Kitabı oku: «Histoire de l'instruction primaire en Savoie»

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Alexis de Jussieu

Histoire de l'instruction primaire en Savoie, d'après les archives départementales, communales et paroissiales, par Alexis de Jussieu


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333478

Table des matières

HISTOIRE DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE EN SAVOIE

PRÉFACE

HISTOIRE DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE EN SAVOIE

CHAPITRE 1 er

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

LISTE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE

HISTOIRE DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE EN SAVOIE
PRÉFACE

Table des matières

Le soleil luit pour tout le monde, dit un vieil adage; ses rayons puissants et généreux pénètrent de leur action bienfaisante les replis les plus profonds du monde matériel, dans lequel ils entretiennent et activent la vie.

Il en est de même du monde moral. Les lumières de la science sont l’élément nécessaire, indispensable, de tout bien, de tout progrès social. Il faut qu’elles éclairent, qu’elles imprègnent, qu’elles nourrissent toutes les intelligences. Mais, de même que le grand Ordonnateur de toutes choses a proportionné, avec une admirable sagesse, l’étendue de ses dons aux forces constitutives des êtres auxquels ils étaient destinés, c’est un discernement pareil qui doit présider à la diffusion des lumières intellectuelles.

Le droit à l’instruction, à l’éducation, à la culture de l’esprit et du cœur, est certainement le plus incontestable et le plus sacré des droits de l’homme créé à l’image de Dieu. Tous nous avons des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cœur pour aimer, une voix pour communiquer nos pensées, nos sentiments et nos besoins. Le devoir suprême de ceux que la Providence a mis en position de diriger, de perfectionner, d’agrandir les connaissances humaines, est donc de préparer, de garder et d’élargir la place à laquelle tout homme a droit dans ce grand banquet de l’intelligence; mais c’est aussi un devoir de proportionner, avec la sollicitude la plus éclairée, cette nourriture spirituelle aux facultés auxquelles elle est réservée.

Ces nobles vérités n’ont plus besoin d’être démontrées nulle part, et en Savoie moins qu’ailleurs encore. L’instruction publique, l’instruction populaire surtout, est à l’ordre du jour de la société moderne, et les moyens de la répandre, de la compléter, de la rendre saine, suffisante, facile et appropriée aux besoins variés de toutes les intelligences et de toutes les positions sociales, est le grand et intéressant problème qui préoccupe, à si juste titre, les législateurs et les administrateurs de tous les pays.

Il semble même se produire entre eux, non-seulement de province à province, mais entre les États, une sorte de lutte, de compétition; et nous voyons paraître, à chaque instant, des livres, des statistiques, des mémoires, dans lesquels on s’efforce de démontrer que telle contrée est en arrière ou en avant sur telle autre, que telle forme de gouvernement a fait plus que telle autre pour le développement de l’enseignement.... La politique ne tarde pas à passionner le débat, et ces questions, essentiellement humanitaires, qui devraient être discutées avec le calme, l’impartialité, la compétence et la connaissance approfondie de tous les éléments qui peuvent les éclaircir; ces questions qui ne devraient jamais sortir du sanctuaire de la science sereine, subissent souvent le contre-coup des événements qui agitent et troublent les nations.

Dans tous les cas, cela prouve, comme nous l’avons dit, que l’instruction publique est considérée comme d’un haut intérêt par tous ceux qui gouvernent ou qui aspirent à gouverner les hommes. Au premier rang des bienfaits qu’ils désirent donner ou qu’ils promettent aux populations, figure toujours le développement, la généralisation de l’enseignement. Il faut au moins leur en savoir gré et les féliciter d’avoir compris que les êtres auxquels ils s’adressent, réclament aujourd’ hui quelque chose de plus que ce que le bon roi Henri IV rêvait pour ses sujets; qu’il faut, en un mot, que toutes les intelligences aussi puissent avoir, au moins, leur poule au pot.

Les générations qui prétendent à une grande somme de reconnaissance à l’occasion de leurs efforts pour répandre l’instruction populaire et pour la perfectionner, ont parfois un procédé commode pour exagérer les résultats de ces efforts. Au lieu d’agir, en profitant franchement et ouvertement de l’expérience et des labeurs de leurs devanciers, de les compléter, en les corrigeant au besoin, elles commencent pas s’évertuer à démontrer qu’elles ont été les premières dans la carrière; qu’avant elles, il n’y avait rien ou presque rien qui méritât une mention, et que tout ce qui a été fait est leur œuvre. Il semble que ces hommes orgueilleux prennent à tâche d’ensevelir dans l’oubli tout ce premier héritage dont ils ont cependant recueilli un bénéfice incontestable. C’est ainsi que le passé de l’histoire de l’enseignement n’a été consigné nulle part sous une forme suivie et facile à connaître ou à consulter, et qu’on a presque perdu le souvenir de ce qu’ont fait nos pères à cet égard.

Nous ne craignons pas de l’affirmer, et nos lecteurs pourront nous croire, car nous sommes aujourd’hui en mesure de le prouver pièces en main: si le passé de l’instruction primaire a présenté quelque part un intérêt considérable; s’il peut offrir quelque part aux méditations des administrateurs, des faits utiles; aux amis, aux protecteurs de l’enseignement populaire, des exemples à suivre, c’est en Savoie: parmi ces populations aussi actives d’intelligence que de corps; chez ces montagnards honnêtes et judicieux, dont les instincts religieux, le respect du pouvoir, le sentiment profond de la famille, unis à un amour inné d’indépendance, à une sorte d’orgueil du libre arbitre, ont fait une race vraiment intéressante à étudier.

Et cependant, que n’a-t-on pas dit; que d’opinions aussi désobligeantes qu’erronées n’a-t-on pas émises, depuis quelques années surtout, à l’endroit de ce pays et de ses habitants, que nous avons appris à aimer depuis qu’il nous a été donné de les bien connaître! Ce que nous avons voulu essayer de faire, c’est de montrer, dans leur jour limpide et vrai, quelques points instructifs de l’histoire des populations des Alpes; d’initier nos lecteurs à la vie municipale des petites paroisses de la Savoie, dont on ne connaît que fort peu les détails curieux; et enfin, et surtout, d’exposer, aussi brièvement, mais aussi complètement que possible, ce qu’a été l’instruction primaire en Savoie, comment on y avait pourvu et quels résultats les systèmes successifs avaient produits.

Nous voulons prouver à ceux qui ont parlé légèrement de l’ignorance qui existait en Savoie et de l’obscurantisme du clergé et du gouvernement, qu’ils ont calomnié les habitants, les prêtres et les princes, et démontrer que nulle part, peut-être, on ne retrouve chez les populations autant d’initiative intelligente et raisonnée; dans le clergé, autant de dévouement; de la part du gouvernement, autant de paternelle sollicitude pour la diffusion de l’instruction publique. Le lecteur reconnaîtra enfin que si, avant 1790, l’instruction primaire en Savoie n’était pas très élevée et n’embrassait pas un programme bien étendu, elle y était beaucoup plus générale, beaucoup plus répandue qu’on ne le pense; que la pieuse philanthropie des populations en faisait presque tous les frais, et que le clergé la soutenait, la dirigeait avec autant de zèle que de généreux désintéressement.

Un premier fait apparaîtra, il est vrai: c’est que les finances de l’État ne contribuaient pas aux dépenses des écoles de village au moyen-âge. On ne doit pas s’étonner que l’exiguïté du budget général, dans ces temps reculés, ait rendu impossible pour le Trésor un crédit régulièrement inscrit pour ce service; mais il ne faudrait pas en conclure que l’administration supérieure n’eût pas entouré constamment les petites écoles des encouragements et de la protection qu’elles méritaient si bien. Les documents législatifs nombreux que nous avons eu à examiner témoignent au contraire de l’intérêt que les princes de Savoie ont toujours porté à la bonne direction de l’enseignement populaire.

Nous montrerons ensuite les conditions dans lesquelles l’instruction publique a traversé la tourmente révolutionnaire après 1792, nous terminerons en faisant connaître comment elle s’est relevée, et par quelles séries de transformations successives et d’efforts combinés, elle est arrivée à ce qu’elle est à l’heure où nous écrivons.

Désirant voir notre œuvre se répandre le plus possible, nous avons cru bien faire en la dépouillant en quelque sorte de tout appareil scientifique. C’est ainsi que nous en avons écarté toutes les longues dissertations et que nous nous sommes permis de supprimer, à l’impression, les documents, les pièces justificatives, qui nous ont servi à fixer notre opinion. Mais, nous le répétons, ce que nous avons voulu faire est, avant tout, une histoire véridique, et nous n’avons rien avancé, rien affirmé, qui ne fût le résultat des investigations consciencieuses auxquelles nous nous sommes livré.

HISTOIRE DE L’INSTRUCTION PRIMAIRE EN SAVOIE

Table des matières


CHAPITRE 1er

Table des matières

Origines et conditions matérielles d’existence des petites écoles, en Savoie, jusqu’à la fin du XVIIIe, siècle. — Coup-d’œil sur l’organisation communale des paroisses rurales au moyen-âge. — Les syndics, les procureurs de quartiers, les vicaires régents, les œuvres pies.

Malgré les recherches laborieuses des travailleurs les plus érudits et les plus compétents qui se sont occupés de ces questions intéressantes, les documents existant aujourd’hui, dans les bibliothèques, sur l’histoire des premiers siècles de la monarchie de Savoie, sont insuffisants pour faire connaître exactement dans quelles conditions se trouvait l’instruction publique, tant primaire que secondaire, en Savoie et dans le reste des États sardes, à cette époque reculée. Les archives départementales et communales nous ont permis de combler, jusqu’à un certain point, cette regrettable lacune. C’est le résultat de nos investigations que nous avons voulu offrir au public.

Il paraît démontré, d’ailleurs, que si les souverains des deux versants des Alpes ont témoigné, dès le XVe siècle, leur sollicitude pour la diffusion de l’instruction chez leurs peuples, en créant de vastes centres d’étude et des universités organisées avec autant de grandeur que de sagesse, pour l’enseignement de la théologie, du droit, de la médecine et des belles-lettres, les études élémentaires n’ont été, pendant longtemps, l’objet d’aucune mesure générale de la part du gouvernement, et que l’enseignement des rudiments, le choix des maîtres élémentaires, les procédés pédagogiques, les matières enseignées, les livres employés, la dépense et la surveillance des petites écoles, ont été complètement laissés à l’initiative privée, qui, du reste, ne leur a pas fait défaut, et dont on ne retrouve nulle part, peut-être, autant qu’en Savoie, les preuves précieuses, nombreuses et bienfaisantes.

Mais, pour se faire les promoteurs et les protecteurs de la science, pour en comprendre les bienfaits et les avantages, il faut la connaître et la posséder soi-même dans une certaine mesure. Qui donc avait mis tout d’abord les populations en état d’apprécier l’instruction? Qui donc avait gardé précieusement l’héritage du savoir, et l’a répandu ensuite? L’histoire générale va se charger de nous répondre.

