déclara au commissaire se nommer Verdier; on était venu chez lui, rue Gaillon, l’informer qu’une jeune femme vêtue d’un domino rose avait été trouvée morte le matin de ce jour. Sa femme, Hélène Verdier, était partie la nuit même de chez lui dans un costume semblable et n’était pas rentrée.
Le gardien, suivi du commissaire, conduisit l’homme près du cadavre.
Lorsqu’il vit le corps immobile et roide sur la dalle, le malheureux jeta un cri, tomba à genoux, et, saisissant les mains glacées de la victime, les dévorant de baisers, il dit, dans un sanglot déchirant:
–Ah! la malheureuse, c’était vrai!... Hélène. pauvre enfant! Hélène… pardonne-moi… Oh! mon Dieu!… mon Dieu!…
Et liocquetant de sanglots, pleurant, abîmé dans une douleur profonde, il allait tomber. Les employés le relevèrent, et le menèrent titubant au bureau du greffe.
Le commissaire le fit asseoir, puis ayant attendu quelques instants et le voyant plus calme, il lui demanda:
–Vous avez reconnu la pauvre femme… c’est elle que vous cherchiez?…
–Oui, monsieur, oui! la pauvre enfant… C’est ma femme. Hélène… Oh! mon Dieu, la retrouver ici… nue… répondit le malheureux suffoquant…
–C’est votre femme… et vous viviez ensemble?
–Oui, monsieur… Mais, je-vous en prie avant toute chose... Messieurs, enlevez-la de dessus cette dalle. Qu’on lui mette un vêtement. Retirez-la. vite et qu’on la reconduise chez moi…
–Il faut d’abord, monsieur, dit le commissaire, que nous constations la cause de la mort.
–La cause de sa mort! Hélas! monsieur, la cause de sa mort, c’est moi.
–Que voulez-vous dire?
–C’est moi, moi fou d’amour et jaloux, la tourmentant à toute heure, sans raison, sans motif je le vois maintenant… C’est moi qui suis la cause qu’elle s’est tuée.
–Tuée! dites-vous…
––Elle m’en menaçait sans cesse… Mais allez donc croire qu’une femme de vingt-huit ans, belle et riche, va se tuer…
–Et vous croyez que la pauvre femme!
–Une fois déjà, je lui ai arraché des mains un flacon qu’elle menaçait de boire…
–Il faut, avant que le corps vous soit rendu, que je dresse procès-verbal… Voulez-vous me dire vos nom et prénoms et m’expliquer les faits?
–Oui, monsieur…
Le commissaire, voyant l’idée d’un crime s’évanouir et la mort de la malheureuse femme s’expliquer de la façon la plus banale du monde: un suicide–se hâtait d’en finir…
Il dit aux employés de s’occuper du transport du corps, et le mari de la victime ayant rempli les formalités d’usage et déclarant être prêt à acquitter tous les droits, on s’occupa aussitôt de la lugubre cérémonie…
Resté seul avec le commissaire, le mari commença ainsi:
–Monsieur, je me nomme Antoine Verdier, je suis rentier, j’ai presque cinquante ans… et j’ai épousé il y a huit ans Hélène qui a vingt-deux ans de moins que moi… de cette différence d’âge est née notre incompatibilité d’humeur, de là les scènes, les tourments, les tracas qui ont amené ce malheur… Mon Dieu!
Vous savez, monsieur, ce qu’est la jalousie? Belle, jeune, légère, inspirant à tous le sentiment ardent que j’éprouvais, et me sentant moi, vieux pour elle, sérieux, sévère même, et par cela importun chaque fois que je parlais de la flamme qui me dévorait, et des tourments que j’endurais… A mon âge, amoureux et jaloux, jugez l’absurde mari–las de plaisir et lui refusant ceux que sa jeunesse, que son tempérament ardent réclamaient… Sa légèreté ou plutôt sa gaieté, son caractère original troublait à chaque instant ma confiance… Je doutais enfin de sa fidélité!…
–Aviez-vous eu au moins un motif?…
–Non, non!… C’est ma ridicule nature, mon doute en moi-même… qui m’ont fait l’accuser… pour en arriver là… Je suis un misérable…
Verdier pleura, pendant que le commissaire effaçait les notes qu’il avait prises.
–Deux fois déjà, à la suite de ces scènes de jalousie, elle avait quitté la maison et était allée demeurer à l’hôtel, me menaçant d’une séparation. Plus amoureux, je courus la chercher et la ramenai heureux pour quelques jours. Puis, quelques jours après, la pauvre enfant était rentrée trop tard, ou avait acheté un bijou… ou n’avait pas assisté au déjeuner… est-ce que je sais? Mes doutes me revenaient, les scènes recommençaient. A la suite de ces scènes elle disait souvent: «Vous serez la cause d’un malheur, je ne puis vivre ainsi, je me tuerai.» Mais toutes les femmes en disent autant; c’est une menace qu’on ne tient jamais. Je le croyais, hélas!…
–Mais, demanda le commissaire, une scène semblable avait-elle eu lieu entre vous ces jours derniers?
–Oui, monsieur… plus grave et cette fois, c’est mon excuse, plus motivée que les autres… Hélène aimait le monde, je J’ai en horreur; elle aurait voulu aller au bal, ce à quoi je n’ai jamais voulu consentir… Voir un homme lui prendre la main, lui sourire, enlacer sa taille, lui parler bas… un autre la tenant dans ses bras et boire son haleine… ah! je serais mort ou les aurais tués tous les deux!...
Deux ou trois fois elle avait voulu vaincre ma répugnance pour aller dans les bals originaux que des artistes de nos amis offraient. Là, sous le masque, on ne pouvait la reconnaître, disait-elle; puis elle ne danserait qu’avec moi, elle ne me quitterait pas le bras… Je refusai… Hier, à l’heure où elle me croyait endormi, j’entrai chez elle, étonné de voir encore de la lumière à cette heure: il était plus de minuit… Elle était costumée en domino rose et prête à sortir… Vous jugez, monsieur, de la colère que je ressentis, et de la scène qui suivit… Elle s’emporta d’abord, puis soudain elle m’ordonna froidement de rentrer, me déclarant qu’elle était libre… «Sinon, ajouta-t-elle, que sur vous seul retombe le poids de ce qui arrivera. C’est la dernière fois que vous me voyez…» Je haussai les épaules, et, comme une fois déjà elle m’avait menacé de s’empoisonner… que, plus calme, elle m’avait raconté avoir une petite fiole de poison dans un coffret, j’ouvris le coffre, pris la fiole et la jetai par la fenêtre… elle éclata de rire… Je sortis furieux en lui disant: «Cette nuit, madame, vous dormirez: la nuit porte conseil,» et je l’enfermai chez elle.
–Quelle heure était-il?
–Une heure du matin, environ. Le matin, en m’éveillant, j’allais pour essayer de faire la paix… La porte de sa chambre était ouverte… elle était partie.
–Elle avait des doubles clefs de l’appartement?
–Non, monsieur… je le croyais, du moins. Sur le guéridon de sa chambre était cette lettre.
Le mari de la morte donna une lettre au commissaire, qui lut:
«Ne vous en prenez qu’à vous du malheur qui arrive… Adieu! Vous ne me reverrez plus. Adieu!
» HÉLÈNE.»
Pendant que Verdier se lamentait, le commissaire disait:
–C’est un suicide, tout cela est clair. La malheureuse, folle de rage, craignant de manquer de courage, s’est empoisonnée; puis, de la rue Gaillon, elle a couru vers la Seine au quai des Tuileries, voulant se jeter à l’eau. Sur le quai, elle est tombée foudroyée par le poison: c’est ce que supposait tout à l’heure le docteur.
–Ainsi c’est moi! c’est moi qui l’ai tuée… pauvre Hélène! A cette pensée je deviens fou… Oh! mon Dieu… je veux la revoir… l’enlever d’ici… Où est-elle?…
Et sortant précipitamment du greffe, il se dirigea vers la salle d’exposition; mais, dans la pièce précédente, il se trouva devant la civière sur laquelle on venait de placer le corps…
Le malheureux se jeta sur les restes mortels de la belle Dame aux Violettes, prenant la tête entre ses bras, couvrant son front, ses yeux et ses lèvres de baisers, gémissant, pleurant et ne contenant plus les sanglots qui lui déchiraient la poitrine…
C’était un triste tableau, qui, malgré eux, émotionnait vivement les gens habitués à le voir.
Sur l’ordre du commissaire, on entraîna le malheureux Verdier défaillant, jusqu’au greffe, où il donna les signatures nécessaires…
–Monsieur, c’est un grand malheur, il faut du courage; je respecte votre douleur et la cause de la mort étant connue, je clos l’enquête… Le corps va être transporté chez vous Il faut être fort, imposer à votre douleur, écouter votre raison… Pour vous, pour la mémoire de celle que vous regrettez, il ne faut pas prêter à la médisance.
–Vous avez raison, monsieur… je serai fort!… Le commissaire reconduisit le mari jusqu’à la voiture.
–Du courage, monsieur, votre excès d’amour, en vous rendant quelquefois injuste, n’a rien fait en cette occasion: la raison était pour vous. Le malheur est le résultat d’une hallucination momentanée, commune à certaines natures dévorées de désirs. Vous avez fait votre devoir… pleurez… regrettez… mais ne craignez pas le remords.
–Merci, monsieur, merci.
La voiture partait lorsque Etienne et Crochin, les deux agents, revenaient tout contrits de n’avoir rien découvert.
–Nous nous étions trompés, dit le commissaire, ce n’était qu’un suicide.
Quelques heures après, le corps de la Dame aux Violettes était porté à son domicile, rue Gaillon.
C’était le soir. A la même heure, Caroline Vallier sortait de chez sa mère en disant:
–Il faut que je lui parle: peut-être ne sait-il rien.
III
LES AMOURS DE CAROLINE
Table des matières
La jeune couturière, après avoir descendu la rue Saint-Jacques, suivi les quais, traversé la Seine et le jardin des Tuileries, était entrée dans une maison de la rue Saint-Florentin; sans parler au concierge, d’un pas léger, elle avait grimpé les cinq étages, et s’apprêtait à frapper, lorsque, sentant la clef sur la porte, elle entra. Elle ferma vivement et sans bruit la porte, après en avoir retiré la clef. La pièce dans laquelle la jeune fille se trouvait était plongée dans une obscurité profonde, mais elle la connaissait, car la traversant, elle alla sans hésitation ouvrir une porte placée dans l’angle, et, s’arrêtant, elle demanda:
–Henri, es-tu là?…
–Qui est là? qui est là? répondit aussitôt une voix effrayée. Et l’on entendit le bruit d’un pas lourd, comme celui d’un homme sautant sur le parquet… en même temps dans l’obscurité un peu éclaircie par les lueurs de la fenêtre, la jeune fille put voir la silhouette d’un homme qui se mettait sur la défensive. Un sourire vint sur ses lèvres, et elle répondit:
–C’est moi… C’est Caro!…
–Ah! que j’ai eu peur, fit la voix de l’homme, avec un soupir.
–Et pourquoi?
–Je m’étais jeté sur mon lit tout habillé. tu m’as éveillé en sursaut, je ne savais où j’étais… Quelle heure est-il donc?
–Dix heures bientôt…
Et, tout en allumant une bougie, celui que Caroline avait appelé Henri lui demanda:
–Comment se fait-il que tu viennes si tard?…
–Je voulais te voir ce soir… et te parler…
–Me parler?
–Oui, te parler sérieusement.
