Kitabı oku: «Comédies et proverbes»
Alfred de Musset
Comédies et proverbes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303891
Table des matières
ANDRÉ DEL SARTO.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
ACTE TROISIÈME.
LORENZACCIO.
PERSONNAGES,
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
ACTE TROISIÈME.
ACTE QUATRIÈME.
ACTE CINQUIÈME.
LES CAPRICES DE MARIANNE.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
FANTASIO.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
ON NE BADINE PAS AVEC L’AMOUR.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
ACTE TROISIÈME.
LA NUIT VÉNITIENNE, ou LES NOCES DE LAURETTE.
PERSONNAGES.
LA QUENOUILLE DE BARBERINE.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
LE CHANDELIER.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
ACTE TROISIÈME.
IL NE FAUT JURER DE RIEN.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE SECOND.
ACTE TROISIÈME.
UN CAPRICE.
PERSONNAGES.
André del Sarto.
Lorenzaccio.
Les Caprices de Marianne.
Fantasio.
On ne badine pas avec l’amour.
La Nuit vénitienne.
La Quenouille de Barberine.
Le Chandelier.
Il ne faut jurer de rien.
PARIS
,
CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
29, RUE DE SEINE.
1840.
Un caprice
ANDRÉ DEL SARTO.
Table des matières
PERSONNAGES.
Table des matières
ANDRÉ DEL SARTO, peintre.
| CORDIANI, | | peintres et élèves d’André. |
| DAMIEN, | ||
| LIONEL, | ||
| CÉSARIO, |
GRÉMIO, concierge.
| MATHURIN, | | domestiques. |
| JEAN, |
PEINTRES, VALETS, etc.
UN MÉDECIN.
LUCRETIA DEL DEL femme d’André
SPINETTE, suivante.
(Florence.)
ACTE PREMIER.
Table des matières
SCÈNE I.
La maison d’André.–Une cour, un jardin au fond.
GRÉMIO, sortant de la maison du concierge.
Il me semble, en vérité, que j’entends marcher dans la cour: a quatre heures du matin, c’est singulier. Hum! hum! que veut dire cela?
Il avance; un homme enveloppé d’un manteau descend dune fenêtre du rez-de-chaussée.
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce? Arrête, qui que tu sois!
L’HOMME.
Laisse-moi passer, ou je te tue!
Il le frappe et s’enfuit dans le jardin,
GRÉMIO, seul.
Au meurtre! au voleur! Jean, au secours!
DAMIEN, sortant en robe de chambre.
Qu’est-ce? qu’as-tu a crier, Grémio?
GRÉMIO.
Il y a un voleur dans le jardin.
DAMIEN.
Vieux fou! tu te seras grisé.
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce, de sa propre fenêtre, je l’ai vu descendre. Ah! je suis blessé! il m’a frappé au bras de son stylet.
DAMIEN.
Tu veux rire! ton manteau est à peine déchiré. Quel conte viens-tu faire, Grémio? Qui diable veux-tu avoir vu descendre de la fenêtre de Lucrèce, à cette heure-ci? Sais-tu, sot que tu es, qu’il ne ferait pas bon l’aller redire à son mari?
GRÉMIO.
Je l’ai vu comme je vous vois.
DAMIEN.
Tu as bu, Grémio; tu vois double.
GRÉMIO.
Double! je n’en ai vu qu’un.
DAMIEN.
Pourquoi réveilles-tu une maison entière avant le lever du soleil? et une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets! T’a-t-on payé pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon meilleur ami? Tu cries au voleur, et tu prétends qu’on a sauté par sa fenêtre? Es-tu fou ou es-tu payé? Dis, réponds; que je t’entende.
GRÉMIO.
Mon Dieu! mon Seigneur Jésus! je l’ai vu; en vérité de Dieu, je l’ai vu. Que vous ai-je fait? je l’ai vu.
DAMIEN.
Écoute, Grémio. Prends cette bourse, elle peut être moins lourde que celle qu’on t’a donnée pour inventer cette histoire-là. Va-t’en la boire à ma santé. Tu sais que je suis l’ami de ton maître, n’est-ce pas? Je ne suis pas un voleur, moi; je ne suis pas de moitié dans le vol qu’on lui ferait? Tu me connais depuis dix ans comme je connais André. Eh bien, Grémio, pas un mot là-dessus. Bois à ma santé; pas un mot, entends-tu? ou je te fais chasser de la maison. Va, Grémio, rentre chez toi, mon vieux camarade. Que tout cela soit oublié!
GRÉMIO.
Je l’ai vu, mon Dieu; sur ma tête, sur celle de mon père, je l’ai vu; vu, bien vu.
Il rentre.
DAMIEN, seul, s’avance vers le jardin et appelle.
Cordiani! Cordiani!
Cordiani paraît.
DAMIEN.
Insensé! en es-tu venu là? André, ton ami, le mien, le bon, le pauvre André!
CORDIANI.
Elle m’aime, ô Damien, elle m’aime! Que vas-tu me dire? je suis heureux. Regarde-moi; elle m’aime! Je cours dans ce jardin depuis hier, je me suis jeté dans les herbes humides; j’ai frappé les statues et les arbres, et j’ai couvert de baisers terribles les gazons qu’elle avait foulés.
DAMIEN.
Et cet homme qui te surprend! A quoi penses-tu! Et André! André! Cordiani!
CORDIANI.
Que sais-je? je puis être coupable, tu peux avoir raison, nous en parlerons demain, un jour, plus tard; laisse-moi être heureux. Je me trompe peut-être, elle ne m’aime peut-être pas; un caprice, oui, un caprice seulement, et rien de plus mais laisse-moi être heureux.
DAMIEN.
Rien de plus? et tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq années? et tu sors de cette chambre? Tu peux être coupable? et les rideaux qui se sont refermés sur toi sont encore agités autour d’elle? et l’homme qui te voit sortir crie au meurtre?
CORDIANI.
Ah! mon ami, que cette femme-là est belle!
DAMIEN.
Insensé! insensé!
CORDIANI.
Si tu savais quelle région j’habite! comme le son de sa voix seulement fait bouillonner en moi une vie nouvelle! comme les larmes lui viennent aux yeux au-devant de tout ce qui est beau, tendre et pur comme elle! O mon Dieu! c’est un autel sublime que le bonheur. Puisse la joie de mon âme monter à toi comme un doux encens! Damien, les poètes se sont trompés: est-ce l’esprit du mal qui est l’ange déchu? C’est celui de l’amour qui, après le grand oeuvre, ne voulut pas quitter la terre, et tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d’or en poudre aux pieds de la beauté qu’il avait créée.
DAMIEN.
Je te parlerai dans un autre moment. Le soleil se lève; dans une heure, quelqu’un viendra s’asseoir aussi sur ce banc; il posera comme toi ses mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu’il cachera. A quoi penses-tu?
CORDIANI.
Je pense au coin obscur d’une certaine taverne, où je me suis assis tant de fois, regrettant ma journée. Je pense à Florence qui s’éveille, aux promenades, aux passans qui se croisent; au monde, où j’ai erré vingt ans comme un spectre sans sépulture; à ces rues désertes où je me plongeais au sein des nuits, poussé par quelque dessein sinistre; je pense à mes travaux, à mes jours de découragement; j’ouvre les bras, et je vois passer les fantômes des femmes que j’ai possédées; mes plaisirs, mes peines, mes espérances! Ah! mon ami! comme tout est foudroyé, comme tout ce qui fermentait en moi s’est réuni en une seule pensée: l’aimer! C’est ainsi que mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon du soleil.
DAMIEN.
Que veux-tu que je te dise? et de quoi servent les paroles quand elles viennent après l’action? Un amour comme le tien n’a pas d’ami.
CORDIANI.
Qu’ai-je eu dans le cœur jusqu’à présent? Dieu merci, je n’ai jamais cherché la science, je n’ai voulu d’aucun état; je n’ai jamais donné un centre aux cercles gigantesques de la pensée; je n’y ai laissé entrer que l’amour des arts, qui est l’encens de l’autel, mais qui n’en est pas le dieu. J’ai vécu de mon pinceau, de mon travail; mais mon travail n’a nourri que mon corps; mon âme a gardé sa faim céleste. J’ai posé sur le seuil de mon cœur le fouet dont Jésus-Christ flagella les vendeurs du temple. Dieu merci, je n’ai jamais aimé; mon cœur n’était à rien jusqu’à ce qu’il fût à elle.
DAMIEN.
Comment exprimer tout ce qui se passe dans mon âme? Je te vois heureux. Ne m’es-tu pas aussi cher que lui?
CORDIANI.
Et maintenant qu’elle est à moi; maintenant qu’assis à ma table je laisse couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon amour, et que je crois sentir derrière moi son fantôme charmant s’incliner sur mon épaule pour les lire; maintenant que j’ai un nom sur les lèvres, ô mon ami! quel est l’homme ici-bas qui n’a pas vu apparaître cent fois, mille fois, dans ses rêves, un être adoré, fait pour lui, devant vivre pour lui? Eh bien! quand un seul jour au monde on devrait rencontrer cet être, le serrer dans ses bras et mourir!
DAMIEN.
Tout ce que je puis te répondre, Cordiani, c’est que ton bonheur m’épouvante. Qu’André l’ignore, voilà l’important!
CORDIANI.
Que veut dire cela? Crois-tu que je l’aie séduite? qu’elle ait réfléchi et que j’aie réfléchi? Depuis un an je la vois tous les jours; je lui parle, et elle me répond; je fais un geste, et elle me comprend. Elle se met au clavecin, elle chante, et moi, les lèvres entr’ouvertes, je regarde une longue larme tomber en silence sur ses bras nus. Et de quel droit ne serait-elle pas à moi?
DAMIEN.
De quel droit?
CORDIANI.
Silence! j’aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, rien savoir: il n’y a d’heureux que les enfans qui cueillent un fruit et le portent à leurs lèvres sans penser à autre chose, sinon qu’ils l’aiment et qu’il est à portée de leurs mains.
DAMIEN.
Ah! si tu étais là, à cette place où je suis, et si tu te jugeais toi-même! Que dira demain l’homme à l’enfant?
CORDIANI.
Non! non! Est-ce d’une orgie que je sors, pour que l’air du matin me frappe au visage? L’ivresse de l’amour est-elle une débauche, pour s’évanouir avec la nuit? Toi, que voilà, Damien, depuis combien de temps m’as-tu vu l’aimer? Ou’as-tu à dire à présent, toi qui es resté muet, toi qui as vu pendant une année chaque battement de mon coeur, chaque minute de ma vie, se détacher de moi pour s’unir à elle? et je suis coupable aujourd’hui? Alors pourquoi suis-je heureux? Et que me diras-tu d’ailleurs que je ne me sois dit cent fois à moi-même? Suis-je un libertin sans cœur? suis-je un athée? Ai-je jamais parlé avec mépris de tous ces mots sacrés, qui, depuis que le monde existe, errent vainement sur les lèvres des hommes? Tous les reproches imaginables, je me les suis adressés, et cependant je suis heureux. Le remords, la vengeance hideuse, la triste et muette douleur, tous ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte; aucun n’a pu rester debout devant l’amour de Lucrèce. Silence! on ouvre les portes; viens avec moi dans mon atelier. Là, dans une chambre fermée à tous les yeux, j’ai taillé dans le marbre le plus pur l’image adorée de ma maîtresse. Je veux te répondre devant elle; viens, sortons; la cour s’emplit de monde et l’académie va s’ouvrir.
Ils sortent.
Les peintres traversent la cour en tous sens.
LIONEL ET CÉSARIO s’avancent.
LIONEL.
Le maître est-il levé?
CÉSARIO, chantant.
Il se levait de bon matin,
pour se mettre à l’ouvrage;
Tin taine, tin tin.
Le bon gros père Célestin,
Il se levait de bon matin,
Comme un coq de village.
LIONEL.
Que d’écoliers autrefois dans cette académie! comme on se disputait pour l’un, pour l’autre; quel événement que l’apparition d’un nouveau tableau! Sous Michel-Ange, les écoles étaient de vrais champs de bataille; aujourd’hui, elles se remplissent à peine, lentement, de jeunes gens silencieux. On travaille pour vivre, et les arts deviennent des métiers.
CÉSARIO.
C’est ainsi que tout passe sous le soleil. Moi, Michel-Ange m’ennuyait; je suis bien aise qu’il soit mort.
LIONEL.
Quel génie que le sien!
CÉSARIO.
Eh bien! oui, c’est un homme de génie; qu’il nous laisse tranquilles. As-tu vu le tableau du Pontormo?
LIONEL.
Et j’y ai vu le siècle tout entier: un homme incertain entre mille chemins divers, la caricature des grands maîtres; se noyant dans son propre enthousiasme, capable de se retenir, pour s’en tirer, au manteau gothique d’Albert Durer.
CÉSARIO.
Vive le gothique! Si les arts se meurent, l’antiquité ne rajeunira rien. Tra deri da! Il nous faut du nouveau.
ANDRÉ DEL SARTO, entrant et parlant à un valet.
Dites à Grémio de seller deux chevaux, un pour lui et un pour moi. Nous allons à la ferme.
CÉSARIO, continuant.
Du nouveau à tout prix, du nouveau! Eh bien! maître, quoi de nouveau ce matin.
ANDRÉ.
Toujours gai, Césario? Tout est nouveau aujourd’hui, mon enfant; la verdure, le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain. Il n’y a que l’homme qui se fasse plus vieux, tout se fait plus jeune autour de lui chaque jour. Bonjour, Lionel; levé de si bonne heure, mon vieil ami?
CÉSARIO.
Alors les jeunes peintres ont donc raison de demander du neuf, puisque la nature elle-même en veut pour elle, et en donne à tous.
LIONEL.
Songes-tu à qui tu parles?
ANDRÉ.
Ah! ah! déjà en train de discuter? La discussion, mes bons amis, est une terre stérile, croyez-moi; c’est elle qui tue tout. Moins de préfaces et plus de livres. Vous êtes peintres, mes enfants; que votre bouche soit muette, et que votre main droite parle pour vous. Ecoute-moi cependant, Césario. La nature veut toujours être nouvelle, c’est vrai; mais elle reste toujours la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu’elle changeât la couleur de sa robe, et que les bois se colorassent en bleu ou en rouge? Ce n’est pas ainsi qu’elle l’entend; à côté d’une fleur fanée liait une fleur toute semblable, et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers rayons du soleil. Chaque matin l’ange de vie et de mort apporte à la mère commune une nouvelle parure, mais toutes ses parures se ressemblent. Que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu’ils ne sont rien qu’en l’imitant. Que chaque siècle voie de nouvelles moeurs, de nouveaux costumes, de nouvelles pensées. Mais que le génie soit invariable comme la beauté. Que de jeunes mains, pleines de force et de vie, reçoivent avec respect le flambeau sacré des mains tremblantes des vieillards; qu’ils la protégent du souffle des vents, celte flamme divine qui traversera des siècles futurs, comme elle a fait des siècles passés. Retiendras-tu cela, Césario? Et maintenant, va travailler; à l’ouvrage! à l’ouvrage! la vie est si courte!
Il le pousse dans l’atelier.
A Lionel.
Nous vieillissons, mon pauvre ami. La jeunesse ne veut plus guère de nous. Je ne sais si c’est que le siècle est un nouveau-né, ou un vieillard tombé en enfance.
LIONEL.
Mort de Dieu! il ne faut pas que vos nouveau-venus m’échauffent par trop les oreilles! je finirai par garder mon épée pour travailler.
ANDRÉ.
Te voilà bien, avec tes coups de rapière brave Lionel! On ne tue aujourd’hui que les moribonds; le temps des épées est passé en Italie. Allons, allons, mon vieux, laisse dire les bavards, et tâchons d’être de notre temps, jusqu’à ce qu’on nous enterre.
Damien entre.
Eh bien! mon cher Damien, Cordiani vient-il aujourd’hui.
DAMIEN.
Je ne crois pas qu’il vienne, il est malade.
ANDRÉ.
Malade! lui! Je l’ai vu hier soir. Il ne l’était, point. Sérieusement malade? allons chez lui, Damien. Que peut-il avoir?
DAMIEN.
N’allez pas chez lui, il ne saurait vous recevoir. Il s’est enfermé pour la journée.
ANDRÉ.
Oh! non pas pour moi. Allons, Damien.
DAMIEN.
Sérieusement, il veut être seul.
ANDRÉ.
Seul! et malade! tu m’effraies. Lui est-il arrivé quelque chose? une dispute? un duel? violent comme il est! ah! mon Dieu! mais qu’est-ce donc? il ne m’a rien fait dire; il est blessé, n’est-ce pas? Pardonnez-moi, mes amis.
Aux peintres qui sont restés et qui l’attendent.
Mais vous le savez, c’est mon ami d’enfance, c’est mon meilleur, mon plus fidèle compagnon.
DAMIEN.
Rassurez-vous; il ne lui est rien arrivé. Une fièvre légère; demain vous le verrez bien portant.
ANDRÉ.
Dieu le veuille! Dieu le veuille! Ah! que de prières j’ai adressées au ciel pour la conservation d’une vie aussi chère! Vous le dirai-je, ô mes amis! dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés, c’est en lui que j’ai mis mon espoir; c’est un cœur chaud, mais un bon coeur. La Providence ne laisse pas s’égarer de telles facultés! Que de fois, assis derrière lui, tandis qu’il parcourait du haut en bas son échelle, une palette à la main, j’ai senti se gonfler ma poitrine, j’ai étendu les bras, prêt à le serrer sur mon coeur, à baiser ce front si jeune et si ouvert, d’où le génie rayonnait de toutes parts! Quelle facilité! quel enthousiasme! mais quel sévère et cordial amour de la vérité! Que de fois j’ai pensé avec délices qu’il était plus jeune que moi! Je regardais tristement mes pauvres ouvrages, et je m’adressais en moi même aux siècles futurs; voilà tout ce que j’ai pu faire, leur disais-je, mais je vous lègue mon ami.
LIONEL.
Maître, un homme est là qui vous appelle.
ANDRÉ.
Qu’est-ce? qu’y a-t-il?
UN DOMESTIQUE.
Les chevaux sont sellés; Grémio est prêt, monseigneur.
ANDRÉ.
Allons, je vous dis adieu; je serai à l’atelier dans deux heures. Mais il n’a rien?
A Damien.
rien de grave, n’est-ce pas? Et nous le verrons demain? Viens donc souper avec nous; et si tu vois Lucrèce, dis-lui que je vais à la ferme, et que je reviens.
Il sort.
SCÈNE II.
Un petit bois. André dans l’éloignement.
GRÉMIO, assis sur l’herbe.
Hum! hum! je l’ai bien vu pourtant. Quel intérêt pouvait-il avoir à me dire le contraire? Il faut cependant qu’il en ait un, puisqu’il m’a donné
Il compte dans sa main.
quatre, cinq, six…; diable! il y a quelque chose là-dessous; non, certainement, pour un voleur, ce n’en était pas un. J’avais bien eu une autre idée; mais..., oh! mais c’est là qu’il faut s’arrêter. Tais-toi, me suis-je dit, Grémio, holà, mon vieux, point de ceci. Cela serait drôle à penser! penser n’est rien: qu’est-ce qu’on en voit? on pense ce qu’on veut.
Il chante.
Le berger dit au ruisseau:
Tu vas bien vite au moulin.
As-tu vu, as-tu vu la meunière
Se mirer dans tes eaux?
ANDRÉ, revenant.
Grémio, va remettre les brides à ces pauvres bêtes; il faut reprendre notre voyage; le soleil commence à baisser, nous aurons moins chaud pour revenir.
Grémio sort.
ANDRÉ, seul, s’asseyant.
Point d’argent chez ce Juif! des supplications sans fin, et point d’argent! Que dirai-je quand les envoyés du roi de France... Ah! André, pauvre André, comment peux-tu prononcer ce mot-là? Des monceaux d’or entre tes mains; la plus belle mission qu’un roi ait jamais confiée à un homme; cent chefs-d’œuvre à rapporter, cent artistes pauvres et souffrants à guérir, à enrichir! le rôle d’un bon ange à jouer! les bénédictions de la patrie à recevoir, et après tout cela, avoir peuplé un palais d’ouvrages magnifiques, et rallumé le feu sacré des arts, prêt à s’éteindre à Florence! André! comme tu te serais mis à genoux de bon cœur au chevet de ton lit le jour où tu aurais rendu fidèlement tes comptes! Et c’est François Ier qui te les demande! lui, le chevalier sans reproche, l’honnête homme, aussi bien que l’homme généreux! lui, le protecteur des arts! le père d’un siècle aussi beau que l’antiquité! Il s’est fié à toi, et tu l’as trompé! Tu l’as volé, André! car cela s’appelle ainsi, ne t’abuse pas là-dessus. Où est passé cet argent? Des bijoux pour ta femme, des fêtes, des plaisirs plus tristes que l’ennui!
Il se lève.
Songes-tu à cela, André? tu es déshonoré? Aujourd’hui te voilà respecté, chéri de tes élèves, aimé d’un ange. O Lucrèce! Lucrèce! Demain la fable de Florence; car enfin il faut bien que tôt ou tard ces comptes terribles Enfer! et ma femme elle-même n’en sait rien! Ah! voilà ce que c’est que de manquer de caractère! que faisait-elle de mal en me demandant ce qui lui plaisait? Et moi je le lui donnais, parce qu’elle le demandait, rien de plus; faiblesse maudite! pas une réflexion. A quoi tient donc l’honneur? Et Cordiani? pourquoi ne l’ai-je pas consulté? lui, mon meilleur, mon unique ami? que dira-il? l’honneur?... ne suis-je pas un honnête homme? j’ai fait un vol, cependant. Ah! s’il s’agissait d’entrer la nuit chez un grand seigneur de briser un coffre-fort et de s’enfuir; cela est horrible à penser, impossible. Mais quand l’argent est là, entre vos mains, qu’on n’a qu’à y puiser, que la pauvreté vous talonne, non pas pour vous, mais pour Lucrèce! mon seul bien ici-bas, ma seule joie! un amour de dix ans! et quand on se dit qu’après tout, avec un peu de travail, on pourra remplacer... Oui, remplacer! le portique de l’Annonciade m’a valu un sac de blé!
GRÉMIO revient.
Voilà qui est fait. Nous partirons quand vous voudrez.
ANDRÉ.
Qu’as-tu donc, Grémio? je te regardais arranger ces brides; tu te sers aujourd’hui de ta main gauche.
GRÉMIO.
De ma main…? Ah! ah! je sais ce que c’est. Plaise à votre excellence, j’ai le bras droit un peu blessé. Oh! pas grand’chose; mais je me fais vieux, et, dame! dans mon temps j’aurais dit
ANDRÉ.
Tu es blessé, dis-tu? Qui t’a blessé?
GRÉMIO.
Ah! voilà le difficile. Qui? personne; et cependant je suis blessé. Oh! ce n’est pas à dire qu’on puisse se plaindre, en conscience....
ANDRÉ.
Personne? toi-même, apparemment.
GRÉMIO.
Non pas, non pas: où serait le fin sans cela? Personne, et moi moins que tout autre.
ANDRÉ.
Si tu veux rire, tu prends mal ton temps. Remontons à cheval, et partons.
