Kitabı oku: «Mélanges de littérature et de critique»
Alfred de Musset
Mélanges de littérature et de critique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337476
Table des matières
LE TABLEAU D’ÉGLISE
ARTICLES PUBLIÉS DANS LE JOURNAL LE TEMPS EN 1830 ET 1831.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
ARTICLES PUBLIÉS DANS LA REVUE DES DEUX MONDES
I
II
III
IV
V
VI
VII
LE POÈTE ET LE PROSATEUR
LETTRES DE DUPUIS ET COTONET
PREMIÈRE LETTRE
DEUXIÈME LETTRE
TROISIÈME LETTRE
QUATRIÈME LETTRE
ARTICLES SANS DATE ET FRAGMENTS
I
II
III
IV
V
VI
VII
UNE MATINÉE DE DON JUAN
FAIRE SANS DIRE ()
DISCOURS DE RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE
DISCOURS
CONCOURS GÉNÉRAL DE 1827


LE TABLEAU D’ÉGLISE
Table des matières
La ville était au pillage.
Je pénétrai dans une église, au coucher du soleil, le jour où le canon cessa de se faire entendre. Je cherchais un endroit où je pusse me délasser, me sentant très abattu; ainsi, jugeant, par le silence qui régnait dans la nef, que l’église était déserte, je m’avançai précipitamment.
Tu le sais, Henri, ce n’est pas pour moi que sont faites les lâches terreurs dont au premier abord sont saisis ces hommes... Mais pourquoi te parler d’eux? Ni la triste solennité des monuments ni l’obscurité de la nuit n’agissent sur ton âme; ce monde invisible que le vulgaire entrevoit dans les ténèbres n’est qu’un songe à tes yeux, ô mon ami! — Je marchai sous les profondeurs des voûtes et ne m’arrêtai qu’à une petite chapelle qui me semblait favorable à mon dessein; car, dans ce moment, le besoin de repos se faisait sentir avec force. A tout instant je fermais les yeux malgré moi. Toutefois mon sang se ralluma à la vue d’une certaine toile que j’aperçus.
«Périssez, périssez, misérables ornements, fils des temps qui ne sont plus! Écroule-toi, édifice vermoulu des superstitions; le soleil qui meurt t’emporte avec lui, celui qui naîtra demain refusera de t’éclairer.» Ainsi m’écriai-je dans ma fureur, tandis qu’au moyen d’une épée que j’avais à la main je précipitais à terre un tableau à demi brisé ! Les signes consacrés étaient épars sur les dalles; mais la colère qui me transportait était parvenue à son comble.
Cependant, lorsque le démon fut apaisé, je demeurai frappé d’étonnement d’avoir ainsi agi, seul et sans aucun motif. Le jour, qui pénétrait faiblement à travers les vitraux peints de diverses couleurs, s’enfuyait avec rapidité. Appuyé sur un pilier qui servait de soutien à la voûte, je résolus d’attendre le sommeil.
Peu à peu le sang se calma; cette espèce d’engourdissement qui précède la perte de la réflexion s’empara de mon être; les objets, déjà incertains, parurent flotter dans l’espace. En ce moment, ma tête s’abaissa naturellement vers la terre, et mes regards à demi voilés se portèrent sur le tableau étendu devant moi... J’ignore combien de temps je demeurai les yeux ainsi fixés sur cette toile où je ne distinguais rien; comment l’attention se réveilla peu à peu avant de s’éteindre entièrement, c’est ce que je ne puis non plus m’expliquer.