La bougie était allumée, et M. Henri, un beau garçon d’une trentaine d’années, prit les mains de la jeune fille, l’attira vers lui, l’enlaça pour l’embrasser et la fit asseoir près de la lumière pour l’observer, pendant qu’il s’asseyait lui-même en face d’elle en disant:
–Sérieusement me parler, ma Caro, et qu’as-tu donc?…
Caroline Vallier releva la tête, et, regardant fixement Henri, elle dit d’un ton grave:
–C’est une réponse catégorique que je viens te demander.
Le jeune homme la regarda, fronçant les sourcils avec inquiétude; la tête de la jeune fille était en pleine lumière, et il chercha à lire sa pensée dans son regard. C’était audacieux de croire lire la pensée d’une femme dans ses yeux!… Mais, c’était une chose agréable à tenter en raison du tableau qu’elle offrait, car Caroline, la petite ouvrière, était admirablement belle, qu’on en juge:
Elle avait environ dix-huit ans, grande et robuste, mais fine de contours, souple et presque élégante d’attaches. Le corsage opulent se liait bien à ses épaules superbes, la gorge forte seyait à sa taille un peu longue, mais admirablement faite, le cou gracieux portait bien la tête, la santé courait sous la peau blanche et diaphane, une peau fraîche, velontée, claire de teint, le front haut, plein de pensées, les yeux vert bouteille paraissant noirs, fondus qu’ils étaient dans l’ombre de ses cils bruns, le nez fin aux narines roses, était droit, pur de profil, la bouche admirablement dessinée et magnifiquement garnie d’une double rangée de perles nacrées, était pleine de sourires… et de raillerie, les oreilles étaient mignonnes et roses, et l’ovale du visage s’encadrait dans une opulente chevelure rousse foncée dont l’éclat et le brillant faisaient encore valoir le teint de la chair. Le maquillage, les poudres, les fards, les pâtes et les mastics n’avaient jamais sali cette saine beauté.
Caroline Vallier était belle enfin, admirablement belle: aussi le regard d’abord inquisiteur du jeune homme devint-il presque aussitôt humide d’admiration.
–Tu ne peux te figurer Caro, dit-il, en souriant, combien les grands airs vont mal à ton beau visage, combien ta bouche semble rebelle à dire certaines phrases… Caro, il faut rire, tes dents et tes yeux le commandent.
–C’est de toi, Henri, que cela va dépendre!
–Que veux-tu dire?
–Tu pourras, aujourd’hui, me faire rire et pleurer.
–C’est absolument sérieux. Alors, parle.
Et se rapprochant d’elle, lui prenant une main dans chaque main, l’appuyant sur ses genoux, le corps courbé, la tête près de sa tête, il obéit lorsqu’elle lui dit:
–Oui, écoute-moi, et comme cela, les yeux dans les yeux, que nous puissions bien voir si c’est le mensonge ou la vérité qui glisse sur nos lèvres… Oh! ne souris pas! je lis dans tes yeux, moi, et j’ai toujours su y voir lorsque tu me mentais.
–Quand t’ai-je menti?
–Une fois!
–Une fois… Comment, et en quoi!
–En me disant que tu n’aimais que moi…
–Je n’ai pas menti, Caro, tu le sais bien, je t’aime…
–Tu m’aimes, je le sais, je ne dis pas que tu ne m’aimes pas, je dis que tu en aimes une autre…
La jeune fille sentit dans ses doigts le tressaillement des mains du jeune homme; mais le visage était resté souriant… Elle continua:
–Tu m’aimes mieux que cette femme… je le sais encore!… Mais cependant tu l’aimes assez pour avoir jusqu’à ce jour refusé de réparer la faute que tu m’as fait commettre… tu sais comment et par quels indignes moyens… Oh! je ne reproche rien, tu m’as promis, j’ai confiance en toi… J’ai attendu… j’attends encore…
Le jeune homme était devenu soucieux. Il avait retiré ses mains de celles de sa belle maîtresse et mordant ses lèvres, clignant des yeux, il observait ces yeux aux francs regards qui restaient obstinéments fixés sur lui, il écoutait cette voix brève qui parlait la vérité…
Il y eut un silence de quelques secondes, au bout duquel Henri dit:
–Tu reviens toujours à cette idée de mon amour pour une grande dame… pour une dame mariée!
–Oui, j’y reviens.
–Mais cent fois je t’ai dit, et je te le répète encore: c’est faux!
–Aujourd’hui, je t’ai demandé la vérité en te promettant de la dire. Depuis deux mois, je sais tout… Je t’ai vu une fois avec elle et je sais son nom. C’est une femme mariée qui mène une vie singulière avec tes amis du quartier Latin. Elle se nomme Hélène Verdier; vous l’appeliez la Dame aux Violettes et le portrait que tu as ici dans ce médaillon, que tu me disais être le portrait de ta sœur, c’est le sien!
Le jeune homme était devenu livide, ses lèvres s’agitaient sans parler.
La jeune fille reprit:
–Je sais plus encore…
Henri releva vivement la tête,
–Je sais que depuis longtemps tu voulais rompre avec elle, que tu ne le pouvais pas… qu’elle te poursuivait sans cesse, qu’elle était la cause du mal que j’endurais… je savais tout cela… et je ne t’ai jamais rien dit, Henri, est-ce vrai?
–C’est vrai! dit le jeune homme plus calme en hochant la tête.
–Et c’est bien le seul obstacle à notre union?… et tu m’aimes? et dégagé d’elle tu m’épouserais?… réponds-moi?…
–Je te le jure! Caro puisque tu sais cela!…… Je n’aime pas la personne dont tu me parles, je n’aime que toi, ce n’est qu’une question de temps.…je ne vois plus cette femme, mais notre union serait le sujet d’un scandale que je veux éviter.…pour elle et pour moi, car son mari est capable de tout.
–C’est bien la vérité? Regarde-moi en face pour me répondre.
–Oui, ma belle Caro.
–Tu ne l’aimes pas?
–Non.
–Plus du tout?
–Non.
–Tu la crains seulement?
–Je crains ce qu’elle fera. C’est une nature étrange, capable, dans un mouvement de colère, de se perdre en perdant tout le monde.
–Si elle se lassait.…si elle t’oubliait?
–Cela arrivera bientôt, et c’est pourquoi je te dis: ce n’est qu’une question de temps.
Et, attirant la jeune fille vers lui et l’embrassant amoureusement:
–Bientôt, ma Caro!
–Ecoute, Henri… tu n’as qu’à vouloir… Cette femme, dis-tu, t’ennuie, t’obsède… tu ne l’aimes pas… Eh bien, sache-le… elle est morte.
A ce dernier mot, le jeune homme se redressa, son regard rapide tourna autour de la chambre, puis se fixa, terrible, sur la jeune fille. Celle-ci, épouvantée, se recula tremblante en disant:
–Qu’as-tu?… Ah! mon Dieu! tu l’aimes… tu l’aimes…
Le jeune homme fit un effort, grimaça un sourire et ayant passé la main sur son front, il revint vers Caroline…
–Non… mais ce mot brutalement dit, a évoqué comme le fantôme de cette femme, j’ai eu peur. elle est morte!.. Morte, dis-tu?….
Ces mots étaient dits d’un ton bref, saccadé, qui inquiétait la jeune fille…
–Tu l’aimais…
–Mais non, ma Caroline… au contraire… ce genre d’amour, sans estime, finit toujours dans la haine ou dans le mépris… Non, je n’aime que toi…
Et la prenant dans ses bras:
–Caro, avant un mois nous serons mariés… je t’aime… Et il l’embrassa longuement…
Rassurée, la jeune fille raconta à son amant la scène du matin, celui-ci l’écouta attentivement… lorsqu’elle eut terminé son récit, il lui dit:
–Tu ne sais rien de ce qui est survenu?…
–Non.
Il dissimula l’émotion qui l’étreignait, et dit:
–Il est trop tard pour que tu retournes chez ta mère… tu resteras ici…
–Oui, répondit Caroline… car, seule cette nuit, je ne rêverais que de tout cela.
–Prépare tout pour souper… je vais descendre chercher ce qu’il nous faut pour manger un morceau, depuis presque quatre heures je dormais et j’ai oublié de dîner.
–Va et reviens vite, dit la jeune fille.
Ils s’embrassèrent; Henri descendit, et courut aussitôt dans la direction de la rue Gaillon.
Mademoiselle Caroline mettant le couvert disait pour s’excuser:
–C’est cruel ce que j’ai fait!... Je la haïssais cette femme… Elle est morte, je lui pardonne!… Mais Dieu est juste, puisqu’elle vivante, Henri ne m’épousait pas… Mon enfant alors n’aurait pas eu de père!…
IV
LES TERREURS DE CAROLINE
Table des matières
Caroline avait dressé le couvert, elle attendait, et Henri ne revenait pas; elle était heureuse des déclarations nouvelles de celui qu’elle aimait, et calme, pour effacer de son cerveau le sinistre tableau du matin, sa pensée se portait vers l’avenir. Elle créait dans les nuages bleus de son imagination le monde dans lequel elle allait vivre. Elle avait épousé Henri, elle s’appelait Mme Joret de Gaillac; elle avait mis au monde un fils, elle l’élevait, et son mari, après quelques affaires heureuses à la Bourse, fondait une grande maison de banque.
Couchée dans un large fauteuil, les pieds sur les chenets devant la braise encore chaude, la tête en arrière, le regard fixe, suivant le rêve dans le vide, Mlle Caroline Vallier voyait l’intérieur luxueux qu’elle dirigeait. Son œil à demi éteint s’éclaira tout à coup; presque sous son pied, dans les braises, au milieu d’un tas de papiers brûlés, on voyait fourrée entre les dalles et le chenet une lettre. Caroline la prit. On avait brûlé des papiers, et la lettre avait échappé à l’incendie. En la prenant, Coroline voulait la jeter au foyer, mais le papier était rose, et l’écriture de l’adresse révélait la main d’une femme: «A M. Henri Joret de Gaillac, rue Saint-Florentin.
–Très-pressée.»
–C’est d’elle! dit aussitôt Caroline, dont la main trembla.
Elle regarda le timbre, il était de la veille.
Elle se leva aussitôt, courut dans l’autre pièce, ouvrit la porte et écouta si personne ne montait; assurée de n’être point surprise, elle revint près de la cheminée et ouvrit la lettre.
–C’est d’elle. j’en étais certaine, fit-elle lorsqu’elle eut vu la signature. La dernière lettre qu’elle a écrite, peut-être.
Et tremblante elle lut:
«Mon Henri aimé,
» Ce soir, attends-moi, nous irons à ce bal! Je suis résolue à en finir: cette vie me pèse. Je me moque du monde, il ne m’aide pas, il ne me conseille pas et cependant il me jugera. que m’importe1 Avec cet homme, je sens que je deviendrai folle. non! c’est sans toi que je deviens folle. Si je ne suis pas près de toi, tu retourneras à ta petite ouvrière. Cette idée me tue. Henri, tu m’as dit que tu étais prêt à tout sacrifier pour moi. J’ai dit de même: ce soir, je te le prouverai. Ce soir, j’abandonne la maison pour n’y plus rentrer. Tu es pauvre, mais tu as l’avenir. La misère est la mort de l’amour. Nous ne la connaîtrons pas, Henri, il n’y a pas de délicatesse à faire. Tu me rendras plus tard ce que j’apporterai ce soir. Depuis dix jours, j’ai pris à mon mari des valeurs au porteur que j’ai fait vendre; puis j’ai fait racheter par une autre personne, pour dérouter tout le monde, des titres à ton nom. C’est un prêt, tu me le rendras plus tard. Ce soir, je t’apporte tout cela. Nous ne serons pas riches, mais nous serons à l’abri du besoin. La vérité, moi seule et toi la saurons. Je partirai ce soir en laissant à mon mari une lettre qui lui fera croire à mon suicide: cela nous donnera le temps de nous établir où nous voudrons. Ce soir, nous irons au bal de ton ami, et, au retour, tu emmèneras chez toi et pour toujours celle qui devient ta femme.