GRÉMIO.
Ainsi soit-il. Ce que j’en disais n’était point pour vous fâcher, encore moins pour rire. Aussi bien riait-il fort peu ce matin, quand il me l’a donné en courant.
ANDRÉ.
Qui? que veut dire cela? qui te l’a donné? Tu as un air de mystère singulier, Grémio.
GRÉMIO.
Ma foi, au fait, écoutez. Vous êtes mon maitre; on aura beau dire, cela doit se savoir; et qui le saurait, si ce n’est vous? Voilà l’histoire: j’avais entendu marcher ce matin dans la cour, vers quatre heures; je me suis levé, et j’ai vu descendre tout doucement, de la fenêtre, un homme en manteau.
ANDRÉ.
De quelle fenêtre?
GRÉMIO.
Un homme en manteau, à qui j’ai crié d’arrêter; j’ai cru naturellement que c’était un voleur, et donc, au lieu de s’arrêter, vous voyez à mon bras; c’est son stylet qui m’a effleuré.
ANDRÉ.
De quelle fenêtre, Grémio?
GRÉMIO.
Ah! voilà encore: dame! écoutez, puisque j’ai commencé; c’était de la fenêtre de madame Lucrèce.
ANDRÉ.
De Lucrèce?
GRÉMIO.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
Cela est singulier!
GRÉMIO.
Bref, il s’est enfui dans le parc. J’ai bien appelé et crié au voleur! mais là-dessus voilà le lin: M. Damien est arrivé, qui m’a dit que je me trompais, que lui le savait mieux que moi; enfin il m’a donné une bourse, pour me taire.
ANDRÉ.
Damien?
GRÉMIO.
Oui, monsieur, la voilà. A telle enseigne....
ANDRÉ.
De la fenêtre de Lucrèce? Damien l’avait donc vu, cet homme?
GRÉMIO.
Non, monsieur; il est sorti comme j’appelais.
ANDRÉ.
Comment était-il?
GRÉMIO.
Qui? M. Damien?
ANDRÉ.
Non, l’autre.
GRÉMIO.
Oh! ma foi, je ne l’ai guère vu.
ANDRÉ.
Grand, ou petit?
GRÉMIO.
Ni l’un ni l’autre. Et puis, le matin, ma foi....
ANDRÉ.
Cela est étrange. Et Damien t’a défendu d’en parler?
GRÉMIO.
Sous peine d’être chassé par vous.
ANDRÉ.
Par moi? Écoule, Grémio: ce soir, à l’heure où je me retire, tu le mettras sous cette fenêtre; mais caché, tu entends? Prends ton épée, et si par hasard quelqu’un essayait.... tu me comprends? Appelle à haute voix, ne te laisse pas intimider je serai là.
GRÉMIO.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
J’en chargerais bien un autre que toi; mais vois-tu, Grémio, je crois savoir ce que c’est: c’est de peu d’importance, vois-tu; une bagatelle, quelque plaisanterie de jeune homme. As-tu vu la couleur du manteau?
GRÉMIO.
Noir, noir; oui, je crois, du moins.
ANDRÉ.
J’en parlerai à Cordiani. Ainsi donc, c’est convenu; ce soir, vers onze heures, minuit; n’aie aucune peur, je te le dis, c’est une pure plaisanterie. Tu as très-bien fait de me le dire, et je ne voudrais pas qu’un autre que toi le sût; c’est pour cela que je te charge…–Et tu n’as pas vu son visage?
GRÉMIO.
Si; mais il s’est sauvé si vite! et puis le coup de stylet.…
ANDRÉ.
Il n’a pas parlé?
GRÉMIO.
Quelques mots, quelques mots:
ANDRÉ.
Tu ne connais pas la voix?
GRÉMIO.
Peut-être; je ne sais pas. Tout cela a été l’affaire d’un instant.
ANDRÉ.
C’est incroyable! Allons, viens; partons vite. Vers onze heures. Il faudra que j’en parle à Cordiani. Tu es sûr de la fenêtre?
GRÉMIO.
Oh! très-sûr.
ANDRÉ.
Partons! partons!
Ils sortent.
SCÈNE III.
LUCRÈCE, SPINETTE.
LUCRÈCE.
As-tu entr’ouvert la porte, Spinette? As-tu posé la lampe dans l’escalier?
SPINETTE.
J’ai fait tout ce que vous m’aviez ordonné.
LUCRÈCE.
Tu mettras sur cette chaise mes vêtements de nuit, et tu me laisseras seule, ma chère enfant.
SPINETTE.
Oui, madame.
LUCRÈCE, à son prie-Dieu.
Pourquoi m’as-tu chargée du bonheur d’un autre, ô mon Dieu? S’il ne s’était agi que du mien, je ne l’aurais pas défendu, je ne t’aurais pas disputé ma vie. Pourquoi m’as-tu confié la sienne?
SPINETTE.
Ne cesserez-vous pas, ma chère maîtresse, de prier et de pleurer ainsi? Vos yeux sont gonflés de larmes, et depuis deux jours vous n’avez pas pris un moment de repos.
LUCRÈCE, priant.
L’ai-je accomplie, ta fatale mission? ai-je sauvé son âme en me perdant pour lui? Si tes liras sanglants n’étaient pas cloués sur ce crucifix, ô Christ, me les ouvrirais-tu?
SPINETTE.
Je ne puis me retirer. Comment vous laisser seule dans l’état où je vous vois?
LUCRÈCE.
Le puniras-tu de ma faute? Ce n’est pas lui qui est coupable; il n’a prononcé aucun serment sur la terre; il n’a pas trahi son épouse; il n’a point de devoirs, point de famille; il n’a rien fait qu’aimer et qu’être aimé.
SPINETTE.
Onze heures vont sonner.
LUCRÈCE.
Ah! Spinette, ne m’abandonne pas! Mes larmes t’affligent, mon enfant? Il faut pourtant bien qu’elles coulent. Crois-tu qu’on perde sans souffrir tout son repos et son bonheur? Toi qui lis dans mon cœur comme dans le tien, toi pour qui ma vie est un livre ouvert, dont tu connais toutes les pages, crois-tu qu’on puisse voir s’envoler sans regret dix ans d’innocence et de tranquillité?
SPINETTE.
Que je vous plains!
LUCRÈCE.
Détache ma robe; onze heures sonnent. De l’eau, que je m’essuie les yeux; il va venir, Spinette! Mes cheveux sont-ils en désordre? ne suis-je point pâle? Insensée que je suis d’avoir pleuré! Ma guitare! place devant moi cette romance; elle est de lui. Il vient, il vient, ma chère! Suis-je belle, ce soir? lui plairai-je ainsi?
UNE SERVANTE, entrant.
Monseigneur André vient de passer dans l’appartement; il demande si l’on peut entrer chez vous.
ANDRÉ, entrant.
Bonsoir, Lucrèce; vous ne m’attendiez pas à cette heure, n’est-il pas vrai? Que je ne vous importune pas, c’est tout ce que je désire. De grâce, dites-moi, alliez-vous renvoyer vos femmes? j’attendrai, pour vous voir, le moment du souper.
LUCRÈCE.
Non, pas encore; non, en vérité!
ANDRÉ.
Les moments que nous passons ensemble sont si rares! et ils me sont si chers! Vous seule au monde, Lucrèce, me consolez de tous les chagrins qui m’obsèdent. Ah! si je vous perdais! Tout mon courage, toute ma philosophie est dans vos yeux.
Il s’approche de la fenêtre et soulève le rideau.
A part.
Grémio est en bas, je l’aperçois.
LUCRÈCE.
Avez-vous quelque sujet de tristesse, mon ami? Vous étiez gai à dîner, il m’a semblé?
ANDRÉ.
La gaîté est quelquefois triste, et la mélancolie a le sourire sur les lèvres.
LUCRÈCE.
Vous êtes allé à la ferme? A propos, il y a là une lettre pour vous; les envoyés du roi de France doivent venir de main.
ANDRÉ.
Demain? Ils viennent demain?
LUCRÈCE.
L’apprenez-vous comme une fâcheuse nouvelle? Alors on pourrait vous dire éloigné de Florence, malade; en tout cas, ils ne vous verraient pas.
ANDRÉ.
Pourquoi? je les recevrai avec plaisir; ne suis-je pas prêt à rendre mes comptes? Dites-moi, Lucrèce, cette maison vous plaît-elle? Êtes-vous invitée? L’hiver vous paraît-il agréable cette année? Que ferons-nous? Vos nouvelles parures vous vont-elles bien?
On entend un cri étouffé dans le jardin, et des pas précipités.
ANDRÉ.
Que veut dire ce bruit, qu’y a-t-il?
Cordiani, dans le plus grand désordre, entre dans la chambre.
Qu’as-tu, Cordiani? Qui t’amène? Que signifie ce désordre? que t’est-il arrivé? tu es pâle comme la mort!
LUCRÈCE.
Ah! je suis morte.
ANDRÉ.
Réponds-moi; qui t’amène à cette heure? As-tu une querelle? faut-il le servir de second? As-tu perdu au jeu? veux-tu ma bourse?
Il lui prend la main.
Au nom du ciel, parle: tu es comme une statue.
CORDIANI.
Non..., non..., je venais te parler..., te dire…, en vérité, je venais..., je ne sais…
ANDRÉ.
Qu’as-tu donc fait de ton épée? Par le ciel, il se passe en toi quelque chose d’étrange. Veux-tu que nous allions dans ce salon? ne peux-tu parler devant ces femmes? A quoi puis-je t’être bon? réponds, il n’y a rien que je ne fasse. Mon ami, mon cher ami, doutes-tu de moi?
CORDIANI.
Tu l’as deviné. J’ai une querelle. Je ne puis parler ici. Je te cherchais. Je suis entré sans savoir pourquoi. On m’a dit que.... que tu étais ici; et je venais.... Je ne puis parler ici.
LIONEL, entrant.
Maître, Grémio est assassiné!
ANDRÉ.
Qui dit cela?
Plusieurs domestiques entrent dans la chambre.
UN DOMESTIQUE.
Maître, on vient de tuer Grémio; le meurtrier est dans la maison. On l’a vu entrer par la poterne.
Cordiani se retire dans la foule.
ANDRÉ.
Des armes! des armes! prenez ces flambeaux, parcourez toutes les chambres; qu’on ferme la porte en dedans.
LIONEL.
Il ne peut être loin. Le coup vient d’être fait à l’instant même.
ANDRÉ.
Il est mort? mort? Où donc est mon épée? Ah! en voilà une à cette muraille.
Il va prendre une épée. Regardant sa main.
Tiens! c’est singulier; ma main est pleine de sang. D’où me vient ce sang?
LIONEL.
Viens avec nous, maître; je te réponds de le trouver.
ANDRÉ.
D’où me vient ce sang? ma main en est couverte. Qui donc ai-je touché? je n’ai pourtant touché que... tout-à l’heure... Eloignez-vous! sortez d’ici!
LIONEL.
Qu’as-tu, maître? pourquoi nous éloigner?
ANDRÉ.
Sortez! sortez! laissez-moi seul. C’est bon; qu’on ne fasse aucune recherche, aucune, cela est inutile; je le défends. Sortez d’ici! tous! tous! obéissez quand je vous parle!
Tous se retirent en silence.
ANDRÉ, regardant sa main.
Pleine de sang! je n’ai touché que la main de Cordiani!
ACTE SECOND.
Table des matières
SCÈNE I.
Le jardin.–Il est nuit.–Clair de lune.
CORDIANI, UN VALET.
CORDIANI.
Il veut me parler?
LE VALET.
Oui, monsieur, sans témoin; cet endroit est celui qu’il m’a désigné,
CORDIANI.
Dites-lui donc que je l’attends.
Le valet sort; Cordiani s’asseoit sur une pierre.
DAMIEN, dans la coulisse,
Cordiani? où est Cordiani?
CORDIANI.
Eh bien! que me veux-tu?
DAMIEN.
Je quitte André, il ne sait rien, ou du moins rien qui te regarde. Il connaît parfaitement, dit-il, le motif de la mort de Grémio, et n’en accuse personne, toi moins que tout autre.
CORDIANI.
Est-ce là ce que tu as à me dire?
DAMIEN.
Oui, c’est à toi de te régler là-dessus.
CORDIANI.
En ce cas, laisse-moi seul.
il va se rasseoir.
Lionel et Césario passent.
LIONEL.
Conçoit-on rien à cela? Nous renvoyer, ne rien vouloir entendre, laisser sans vengeance un coup pareil! Ce pauvre vieillard qui le sert depuis son enfance, que j’ai vu le bercer sur ses genoux! Ah! mort Dieu! si c’était moi, il y aurait eu d’autre sang de versé que celui-là!
DAMIEN.
Ce n’est pourtant pas un homme comme André qu’on peut accuser de lâcheté.
LIONEL.
Lâcheté ou faiblesse, qu’importe le nom? Quand j’étais jeune, cela ne se passait pas ainsi. Il n’était, certes, pas bien difficile de trouver l’assassin; et si l’on ne veut pas se compromettre soi-même, par mon patron, on a des amis.
CÉSARIO.
Quant à moi, je quitte la maison; je suis venu ce matin à l’académie pour la dernière fois: y viendra qui voudra, je vais chez Pontormo.
LIONEL.
Mauvais cœur que tu es! pour tout l’or du monde, je ne voudrais pas changer de maître.
CÉSARIO.
Bah! je ne suis pas le seul; l’atelier est d’une tristesse! Julietta n’y veut plus poser. Et comme ou rit chez Pontormo! toute la journée on fait des armes; on boit, on danse. Adieu, Lionel, au revoir.
DAMIEN.
Dans quel temps vivons-nous! Ah! monsieur, notre pauvre ami est bien à plaindre. Soupez-vous avec nous?
Ils sortent.
CORDIANI, seul.
N’est-ce pas André que j’aperçois là-bas entre ces arbres? Il cherche; le voilà qui approche. Holà, André, par ici.
ANDRÉ, entrant.
Sommes-nous seuls?
CORDIANI.
Seuls.
ANDRÉ.
Vois-tu ce stylet, Cordiani? Si maintenant je t’étendais à terre d’un revers de ma main, et si je t’enterrais au pied de cet arbre, là, dans ce sable où voilà ton ombre, le monde n’aurait rien à me dire, j’en ai le droit, et ta vie m’appartient.
CORDIANI.
Tu peux le faire, ami, tu peux le faire.
ANDRÉ.
Crois-tu que ma main tremblerait? pas plus que la tienne, il y a une heure, sur la poitrine de mon vieux Grémio. Tu le vois, je le sais, tu me l’as tué. A quoi t’attends-tu à présent? Penses-tu que je sois un lâche, et que je ne sache pas tenir une épée? Es-tu prêt à te battre? n’est-ce pas là ton devoir et le mien?
CORDIANI.
Je ferai ce que tu voudras.
ANDRÉ.
Assieds-toi, et écoute. Je suis né pauvre. Le luxe qui m’environne vient de mauvaise source: c’est un dépôt dont j’ai abusé. Seul, parmi tant de peintres illustres, je survis jeune encore au siècle de Michel-Ange, et je vois de jour en jour tout s’écrouler autour de moi. Rome et Venise sont encore florissantes. Notre patrie n’est plus rien. Je lutte en vain contre les ténèbres; le flambeau sacré s’éteint dans ma main. Crois-tu que ce soit peu de chose pour un homme qui a vécu de son art vingt ans, que de le voir tomber? Mes ateliers sont déserts, ma réputation est perdue. Je n’ai point d’enfants, point d’espérance qui me rattache à la vie. Ma santé est faible, et le vent de la peste qui souffle de l’Orient me fait trembler comme une feuille. Dis-moi, que me restait-il au monde? Suppose qu’il m’arrive dans mes nuits d’insomnie de me poser un stylet sur le coeur. Dis-moi, qui a pu me retenir jusqu’à ce jour?
CORDIANI.
N’achève pas, André.
ANDRÉ.
Je l’aimais d’un amour indéfinissable. Pour elle, j’aurais lutté contre une armée; j’aurais bêché la terre et traîné la charrue pour ajouter une perle à ses cheveux. Ce vol que j’ai commis, ce dépôt du roi de France qu’on vient me redemander demain, et que je n’ai plus, c’est pour elle, c’est pour lui donner une année de richesse et de bonheur, pour la voir, une fois dans ma vie, entourée de plaisirs et de fêtes, que j’ai tout dissipé. La vie m’était moins chère que l’honneur, et l’honneur que l’amour de Lucrèce; que dis-je? qu’un sourire de ses lèvres, qu’un rayon de joie dans ses yeux. Ce que tu vois là, Cordiani, cet être souffrant et misérable qui est devant toi, que tu as vu depuis dix ans errer dans ces sombres portiques, ce n’est pas là André del Sarto; c’est un être insensé, exposé au mépris, aux soucis dévorants. Aux pieds de ma belle Lucrèce était un autre André, jeune et heureux, insouciant comme le vent, libre et joyeux comme un oiseau du ciel, l’ange d’André, l’àme de ce corps sans vie qui s’agite au milieu des hommes. Sais-tu maintenant ce que tu as fait?
CORDIANI.
Oui, maintenant.
ANDRÉ.
Celui-là, Cordiani, tu l’as tué; celui-là ira demain au cimetière avec la dépouille du vieux Grémio; l’autre reste, et c’est lui qui te parle ici.
CORDIANI, pleurant.
André! André!
ANDRÉ.
Est-ce sur moi ou sur toi que tu pleures? J’ai une faveur à te demander. Grâce à Dieu, il n’y a point eu d’éclat cette nuit. Grâce à Dieu, j’ai vu la foudre tomber sur mon édifice de vingt ans, sans proférer une plainte, et sans pousser un cri. Si le déshonneur était public, ou je t’aurais tué, ou nous irions nous battre demain. Pour prix du bonheur, le monde accorde la vengeance, et le droit de se servir de cela
Jetant son stylet,
doit tout remplacer pour celui qui a tout perdu. Voilà la justice des hommes; encore n’est-il pas sûr, si tu mourais de ma main, que ce ne fût pas toi que l’on plaindrait.
CORDIANI.
Que veux-tu de moi?
ANDRÉ.
Si tu as compris ma pensée, tu sens que je n’ai vu ici, ni un crime odieux, ni une sainte amitié foulée aux pieds; je n’y ai vu qu’un coup de ciseau donné au seul lien qui m’unisse à la vie. Je ne veux pas songer à la main dont il est venu. L’homme à qui je parle n’a pas de nom pour moi. Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon repos. La blessure qu’il m’a faite peut-elle être guérie? une séparation éternelle, un silence de mort (car il doit songer que sa mort a dépendu de moi), de nouveaux efforts de ma part, une nouvelle tentative enfin de ressaisir la vie, peuvent-ils encore me réussir? En un mot, qu’il parte, qu’il soit rayé pour moi du livre de vie; qu’une liaison coupable, et qui n’a pu exister sans remords, soit rompue à jamais; que le souvenir s’en efface lentement, dans un an, dans deux, peut-être, et qu’alors moi, André, je revienne, comme un laboureur ruiné par le tonnerre, rebâtir ma cabane de chaume sur mon champ dévasté.
CORDIANI.
O mon Dieu!
ANDRÉ.
Je suis fait à la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j’ai suivi durant des années son ombre sur la terre. La poussière où elle marche est habituée à la sueur de mon front. Arrivé au terme de la carrière, je recommencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de la fragilité des femmes? Qui sait jusqu’où peut aller l’inconstance de ce sable mouvant, et si vingt autres années d’amour et de dévouement sans bornes n’en pourront pas faire autant qu’une nuit de débauche? Car c’est d’aujourd’hui que Lucrèce est coupable, puisque c’est aujourd’hui pour la première fois depuis que tu es à Florence que j’ai trouvé la porte fermée.
CORDIANI.
C’est vrai.
ANDRÉ.
Cela t’étonne, n’est-ce pas, que j’aie un tel courage? Cela étonnerait aussi le monde, si le monde l’apprenait un jour. Je suis de son avis. Un coup d’épée est plus tôt donné. Mais j’ai un grand malheur, moi: je ne crois pas à l’autre vie, et je te donne ma parole que si je ne réussis pas, le jour où j’aurai l’entière certitude que mon bonheur est à jamais détruit je mourrai, n’importe comment. Jusque-là, j’accomplirai ma tâche.
CORDIANI.
Quand dois-je partir?
ANDRÉ.
Un cheval est à la grille. Je te donne une heure. Adieu.
CORDIANI.
Ta main, André, ta main!
ANDRÉ, revenant sur ses pas.
Ma main? à qui, ma main? T’ai-je dit une injure? T’ai-je appelé faux ami? traître aux serments les plus sacrés? T’ai-je dit que toi qui me tues, je t’aurais choisi pour me défendre, si ce que tu as fait tout autre l’avait fait? T’ai-je dit que cette nuit j’eusse perdu autre chose que l’amour de Lucrèce? T’ai-je parlé de quelque autre chagrin? Tu le vois bien, ce n’est pas à Cordiani que j’ai parlé. A qui veux-tu donc que je donne ma main?
CORDIANI.
Ta main, André! Un éternel adieu, mais un adieu!
ANDRÉ.
Je ne le puis. Il y a du sang après la tienne.
l sort.
CORDIANI, seul, frappe à la porte.
Holà, Mathurin!
MATHURIN.
Plaît-il, excellence?
CORDIANI.
Prends mon manteau; rassemble tout ce que tu trouveras sur ma table et dans mes armoires. Tu en feras un paquet à la hâte, et tu le porteras à la grille du jardin.
Il s’asseoit.
MATHURIN.
Vous partez, monsieur?
CORDIANI.
Fais ce que je te dis.
DAMIEN, entrant.
André, que je rencontre, m’apprend que tu pars, Cordiani. Combien je m’applaudis d’une pareille détermination! Est-ce pour quelque temps?
CORDIANI.
Je ne sais. Tiens, Damien, rends-moi le service d’aider Mathurin à choisir ce que je dois emporter.
MATHURIN, sur le seuil de la porte.
Oh! ce ne sera pas long.
DAMIEN.
Il suffit de prendre le plus pressant. On t’enverra le reste à l’endroit où tu comptes t’arrêter. A propos, où vas-tu?
CORDIANI.
Je ne sais. Dépêche-toi, Mathurin, dépêche-toi.
MATHURIN.
Cela est fait dans l’instant.
Il emporte un paquet.
DAMIEN.
Maintenant, mon ami, adieu.
CORDIANI.
Adieu! adieu! Si tu vois ce soir–Je veux dire–Si demain, ou un autre jour...
DAMIEN.
Qui? Que veux-tu?
CORDIANI.
Rien, rien. Adieu, Damien, au revoir.
DAMIEN.
Un bon voyage!
Il l’embrasse et sort.
MATHURIN.
Monsieur, tout est prêt.
CORDIANI.
Merci, mon brave. Tiens, voilà pour tes bons services durant mon séjour dans cette maison.
MATHURIN.
Oh! excellence!
CORDIANI, toujours assis.
Tout est prêt, n’est-ce pas?
MATHURIN.
Oui, monsieur. Vous accompagnerai-je?
CORDIANI.
Certainement.–Mathurin!
MATHURIN.
Excellence!