Une large ouverture avait séparé la toile du cadre, et plusieurs coups d’épée l’avaient fendue. Cependant un dernier rayon de soleil qui glissa sur la surface, et qui fut peut-être cause de la réflexion que je fis, me montra que le sujet traité par l’artiste était un Noli me tangere. C’était évidemment l’ouvrage d’un Romain; mais je crus reconnaître qu’il n’était pas du bon temps, bien qu’il fût assez ancien, à en juger par la manière dont les parties obscures s’étaient rembrunies. Une certaine affectation de vigueur, et comme une recherche apprêtée du grandiose, annonçait en même temps que le peintre n’était pas éloigné de cette école qui voulut puiser aux deux sources. La tête du Christ attira d’abord mes regards, et je ne fus pas longtemps à me convaincre qu’elle était l’œuvre d’un génie original et novateur. Les linéaments n’en étaient pas très déliés et ne cherchaient même pas à imiter sous ce rapport les compositions délicates de Raphaël; mais un sentiment de tristesse profonde me parut y dominer. Comme je te l’ai dit, le peintre avait puisé aux deux sources: ainsi, les draperies annonçaient le style de Rome, tandis que sur les traits du visage il avait fait flotter les ombres du Vinci; et tout le reste dans ce goût... Mais pourquoi t’en dirais-je davantage sur ce sujet? Il te suffira de savoir qu’insensiblement le sommeil reprit son empire, et que je tombai tout à fait sans connaissance. Mais, chose assez singulière, il me semblait en dormant que j’étais resté les yeux ouverts, et que je n’avais pas cessé de les fixer sur le tableau, en sorte que, par une réflexion machinale, je continuai de l’examiner. Rien ne se fit sentir pendant les premiers moments; mais peu à peu (probablement le sommeil devenant plus profond) je crus voir de nouveau la lumière éclairer la surface polie de la toile. Alors je pus plonger avidement jusque dans l’âme des personnages: de grandes beautés se révélèrent à moi, et un certain regard que l’artiste avait su donner à son Christ me ravit par-dessus tout. Il était debout et étendait une main de mon côté, tandis que de l’autre il retenait les plis de son manteau; la suppliante était immobile à ses pieds. Il me sembla tout à coup que les traits de son visage s’éclairaient bien plus que tout le reste du tableau, qui demeurait dans les ténèbres; et bientôt toute sa personne devint si lumineuse que je crus qu’elle était sortie de sa prison de bois. Poussé par une force invisible, je m’avançai vers lui et je touchai sa main; elle saisit doucement la mienne, et aussitôt une mélancolie profonde, semblable à celle qu’il éprouvait, me pénétra jusqu’au cœur. Quel sentiment de pitié et de douleur m’inspiraient les blessures terribles dont son corps était diapré ! Il me les fit toucher avec un sourire, et le sang vermeil qui en dégouttait sur ses membres plus blancs que l’ivoire commença à rougir la terre. Alors une partie de mon propre sang voulut s’élancer de mon cœur et se mêler au sien; un second mouvement me rapprocha de lui. «Jésus! Jésus! m’écriai-je, sommes-nous frères? Oui, tu es sorti comme moi des entrailles d’une femme...» Un sourire plus doux et plus triste encore que le premier fut sa seule réponse; un inexprimable regret me saisit. «T’aurais-je méconnu?» Une étincelle électrique qui s’échappa de sa main me traversa rapidement. Ainsi consterné, je retombai dans les ténèbres; alors sa voix se fit entendre à mon oreille: «Méconnu!... non pas par toi... Si le prix des souffrances est éternel... si la vie de l’homme et le sang de ses veines... songe à la nuit du Golgotha...
— Oui! m’écriai-je d’une voix étouffée; ô nuit! ô nuit terrible où tu vis qu’il fallait mourir! Et s’il est vrai que le doute...»
Je m’éveillai en prononçant ces paroles. Elles retentissaient encore de tous côtés sous les voûtes profondes qui m’entouraient; ainsi le souvenir de cette vision resta gravé dans mon esprit.
«Hommes, méprisables créatures, pensai-je, tandis qu’enveloppant sous mon manteau l’image terrible je m’éloignais lentement, c’est votre souffle empoisonné qui a détruit et annulé l’ouvrage de cette créature céleste. Même en voulant le servir, c’est vous qui l’avez renversé. Du trône radieux où il s’était assis à la droite de son père, vous l’avez précipité sur la fange où s’agitent les ombres humaines. Comment le plus précieux des métaux est-il devenu plus vil que le plomb? Des milliers d’anges tombent des plaines célestes; ç’en est fait, ô Christ! ton ouvrage est détruit.
«Ainsi le sang des martyrs qui s’est séché dans les flammes, tant de soupirs, tant de plaintes, tant de larmes, tout est perdu! Qui oserait placer la première pierre d’un autre édifice sur les ruines de celui-ci? Tout est perdu pour l’éternité !