Tout le monde sait et reconnaît qu’au moyen-âge, quand les invasions des barbares eurent bouleversé la Gaule, toutes les institutions créées auparavant pour combattre l’ignorance avaient disparu. Le culte des sciences et des lettres n’avait pu se soutenir que dans les palais des évêques et dans les monastères. A cette époque, les hommes les plus favorisés par la naissance et par la fortune ne savaient même pas écrire, et lorsqu’ils avaient des chartes à rédiger, ils étaient obligés de recourir aux clercs et aux moines.

L’Église, qui avait été le dernier asile du savoir, s’occupa de le répandre de nouveau, aussitôt que les circonstances le lui permirent. Le troisième Concile de Latran, tenu en 1179, sous le pape Alexandre III, rendit le décret suivant:

«L’Église de Dieu étant obligée, comme bonne et tendre mère, de pourvoir aux besoins corporels et spirituels des indigents, désireuse de procurer aux enfants pauvres la facilité d’apprendre à lire et de s’avancer dans l’étude, ordonne que chaque cathédrale ait un maître chargé d’instruire gratuitement les clercs de cette église et les écoliers pauvres, et qu’on lui assigne un bénéfice qui, suffisant à sa subsistance, ouvre ainsi la porte de l’école à la jeunesse studieuse. Un écolâtre sera rétabli dans les autres églises et dans les monastères où il y avait autrefois des fonds affectés à cette destination.»

Le quatrième Concile de Latran, tenu en 1215, renouvela ces prescriptions, pour l’exécution desquelles tous les évêques de France ne cessèrent de déployer le zèle le plus éclairé pendant les siècles suivants, ainsi que le démontre l’examen des Conciles particuliers et des Constitutions synodales conservées dans les archives épiscopales.

Dans le Traité de la Visite des Diocèses, écrit vers l’an 1400, l’illustre Gerson conseillait aux évêques de s’enquérir si chaque paroisse possédait une école; comment les enfants y étaient enseignés, et d’en établir où il n’y en a pas.

Mais c’est après le Concile de Trente, et surtout au moment où l’hérésie de Calvin mettait en péril la foi des populations savoisiennes, que le clergé du pays se leva pour combattre l’erreur, en se chargeant, en quelque sorte partout, de l’enseignement de tous les degrés. C’est de cette époque que datent, en effet, pour les régions alpestres, les si nombreuses créations de vicaires-régents qui y ont fait tant de bien, non-seulement pour la conservation des saines doctrines et la diffusion de l’instruction élémentaire, mais en ouvrant souvent à des intelligences ignorées les portes des sciences dans lesquelles elles devaient s’illustrer plus tard.

En ordonnant, en 1546, le rétablissement des cours de théologie dans les églises cathédrales et dans les monastères, et la création des séminaires dans chaque diocèse, en 1563, le Concile de Trente fut le signal d’un nouveau développement de l’enseignement public. L’instruction des prêtres, sortis, presque tous, eux-mêmes du peuple, devait produire et produisit celle du peuple. Les curés furent d’abord les seuls instituteurs et précédèrent certainement les maîtres laïques dans les petites écoles de paroisses et de hameaux, auxquelles ils furent les premiers à consacrer leur dévouement et souvent leur patrimoine; mais n’anticipons pas.

La création de la grande Université de Turin, qui a été, à toutes les époques, le centre administratif de tout ce qui se rattachait à l’instruction publique dans les États sardes, remonte aux premières années du XVe siècle; elle est due à Louis, prince d’Achaïe, qui la fit approuver par une bulle du pape Benoît XIII, du 27 octobre 1405, et par des lettres patentes de l’empereur Sigismond, du 1er juillet 1412.

Les premiers statuts et les plus anciens règlements de cette Université, qui réunissait la surveillance des établissements d’instruction supérieure, la direction des études et la collation des grades, ne parlent pas de l’enseignement primaire, ni de ce qu’on a appelé beaucoup plus tard les petites écoles, c’est-à-dire l’instruction tout à fait élémentaire, que recevaient cependant déjà, en commun, les enfants des villages et des petites villes dépourvues d’écoles publiques dépendant de l’Université. Quant à ces écoles publiques soumises à l’Université, qui correspondent, en quelque sorte, à nos collèges communaux, mais sur lesquelles on n’a que fort peu de renseignements, en ce qui concerne les matières qu’on y étudiait, elles étaient déjà d’un degré plus élevé que les petites écoles, auxquelles nous voulons borner nos recherches, et qui constituent, presque exclusivement l’instruction primaire en Savoie.

Mais si l’Université de Turin avait reçu, presque dès sa création, le droit de surveillance sur les écoles publiques et sur les Colléges des provinces qui furent successivement établis pour l’enseignement du latin, des belles-lettres et des sciences, dans plusieurs villes des États sardes, soit en Savoie, soit de l’autre côté des Alpes, les premiers de ces établissements, les écoles publiques, existaient déjà en assez grand nombre, surtout en Italie, bien longtemps avant l’Université elle-même, et les documents qu’on a retrouvés, sur quelques-unes d’entre elles, permettent de reconnaître, jusqu’à un certain point, quelles étaient leurs ressources et leur origine, ce qui est bien quelque chose.

Nos investigations, à cet égard, ont été moins heureuses en ce qui concerne la Savoie. Nous connaissons par les comptes des syndics de Chambéry un Rector scolarum qui exerçait dans cette ville, où il payait des impôts en 1359, mais nous n’avons rien pu découvrir sur les écoles qu’il dirigeait dans la capitale de la Savoie.

On est autorisé à supposer, cependant, qu’il s’agissait seulement d’écoles libres, ou du moins que la municipalité ne les subventionnait pas, car les registres des délibérations et les comptes des syndics ne contiennent aucune trace de dépenses faites par la ville pour l’instruction des enfants, avant l’année 1510.

Dans une assemblée du 11 mai 1510, le Conseil se préoccupait de la nécessité de chercher un bon recteur pour les écoles. Le 13 décembre de la même année, il chargeait formellement les syndics d’en faire venir un de Piémont, de Lombardie ou de Paris!... Et il votait, en même temps, un don de vêtements et de quelques autres objets en faveur de Guidon Lambert, ancien maître d’école, qui se retirait au couvent de Sainte-Marie Égyptienne.

En raison de ces décisions, Me Claude Jacquot, de Chambéry, allait, en 1511, à Montferrat où il faisait choix d’un professeur qui ne tarda pas à arriver aux frais de la ville. Après avoir séjourné pendant six jours à l’hôtellerie du Griffon, avec son serviteur et deux chevaux, Me Breymerius, Italien, expert en humanités, s’installait dans une maison qu’il avait louée pour son logement et celui de son école, et la municipalité s’engageait, par une délibération du 8 octobre 1511, à payer ce loyer et à donner au Recteur un salaire de 100 florins par an.

Me Breymerius était remplacé au bout de deux ans, toujours aux mêmes conditions, par Me Jehan Folliet, qui était probablement Savoyard, ainsi que l’indique son nom assez répandu en Savoie. Mais si l’on s’était tout d’abord accommodé d’un étranger qui ne pouvait guère enseigner la langue maternelle du pays, c’est-à-dire le français, cela prouve que le maître était plutôt chargé de diriger les études du latin et des belles-lettres, en supposant même que son école comprît une école primaire.

Cet état de choses dura environ 50 ans pour Chambéry, c’est-à-dire jusqu’à la création du collège des Jésuites dans cette ville; et, à partir de cette dernière époque, les registres municipaux redeviennent muets en ce qui concerne l’enseignement populaire.

M. Bonnefoy, notaire à Sallanches, dont tous ceux qui se sont occupés de recherches historiques, en Savoie, connaissent et ont apprécié la complaisance et les intéressantes collections, nous a signalé des recteurs d’écoles publiques: à Sallanches, en 1371; à Annecy, en 1459; à Cluses, en 1462. On connaît aussi l’existence des écoles de la Roche, au XVe siècle, antérieurement à la fondation du collège, mais les détails manquent également sur ces divers établissements, jusqu’à la fin du XVe siècle.

Nous dirons quelques mots des grandes écoles de Verceil, bien qu’elles datent d’une époque fort antérieure à l’annexion de cette ville à la couronne de Savoie, parce qu’il est permis de supposer qu’elles n’étaient point une exception, et parce qu’elles nous fournissent des données sur ce que devait être la condition de l’instruction publique, au moyen-âge, dans le nord de l’Italie. D’ailleurs Verceil fit partie des États sardes depuis 1427, c’est-à-dire quinze ou vingt ans après la création de l’Université de Turin.

L’école de Verceil fonctionnait, dans des conditions tout à fait florissantes, dès le commencement du XIIIe siècle, et il résulte de ses statuts de 1339, qu’on y enseignait la théologie, le droit, la médecine et d’autres sciences.

On ne connaît pas la date de cette espèce d’université, mais on voit, par les statuts que nous venons de citer, qu’elle était entretenue aux frais de la ville et placée sous la surveillance de l’administration municipale. Les actes, fort peu nombreux, du reste, pour le XIVe siècle, qu’on possède sur les écoles de Verceil ne parlent pas de l’enseignement primaire, mais on est au moins autorisé à penser qu’il était placé, d’une façon encore plus absolue, sous l’autorité municipale, et surtout qu’il n’était jamais subventionné par l’État.

Il en devait être de même dans la plupart des villes et surtout des villages des États sardes, et par conséquent du duché de Savoie, sauf dans le cas où les écoles étaient entretenues au moyen de fondations et de donations particulières. Et ce qui le prouverait encore, c’est que ce système s’est perpétué, presque généralement, jusqu’au XIXe siècle. Nous reviendrons sur cette question quand nous analyserons les mesures administratives adoptées, pendant les deux derniers siècles, par les souverains de la Savoie, dans l’intérêt de l’instruction primaire.

Quant au recrutement du personnel enseignant, aux conditions d’aptitude exigées, aux méthodes pédagogiques prescrites ou usitées, aux programmes de l’enseignement, aux livres autorisés et à la surveillance des maîtres et de leurs écoles, nous n’avons retrouvé aucune réglementation administrative complète à ce sujet, pour la Savoie, avant le XVIIIe siècle.

Primitivement, et jusqu’à cette dernière époque, quand une commune avait besoin d’un maître d’école, elle faisait choix d’un sujet qui, souvent, était un habitant de cette localité même, et les syndics passaient avec lui un marché, pour l’instruction de la jeunesse.

Il n’y avait que fort peu de Maisons d’école, et il arrivait fréquemment que les classes se faisaient chez l’instituteur lui-même. Souvent aussi, les élèves se réunissaient au domicile de l’un d’eux, et, chez les populations des régions alpestres de la Haute-Maurienne et de la Haute-Tarentaise, dont l’habitation d’hiver se confond, encore de nos jours, avec celle de leurs bestiaux, l’école se tenait presque toujours dans une écurie.