«HÉLÈNE.»
Livide, le dégoût aux lèvres, se refusant à croire ce qu’elle venait de lire, Caroline recommença la lecture de la lettre.
.–C’est impossible, fit-elle.
Elle glissa la lettre dans son corsage, courut une seconde fois à la porte d’entrée et l’ouvrant, penchée sur la rampe, elle écouta encore.
–Rien! dit-elle. J’ai le temps, il faut que j’en aie le cœur net. Ah! non! ce n’est pas de ce pain-là que je veux me nourrir, moi!…
Elle rentra précipitamment et fouilla les meubles, elle trouva presque aussitôt un lourd portefeuille, il était neuf, et portait les initiales H.J.-G., elle l’ouvrit et en fit tomber une liasse d’obligations, elle lut le nom de son amant et la date du transfert qui remontait à cinq jours.
Elle remit les valeurs dans le portefeuille et les replaça vivement dans le meuble.
Une grande minute, Caroline resta debout, accotée au marbre de la cheminée, le front moite, l’haleine sifflante, l’œil plein d’une flamme étrange, cherchant la vérité dans ce qu’elle avait entendu et ce qu’elle venait de voir.
Puis, essuyant la sueur qui perlait à la racine de ses cheveux, elle se dirigea vers l’armoire, en disant bas:
–Il faut que je sache aujourd’hui ce qu’il y a dans ce coffret qu’il cache toujours.
Elle ouvrait l’armoire, lorsque Henri rentra.
–Que fais-tu donc, ma Caro?
–Je cherchais des serviettes, répondit-elle en faisant un effort.
Puis, voyant sa pâleur livide, il lui demanda:
–Mais qu’as-tu donc?
–J’ai eu peur, seule ici. Je me suis souvenue du tableau de ce matin. Il me semblait que ce fantôme venait me chasser d’ici.
–Hein! fit Henri, qui ne dissimula pas le frisson qui lui courut le corps. En voilà, des idées1
Plaçant sur la table les objets qu’il rapportait, il dit:
–Allons, Caro, assieds-toi, nous allons souper gaîment pour chasser tes papillons noirs. Viens ici, près de moi, j’ai monté un vin généreux qui va bientôt mettre ton petit cerveau à l’envers; viens, et commençons par boire.
–Oui.
Triste, Caroline avança une chaise.
–Tiens, folle, regarde quelle piètre femme de ménage tu seras, reprit Henri, qui venait de déboucher une bouteille et cherchait vainement où la verser, tu as oublié les verres.
–C’est vrai, dit la jeune fille, essayant de sourire.
Elle trouva un verre, le plaça sur la table; elle en cherchait un autre. Henri, qui faisait tous ses efforts pour qu’elle prît au sérieux la gaieté factice qu’il dépensait, lui cria:
–Mais viens donc, Carolo.
Mon verre n’est pas grand, vu boiras dans mon verre.
Viens vite, et je poserai mes lèvres où se seront posées les tiennes. Et il chanta en levant le verre plein pour le lui offrir:
Le petit vin, comme il tape,
Il est cause que la nuit
On verra plus d’une nappe
Se changer en drap de lit.
–Enfin, fit Caroline, en voici un. C’est de l’eau qu’il y a dedans?
Elle tenait à la main un verre à moitié plein d’une eau blanchâtre; elle l’avait trouvé sur une table de nuit et l’apportait.
En la voyant, Henri se leva, d’un bond se précipitant, il lui arracha le verre et le jeta avec son contenu dans la cheminée, où il se brisa. Caroline était restée tout interdite. Henri, livide, fiévreux, cherchait à expliquer le changement subit qui s’était opéré en lui, il balbutiait:
–Tu es agaçante. voilà dix minutes que je te dis de venir, tu peux bien boire dans mon verre. cela t’est-il désagréable? tu me blesses en refusant. Quelle étrange femme tu es.
–Mais, mon ami, je ne t’ai rien fait, rien dit. Est-il possible de se mettre dans un semblable état pour si peu de chose.
Henri ne savait que dire, il prit le parti le plus sage, il s’excusa.
–Pardon, ma Caro, je suis un brutal et un sot; j’ai cru que tu refusais de boire dans mon verre. Tiens, bois.
Il l’avait attirée près de lui, lui donnait le verre, dans lequel elle trempa ses lèvres, et comme le grand œil brun de Caroline jetait obstinément sur lui son regard profond, il continua avec embarras:
–C’est une coutume en certains pays de boire dans le verre de son hôte, et celui qui refuse lui fait une injure mortelle…
–Oui! Et le regard de la jeune fille resta toujours fixé sur celui du jeune homme.
–En Allemagne, en Belgique, dans les Flandres surtout.
–Oui. je le sais; cette coutume veut dire: j’ai bu, tu peux boire. mon verre n’est pas empoisonné.
–C’est cela!… dit Henri qui devenant blême, croisa son regard avec celui de sa maîtresse. Ah çà, qu’ai-je donc d’étrange, que tu me regardes ainsi?…
–Rien! Je me demande pourquoi tu es en habit noir, en toilette de bal!… Comment se fait-il qu’en pareille toilette, tu étais couché tout habillé?…
–Je ne te l’ai pas dit? répondit le jeune homme plus embarrassé J’ai été en soirée.
–Au bal?…
–Oui!
–La même nuit que l’autre.
–Quelle autre?
–La morte, en domino rose... elle allait aussi au bal cette nuit, la Dame aux violettes.
Henri se contenait à peine, un tremblement fiévreux agitait ses mains, et d’une voix saccadée il dit:
–Vas-tu, sans cesse, me parler de cette femme? Quelles idées sinistres te tourmentent?
Avec un rire sardonique, Caroline reprit:
–C’est que tout cela me semble si étrange. C’est singulier, n’est-ce pas; pendant que tu danses, elle meurt. et aussitôt après, j’arrive moi, je viens recueillir son héritage d’amour.
Henri ne parlait plus, il regardait la jeune ouvrière, sa main, dont les allures et le langage l’effrayaient; mais celle-ci comme agitée d’une fièvre maligne, un méchant sourire sur les lèvres, le feu dansles yeux, les pommettes des joues rougies. parlait, en coupant ses paroles d’un rire étrange.
–C’est triste tout cela, n’est-ce pas? eh bien! ça me fait rêver. Il y a des coïncidences si bizarres! La nuit où tu t’amuses, ta maîtresse, la grande dame, meurt; tu es au bal, elle est portée à la Morgue. Je suis désolée, désespérée. Je sens que tu m’oublies. Je pars à mon travail en me disant: Quand donc sera-t-il arraché des mains de cette femme?… J’entre là-bas. dans la maison basse. et je la vois, ma rivale. morte. dans l’inconduite, comme elle avait vécu. Sur la tombe des gens de génie, on grave les lauriers glorieux, le livre et la plume; au-dessus d’elle, un costume, un masque, un bouquet. sa vie enfin. Je viens ici et vois une singulière chose: je te trouve en costume de bal, et, là, après le bouton de ton habit, un morceau de dentelle en points d’Angleterre et des fils floche de soie rose arrachés à ta valseuse, cette nuit. Justement, la Dame aux violettes avait, elle aussi, des volants en points d’Angleterre après son domino rose... Est-ce drôle, hein! Ta danseuse de cette nuit, habillée comme ta maîtresse d’hier, la morte de ce matin.
–Tu deviens folle, balbutiait Henri qui se sentait défaillir.
–Donne-inoi à boire, Henri, dans ton verre, et, comme en Flanddre, bois d’abord. Oh! je sais bien qu’il n’est pas empoisonné. car je ne suis pas une ennemie, moi, tu m’aimes. Maison dit qu’en buvant dans le verre des gens on sait leurs pensées. je veux connaître.
Et deux fois la jeune fille but d’un seul trait le verre plein.
–Caroline, tu as quelque chose!… Caroline!…
–Moi!… Je t’aime et je suis heureuse d’être avec toi; mais je n’ai pas la tête à moi. Cette journée, cette femme morte que j’ai revue tout à l’heure, là, dans tes rideaux. Il me semble que je deviens folle.
Henri la prit dans ses bras; elle voulut lui échapper, puis s’abandonna, et, pleurant sur son épaule, elle gémit:
–Oh! que je suis malheure use!
–Qu’as-tu, Caro?
–Oh! que je-souffre!
Et la pauvre enfant, perdant connaissance, tomba dans les bras de son amant.
Henri l’étendit sur le lit, lui donnant les soins que réclamait son état. La crise ne dura que quelques minutes, mais en revenant à elle, comme elle était épuisée et inconsciente de ce qui s’était passé, sur le conseil de son amant, elle se mit au lit et ne tarda pas à s’endormir.
Le jeune homme pensa longuement à ce que lui avait dit sa maîtresse, se demandant si ses paroles n’avaient pas un sens mystérieux, et s’il fallait seulement attribuer ce dérangement moral aux divers incidents survenus dans lajournée. Le triste tableau du matin était bien fait pour troubler l’imagination d’une jeune fille, d’une personne plutôt se trouvant dans la position intéressante de Caroline; le semblant d’arrestation l’avait aussi vivement secouée, enfin, la scène de jalousie in extremis qui venait d’avoir lieu, tout cela expliquait ce qui s’était passé.
–Elle ne se doute de rien, se disait Henri, le sommeil réparera tout cela, demain elle n’y pensera plus, heureuse de me savoir tout entier à elle, elle oubliera.
A son tour il se coucha et ne tarda pas à s’endormir. Il n’en était pas de même de la jeune ouvrière; accablée d’abord par une lourde insomnie, elle s’éveilla, et sentant près d’elle, à son côté, Henri endormi, elle se recula vivement, puis se levant avec précaution pour ne pas l’éveiller, elle s’habilla à la hâte sans bruit, et saisit dans l’armoire le coffret qu’elle voulait prendre lorsque son amant l’avait surprise en entrant. Elle l’ouvrit et vit deux paquets d’une poudre blanche.
–C’est cela!….. fit-elle avec effroi. Le misérable! c’est lui qui a assassiné la Dame aux violettes! Il l’a empoisonnée pour la voler. et j’aime. j’ai aimé cet homme!
Elle plaça dans le coffret la lettre qui lui avait tout appris, et le cachant sous son manteau, sur la pointe du pied, sans bruit, elle sortit.
Quand elle fraappa à la vitre du concierge pour se faire ouvrir la porte, disant haut le nom de son amant, elle entendit le cerbère grommeler en tirant le cordon:
–Toutes les nuits à la même heure, avec des femmes! Ça finira, cette vie-là.
Un frisson glissa dans ses veines.
–C’est à pareille heure qu’il l’emmenait déjà mourante sans doute1
La neige tombait; sans souci du mauvais temps, du pavé glissant, Caroline pressa le pas, puis se mit à courir; arrivée sur le quai elle resta une grande minute penchée sur le parapet, regardant en tremblant l’endroit où la victime avait été trouvée le matin.
Voyant des agents qui se dirigeaient vers elle, elle reprit sa course et arriva bientôt chez sa mère; celle-ci, inquiète, l’attendait, la voyant mouillée, tremblant la fièvre, l’œil hagard et le teint pâle, elle s’empressa près d’elle, lui demandant ce qu’elle avait? Caroline cacha le coffret, et dit à sa mère d’un ton étrange:
–Mère, M. Henri est mort. Je suis veuve. et bientôt je serai mère.
En disant ces mots, elle tomba sans connaissance.