CORDIANI.
Je ne puis partir, Mathurin.
MATHURIN.
Vous ne partez pas?
CORDIANI.
Non. C’est impossible, vois-tu.
MATHURIN.
Avez-vous besoin d’autre chose?
CORDIANI.
Non, je n’ai besoin de rien.
Un silence.
CORDIANI, se levant.
Pâles statues, promenades chéries, sombres allées, comment voulez-vous que je parte? Ne sais-tu pas, toi, nuit profonde, que je ne puis partir? O murs que j’ai franchis! terre que j’ai ensanglantée!
Il retombe sur le banc.
MATHURIN.
Au nom du ciel, hélas! il se meurt. Au secours! au secours!
CORDIANI, se levant précipitamment.
N’appelle pas! viens avec moi.
MATHURIN.
Ce n’est pas là notre chemin;
CORDIANI.
Silence! viens avec moi, te dis-je. Tu es mort si tu n’obéis
pas,
Il l’entraîne du côté de la maison.
MATHURIN.
Où allez-vous, monsieur?
CORDIANI.
Ne t’effraie pas; je suis en délire. Cela n’est rien; écoute; je veux une chose bien simple. N’est-ce pas à présent l’heure du souper? Maintenant ton maître est assis à sa table, entouré de ses amis, et en face de lui.... En un mot, mon ami, je ne veux pas entrer; je veux seulement poser mon front sur la fenêtre, les voir un moment. Une seule minute, et nous partons.
Ils sortent.
SCÈNE II.
Une chambre.–Une table dressée.
ANDRÉ DEL SARTO; LUCRECE, assise.
ANDRÉ.
Nos amis viennent bien tard. Vous êtes pâle, Lucrèce. Cette scène vous a effrayée.
LUCRÈCE.
Lionel et Damien sont cependant ici. Je ne sais qui peut les retenir.
ANDRÉ.
Vous ne portez plus de bagues? Les vôtres vous déplaisent? Ah! je me trompe, en voici une que je ne connaissais pas encore.
LUCRÈCE.
Cette scène, en vérité, m’a effrayée. Je ne puis vous cacher que je suis souffrante.
ANDRÉ.
Montrez-moi cette bague, Lucrèce; est-ce un cadeau? est-il permis de l’admirer?
LUCRÈCE donne la bague.
C’est un cadeau de Marguerite, mon amie d’enfance.
ANDRÉ.
C’est singulier, ce n’est pas son chiffre! pourquoi donc? C’est un bijou charmant, mais bien fragile. Ah! mon Dieu, qu’allez-vous me dire? je l’ai brisé en le prenant.
LUCRÈCE.
Il est brisé? mon anneau brisé?
ANDRÉ.
Que je m’en veux de cette maladresse! Mais, en vérité, le mal est sans ressource.
LUCRÈCE.
N’importe! rendez-le-moi tel qu’il est.
ANDRÉ.
Qu’en voudriez-vous faire? l’orfèvre le plus habile n’y pourrait trouver remède.
il le jette à terre et l’écrase.
LUCRÈCE.
Ne l’écrasez pas! j’y tenais beaucoup.
ANDRÉ.
Bon, Marguerite vient ici tous les jours. Vous lui direz que je l’ai brisé, et elle vous en donnera un autre. Avons-nous beaucoup de monde ce soir? notre souper sera-t-il joyeux?
LUCRÈCE.
Je tenais beaucoup à cet anneau.
ANDRÉ.
Et moi aussi, j’ai perdu cette nuit un joyau précieux; j’y tenais beaucoup aussi… Vous ne répondez pas à ma demande?
LUCRÈCE.
Mais nous aurons notre compagnie habituelle, je suppose: Lionel, Damien et Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani aussi!... Je suis désolé de la mort de Grémio.
LUCRÈCE.
C’était votre père nourricier.
ANDRÉ.
Qu’importe? qu’importe? Tous les jours on perd un ami. N’est-ce pas une chose ordinaire que d’entendre dire: Celui-là est mort; celui-là est ruiné? On danse, on boit par là-dessus. Tout n’est qu’heur et malheur.
LUCRÈCE.
Voici nos convives, je pense.
Lionel et Damien entrent.
ANDRÉ.
Allons, mes bons amis, à table! Avez-vous quelque souci, quelque peine de cœur? il s’agit de tout oublier. Hélas! oui, vous en avez sans doute: tout homme en a sous le soleil.
Ils s’asseoient.
LUCRÈCE.
Pourquoi reste-t-il une place vide?
ANDRÉ.
Cordiani est parti pour l’Allemagne.
LUCRÈCE.
Parti? Cordiani?
ANDRÉ.
Oui, pour l’Allemagne. Que Dieu le conduise! Allons, mon vieux Lionel, notre jeunesse est là dedans.
Montrant les flacons.
LIONEL.
Parlez pour moi seul, maître. Puisse la vôtre durer long-temps encore, pour vos amis et pour le pays!
ANDRÉ.
Jeune ou vieux, que veut dire ce mot? les cheveux blancs ne font pas la vieillesse, et le cœur de l’homme n’a pas d’âge,
LUCRÈCE, à voix basse.
Est-ce vrai, Damien, qu’il est parti?
DAMIEN, de même.
Très-vrai.
LIONEL.
Le ciel est à l’orage; il fait mauvais temps pour voyager.
ANDRÉ.
Décidément, mes bons amis, je quitte cette maison; la vie de Florence plaît moins de jour en jour à ma chère Lucrèce; et quant à moi, je ne l’ai jamais aimée. Dès le mois prochain, je compte avoir sur les bords de l’Arno une maison de campagne, un pampre vert et quelques pieds de jardin. C’est là que je veux achever ma vie, comme je l’ai commencée. Mes élèves ne m’y suivront pas. Qu’ai-je à leur apprendre qu’ils ne puissent oublier? Moi-même j’oublie chaque jour, et moins encore que je ne le voudrais. J’ai besoin cependant de vivre du passé; qu’en dites-vous, Lucrèce?
LIONEL.
Renoncez-vous à vos espérances?
ANDRÉ.
Ce sont elles, je crois, qui renoncent à moi. O mon vieil ami, l’espérance est semblable à la fanfare guerrière: elle mène au combat et divinise le danger. Tout est si beau, si facile, tant qu’elle retentit au fond du cœur! mais le jour où sa voix expire, le soldat s’arrête et brise son épée.
DAMIEN.
Qu’avez-vous, madame? vous paraissez souffrir.
LIONEL.
Mais en effet, quelle pâleur! nous devrions nous retirer.
LUCRECE.
Spinette! entre dans ma chambre, ma chère, et prends mon flacon sur ma toilette. Tu me l’apporteras.
Spinette sort,
ANDRÉ.
Qu’avez-vous donc, Lucrèce? O ciel! seriez-vous réellement malade?
DAMIEN.
Ouvrez cette fenêtre, le grand air vous fera du bien.
Spinette rentre épouvantée.
SPINETTE.
Monseigneur! monseigneur! un homme est là caché.
ANDRÉ.
Où?
SPINETTE.
Là, dans l’appartement de ma maîtresse.
LIONEL.
Mort et furie! voilà la suite de votre faiblesse, maître; c’est le meurtrier de Grémio. Laissez-moi lui parler.
SPINETTE.
J’étais entrée sans lumière. Il m’a saisi la main comme je passais entre les deux portes.
ANDRÉ.
Lionel, n’entre pas, c’est moi que cela regarde.
LIONEL.
Quand vous devriez me bannir de chez vous, pour cette fois, je ne vous quitte pas. Entrons, Damien.
Il entre.
ANDRÉ, courant à sa femme.
Est-ce lui, malheureuse, est-ce lui?
LUCRÈCE.
O mon Dieu, prends pitié de moi!
Elle s’évanouit.
DAMIEN.
Suivez Lionel, André, empèchez-le de voir Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani! Cordiani! Mon déshonneur est-il si public, si bien connu de tout ce qui m’entoure, que je n’aie qu’un mot à due pour qu’on me réponde par celui-ci: Cordiani! Cordiani!...
criant.
Sors donc, misérable, puisque voilà Damien qui t’appelle!
Lionel rentre avec Cordiani.
ANDRÉ, à tout le monde.
Je vous ai fait sortir tantôt. A présent, je vous prie de rester. Emportez cette femme, messieurs; cet homme est l’assassin de Grémio.
On emporte Lucrèce.
C’est pour entrer chez ma femme qu’il l’a tué. Un cheval!.... Dans quelque état qu’elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez à sa mère… ce soir, à l’instant même. Maintenant, Lionel, tu vas me servir de témoin. Cordiani prendra celui qu’il voudra; car tu vois ce qui se passe, mon ami?
LIONEL.
Mes épées sont dans ma chambre. Nous allons les prendre en passant.
ANDRÉ, à Cordiani.
Ah! vous voulez que le déshonneur soit public! Il le sera, monsieur, il le sera. Mais la réparation va l’être de même, et malheur à celui qui la rend nécessaire!
Ils sortent.
SCÈNE III.
Une plate-forme, à l’extrémité du jardin.–Un réverbère est allumé.
MATHURIN, seul.
Où peut être allé ce jeune homme? Il me dit de l’attendre, et voilà bientôt une demi-heure qu’il m’a quitté. Comme il tremblait en approchant de la maison! Ah! s’il fallait croire ce qu’on en dit!
JEAN, passant.
Eh bien! Mathurin, que fais-tu là à cette heure?
MATHURIN.
J’attends le seigneur Cordiani.
JEAN.
Tu ne viens pas à l’enterrement de ce pauvre Grémio? On va partir tout-à-l’heure.
MATHURIN.
Vraiment! j’en suis fâché; mais je ne puis quitter la place.
JEAN.
J’y vais, moi, de ce pas.
MATHURIN.
Jean, ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du côté de la maison? On dirait que c’est notre maître et ses amis.
JEAN.
Oui, ma foi, ce sont eux: que diable cherchent-ils? Ils viennent droit à nous.
MATHURIN.
N’ont-ils pas leurs épées à la main?
JEAN.
Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble à une querelle.
MATHURIN.
Tenons-nous à l’écart, et si je ne m’entends pas appeler, j’irai avec toi.
Ils se retirent.
Lionel et Cordiani entrent.
LIONEL.
Cette lumière nous suffira. Placez-vous ici, monsieur; n’aurez-vous pas de second?
CORDIANI.
Non, monsieur.
LIONEL.
Ce n’est pas l’usage, et je vous avoue que pour moi, j’en suis fâché. Du temps de ma jeunesse, il n’y avait guère d’affaires de cette sorte sans quatre épées tirées.
CORDIANI.
Ceci n’est pas un duel, monsieur; André n’aura rien à parer, et le combat ne sera pas long.
LIONEL.
Ou’entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin?
CORDIANI.
Je m’étonne qu’il n’arrive pas.
ANDRÉ, entrant.
Me voilà.
LIONEL.
Otez vos manteaux; je vais marquer les lignes. Messieurs, c’est jusqu’ici que vous pouvez rompre.
ANDRÉ.
En garde!
DAMIEN, entrant.
Je n’ai pu remplir la mission dont tu m’avais chargé. Lucrèce refuse mon escorte; elle est partie seule, à pied, accompagnée de sa suivante.
ANDRÉ.
Dieu du ciel! quel orage se prépare!
Il tonne.
DAMIEN.
Lionel, je me présente ici comme le second de Cordiani. André ne verra clans cette démarche qu’un devoir qui m’est sacré; je ne tirerai l’épée que si la nécessité m’y oblige.
CORDIANI.
Merci, Damien, merci.
LIONEL.
Êtes-vous prêts?
ANDRÉ.
Je le suis.
CORDIANI.
Je le suis.
Ils se battent. Cordiani est blessé.
DAMIEN.
Cordiani est blessé!
ANDRÉ, se jetant sur lui.
Tu es blessé, mon ami?
LIONEL, le retenant.
Retirez-vous; nous nous chargeons du reste.
CORDIANI.
Ma blessure est légère. Je puis encore tenir mon épée.
LIONEL.
Non, monsieur, vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant. L’épée a pénétré. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.
CORDIANI.
Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens bien faible. Vous me laisserez chez Manfredi.
ANDRÉ, bas à Lionel,
La crois-tu mortelle?
LIONEL.
Je ne réponds de rien.
Ils sortent.
ANDRÉ, seul.
Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j’aille avec eux. Où veulent-ils que j’aille?
Il fait quelques pas vers la maison.
Ah! cette maison déserte! Non, par le ciel, je n’y retournerai pas ce soir. Si ces deux chambres-là doivent être vicies cette nuit, la mienne le sera aussi. Il ne s’est pas défendu. Je n’ai pas senti son épée. Il a reçu le coup, cela est clair. Il va mourir chez Manfredi.
C’est singulier. Je me suis pourtant déjà battu. Lucrèce partie! seule! par cette horrible nuit! Est-ce que je n’entends pas marcher là-dedans?
Il va du côté des arbres,
Non, personne. Il va mourir. Lucrèce seule! avec une femme! Eh bien! quoi? Je suis trompé par cette femme. Je me bats avec son amant. Je le blesse. Me voilà vengé. Tout est dit. Qu’ai-je à faire à présent?
Ah! cette maison déserte! cela est affreux. Quand je pense à ce qu’elle était hier au soir! à ce que j’avais, à ce que j’ai perdu! Qu’est-ce donc pour moi que la vengeance? Quoi! voilà tout? Et rester seul ainsi? A qui cela rend-il la vie, de faire mourir un meurtrier! Quoi! Répondez? Qu’avais-je à faire de chasser ma femme? d’égorger cet homme? Il n’y a point d’offensé, il n’y a qu’un malheureux. Je me soucie bien de vos lois d’honneur! Cela me console bien que vous ayez inventé cela pour ceux qui se trouvent dans ma position! que vous l’ayez réglé comme une cérémonie! Où sont mes vingt années de bonheur? ma femme? mon ami? le soleil de mes jours? le repos de mes nuits? Voilà ce qui me reste.
Il regarde son épée.
Que me veux-tu, toi? On t’appelle l’ami des offensés. Il n’y a point ici d’homme offensé. Que la rosée essuie ton sang.
Il la jette.
Ah! cette affreuse maison! Mon Dieu! mon Dieu.
Il pleure à chaudes larmes.
L’enterrement passe.
ANDRÉ.
Qui enterrez-vous là?
LES PORTEURS.
Nicolas Grémio.
ANDRÉ.
Et toi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi tu m’abandonnes!
ACTE TROISIÈME.
Table des matières
SCÈNE I.
Une rue.–Il est toujours nuit.
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI. entrent.
CORDIANI.
Je ne puis marcher. Le sang m’étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
Ils le posent sur un banc.
LIONEL.
Que sentez-vous?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs. Au nom du ciel, un verre d’eau.
DAMIEN.
Restez ici, Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout de la rue. Je cours le chercher.
Il sort.
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison.
Il frappe.
Peut-être pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant l’arrivée du médecin. Personne!
Il frappe de nouveau.
UNE voix, en dedans.
Qui est là?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez, qui que vous soyez vous-même. Au nom de l’hospitalité, ouvrez.
LE PORTIER, ouvrant.
Que voulez-vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d’eau et de quoi panser la plaie.
Le portier sort.
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C’est lui qui est blessé, et non pas moi. C’est lui que toute la science humaine ne guérira pas cette nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER rentre.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
A qui appartient cette maison?
LE PORTIER.
A Monna Flora ciel Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce! Oh! Lionel, Lionel, sortons d’ici.
Il se soulève.
Je ne puis bouger. Mes forces m’abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n’est-elle pas venue ce soir ici?
LE PORTIER.
Non, monsieur.
LIONEL.
Non! pas encore! cela est singulier!
LE PORTIER.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
Lucrèce et Spinette arrivent.
LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m’en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui est là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
Ah! malheureux!
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C’est Cordiani.
Elle se jette sur le banc.
Est-ce toi? est-ce toi? Qui t’a amené ici? qui t’a abandonné sur cette pierre? Où est André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo, tu ne l’as pas fait porter chez ma mère?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n’est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? N’y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons, monsieur, aidez-moi, et portons le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que m’importe? Ne vois-tu pas qu’il est mourant? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
Damien et un médecin arrivent.
DAMIEN.
Par ici, monsieur. Dieu veuille qu’il soit temps encore!
LUCRÈCE, au médecin.
Venez, monsieur, aidez-nous. Ouvre-nous les portes Paolo. Ce n’est pas mortel, n’est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter jusque chez Manfredi?
LUCRÈCE.
Qui est-ce, Manfredi? Me voilà., moi, qui suis sa maîtresse. Voilà ma maison. C’est pour moi qu’il meurt, n’est-il pas vrai? Eh bien! donc, qu’avez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d’André ciel Sarto. Et que m’importe ce qu’on en dira? ne suis-je pas chassée par mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d’ici? Manfredi? Et que dira-t-on? On dira que Lucretia del Fede a trouvé Cordiani mourant à sa porte, et qu’elle l’a fait porter chez elle. Entrez! entrez!
Ils entrent dans la maison, emportant Cordiani.
LIONEL, resté seul.
Mon devoir est rempli; maintenant, à André! Il doit être bien triste, le pauvre homme!
André entre pensif et se dirige vers la maison.
LIONEL.
Qui êtes-vous? où allez-vous?
André ne répond pas.
C’est vous, André? Que venez-vous faire ici?
ANDRÉ.
je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n’est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah! Où est donc Lucrèce, en ce cas?
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c’est que Monna Flora est absente: retournez chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Comment le savez-vous, et par quel hasard êtes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j’ai laissé Cordiani, et en passant, j’ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n’est-il pas vrai?
LIONEL.
Non, ses amis espèrent qu’on le sauvera
ANDRÉ.
Tu te trompes, il y a du monde dans la maison; vois donc ces lumières qui vont et qui viennent.
Il va regarder à la fenêtre.
Ah!
LIONEL.
Que voyez-vous?
ANDRÉ.
Suis-je fou, Lionel? j’ai cru voir passer dans la chambre basse Cordiani, tout couvert de son sang, appuyé sur le bras de Lucrèce!
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! Il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pourquoi faire? Je vous dis que Monna Flora est absente, Je viens d’y frapper moi-même.
ANDRÉ.
Je l’ai vu! laisse-moi.
LIONEL.
Qu’allez-vous faire, mon ami? êtes-vous un homme? Si votre femme se respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l’auteur d’un crime que vous avez puni, est-ce à vous d’oublier qu’il meurt de votre main, et de troubler peut être ses derniers instants?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux! Ah! ma raison est égarée. Je vois ce qui n’est pas. Cette nuit tout entière, j’ai couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens, vois, j’ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras et sortons.
ANDRÉ retourne à la fenêtre.
Plus rien! Ils sont là, n’est-ce pas?
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous, Que voulez-vous faire? Il est impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et toute violence en cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire; que voulez-vous de plus?
ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis! Qu’a-t-il donc fait? il l’a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous deux de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi; votre honneur m’est aussi sacré que le mien, et mes cheveux gris vous en répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que je parle à Lucrèce.
Il s’avance vers la porte.
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n’approchez pas de cette porte. Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes est affreuse, personne n’y compatit plus vivement, plus sincèrement que moi. J’ai une femme aussi, j’ai des enfants; mais la fermeté d’un homme ne doit-elle pas lui servir de bouclier? Demain, vous pourrez entendre des conseils qu’il m’est impossible de vous adresser en ce moment
ANDRÉ.
C’est vrai, c’est vrai! qu’il meure en paix! dans ses bras, Lionel! Elle veille et pleure sur lui! A travers les ombres de la mort, il voit errer autour de lui cette tête adorée! elle lui sourit et l’encourage! Elle lui présente la coupe salutaire; elle est pour lui l’image de la vie. Ah! tout cela m’appartenait; c’était ainsi que je voulais mourir. Viens, partons, Lionel.
Il frappe à la porte.
Holà! Paolo! Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n’entrerai pas.
Paolo paraît.
Pose ta lumière sur ce banc; il faut que j’écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; tu lui diras que j’attends sa réponse chez moi; oui, chez moi: je ne saurais rester ici. Viens, Lionel. Chez moi, entends-tu?
Ils sortent.
SCÈNE II.
La maison d’André.–Il est jour.
JEAN.
Je crois qu’on frappe à la grille.
Il ouvre.
Qui demandez-vous, excellence?
Entrent Montjoie et sa suite.
MONTJOIE.
Le peintre André del Sarto?
JEAN.
Il n’est pas au logis, monseigneur.
MONTJOIE.
Si sa porte est fermée, dis-lui que c’est l’envoyé du roi de France qui le fait demander.
JEAN.
Si votre excellence veut entrer dans l’académie, mon maître peut revenir d’un instant à l’autre.
MONTJOIE.
Entrons, messieurs. Je ne suis pas fâché de visiter les ateliers et de voir ses élèves.
JEAN.
Hélas! monseigneur, l’académie est déserte aujourd’hui. Mon maître a reçu très peu d’écoliers cette année, et à compter de ce jour personne ne vient plus ici.
MONTJOIE.
Vraiment? on m’avait dit tout le contraire. Est-ce que ton maître n’est plus professeur à l’école?
JEAN.
Le voilà lui-même, accompagné d’un de ses amis.
MONTJOIE.
Qui? cet homme qui détourne la rue? Le vieux ou le jeune?
JEAN.
Le plus jeune des deux.
MONTJOIE.
Quel visage pâle et abattu! Quelle tristesse profonde sur tous ses traits! et ces vêtements en désordre! Est-ce là le peintre André del Sarto?
André et Lionel entrent.
LIONEL.
Seigneur, je vous salue. Qui êtes-vous?
MONTJOIE.
C’est à André del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de Montjoie, envoyé du roi de France.
ANDRÉ.
Du roi de France? J’ai volé votre maître, monsieur. L’argent qu’il m’a confié est dissipé, et je n’ai pas acheté un seul tableau pour lui.
A un valet.
Paolo est-il venu?
MONTJOIE.
Parlez-vous sérieusement?
LIONEL.
Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami André est aujourd’hui… pour certaines raisons.... une affaire malheureuse... hors d’état de vous répondre et d’avoir l’honneur de vous recevoir.
MONTJOIE.
S’il en est ainsi, nous reviendrons fin autre jour.
ANDRÉ.
Pourquoi? Je vous dis que je l’ai volé. Cela est très-sérieux. Tu ne sais pas que je l’ai volé, Lionel? Vous reviendriez cent fois que ce serait de même.
MONTJOIE.
Cela est incroyable.
ANDRÉ.
Pas du tout; cela est tout simple. J’avais une femme… Non! non! Je veux dire seulement que j’ai usé de l’argent du roi de France comme s’il m’appartenait.
MONTJOIE
Est-ce ainsi que vous exécutez vos promesses? Où sont les tableaux que François Ier vous avait chargé d’acheter pour lui?
ANDRÉ.
Les miens sont là-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent rien. J’ai eu du génie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait à du génie; mais j’ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de l’argent comptant. Prenez-les, cependant. Jean, apporte les deux tableaux que tu trouveras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs. Vous direz au roi de France qu’il obtienne l’extradition, et il me fera juger par ses tribunaux. Ah! le Corrége, voilà un peintre! Il était plus pauvre que moi; mais jamais un tableau n’est sorti de son atelier un quart-d’heure trop tôt. L’honnêteté! l’honnêteté! voilà la grande parole. Le cœur des femmes est un abîme.