Nous avons eu occasion de causer avec de vénérables vieillards qui, bien que parvenus, par leur travail et leur intelligence, aux plus hautes positions sociales , se rappelaient avec émotion l’humilité de leur première jeunesse, et qui n’avaient point oublié ce tableau touchant dont ils avaient été les acteurs. Dans une de ces grandes étables que connaissent tous les touristes qui ont pénétré dans les hautes vallées de la Savoie; d’un côté, le bétail au ratelier; vis-à-vis et tout autour, les lits et les autres meubles du ménage de la famille, et, au milieu, les enfants du village, garçons et filles, réunis presque toujours, et épelant, récitant les prières, ou s’essayant à écrire, sous la direction patiente de quelque honnête montagnard... Telles étaient les écoles primaires, les petites écoles, en Savoie, jusqu’au commencement du XIXe siècle.

Avec ce régime, les frais et le traitement n’étaient pas très lourds et, avant le XVIIIe siècle, surtout dans les petites paroisses rurales, nous ne les avons jamais trouvés à la charge du budget de la commune, même lorsqu’il n’existait pas de fondations pieuses ou philanthropiques pour y subvenir. Nous verrons bientôt, du reste, que ce dernier cas était en quelque sorte l’exception, et que presque partout en Savoie, depuis plusieurs siècles, la générosité et le patriotisme des habitants avaient pourvu, non-seulement le chef-lieu, mais souvent aussi plusieurs hameaux de chaque commune, de locaux et de revenus pour l’instruction des enfants.

Lorsque l’école était créée par un bienfaiteur et avec ses fonds, l’enseignement était généralement confié à un ecclésiastique et, le plus ordinairement, cela donnait lieu à l’institution de ce qu’on appelait un vicaire-régent, c’est-à-dire un prêtre auquel on fournissait un logement et un traitement, à la condition qu’il ferait la classe et qu’il suppléerait et aiderait le curé de la paroisse dans l’exercice de son ministère.

Tout cela se faisait nécessairement avec l’agrément et sous la direction de l’autorité diocésaine, et il en résultait encore un avantage considérable pour les populations de ces régions alpestres, celui de multiplier pour elles les écoles et les secours religieux; car ces établissements, dus à la générosité privée, avaient lieu naturellement dans des sections de communes éloignées du chef-lieu et avec lesquelles les communications étaient toujours pénibles, parfois même impossibles ou dangereuses, dans la mauvaise saison, à cause des neiges abondantes et des torrents infranchissables. Ces villages avaient et ont encore des chapelles dans lesquelles les offices religieux étaient célébrés régulièrement par le vicaire-régent, qui instruisait aussi la jeunesse.

Les documents que nous avons retrouvés dans les archives départementales de la Savoie, dont la conservation nous est confiée, dans celles d’un grand nombre de communes que nous avons été appelé à visiter comme inspecteur de ces curieux dépôts, ainsi que dans un grand nombre d’archives paroissiales qui nous ont été gracieusement ouvertes par MM. les curés , nous permettront de revenir, avec plus de détails, sur ces fondations qui ont été si précieuses pour les populations un peu déshéritées des montagnes de la Savoie, et qui font honneur au patriotisme éclairé de ces braves et honnêtes campagnards. Nous étudierons avec intérêt l’esprit de pieux dévouement, l’organisation paternelle, qui présidaient à leur constitution et à la gestion de leurs revenus. Nous examinerons ces administrations spéciales, beaucoup plus anciennes qu’on ne se l’imagine, dont nous expliquerons la naissance et l’organisation primitive et qui fonctionnaient encore dans toutes les communes, aux XVIIe et XVIIIe siècles, côte à côte avec celles de la commune elle-même; et nous verrons que les gestions de ce qu’on appelait les procureurs des œuvres pies et les procureurs de quartiers (que notre administration actuelle, toujours méfiante, a qualifiées si durement de gestions occultes) étaient un reste touchant et généralement estimable des mœurs religieuses et patriarcales du moyen-âge.

Nous avons dit que les communes obligées de pourvoir elles-mêmes à l’entretien de leurs écoles primaires étaient l’exception, surtout dans les premiers siècles de la souveraineté des princes de la Maison de Savoie, et comment il en résultait que l’enseignement, à cette époque, était religieux dans le plus grand nombre des cas. Enfin, lorsqu’ un Conseil de commune ou de paroisse avait à traiter avec un laïque, pour la tenue d’une école, c’était toujours le curé de la paroisse qui le choisissait, l’examinait, au point de vue de ses aptitudes morales et pédagogiques, et le surveillait ensuite dans l’exercice de ses fonctions . On peut donc dire que l’autorité ecclésiastique était vraiment la directrice et la dispensatrice de l’instruction primaire en Savoie.

L’administration civile centrale, le gouvernement, l’Université et ses délégués n’intervenant en rien dans ces contrats des syndics avec les instituteurs auxquels ils confiaient le soin d’enseigner les rudiments aux enfants de la communauté, cette administration centrale n’avait en quelque sorte à exercer aucune tutelle matérielle ou morale sur les petites écoles; les curés seuls, sous la direction des évêques, réglaient, au besoin, dans chaque diocèse, tout ce qui se rattachait à l’enseignement élémentaire dans les communes rurales, et ils ont été, dans un grand nombre de cas, les instigateurs et souvent même les auteurs des fondations faites pour les œuvres pies dont nous avons déjà parlé.

Les ressources résultant, pour les communes ou les hameaux, de dons particuliers et de legs pieux ou philanthropiques, tenaient d’ailleurs une place si grande, avaient un rôle si considérable dans la satisfaction des besoins divers des populations des campagnes, qu’il n’est pas sans intérêt de s’y arrêter. Ce sont de ces traces précieuses qui vont s’effaçant de jour en jour et qu’on ne saurait trop rappeler aux générations égoïstes qui nous entourent.

Autrefois, quand les moyens de communication étaient rares et difficiles, même d’un village à un autre; quand le trafic n’avait pas encore pénétré dans l’intérieur des terres; quand le pouvoir central laissait les agglomérations peu importantes, les petites paroisses, presque libres d’organiser leur existence administrative ou économique à leur guise, et ne s’en préoccupait guère que pour le contingent militaire et les impôts qu’il leur demandait, la vie municipale avait acquis, surtout chez les montagnards de la Haute-Maurienne et de la Haute-Tarentaise, longtemps avant les lois sur l’affranchissement des taillables, édictées par le duc Emmanuel-Philibert, une énergie et une vitalité vraiment admirables. Partout, même dans les localités qui n’avaient pas obtenu ou conquis des chartes de franchises ou de constitution communale, la commune s’était constituée en fait, et le gouvernement, le seigneur ou le décimateur n’y mettaient obstacle que fort rarement 2.

L’administration générale des affaires de la communauté, comme on disait alors; le soin de gérer ses biens, quand elle en possédait; de défendre ses intérêts de toute nature; de faire rentrer ses revenus; d’asseoir les impôts au moyen d’un cadastre; de dresser le rôle, ou état de répartition (esgance), des tailles et de les faire recouvrer; de régler et de payer les dépenses; de pourvoir et de présider à l’entretien des ponts et chemins et aux réparations ou reconstructions des bâtiments communaux, étaient confiés à des syndics, assistés de quelques conseillers, qui étaient nommés chaque année par le suffrage universel de tous les communiers faisant feu dans la paroisse, et dont l’élection était consacrée par un simple acte de notaire. Ces officiers municipaux furent plus tard reconnus administrativement par la loi, mais ils avaient été acceptés longtemps auparavant par l’autorité supérieure, sauf de rares exceptions, comme des mandataires, des procureurs d’une famille ou d’une association, et ils étaient cependant investis, vis-à-vis de leurs commettants et par ces mandants eux-mêmes, d’un pouvoir temporaire, mais quasi absolu, qui trouvait son contre-poids dans la grande honorabilité attachée à la fonction et dans l’engagement souscrit par les syndics, dans l’acte de leur syndicat, de tous leurs biens meubles et immeubles, présents et futurs, comme garantie de leur gestion .

Les syndics étaient ordinairement nommés pour un an, et, à la fin de leur exercice, ils déposaient leurs comptes, dans une nouvelle assemblée générale qui, en leur choisissant des successeurs (ils pouvaient être réélus), confiait à quatre prud’hommes, pris parmi les communiers notables, la mission importante et délicate de vérifier les comptes des syndics et de les régler, en excédant et en débet. L’examen des rapports de ces prud’hommes, que le soin des montagnards pour leurs vieilles archives communales nous a conservés dans quelques mairies, en Savoie, présente un véritable intérêt.

Mais cette organisation administrative des communautés ou paroisses non pourvues de chartes communales, se reproduisait encore, à peu près sous la même forme, dans de simples sections, villages ou quartiers (comme on les appelait alors), pour tous les intérêts particuliers et distincts de ces quartiers. On trouve, dans la Haute-Tarentaise surtout, où le territoire des paroisses est très étendu et très accidenté, un nombre parfois considérable de ces sections, qui avaient leurs syndics et leurs conseillers spéciaux, dont l’élection se faisait de la même manière et comportait les mêmes attributions et les mêmes obligations, pour le quartier, que celle des syndics et des conseillers communaux pour la paroisse entière .

Il n’est pas inutile d’insister, surtout pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas Savoyards, sur le modus vivendi des petites agglomérations, en Savoie, au moyen-âge. On y retrouve une vitalité, une régularité et une liberté d’allures qu’on ne saurait trop faire connaître, car elles forment un contraste vraiment intéressant avec ce que l’on croit et ce que l’on voit ailleurs, à l’époque de la féodalité. Ce sont ces instincts et ces institutions, sans doute, qui ont préparé lentement et amené sans secousse, et longtemps avant que cela se produisit en France, les affranchissements féodaux en Savoie. Nous ne pourrions, sans nous éloigner outre mesure du but actuel de cette étude, faire connaître cette histoire des affranchissements, avec les détails que nous avons recueillis. Ce sera le sujet d’un autre travail qui aura aussi son originalité et que nous nous réservons d’entreprendre plus tard.

Dans ces contrées, où l’idée religieuse était dans toute la plénitude de son action et où, par conséquent, le principe du respect de l’autorité n’avait pas besoin d’être dans les codes, parce qu’il était dans les mœurs des populations; dans ces contrées, où la loi civile ne se discutait pas plus que le dogme, le souverain était respecté et chéri, autant. que le bon Dieu était adoré ; mais le sentiment national, l’amour de la patrie, comme il s’entend, était peu ardent chez nos montagnards qui s’occupaient fort peu de politique et qui oubliaient, beaucoup plus qu’aujourd’hui, qu’ils étaient Savoyards, Mauriannais ou Tarins; ils ne prisaient, ne retenaient que le titre de communiers de Peisey, de Termignon ou de telle ou telle autre paroisse; leur patrie, à eux, c’était leur village.