PREMIÈRE PARTIE
LES PETITES OUVRIÈRES
Table des matières
I
CE QU’ON VOYAIT AU MARCHÉ AUX FLEURS UN SOIR DE JUIN
Table des matières
Les lundis et les jeudis de chaque semaine, la place du Château-d’Eau, au quartier du Temple, est le jardin le plus fleuri de Paris; ce qui s’appelait autrefois le boulevard du Crime pourrait, ces jours. là, se nommer le boulevard des Fleurs.
Au milieu des plantes de toutes espèces, qui jettent dans l’air leurs senteurs embaumées, se promène tout un monde de fillettes rieuses, c’est le fourmillement perpétuel des petites ouvrières du quartier.
Le soir, après la journée honnêtement gagnée, elles se hâtent de quitter l’atelier à l’air vicié pour venir à la fraîche respirer à pleins poumons les parfums vivifiants des fleurs nouvelles; c’est un bourdonnement de voix confuses, de rires argentins; elles vont, reviennent, courent autour des arbres, transformés en massifs par les plantes qui les entourent. Tous les métiers sont confondus, l’observateur seul peut les reconnaître. La polisseuse au teint chaud, comme une provençale, teint qu’elle doit au rouge à polir; la brunisseuse avec sa blouse et sa main épaissie par le brunissoir; la piqueuse à la mécanique, au teint hâve, épuisée par le travail régulier de la machine à coudre; la couturière, que l’habitude du travail assis rend blême; la modiste, que l’excentricité semi-élégante de sa toilette ferait prendre pour autre chose; l’ouvrière d’usine, au visage barbouillé, à la robe huileuse, etc. Toutes, gaies à la fin de la journée, se promenant riant et babillant, jouant des hanches, le nez en l’air, le rire aux lèvres, la gaîté dans les yeux, troublant les crédules par leurs regards provoquants. Tant pis pour celui qui se laisse prendre à ce regard-là, il verra de quel air il sera reçu. Nous l’avons peinte déjà la petite ouvrière, ce type charmant, honnête, à l’âme pure, au cœur loyal et franc, qui vient là acheter ou accepter de petits bouquets de violettes d’un sou. Petit bouquet pas tapageur, pas compromettant, qui n’engage à rien, qu’on peut accepter ou offrir, qui se donne également à l’amie, à la femme et à l’amante. La petite ouvrière est la fille aux violettes; joyeuse, en robe de laine l’hiver, et d’organdi l’été, en bonnet de linge ou petit chapeau, brides au vent, elle grimpe le dimanche à la banlieue pendue au bras de son homme, portant à sa ceinture son bouquet de violettes, elle a des chansons plein les lèvres et de la gaieté plein son petit cœur.
Lorsqu’elle approche de ses narines roses son frais bouquet, un sourire éclaire son gentil visage. C’est la fille du peuple! mon Dieu oui! Quand elle écrit, elle met plus de cœur que d’orthographe, c’est l’excuse de ses. fautes. Elle pleure à l’Ambigu, elle pleure au Lyrique, elle pleure à la Porte-Saint-Martin, elle rit devant Thérésa.
Le dimanche, lorsqu’elle a brossé la redingote de son époux, elle glisse à la boutonnière le petit bouquet de son corsage, grande-chancelière, elle décore son homme et le fait chevalier de la légion damour.
C’est au marché aux fleurs, aux premiers rayons du soleil printanier, qu’il faut les voir, les pauvrettes; elles vont trois par trois, en taille, sans collerette, sans bonnet, exposant insoucieuses leur cerveau faible au feu turbulent du soleil de mai; bavardant, riant, jacassant, surtout agaçant les passants, et se grisant du parfum des fleurs, leurs poitrines se dilatent sous les émanations de cet air embaumé.
Un soir de juin, à l’accablante chaleur d’une journée d’été succédait une soirée douce et fraîche; le marché aux fleurs était couvert de promeneurs; le soleil se couchait dans un ciel chaud, sur le grisbleu duquel s’étendaient de longues lames rouges; un vent faible enfilait les boulevards, apportant en fraîcheur la pluie fine du grand jet d’eau; avec la nuit qui tombait on devenait silencieux; il y avait des échanges de regards dans ce tapage éteint. Sur le dernier banc du côté du boulevard du Temple, deux jeunes filles, deux ouvrières, étaient assises, celle qui paraissait la plus âgée–vingt-cinq ans environ–disait à l’autre:
,–Es-tu folle, Renée, à quoi t’engages-tu? à rien! du jour où cola ne te plaît plus, tu ne viens plus… –Non, j’ai peur! Oh! je sais bien ce que tu vas dire, toutes les liaisons commencent, ainsi, le jour où l’on voit que l’on se convient, on parle sérieusement. Je ne crois pas cela… et j’ai tort de venir et de n’en pas parler à ma mère… Si l’on nous voyait, je serais compromise.
–Compromise… comment cela? puisque je suis toujours avec toi…
–Toi, ce n’est pas la même chose, tu es libre, indépendante, sans famille, tu fais ce que tu veux, tu ne dois compte de ta conduite à personne; moi, si ma mère savait cela, pauvre chère femme, elle ne me reverrait plus.
–Tu n’as plus dix ans… tu as plus de seize ans, c’est l’âge où une jeune fille pense à sa position… est-ce ta mère qui te la trouvera? elle fait à peine de quoi se suffire… M. Maurice est riche, il t’aime, et si tu sais le prendre, tu l’obligeras bien à faire ce que tu voudras… alors sûre de lui, tu pourras en parler à ta mère… et que veux-tu qu’elle te dise?
–Elle me dira qu’elle m’a habituée à ne jamais lui rien cacher, à ne jamais lui mentir et si j’ai fait autrement, c’est que je savais commettre une mauvaise action.
–Ah bien, merci, tu vas en chercher, des affaires I...
–Sidie, partons, je ne veux plus le revoir…...
–Tu ne feras pas cela. Renée, il faut être polie; attends-le, et lorsqu’il te parlera, dis-lui à quoi tu es décidée.
–Non, je ne veux pas l’attendre; tu sais bien que je n’oserai le lui dire… Viens, je veux partir.
La jeune fille se levait, celle qu’elle appelait Sidie lui dit, en lui prenant le bras:
–Il est trop tard, le voici.
Renée leva la tête et vit, se dirigeant vers elle, un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, élégamment vêtu. Le rouge monta au visage de la jeune fille et elle baissa les yeux.
Moins confuse, la grande Sidie, le sourire aux lèvres, aborda le jeune homme en lui disant:
–Vous êtes seul, M. Maurice?
–Non, Rochon est avec moi, il paie la voiture. Et comment allez-vous aujourd’hui, Mlle Renée?
–Très-bien, M. Maurice.
Rochon était un homme de trente-cinq à quarante ans, l’œil brillant, la bouche riante; il vint près de la grande Sidie et lui dit familièrement:
–Bonjour, Sidie, est-ce qu’il y a longtemps que vous nous attendez?
–Nous arrivions…
–Dites donc, les amoureux, nous n’allons pas nous visser ici, hein! on a l’air de sortir de pension et de venir filer le parfait amour avec la bonne de sa tante… Mademoiselle Renée, prenez le bras à Maurice, il est là qui vous regarde la bouche ouverte sans dire un mot.
–Oh non! marchons… je crains d’être vue.
–Donnez-moi votre bras, Renée, nous allons par l’avenue des Amandiers gagner le boulevard Ri-chard-Lenoir… et nous serons à l’abri. N’est-ce pas, Rochon?
Renée n’hésita pas, lorsque Maurice lui prit le bras, mais déjà Sidie s’appuyait lascivement sur celui de Rochon pendant que ce dernier disait:
–C’est dans le désert que nous allons?.. Dites-donc, Sidie, est-ce que vous êtes pour ces amours-là?… c’est de l’opéra comique!…
–Pensez donc! cette enfant, c’est la première fois qu’elle aime.
–Ce n’est pas une raison pour avoir l’air si bête que ça.
–Que voulez-vous faire?
Renée, au bras de Maurice, marchait devant, répondant par monosyllabes-aux quelques phrases embarrassées que le jeune homme lui disait; Rochon pressa le pas et tes arrêta en s’écriant:
–Dites-donc! Mlle Renée craint d’être rencontrée… et puis, vous savez, c’est pas amusant la promenade à deux; est-ce que vous croyez que nous ne serions pas mieux à faire un coup de fourchette?
Le regard clair de la jeune fille allait de Maurice à Rochon semblant demander ce que cela voulait dire.
–Vous ne comprenez pas, mon enfant... Nous allons à côté, chez Bonvallet, nous nous ferons servir des huîtres, un poulet, des. écrevisses, et, tout en mangeant, on cause sans se gêner et sans crainte d’être gêné.
–Oh non! monsieur, non! je ne peux rester que quelques instants avec M. Maurice, et je veux aussitôt retourner chez nous.
–Vous resterez le temps que vous voudrez… Quand tu me regarderas là comme un mais.…tu ne dis rien, ça te rend donc muet, l’amour! En ont-ils –des têtes!
La grande Sidie riait comme une folle du sans-façon de son cavalier, elle dit à Renée:
–Cela vaut mieux, tu partiras quand tu voudras.…mais au moins tu ne risques pas d’être rencontrée.
–Non, je ne veux pas entrer dans un restaurant.
…Mais vous ne risquez rien avec moi, Renée.
…Ah!avec lui, vous pouvez être tranquille... je ne l’ai.jamais vu comme ça, reprit Rochon.
–Allons, viens donc, dit la grande Sidie, prenant le bras de Renée et l’entraînant, entrez d’abord tous les deux, nous vous suivons.
Renée dit bas à Sidie:
–Sidie, c’est mal ce que tu me fais faire.
–Tu n’es qu’une niaise, c’est ton avenir que tu compromets.…je ne te quitte pas, tu n’as rien à craindre et tu seras à même’ au moins de lui parler sérieusement. tu l’aimes, n’est-ce pas?
–Oh! oui, fit en soupirant la jeune fille.
Les deux hommes étaient entrés, les jeunes filles les suivirent et quelques minutes après, ils étaient installés dans un cabinet du premier étage autour d’une table servie. Rochon, assis sur le canapé, près de la grande Sidie, riant comme une folle de ce qu’il lui disait; près de la fenêtre, assis l’un en face de l’autre, Maurice tenait dans ses mains les mains de Renée, il la contemplait et lui parlait doucement. Celle-ci, souriante et regardant en dessous, écoutait ce chant d’amour si doux, à l’oreille qui l’entend pour la première fois. Rochon disait à Sidie en lui montrant les deux amoureux:
–Regarde-moi ça, Sidie, Platon qui conte des blagues à une jeune grecque.
–Vous, dit en riant Sidie, je vous défends de me tutoyer.
–Ils mangent des phrases… Nous, allons-y du coup de fourchette. Prenez donc des huîtres.
Sans s’occuper d’eux, Maurice disait à Renée:
–Pourquoi, Renée, avez-vous peur de moi?…
–Je n’ai pas peur de vous, M. Maurice, j’ai honte, parce que je fais mal.
–On ne fait pas mal d’aimer qui vous aime?… Je ne vous parle pas d’un amour banal qui s’éteint avec la honte qu’il laisse, je vous parle d’un amour sincère, pur comme vous, un amour qui durera la vie entière.
–C’est bien vrai, ce que vous me dites là?
–En doutez-vous?
–Nos situations ne sont pas égales… Vous êtes riche, je suis pauvre.
–Vous vous trompez, Renée, je ne suis pas riche, il me faut comme vous travailler pour vivre. Je dois l’aisance relative dans laquelle je vis à l’affection d’un oncle, mon unique parent, qui me considère comme son fils.
–Vous n’avez ni votre père, ni votre mère?