MONTJOIE, à Lionel.
Ses paroles annoncent le délire. Qu’en devons-nous penser? Est-ce là l’homme qui vivait en prince à la cour de France? dont tout le monde écoutait les conseils, comme un oracle en fait d’architecture et de beaux-arts?
LIONEL.
Je ne puis vous dire le motif de l’état où vous le voyez. Si vous en êtes touché, ménagez-le.
On apporte les deux tableaux.
ANDRÉ.
Ah! les voilà. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je leur donne aucun prix. Une somme si forte, d’ailleurs! de quoi payer des Raphaël. Ah! Raphaël! il est mort heureux, dans les bras de sa maîtresse.
MONTJOIE, regardant.
C’est une magnifique peinture.
ANDRÉ.
Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant.
Il arrête les porteurs.
Tu me regardes, toi, pauvre fille!
A la figure de la Charité, que représente le tableau.
Tu veux me dire adieu! C’était la Charité, messieurs. C’était la plus belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n’avais pas eu de modèle, toi! Tu m’étais apparue dans un songe, par une triste nuit! pâle comme te voilà, entourée de tes chers enfants qui pressent ta mamelle. Celui-là vient de glisser à terre, et regarde sa belle nourrice en cueillant quelques fleurs des champs. Donnez cela à votre maître, messieurs. Mon nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n’est pas venu me demander?
UN VALET.
Non, monsieur.
ANDRÉ.
Que fait-il donc? Ma vie est dans ses mains.
LIONEL, à Montjoie.
Au nom du ciel! messieurs, retirez-vous. Je vous le mènerai demain, si je puis. Vous le voyez vous-mêmes; un malheur imprévu lui a troublé l’esprit.
MONTJOIE.
Nous obéissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.
Ils sortent.
ANDRÉ.
J’étais né pour vivre tranquille, vois-tu? je ne sais point être malheureux. Qui peut retenir Paolo?
LIONEL.
Et que demandez-vous donc dans cette fatale lettre, dont vous attendez si impatiemment la réponse?
ANDRÉ.
Tu as raison; allons-y nous-mêmes. Il vaut toujours mieux s’expliquer de vive voix.
LIONEL.
Ne vous éloignez pas dans ce momeut, puisque Paolo doit vous retrouver ici: ce ne serait que du temps perdu.
ANDRÉ.
Elle ne répondra pas. Oh! comble de misère! Je supplie, Lionel, lorsque je devrais punir. Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un autre homme. Je suis un homme sans caractère, vois-tu? j’étais né pour vivre tranquille.
LIONEL.
Sa douleur me confond malgré moi.
ANDRÉ.
O honte! ô humiliation! elle ne répondra pas. Comment en suis-je venu là? Sais-tu ce que je lui demande? Ah! la lâcheté elle-même en rougirait, Lionel; je lui demande de revenir à moi.
LIONEL.
Est-ce possible?
ANDRÉ.
Oui, oui, je sais tout cela. J’ai fait un éclat: eh bien! dis-moi, qu’y ai-je gagné? Je me suis conduit comme tu l’as voulu: eh bien! je suis le plus malheureux des hommes, Apprends-le donc, je l’aime, je l’aime plus que jamais.
LIONEL.
Insensé!
ANDRÉ.
Crois-tu qu’elle y consente? Il faut me pardonner d’être un lâche. Mon père était un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point un gentilhomme; le sang qui coule clans mes veines n’est pas un noble sang.
LIONEL.
Plus noble que tu ne crois.
ANDRÉ,
Mon père était un pauvre ouvrier Penses-tu que Cordiani en meure? Le peu de talent qu’on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que j’étais protégé par une fée. Et moi, je regardais dans mes promenades les bois et les ruisseaux, espérant toujours voir ma divine protectrice sortir d’un antre mystérieux. C’est ainsi que la toute-puissante nature m’attirait à elle. Je me fis peintre, et, lambeau par lambeau, le voile des illusions tomba en poussière à mes pieds.
LIONEL.
Pauvre André!
ANDRÉ.
Elle seule! oui, quand elle parut, je crus que mon rêve se réalisait, et que ma Galatée s’animait sous mes mains. Insensé! mon génie mourut dans mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrèce voudra le suivre .. Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.
LIONEL.
Envoie quelqu’un chez Monna Flora.
ANDRÉ.
C’est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. Écoute.
A part.
Observe tout; tâche de rôder dans la maison; demande la réponse à ma lettre; va, et sois revenu tout à l’heure… Mais pourquoi pas nous-mêmes, Lionel? O solitude! solitude! que ferai-je de ces mains-là?
LIONEL.
Calmez-vous, de grâce.
ANDRÉ.
Je la tenais embrassée durant les longues nuits d’été, sur mon balcon gothique. Je voyais tomber en silence les étoiles des mondes détruits. Qu’est-ce que la gloire? m’écriais-je; qu’est-ce que l’ambition? Hélas! l’homme tend à la nature une coupe aussi large et aussi vide qu’elle. Elle n’y laisse tomber qu’une goutte de sa rosée; mais cette goutte est l’amour, c’est une larme de ses yeux, la seule qu’elle ait versée sur cette terre pour la consoler d’être sortie de ses mains, Lionel, Lionel, mon heure est venue.
LIONEL.
Prends courage.
ANDRÉ.
C’est singulier, je n’ai jamais éprouvé cela. Il m’a semblé qu’un coup me frappait. Tout se détache de moi. Il m’a semblé que Lucrèce partait.
LIONEL.
Que Lucrèce partait!
ANDRÉ.
Oui, je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.
LIONEL.
Comment cela?
ANDRÉ.
J’en suis sûr; je viens de la voir.
LIONEL.
De la voir! Où? comment?
ANDRÉ.
J’en suis sûr; elle est partie.
LIONEL.
Cela est étrange!
ANDRÉ.
Tiens, voilà Mathurin.
MATHURIN, entrant.
Mon maître est-il ici?
ANDRÉ.
Oui, me voilà.
MATHURIN.
J’ai tout appris.
ANDRÉ.
Eh bien?
MATHURIN, le tirant à part.
Dois-je vous dire tout, maître?
ANDRÉ.
Oui, oui.
MATHURIN.
J’ai rôdé autour de la maison, comme vous me l’aviez ordonné.
ANDRÉ.
Eh bien?
MATHURIN.
J’ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.
ANDRÉ.
Parle donc.
MATHURIN.
Cordiani est guéri; la blessure était peu de chose. Au premier coup de lancette il s’est trouvé soulagé.
ANDRÉ.
Et Lucrèce?
MATHURIN.
Partie avec lui.
ANDRÉ.
Qui, lui?
MATHURIN.
Cordiani.
ANDRÉ.
Tu es fou. Un homme que j’ai vu prêt à rendre l’âme, il y a.... c’est cette nuit même.
MATHURIN.
Il a voulu partir dès qu’il s’est senti la force de marcher. Il disait qu’un soldat en ferait autant à sa place, et qu’il fallait être mort ou vivant.
ANDRÉ.
Cela est incroyable! Où vont-ils?
MATHURIN.
Ils ont pris la route du Piémont.
ANDRÉ.
Tous deux à cheval?
MATHURIN.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
Cela n’est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.
MATHURIN.
Cela est vrai, pourtant; c’est Paolo, le concierge, qui m’a tout avoué.
ANDRÉ.
Lionel? entends-tu, Lionel? Ils partent ensemble pour le Piémont.
LIONEL.
Que dis-tu, André?
ANDRÉ.
Rien! rien! Qu’on me selle un cheval! allons, vite, il faut que je parte à l’instant. Aussi bien j’y vais moi-même. Par quelle porte sont-ils sortis?
MATHURIN.
Du côté du fleuve.
ANDRÉ.
Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.
LIONEL.
Où vas-tu?
ANDRÉ.
Je ne sais, je ne sais. Ah! des armes! du sang!
LIONEL.
Où vas-tu? réponds.
ANDRÉ.
Quant au roi de France, je l’ai volé. J’irais demain les voir que ce serait toujours la même chose. Ainsi…
Il va sortir et rencontre Damien.
DAMIEN.
Où vas-tu, André?
ANDRÉ.
Ah! tu as raison. La terre se dérobe. O Damien! Damien!
Il tombe évanoui.
LIONEL.
Cette nuit l’a tué. Il n’a pu supporter son malheur.
DAMIEN.
Laissez-moi lui mouiller les tempes.
Il trempe son mouchoir dans une fontaine.
Pauvre ami! comme une nuit l’a changé! Le voilà qui rouvre les yeux.
ANDRÉ.
Ils sont partis, Damien?
DAMIEN.
Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?
ANDRÉ.
Ne me mens pas. Je ne les poursuivrai point. Mes forces m’ont abandonné. Qu’ai-je voulu faire? J’ai voulu avoir du courage, et je n’en ai point. Maintenant, vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler à cet homme.
MATHURIN s’approche.
Plaît-il, maître?
ANDRÉ.
Aussi bien ne suis-je pas déshonoré? Qu’ai-je à faire en ce monde? O lumière du soleil! O belle nature! Ils s’aiment, ils sont heureux. Comme ils courent joyeux dans la plaine! Leurs chevaux s’animent, et le vent qui passe emporte leurs baisers. La patrie? La patrie? Ils n’en ont point ceux qui partent ensemble.
DAMIEN.
Sa main est froide comme le marbre.
ANDRÉ, bas à Mathurin.
Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles. Tu vas prendre un cheval; tu vas aller chez Monna Flora t’informer au juste de la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne me le fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les rejoindras dans la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et tu leur diras: Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d’André del Sarto peut épouser Cordiani.
MATHURIN.
Faut-il dire cela, monseigneur?
ANDRÉ.
Va, va, ne me fais pas répéter.
Mathurin sort.
LIONEL.
Qu’as-tu dit à cet homme?
ANDRÉ.
Ne l’arrête pas. Il va chez la mère de ma femme. Maintenant, qu’on m’apporte ma coupe pleine d’un vin généreux.
LIONEL.
A peine peut-il se soulever.
ANDRÉ.
Menez-moi jusqu’à cette porte, mes amis.
Prenant la coupe.
C’était celle des joyeux repas.
DAMIEN.
Que cherches-tu sur ta poitrine?
ANDRÉ.
Rien! rien! je croyais l’avoir perdu.
Il boit.
A la mort des arts en Italie!
LIONEL.
Arrête; quel est ce flacon dont tu t’es versé quelques gouttes, et qui s’échappe de ta main?
ANDRÉ.
C’est un cordial puissant. Approche-le de tes lèvres, et tu seras guéri, quel que soit le mal dont tu souffres.
Il meurt.
SCÈNE III.
Bois et montagnes.
LUCRÈCE et CORDIANI, sur une colline, les chevaux dans le fond.
CORDIANI.
Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.
LUCRÈCE.
Comme mon cheval s’est cabré en quittant la ville! En vérité, tous ces pressentiments funestes sont singuliers.
CORDIANI.
Je ne veux avoir ni le temps de penser, ni le temps de souffrir. Je porte un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons! n’attendons pas la nuit.
LUCRÈCE.
Quel est ce cavalier qui accourt à toute bride? depuis long-temps je le vois derrière nous.
CORDIANI.
Montons à cheval, Lucrèce, et ne retournons pas la tête.
LUCRÈCE.
Il approche! il descend à moi.
CORDIANI.
Partons! lève-toi, et ne l’écoute pas.
Ils se dirigent vers leurs chevaux.
MATHURIN, descendant de cheval.
Pourquoi fuyez-vous si vite? la veuve d’André del Sarto peut épouser Cordiani.
FIN D’ANDRÉ DEL SARTO.
LORENZACCIO.
Table des matières
PERSONNAGES,
Table des matières
ALEXANDRE DE MÉDICIS, duc de Florence.
| LORENZO DE MÉDICIS (LORENZACCIO) | | ses couins. |
| COME DE MÉDICIS, |
LE CARDINAL CIBO.
LE MARQUIS DE CIBO, son frère.
SIRE MAURICE, chancelier des Huit.
LE CARDINAL BACCIO VALORI, commissaire apostolique.
JULIEN SALVIATI.
PHILIPPE STROZZI.
| PIERRE STROZZI, | | ses fils. |
| THOMAS STROZZI, | ||
| LÉON STROZZI, prieur de Capoue, |
ROBERTO CORSINI, provéditeur de la forteresse.
| PALLA RUCCELLAI, | | seigneurs républicains. |
| ALAMANXO SALVIATI, | ||
| FRANÇOIS PAZZI, |
BINDO ALTOVITI, oncle de Lorenzo.
VENTURI, bourgeois.
TEBALDEO, peintre.
SCORONCONCOLO, spadassin.
LES HUIT.
GIOMO LE HONGROIS, écuyer du duc.
MAFFIO, bourgeois.
DEUX DAMES DE LA COUR et UN OFFICIER ALLEMAND.
UN ORFÈVRE, UN MARCHAND, DEUX PRÉCEPTEURS et DEUX ENFANTS, PAGES SOLDATS, MOINES, COURTISANS, BANNIS, ÉCOLIERS, DOMESTIQUES, BOURGEOIS, etc., etc.
MARIE SODERINI, mère de Lorenzo.
CATHERINE GINORI, sa tante.
LA MARQUISE DE CIBO.
LOUISE STROZZI.
ACTE PREMIER.
Table des matières
SCÈNE I.
Un jardin.–Clair de lune; un pavillon dans le fond, un autre sur le devant.
Entrent LE DUC et LORENZO, couverts de leurs manteaux; GIOMO, une lanterne à la main.
LE DUC.
Qu’elle se fasse attendre encore un quart d’heure, et je m’en vais. Il fait un froid de tous les diables.
LORENZO.
Patience, altesse, patience.
LE DUC.
Elle devait sortir de chez sa mère à minuit; il est minuit, et elle ne vient pourtant pas.
LORENZO.
Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mère est une honnête femme.
LE DUC.
Entrailles du pape! avec tout cela, je suis volé d’un millier de ducats!
LORENZO.
Nous n’avons avancé que moitié. Je réponds de la petite. Deux grands yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour le connaisseur que la débauche à la mamelle? Voir dans un enfant de quinze ans la rouée à venir; étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un conseil d’ami, dans une caresse au menton;–tout dire et ne rien dire, selon le caractère des parents;–habituer doucement l’imagination qui se développe à donner des corps à ses fantômes, à toucher ce qui l’effraie, à mépriser ce qui la protége! Cela va plus vite qu’on ne pense; le vrai mérite est de frapper juste. Et quel trésor que celle-ci! tout ce qui peut faire passer une nuit délicieuse à votre altesse! Tant de pudeur! Une jeune chatte qui veut bien des confitures, mais qui ne veut pas se salir la patte. Proprette comme une Flamande! La médiocrité bourgeoise en personne. D’ailleurs, fille de bonnes gens, à qui leur peu de fortune n’a pas permis une éducation solide; point de fond dans les principes, rien qu’un léger vernis; mais quel flot violent d’un fleuve magnifique sous cette couche de glace fragile qui craque à chaque pas! Jamais arbuste en fleurs n’a promis de fruits plus rares, jamais je n’ai humé dans une atmosphère enfantine plus exquise odeur de courtisanerie.
LE DUC.
Sacrebleu! je ne vois pas le signal. Il faut pourtant que j’aille au bal chez Nasi: c’est aujourd’hui qu’il marie sa fille.
GIOMO.
Allons au pavillon, monseigneur. Puisqu’il ne s’agit que d’emporter une fille qui est à moitié payée, nous pouvons bien taper aux carreaux.
LE DUC.
Viens par ici, le Hongrois à raison.
Ils s’éloignent.
Entre Maffio.
MAFFIO.
Il me semblait dans mon rêve voir ma sœur traverser notre jardin, tenant une lanterne sourde, et couverte de pierreries. Je me suis éveillé en sursaut. Dieu sait que ce n’est qu’une illusion, mais une illusion trop forte pour que le sommeil ne s’enfuie pas devant elle. Grâce au ciel, les fenêtres du pavillon où couche la petite sont fermées comme de coutume; j’aperçois faiblement la lumière de sa lampe entre les feuilles de notre vieux figuier. Maintenant mes folles terreurs se dissipent; les battements précipités de mon cœur font place à une douce tranquillité, insensé! mes yeux se remplissent de larmes, comme si ma pauvre sœur avait couru un véritable danger.–Qu’entends-je? Qui remue là entre les branches?
La sœur de Maffio passe dans l’èloignement.
Suis-je éveillé? c’est le fantôme de ma soeur. Il tient une lanterne sourde, et un collier brillant étincelle sur sa poitrine aux rayons de la lune. Gabrielle! Gabrielle! où vas-tu?
Rentrent Giomo et le duc.
GIOMO.
Ce sera le bonhomme de frère pris de somnambulisme.– Lorenzo conduira votre belle au palais par la petite porte; et quant à nous, qu’avons-nous à craindre?
MAFFIO.
Qui êtes-vous? Holà! arrêtez!
Il tire son épée.
GIOMO.
Honnête rustre, nous sommes tes amis.
MAFFIO.
Où est ma sœur? que cherchez-vous ici?
GIOMO.
Ta sœur est dénichée, brave canaille. Ouvre la grille de ton jardin.
MAFFIO.
Tire ton épée et défends-toi, assassin que tu es!
GIOMO saute sur lui et le désarme.
Halte-là! maître sot, pas si vite.
MAFFIO.
O honte! ô excès de misère! S’il y a des lois à Florence; si quelque justice vit encore sur la terre, par ce qu’il y a de vrai et de sacré au monde, je me jetterai aux pieds du duc, et il vous fera pendre tous les deux.
GIOMO.
Aux pieds du duc?
MAFFIO.
Oui, oui, je sais que les gredins de votre espèce égorgent impunément les familles. Mais que je meure, entendez-vous, je ne mourrai pas silencieux comme tant d’autres. Si le duc ne sait pas que sa ville est une forêt pleine de bandits, pleine d’empoisonneurs et de filles déshonorées, en voilà un qui le lui dira. Ah! massacre! ah! fer et sang! j’obtiendrai justice de vous!
GIOMO, l’épée à la main.
Faut-il frapper, altesse?
LE DUC.
Allons donc! frapper ce pauvre homme! Va te recoucher, mon ami; nous t’enverrons demain quelques ducats.
Il sort.
MAFFIO.
C’est Alexandre de Médicis!
GIOMO.
Lui-même, mon brave rustre. Ne te vante pas de sa visite si tu tiens à tes oreilles.
Il sort.
SCÈNE II.
Une rue.–Le point du jour.
Plusieurs masques sortent d’une maison illuminée; un MARCHAND DE SOIERIES et un ORFÈVRE ouvrent leurs boutiques.
LE MARCHAND DE SOIERIES.
Hé, hé, père Mondella, voilà bien du vent pour mes étoiles.
Il étale ses pièces de soie.
L’ORFÈVRE, bâillant.
C’est à se casser la tête. Au diable leur noce! je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit.
LE MARCHAND.
Ni ma femme non plus, voisin; la chère âme s’est tournée et retournée comme une anguille. Ah! dame! quand on est jeune, on ne s’endort pas au bruit des violons.
L’ORFÈVRE.
Jeune! jeune! cela vous plaît à dire. On n’est pas jeune avec une barbe comme celle-là; et cependant Dieu sait si leur damnée musique me donne envie de danser.
Deux écoliers passent.
PREMIER ÉCOLIER.
Rien n’est plus amusant. On se glisse contre la porte au milieu des soldats, et on les voit descendre avec leurs habits de toutes les couleurs. Tiens, voilà la maison des Nasi.
Il souffle dans ses doigts.
Mon porte-feuille me glace les mains.
DEUXIÈME ÉCOLIER.
Et on nous laissera approcher?
PREMIER ÉCOLIER.
En vertu de quoi est-ce qu’on nous en empêcherait? Nous sommes citoyens de Florence. Regarde tout ce monde autour de la porte; en voilà des chevaux, des pages et des livrées! Tout cela va et vient, il n’y a qu’à s’y connaître un peu; je suis capable de nommer toutes les personnes d’importance; on observe bien tous les costumes, et le soir on dit à l’atelier: J’ai une terrible envie de dormir, j’ai passé la nuit au bal chez le prince Aldobrandini, chez le comte Salviati; le prince était habillé de telle ou telle façon, la princesse de telle autre, et ou ne ment pas. Viens, prends ma cape par derrière.
Ils se placent contre la porte de la maison,
L’ORFÈVRE.
Entendez-vous les petits badauds? Je voudrais qu’un de mes apprentis fit un pareil métier!
LE MARCHAND.
Bon, bon, père Mondella, où le plaisir ne coûte rien, la jeunesse n’a rien à perdre. Tous ces grands yeux étonnés de ces petits polissons me réjouissent le coeur.–Voilà comme j’étais, humant l’air et cherchant les nouvelles. Il paraît que la Nasi est une belle gaillarde, et que le Martelli est un heureux garçon. C’est une famille bien Florentine, celle-là! Quelle tournure ont tous ces grands seigneurs! J’avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on attrappe un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé, ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.
L’ORFÈVRE.
Il en danse plus d’une qui n’est pas payée, voisin; ce sont celles là qu’on arrose de vin et qu’on frotte sur les murailles avec le moins de regret Que les grands seigneurs s’amusent, c’est tout simple,–ils sont nés pour cela. Mais il y a des amusements de plusieurs sortes, entendez-vous?
LE MARCHAND.
Oui, oui, comme la danse, le cheval, le jeu de paume et tant d’autres. Qu’entendez-vous vous-même, père Mondella?
L’ORFÈVRE.
Cela suffit;–je me comprends.–C’est-à-dire que les murailles de tous ces palais-là n’ont jamais mieux prouvé leur solidité. Il leur fallait moins de force pour défendre les aïeux de l’eau du ciel, qu’il ne leur en faut pour soutenir les fils quand ils ont trop pris de leur vin.
LE MARCHAND.
Un verre de vin est de bon conseil, père Mondella. Entrez donc dans ma boutique, que je vous montre une pièce de velours.
L’ORFÈVRE.
Oui, de bon conseil et de bonne mine, voisin; un bon verre de vin vieux a une bonne mine au bout d’un bras qui a sué pour le gagner; on le soulève gaîment d’un petit coup, et il s’en va donner du courage au cœur de l’honnête homme qui travaille pour sa famille. Mais ce sont des tonneaux sans vergogne, que tous ces godelureaux de la cour. A qui fait-on plaisir en s’abrutissant jusqu’à la bête féroce? A personne, pas même à soi, et à Dieu encore moins.
LE MARCHAND.
Le carnaval a été rude, il faut l’avouer; et leur maudit ballon m’a gâté de la marchandise pour une cinquantaine de florins. Dieu merci! les Strozzi l’ont payé.
L’ORFÈVRE.
Les Strozzi! Que le ciel confonde ceux qui ont osé porter la main sur leur neveu! Le plus brave homme de Florence, c’est Philippe Strozzi!
LE MARCHAND.