Les seules relations qu’ils eussent et pussent avoir avec la patrie commune, consistaient dans les impôts, les subsides, qu’ils étaient habitués à payer sans avoir à en discuter l’opportunité, le chiffre ou l’emploi. Pour tout ce qui tenait à l’amélioration matérielle ou morale de leur existence, ils avaient dû y pourvoir eux-mêmes, et l’examen des documents que nous avons pu consulter en assez grand nombre sur ce sujet, nous a prouvé qu’ils y avaient réussi beaucoup mieux et d’une façon beaucoup plus intelligente qu’on ne le croit généralement. Constatons, en passant, que ces conditions leur avaient été rendues faciles par la tolérance paternelle du gouvernement des princes de Savoie, à toutes les époques; tolérance dont ne pouvait par conséquent s’écarter la noblesse féodale du pays.

Nous avons déjà dit quelques mots de ce qu’on appelait les œuvres pies et les procureurs de quartiers. Nous allons y revenir encore, parce que cela nous ramènera tout naturellement au sujet de cette étude: La condition de l’instruction primaire dans les montagnes de la Savoie, au moyen-âge,

Les syndics ou procureurs de quartiers étaient, comme ceux des paroisses entières, chargés d’administrer les biens et les revenus de ces quartiers, et cette fonction était plus importante et plus complexe qu’on ne le penserait au premier abord, car les propriétés et les ressources des villages étaient parfois considérables et toujours très divisées par leur nature et leur destination variée. Nous les passerons en revue sommairement.

Quant à leur source première, c’était la charité, la philanthropie, ou plutôt l’amour du clocher, qui en faisaient les frais, sous les formes les plus ingénieuses. Les auteurs de ces dons étaient souvent des curés ou des vicaires, qui prêchaient ainsi par leur exemple; et comme une idée religieuse, un motif de piété existait toujours, chez le donateur, à côté et au-dessus de son désir d’être utile à son village et à ses neveux, ces fondations étaient connues sous le nom générique d’œuvres pies. Mais, au nom de Dieu ou d’un saint patron, et pour le salut de son âme, on donnait pour tous les besoins sociaux du hameau.

Ainsi, d’abord, chaque agglomération un peu compacte d’habitants, en dehors du chef-lieu de la paroisse, possédait sa chapelle, qui avait été construite et qui était entretenue et pourvue des objets nécessaires au culte par la générosité de fondateurs et de donateurs dont le nombre s’accroissait à chaque génération. Il en était souvent de même pour le four banal, les conduits destinés à amener au hameau l’eau de quelque bonne source éloignée, le moulin commun, la confrérie du Saint-Esprit, l’aumône de l’huile, l’aumône du sel, etc., enfin l’école.

Quelquefois, mais seulement dans les quartiers les plus populeux et très éloignés de la mère-église, comme disent les vieux titres, la chapelle était vicariale, et le village avait un petit presbytère où résidait le recteur de la chapelle, qui, dans ces conditions, était toujours chargé de l’instruction des enfants.

Les ressources dont on disposait se composaient: 1° du produit de terrains légués par des bienfaiteurs, que les syndics ou procureurs affermaient ou faisaient cultiver; 2° du revenu de capitaux que les mêmes administrateurs prêtaient sous leur responsabilité ; 3° des dons accidentels, des quêtes, etc., etc. Par exemple, ce qu’on appelait les aumônes du sel et de l’huile, qui se rencontrent dans les parties montagneuses et peu accessibles de la contrée, était un fonds dont le produit était employé à faire, à une ou plusieurs époques de l’année, une distribution générale d’une quantité d’huile ou de sel qui variait nécessairement selon les localités, mais qui allait quelquefois jusqu’à défrayer tous les ménages de ces objets de première nécessité. Ces distributions se faisaient toujours sans distinction entre les riches et les pauvres, mais il est bon d’ajouter que, dans le plus grand nombre des paroisses où il existait des aumônes générales d’huile, de sel ou d’autres denrées, tous les habitants n’y avaient pas part. La volonté des fondateurs avait réservé, le plus souvent, ce privilège aux seuls descendants des familles qui jouissaient déjà du droit de paroissinage à l’époque de la création de l’aumône. Dans quelques communes, comme aux Chapelles, en Tarentaise, les nouveaux venus dans la paroisse acquéraient leur droit aux aumônes en payant une contribution. Ailleurs, le paroissinage suffisait, quelle qu’en fut la date; mais les forains étaient exclus invariablement, et il fallait, avant tout, faire feu dans la commune, pour prétendre au moindre des avantages que procurait la communauté.

Il était d’usage, lorsqu’une famille perdait un de ses membres, qu’elle fit d’abord un don d’huile ou de sel, en nature, le jour des funérailles. On faisait en outre, au fonds de l’aumône, une donation qui était proportionnée à la position de fortune, à la générosité et à la vanité des héritiers . Il n’est pas besoin d’expliquer pourquoi on avait songé plus particulièrement à l’huile et au sel. On comprend que c’étaient pour ainsi dire les deux objets d’un usage journalier et indispensable que les paysans ne trouvassent pas aisément à leur portée. Le sel était frappé d’un impôt et fort cher. Quant à l’huile, les intempéries détruisaient souvent cette récolte dans les régions où elle se produisait; il devenait alors difficile et coûteux d’y suppléer.

Les confréries du Saint-Esprit, sur lesquelles nous voulons nous étendre un peu, parce qu’on ne s’en fait peut-être pas une idée exacte et complète, étaient, en réalité, aux XVIe et XVIIe siècles, des sociétés de charité mutuelle et de bienfaisance générale, établies sous un patronage religieux, entre tous les communiers honorables de la localité. Ces associations essentiellement moralisatrices avaient des dignitaires qui formaient comme leur commission administrative. Dans plusieurs communes alpestres, elles ont possédé des terres, des montagnes, pour les pâturages en commun, des moulins, des fours, etc., etc.; et tout cela provenait, non pas de cotisations annuelles imposées aux associés, mais des dons et legs faits par les confrères, et administrés d’âge en âge par les procureurs .

Il ne faudrait pas confondre ces institutions avec les aumônes générales, sortes de fondations charitables spéciales, qui fournissaient une simple distribution de pain ou de quelque autre denrée, soit aux pauvres, soit à tous les communiers de la paroisse, dans les conditions que nous avons expliquées tout à l’heure à propos de l’huile et du sel. Ces aumônes générales ou dones, dues à la générosité de quelques personnes souvent étrangères au pays , étaient désignées par le nom de la solennité religieuse à l’occasion de laquelle avait lieu la distribution ou donc. C’est ainsi qu’il y avait l’aumône de Pâques à Lanslebourg, l’aumône du Saint-Esprit (qui se faisait le jour de la Pentecôte) à Hauteville-Gondon et dans beaucoup d’autres paroisses. Comme l’administration de cette aumône était ordinairement confiée aux prieurs ou aux procureurs de la confrérie du Saint-Esprit, dans les localités où la confrérie existait, et comme ces aumônes ont été une des dernières attributions que la marche des temps ait laissées aux confréries, on les a souvent confondues avec les confréries mêmes, dont elles n’étaient, en réalité, qu’une dépendance, un accessoire assez secondaire. Du reste, les aumônes générales se rencontrent dans beaucoup de paroisses qui n’avaient pas de confrérie du Saint-Esprit, et vice-versâ.

Dans les localités où elles avaient complètement réalisé le but de leur première institution, les confréries du Saint-Esprit participaient bien réellement du système des sociétés de secours mutuels, puisqu’elles devaient à la libéralité de leurs membres toutes leurs ressources, dont tous les associés devaient jouir et bénéficier, mais elles remplissaient, aux XVIIe et XVIIIe siècles, jusqu’à un certain point, l’office de fabrique paroissiale: elles se chargeaient, avant tout, des dépenses du culte, acquittaient des services religieux et contribuaient à l’ornement et à l’entretien de l’église, des chapelles, etc. Elles étaient aussi une espèce de bureau de bienfaisance, car les pauvres étaient particulièrement secourus par elles; mais ces associations, d’abord pleines de vie et de force, remontent à une date beaucoup plus reculée , et elles ont joué, dans l’existence des petites agglomérations rurales des montagnes de la Savoie au moyen-âge, un rôle beaucoup plus considérable que celui qu’on leur reconnaît généralement. Avant d’être ce que nous venons d’expliquer, elles avaient eu des siècles de faveur populaire, de puissance relative et de prospérité , et il est aujourd’hui démontré, pour nous, qu’elles ont existé dans les paroisses bien longtemps avant les administrations municipales, dont elles ont été l’embryon et en présence desquelles elles ont fini par disparaître, au point de vue des affaires matérielles des populations, en ne retenant que le caractère et les intérêts religieux et charitables.

Après que la religion catholique eût élevé ses temples et groupé les familles en paroisses, quand le pouvoir central n’étendait ni son bras ni son œil jusque dans les replis de nos montagnes, le seul chef réel et immédiat, le seul directeur effectif de chacune de ces petites peuplades de pasteurs groupés autour d’un clocher, était le curé. Il arriva un moment, sans doute, où les forces et le temps d’un seul ne suffirent plus aux obligations multiples de sa mission temporelle, souvent incompatible avec le caractère sacerdotal. C’est alors que la petite communauté des chefs de famille dut choisir dans son sein, et toujours sous l’influence éminemment chrétienne qui la dirigeait, des chefs élus par elle, et qu’elle songea à se constituer. Le lien primordial était la qualité de paroissien, auquelle venait se joindre le sentiment de la confraternité religieuse qui était la base de la morale prêchée par le curé.

A cette époque de foi vive et confiante, tout, hommes. choses et monuments, était placé sous la protection de Dieu ou sous le vocable de quelque saint patron. Pour être sérieuse, durable, respectable, l’association qui se formait devait se rattacher à la religion par le patronage, et au clocher natal par des pratiques pieuses. De là, certainement, les anciennes confréries, sortes de communes religieuses, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dont le but était bien de rapprocher les communiers entre eux par la prière, par la bienfaisance et par la solidarité confraternelle, mais qui se virent immédiatement chargées, en la personne de leurs prieurs ou procureurs, du soin et de la gestion de toutes les affaires communes à l’association. Une paroisse arrivait-elle à avoir des biens indivis, des droits d’usage, etc.? Il fallait quelqu’un pour administrer, surveiller et protéger ce patrimoine commun. Les procureurs de la confrérie étaient là. Fallait-il entretenir une église, une chapelle, pourvoir aux dépenses du culte, diriger un travail de défense contre les débordements d’un torrent, soutenir un procès au nom de la paroisse? C’étaient encore les élus de la confrérie qui agissaient pour elle... Et cela est si vrai, qu’on trouve, dans les titres communaux du moyen-âge, des procès énormes, pour des intérêts considérables, soutenus par les confrères de telle paroisse contre les confrères de telle autre paroisse; des reconnaissances féodales en faveur des seigneurs, non pas pour quelques mesures de pré ou de bois, mais pour des étendues de territoire qui n’étaient autres que les propriétés de la communauté tout entière, les biens communaux d’aujourd’hui.