–Non, Renée, personne à aimer…
–Que vous devez être malheureux!... Si vous saviez comme elle m’aime, ma mère…
–Vous le méritez.
–Pas aujourd’hui, car près de vous je fais mal… Oh! si elle savait cela… Je n’ose y penser… et cependant il faudra bien le lui dire… Vous me le promettez?
–Je vous le jure, Renée.
–Je ne peux croire que vous m’aimez.
–Et pourquoi?
–Vous êtes heureux, élégant; vous vivez dans un monde intelligent, où vous rencontrez sans cesse des femmes plus belles, plus instruites, plus intelligentes que moi… Comment pourriez-vous avoir un amour véritable pour une petite ouvrière?…
–Si vous saviez, Renée, quelles qualités sont à mes yeux les défauts que vous vous trouvez, l’innocence, la simplicité, la timidité, autant de vertus dont vous n’appréciez pas la valeur parce que vous les avez… Point de coquetterie en vous…
–Vous trouvez cela parce que vous me connaissez peu… Peut-être même le soir, après m’avoir quittée, allez-vous avec d’autres rire de moi, qui ai cru à ce que vous m’aviez dit.
–Mais quelle méchante pensée avez-vous là… Vos mains sont dans les miennes, levez les yeux, Renée… mes regards sont fixés sur les vôtres… Comprenez-vous? Vos mains tremblent… Mes yeux ne mentent pas, Renée, je vous aime, Renée, je n’ai en moi qu’un amour, qu’un culte, vous…
En disant ces mots, Maurice avait attiré la jeune fille vers lui et ses lèvres se posèrent brûlantes sur le front de Renée qui jeta un petit cri et se leva vivement.
Rochon dit en riant:
–Bon! voilà ceux qui lisaient Platon qui font une corne à la page.
Et comme il glissait son bras autour de la Sidie, voulant aussi l’embrasser, la grande fille se dégagea en disant la main levée:
–Ah! pas de ça! ou la gifle… nous ne sommes ici que pour causer.
–Ah! ben, elle est forte, celle-là! dit Rochon ébahi et montrant les plats vides: c’est ça que vous appeler causer?
La grande Sidie et Maurice éclatèrent de rire…
Renée dit à Maurice qu’elle voulait partir. Elle craignait que sa mère ne vînt au devant d’elle et, ne la rencontrant pas, n’allât chez sa patronne. Le jeune homme s’offrit à la reconduire. Elle refusa, et, au désespoir de Rochon, la grande Sidie se leva pour accompagner son amie; mais on avait pris rendez-vous pour le surlendemain.
Quand les deux jeunes filles furent parties, Rochon furieux s’écria:
–En voilà assez de ces amours-là!… Tout ça se passe trop à la conversation… Je vais à Bullier… Faut donc M. le maire pour aimer ces femmes-là… Bonsoir les petites ouvrières!
C’était un bien joli tableau qui venait de s’effacer que celui de Mlle Renée près de Maurice, quand celui-ci, dans l’encadrement des rideaux de la fenêtre, tenait dans ses. mains brûlantes les mains mignonnes de la belle enfant. Quels regards ils échangeaient, et combien à cette heure elle était loin du cerveau de la jeune fille l’idée de rompre avec M. Maurice! Quels menteurs que les amoureux! Belle chose, au reste, que l’amour des jeunes! Admirable chose surtout que Mlle Renée, et qu’elle valait bien les longues minutes d’extase qui ravissaient le jeune homme! Que d’embarras, que dé confusion et aussi que de désirs;… c’était bien ce bon amour d’enfant qui fait des châteaux en Espagne, qui donne que de bonnes et douces pensées et dont le but et le mobile sont purs comme l’âme de celui qui le ressent.
Renée avait des cheveux châtain-roux, un nez fin dont les narines roses se dilataient dans le sourire, ses yeux bleus étaient doux, dans l’ombre de leurs grands cils retroussés, et la peau paraissait plus blanche sous les sourcils bruns, épais et soyeux. Les lèvres purement arquées souriaient souvent en laissant voir des petites quenottes d’un blanc laiteux, enchâssées dans des gencives peut-être un peu trop pâles; le sourire creusait dans les joues deux fossettes adorables.
Ni trop grande ni trop petite, admirablement faite,-la taille ronde et fine, souple et gracieuse en tous ses mouvements; la santé se lisait dans la transparence des chairs; des mains adorables, des doigts fins à ongles roses... et tout cela n’avait pas encore dix-sept ans!
Un grand malheur, cependant, malgré des apparences robustes, l’enfant avait un mal étrange, qui pouvait l’enlever en une nuit, dans une crise morale, il fallait lui éviter les grandes émotions. Ce mal, avait dit le médecin, elle le devait à une terreur de sa mère, alors que celle-ci la portait dans ses flancs, et c’est la maternité qui seule l’en délivrerait… Mademoiselle Renée ignorait, heureusement, son état.
On a vu que l’amoureux de Renée n’était pas un gaillard hardi, ayant le propos libre et passé maître en l’art d’aimer: non; il était le digne pendant de son amoureuse.
C’était un grand garçon de vingt-quatre ans, il entrait dans sa vingt-cinquième année, grand, bien pris, svelte, élégant; le geste était aisé, les mouvements rapides, et, quoique négligemment vêtu, on sentait en lui l’homme distingué.
La tête était belle, l’œil noir avait cette vivacité qu’on qualifie d’œil fripon, il était un peu enfoncé sous les sourcils très-bruns et courbés d’une ligne pure; les cils noirs et très-longs faisaient encore ressortir l’éclat des yeux; le nez était droit et fin; la bouche petite, avec des lèvres un peu épaisses, ombragées par une moustache rousse, le visage était d’un ovale un peu long et la peau avait le teint mat des Parisiens; ses cheveux, fins comme de la soie, étaient bien plantés; ils étaient plutôt châtain-foncé que bruns. On le voit, on ne pouvait assembler plus charmants amoureux.
L’autre couple était bien différent; la grande Sidie pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans.
Grande et élancée, sa démarche se ressentait de sa longue taille; elle traînait ses pas, et avait constamment un balancement de hanches, mais cela se perdait un peu. dans ses airs penchés, veules, lascifs; la taille était bien prise, la gorge opulente, les mains étaient fines et sèches, mais les attaches étaient lourdes, plébéiennes.
Ses bruns cheveux seyaient bien à la pâleur mate de son teint; l’œil était vif, brûlant, plein d’un feu qu’allumait l’hystérie; le nez était petit; il avait cette forme gaie qu’on qualifie «de nez fripon», c’est-à-dire les narines roses, ouvertes, un peu en l’air et comme sur la piste du plaisir; la bouche était grande, mais les lèvres, lourdes et épaisses, étaient pleines d’appétit et de désirs. La grande Sidie n’était pas belle assurément, et cependant on sentait que la grande fille pouvait, lorsqu’elle le voulait, bouleverser le cerveau de celui qui la regardait. Quand son long corps se penchait sur vous, quand son cou gracieux comme celui du cygne s’avançait pour tendre le museau et offrir un sourire, les lèvres avaient des tremblements qui parlaient aux sens, et les regards avaient des éclats qui vous éblouissaient. Les baisers de la grande Sidie étaient comme les gros vins: il n’en fallait pas trop boire, ils grisaient.
C’était bien la femme qu’on est convenu d’appeler, dans les ateliers: une bonne fille. Ayant pour la morale le mépris qu’on a pour la chose qu’on ne connaît pas, elle portait effrontément ses vices, et il était rare qu’on la fréquentat sans s’être tachée après elle. Et cependant ce n’était pas pour faire le mal qu’elle perdait ses compagnes, c’est parce que la sagesse pour elle était un ridicule, le vice était le plaisir et le plaisir c’était sa vie!
Et qu’on le sache bien, elles sont nombreuses ces déclassées mal élevées dans les ateliers de Paris; vicieuses, non de nature, mais par l’insuffisance d’instruction, ne connaissant du péché que le pardon donné dans l’ombre du confessionnal, ayant à peine appris à lire chez les sœurs, juste ce qu’il en fallait pour savoir le catéchisme, et bien convaincues de ce qu’il enseigne, c’est-à-dire: que le pardon est , au bout de toutes fautes, pour celui qui se repent! il leur faut le malheur pour savoir que la loi, c’est-à-dire le code, est le véritable guide de la vie, et qu’il dit: le mal est puni.
Sidie était la femme faible prête à tout; bien dirigée, elle eût fait Je bien; abandonnée, elle faisait le mal; elle n’avait pas le sens moral! Et c’est entre les griffes de cette femme que cette pauvre petite Renée, sa camarade d’atelier était prête à tomber. Renée la trouvait gaie.
Le compagnon de Maurice n’avait pas plus de ressemblance avec lui que Sidie n’en avait avec Renée.
C’était un Parisien, un vrai, des ongles aux cheveux, il était même fier qu’on l’appelât le petit Parisien. Ayant appris la vie à l’école du malheur, et à lire à l’école des Frères, il ne savait de la vie que ce qui est faux, et ses études se bornaient à sa signature et à deux règles. Il avait combattu avec le besoin, et son intelligence native l’avait fait vaincre. Après avoir essayé de tous les métiers, sans scrupules, se moquant du qu’en dira-t-on, il était arrivé à se faire ce qu’on nomme une situation. Représentant d’une maison de commerce, intéressé dans la maison, il était content de faire sonner, en parlant, ce qu’il appelait des tunes, c’est-à-dire les pièces de5francs en argent qu’il avait dans ses poches. Superficiel, amoureux des plaisirs faciles, ami de tous, parce qu’il ne cherchait dans l’amitié que le plaisir qu’elle lui donnait, dans l’amour que la satisfaction bestiale de la chair, il était ce qu’on nomme un bon garçon. Il ne disait de mal de personne, mais il n’en disait pas de bien, il vivait avec tout le monde, passant au travers des inimitiés sans les partager, vivant par lui et pour lui, fier d’être arrivé tout seul et au fond méprisant tout le monde, parce que, plus jeune, tout le monde l’avait méprisé. Derrière ce cynique paravent, il se cachait quelque chose, il y avait au fond de l’âme de Rochon plus qu’une amitié, qu’un amour, une adoration.
Sa mère!… Rochon avait un bon cœur.
Maurice était jeune, timide, Rochon n’était plus jeune et était audacieux. Maurice tremblait devant les femmes, Rochon les bousculait. Maurice n’avait pas vécu, Rochon avait tout usé. Maurice était pensif, Rochon était bavard. Maurice était distingué, Rochon était commun… Si bien que, absolument dissemblables, ils ne pouvaient se quitter. Maurice n’était gai qu’avec Rochon.
Maurice, nous l’avons dépeint, était un très-beau garçon, Rochon avait été dans sa jeunesse l’Apollon des bals des anciennes banlieues, la coqueluche de toutes les belles filles d’alors, et c’était la joie de Maurice d’entendre son ami lui raconter les croustillants détails des commencements de femmes à la mode.
Rochon, quoiqu’il le niât, et qu’au reste il n’y parût pas, avait depuis longtemps passé la quarantaine, la calvitie ratissait déjà le crâne planté de cheveux poivre et sel, les favoris et les moustaches se conservaient mieux sous les arrosements hebdomadaires d’une eau athénienne, la peau épaisse avait les rougeurs marbrées que donne la vie gourmande; les yeux petits, verts, ardents comme des charbons, étaient presque sans cils, ils s’ouvraient tout rond, pleins de gaîté; le nez mince en haut allait se perdre dans une petite boule ronde, rosée et couperosée, indiquant le culte des vins agréables: la bouche était parisienne, les lèvres un peu lippues, se relevaient au coin, ce qui donnait un air narquois. La moustache qui les recouvrait masquait les dents, où quelques désertions auraient pu se remarquer.