Cela n’empêche pas Pierre Strozzi d’avoir traîné son maudit ballon sur ma boutique, et de m’avoir fait trois grandes taches dans une aune de velours brodé. A propos, père Mondella, nous verrons-nous à Montolivet?
L’ORFÈVRE.
Ce n’est pas mon métier de suivre les foires; j’irai cependant à Montolivet par piété. C’est un saint pèlerinage, voisin, et qui remet tous les péchés.
LE MARCHAND.
Et qui est tout-à-fait vénérable, voisin, et qui fait gagner les marchands plus que tous les autres jours de l’année. C’est plaisir de voir ces bonnes dames, sortant de la messe, manier et examiner toutes les étoffes. Que Dieu conserve Son Altesse! La cour est une belle chose.
L’ORFÈVRE.
La cour! le peuple la porte sur le dos, voyez-vous! Florence était encore (il n’y a pas long-temps de cela) une bonne maison bien bâtie; tous ces grands palais, qui sont les logements de nos grandes familles, en étaient les colonnes. Il n’y en avait pas une, de toutes ces colonnes, qui dépassât les autres d’un pouce; elles soutenaient à elles toutes une vieille voûte bien cimentée, et nous nous promenions là-dessous sans crainte d’une pierre sur la tête. Mais il y a de par le monde deux architectes mal avisés qui ont gâté l’affaire, je vous le dis en confidence, c’est le pape et l’empereur Charles. L’empereur a commencé par entrer par une assez bonne brèche clans la susdite maison. Après quoi, ils ont jugé à propos de prendre une des colonnes dont je vous parle, à savoir celle de la famille des Médicis, et d’en faire un clocher, lequel clocher a poussé comme un champignon de malheur dans l’espace d’une nuit. Et puis, savez-vous, voisin! comme l’édifice branlait au vent, attendu qu’il avait la tête trop lourde et une jambe de moins, on a remplacé le pilier devenu clocher par un gros pâté informe fait de boue et de crachat, et on a appelé cela la citadelle. Les Allemands se sont installés dans ce maudit trou comme des rats dans un fromage; et il est bon de savoir que tout en jouant aux dés et en buvant leur vin aigrelet, ils ont l’oeil sur nous autres. Les familles florentines ont beau crier, le peuple et les marchands ont beau dire, les Médicis gouvernent au moyen de leur garnison; ils nous dévorent, comme une excroissance vénéneuse dévore un estomac malade; c’est en vertu des hallebardes qui se promènent sur la plate-forme, qu’un bâtard, une moitié de Médicis, un butor que le ciel avait fait pour être garçon boucher ou valet de charrue, couche dans le lit de nos filles, boit nos bouteilles, casse nos vitres; et encore le paie-t-on pour cela.
LE MARCHAND.
Peste! peste! comme vous y allez! Vous avez l’air de savoir tout cela par cœur; il ne ferait pas bon dire cela dans toutes les oreilles, voisin Mondella.
L’ORFÈVRE.
Et quand on me bannirait comme tant d’autres! On vit à Rome aussi bien qu’ici. Que le diable emporte la noce, ceux qui y dansent et ceux qui la font!
Il rentre. Le marchand se mêle aux curieux.
Passe un bourgeois avec sa femme.
LA FEMME.
Guillaume Martelli est un bel homme et riche. C’est un bonheur pour Nicolo Nasi d’avoir un gendre comme celui-là. Tiens, le bal dure encore.–Regarde donc toutes ces lumières.
LE BOURGEOIS.
Et nous, notre fille, quand la marierons-nous?
LA FEMME.
Comme tout est illuminé! danser encore à l’heure qu’il est, c’est là une jolie fête.–On dit que le duc y est.
LE BOURGEOIS.
Faire du jour la nuit et de la nuit le jour, c’est un moyen commode de ne pas voir les honnêtes gens. Une belle invention, ma foi, que des hallebardes à la porte d’une noce! Que le bon Dieu protége la ville! il en sort tous les jours de nouveau de ces chiens d’Allemands de leur damnée forteresse.
LA FEMME.
Regarde donc le joli masque. Ah! la belle robe! Hélas! tout cela coûte très-cher, et nous sommes bien pauvres, à la maison.
Ils sortent.
UN SOLDAT, au marchand.
Gare, canaille! laisse passer les chevaux.
LE MARCHAND.
Canaille toi-même, Allemand du diable!
Le soldat le frappe de sa pique.
LE MARCHAND, se retirant.
Voilà comme on suit la capitulation! Ces gredins-là maltraitent les citoyens.
Il rentre chez lui.
L’ÉCOLIER, à son camarade.
Vois-tu celui-là qui ôte son masque? c’est Palla Rucellai. Un fier luron! Ce petit là, à côté de lui, c’est Thomas Strozzi, Masaccio, comme on dit.
UN PAGE, criant.
Le cheval de Son Altesse!
LE SECOND ÉCOLIER.
Allons-nous-en, voilà le duc qui sort.
LE PREMIER ÉCOLIER.
Crois-tu pas qu’il va te manger?
La foule s’augmente à la porte.
L’ÉCOLIER.
Celui-là, c’est Nicolini; celui-là, c’est le provéditeur.
Le duc sort, vêtu en religieuse, avec Julien Salviati, habillé de même, tous deux masqués.
LE DUC, montant à cheval.
Viens-tu, Julien?
SALVIATI.
Non, Altesse, pas encore.
Il lui parle à l’oreille.
LE DUC.
Bien, bien, ferme!
SALVIATI.
Elle est belle comme un démon.–Laissez-moi faire, si je peux me débarrasser de ma femme.
Il rentre dans le bal.
LE DUC.
Tu es gris, Salviati; le diable m’emporte, tu vas de travers.
Il part avec sa suite.
L’ÉCOLIER.
Maintenant que voilà le duc parti, il n’y en a pas pour long-temps.
Les masques sortent de tous côtés.
LE SECOND ÉCOLIER.
Rose, vert, bleu; j’en ai plein les yeux; la tête me tourne.
UN BOURGEOIS.
Il parait que le souper a duré long-temps: en voilà deux qui ne peuvent plus se tenir.
Le provéditeur monte à cheval; une bouteille cassée lui tombe sur l’épaule.
LE PROVÉDITEUR.
Eh! ventrebleu! quel est l’assommeur, ici?
UN MASQUE.
Eh! ne le voyez-vous pas, seigneur Corsini? Tenez, regardez à la fenêtre; c’est Lorenzo, avec sa robe de nonne.
LE PROVÉDITEUR.
Lorenzaccio, le diable soit de toi, tu as blessé mon cheval.
La fenêtre se ferme.
Peste soit de l’ivrogne et de ses farces silencieuses! un gredin qui n’a pas souri trois fois dans sa vie, et qui passe le temps à des espiègleries d’écolier en vacance!
Il sort.
Louise Stroszi sort de la maison, accompagnée de Ju
lien Salviati; il lui tient l’étrier. Elle monte à cheval; un écuyer et une gouvernante la suivent.
JULIEN.
La jolie jambe, chère fille! Tu es un rayon de soleil, et tu as brûlé la moelle de mes os.
LOUISE.
Seigneur, ce n’est pas la le langage d’un cavalier.
JULIEN.
Quels yeux tu as, mon cher cœur! quelle belle épaule à essuyer, tout humide et si fraîche! Que faut-il te donner pour être ta camériste cette nuit? Le joli pied à déchausser!
LOUISE.
Lâche mon pied, Salviati.
JULIEN.
Non, par le corps de Bacchus! jusqu’à ce que tu m’aies dit quand nous coucherons ensemble.
Louise frappe son cheval et part au galop.
UN MASQUE, à Julien.
La petite Strozzi s’en va rouge comme la braise;–vous l’avez fâchée, Salviati.
JULIEN.
Basth! colère de jeune fille et pluie du matin…
Il sort.
SCÈNE III.
Chez le marquis de Cibo.
LE MARQUIS, en habit de voyage; LA MARQUISE; ASCANIO.–Le cardinal CIBO, assis.
LE MARQUIS, embrassant son fils.
Je voudrais pouvoir t’emmener, petit, toi et ta grande épée qui te traîne entre les jambes. Prends patience, Massa n’est pas bien loin, et je te rapporterai un bon cadeau.
LA MARQUISE.
Adieu, Laurent; revenez, revenez!
LE CARDINAL.
Marquise, voilà des pleurs qui sont de trop. Ne dirait-on pas que mon frère part pour la Palestine? Il ne court pas grand danger dans ses terres, je crois.
LE MARQUIS.
Mon frère, ne dites pas de mal de ces belles larmes.
Il embrasse sa femme.
LE CARDINAL.
Je voudrais seulement que l’honnêteté n’eût pas cette apparence.
LA MARQUISE.
L’honnêteté n’a-t-elle point de larmes, monsieur le cardinal? sont-elles toutes au repentir ou à la crainte?
LE MARQUIS.
Non, par le ciel! car les meilleures sont à l’amour. N’essuyez pas celles-ci sur mon visage, le vent s’en chargera en route: qu’elles se sèchent lentement! Eh bien! ma chère, vous ne me dites rien pour vos favoris? N’emporterai-je pas, comme de coutume, quelque belle harangue sentimentale à faire de votre part aux roches et aux cascades de mon vieux patrimoine?
LA MARQUISE.
Ah! mes pauvres cascatelles!
LE MARQUIS.
C’est la vérité, ma chère âme; elles sont toutes tristes sans vous. (Plus bas.) Elles ont été joyeuses autrefois, n’est-il pas vrai, Ricciarda?
LA MARQUISE.
Emmenez-moi!
LE MARQUIS.
Je le ferais si j’étais fou, et je le suis presque, avec ma vieille mine de soldat. N’en parlons plus;–ce sera l’affaire d’une semaine. Que ma chère Ricciarda voie ses jardins quand ils sont tranquilles et solitaires; les pieds boueux de mes fermiers ne laisseront pas de traces dans ses allées chéries. C’est à moi de compter mes vieux troncs d’arbres qui me rappellent ton père Albéric, et tous les brins d’herbe de mes bois; les métayers et leurs boeufs, tout cela me regarde. A la première fleur que je verrai pousser, je mets tout à la porte, et je vous emmène alors.
LA MARQUISE.
La première fleur de notre belle pelouse m’est toujours chère. L’hiver est si long! Il me semble toujours que ces pauvres petites ne reviendront jamais!
ASCANIO.
Quel cheval as-tu, mon père, pour t’en aller?
LE MARQUIS.
Viens avec moi dans la cour, tu le verras.
Il sort.
La marquise reste seule avec le cardinal.–Un silence.
LE CARDINAL.
N’est-ce pas aujourd’hui que vous m’avez demandé d’entendre votre confession, marquise?
LA MARQUISE.
Dispensez-m’en, cardinal. Ce sera pour ce soir, si Votre Éminence est libre, ou demain, comme elle voudra.–Ce moment-ci n’est pas à moi.
Elle se met à la fenêtre et fait un signe d’adieu à son
mari.
LE CARDINAL.
Si les regrets étaient permis à un fidèle serviteur de Dieu, j’envierais le sort de mon frère.–Un si court voyage, si simple, si tranquille!–une visite à une de ses terres qui n’est qu’à quelques pas d’ici!–une absence d’une semaine, –et tant de tristesse, une si douce tristesse, veux-je dire, à son départ! Heureux celui qui sait se faire aimer ainsi après sept années de mariage?–N’est-ce pas sept années, marquise?
LA MARQUISE.
Oui, cardinal, mon fils a six ans.
LE CARDINAL.
Étiez-vous hier à la noce des Nasi?
LA MARQUISE.
Oui, j’y étais.
LE CARDINAL.
Et le duc en religieuse?
LA MARQUISE.
Pourquoi le duc en religieuse?
LE CARDINAL.
On m’avait dit qu’il avait pris ce costume; il se peut qu’on m’ait trompé.
LA MARQUISE.
Il l’avait en effet. Ah! Malaspina, nous sommes dans un triste temps pour toutes les choses saintes!
LE CARDINAL.
On peut respecter les choses saintes, et, dans un jour de folie, prendre le costume de certains couvents, sans aucune intention hostile à la sainte Église catholique.
LA MARQUISE.
L’exemple est à craindre, et non l’intention. Je ne suis pas comme vous; cela m’a révoltée. Il est vrai que je ne sais pas bien ce qui se peut et ce qui ne se peut pas, selon vos règles mystérieuses. Dieu sait où elles mènent. Ceux qui mettent les mots sur leur enclume, et qui les tordent avec un marteau et une lime, ne réfléchissent pas toujours que ces mots représentent des pensées, et ces pensées des actions.
LE CARDINAL.
Bon, bon! le duc est jeune, marquise, et gageons que cet habit coquet des nonnes lui allait à ravir.
LA MARQUISE.
On ne peut mieux; il n’y manquait que quelques gouttes du sang de son cousin, Hippolyte de Médicis.
LE CARDINAL.
Et le bonnet de la Liberté, n’est-il pas vrai, petite soeur? Quelle haine pour ce pauvre duc!
LA MARQUISE.
Et vous, son bras droit, cela vous est égal que le duc de Florence soit le préfet de Charles-Quint, le commissaire civil du pape, comme Baccio est son commissaire religieux? Cela vous est égal, à vous, frère de mon Laurent, que notre soleil, à nous, promène sur la citadelle des ombres allemandes? que César parle ici clans toutes les bouches? que la débauche serve d’entremetteuse à l’esclavage, et secoue ses grelots sur les sanglots du peuple? Ah! le clergé sonnerait au besoin toutes ses cloches pour en étouffer le bruit et pour réveiller l’aigle impérial, s’il s’endormait sur nos pauvres toits.
Elle sort.
LE CARDINAL, seul, soulève la tapisserie et appelle à
voix basse.
Agnolo!
Entre un page.
Quoi de nouveau aujourd’hui?
AGNOLO.
Cette lettre, monseigneur.
LE CARDINAL.
Donne-la-moi.
AGNOLO.
Hélas! Éminence, c’est un péché.
LE CARDINAL.
Rien n’est un péché quand on obéit à un prêtre de l’Église romaine.
Agnolo remet la lettre.
LE CARDINAL.
Cela est comique d’entendre les fureurs de cette pauvre marquise, et de la voir courir à un rendez-vous d’amour avec le cher tyran, toute baignée de larmes républicaines.
Il ouvre la lettre et lit:
«Ou vous serez à moi, ou vous aurez fait mon malheur, » le vôtre, et celui de nos deux maisons.»
Le style du duc est laconique, mais il ne manque pas d’énergie. Que la marquise soit convaincue ou non, voilà le difficile à savoir. Deux mois de cour presque assidue, c’est beaucoup pour Alexandre; ce doit être assez pour Ricciarda Cibo.
Il rend la lettre au page.
Remets cela chez ta maîtresse; tu es toujours muet, n’est-ce pas? Compte sur moi.
Il lui donne sa main à baiser et sort.
SCÈNE IV.
Une cour du palais du duc.
LE DUC ALEXANDRE sur une terrasse; des pages exercent des chevaux dans la cour. Entrent VALORI et SIRE MAURICE.
LE DUC, à Valori.
Votre Éminence a-t-elle reçu ce malin des nouvelles de la cour de Rome?
VALORI.
Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse, et fait les voeux les plus ardents pour sa prospérité.
LE DUC.
Rien que des voeux, Valori?
VALORI.
Sa Sainteté craint que duc ne se crée de nouveaux dangers par trop d’indulgence. Le peuple est mal habitué à la domination absolue; et César, à son dernier voyage, en a dit autant, je crois, à Votre Altesse.
LE DUC.
Voilà, pardieu, un beau cheval, sire Maurice! hé, quelle croupe de diable!
SIRE MAURICE.
Superbe, Altesse.
LE DUC.
Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques mauvaises branches à élaguer. César et le pape ont fait de moi un roi; mais, par Bacchus, ils m’ont mis dans la main une espèce de sceptre qui sent la hache d’une lieue. Allons, voyons, Valori, qu’est-ce que c’est?
VALORI.
Je suis un prêtre, Altesse; si les paroles que mon devoir me force à vous rapporter fidèlement doivent être interprétées d’une manière aussi sévère, mon cœur me défend d’y ajouter un mot.
LE DUC.
Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous êtes, pardieu, le seul prêtre honnête homme que j’aie vu de ma vie.
VALORI.
Monseigneur, l’honnêteté ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit, et parmi les hommes il y a plus de bons que de méchants.
LE DUC.
Ainsi donc, point d’explications?
SIRE MAURICE.
Voulez-vous que je parle, Monseigneur? tout est facile à expliquer.
LE DUC.
Eh bien?
SIRE MAURICE.
Les désordres de la cour irritent le pape.
LE DUC.
Que dis-tu là, toi?
SIRE MAURICE.
J’ai dit les désordres de la cour, Altesse; les actions du duc n’ont d’autre juge que lui-même. C’est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa justice.
LE DUC.
De sa justice? Il n’a jamais offensé le pape à ma connaissance, que Clément VII, feu mon cousin, qui, à cette heure, est en enfer.
SIRE MAURICE.
Clément VII a laissé sortir de ses états le libertin qui, un jour d’ivresse, avait décapité les statues de l’arc de Constantin. Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de la débauche florentine.
LE DUC.
Ah! parbleu, Alexandre Farnèse est un plaisant garçon! Si la débauche l’effarouche, que diable fait-il de son bâtard, le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l’évoque de Fano? Cette mutilation revient toujours sur l’eau, à propos de ce pauvre Renzo. Moi, je trouve cela drôle, d’avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre. Je protége les arts comme un autre, et j’ai chez moi les premiers artistes de l’Italie. Mais je n’entends rien au respect du pape pour ces statues qu’il excommunierait demain, si elles étaient en chair et en os
SIRE MAURICE.
Lorenzo est un athée; il se moque de tout. Si le gouvernement de Votre Altesse n’est pas entouré d’un profond respect, il ne saurait être solide. Le peuple appelle Lorenzo Lorenzaccio: on sait qu’il dirige vos plaisirs, et cela suffit.
LE DUC.
Paix! tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin d’Alexandre.
Entre le cardinal Cibo.
Cardinal, écoutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est scandalisé des désordres de ce pauvre Renzo, et qui prétendent que cela fait tort à mon gouvernement.
LE CARDINAL.
Messire Francesco Molza vient de débiter à l’Académie romaine une harangue en latin contre le mutilateur de l’arc de Constantin.
LE DUC.
Allons donc, vous me mettriez en colère! Renzo, un homme à craindre! le plus fieffé poltron! une femmelette, l’ombre d’un ruffian énervé! un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d’en apercevoir l’ombre à son côté! d’ailleurs un philosophe, un gratteur de papiers, un méchant poète, qui ne sait seulement pas faire un sonnet! Non, non, je n’ai pas encore peur des ombres. Eh! corps de Bacchus! que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille! J’aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu, il restera ici.
LE CARDINAL.
Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre cour, ni pour Florence, mais pour vous, duc.
LE DUC.
Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vérité?
il lui parle bas.
Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de moi, c’est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille; il se fourre partout et me dit tout. N’a-t-il pas trouvé moyen d’établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l’enfer? Oui, certes, c’est mon entremetteur; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu’un, ne me nuira pas Tenez!
Lorenzo paraît au fond d’une galerie basse.
Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail; ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n’a pas la force de rire. C’est là un homme à craindre? Allons, allons vous vous moquez de lui. Hé! Renzo, viens donc ici; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
LORENZO monte l’escalier de la terrasse.
Bonjour, messieurs les amis de mon cousin?
LE DUC.
Lorenzo, écoute ici. Voilà une heure que nous parlons de toi. Sais-tu la nouvelle? Mon ami, on t’excommunie en latin, et sire Maurice t’appelle un homme dangereux, le cardinal aussi; quant au bon Valori, il est trop honnête homme pour prononcer ton nom.
LORENZO.
Pour qui, dangereux, Emirience? pour les filles de joie ou pour les saints du paradis?
LE CARDINAL.
Les chiens de cour peuvent être pris de la rage comme les autres chiens.
LORENZO.
Une insulte de prêtre doit se faire en latin.
SIRE MAURICE.
Il s’en fait en toscan, auxquelles on peut répondre.
LORENZO.
Sire Maurice, je ne vous voyais pas; excusez-moi, j’avais le soleil dans les yeux; mais vous avez bon visage, et votre habit me paraît tout neuf.
SIRE MAURICE.
Comme votre esprit; je l’ai fait faire d’un vieux pourpoint de mon grand-père.
LORENZO.
Cousin, quand vous aurez assez de quelque conquête des faubourgs, envoyez-la donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme, pour un homme qui a, comme lui, le cou court et les mains velues.
SIRE MAURICE.
Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se défendre. A votre place, je prendrais une épée.
LORENZO.
Si on vous a dit que j’étais un soldat, c’est une erreur; je suis un pauvre amant de la science.
SIRE MAURICE.
Votre esprit est une épée acérée, mais flexible. C’est une arme trop vile; chacun fait usage des siennes.
Il tire son épée.
VALORI.
Devant le duc, l’épée nue!
LE DUC, riant.
Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de témoin; qu’on lui donne une épée.
LORENZO.
Monseigneur, que dites-vous là?
LE DUC.
Eh bien! ta gaîté s’évanouit si vite? Tu trembles, cousin? Fi donc! tu fais honte au nom des Médicis. Je ne suis qu’un bâtard, et je le porterais mieux que toi, qui est légitime? Une épée, une épée! un Médicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici; toute la cour le verra, et je voudrais que Florence entière y fût.
LORENZO.
Son Altesse se rit de moi.
LE DUC.
J’ai ri tout-à-l’heure, mais maintenant je rougis de honte. Une épée!
Il prend l’épée d’un page et la présente à Lorenzo.
VALORI.
Monseigneur, c’est pousser trop loin les choses. Une épée tirée en présence de Votre Altesse est un crime punissable dans l’intérieur du palais.
LE DUC.
Qui parle ici, quand je parle?
VALORI.
Votre Altesse ne peut avoir eu d’autre dessein que celui de s’égayer un instant, et sire Maurice lui-même n’a point agi dans une autre pensée.
LE DUC.
Et vous ne voyez pas que je plaisante encore! Qui diable pense ici à une affaire sérieuse? Regardez Renzo, je vous en prie; ses genoux tremblent; il serait devenu pâle, s’il pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu! je crois qu’il va tomber.
Lorenzo chancelle; il s’appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d’un coup.
LE DUC, riant aux éclats.
Quand je vous le disais! personne ne le sait mieux que moi; la seule vue d’une épée le fait trouver mal. Allons, chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
Les pages relècent Lorenzo.
SIRE MAURICE.
Double poltron! fils de catin!
LE DUC.
Silence, sire Maurice; pesez vos paroles; c’est moi qui vous le dis maintenant; pas de ces mots-là devant moi.
Sire Maurice sort.
VALORI. Pauvre jeune homme!
LE CARDINAL, resté seul avec le duc.
Vous croyez à cela, Monseigneur?
LE DUC.
Je voudrais bien savoir comment je n’y croirais pas.
LE CARDINAL.
Hum! c’est bien fort.
LE DUC.
C’est justement pour cela que j’y crois. Vous figurez-vous qu’un Médicis se déshonore publiquement, par partie de plaisir? D’ailleurs ce n’est pas la première fois que cela lui arrive; jamais il n’a pu voir une épée.