Plus tard, le détail des obligations qui incombaient aux prieurs des confréries, exigeant souvent des actes qui s’éloignaient par trop du caractère religieux, et le nombre des communes civiles qui avaient été constituées par des chartes concédées ayant augmenté, les paroisses mêmes qui n’avaient pas de ces priviléges, mais qui appréciaient les avantages administratifs des magistrats municipaux, s’arrangèrent paisiblement, de la même façon, dans leur petit coin. C’est ainsi que, bien longtemps avant les décrets souverains sur les affranchissements et sur l’organisation des communes, presque toutes les paroisses, surtout dans la Tarentaise et la Maurienne, s’étaient donné des syndics et des conseils qui fonctionnaient en toute liberté.

A partir de ce moment, les confréries perdirent de leur importance civile et rentrèrent dans le rôle sous lequel on les connaît le plus, d’associations pieuses, chargées de pourvoir aux besoins moraux, charitables et religieux des populations. A partir de ce moment, en effet, c’est-à-dire depuis le XVIIe siècle, elles ne gardèrent plus que l’administration des ressources applicables au culte, à la bienfaisance et aux écoles. Enfin, c’est seulement au XVIIIe siècle que leur mission se trouva réduite à faire des prières en commun et à distribuer, chaque année, quelques livres de pain, d’huile ou de sel .

Les modifications introduites dans les mœurs et dans les conditions de la société, par la civilisation, par l’accroissement de l’aisance, par la facilité des communications et par la transformation des idées, devaient, en effet, influer sur toutes ces choses avec le temps, et il arriva pour plusieurs d’entre elles qu’elles perdirent beaucoup de leur utilité pratique et de la faveur première dont elles avaient joui jadis. On ne se fit pas faute alors de changer la destination des vieilles fondations, surtout de celles des aumônes et des confréries, et ce furent presque toujours les écoles qui bénéficièrent de ces virements d’attributions.

C’est même, en général, avec ces moyens que les administrateurs des communes et les procureurs des quartiers où il n’existait pas de dotations pour l’instruction des enfants, étaient presque partout parvenus à l’assurer tant bien que mal, non-seulement au chef-lieu de la paroisse, mais dans toutes les sections importantes et un peu éloignées du centre.

Enfin, quand toutes ces combinaisons se trouvaient insuffisantes, c’était à une cotisation annuelle ou à une souscription volontaire que la petite communauté avait recours, soit pour parfaire, à chaque saison, les frais du traitement, du logement et de la nourriture du maître, soit pour constituer, en une fois, un capital dont le revenu permît de l’entretenir à perpétuité . Mais lorsqu’il s’agissait d’une souscription annuelle , c’est alors qu’on retrouvait dans toute leur naïveté économique les mœurs simples et patriarcales de ces peuples de pasteurs.

L’argent, en ce temps-là, était aussi rare et aussi difficile à produire que les denrées ordinaires étaient abondantes. Le maître était, en grande partie payé en nature, et ne paraissait pas s’en trouver plus mal. D’abord, il couchait chez un des pères de famille, déjeunait chez un autre, dînait chez un troisième, soupait chez un quatrième. Celui-ci lui fournissait une paire de sabots, celui-là quelques aunes de toile ou de gros drap du pays pour se vêtir; enfin chaque élève apportait, tous les jours, en venant à l’école, un morceau de bois pour le chauffage de la classe. L’instituteur devenait ainsi l’hôte familier de tous les foyers, ce qui avait bien son bon côté, et sa dignité ne souffrait pas le moins du monde de cet état de choses.

Du reste, ce procédé primitif de paiement étonnera peu les personnes qui ont étudié les mœurs et coutumes du moyen-âge, et nous ne rappellerons qu’en passant un contrat d’adjudication que nous avions dernièrement sous les yeux, et qui était destiné à régler le devis et les conditions d’après lesquels un entrepreneur s’engageait, vis-à-vis des syndics d’une paroisse alpestre de 2,000 âmes, à construire une nouvelle église, à la fin du XVIe siècle . Il y était convenu que l’adjudicataire toucherait une petite somme en argent, et que le reste lui serait compté, dans des proportions déterminées, en fromages bons et recepvables, en beurre, en grains, etc., etc.

La cotisation annuelle fournie par les chefs de famille d’un hameau ou d’une paroisse entière, pour l’entretien du maître d’école, telle que nous l’avons indiquée, était une véritable rétribution scolaire; mais nous devons ajouter que, dans les autres systèmes que nous avons passés en revue et qui avaient pour but d’assurer l’instruction des enfants, l’enseignement n’était pas toujours complètement gratuit. Lorsque le fonds des écoles ne suffisait pas pour le traitement de l’instituteur et pour les autres frais, les syndics ou les procureurs fixaient la somme à payer pour chaque enfant, somme qui variait avec équité suivant que l’élève apprenait seulement à lire ou était déjà plus avancé . Il y avait aussi des listes de gratuité pour les indigents, qui étaient établies par les administrateurs locaux, et qui s’allongeaient à mesure que les ressources augmentaient, jusqu’à ce qu’il fût possible d’exonérer tous les parents de toute contribution aux dépenses de l’école.

Enfin, dans les paroisses où une école de charité avait été créée, pour les enfants pauvres, par quelque généreux fondateur, l’admission, à titre gratuit, des indigents et le règlement des honoraires du maître, au moyen de la fondation, se faisaient d’une manière plus singulière encore.

Les administrateurs fixaient le taux de la rétribution scolaire pour chaque catégorie d’élèves (ceux qui n’apprenaient qu’à lire, ceux qui écrivaient, ceux qui étudiaient l’arithmétique), comme si cette rétribution devait être payée par chacun d’eux. Puis ils élisaient, au bénéfice de la gratuité, un nombre déterminé d’enfants choisis par eux dans chaque catégorie, et proportionné au revenu, mais parmi lesquels devaient toujours figurer les enfants des héritiers des fondateurs; ils en dressaient un rôle qu’on remettait à l’instituteur, et celui-ci recevait du trésorier de l’œuvre la somme fixée pour chacun des élèves qui avaient suivi l’école.

Nous ne pouvons résister au désir de reproduire ici un curieux spécimen de cette organisation. Il appartient aux archives de la mairie de Beau fort:

«Roole des enfans pauvres élus par nous soubsignés curé et conseil de la paroisse de Saint-Maxime de Beaufort, pour profiter de l’école de charité fondée pour la ville dudit lieu par les sieurs Michel Nantermoz et Pierre Chevallier-Chambet, l’an 1733. Lesquels enfans, révérend Maxime Crosaz, prêtre et professeur député en ladite école, enseignera à forme du dit roole, depuis le 7 novembre 1763 jusqu’en septembre 1764; et en exigera, comme les années précédentes, le revenu de 93 fr. 10 s. pour ses onoraires, en célébrant la messe annuelle fondée par lesdits sieurs Nantermoz et Chambet.»

Comme les administrateurs avaient décidé que le montant total des ressources, pour l’année 1763, serait exclusivement employé à payer, pour un certain nombre d’élèves apprenant à lire et pour d’autres apprenant à lire et à écrire, et que ceux d’entre eux qui voudraient étudier l’arithmétique, devraient payer de leurs deniers, au maître, un prix déterminé pour cet objet, ils le firent connaître aux intéressés par l’avis suivant, placé en tête du rôle des admis gratuitement à l’école:

«Avis: Les principales vues des dits fondateurs étant ici le plus grand profit des pauvres enfants de ladite paroisse, la conscience dicte n’y avoir lieu au chifre pendant le dit temps, parce que le nombre des dits pauvres étant trop grand, eu égard à la modicité actuelle du revenu susdit, moins de pauvres y pourroient participer. Et néantmoins, il vaut mieux que vingt sçachent lire et écrire sans chifrer, que seize seulement avec le chifre, lequel d’ailleurs, s’apprend et s’oublie assez vite. Ainsi,:

Qui apprendre le voudra,

Six sols par mois en payera;

Sans quoy, d’être admis à ladite école il cessera;

Et quand plus de revenus ou moins d’enfants pauvres il y aura,

Autrement l’on disposera;

Mais toujours ad majorem charitatem.»

Au bas du rôle qui vient ensuite, et avant leur signature, le curé et le syndic ont ajouté :

«Il plaira au dit Rd Crosaz bien faire lecture du présent à ses écoliers, pour qu’ils s’y conforment. Que si leurs parents exigent plus de luy, il aura droit d’en exiger payement; et s’ils ne le payent exactement, sur sa plainte, nous les exclurons de la jouissance du privilège de ladite école, jusqu’à compte soudé.»

Nous n’avons pas parlé encore de l’instruction primaire des filles. Sauf les cas assez rares, mais qui se présentent cependant déjà au XVIe siècle, où un bienfaiteur fondait pour elles un établissement spécial, les petites écoles, en Savoie, étaient généralement mixtes, c’est-à-dire que les deux sexes y étaient réunis; mais le nombre des femmes de la campagne qui savaient lire et écrire paraît avoir été toujours inférieur à celui des hommes, ce qui prouve qu’elles fréquentaient moins les classes.

Nous verrons, du reste, dans un autre chapitre, que longtemps après l’époque où l’administration universitaire a soumis les établissements d’instruction primaire de la Savoie à son inspection et à sa direction, les écoles de filles avaient encore été laissées en dehors de ce contrôle, et que l’autorité ecclésiastique continua seule, jusqu’au commencement du XIXe siècle, à les protéger et à les surveiller.

Nous pensons avoir suffisamment fait connaître l’origine et les conditions matérielles des écoles primaires en Savoie, jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, ainsi que le mode de recrutement et la composition du personnel enseignant.

Quant aux procédés pédagogiques et aux matières enseignées, tout cela était aussi primitif et aussi primaire que possible. On apprenait à peu près partout, aux enfants, comme à l’école de charité de Beaufort, leurs prières, d’abord; puis le petit catéchisme du diocèse; la lecture, au moyen d’abécédaires; puis, et surtout, la lecture des manuscrits, à laquelle nos paysans, amateurs de procès, attachaient une grande importance; enfin l’écriture et les premiers éléments du calcul.

Voilà à peu près le programme des petites classes rurales qui, du reste, ne se tenaient généralement que pendant les quatre ou cinq mois d’hiver. Mais, dans les localités où l’enseignement était donné par un vicaire-régent, cet enseignement était plus complet et s’élevait volontiers beaucoup plus haut, pour les jeunes sujets disposés à en profiter. Ainsi, non-seulement le plus grand nombre des ecclésiastiques que ces contrées fournissaient en abondance, mais beaucoup d’hommes devenus célèbres, plus tard, par leur savoir, avaient tout simplement commencé leurs études et appris le rudiment avec le maître de leur village.