Le chapeau un peu sur l’oreille, la tête enfoncée dans un col droit dont les pointes venaient à la hauteur de la moustache; mis avec soin, sinon avec élégance, toujours la canne à la main, le cigare aux lèvres, dodelinant de la tête, la démarche balancée, il rêvait de la croix. Que lui importait l’ordre? L’Éléphant Vert d’Asie ou un Jésus quelconque. il désirait seulement un peu de rouge dans le ruban; ce n’était point vanité, mais pour les affaires, il le déclarait:
–C’est pour le coup du cordon de sonnette, disait-il; j’arrive, je sonne, j’ai mis mes échantillons dans ma poche; on ouvre, si je donne ma carte à la bonne, on me balance. Je dis: J’ai à parler à Monsieur. Elle voit le ruban à ma boutonnière, elle couit et dit:–Un monsieur décoré qui demande monsieur,–Au salon, vite, vite! On m’ouvre le salon et je vois le patron qui arrive en me faisant des révérences et, pour ne pas paraître un imbécile, il me donne ma commande…
Nos lecteurs connaissant maintenant suffisamment nos héros, nous continuons:
Rochon furieux, maugréait en payant l’addition, et Maurice ravi exclamait:
–Plus je la vois cette Renée, plus je l’aime.
–Moi, tu sais, j’en ai mon affaire de ces parties-là, on boit, on mange, et puis on a tout de suite fini de rire; ah non! allons le dimanche au bois de Vincennes voir sortir les pensions.
–Mon Dieu, que tu as donc peu de clairvoyance! Mais voyons, Rochon, est-ce qu’une seule fois dans ta vie, tu as rencontré une créature semblable à Renée?
–Ah non! Dieu merci! si j’en avais une comme ça, je la mènerais à l’école… Elle ne vient pas ici pour prier le bon Dieu, elles me font rire avec leurs manières… La grande s’en est collé un gilet d’écrevisses bordelaises, mais, faut pas les prier pour se mettre à table… et puis après, ça file…
–Tu crois toujours avoir affaire à tes femmes de boulevard.
–Ah ça! tu donnes donc là-dedans, toi?… tu crois donc que c’est Lucrèce… Elles s’en vont toutes les deux, les nez tout barbouillés de la crême du dessert, et elles vont se ficher de nous avec un beau fondeur, auquel elles offriront les noisettes que la Grande-Tringle a mises dans sa poche.
–Toi, lorsque tu te trouves avec une femme, dit Maurice en riant, il faut qu’aussitôt elle ne te refuse rien.
–Est-ce que je refuse quelque chose, moi!
–Mon pauvre Rochon, tu n’auras jamais d’affection dans ta vie.
–Ce sont des affections pas assez amusantes, ça. Voilà quinze jours que ça dure. J’en ai assez. Tu reviendras tout seul, si tu veux; moi, j’y renonce… Ces petites crasseuses. Ah! non!
–Allons, ne dis pas de bêtises, et viens à Bullier.
–Maurice prit le bras de son ami; ils descendirent et montèrent en voiture, disant au cocher de les conduire à Bullier.
II
CE QUE VAUT L’AMITIÉ DE MADEMOISELLE SIDIE
Table des matières
Maurice et Rochon étaient assis devant une table dans le jardin Bullier; ce dernier, l’œil allumé, le chapeau sur l’oreille, cherchait dans les femmes qui passaient un minois engageant. Maurice, au contraire, indifférent au bruit et au mouvement au milieu desquels il se trouvait, accoudé sur la table, sa tête dans sa main, rêvait à la belle Renée.
–Te voilà encore en voyage, dit Rochon; tu leur mets des ailes sur les épaules et des rayons autour des cheveux… Mais tu en feras une maladie de ta petite ouvrière.
–Je t’en supplie, Rochon, ne continue pas; tes soupçons, ou plutôt tes inventions, me font de la peine; c’est sérieusement, c’est sincèrement que j’aime Renée.
–Eh bien, tu as de la veine!… Vrai, tu en as un béguin comme ça et tu crois qu’elle n’a aimé et n’aimera que toi?
–Rochon!…
–Enfin tu crois que toutes les deux sont des anges? Ah! ah!
Et Rochon jetant un cri et éclatant de rire, s’écria:
–Regarde donc un peu là-bas. là-bas. près de l’orchestre, les voici.
Maurice s’était levé d’un bond, son regard avide suivit la direction du bras de son ami, et douloureusement stupéfait, il reconnut la grande Sidie. Il se dirigea aussitôt vers elle, suivi par Rochon, joyeux de son triomphe. Près de Sidie, Maurice chercha Renée; il respira en voyant que la grande fille était seule, Rochon, plaçant la main sur l’épaule de Sidie lui demanda:
–Eh bien! la maman sévère vous a donc laissée sortir?
Celle-ci se retourna d’un mouvement vif, prête à parler sérieusement à celui qui l’accostait aussi singulièrement; mais en reconnaissant les deux jeunes gens, étonnée d’abord, elle tendit la main à Rochon en disant:
–Comment! vous voilà ici, vous, le rigolo?…
–Et Renée? demanda anxieusement Maurice.
Les grands yeux noirs de Mlle Sidie se dirigèrent avec un regard étonné sur Maurice.
–Est-ce que vous plaisantez?… Renée ne va pas au bal… C’est assez rare déjà quand elle reste une heure avec moi après la journée.
Le jeune homme eut un soupir de soulagement.
–Donnez-moi donc le bras, dit Rochon, fidèle à ses habitudes, et allons donc nous rafraîchir un peu.
–Je veux bien.
–Vous avez l’air plus aimable, ici.
–Moi!.... que vous êtes bête. Ici, c’est pas la même chose. Voyons, devant cette petite, vous faisiez des charges…
–Ah! c’était pour elle?
Et, se penchant vers Maurice qui marchait à côté d’eux et avec l’intention de déclarer une chose absolument incroyable:
–Mais vous savez qu’elle est sage, Renée.
–Alors il n’y a pas longtemps que vous la connaissez, dit brutalement Rochon.
–Dites donc, insolen, fit en riant la grande fille, tapant d’un éventail sur le bras de son cavalier. Puis tout à coup passant son autre bras sous celui de Maurice et attirant à elle les deux amis, elle dit en balançant la tête:
–Franchement, entre nous, c’est rudement bête une fille sage!
Maurice reçut comme un choc: il retira son bras avec dégoût.
–Tiens, qu’est ce que vous avez donc, vous?
–Rien.
Rochon s’adressant à Maurice lui dit, du ton le plus naturel du monde:
–Si tu. n’es pas bête, avec Mlle Sidie, nous pouvons causer et arranger quelque chose, pour en finir avec cette petite fille-là.
Maurice regarda Sidie, puis Rochon, et, haussant lès épaules, il ne répondit pas. On était arrivé au bosquet, Rochon y ayant fait entrer Sidie, lui dit:
–Alors, ici, c’est pas comme là-bas: on peut s’embrasser?
–Ici, oui, fit en riant la grande fille… Et s’abandonnant à son cavalier, elle fit claquer sur ses lèvres un baiser sonore. Comme Maurice les regardait, souriant d’un air moqueur, Rochon lui dit:
–Es-tu content maintenant, , ai-je raison? ça t’étourdit!
–Et vous appelez ça de l’amour? demanda le jeune homme.
–Pourquoi pas? dit Sidie.
–Oui, c’est de l’amour! du vrai amour qui consomme, et pas à la conversation. Toi, tu es tout le temps en berger Louis XV, tu veux une bergère et un mouton. Moi, voilà, j’aime mieux une belle fille et un bon verre de vin. Ça c’est pas de la comédie, ça y est. Tiens, bois ma chérie!
–Déjà! exclama Sidie en éclatant de rire.
–Moi, vous savez, je n’y vais pas par quatre chemins. A quoi ça sert-il de faire des manières pour arriver toujours au même point?…
–Quelqu’un vous plaît, il faut que vous lui plaisiez.
–C’est bien plus malin, quand je serai là dans les coins des portes avec des yeux allumés, la bouche en cœur, à faire des discours… en voilà la preuve… tu vois bien que je t’aime! et en disant ces mots, Rochon embrassa la grande Sidie. Celle-ci se contenta de rire, Rochon l’amusait.
–C’est pas tout ça, Maurice est mon ami, la petite lui a tapé dans l’œil, il l’aime.
–Oh! elle vous adore, dit Sidie à Maurice, qui devint rouge.
–Tu vois, il rougit… Si tu savais le plaisir que tu lui fais en lui disant ça.
–Du reste, monsieur Maurice est assez gentil et assez comme il faut pour ça.
–Ah bien, crois-tu qu’elle t’en flanque, de la pommade… Ma petite Sidie, il faut nous occuper de lui.
–Je t’en prie, Rochon, occupe-toi de tes amours et laisse-moi les miennes.
–Es-tu bête; tu ne vas pas toujours être comme ça à la poésie. Voyons, Sidie, elle a une corde sensible, la petite Renée?
–Ecoutez, je vas vous dire: cette enfant, c’est son premier amour, raconta Sidie; elle vous adore, monsieur Maurice, et malgré sa volonté de rester sage, je suis certaine, quoi qu’elle dise, qu’il ne faudrait que l’occasion et un peu d’audace pour qu’elle soit votre maîtresse… Il faudrait ne pas la laisser réfléchir, sinon un beau-soir, prise de remords, elle racontera tout à sa mère, et celle-ci ne la quittera plus, vous pensez bien.
Maurice, d’abord fâché du ton que prenait la conversation, écoutait plus attentivement.
–Vous concevez, avec moi, elle ne se cache pas, je sais ce que l’on peut en faire… Vous lui parlez mariage, je sais bien ce que vous en pensez.
–Vous vous trompez, Sidie.
–Mais ne vous défendez donc pas, je n’irai pas lui dire, puisque au contraire je lui dis que si j’étais à sa place, je serais moins sévère: votre position vous permet de l’aider, et une fois ensemble, maîtresse de vous, elle serait plus à même de vous obliger à ce qu’elle voudrait.
–Pardi, c’est tout naturel, fit Rochon.
–En voilà un qui est fort! Est-ce que vous croyez que je pense un mot de ça?… C’est pour la décider, parce qu’ainsi on ferait des parties.
–A la bonne heure! voilà une vraie femme!... Tu n’as pas l’intention de passer ta vie à lui faire des discours, n’est-ce pas?… Eh bien, écoute Sidie.
–Que dois-je donc faire, selon vous, Sidie?
–Ecoutez, monsieur Maurice. Il faut brusquer la situation. Si vous voulez, demain je dis à Renée de venir chez moi sous un prétexte quelconque, elle vient, vous venez à votre tour, elle se récriera d’abord, mais, vous lui direz la vérité, et seul avec elle, vous ferez ce que vous voudrez.
–C’est indigne, ce que vous me proposez là, Sidie! fit le jeune homme en se levant et en quittant la table.
–Comment, indigne! fit la grande fille stupéfaite en regardant Maurice qui s’éloignait.
Rochon, haussant les épaules:
–Laisse-le donc, c’est un serin; il va réfléchir…
–Soyez donc gentille avec les amis…
–D’abord, fit en riant Rochon, sois donc aimable avec moi et ne nous occupons pas de lui, il va revenir, je le connais. Tiens, viens valser.
–Ah! vous m’agacez, vous, à me tutoyer maintenant.
–Fais donc pas de manières, viens valser.
Et en disant ces mots, sans s’occuper du semblant de résistance de la grande fille, il lui glissa la main autour de la taille et l’entraîna dans la valse.