LE CARDINAL.
C’est bien fort, c’est bien fort.
Ils sortent.
SCÈNE V.
Devant l’église de Saint-Miniato à Montolivet.
La foule sort de l’église.
UNE FEMME, à sa Voisine.
Retournez-vous ce soir à Florence?
LA VOISINE.
Je ne reste jamais plus d’une heure ici, et je n’y viens jamais qu’un seul vendredi; je ne suis pas assez riche pour m’arrêter à la foire; ce n’est pour moi qu’une affaire de dévotion, et que cela suffise pour mon salut, c’est tout ce qu’il me faut.
UNE DAME DE LA COUR, à une autre.
Comme il a bien prêché! c’est le confesseur de ma fille.
Elle s’approche d’une boutique.
Blanc et or, cela fait bien le soir; mais le jour, le moyen d’être propre avec cela!
Le marchand et l’orfèvre devant leurs boutiques avec quelques cavaliers.
L’ORFÈVRE.
La citadelle! voilà ce que le peuple ne souffrira jamais; voir tout d’un coup s’élever sur la ville cette nouvelle tour de Babel, au milieu du plus maudit baragouin: les Allemands ne pousseront jamais à Florence, et pour les y greffer, il faudra un vigoureux lien.
LE MARCHAND.
Voyez, mesdames; que vos seigneuries acceptent un tabouret sous mon auvent.
UN CAVALIER.
Tu es du vieux sang florentin, père Mondella; la haine de la tyrannie fait encore trembler tes doigts ridés sur tes ciselures précieuses, au fond de ton cabinet de travail.
L’ORFÈVRE.
C’est vrai, Excellence. Si j’étais un grand artiste, j’aimerais les princes, parce qu’eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux; les grands artistes n’ont pas de patrie; moi, je fais des saints-ciboires et des poignées d’épée.
UN AUTRE CAVALIER.
A propos d’artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la table; si je ne me trompe, c’est ce hableur de Cellini.
LE PREMIER CAVALIER.
Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train.
Ils sortent.
Deux bourgeois s’asseoient.
PREMIER BOURGEOIS.
Il y a eu une émeute à Florence?
DEUXIÈME BOURGEOIS.
Presque rien.–Quelques pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.
PREMIER BOURGEOIS.
Quelle pitié pour les familles!
DEUXIÈME BOURGEOIS.
Voilà des malheurs inévitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse d’un gouvernement comme le nôtre? On vient crier à son de trompe que César est à Cologne; et les badauds répètent: «César est à Bologne,» en clignant des yeux d’un air d’importance, sans réfléchir à ce qu’on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d’apprendre et de répéter: «Le pape est à Bologne avec César.» Que s’ensuit-il? Une réjouissance publique, ils n’en voient pas davantage; et puis un beau matin ils se réveillent tout endormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, et on leur répond que c’est leur roi. Le pape et l’empereur sont accouchés d’un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère.
L’ORFÈVRE, s’approchant.
Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin.
Passe un officier allemand.
L’OFFICIER.
Otez-vous de là, messieurs; des dames veulent s’asseoir.
Deux dames de la cour entrent et s’asseoient.
PREMIÈRE DAME.
Cela est de Venise?
LE MARCHAND.
Oui, magnifique seigneurie; vous en lèverai je quelques aunes? 1
PREMIÈRE DAME.
Si tu veux. J’ai cru voir passer Julien Salviati.
L’OFFICIER.
Il va et vient à la porte de l’église; c’est un galant.
DEUXIÈME DAME.
C’est un insolent. Montrez-moi des bas de soie.
L’OFFICIER.
Il n’y en aura pas d’assez petits pour vous.
PREMIÈRE DAME.
Laissez donc, vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez lui dire que j’ai à lui parler.
L’OFFICIER.
J’y vais; et je le ramène.
Il sort.
PREMIÈRE DAME.
Il est bête à faire plaisir, ton officier; que peux-tu faire de cela?
DEUXIÈME DAME.
Tu sauras qu’il n’y a rien de mieux que cet homme-là.
Elles s’éloignent.
Entre le prieur de Capouc.
LE PRIEUR.
Donnez-moi un verre de limonade, brave homme.
Il s’asseoit.
UN DES BOURGEOIS.
Voilà le prieur de Capoue; c’est là un patriote!
Les deux bourgeois se rasseoient.
LE PRIEUR.
Vous venez de l’église, messieurs? que dites-vous du sermon?
LE BOURGEOIS.
Il était beau, seigneur prieur.
DEUXIÈME BOURGEOIS, à l’orfèvre.
Cette noblesse des Strozzi est chère au peuple, parce qu’elle n’est pas fière. N’est-il pas agréable de voir un grand seigneur adresser librement la parole à ses voisins d’une manière affable? Tout cela fait plus qu’on ne pense.
LE PRIEUR.
S’il faut parler franchement, j’ai trouvé le sermon trop beau; j’ai préché quelquefois, et je n’ai jamais tiré grande gloire du tremblement des vitres. Mais une petite larme sur la joue d’un brave homme m’a toujours été d’un grand prix.
Entre Salviati.
SALVIATI.
On m’a dit qu’il y avait ici des femmes qui me demandaient tout-à-l’heure. Mais je ne vois de robe ici que la vôtre, prieur. Est-ce que je me trompe?
LE MARCHAND.
Excellence, on ne vous a pas trompé. Elles se sont éloignées; mais je pense qu’elles vont revenir. Voilà dix aunes d’étoffes et quatre paires de bas pour elles.
SALVIATI, s’asseyant.
Voilà une jolie femme qui passe.–Où diable l’ai-je donc vue?–Ah! parbleu, c’est dans mon lit.
LE PRIEUR, au bourgeois.
Je crois avoir vu votre signature sur une lettre adressée au duc.
LE BOURGEOIS.
Je le dis tout haut; c’est la supplique adressée par les bannis.
LE PRIEUR.
En avez-vous dans votre famille?
LE BOURGEOIS.
Deux, Excellence: mon père et mon oncle; il n’y a plus que moi d’homme à la maison.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS, à l’orfèvre.
Comme ce Salviati a une méchante langue!
L’ORFÈVRE.
Cela n’est pas étonnant; un homme à moitié ruiné, vivant des générosités de ces Médicis, et marié comme il l’est à une femme déshonorée partout! Il voudrait qu’on dit de toutes les femmes possibles ce qu’on dit de la sienne.
SALVIATI.
N’est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre?
LE MARCHAND.
Elle-même, seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main à sa sœur cadette.
SALVIATI.
J’ai rencontré cette Louise la nuit dernière au bal de Nasi; elle a, ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier jour.
LE TRIEUR, se retournant.
Comment l’entendez-vous?
SALVIATI.
Cela est clair; elle me l’a dit. Je lui tenais l’étrier, ne pensant guère à malice; je ne sais par quelle distraction je lui pris la jambe, et voilà comme tout est venu.
LE PRIEUR.
Julien, je ne sais pas si tu sais que c’est de ma sœur dont tu parles.
SALVIATI.
Je le sais très-bien; toutes les femmes sont faites pour coucher avec les hommes, et ta sœur peut bien coucher avec moi.
LE PRIEUR se lève.
Vous dois-je quelque chose, brave homme?
Il jette une pièce de monnaie sur la table et sort.
SALVIATI.
J’aime beaucoup ce brave prieur, à qui un propos sur sa sœur a fait, oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu de Florence s’est réfugiée chez ces Strozzi? Le voilà qui se retourne. Ecarquille les yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur.
Il sort.
SCÈNE VI.
Le bord de l’Arno.
MARIE SODERINI, CATHERINE.
CATHERINE
Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain de cette ville.
MARIE.
Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton cou.
CATHERINE.
Pas encore, à moins que vous n’ayez froid. Regardez, ma mère chérie; que le ciel est beau! que tout cela est vaste et tranquille! comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tête; vous êtes inquiète depuis ce matin.
MARIE.
Inquiète, non, mais affligée. N’as-tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo. Le voilà la fable de Florence.
CATHERINE.
O ma mère, la lâcheté n’est point un crime; le courage n’est pas une vertu: pourquoi la faiblesse est-elle blâmable? Répondre des battements de son cœur est un triste privilége; Dieu seul peut le rendre noble et digne d’admiration. Et pourquoi cet enfant n’aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n’a peur de rien n’est pas aimable, dit-on.
MARIE.
Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l’aimer. Mais figure-toi qu’il s’appelle de tout autre nom, qu’en penserais-tu? Quelle femme voudrait s’appuyer sur son bras pour monter à cheval? quel homme lui serrerait la main?
CATHERINE.
Cela est triste, et cependant ce n’est pas de cela que je le plains. Son cœur n’est peut-être pas celui d’un Médicis; mais hélas! c’est encore moins celui d’un honnête homme.
MARIE.
N’en parlons pas, Catherine;–il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.
CATHERINE.
Ah! cette Florence! c’est là qu’on l’a perdu! N’ai-je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d’une noble ambition? Sa jeunesse n’a-t-elle pas été l’aurore d’un soleil levant? Et souvent encore aujourd’hui il me semble qu’un éclair rapide...–Je me dis malgré moi que tout n’est pas mort en lui.
MARIE.
Ah! tout cela est un abime! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je, en le voyant rentrer de son collége, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs; il lui falait s’inquiéter de tout, dire sans cesse: «Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire?» Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque! Catherine, Catherine, que de fois je l’ai baisé au front en pensant au père de la patrie!
CATHERINE.
Ne vous affligez pas.
MARIE.
Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j’en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s’en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire; que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas; mais j’ai espéré et j’ai eu raison de le faire. Ah! Catherine, il n’est même plus beau; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s’est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout.
CATHERINE.
Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.
MARIE.
Sa naissance ne l’appelait-elle pas au trône? N’aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d’un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d’un diadème d’or tous mes songes chéris? Ne devais-je pas m’attendre à cela? Ah! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n’avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d’avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s’y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d’orgie et de restes humains, dans les bras d’un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.
CATHERINE.
Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route; rentrons, Marie, tous ces bannis me font peur.
MARIE.
Pauvres gens! ils ne doivent que faire pitié! Ah! ne puis-je voir un seul objet qu’il ne m’entre une épine dans le cœur? Ne puis-je plus ouvrir les yeux? Hélas! ma Cattina, ceci est encore l’ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; il n’en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n’ait pas trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C’est ainsi qu’il fait tourner à un infâme usage jusqu’à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s’adressent à lui comme à l’antique rejeton de leur protecteur; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux mêmes y viennent. Pauvre Philippe! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris! Ah! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que tout cela ne me crie: Tu es la mère de nos malheurs! Quand serai-je là?
Elle frappe la terre.
CATHERINE.
Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.
Elles s’éloignent.–Le soleil est couché.–Un groupe
de bannis se forme an milieu d’un champ.
UN DES BANNIS.
Où allez-vous?
UN AUTRE.
A Pise; et vous?
LE PREMIER.
A Rome.
UN AUTRE.
Et moi à Venise; en voilà deux qui vont à Ferrare; que deviendrons-nous ainsi éloignés les uns des autres?
UN QUATRIÈME.
Adieu, voisin, à des temps meilleurs.
Il s’en va.
LE SECOND.
Adieu; pour nous, nous pouvons aller ensemble jusqu’à la croix de la Vierge.
Il sort avec un autre.
Arrive Maffio.
LE PREMIER BANNI.
C’est toi, Maffio? par quel hasard es-tu ici?
MAFFIO.
Je suis des vôtres. Vous saurez que le duc a enlevé ma sœur; j’ai tiré l’épée; une espèce de tigre avec des membres de fer s’est jeté à mon cou et m’a désarmé. Après quoi j’ai reçu l’ordre de sortir de la ville, et une bourse à moitié pleine de ducats.
LE SECOND BANNI.
Et ta soeur, où est-elle?
MAFFIO.
On me l’a montrée ce soir sortant du spectacle dans une robe comme n’en a pas l’impératrice; que Dieu lui pardonne! Une vieille l’accompagnait, qui a laissé trois de ses dents à la sortie. Jamais je n’ai donné de ma vie un coup de poing qui m’ait fait ce plaisir-là.
LE TROISIÈME BANNI.
Qu’ils crèvent tous dans leur fange crapuleuse, et nous mourrons contents.
LE QUATRIÈME.
Philippe Strozzi nous écrira à Venise; quelque jour nous serons tous étonnés de trouver une armée à nos ordres.
LE TROISIÈME.
Que Philippe vive long-temps! Tant qu’il y aura un cheveu sur sa tète, la liberté de l’Italie n’est pas morte.
Une partie du groupe se détache; tous les bannis s’embrassent.
UNE VOIX.
A des temps meilleurs.
UNE AUTRE.
A des temps meilleurs.
Deux bannis montent sur une plate-forme d’où l’on découvre la ville.
LE PREMIER.
Adieu, Florence, peste de l’Italie; adieu, mère stérile, qui n’as plus de lait pour tes enfants.
LE SECOND.
Adieu, Florence la bâtarde, spectre hideux de l’antique Florence; adieu, fange sans nom.
TOUS LES BANNIS.
Adieu, Florence! maudites soient les mamelles de tes femmes! maudits soient tes sanglots! maudites les prières de tes églises, le pain de tes blés, l’air de tes rues! Malédiction sur la dernière goutte de ton sang corrompu!
ACTE SECOND.
Table des matières
SCÈNE I.
Chez les Strozzi.
PHILIPPE, dans son cabinet.
Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement! le vieux Galeazzo et le petit Maffio bannis! sa sœur corrompue, devenue une fille publique en une nuit! Pauvre petite! Quand l’éducation des basses classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de rire lorsque leurs parents pleurent? La corruption est-elle donc une loi de nature? Ce qu’on appelle la vertu, est-ce donc l’habit du dimanche qu’on met pour aller à la messe? Le reste de la semaine, on est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens passer. Pauvre humanité! quel nom portes-tu donc? celui de ta race, ou celui de ton baptême? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres? Qu’il t’est facile à toi, dans le silence du cabinet, de tracer d’une main légère une ligne mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc! qu’il t’est facile de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu d’encre! Mais l’architecte, qui a dans son pupitre des milliers de plans admirables, ne peut soulever de terre le premier pavé de son édifice, quand il vient se mettre à l’ouvrage avec son dos voûté et ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu’un rêve, cela est pourtant dur; que le mal soit irrévocable, éternel, impossible à changer, non! Pourquoi le philosophe qui travaille pour tous regarde-t-il autour de lui? voilà le tort. Le moindre insecte qui passe devant ses yeux lui cache le soleil; allons-y donc plus hardiment; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne serait qu’un mot, c’est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il traverse l’air… Ah! bonjour, Léon.
Entre le prieur de Capoue.
LE PRIEUR.
Je viens de la foire de Montolivet.
PHILIPPE.
Était-ce beau? Te voilà aussi, Pierre? Assieds-toi donc; j’ai à te parler.
Entre Pierre Strozzi.
LE PRIEUR.
C’était très-beau, et je m’y suis assez amusé, sauf certaine contrariété un peu trop forte que j’ai quelque peine à digérer.
PIERRE.
Bah! qu’est-ce que c’est donc?
LE PRIEUR.
Figurez-vous que j’étais entré dans une boutique pour prendre un verre de limonade....–Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m’en souvenir.
PHILIPPE.
Que diable as-tu sur le cœur? tu parles comme une âme en peine.
LE PRIEUR.
Ce n’est rien; un méchant propos, rien de plus. Il n’y a aucune importance à attacher à tout cela.
PIERRE.
Un propos? sur qui? sur toi?
LE PRIEUR.
Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d’un propos sur moi.
PIERRE.
Sur qui donc? Allons, parle, si tu veux.
LE PRIEUR.
J’ai tort; on ne se souvient pas de ces choses-là quand on sait la différence d’un honnête homme à un Salviati.
PIERRE.
Salviati? Qu’a dit cette canaille?
LE PRIEUR.
C’est un misérable, tu as raison. Qu’importe ce qu’il peut dire! Un homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu’on raconte, a pour femme la plus grande dévergondée! Allons, voilà qui est fait, je n’y penserai pas davantage.
PIERRE.
Penses-y et parle, Léon; c’est-à-dire que cela me démange de lui couper les oreilles. De qui a-t-il médit? De nous? de mon père? Ah! sang du Christ, je ne l’aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache cela, entends-tu?
LE PRIEUR.
Si tu y tiens, je te le dirai. Il s’est exprimé devant moi, dans une boutique, d’une manière vraiment offensante sur le compte de notre soeur.
PIERRE.
O mon Dieu! Dans quels termes? Allons, parle donc!
LE PRIEUR.
Dans les termes les plus grossiers.
PIERRE.
Diable de prêtre que tu es! tu me vois hors de moi d’impatience, et tu cherches les mots! Dis les choses comme elles sont; parbleu, un mot est un mot; il n’y a pas de bon Dieu qui tienne.
PHILIPPE.
Pierre, Pierre! tu manques à ton frère.
LE PRIEUR.
Il a dit qu’il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu’elle le lui avait promis.
PIERRE.
Qu’elle couch Ah! mort de mort, de mille morts! Quelle heure est-il?
PHILIPPE.
Où vas-tu? Allons, es-tu fait de salpêtre? Qu’as-tu à faire de cette épée? tu en as une au côté.
PIERRE.
Je n’ai rien à faire; allons dîner, le dîner est servi.
Ils sortent.
SCÈNE II.
Le portail d’une église.
Entrent LORENZO ET VALORI.
VALORI.
Comment se fait-il que le duc n’y vienne pas? Ah! monsieur, quelle satisfaction pour un chrétien que ces pompes magnifiques de l’église romaine! quel homme peut y être insensible? L’artiste ne trouve-t-il pas là le paradis de son cœur? le guerrier, le prêtre et le marchand n’y rencontrent-ils pas tout ce qu’ils aiment? Cette admirable harmonie des orgues, ces tentures éclatantes de velours et de tapisseries, ces tableaux des premiers maîtres, les parfums tièdes et suaves que balancent les encensoirs, et les chants délicieux de ces voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le moine sévère et ennemi du plaisir. Mais rien n’est plus beau, selon moi, qu’une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi les prêtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux? La religion n’est pas un oiseau de proie; c’est une colombe compatissante qui plane doucement sur tous les rêves et sur tous les amours.
LORENZO.
Sans doute; ce que vous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux, comme tout au monde.
TEBALDEO FRECCIA, s’approchant de Valori.
Ah! monseigneur, qu’il est doux de voir un homme tel que Votre Eminence parler ainsi de la tolérance et de l’enthousiasme sacré! Pardonnez à un citoyen obscur, qui brûle de ce feu divin, de vous remercier de ce peu de paroles que je viens d’entendre. Trouver sur les lèvres d’un honnête homme ce qu’on a soi-même dans le coeur, c’est le plus grand des bonheurs qu’on puisse désirer.
VALORI
N’êtes-vous pas le petit Freccia?
TEBALDEO.
Mes ouvrages ont peu de mérite; je sais mieux aimer les arts que je ne sais les exercer. Ma jeunesse tout entière s’est passée dans les églises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphaël et notre divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journées devant leurs ouvrages, clans une extase sans égale. Le chant de l’orgue me révèle leur pensée, et me fait pénétrer dans leur âme; je regarde les personnages de leurs tableaux si saintement agenouillés, et j’écoute, comme si les cantiques du choeur sortaient de leurs bouches entr’ouvertes; des bouffées d’encens aromatique passent entre eux et moi dans une vapeur légère; je crois y voir la gloire de l’artiste; c’est aussi une triste et douce fumée, et qui ne serait qu’un parfum stérile, si elle ne montait à Dieu.
VALORI.
Vous êtes un vrai cœur d’artiste; venez à mon palais, et ayez quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que vous travailliez pour moi.
TEBALDEO.
C’est trop d’honneur que me fait Votre Eminence. Je suis un desservant bien humble de la sainte religion de la peinture.
LORENZO.
Pourquoi remettre vos offres de service? Vous avez, il me semble, un cadre dans les mains.
TEBALDEO.
Il est vrai; mais je n’ose le montrer à de si grands connaisseurs. C’est une esquisse bien pauvre d’un rêve magnifique.
LORENZO.
Vous faites le portrait de vos rêves? Je ferai poser pour vous quelques uns des miens.
TEBALDEO.
Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre. Les plus grands ont représenté les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer. Leur imagination était un arbre plein de sève; les bourgeons s’y métamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits; bientôt ces fruits mûrissaient à un soleil bienfaisant, et quand ils étaient murs, ils se détachaient d’eux-mêmes et tombaient sur la terre sans perdre un seul grain de leur poussière virginale. Hélas! les rêves des artistes médiocres sont des plantes difficiles à nourrir, et qu’on arrose de larmes bien amères pour les faire bien peu prospérer.
Il montre son tableau.
VALORI.
Sans compliment, cela est beau; non pas du premier mérite, il est vrai: pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-même? Mais votre barbe n’est pas poussée, jeune homme.
LORENZO.
Est-ce un paysage ou un portrait? De quel côté faut-il le regarder, en long ou en large?
TEBALDEO.
Votre seigneurie se rit de moi. C’est la vue du Campo-Santo.
LORENZO.
Combien y a-t-il d’ici à l’immortalité?
VALORI.
Il est mal à vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands yeux s’attristent à chacune de vos paroles.
TEBALDEO.
L’immortalité, c’est la foi. Ceux à qui Dieu a donné des ailes y arrivent en souriant.
VALORI.
Tu parles comme un élève de Raphaël.
TEBALDEO.
Seigneur, c’était mon maître. Ce que j’ai appris vient de lui.
LORENZO.
Viens chez moi; je le ferai peindre la Mazzafirra toute nue.
TEBALDEO.
Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art: je ne puis faire le portrait d’une courtisane.
LORENZO.
Ton Dieu s’est bien donné la peine de la faire; tu peux bien te donner celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence?
TEBALDEO.
Oui, monseigneur.
LORENZO.
Comment t’y prendrais-tu?
TEBALDEO.
Je me placerais à l’orient, sur la rive gauche de l’Arno. C’est de cet endroit que la perspective est la plus large et la plus agréable.
LORENZO.
Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues?
TEBALDEO.
Oui, monseigneur.
LORENZO.
Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu peux peindre un mauvais lieu.
TEBALDEO.
On ne m’a point encore appris à parler ainsi de ma mère.
LORENZO.
Qu’appelles-tu ta mère?
TEBALDEO.
Florence, seigneur.
LORENZO.
Alors tu n’es qu’un bâtard, car ta mère n’est qu’une catin.
TEBALDEO.
Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le plus sain. Mais des gouttes précieuses du sang de ma mère sort une plante odorante qui guérit tous les maux. L’art, cette fleur divine, a quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.
LORENZO.
Comment entends tu ceci?
TEBALDEO.
Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brillé d’une clarté pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes à la harpe des anges; le zéphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord une harmonie suave et délicieuse; mais la corde d’argent ne s’ébranle qu’au passage du vent du nord. C’est la plus belle et la plus noble; et cependant le toucher d’une rude main lui est favorable. L’enthousiasme est frère de la souffrance.
LORENZO.