CHAPITRE II

Table des matières

Lois et règlements administratifs concernant l’instruction primaire en Savoie et dans les États sardes, jusqu’en 1792. — Le Sénat de Savoie. — Le Conseil de réforme de Chambéry.

Nous avons exposé, dans le chapitre précédent, tout ce qui se rapporte à la création et à l’entretien des écoles primaires en Savoie, avant 1792; nous parlerons maintenant des règlements auxquels elles ont été soumises, et de tout ce qui se rattache à la surveillance de ces intéressants établissements, en remontant, dans cette étude, aux traces les plus anciennes que nous ayons pu découvrir.

Ainsi que nous l’avons dit déjà, le gouvernement, qui ne concourut jamais, en Savoie, avant le XIXe siècle, aux dépenses de l’instruction primaire, paraît s’être même à peu près complètement abstenu jadis de toute ingérence dans le fonctionnement des petites écoles de communes rurales ou de hameaux. On s’explique, jusqu’à un certain point, que l’exiguïté du budget de l’État, dans ces temps reculés, ait rendu impossible, pour le trésor, une dépense régulièrement inscrite pour ce service; mais il eut été, dans tous les cas, regrettable que l’administration supérieure n’eût pas fait, à toutes les époques, tout ce qui pouvait l’être par elle, pour encourager, faciliter et récompenser les philanthropes promoteurs de la diffusion de l’enseignement élémentaire, et qu’elle n’eût pas entouré les petites écoles de la sollicitude qu’elles commandent à un si haut degré. Il n’en a pas été ainsi, Dieu merci! et nous verrons qu’il n’y a pas lieu d’adresser un pareil reproche à un gouvernement qui s’est toujours distingué, au contraire, par le soin paternel avec lequel il s’est constamment occupé des intérêts matériels et moraux de ses peuples.

On ne trouve, il est vrai, ni dans les archives, ni dans les recueils des lois, règlements et autres actes des souverains ou des administrations supérieures, aucun titre qui indique une mesure générale quelconque destinée à répandre, à favoriser, à protéger ou à surveiller l’instruction primaire en Savoie, avant le XVIIIe siècle; mais cela ne veut pas dire que les ducs de Savoie n’en aient pris nul souci. Nos lecteurs savoisiens, qui connaissent mieux que nous les traditions gouvernementales de leurs anciens princes, savent très bien qu’ils avaient pour habitude de ne réglementer, de n’emprisonner dans des lois que ce qui ne marchait pas régulièrement, et qu’ils laissaient volontiers toute carrière aux initiatives locales et individuelles, quand elles étaient reconnues louables ou suffisantes. Or, c’est précisément ce qui s’était produit, pour l’instruction populaire, dans cette partie de leurs États, ainsi que nous croyons l’avoir surabondamment démontré dans notre premier chapitre.

Nous savons très bien, nous aussi, que longtemps avant la date que nous venons de citer, les princes de Savoie avaient créé le magistral de la Réforme de Turin ainsi que les réformateurs des études, fonctionnaires de l’Université, qui avaient, à Turin et dans le reste des États, la haute direction et la surveillance de l’instruction publique à tous les degrés; mais leur action ne paraît pas s’être manifestée d’une manière bien sensible sur l’instruction primaire, en Savoie, avant l’établissement du Conseil de réforme de Chambéry, qui ne date que de 1768.

Sans doute, les lois avaient étendu à la Savoie la juridiction du magistrat de la Réforme de Turin et la création des réformateurs des provinces, mais si ces derniers ont fonctionné dans la partie des États sardes comprise entre le Mont-Cenis et le lac Léman, pour les études que nous appelons aujourd’hui du second degré, nous n’avons retrouvé, jusqu’ici, aucune trace de leur influence sur la situation et le développement ou le perfectionnement de l’instruction primaire, antérieurement à l’institution du Conseil de Réforme de Chambéry. Nous dirons plus: les Instructions du roi à ce Conseil, sous la date du 10 septembre 1768, qui contiennent un résumé complet de la législation et des règlements qu’il allait avoir à appliquer désormais, renferment la phrasé suivante: «.... 6° Pour ce qui est des écoles de la grammaire et autres, où on enseigne les premiers éléments de la langue latine, quoique le plus souvent on en fasse peu de cas, elles méritent cependant une attention particulière, parce qu’elles conduisent aux études plus élevées et aux sciences.»

Une semblable déclaration, faite dans un document émanant de l’autorité suprême, au sujet d’écoles déjà supérieures d’un degré aux petites écoles des centres ruraux, autoriserait au moins à penser que ces dernières étaient restées jusque-là en dehors du rayon de l’Université et de ses délégués. Mais ce n’était pas par insouciance du gouvernement pour ces établissements si dignes d’intérêt, c’était parce que l’action directe de l’administration centrale y eût été sans objet, d’une application difficile et peut-être nuisible.

En effet, quel est le ministre de l’instruction publique qui aurait pu accepter et reconnaître officiellement des écoles dont la salle de classe était une écurie? Quelles exigences pouvait-il manifester en présence d’instituteurs modestes et dévoués qu’on payait si peu et d’une façon si extra-administrative? Qu’avaient à faire les règlements universitaires en face d’instituteurs dont une pieuse philanthropie et le patriotisme local avaient, tant bien que mal, fait tous les frais? A peu près ce à quoi se borne encore de nos jours, chez nous, la surveillance de l’administration sur les écoles libres, c’est-à-dire veiller à ce que l’enseignement n’y fût pas contraire aux bonnes mœurs, et à ce que les maîtres possédassent, autant que possible, les connaissances nécessaires à leur mission; en outre, elle était là pour protéger, sauvegarder contre les abus, les virements d’attributions ou les malversations, et pour faire accroître, au besoin, les fondations et les autres ressources locales des écoles. Eh bien, tout cela, le gouvernement sarde le faisait bien longtemps avant le XVIIIe siècle, autant qu’il pouvait se le permettre.

Un arrêt du Sénat de Savoie, du 21 février 1562, rendu au nom du duc Emmanuel-Philibert, «contenant plusieurs ordonnances et manières de vivre concernant notre saincte foy et religion chrestienne, conduite et entretien des hospitaulx et escoles du pays de Savoie,» est une première preuve de ce que nous venons d’avancer, et on y retrouve un nouveau témoignage de la sollicitude constante des princes de Savoie pour tout ce qui touchait aux intérêts matériels et moraux de leurs sujets.

C’est par un ensemble de mesures du même genre que le duc Emmanuel-Philibert avait voulu inaugurer son retour dans ses États, à la suite du traité de Cateau-Cambrésis qui les lui avait restitués.

Nous croyons utile de reproduire ici les passages de ce document qui se rapportent aux écoles et qui ont été, en quelque sorte (avec d’autres lettres patentes dont nous parlerons aussi), la véritable législation de l’instruction primaire en Savoie, jusqu’à la création du Conseil de réforme de Chambéry. C’était bien imparfait, bien incomplet, sans doute, mais on ne pouvait guère faire davantage et, malgré cela, les petites écoles ont rendu, on ne peut le nier, de grands services dont les populations alpestres auraient été privées, si l’administration supérieure en eût gêné le fonctionnement par des exigences auxquelles les ressources locales ne permettaient pas de s’élever.

Dans ces temps troublés par la propagande calviniste, les magistrats profondément catholiques de la Savoie s’étaient préoccupés, avant tout, des moyens de préserver la jeunesse savoisienne du virus hérétique. «... Et en outre Nostre dit Sénat ordonne que tous maistres d’escole seront tenus lire et faire apprendre par cœur, tous les jours, à leurs disciples et escoliers la doctrine chrestienne et catholique contenue aux livres de M. Pierre Canisius, docteur en théologie.

«Et aux enfans de leurs escoles et ceux qui n’entendent encore la langue latine, mais sont abécédaires et commençants à lire, les apprendront, lesdicts maistres d’escole, à lire et à épeler leurs lettres sur les catechysmes françoys et aultres livres catholiques faitz pour cet effect, approuvés de la Saincte Faculté de Théologie de Paris, Reims et aultres lieux et universités, et qui contiennent espresse confession de la foy catholique, lesquels pour ceste cause seront imprimés et mis en vente. A celle fin que lesdicts maistres d’escole instruisent la jeunesse en bons et saincts livres pleins de doctrine catholique et non par un Ovide, De arte amandi, ou par ses épistres ou autres livres, desquels ils ne peuvent tirer que occasion de pécher et corruption de toutes bonnes mœurs.»

Nous trouvons, dans les prescriptions du gouvernement savoisien, un fait important et que nous voulons retenir: c’est que, dans ces prescriptions, il n’est nullement question de l’Université de Turin ni de ses délégués.

Sur l’avis de son Sénat de Chambéry, le duc de Savoie trouvait bon que, dans les écoles de ce pays, on employât exclusivement des catéchismes français et autres livres approuvés par les Universités françaises. Sans doute, les ouvrages destinés à l’enseignement populaire devaient être en français, puisque cette langue a toujours été celle du pays; mais, de même que le gouvernement faisait faire une traduction des lois de l’État destinées à ses provinces deçà les monts, il aurait pu faire traduire aussi, pour le même objet, les livres classiques adoptés et prescrits, en Piémont, par l’Université de Turin.

«Se prendront garde lesdicts maistres d’escole singulièrement. à ce que leurs escoliers et disciples, à l’entrée de leurs escoles, invoquent la grâce et ayde de Dieu, en se recommandant à luy et disant le Pater noster, Ave Maria et le Credo, comme estant ce bon Dieu commencement de toute bonne chose, sagesse et discipline.

«En outre, ordonne nostre dict Sénat que lesdicts maistres, aux plus principales lectures qu’ils feront à leurs escoliers, interprêteront livres traictans de la doctrine chrestienne. Et donneront thèmes, selon leur coustume, de semblable argument; et leur feront parler par familier colloque, de tels propos saincts et catholiques. A fin qu’iceulx leurs escoliers, ayent une impression en leurs esprits et prennent la mémoyre de toutes choses pertinentes, soit de la foy, soit de la correction des mœurs, ou acquisition de la vertu.»

Ces honnêtes et pieux préceptes se rapportaient à l’esprit de l’instruction et à la tenue des classes; mais le Sénat estimait que le devoir des maîtres ne se bornait pas là et que leur action, leur influence sur les élèves confiés à leurs soins, ne devaient pas s’arrêter à la porte de la classe.

«Seront tenus lesdicts maistres d’escole, toutes les festes solennelles et autres de commandement de l’Esglise, conduire leurs escoliers à l’esglise, à la messe, à la prédication et au divin Office. A quoy eux-mêmes assisteront, vacans, à ces saincts jours, au service de Dieu, auquel ils sont principalement destinés.»