La nature honnête de Maurice s’était révoltée à l’idée d’amener la jeune fille dans un guet a pens; il aimait véritablement Renée. Est-ce à dire qu’il pensait à en faire sa femme? Non, certainement, mais il voyait en elle plus qu’une affection passagère. En parlant de mariage à Renée, il se servait de l’éternel mensonge habituel en amour, mensonge qui n’a jamais trompé celle qui cède, mais quelle est aise d’avoir écouté et qu’elle feint d’avoir cru pour s’en faire une excuse.
Maurice aimait en heureux, en jeune, il voulait que l’ardeur, partant des lèvres en paroles brûlantes, des yeux en regards flamboyants, arrivât un jour à troubler assez les sens pour que grisé d’amour, folle de passion, embrasée de désirs, la jeune fille cédât: Mais le guet-apens tendu, la confiance trompée, la préméditation de la faute; tout cela lui répugnait.
Ce fut, pendant dix minutes, la pensée qui occupa son cerveau; puis revenant sur lui-même, il se dit qu’après tout ce que l’amie de Renée lui proposait ne devenait une lâche action qu’à la condition qu’il abusât de la situation qu’on lui faisait. Mais si, au contraire, seul avec Renée,–occasion qu’il cherchait sans cesse sans l’avoir trouvée,–il se conduisait en galant homme, c’était une délicieuse soirée qui lui était offerte. C’est sur cette idée qu’il revint à la table.
La grande Sidie, les cheveux épars, l’œil allumé, encore toute émue des caresses de la valse, était tombée sur une chaise et s’éventait, Rochon avait mis son binocle sur son nez en sueur, et regardait la marque de la bouteille de champagne qu’on lui servait, disant au garçon:
–Dis donc, toi frisé, c’est pas de la tisane que tu nous colles-là–Rochon tutoyait tout le monde –je t’ai demandé une première marque.
Apercevant Maurice qui s’avançait souriant:
–Tu viens pour savoir l’adresse de la famille, tu veux y aller du coup de l’habit noir et des gants blancs.
–Laisse-moi donc tranquille… je veux parler à Sidie.
–Il vient te demander l’adresse de ton logement.
–C’est vrai!
Sidie et Rochon éclatèrent de rire.
On entendit les accords d’une nouvelle valse, Sidie, infatigable, se leva en criant:
–La valse!
–Ah! non, fit Rochon, c’est bon une fois, je me fâcherais avec ma goutte… J’en aurais pour quatre jours de fauteuil. Non!…
–Venez, Sidie, dit aussitôt Maurice en prenant le bras de la grande fille, nous causerons en valsant.
Sidie jeta aussitôt son bras sur l’épaule du jeune homme, et son long corps eut les ondulations de couleuvre qui la rendaient si étrange.
Rochon, versant à boire, criait:
–Tu sais, ne lui fais pas de morale… Attends à demain.
Les deux jeunes gens se lancèrent dans les tourbillons de valseurs.
Et ramenant Sidie à sa place, Maurice disait:
–N’en parlez pas à Rochon, il se moquerait de moi, et ses rires me blessent… C’est convenu, à demain soir.
–J’en réponds, dit Sidie.
Rochon avait offert un verre au garçon, il avait bu avec lui, et voyant ses amis revenir et rire de le voir attablé, il fit comme eux.
–Maintenant, mon petit, dit-il au garçon, je t’ai assez vu, va à l’office.
III
LES FETITS SERVICES D’AMIE
Table des matières
Le lendemain de ce jour, Renée sortait de son atelier avec Sidie, celle-ci rieuse, la jeune fille rêveuse.
–Tu vas monter une minute chez moi, le temps d’écrire, et je vais à Montmartre te reconduire jusqu’à la porte de ta mère.:
–Dépêchons-nous, alors, Sidie. Hier, mère était très-inquiète; elle m’a grondée, et j’ai dû raconter que nous avions de l’ouvrage pressé qui m’avait obligée à travailler plus tard.
–C’est l’affaire de dix minutes. C’est M. Rochon qui doit m’avoir écrit ou qui est venu, et j’ai promis de lui répondre ce soir.
–Comment! il vient chez toi?
–En voilà une demande! Quelle importance ça a-t-il pour moi? Je suis libre, i ndépendante. Je ne suis pas comme toi: je ne pense pas au mariage. J’ai ma liberté, je l’aime et la veux garder.
–Tu regretteras cela plus tard, Sidie.
–Comment, c’est toi qui vas me faire de la morale?
–Pourquoi pas!
–Mais, ma chère petite, dit Sidie d’un ton protecteur, raisonnons un peu. Quelle est celle qui a raison de nous deux?… Tu es pauvre, ta mère est pauvre: ce n’est qu’en travaillant toutes deux que vous parvenez à vous suffire. Et comment, encore, ajouta la grande fille en jetant un regard plein de commisération sur la toilette de Renée. Quelle espérance as-tu? Tu épouseras un ouvrier, toi, mignonne, jolie; tu seras contrainte à faire la soupe, soigner le petit, obéir à ton homme.
–Ma mère n’a jamais fait autre chose!
–Ta mère, ta mère… Ça n’était pas comme aujourd’hui, de son temps; et puis ta mère n’a pas été mariée. Elle s’est amusée étant jeune.
–Sidie; je ne veux pas que l’on dise cela,
–Mais ce n’est pas méchamment, ma chère, que je te parle ainsi: tu sais bien que je te porte trop d’amitié pour chercher à te faire de la peine J’entends te dire, que si je trouvais celui que tu connais, c’est-à-dire, un gen! garçon, m’adorant, comme M. Maurice, je ne le laisserais pas échapper.
–Mais j’ai dit M. Maurice que sa recherche me onvenait, et qu’il ait à s’adresser à ma mère
–Voyons, tu n’es pas adroite, Renée ce jeune homme a une famille qui s’opposera assurément à son mariage avec une simple ouvrière; il faudrait, pour cela, qu’il fût assez engagé, assez attaché à toi pour avoir la volonté de résister à ceux qui voudraient vous séparer.
–Que j’aie tort, que j’aie raison, l’avenir me le dira; mais dussé-je être pauvre toute ma vie je préfère vivre ainsi: je suis estimée et aimée de tous, on me mépriserait si je faisais ce que tu me conseilles. J’aime M. Maurice, et s’il voulait être autre chose que mon mari, j’aurais la force de l’oublier!…
–On dit cela!... mais quand on aime vraiment!
–Je t’en supplie, Sidie, n’en parlons plus. la pensée que j’ai de M. Maurice est plus digne de lui.
Les deux jeunes filles étaient arrivées rue de Crussol, où demeurait Mlle Sidie. Le concierge lui dit qu’un jeune homme était venu pour lui parler; ayant répondu que Mlle Sidie serait chez elle après sa journée, il avait déclaré qu’il reviendrait vers sept heures.
–Je te laisse, dit aussitôt Renée.
–Au contraire, fit vivement Sidie. Cela nous regarde toutes deux.
Le regard clair de la jeune fille se dirigea interrogateur, sur sa compagne.
–Je n’ai qu’un mot à lui dire et nous partons aussitôt. Monte avec moi.
Renée n’avait aucune défiance; le ton léger de la grande Sidie ne pouvait faire prévoir le complot ourdi contre elle. C’est que Mlle Sidie trouvait ce qu’elle avait imaginé la chose la plus simple du monde, elle brusquait une situation qui devait avoir pour résultat de rendre son amie plus heureuse; et en faisant cela elle était convaincue que Renée serait la première à la remercier, en riant elle-même de sa conduite. Elle pensait qu’elle répéterait ce qu’elle avait dit, elle, dix ans plus tôt:
–Est-on bête quand on est jeune fille!
Sidie habitait, au quatrième étage, une petite chambre précédée d’une cuisine, petite chambrette de fillette, bien gaie, bien proprette, un peu trop luxueuse pour une ouvrière. Sur la cheminée, sur l’étagère, on sentait bien un peu le tourniquet des fêtes et des bals publics; les vieux saxe et les petits bronzes ne s’y faisaient remarquer que par leur absence… mais la pendule et les candélabres Louis XV étaient de bronze doré, les meubles étaient en palissandre, le lit était capitonné, les rideaux étaient de soie et laine. Quand on songeait que Mlle Sidie pouvait gagner jusqu’à trois francs par jour, on se demandait le problème résolu pour payer tout cela sur les économies réalisées.
Ceux qui l’avaient résolu étaient récompensés; ils avaient leurs portraits bien encadrés de chaque côté de la cheminée: leur âge expliquait la facilité avec laquelle ils avaient trouvé le problème difficile.
L’atmosphère qu’on respirait en entrant était pleine d’un parfum pénétrant et voluptueux, qui pendant quelques secondes charma Renée; elle s’assit dans un grand fauteuil.
Sidie fouillait dans son armoire et mettait tout sens dessus dessous.
–Bon! fit-elle, je n’ai pas de papier à lettre… forcée de descendre en chercher… quatre étages! comme c’est gai!… Je descends, Renée.
–Ne sois pas longue.
–Non, si l’on vient, fait entrer, que l’on m’attende, il faut que j’aille jusqu’au boulevard pour trouver un papetier.
–Dépêche-toi!…
–Oui! et prompte, tournant la tête afin de cacher le malicieux sourire que la réussite de sa ruse amenait sur ses lèvres, elle descendit l’escalier. Seule, Renée s’étendit sur le fauteuil, et l’œil demi clos, ses narines roses frémissantes, la bouche à demi ouverte, elle huma le parfum perfide de la chambre. Des idées étranges, nouvelles, lui traversèrent le cerveau. Les conseils de la grande Sidie prenaient des formes, elle voyait Maurice entrer dans la chambre, s’avancer vers elle, il était à ses genoux, il suppliait, il jurait un amour éternel, et ses mains étaient entre les siennes, il glissait son bras autour de sa taille, elle sentait la tiédeur de son haleine; en même temps qu’elles donnaient un baiser, ses lèvres lui disaient: je t’aime… et elle, elle s’abandonnait, elle avait des tremblements dans son être, de petites rougeurs lui venaient aux joues… A ce moment, on frappa à la porte; elle se leva, et, toute confuse de l’état inexplicable dans lequel elle se trouvait, tournant le dos à la fenêtre pour qu’on ne vit pas la rougeur que ses pensées avaient amenée sur ses joues, elle dit:
–Entrez.
La porte s’ouvrit et Maurice parut. On juge facilement de la stupéfaction de Renée à sa vue. Comme elle restait muette, confuse, Maurice s’avança vers elle et lui dit en souriant:
–Vous êtes surprise, Renée, de me trouver ici?
–Oh oui!
–Je vous aime trop pour vous mentir; ce n’est pas le hasard qui me fait vous rencontrer, je ne venais point de la part de Rochon pour parler à Sidie, je venais pour vous voir; pour vous parler, Sidie m’avait promis qu’elle vous amènerait ici ce soir.
–Que me dites-vous là?… Vous avez vu Sidie?…
–Oui, en bas. C’est-elle qui m’a dit de monter.
–Elle est avec vous?…
–Non, elle nous laisse seuls!
Renée fronça les sourcils, elle eut peur… elle craignait de comprendre… Aussi, c’est avec la voix tremblante de crainte et d’émotion qu’elle demanda:
–C’est vous qui aviez convenu avec Sidie de m’amener ici; c’est vous qui lui avez dit de nous laisser seuls?…
Maurice ne répondit pas.
–Répondez, Maurice.
Le jeune homme s’avança, vers la jeune fille et comme elle se reculait, il la suivit… Renée avait peur… Maurice tomba à ses genoux, et d’une voix que rien ne peut exprimer, il lui dit:
–C’est moi, Renée, c’est moi qui ai consenti à tout cela. Je voulais être seul avec vous, pour que notre amour ne soit plus seulement un mot... Renée, je vous aime; je prévois autour de nous des obstacles à la passion qui me dévore. Renée, devant Dieu, aimons-nous sans souci des autres.