«La superstition, cette vieille chaîne si souvent redorée qui traînait les peuples derrière le char des souverains, s’est brisée tout à coup. L’homme ne veut plus pour guide que ces lois indestructibles jetées dans le monde comme des semences divines, et plus vieilles que lui. O Christ! ô Christ! quelle main cependant, même après avoir détruit tes œuvres, osera s’avancer jusqu’à toi? Qui t’arrachera l’auréole de feu achetée au prix de la couronne d’épines? Lorsque, debout sur les confins de deux siècles, et rejetant les débris corrompus du vieil univers, tu rajeunissais la face du monde, as-tu jamais pensé qu’un jour.. O céleste imposteur! quand on cessera de t’appeler le premier des dieux, quel rang te restera parmi les hommes?»
Ainsi réfléchissant, je regagnai ma demeure; mais la même pensée ne cessa point de me poursuivre.
Méconnu!... murmurait à mon oreille la voix harmonieuse... Lorsque je revis cette toile, mes larmes coulèrent malgré moi!
«Que l’être dont la raison se révolta le plus souvent contre la superstition humaine pleure donc sur ta chute, ô Christ! Que ses larmes se mêlent à celles de ta mère au pied de la croix sanglante!
«Ta mère!... Elle ne voulut point croire à ta divinité ; elle rejetait le dieu qui la privait de son fils. «N’est-ce pas le fils du charpentier Joseph? disait-elle, et voilà ses frères...» Et cependant tu marchais, tu t’avançais sur le sable des mers; et les pêcheurs suivaient la trace de tes pas.
«Mais, lorsque tu t’arrêtas sur la montagne et que tu vis qu’un peuple te suivait, quelles paroles sortirent de ta bouche? La foule y répondait en t’appelant roi. «Roi! pensas-tu, non pas, mais dieu.» Il en fallait un au monde; et jusqu’à toi que d’insensés avaient essayé de mettre des idoles sur les autels déserts! Pieds nus, tu montas sur les trépieds d’or, et tu donnas un dieu pauvre à cet univers gorgé de richesses. O Christ! le vieil Olympe en tressaillit au Capitole; tu vis que ton manteau de bure ne te garantissait pas des pierres de Jérusalem; tu découvris ta poitrine, et lorsque de larges blessures l’eurent ouverte, tu montas sur la croix...
«Mais là... mais là... oh! si au fond de ton âme, si dans les derniers et secrets replis de ta pensée, le Doute, le Doute terrible... si toi-même tu ne croyais pas à cette immortalité que tu prêchais; si l’homme, l’homme criait alors en toi!... Et pas un être au monde ne savait ta pensée... Jamais, lorsque tu marchais sur cette terre, ignorant si tu serais tout ou rien, tu ne versas dans une âme humaine ce qui accablait ton âme divine... Et dans cette nuit terrible des Oliviers, oh! devant qui t’agenouillas-tu? Qui l’a su? Qui le saura jamais?... Quoi! pas un être!...»
A cette parole je m’arrêtai. La voix harmonieuse avait glissé dans les airs; une douce mélodie se fit sentir à mon oreille, et j’entendis chuchoter: Maria Magdalena!
1830.

ARTICLES PUBLIÉS DANS LE JOURNAL LE TEMPS EN 1830 ET 1831.
Table des matières
I
Table des matières
EXPOSITION DU LUXEMBOURG
AU PROFIT DES BLESSÉS
(Premier article)
Dans un siècle comme le nôtre, ou plutôt comme tous les siècles possibles, où chacun vise à l’originalité ; où, dans la clameur universelle qui proclame à tout moment ce qu’elle appelle les besoins du temps, chacun s’écrie: «C’est moi! c’est moi qui l’ai trouvé !» et tandis que l’esprit humain s’en va tombant d’une ornière dans une autre, bien digne d’être comparé par Luther à un paysan ivre qu’on ne peut placer d’équilibre sur son cheval et qui chavire de droite si on le relève de gauche, il est bien doux, bien précieux pour le petit nombre de gens tranquilles qui ne voient les choses ni à travers des verres de couleur ni en fermant les yeux à moitié et en jurant sur l’autodafé, il est bien doux, disons-nous, de voir tout d’un coup revenir et reparaître de vieux chefs-d’œuvre enfouis, et pour ainsi dire mûris dans l’ombre, ouvrages aussi étrangers aux idées et aux systèmes du jour qu’un homme débarqué hier de l’Amérique, faits non avec de l’Art, comme on dit à présent, mais avec le cœur, ouvrages simples, sans modèle, non sans imitateur il est vrai, mais du moins sans affectation de style ni d’originalité.