Nous aurions aimé à trouver, dans ce sage règlement du Sénat, les conditions, au moins générales, auxquelles devaient satisfaire les personnes aspirant à la mission d’élever les enfants, mais il n’en édicte que pour les étrangers au pays.

«Ordonne nostre dict Sénat que tous les maistres d’escoles venans au pays de nostre obéissance, pour instruire la jeunesse, seront approuvés par nostre dict Sénat ou autres magistrats qu’il plaira à nostre Sénat commettre; appelés avec eux les Officiaulx ou Vicaires des lieux, ou autres docteurs en théologie, en leur absence ou défaut. De laquelle approbation seroit faict acte qui leur sera remis, sans que pour iceluy acte soit pryns, demandé ny exigé aucun argent.»

Le gouvernement avait-il antérieurement soumis les maîtres indigènes à la même obligation de se pourvoir d’un semblable certificat d’aptitude? Nous ne le pensons pas. C’était le Sénat qui devait commettre les délégués chargés de délivrer ces certificats; le Sénat n’existait que depuis deux ans, et ses archives, très complètes, ne nous fournissent rien à ce sujet. Nous avons, au contraire, trouvé à des dates beaucoup plus récentes, des documents qui tendraient à prouver que l’autorité ecclésiastique locale choisissait et surveillait presque seule les maîtres des petites écoles, dans l’intérêt de la morale publique, et que les administrations avaient accepté cette autorité et cette garantie, et se montraient heureuses et empressées d’y recourir toutes les fois qu’elles en avaient besoin.

Les seules prescriptions édictées au XVIe siècle par le gouvernement, relativement aux conditions auxquelles devaient satisfaire tous les instituteurs primaires, avant d’entrer en fonctions dans une commune, se rapportent à la religion. Ce sont quatre lettres patentes du duc Emmanuel-Philibert, du 15 janvier 1561, du 12 février 1566 et des 1er et 7 avril 1567. Dans la seconde, qui est adressée directement aux Sénats chargés d’en assurer l’exécution, le souverain s’exprime en ces termes: «Comme les Communautés de toutes les parties de nos États ont coutume de passer des arrangements temporaires avec des maîtres d’école qu’elles changent ainsi assez souvent; et comme il peut se faire que nos intentions contenues dans nos lettres patentes du 15 janvier 1561, en ce qui concerne la profession de foy catholique, n’aient pas été observées, il nous semble utile, après en avoir délibéré avec notre Conseil, de renouveler nos dites ordonnances concernant ces maîtres d’école; notre intention formelle étant qu’elles soient rigoureusement observées dans toutes les parties de nos États.»

Ceci confirme encore ce que nous avons dit, dans notre chapitre précédent, au sujet du mode de recrutement des instituteurs que les communes choisissaient et remplaçaient à leur gré.

«Nous ordonnons: 1° qu’en présence des syndics de toutes les localités où se tiendra une école pour les jeunes enfants, et avec l’assistance du juge de la terre, ou de trois ou quatre Conseillers de la Communauté et d’un notaire ducal, chaque maître d’école fasse publiquement, à l’église, devant les ecclésiastiques et les écoliers, une profession de foi catholique et une confession de sa croyance à tout ce qui constitue la religion catholique, dans la forme qui sera déterminée et envoyée à cet effet par le Révérendissime archevêque de Turin. Que ladite confession soit écrite de verbo ad verbum, et signée de la propre main du maître d’école, et laissée entre les mains de ceux que l’archevêque commettra pour la recevoir. Qu’elle soit recopiée par tous les écoliers sachant écrire, et qu’elle soit tenue affichée dans l’école, et récitée publiquement, le 1er de chaque mois, par le maître ou un de ses élèves... En outre, il sera enjoint, par ledit archevêque, aux maîtres d’école, de se trouver, avec leurs élèves, à l’église, à toutes les fêtes de commandement, pour y entendre la messe; et de s’abstenir de toute fréquentation avec des hérétiques. Les mêmes prescriptions sont imposées aux maîtres d’écriture et de lecture, ainsi qu’aux maîtresses qui apprennent à coudre et à lire aux petites filles.»

Faut-il en conclure qu’à cette époque, la couture et la lecture constituaient à peu près tout le programme des petites écoles de filles? Mais achevons la traduction de l’édit ducal:

«Mandons et ordonnons à tous nos Sénats, préfets, gouverneurs et juges locaux, à tous nos autres officiers à qui il appartiendra, et à qui les présentes parviendront, d’avoir à observer et à faire observer entièrement nos présentes ordonnances; et en exécution d’icelles, s’il se rencontrait, quelque part, un maître ou un écolier qui fît difficulté d’y obtempérer, nous voulons qu’il soit immédiatement banni de nos États. Enfin, si un de nos officiers y apportait quelque négligence, nous chargeons lesdits Sénats de pourvoir à leur rigoureuse exécution, et d’infliger un châtiment exemplaire au contrevenant. Car telle est notre volonté. Donné à Turin, le 12 février 1567. Signé : E. Philibert.»

Quelque incomplètes que soient ces dispositions, pour la réglementation de l’enseignement dans les petites écoles, en Savoie, on est encore réduit à se demander si elles ont été longtemps appliquées et même si elles l’ont jamais été d’une manière générale. Ce qui est certain, c’est que nous n’en avons trouvé aucune trace, ni dans les archives des communes de la Savoie, que nous avons toutes visitées, sans exception, ni dans aucune des nombreuses archives paroissiales que la courtoisie éclairée de MM. les curés a mises à notre disposition et qui nous ont été fort précieuses, à plus d’un autre titre.

Mais si les formalités indiquées plus haut n’ont pas été suivies à la lettre, il en découlait la consécration du principe d’une autorité effective des évêques sur les membres du corps enseignant en général, et sur les maîtres élémentaires en particulier. Ce droit est retenu, dans des termes aussi fermes que précis, par Mgr Germonio, archevêque de Tarentaise, dans ses Constitutions promulguées le 5 mai 1609.

Après avoir posé, dans des considérants d’une grande élévation de pensée, le devoir de préserver la jeunesse de tout ce qui, dans l’instruction publique, peut altérer la foi, corrompre les mœurs et exciter les passions, le prélat ajoute: «Tout professeur qui aurait enfreint les règles tracées dans nos présentes Constitutions, sera puni à notre discrétion (arbitrio nostro). Nous interdisons, en outre, à tout maître, de quelque degré qu’il soit, de se livrer à un enseignement quelconque sans avoir fait solennellement, devant nous ou notre vicaire général, sa profession de foi suivant la forme prescrite , laquelle il sera tenu de produire, revêtue de notre sceau, au curé de la paroisse dans laquelle il voudra s’établir. Nous enjoignons aux curés de nous déférer ceux qui contreviendraient à ces obligations, sans motif légitime, afin qu’après leur avoir retiré toute permission d’enseigner, nous les condamnions, de notre autorité, aux peines les plus graves. Enfin, si des curés toléraient l’ouverture d’une école sans avoir requis la production de l’acte sus-exigé, nous prononçons contre eux une suspense de deux mois.»

Ce pouvoir et cette surveillance attribués aux évêques leur ont été conservés par toutes les lois postérieures; ainsi, jusqu’en 1848, aucun instituteur ne pouvait entrer en fonctions, nulle part, en Savoie, sans être pourvu d’un certificat de l’autorité diocésaine, constatant qu’en raison de sa bonne et louable conduite, il était jugé digne de l’emploi auquel il aspirait. Ce certificat a même tenu lieu, pendant longtemps, de brevet de capacité pédagogique.

Après les diverses dispositions que nous venons d’analyser, on n’en trouve plus, relativement à l’instruction primaire, dans le duché de Savoie, jusqu’au commencement du XVIIIe siècle. La juridiction du Magistrat de la Réforme, établi à Turin depuis longtemps, comme tout le monde le sait, s’étendait, il est vrai, sur tous les États sardes et sur les établissements d’enseignement de tous les degrés; mais ses moyens d’action devaient être très limités, surtout pour les régions écartées. Il suffit de parcourir les recueils législatifs pour reconnaître cependant qu’à partir des premières années du XVIIIe siècle, l’éducation de la jeunesse a été une des plus constantes préoccupations des successeurs d’Emmanuel-Philibert.

En 1729, le gouvernement faisait demander à tous les juges majes, par les intendants des provinces, des détails complets sur «les écoles publiques établies dans chaque commune; qui les dirige; ce qu’on y enseigne; quelle fondation il y a pour leur entretien, etc.» Il est fâcheux que toutes les réponses des secrétaires ne soient pas parvenues jusqu’à nous. Cette statistique serait précieuse à tous égards. Malheureusement, nos archives n’en possèdent qu’une partie. Ce qui nous reste suffit encore pour démontrer qu’à cette époque, presque toutes les paroisses de la Maurienne, de la Tarentaise, du Faucigny et de toutes les régions hautes de l’ancien duché de Savoie, avaient au moins une et quelquefois plusieurs petites écoles, dont la création datait de deux siècles pour plusieurs d’entre elles.

Dans le courant du XVIIIe siècle aussi, l’administration centrale fit recueillir, à plusieurs reprises, des renseignements sur les œuvres pies existant dans chaque paroisse. Ceux-là nous ont été heureusement conservés en plus grand nombre , et ils nous donnent une bonne partie des écoles entretenues sur les fonds des œuvres pies et des confréries, au moyen de fondations particulières. L’examen que nous en avons fait, mais qu’il serait trop long de reproduire ici, nous a confirmé dans notre opinion, déjà plusieurs fois répétée, «que si l’instruction primaire n’était pas élevée et n’embrassait pas un programme étendu, en Savoie, elle y était, depuis longtemps, beaucoup plus répandue qu’on ne le pense, et que la plus pieuse philanthropie en faisait presque tous les frais.»

Il est évident que la mesure ordonnée par le Roi, au sujet des écoles, en 1729, avait exclusivement pour but d’éclairer le gouvernement sur leur situation et sur ce qu’il serait possible de faire dans leur intérêt; mais l’autorité avait un double mobile en s’occupant des œuvres pies en général. D’un autre côté, il est facile de comprendre par quel motif ces renseignements n’ont pu être obtenus qu’avec peine, et pourquoi les procureurs se sont appliqués à dissimuler tout ce qui pouvait l’être.

Un certain nombre des institutions de charité des paroisses étaient devenues caduques, par les raisons que nous avons exposées dans notre premier chapitre. Quelques usages étaient tombés en désuétude. Les antiques confréries de paroisses, que nous avons présentées, à leur origine, comme des espèces de communes religieuses, avaient perdu de leur importance et de leur influence, depuis que les communautés civiles s’étaient peu à peu établies partout, motu proprio.