C’est-à-dire qu’un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me ferai volontiers l’alchimiste de ton alambic; les larmes des peuples y retombent en perles. Par la mort du diable, tu me plais. Les familles peuvent se désoler, les nations mourir de misère, cela échauffe la cervelle de monsieur. Admirable poète! comment arranges-tu tout cela avec ta piété?
TEBALDEO.
Je ne ris point du malheur des familles: je dis que la poésie est la plus douce des souffrances, et qu’elle aime ses soeurs. Je plains les peuples malheureux; mais je crois en effet qu’ils font les grands artistes: les champs de bataille font pousser les moissons, les terres corrompues engendrent le blé céleste.
LORENZO.
Ton pourpoint est usé; en veux-tu un à ma livrée?
TEBALDEO.
Je n’appartiens à personne; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi.
LORENZO.
J’ai envie de dire à mon valet-de-chambre de te donner des coups de bâton.
TEBALDEO.
Pourquoi, monseigneur?
LORENZO.
Parce que cela me passe par la tête. Es-tu boiteux de naissance ou par accident?
TEBALDEO.
Je ne suis pas boiteux; que voulez-vous dire par là?
LORENZO.
Tu es boiteux ou tu es fou.
TEBALDEO.
Pourquoi, monseigneur? Vous vous riez de moi.
LORENZO.
Si tu n’étais pas boiteux, comment resterais-tu, à moins d’être fou, dans une ville où, en l’honneur de tes idées de liberté, le premier valet d’un Médicis peut te faire assommer sans qu’on y trouve à redire?
TEBALDEO.
J’aime ma mère Florence; c’est pourquoi je reste chez elle. Je sais qu’un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent; c’est pourquoi je porte ce stylet à ma ceinture.
LORENZO.
Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arrivé souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres facétieux?
TEBALDEO.
Je le tuerais, s’il m’attaquait.
LORENZO.
Tu me dis cela, à moi?
TEBALDEO.
Pourquoi m’en voudrait-on? je ne fais de mal à personne. Je passe les journées à l’atelier. Le dimanche, je vais à l’Annonciade ou à Sainte-Marie; les moines trouvent que j’ai de la voix; ils me mettent une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les choeurs, quelquefois un petit solo: ce sont les seules occasions où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connaît, et je ne connais personne: à qui ma vie ou ma mort peut-elle être utile?
LORENZO.
Es-tu républicain? aimes tu les princes?
TEBALDEO.
Je suis artiste; j’aime ma mère et ma maîtresse.
LORENZO.
Viens demain à mon palais, je veux te faire faire un tableau d’importance pour le jour de mes noces.
Ils sortent.
SCÈNE III.
Chez la marquise de Cibo.
LE CARDINAL seul.
Oui, je suivrai tes ordres, Farnèse*! Que ton commissaire apostolique s’enferme avec sa probité dans le cercle étroit de son office, je remuerai d’une main ferme la terre glissante sur laquelle il n’ose marcher. Tu atends cela de moi; je t’ai compris, et j’agirai sans parler, comme tu as commandé. Tu as deviné qui j’étais, lorsque lu m’as placé auprès d’Alexandre sans me revêtir d’aucun titre qui me donnât quelque pouvoir sur lui. C’est d’un autre qu’il se déliera, en m’obéissant à son insu. Qu’il épuise sa force contre des ombres d’hommes gonflés d’une ombre de puissance, je serai l’anneau invisible qui l’attachera, pieds et poings liés, à la chaîne de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c’est dans cette maison qu’est le marteau dont je me servirai. Alexandre aime ma belle-sœur; que cet amour l’ait flattée, cela est croyable; ce qui peut en résulter est douteux. Mais ce qu’elle en veut faire, c’est là ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu’où pourrait aller l’influence d’une femme exaltée, même sur cet homme grossier, sur cette armure vivante? Un si doux péché pour une si belle cause, cela est tentant, n’est-il pas vrai, Ricciarda? Presser ce cœur de lion sur ton faible cœur tout percé de flèches saignantes, comme celui de saint Sébastien; parler, les yeux en pleurs, des malheurs de la patrie, pendant que le tyran adoré passera ses rudes mains dans ta chevelure dénouée; faire jaillir d’un rocher l’étincelle sacrée, cela valait bien le petit sacrifice de l’honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y gagnerait tant, et ces bons maris n’y perdent rien! Mais il ne fallait pas me prendre pour confesseur.
La voici qui s’avance, son livre de prières à la main. Aujourd’hui donc tout va s’éclaircir; laisse seulement tomber ton secret dans l’oreille du prêtre: le courtisan pourra bien en profiter; mais, en conscience, il n’en dira rien.
Entre la marquise de Cibo.
LE CARDINAL, s’asseyant.
Me voilà prêt.
La marquise s’agenouille auprès de lui sur son prie-Dieu
LA MARQUISE.
Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
LE CARDINAL.
Avez-vous dit votre Confiteor? Nous pouvons commencer, marquise.
LA MARQUISE.
Je m’accuse de mouvements de colère, de doutes irréligieux et injurieux pour notre saint père le pape.
LE CARDINAL.
Continuez.
LA MARQUISE.
J’ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l’évêque de Fano, que la sainte Église catholique était un lieu de débauche.
LE CARDINAL.
Continuez.
LA MARQUISE.
J’ai écouté des discours contraires à la fidélité que j’ai jurée à mon mari.
LE CARDINAL.
Qui vous a tenu ces discours?
LA MARQUISE.
J’ai lu une lettre écrite dans la même pensée.
LE CARDINAL.
Qui vous a écrit cette lettre?
LA MARQUISE.
Je m’accuse de ce que j’ai fait, et non de ce qu’ont fait les autres.
LE CARDINAL.
Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous donner l’absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous avez répondu à cette lettre.
LA MARQUISE.
J’y ai répondu de vive voix, mais non pas par écrit.
LE CARDINAL.
Qu’avez-vous répondu?
LA MARQUISE.
J’ai accordé à la personne qui m’avait écrit la permission de me voir comme elle le demandait.
LE CARDINAL.
Comment s’est passée cette entrevue?
LA MARQUISE.
Je me suis accusée déjà d’avoir écouté des discours contraires à mon honneur.
LE CARDINAL.
Comment y avez-vous répondu?
LA MARQUISE.
Comme il convient à une femme qui se respecte.
LE CARDINAL.
N’avez-vous point laissé entrevoir qu’on finirait par vous persuader?
LA MARQUISE.
Non, mon père.
LE CARDINAL.
Avez vous annoncé à la personne dont il s’agit la résolution de ne plus écouter de semblables discours à l’avenir?
LA MARQUISE.
Oui, mon père.
LE CARDINAL.
Cette personne vous plaît-elle?
LA MARQUISE.
Mon cœur n’en sait rien, j’espère.
LE CARDINAL.
Avez-vous averti votre mari?
LA MARQUISE.
Non, mon père. Une honnête femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte.
LE CARDINAL.
Ne me cachez-vous rien? Ne s’est-il rien passé entre vous et la personne dont il s’agit, que vous hésitiez à me confier?
LA MARQUISE.
Rien, mon père.
LE CARDINAL.
Pas un regard tendre? Pas un baiser pris à la dérobée?
LA MARQUISE.
Non, mon père.
LE CARDINAL.
Cela est-il sûr, ma fille?
LA MARQUISE.
Mon beau-frère, il me semble que je n’ai pas l’habitude de mentir devant Dieu.
LE CARDINAL.
Vous avez refusé de me dire le nom que je vous ai demandé tout à l’heure; je ne puis cependant vous donner l’absolution sans le savoir.
LA MARQUISE.
Pourquoi cela? Lire une lettre peut être un péché; mais non pas lire une signature. Qu’importe le nom à la chose?
LE CARDINAL.
Il importe plus que vous ne pensez.
LA MARQUISE.
Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l’absolution, si vous voulez, je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu, qui me la donnera.
Elle se lève.
LE CARDINAL.
Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c’est du duc que vous voulez parler?
LA MARQUISE.
Du duc!–Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire dire?
LE CARDINAL.
Pourquoi refusez-vous de le dire? Cela m’étonne.
LA MARQUISE.
Et qu’en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le répéter à mon mari que vous tenez si fort à l’entendre? Oui, cela est bien certain; c’est un tort que d’avoir pour confesseur un de ses parents. Le ciel m’est témoin qu’en m’agenouillant devant vous, j’oublie que je suis votre belle-soeur. Mais vous prenez soin de me le rappeler; prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal que vous êtes.
LE CARDINAL.
Revenez donc à cette place, marquise; il n’y a pas tant de mal que vous croyez.
LA MARQUISE.
Que voulez-vous dire?
LE CARDINAL.
Qu’un confesseur doit tout savoir, parce qu’il peut tout diriger, et qu’un beau-frère ne doit rien dire, à certaines conditions.
LA MARQUISE.
Quelles conditions?
LE CARDINAL.
Non, non, je me trompe; ce n’était pas ce mot-là que je voulais employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu’une rupture avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu’un secret d’importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de biens abondante.
LA MARQUISE.
Une source de biens!–des mains expérimentées!–Je reste là, en vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles ambiguës? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instant sur vos lèvres, à vous autres; on ne sait qu’en penser.
LE CARDINAL.
Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore donné l’absolution.
LA MARQUISE.
Parlez toujours; il n’est pas prouvé que j’en veuille.
LE CARDINAL, se levant.
Prenez garde à vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il faut avoir une armure solide et sans défaut; je ne veux point menacer; je n’ai pas un mot à vous dire: prenez un autre confesseur.
Il sort.
LA MARQUISE, Seule.
Cela est inouï. S’en aller en serrant les poings! les yeux enflammés de colère! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à certaines choses! Eh! mais qu’y a-t-il donc? Qu’il voulût pénétrer mon secret pour en informer mon mari, je le conçois. Mais si ce n’est pas là son but, que veut-il donc faire de moi? la maîtresse du duc? Tout savoir, dit-il, et tout diriger! cela n’est pas possible; il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous; Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non! cela est sûr; je le connais. C’est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu’il ait quelque sourde pensée, plus vaste que cela et plus profonde. Ah! comme les hommes sortent d’eux-mêmes tout à coup après dix ans de silence! Cela est effrayant.
Maintenant, que ferai-je? Est-ce que j’aime Alexandre? Non, je ne l’aime pas, non, assurément; j’ai dit que non dans ma confession, et je n’ai pas menti. Pourquoi Laurent est-il à Massa? Pourquoi le duc me presse-t-il? Pourquoi ai-je répondu que je ne voulais plus le voir? pourquoi?–Ah! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme inexplicable qui m’attire?
Elle ouvre sa fenêtre.
Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste! Il y a la plus d’une maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau; c’est un libertin, je le sais.–Et pourquoi est-ce que tu te mêles à tout cela, toi, Florence? Qui est-ce donc que j’aime? Est-ce toi ou est-ce lui?
AGOLO, entrant.
Madame, Son Altesse vient d’entrer dans la cour.
LA MARQUISE.
Cela est singulier; ce Malaspina m’a laissée toute tremblante.
SCÈNE IV.
Au palais des Soderini.
MARIE SODERINI, CATHERINE, LORENZO, assis.
CATHERINE, tenant un livre.
Quelle histoire vous lirai-je, ma mère?
MARIE.
Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je Comprends rien à tes livres latins?
CATHERINE.
Celui-ci n’est point en latin, mais il en est traduit. C’est l’histoire romaine.
LORENZO.
Je suis très fort sur l’histoire romaine. Il y avait une fois un jeune gentilhomme nomme Tarquin le fils.
CATHERINE.
Ah! c’est une histoire de sang.
LORENZO.
Pas du tout; c’est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.
CATHERINE.
Dites-vous aussi du mal de Lucrèce?
LORENZO.
Elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piége, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.
MARIE.
Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant votre mère et votre sœur?
LORENZO.
Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.
MARIE.
Sais-tu le rêve que j’ai eu cette nuit, mon enfant?
LORENZO.
Quel rêve?
MARIE.
Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule clans cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais: Il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie; je me suis retournée; un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras: c’était toi, Renzo: «Comme tu reviens de bonne heure!» me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe sans me répondre; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.
LORENZO.
Vous l’avez vu?
MARIE.
Comme je te vois.
LORENZO.
Quand s’est-il en allé?
MARIE.
Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.
LORENZO.
Mon spectre, à moi! Et il s’en est allé quand je suis rentré?
MARIE.
Il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin.
LORENZO.
Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus.
CATHERINE.
Qu’avez vous? vous tremblez de la tête aux pieds.
LORENZO.
Ma mère, asseyez vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera.
On frappe.
CATHERINE.
C’est mon oncle Bindo, et Baptista Venturi.
Entrent Bindo et Venturi.
BINDO, bas à Marie.
Je viens tenter un dernier effort.
MARIE.
Nous vous laissons, puissiez-vous réussir!
Elle sort avec Catherine.
BINDO.
Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pas l’histoire scandaleuse qui court sur ton compte?
LORENZO.
Quelle histoire?
BINDO.
On dit que tu t’es évanoui à la vue d’une épée.
LORENZO.
Le croyez-vous, mon oncle?
BINDO.
Je t’ai vu faire des armes à Rome; mais cela ne m’étonnerait pas que lu devinsses plus vil qu’un chien, au métier que tu fais ici.
LORENZO.
L’histoire est vraie: je me suis évanoui. Bonjour, Venturi. A quel taux sont vos marchandises? comment va le commerce?
VENTURI.
Seigneur, je suis à la tète d’une fabrique de soie; mais c’est me faire une injure que de m’appeler marchand.
LORENZO.
C’est vrai. Je voulais dire seulement que vous aviez contracté au collège l’habitude innocente de vendre de la soie.
BINDO.
J’ai confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment, tant de familles à Florence. C’est un digne ami de la liberté, et j’entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n’était qu’un piége de votre part. Cela est-il vrai ou faux? Etes-vous des nôtres, ou n’en êtes-vous pas? voilà ce qu’il nous faut savoir. Toutes les grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n’est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s’élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les ruines de nos priviléges? La capitulation n’est point observée. La puissance de l’Allemagne se fait sentir de jour en jour d’une manière plus absolue. Il est temps d’en finir, et de rassembler les patriotes. Répondez-vous à cet appel?
LORENZO.
Qu’en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voilà mon oncle qui reprend haleine; saisissez cette occcasion, si vous aimez votre pays.
VENTURI.
Seigneur, je pense de même, et n’ai pas un mot à ajouter.
LORENZO.
Pas un mot? pas un beau petit mot bien sonore? Vous ne connaissez pas la véritable éloquence. On tourne une grande période autour d’un beau petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie; on rejette son bras gauche en arrière de manière à faire faire à son manteau des plis pleins d’une dignité tempérée par la grâce; on lâche sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite toupie s’échappe avec un murmure délicieux. On pourrait presque la ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.
BINDO.
Tu es un insolent! Réponds, ou sors d’ici.
LORENZO.
Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyez-vous pas à ma coiffure que je suis républicain dans l’âme? Regardez comme ma barbe est coupée. N’en doutez pas un seul instant; l’amour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés.
On sonne à la porte d’entrée; la cour se remplit de pages et de chevaux.
UN PAGE, entrant.
Le duc.
Entre Alexandre.
LORENZO.
Quel excès de faveur, mon prince! Vous daignez visiter un pauvre serviteur en personne?
LE DUC.
Quels sont ces hommes là? J’ai à te parler.
LORENZO.
J’ai l’honneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti, qui regrette qu’un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est l’illustre Battista Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n’en vend point. Que la présence inattendue d’un si grand prince dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez en droit de dire que mes supplications n’ont aucun crédit auprès de mon gracieux souverain.
LE DUC.
Que demandez-vous, Bindo?
BINDO.
Altesse, je suis désolé que mon neveu
LORENZO.
Le titre d’ambassadeur à Rome n’appartient à personne en ce moment. Mon oncle se flattait de l’obtenir de vos bontés. Il n’est pas dans Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui, dès qu’il s’agit du dévoûment et du respect qu’on doit aux Médicis.
LE DUC.
En vérité, Renzino? Eh bien! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens demain matin au palais.
BINDO.
Altesse, je suis confondu! Comment reconnaître
LORENZO.
Le seigneur Venturi, bien qu’il ne vende point de soie, demande un privilège pour ses fabriques.
LE DUC.
Quel privilége?
LORENZO.
Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le lui, monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.
LE DUC.
Voilà qui est bon. Est-ce fini? Allez, messieurs, la paix soit avec vous.
VENTURI.
Altesse!… Vous me comblez de joie je ne puis exprimer…
LE DUC, à ses gardes.
Qu’on laisse passer ces deux personnes.
BINDO, sortant, bas à Venturi.
C’est un tour infâme.
VENTURI, de même.
Qu’est-ce que vous ferez?
BINDO, de même.
Que diable veux-tu que je fasse? Je suis nommé.
VENTURI, de même.
Cela est terrible.
Ils sortent.
LE DUC.
La Cibo est à moi.
LORENZO.
J’en suis fâché.
LE DUC.
Pourquoi?
LORENZO.
Parce que cela fera tort aux autres.
LE DUC.
Ma foi, non, elle m’ennuie déjà. Dis-moi donc, mignon, quelle est donc cette belle femme qui arrange ces fleurs sur cette fenêtre? Voilà long-temps que je la vois sans cesse en passant.
LORENZO.
Où donc?
LE DUC.
Là-bas, en face, dans le palais.
LORENZO.
Oh! ce n’est rien.
LE DUC.
Rien? Appelles-tu rien ces bras-là? Quelle Vénus, entrailles du diable!
LORENZO.
C’est une voisine.
LE DUC.
Je veux parler à cette voisine-là. Eh! parbleu, si je ne me trompe, c’est Catherine Ginori.
LORENZO.
Non.
LE DUC,
Je la reconnais très-bien; c’est ta tante. Peste! j’avais oublié cette figure-là. Amène-la donc souper.
LORENZO.
Cela serait très-difficile. C’est une vertu.
LE DUC.
Allons donc! Est-ce qu’il y en a pour nous autres?
LORENZO.
Je lui demanderai, si vous voulez. Mais je vous avertis que c’est une pédante; elle parle latin.
LE DUC.
Bon! elle ne fait pas l’amour en latin. Viens donc par ici; nous la verrons mieux de cette galerie.
LORENZO.
Une autre fois, mignon;–à l’heure qu’il est je n’ai pas de temps à perdre:–il faut que j’aille chez le Strozzi.
LE DUC.
Quoi! chez ce vieux fou?
LORENZO.
Oui, chez ce vieux misérable, chez cet infâme. Il paraît qu’il ne peut se guérir de cette singulière lubie d’ouvrir sa bourse à toutes ces viles créatures qu’on nomme bannis, et que ces meurt-de-faim se réunissent chez lui tous les jours avant de mettre leurs souliers et de prendre leurs bâtons. Maintenant, mon projet est d’aller au plus vile manger le dîner de ce vieux gibier de potence, et de lui renouveler l’assurance de ma cordiale amitié. J’aurai ce soir quelque bonne histoire à vous conter, quelque charmante petite fredaine qui pourra faire lever de bonne heure demain matin quelques-unes de toutes ces canailles.
LE DUC.
Que je suis heureux de t’avoir, mignon! J’avoue que je ne comprends pas comment ils te reçoivent.
LORENZO.
Bon! Si vous saviez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez d’un butor! Cela prouve bien que vous n’avez jamais essayé. A propos, ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez donner votre portrait, je ne sais plus à qui? J’ai un peintre à vous amener; c’est un protégé.
LE DUC.
Bon, bon; mais pense à ta tante. C’est pour elle que je suis venu te voir; le diable m’emporte, tu as une tante qui me revient.
LORENZO.
Et la Cibo?
LE DUC.
Je te dis de parler de moi à ta tante.
Ils sortent.
SCÈNE V.
Une salle du palais des Strozzi.
PHILIPPE STROZZI; LE PRIEUR; LOUISE, occupée à travailler; LORENZO, couché sur un sopha.
PHILIPPE.
Dieu veuille qu’il n’en soit rien! Que de haines inextinguibles, implacables, n’ont pas commencé autrement! Un propos! la fumée d’un repas jasant sur les lèvres épaisses d’un débauché! voilà les guerres de famille, voilà comme les couteaux se tirent. On est insulté et on tue; on a lue et on est tué. Bientôt les haines s’enracinent; on berce les fils dans les cercueils de leurs aïeux, et des générations entières sortent de terre l’épée à la main.
LE PRIEUR.
J’ai peut-être eu tort de me souvenir de ce méchant propos et de ce maudit voyage à Montolivet; mais le moyen d’endurer ces Salviati?
PHILIPPE.
Ah! Léon, Léon, je te le demande, qu’y aurait-il de changé pour Louise et pour nous-mêmes si tu n’avais rien dit à mes enfants? La vertu d’une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d’un Salviati? L’habitant d’un palais de marbre doit-il savoir les obscénités que la populace écrit sur ses murs? Qu’importe le propos d’un Julien? Ma fille en trouvera-t-elle moins un honnête mari? ses enfants la respecteront-ils moins? M’en souviendrai-je, moi, son père, en lui donnant le baiser du soir? Où en sommes-nous, si l’insolence du premier venu lire du fourreau des épées comme les nôtres? Maintenant tout est perdu; voilà Pierre furieux de tout ce que tu nous as conté. Il s’est mis en campagne; il est allé chez les Pazzi. Dieu sait ce qui peut arriver! Qu’il rencontre Salviati, voilà le sang répandu; le mien, mon sang sur le pavé de Florence! Ah! pourquoi suis-je père?
LE PRIEUR.
Si on m’eût rapporté un propos sur ma soeur, quel qu’il fût, j’aurais tourné le dos, et tout aurait été fini là. Mais celui-là m’était adressé; il était si grossier, que je me suis figuré que le rustre ne savait de qui il parlait;–mais il le savait bien.
PHILIPPE.
Oui, ils le savent, les infâmes! ils savent bien où ils frappent! Le vieux tronc d’arbre est d’un bois trop solide; ils ne viendraient pas l’entamer. Mais ils connaissent la fibre délicate qui tressaille dans ses entrailles lorsqu’on attaque son plus faible bourgeon. Ma Louise! ah! qu’est-ce donc que la raison? Les mains me tremblent à celte idée. Juste Dieu! la raison, est-ce donc la vieillesse?
LE PRIEUR.
Pierre est trop violent.
PHILIPPE.
Pauvre Pierre! comme le rouge lui est monté au front! comme il a frémi en t’écoutant raconter l’insulte faite à sa sœur! C’est moi qui suis un fou, car je t’ai laissé dire. Pierre se promenait par la chambre à grands pas, inquiet, furieux, la tête perdue;–il allait, il venait, comme moi maintenant. Je le regardais en silence; c’est un si beau spectacle qu’un sang pur montant à un front sans reproche. O ma patrie! pensais-je, en voilà un, et c’est mon aîné. Ah! Léon, j’ai beau faire, je suis un Strozzi.
LE PRIEUR.
Il n’y a peut-être pas tant de danger que vous le pensez.– C’est un grand hasard s’il rencontre Salviati ce soir.–Demain, nous verrons tous les choses plus sagement.
PHILIPPE.
N’en doute pas; Pierre le tuera, ou il se fera tuer.
Il ouvre la fenêtre.