Renée, effrayée, entendait sortir de la bouche de Maurice les mêmes paroles que Sidie lui avait dites quelques instants auparavant. Elle ne pouvait plus douter: c’était un piège qu’on lui avait tendu! Son amie l’avait livrée et celui qu’elle adorait avait accepté cette trahison! Sa poitrine haletait. Blottie dans l’angle de la chambre, elle se sentait perdue, car vainement elle essayait de parler: la voix s’éteignait dans sa gorge. Le silence enhardit Maurice. Fiévreux, tremblant d’émotion, il s’avança vers la jeune fille, lui prit les mains et, comme elle les retirait, il se leva et voulut la prendre dans ses bras en lui disant:
–Renée, je vous l’ai juré, je le jure encore, Renée, vous serez ma femme. Les résistances que nous rencontrerions aujourd’hui s’éteindront si vous êtes ma compagne… Renée, je suis fou, mais je t’aime. Aime-moi.
–Laissez-moi. laissez-moi, fit la jeune fille se défendant.
–Renée, en passant le seuil de la chambre la rougeur au front, je me suis promis d’avoir le courage de la faute que j’allais commettre, sachant que mon amour pour vous pourrait m’en obtenir le pardon. Renée, c’est une folie, c’est un crime, mais je me suis juré que tu m’appartiendrais.
La jeune fille, muette, suffoquée, se défendant vivement, retrouvait peu à peu l’énergie éteinte par la brusquerie de l’attaque, elle s’échappa des bras du jeune homme, et courant vers la porte elle dit:
–Vous n’êtes qu’un misérable!
Maurice avait perdu tout sentiment moral. Grisé par sa passion, ayant conçu un acte odieux, il sentait que son excuse n’était que dans la réussite; si Renée lui échappait, il était criminel et ridicule. Il courut à la porte, la ferma à clef et se plaçant devant elle, il la prit violemment en lui disant:
–Je suis un misérable, mais tu m’appartiendras.
Maurice était fort et vigoureux: vainement la jeune fille essayait d’échapper à son étreinte; il la tenait dans ses bras et ses lèvres cherchaient ses lèvres. Renée, épouvantée, sentit se glisser sur son visage l’haleine alcoolisée du jeune homme. Elle comprit tout; c’était le déshonneur ou la mort. Le malheureux, pour avoir le courage d’accomplir l’acte odieux qu’on lui avait conseillé, s’était grisé, la flamme étrange de ses yeux, que Renée croyait allumée par la passion, c’était l’ivresse qui en était la cause.
Elle se débattait; il la tenait toujours, résistant aux secousses furieuses qu’elle faisait pour se dégager; elle fermait les yeux pour ne plus le voir, car il avait un regard qu’elle ne lui connaissait pas.
–Lâche! infâme! gueux! disait-elle en continuant à lutter.
–Je t’aime! répétait Maurice. Tout à coup il la sentit se glisser de ses bras, il voulu la retenir, mais la tête pendait sur son épaule… les yeux étaient éteints, une mousse sanglante venait aux lèvres, ses bras se dressèrent, elle tomba à genoux. Maurice, effrayé, ne la tenait plus; le corps s’affaissa lourdement à terre et la tête heurta le parquet.
–Ciel! et se baissant, ayant placé sa main sur le cœur de la noble enfant, il sentit qu’il ne battait plus; il se redressa épouvanté, courant dans la chambre, s’arrachant les cheveux, gémissant:
–Morte! morte!
Il ouvrit la porte et cria dans l’escalier.
–Sidie! Sidie! au secours!
La grande fille, qui bavardait chez la concierge, remonta aussitôt. En voyant la jeune fille étendue sur le parquet, elle courut à elle.
–C’est son mal, dit-elle, Pauvre petite!… Aidez-moi, aidez-moi à la mettre sur le lit.
Rassuré par Sidie, Maurice l’aida. Sachant en deux mots l’atroce scène qui s’était passée et que Maurice, dégrisé, lui racontait en admirant la solide vertu de Renée, la grande fille n’eut pour tout cela qu’un haussement d’épaules. Lorsque Renée commença à respirer, il ne se sentait pas le courage de subir le regard de mépris de celle qu’il aimait maintenant bien plus encore. Sidie le consolait. Lorsque Renée revint à elle, son regard clair et pur se fixa sur le malheureux jeune homme,–qui suppliant, mit genoux en terre, les larmes aux yeux, les bras tendus vers elle, et disant:
–Pardon! pardon!
Et d’une voix sèche, sans réplique, lui montrant la porte, elle lui dit:
–Sortez, monsieur, sortez.
Malgré les supplications de Sidie qui disait:
–Laisse-le donc, pardonne-lui… puisqu’il se repent!…
Le bras de Renée montrait la porte… Maurice balbutiait; écrasé par le mépris de celle qu’il aimait, il n’osait lever les yeux. Elle, d’une voix profonde dans laquelle toute son honnêteté révoltée se faisait entendre:
–Sortez, monsieur, que je ne vous revoie jamais.
Le pauvre garçon ployait sous le poids de sa honte, debout, gauche dans sa démarche; ses mains maladroites cherchaient la serrure de la porte, il sortit enfin gémissant:
–Ah! je suis un misérable et un lâche!
Il descendit un peu comme un homme ivre, s’accrochant à la rampe et toujours poursuivi par ce regard brillant d’où jaillissait tant de mépris.
Maurice souffrait de deux choses; il se sentait infâme de sa tentative et il se sentait ridicule de sa non-réussite. Il cherchait vainement à s’excuser: il se disait que le vrai coupable c’était Sidie, il n’avait pas eu l’idée de la faute, on la lui avait fait commettre, et plus il descendait en lui, plus il se trouvait innocent. Cependant il éprouvait en lui-même une gêne horrible. Qu’allait-il faire? il le sentait bien, il ne pourrait plus vivre sans celle qui lui avait si courageusement résisté.
Il s’assit à la porte d’un café du boulevard, accoudé sur la table la tête dans ses mains, il pensa et malgré lui, sur ses lèvres qu’il mordillait, revenaient sans cesse les mots:
–Un niais et un misérable1
Il cherchait dans son cerveau le moyen de racheter sa faute, d’obtenir le pardon. Tout à conp prenant un parti, il appela le garçon et lui demanda ce qu’il fallait pour écrire. Il écrivit cinq lignes, les signa et écrivit sur l’enveloppe;
A madame Caroline Vallier,
Rue des Acacias,
Paris-Montmartre.
Il se leva, paya le garçon et jeta sa lettre à la poste.
Il traversait la place du Château-d’Eau, lorsqu’il lui sembla apercevoir Renée. Il pressa le pas et la reconnut. La jeune fille se hâtait de regagner sa demeure. Il évita d’être vu, et, attiré par elle comme par un aimant, il la suivait, bien décidé cependant à ne pas lui parler.
–Demain, disait-il, demain, c’est elle qui m’écrira de venir chercher mon pardon.
Renée était pâle. De temps à autre, sa poitrine oppressée se soulevait; elle étouffait ses sanglots et passait souvent sa main sur ses yeux pour essuyer les larmes indiscrètes.
Pauvre enfant! tous ses rêves de bonheur et d’avenir étaient envolés! Le seul homme qu’elle avait remarqué, le premier qui avait fait battre son cœur était désormais mort à jamais pour elle. Et la pauvre petite, comme elle sentait bien qu’elle n’aimerait jamais ainsi!… Elle marchait vite, vite, ayant hâte d’embrasser sa mère, de retrouver en ses bras l’affection perdue.
Maurice pressait le pas, la suivant, décidé à ne pas lui parler, évitant d’être vu par elle et cependant espérant qu’un hasard heureux changerait tout cela. C’est le propre des amoureux de se persuader à eux-mêmes le contraire de ce qu’ils désirent.
Les yeux du jeune homme dévoraient la taille bien prise, l’allure élégante de la jeune fille; il lui sembla que Renée, par deux fois, avait fait un crochet rapide comme pour échapper à quelqu’un, il se rapprocha d’elle, et pâlissant de colère, il vit qu’elle était suivie et obsédée par un homme de quarante à quarante-cinq ans; il n’osait s’interposer, et, furieux, cherchait le moyen de débarrasser la jeune fille de l’importun.
La nuit commençait à tomber, lorsque Renée se trouva dans les environs de l’hospice de Lariboisière; les passants à cet endroit sont plus rares: enhardi par cette circonstance, l’homme qui la suivait s’avança près d’elle, et lui conta dans l’oreille quelques odieux propos, car la jeune fille s’écarta en faisant un soubresaut: l’homme lui glissa la main autour de la taille, pour l’embrasser. Renée jeta un cri en se dégageant.
Maurice avait vu la scène, il n’hésita pas et s’élança au devant de celle qu’il aimait.
Il prit Renée entre ses bras; celle-ci, sentant une nouvelle étreinte, prit pour une nouvelle attaque le secours qui lui arrivait, elle se débarassa par un mouvement brusque de Maurice et le regarda avec un souverain mépris. Elle demeura stupéfaite en le reconnaissant.
L’homme, envoyant le jeune homme se placer entre lui et celle qu’il poursuivait, se retirait prudemment, cherchant l’excuse à donner à celui qu’il prenait pour le mari, l’amant ou le frère, s’il venait à lui.
Renée ne voulait rien devoir à Maurice; son aide, à cette heure, lui semblait une nouvelle injure. Attirée dans un guet-apens, la joue encore humide des baisers qu’elle avait subis, elle crut qu’une nouvelle tentative était faite par le jeune homme. Son regard le prenant des cheveux aux pieds, écrasant de mépris, cloua le jeune homme à sa place, et Renée, achevant, lui dit:
–Un homme m’insulte, il était digne de vous d’y ajouter l’injure de votre protection.
–Que me dites-vous? je.
–Je ne vous connais pas, monsieur, fit Renée en s’éloignant rapidement.
Maurice était resté stupéfait, écrasé par les paroles, par les regards et surtout par l’accent méprisant avec lequel la jeune fille lui avait parlé. C’était fini, il le sentait; il ne restait dans le cœur de la jeune fille que le dégoût le plus profond pour celui qui avait tramé le guet-apens de la rue de Crussol; il restait tête baissée, regardant stupidement Renée dont la silhouette se perdait dans la brune du soir.
L’homme qui poursuivait la jeune fille avait entendu, il ne vit dans Maurice qu’un intrus qui était venu déranger sa conquête; il se dit même que sans lui la petite ouvrière aurait enfin écouté ses propositions: furieux de sa déconvenue, il vint vers le jeune homme et lui dit insolemment:
–Imbécile, une autre fois vous vous occuperez seulement de vos affaires.
En entendant ces mots, Maurice se redressa; il ne pensait plus qu’à Renée, il avait oublié l’homme, cause de ce qui venait de se passer. La douleur qu’il ressentit, le ridicule qui l’enveloppait, la rage qui grondait en lui, il avait donc enfin quelqu’un sur lequel il allait pouvoir faire retomber tout cela; cet audacieux, ce libertin, qui avait osé parler à celle qu’il aimait, enfin, il allait pouvoir passer sur quelqu’un la furie nerveuse qui le secouait depuis deux heures.
L’œil en feu, les dents serrées, il se campa devant lui. L’homme se dressa à son tour, soutenant le regard du jeune homme.
–C’est à moi que vous parlez, monsieur? dit Maurice en mordant ses lèvres.
–Oui, jeune homme, fit dédaigneusement l’individu.
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