Les intérêts qu’elles représentaient et les biens dont elles disposaient, s’effaçaient en partie devant ceux de la commune proprement dite. Par suite de ce nouvel état de choses et de cet autre courant des idées, l’ambition de toutes les fortes têtes de chaque localité se portait sur l’honneur d’être syndic ou conseiller. Lorsque les fonctions de procureur de quartier ne se cumulaient pas avec celles d’administrateur de la commune, ce qui n’arrivait pas toujours, surtout pour les sections écartées, la gestion des affaires qui leur étaient confiées devait s’en ressentir, ainsi que la conservation des fondations. C’est ce qui eut lieu, et ce qui porta le souverain à aviser au moyen de remédier aux abus qu’une absence de surveillance et la négligence des communiers eux-mêmes avaient laissé naître.

Un édit royal, du 19 mai 1717, avait prescrit l’établissement, dans toutes les communes, d’une congrégation de charité qui devait être chargée de tout ce qui intéressait le sort des pauvres et des malades, la bienfaisance et l’assistance publique. — Quatre années plus tard, par un édit du 25 juin 1721, le roi Victor-Amédée affecta au bénéfice de ces congrégations, pour l’entretien des pauvres, «les biens et les revenus des confréries vulgairement appelées du Saint-Esprit, dont les revenus étaient primitivement destinés à cette œuvre et qui, par abus et par la corruption des temps, étaient détournés de leur pieuse destination. » En conséquence, ajoute le même édit, «la congrégation généralissime, ayant affecté lesdits biens et revenus aux vrais pauvres, a, dans plusieurs circonstances, après avoir recueilli les renseignements nécessaires, ordonné aux prieurs desdites confréries de payer aux congrégations respectives de charité, les revenus de leurs biens. Apprenant que, par un accord coupable entre les recteurs et les prieurs desdites confréries (ces deux titulaires existant dans plusieurs d’entre elles), ils cherchaient, dans plusieurs localités, à faire subsister ces confréries, contrairement aux dispositions de l’article 50 du règlement du 17 avril 1717, et voulant déraciner complètement de si grands abus et ramener le tout à sa primitive destination, et suivant les intentions vraisemblables des premiers fondateurs, vous faisons savoir que notre intention est que les fruits, les revenus, les biens et les effets desdites congrégations, situés dans l’étendue de cette province, soient, sans délai, relachés aux congrégations respectives de charité, avec l’administration effective et le retrait des fonds des mains de leurs directeurs, pour pouvoir, par leur distribution, venir au secours des vrais pauvres, à l’exclusion des mendiants valides et des vagabonds.»

Le gouvernement sarde essayait alors de réaliser ce que l’administration française a exécuté rigoureusement depuis 1860: la centralisation de toutes les ressources, de tous les produits et revenus des œuvres pies, entre les mains du receveur municipal. Mais ce que notre mécanisme administratif actuel pouvait produire, ce qui pouvait être exigé des maires de 1860, qui sont autant les mandataires du pouvoir central que les chefs de la communauté, était impossible à obtenir des anciens syndics, les élus des communiers. Et précisément parce qu’il y avait alors des abus dont certains procureurs avaient pris l’habitude de profiter, ces agents, contre lesquels on n’avait aucun moyen coercitif, résistèrent, et une partie assez considérable de ce qui restait des anciennes fondations, au XVIIIe siècle, demeura inconnu, même pour la municipalité.

Il ne faut pas le regretter d’une manière absolue, cependant, car si les abus ont continué à écorner parfois les revenus des pauvres, des confréries et des écoles, soustraits ainsi à tout contrôle, il en est résulté qu’en 1793, on a pu sauver ces épaves, lorsque tous les biens des établissements religieux ont été confisqués au profit de la nation.

La loi de 1738, qui donna enfin une existence légale, une reconnaissance officielle aux Conseils communaux dont toutes les paroisses devaient être pourvues à l’avenir, fut une grande amélioration dont les effets salutaires ne tardèrent pas à se faire sentir. Les magistrats municipaux y perdirent un peu de leur initiative et de leur libre arbitre, quelque chose de leurs franchises communales; mais l’appui, la direction et la surveillance de l’autorité supérieure, la protection et le concours paternel des intendants qui représentaient le roi dans les provinces, produisirent les meilleurs effets, et les écoles n’y perdirent rien non plus. C’est surtout à partir de cette époque qu’on commença à transporter, à leur profit, d’anciens fonds d’aumônes, de confréries, etc., et on trouve même plusieurs de ces virements qui ont été effectués en vertu de billets royaux.

L’année 1737 apporta une mesure importante pour le perfectionnement de l’instruction publique: la création d’un réformateur dans chaque province. L’état de tous ceux qui furent nommés, en exécution de l’édit de 1737, prouve qu’on en plaça un dans la plupart des villes qui possédaient un collège un peu important; ainsi, Chambéry, Rumilly, Annecy, Saint-Jean de Maurienne, Moûtiers et Thonon furent les résidences assignées à tous ceux du duché de Savoie. Les collèges de Bonneville et de la Roche étaient dans le ressort du réformateur d’Annecy. et le collège d’Évian dépendait du réformateur de Thonon.

C’était déjà un grand progrès, sans doute, et l’influence de ces délégués du magistrat central, sur la diffusion et le perfectionnement de l’enseignement, ne tarda pas à se faire sentir, surtout en ce qui concerne les classes supérieures; mais dans l’exposé de leurs devoirs et de leurs attributions, la part faite aux petites écoles est encore si minime, qu’elle ne pouvait pas produire des améliorations bien sensibles aux conditions dans lesquelles ces établissements avaient fonctionné précédemment.

La Raccolta, de Duboin, mentionne une lettre du secrétaire de la réforme, en date du 20 novembre 1745, de laquelle il résulte qu’à cette époque, il était encore permis à tout le monde d’enseigner la lecture et l’écriture, mais qu’il était formellement interdit d’apprendre les rudiments du latip sans autorisation.

Pour corroborer et compléter ce que nous avons déjà dit de l’entière liberté qui était laissée aux communes et aux hameaux dans le choix de leurs instituteurs, ainsi qu’à ces derniers, quant aux méthodes pédagogiques et aux programmes d’enseignement, nous avons pensé ne pouvoir mieux faire que de transcrire ici quelques fragments d’un document tout à fait curieux. Ce manuscrit, dont le modeste auteur, un vieux maître d’école de village, qui comptait quarante-huit ans de service, ne s’attendait certainement pas à obtenir, un siècle et demi plus tard, les honneurs de la publicité, est intitulé : Factum fait en faveur de la jeunesse du village du Praz-en-Beaufort . Il est signé et porte en outre la suscription suivante: «Je soussigné, curé, confesse que le présent factum a été dressé par le sieur François Chevalier, natif du Praz, paroisse de Saint-Maxime de Beaufort, et habitant alors à Aime, en Tarentaise, depuis quelques années, et iceluy signé au-bas de la précédente page. C’est luy-même qui m’adressa et envoya le dit factum du dit lieu d’Ayme, où il mourut quelque temps après: Signé Michel GACHET, curé du dit Saint-Maxime, attestant, 27 octobre 1756.» Le curé a ajouté de sa main, sur la couverture, cette mention: «Cette instruction peut servir à l’érection de plusieurs autres écoles.»

Nous copions maintenant, en conservant le texte dans toute sa naïveté et en respectant les lapsus et autres incorrections de ce vétéran de l’a b c:

«A Messieurs les Communiers, Procureurs, Conseillers et plus apparents du village du Praz, paroisse de Saint-Maxime de Beaufort.

«Messieurs et chers compatriottes,

«Puisque Dieu, par sa grâce particulière, a bien voulu que deux personnes de nos parents et natifs du dit lieu, zélés pour leur patrie jusqu’à y fonder un certain revenu pour y faire enseigner la jeunesse du dit village, pendant l’hyver, à perpétuité, ces généreux donateurs, dignes de leur ministère ecclésiastique, ont eu sans doute le dessein, en ce faisant, que les enfants apprennent, la première chose, à servir Dieu par le moyen du sçavoir lire, et quand aux garçons encore à écrire et chiffrer, pour qu’ils en puissent tirer quelque proffit par la suite. Bien entendu que ce a été donné en faveur des pauvres et des descendants de leurs proches parents. Ainsi, pour appuyer leurs pieuses volontés, il me semble que, comme je suis aussy natif du dit village, et que ma proffession est d’enseigner touts les hyvers depuis quarante-huit ans, excepté quelque peu d’intervale de tems en tems que je me suis empêché par d’autres pratiques, dans le tems des guerres et autres événements , dont j’ay été obligé de quitter toute autre, pour vacquer à dresser les répartitions icy à Ayme, pendant deux ans où nous avions toujours environ douze cents hommes à qui il falait distribuer des viandes, foin, paille, bois, huille, chandelles et meubles de cazerne, à forme des ordres qui nous ont été émanés dans toutes les paroisses de la Haute-Tarentaise en nombre de vingt, dont il falait répartir à forme de chacune leur taille; et encore je m’étois associé, pendant quelques années, avec le secrétaire d’icy et de trois autres paroisses qui m’empêchoit aussy à vacquer à autres choses; et pendant le reste du temps, en la dite saison d’hyver, le document a toujours été mon occupation. Par ainsy, la longue expérience semble m’avoir donné quelques petites manières d’enseigner qui m’ont paru bien utiles, faciles et convenables, tant aux enfants qui ont envie de proffiter, qu’à leurs parents, suivant le témoignage qu’on m’en a fait depuis longtemps. C’est pourquoy je me suis résolu de dresser le présent factum qui pourra vous servir, de mesme qu’à vos descendants, pour que ce privilége et libération ne soit pas inutile. Comme j’ai vu autre part qui ont plutôt choisi un maître d’écolle, par une pure parcialité que par nécessité, incapable d’enseigner et que les enfans en tirent du proffit, car, par la suite de tems, beaucoup se présenteront qui n’auront pas la capacité, expérience et probité dont il faut de nécessité qu’ils soient doués, pour n’être pas leur métier, car je puis en témoigner moy-même, en vous asseurant que quoyque je suis de la pratique depuis un si long temps, et cependant, encore tous les jours je me perfectionne. Que sera-ce donc d’un jeune homme sans expérience? Vous me direz qu’il s’en trouvera plusieurs qui auront une conception plus prompte que moy, et que, dans peu de temps, ils seront assez perfectionnés. En cela, je vous diray qu’il peut bien se faire; mais prenez toujours garde que celuy qui sera élu soit un homme de bien, de prospérité (sic) et de bon exemple, et que d’ailleurs il soit examiné par M. le curé ou par quelqu’un de sa par, comme encore par les plus sçavants du dit quartier, et voir s’il a les qualitez cy-dessus; et outre qu’il faut encore qu’il aye les cy-aprés pour satisfaire et corrépondre aux intentions des révérends sieurs donateurs et celles de ceux qui pourront, par la suite, augmenter la fondation.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
275 s. 26 illüstrasyon
ISBN:
4064066333478
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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