Où sont-ils maintenant? Voilà la nuit; la ville se couvre de profondes tenèbres; ces rues sombres me font horreur;–le sang coule quelque part; j’en suis sûr.
LE PRIEUR.
Calmez-vous.
PHILIPPE.
A la manière dont mon Pierre est sorti, je suis sûr qu’il ne rentrera que vengé ou mort. Je l’ai vu décrocher son épée en fronçant le sourcil; il se mordait les lèvres, et les muscles de ses bras étaient tendus comme des arcs. Oui, oui, maintenant il meurt ou il est vengé, cela n’est pas douteux.
LE PRIEUR.
Remettez-vous, fermez cette fenêtre.
PHILIPPE.
Eh bien! Florence, apprends-la donc à tes pavés, la couleur de mon noble sang! Il y a quarante de tes fils qui l’ont dans les veines. Et moi, le chef de cette famille immense, plus d’une fois encore ma tète blanche se penchera du haut de ces fenêtres, dans les angoisses paternelles! plus d’une fois ce sang, que tu bois peut-être à cette heure avec indifférence, séchera au soleil de tes places. Mais ne ris pas ce soir du vieux Strozzi, qui a peur pour son enfant. Sois avare de sa famille, car il viendra un jour où tu la compteras, où lu te mettras avec lui à la fenêtre, et où le cœur te battra aussi lorsque tu entendras le bruit de nos épées.
LOUISE.
Mon père! mon père! vous me faites peur.
LE PRIEUR, bas à Louise.
N’est-ce pas Thomas qui rôde sous ces lanternes? Il m’a semblé le reconnaître à sa petite taille; le voilà parti.
PHILIPPE.
Pauvre ville! où les pères attendent ainsi le retour de leurs enfants! Pauvre patrie! pauvre patrie! Il y en a bien d’autres à celte heure qui ont pris leur manteau et leur épée pour s’enfoncer dans cette nuit obscure; et ceux qui les attendent ne sont point inquiets; ils savent qu’ils mourront demain de misère, s’ils ne meurent de froid cette nuit. Et nous, dans ces palais somptueux, nous attendons qu’on nous insulte pour tirer nos épées! Le propos d’un ivrogne nous transporte de colère, et disperse dans ces sombres rues nos fils et nos amis! Mais les malheurs publics ne secouent pas la poussière de nos armes. On croit Philippe Strozzi un honnête homme, parce qu’il fait le bien sans empêcher le mal; et maintenant, moi, père, que ne donnerais-je pas pour qu’il y eût au monde un être capable de me rendre mon fils et de punir juridiquement l’insulte faite à ma fille? Mais pourquoi empêcherait-on le mal qui m’arrive, quand je n’ai pas empêché celui qui arrive aux autres, moi qui en avais le pouvoir? Je me suis courbé sur des livres, et j’ai rêvé pour ma patrie ce que j’admirais dans l’antiquité. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me bouchais les oreilles pour m’enfoncer dans mes méditations; il a fallu que la tyrannie vint me frapper au visage pour me faire dire: Agissons! et ma vengeance a des cheveux gris.
Entrent Pierre, Thomas et François Pazzi.
PIERRE.
C’est fait; Salviati est mort.
Il embrasse sa soeur.
LOUISE.
Quelle horreur! tu es couvert de sang.
PIERRE.
Nous l’avons attendu au coin de la rue des Archers; François a arrêté son cheval; Thomas l’a frappé à la jambe et moi
LOUISE.
Tais-toi! tais-toi! tu me fais frémir; tes yeux sortent de leurs orbites; tes mains sont hideuses; tout ton corps tremble, et tu es pâle comme la mort.
LORENZO, se levant.
Tu es beau, Pierre; tu es grand comme la vengeance.
PIERRE.
Qui dit cela? Te voilà ici, toi, Lorenzaccio?
Il s’approche de son père.
Quand donc fermerez-vous votre porte à ce misérable? ne savez vous donc pas ce que c’est, sans compter l’histoire de son duel avec Maurice?
PHILIPPE.
C’est bon; je sais tout cela: si Lorenzo est ici, c’est que j’ai de bonnes raisons pour l’y recevoir. Nous en parlerons en temps et lieu.
PIERRE, entre ses dents.
Hum? des raisons pour recevoir cette canaille! Je pourrais bien en trouver un de ces matins une très-bonne aussi pour le faire sauter par les fenêtres. Dites ce que vous voudrez, j’étouffe dans cette chambre de voir une pareille lèpre se traîner sur nos fauteuils.
PHILIPPE.
Allons! paix; tu es un écervelé! Dieu veuille que ton coup de ce soir n’ait pas de mauvaises suites pour nous! Il faut commencer par te cacher.
PIERRE.
Me cacher! Et au nom de tous les saints, pourquoi me cacherais-je?
LORENZO, à Thomas.
En sorte que vous l’avez frappé à l’épaule?.... Dites-moi donc un peu...
Il l’entraîne dans l’embrasure d’une fenêtre; tous deux s’entretiennent à voix basse.
PIERRE.
Non, mon père, je ne me cacherai pas L’insulte a été publique, il nous La faite au milieu d’une place. Moi, je l’ai assommé au milieu cl une rue, et il me convient demain matin de le raconter a toute la ville. Depuis quand se cache-t-on pour avoir vengé son honneur? Je me promènerais volontiers l’épée nue, et sans en essuyer une gout te de sang.
PHILIPPE.
Viens par ici, il faut que je te parle. Tu n’es pas blessé, mon enfant? tu n’as rien reçu dans tout cela?
Ils sortent.
SCÈNE VI.
Au palais du duc.
LE DUC, à demi nu; TEBALDEO, faisant son portrait; GIOMO joue de la guitare.
GIOMO, chantant.
Quand je mourrai, mon échanson,
Porte mon cœur à ma maîtresse.
Qu’elle envoie au diable la messe,
La prétraille et les oraisons.
Les pleurs ne sont que de l’eau claire;
Dis-lui qu’elle éventre un tonneau;
Qu’on entonne un choeur sur ma bière;
J’y répondrai du fond de mon tombeau.
LE DUC.
Je savais bien que j’avais quelque chose à te demander. Dis-moi, Hongrois, que t’avait donc fait ce garçon que je t’ai vu bâtonner tantôt d’une si joyeuse manière?
GIOMO.
Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.
LE DUC.
Pourquoi? Est-ce qu’il est mort?
GIOMO.
C’est un gamin d’une maison voisine; tout-à-l’heure, en passant, il m’a semblé qu’on l’enterrait.
LE DUC.
Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.
GIOMO.
Cela vous plaît à dire; je vous ai vu tuer un homme d’un coup plus d’une fois.
LE DUC.
Tu crois! J’étais donc gris? Quand je suis en pointe de gaîté tous mes moindres coups sont mortels. Qu’as-tu donc, petit? est-ce que la main te tremble? tu louches terriblement.
TEBALDEO.
Rien, Monseigneur, plaise à Votre Altesse.
Entre Lorenzo.
LORENZO.
Cela avance t-il? Êtes-vous content de mon protégé?
Il prend la cotte de mailles du duc sur le sopha.
Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon! Mais cela doit être bien chaud.
LE DUC.
En vérité, si elle me gênait, je n’en porterais pas. Mais c’est du fil d’acier; la lime la plus aiguë n’en pourrait ronger une maille, et en même temps c’est léger comme de la soie. Il n’y a peut-être pas la pareille dans toute l’Europe; aussi je ne la quitte guère, jamais, pour mieux dire.
LORENZO.
C’est très léger, mais très-solide. Croyez-vous cela à l’épreuve du stylet?
LE DUC.
Assurément.
LORENZO.
Au fait, j’y réfléchis à présent: vous la portez toujours sous votre pourpoint. L’autre jour, à la chasse, j’étais en croupe derrière vous, et en vous tenant à bras le corps, je la sentais très-bien. C’est une prudente habitude.
LE DUC.
Ce n’est pas que je me défie de personne; comme tu dis, c’est une habitude,–pure habitude de soldat.
LORENZO.
Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants! Pourquoi donc posez-vous à moitié nu? Cette cotte de mailles aurait fait son effet dans votre portrait; vous avez eu tort de la quitter.
LE DUC.
C’est le peintre qui l’a voulu; cela vaut toujours mieux, d’ailleurs, de poser le col découvert: regarde les antiques
LORENZO.
Où diable est ma guitare? Il faut que je fasse un second dessus à Giomo.
Il sort.
TEBALDEO.
Altesse, je n’en ferai pas davantage aujourd’hui.
GIOMO, à la fenêtre.
Que fait donc Lorenzo? Le voilà en contemplation devant le puits qui est au milieu du jardin: ce n’est pas là, il me semble, qu’il devrait chercher sa guitare.
LE DUC.
Donne-moi mes habits. Où est donc ma cotte de mailles?
GIOMO.
Je ne la trouve pas; j’ai beau chercher: elle s’est envolée.
LE DUC.
Renzino la tenait il n’y a pas cinq minutes; il l’aura jetée dans un coin en s’en allant, selon sa louable coutume de paresseux.
GIOMO.
Cela est incroyable; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.
LE DUC.
Allons, tu rêves! Cela est impossible.
GIOMO.
Voyez vous-même, Altesse; la chambre n’est pas si grande.
LE DUC.
Renzo la tenait là, sur ce sopha.
Rentre Lorenzo.
Qu’as-tu donc fait de ma cotte? nous ne pouvons plus la trouver.
LORENZO.
Je l’ai remise où elle était. Attendez; non: je l’ai posée sur ce fauteuil; non, c’était sur le lit. Je n’en sais rien. Mais j’ai trouvé ma guitare.
il chante en s’accompagnant.
Bonjour, madame l’abbesse....
GIOMO.
Dans le puits du jardin, apparemment? car vous étiez penché dessus tout-à-l’heure d’un air tout-à-fait absorbé.
LORENZO.
Cracher clans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur. Après boire et dormir, je n’ai pas d’autre occupation.
Il contnue à jouer.
Bonjour, bonjour, abbesse de mon coeur.
LE DUC.
Cela est inouï que cette cotte se trouve perdue! Je crois que je ne l’ai pas ôtée deux fois dans ma vie, si ce n’est pour me coucher.
LORENZO.
Laissez donc, laissez donc. N’allez-vous pas faire un valet-de-chambre d’un fils de pape? Vos gens la trouveront.
LE DUC.
Que le diable t’emporte! c’est toi qui l’as égarée.
LORENZO.
Si j’étais duc de Florence, je m’inquiéterais d’autre chose que de mes cottes. A propos, j’ai parlé de vous à ma chère tante. Tout est au mieux; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle à l’oreille.
GIOMO, bas au duc.
Cela est singulier, au moins; la cotte de mailles est enlevée.
LE DUC.
On la retrouvera.
Il s’asseoit à côté de Lorenzo.
GIOMO, à part.
Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n’est pas naturel Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m’ôter de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah! un Lorenzaccio! La cotte est sous quelque fauteuil.
SCÈNE VII.
Devant le palais.
Entre SALVIATI, couvert de sang et boitant; deux hommes le soutiennent.
SALVIATI, criant.
Alexandre de Médicis, ouvre ta fenêtre, et regarde un peu comme on traite tes serviteurs.
ALEXANDRE, à la fenêtre.
Qui est là dans la boue? Qui se traîne aux murailles de mon palais avec ces cris épouvantables?
SALVIATI.
Les Strozzi m’ont assassiné; je vais mourir à ta porte.
LE DUC.
Lesquels des Strozzi, et pourquoi?
SALVIATI.
Parce que j’ai dit que leur sœur était amoureuse de toi, mon noble duc. Les Strozzi ont trouvé leur sœur insultée, parce que j’ai dit que tu lui plaisais; trois d’entre eux m’ont assassiné. J’ai reconnu Pierre et Thomas; je ne connais pas le troisième.
ALEXANDRE.
Fais-toi monter ici; par Hercule! les meurtriers passeront la nuit en prison, et on les pendra demain matin.
Salviati entre dans le palais.
ACTE TROISIÈME.
Table des matières
SCÈNE I.
La chambre à coucher de Lorenzo.
LORENZO, SCORONCONCOLO, faisant des armes.
SCORONCONCOLO.
Maître, as-tu assez du jeu?
LORENZO.
Non; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci! tiens, meurs! tiens, misérable!
SCORONCONCOLO.
A l’assassin! on me tue! on me coupe la gorge!
LORENZO.
Meurs! meurs! meurs! Frappe donc du pied.
SCORONCONCOLO.
A moi, mes archers! au secours! on me tue! Lorenzo de l’enfer!
LORENZO.
Meurs, infâme! Je te saignerai, pourceau, je le saignerai. Au coeur, au coeur, il est éventré.–Crie donc, frappe donc, tue donc! Ouvre-lui les entrailles! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge, roule-le, roule! Mordons, mordons, et mangeons!
Il tombe épuisé.
SCORONCONCOLO, s’essuyant le front.
Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre; mille millions de tonnerre, tu rugis comme une caverne pleine de panthères et de lions.
LORENZO.
O jour de sang, jour de mes noces! O soleil, soleil! il y a assez long-temps que lu es sec comme le plomb; tu te meurs de soif, soleil! son sang t’enivrera. O ma vengeance! qu’il y a long-temps que tes ongles poussent! O dents d’Ugolin, il vous faut le crâne, le crâne!
SCORONCONCOLO.
Es-tu en délire? As-tu la fièvre, ou es-tu toi-même un rêve?
LORENZO.
Lâche, lâche,–ruffian,–le petit maigre, les pères, les filles,–des adieux, des adieux sans fin,–les rives de l’Arno pleines d’adieux!–Les gamins l’écrivent sur les murs;– ris, vieillard, ris dans ton bonnet blanc,–tu ne vois pas que mes ongles poussent?–Ah! le crâne, le crâne!
Il s’évanouit.
SCORONCONCOLO.
Maître, tu as un ennemi.
Il lui jette de l’eau à la figure.
Allons, maître, ce n’est pas la peine de tant te démener. On a des sentiments élevés ou on n’en a pas; je n’oublierai jamais que tu m’as fait avoir une certaine grâce sans laquelle je serais loin. Maître, si lu as un ennemi, dis-le, et je t’en débarrasserai sans qu’il y paraisse autrement.
LORENZO.
Ce n’est rien; je te dis que mon seul plaisir est de faire peur à mes voisins.
SCORONCONCOLO.
Depuis que nous trépignons clans celte chambre, et que nous y mettons tout à l’envers, ils doivent être bien accoutumés à notre tapage. Je crois que tu pourrais égorger trente hommes dans ce corridor, et les rouler sur ton plancher, sans qu’on s’aperçoive dans la maison qu’il s’y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t’y prends mal. Ils ont eu peur la première fois, c’est vrai; mais maintenant ils se contentent d’enrager, et ne s’en mettent pas en peine jusqu’au point de quitter leurs fauteuils ou d’ouvrir leurs fenêtres.
LORENZO.
Tu crois?
SCORONCONCOLO.
Tu as un ennemi, maître. Ne t’ai-je pas vu frapper du pied la terre, et maudire le jour de ta naissance? N’ai-je pas des oreilles? Et, au milieu de toutes tes fureurs, n’ai-je pas entendu résonner distinctement un petit mot bien net: la vengeance? Tiens, maître, crois-moi, tu maigris;–tu n’as plus le mot pour rire, comme devant;–crois-moi, il n’y a rien de si mauvaise digestion qu’une bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n’y en a pas toujours un dont l’ombre gêne l’autre? Ton médecin est dans ma gaine; laisse-moi te guérir.
Il tire son épée.
LORENZO.
Ce médecin-là t’a-t-il jamais guéri, toi?
SCORONCONCOLO.
Quatre ou cinq fois. Il y avait un jour à Padoue une petite demoiselle qui me disait....
LORENZO.
Montre-moi cette épée. Ah! garçon, c’est une brave lame.
SCORONCONCOLO.
Essaie-la, et tu verras.
LORENZO.
Tu as deviné mon mal,–j’ai un ennemi. Mais pour lui je ne me servirai pas d’une épée qui ait servi pour d’autres. Celle qui le tuera n’aura ici-bas qu’un baptême; elle gardera son nom.
SCORONCONCOLO.
Quel est le nom de l’homme?
LORENZO.
Qu’importe? M’es-tu dévoué?
SCORON CONCOLO.
Pour toi, je remettrais le Christ en croix.
LORENZO.
Je te le dis en confidence,–je ferai le coup dans cette chambre. Écoute-bien, et ne te trompe pas. Si je l’abats du premier coup, ne t’avise pas de le toucher. Mais je ne suis pas plus gros qu’une puce, et c’est un sanglier. S’il se défend, je compte sur toi pour lui tenir les mains; rien de plus, entends-tu? c’est à moi qu’il appartient. Je t’avertirai en temps et lieu.
SCORONCONCOLO.
Amen.
SCÈNE II.
Au palais Strozzi.
Entrent PHILIPPE et PIERRE.
PIERRE.
Quand je pense à cela, j’ai envie de me couper la main droite. Avoir manqué cette canaille! Un coup si juste, et l’avoir manqué! A qui n’était-ce pas rendre service que de faire dire aux gens: Il y a un Salviati de moins dans les rues? Mais le drôle a fait comme les araignées,–il s’est laissé tomber en repliant ses pattes crochues, et il a fait le mort de peur d’être achevé.
PHILIPPE.
Que t’importe qu’il vive? ta vengeance n’en est que plus complète.
PIERRE.
Oui, je le sais bien; voilà comme vous voyez les choses. Tenez, mon père, vous êtes bon patriote, mais encore meilleur père de famille: ne vous mêlez pas de tout cela.
PHILIPPE.
Qu’as-tu encore en tête? Ne saurais-tu vivre un quart d’heure sans penser à mal?
PIERRE.
Non, par l’enfer, je ne saurais vivre un quart d’heure tranquille dans cet air empoisonné. Le ciel me pèse sur la tête comme une voûte de prison, et il me semble que je respire dans les rues des quolibets et des hoquets d’ivrognes. Adieu, j’ai affaire à présent.
PHILIPPE.
Où vas-tu?
PIERRE.
Pourquoi voulez-vous le savoir? Je vais chez les Pazzi,
PHILIPPE.
Attends-moi donc, car j’y vais aussi.
PIERRE.
Pas à présent, mon père; ce n’est pas un bon moment pour vous.
PHILIPPE.
Parle-moi franchement.
PIERRE
Cela est entre nous. Nous sommes là une cinquantaine, les Rucellaï et d’autres, qui ne portons pas le bâtard dans nos entrailles.
PHILIPPE.
Ainsi donc?
PIERRE.
Ainsi donc les avalanches se font quelquefois au moyen d’un caillou gros comme le bout du doigt.
PHILIPPE.
Mais vous n’avez rien d’arrêté? pas de plan? pas de mesures prises? O enfants, enfants! jouer avec la vie et la mort! Des questions qui ont remué le monde! des idées qui ont blanchi des milliers de tètes, et qui les ont fait rouler comme des grains de sable sur les pieds du bourreau! des projets que la Providence elle même regarde en silence et avec terreur, et qu’elle laisse achever à l’homme, sans oser y toucher! Vous parlez de tout cela en faisant des armes et en buvant un verre de vin d’Espagne, comme s’il s’agissait d’un cheval ou d’une mascarade! Savez-vous ce que c’est qu’une république? que l’artisan au fond de son atelier, que le laboureur dans son champ, que le citoyen sur la place, que la vie entière d’un royaume? le bonheur des hommes, Dieu de justice! O enfants, enfants! savez-vous compter sur vos doigts?
PIERRE.
Un bon coup de lancette guérit tous les maux.
PHILIPPE.
Guérir! guérir! Savez-vous que le plus petit coup de lancelte doit être donné par le médecin? Savez-vous qu’il faut une expérience longue comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras d’un malade une goutte de sang? N’étais je pas offensé aussi, la nuit dernière, lorsque tu avais mis ton épée nue sous ton manteau? Ne suis je pas le père de ma Louise, comme tu es son frère? N’était-ce pas une juste vengeance? Et cependant sais-tu ce qu’elle m’a coûté? Ah! les pères savent cela, mais non les enfants. Si tu es père un jour, nous en parlerons.
PIERRE.
Vous qui savez aimer, vous devriez savoir haïr.
PHILIPPE.
Qu’ont donc fait à Dieu ces Pazzi? Ils invitent leurs amis à venir conspirer, comme on invite à jouer aux dés, et les amis, en entrant dans leur cour, glissent dans le sang de leurs grands-pères. Quelle soif ont donc leurs épées? Que voulez-vous donc, que voulez-vous?
PIERRE.
Et pourquoi vous démentir vous-même? Ne vous ai-je pas entendu cent fois dire ce que nous disons? Ne savons-nous pas ce qui vous occupe, quand vos domestiques voient à leur lever vos fenêtres éclairées des flambeaux de la veille? Ceux qui passent les nuits sans dormir ne meurent pas silencieux.
PHILIPPE.
Où en viendrez-vous? réponds-moi.
PIERRE.
Les Médicis sont une peste. Celui qui est mordu par un serpent n’a que faire d’un médecin; il n’a qu’à se brûler la plaie.
PHILIPPE.
Et quand vous aurez renversé ce qui est, que voulez-vous mettre à la place?
PIERRE.
Nous sommes toujours sûrs de ne pas trouver pire.
PHILIPPE.
Je vous le dis, comptez sur vos doigts.
PIERRE.
Les têtes d’une hydre sont faciles à compter.
PHILIPPE.
Et vous voulez agir? cela est décidé?
PIERRE.
Nous voulons couper les jarrets aux meurtriers de Florence.
PHILIPPE.
Cela est irrévocable? vous voulez agir?
PIERRE.
Adieu, mon père; laissez-moi aller seul.
PHILIPPE.
Depuis quand le vieil aigle reste-t-il dans le nid, quand ses aiglons vont à la curée? O mes enfants! ma brave et belle jeunesse! vous qui avez la force que j’ai perdue, vous qui êtes aujourd’hui ce qu’était le jeune Philippe, laissez-le avoir vieilli pour vous! Emmène-moi, mon fils, je vois que vous allez agir. Je ne vous ferai pas de longs discours, je ne dirai que quelques mots; il peut y avoir quelque chose de bon dans cette tète grise: deux mots, et ce sera fait. Je ne radote pas encore; je ne vous serai pas à charge; ne pars pas sans moi, mon enfant; attends que je prenne mon manteau.
PIERRE.
Venez, mon noble père; nous baiserons le bas de votre robe. Vous êtes notre patriarche, venez voir marcher au soleil les rêves de votre vie. La liberté est mure; venez, vieux jardinier de Florence, voir sortir de terre la plante que vous aimez.
Ils sortent.
SCÈNE III.
Une rue.
UN OFFICIER ALLEMAND et des soldats; THOMAS STROZZI, au milieu d’eux.
L’OFFICIER.
Si nous ne le trouvons pas chez lui, nous le trouverons chez les Pazzi.
THOMAS.
Va ton train, et ne sois pas eu peine; tu sauras ce qu’il en coûte.
L’OFFICIER.
Pas de menace; j’exécute les ordres du duc, et n’ai rien à souffrir de personne.
THOMAS.
Imbécile! qui arrête un Strozzi sur la parole d’un Médicis!
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