Qu’est monsieur Gros? Est-ce un classique, un romantique, un florentin comme celui-ci, un raphaélien comme celui-là, un vénitien comme tel autre? Qu’est son tableau? Est-ce une prétention, un système, une compilation? C’est Bonaparte et les pestiférés, rien de plus; c’est la nature, vivante, terrible, majestueuse, superbe. Il a vu son héros, il a emporté dans sa pensée cette tête sévère jusqu’au pied de sa toile, il a trempé son pinceau dans les couleurs ardentes d’un ciel empoisonné ; il a peint comme Homère chantait.
Nous ne craignons pas d’être accusé de partialité en disant qu’aucun ouvrage de l’école française n’est supérieur à ces trois toiles magnifiques. Comme autrefois Voltaire, comme Gœthe maintenant, le peintre qui les a produites peut se vanter d’assister vivant au jugement de la postérité. Ce qu’elle considère, c’est l’œuvre, non l’ouvrier; et les tableaux dont nous parlons sont contemporains d’un siècle déjà bien loin de nous. Il était beau de voir, au premier jour de cette exposition faite dans un si noble but, l’écrivain de ces trois sublimes pages de notre vieille histoire, jouissant, sans orgueil ni modestie affectée, du plaisir qu’il éprouvait à revoir ces ouvrages de sa jeunesse et de son beau temps, entouré de ses vieux et de ses jeunes amis, parlant de lui et des autres sans envie, sans haine, sans exagération, comme pour prouver qu’il était aussi peu de ce siècle que ses tableaux.
Aboukir représente la fierté et le courage d’un vainqueur superbe; le pied de son cheval est posé sur les corps des vaincus; l’œil étincelant, mais toujours aussi ferme sur la selle qu’un jour de parade, Murât regarde la fuite de l’armée qu’il a combattue et les derniers efforts du pacha. Quelle misérable agonie! Comme il saisit avec fureur un fuyard par son turban, tandis que son jeune fils présente avec grâce au héros français la poignée de son sabre!
Parlerons-nous de Jaffa? Regardez cette vaste et admirable composition; regardez Eylau; quelle expression dans ce personnage de l’empereur! quelle tristesse! Son geste a tout dit. Si vous êtes artiste d’ailleurs et que vous aimiez les remarques d’artiste, considérez attentivement ces blessés couverts de plaies, de fange et de neige; ces Cosaques avec des bandeaux sanglants; ces pestiférés accroupis, livides, se traînant aux murailles, se roulant par terre pour chercher un coin d’ombre... et rappelez-vous Géricault. La Méduse n’est-elle pas sortie de là ?
Croirait-on que c’est un reproche que nous adressons à Géricault? A Dieu ne plaise. Pourquoi désavouer l’imitation si elle est belle? bien plus, si elle est originale elle-même? Virgile est fils d’Homère, et le Tasse est fils de Virgile. Il y a une imitation sale, indigne d’un esprit relevé ; c’est celle qui se cache et renie, vrai métier de voleur; mais l’inspiration, quelle que soit sa source, est sacrée. Et d’ailleurs, depuis quand avons-nous perdu ce droit du bon vieux temps? Gloire en soit rendue à ces tristes critiques dont l’impuissance se consume et s’use à décourager les jeunes gens, en se raillant des vieillards! Noble et digne mission, qui pourtant est plus à la mode qu’on ne croit!
Mercredi, 27 octobre 1830.
EXPOSITION DU LUXEMBOURG AU PROFIT DES BLESSÉS
(Deuxième article)
Tableaux de M. Gros. La partie la plus incertaine et la plus difficile de la critique de l’art est, sans contredit, la faculté de prévoir les chances de vie particulière à chaque production, et la valeur qu’elle a comme œuvre durable comparativement aux travaux contemporains. Ce n’est pas tout que de dire si telle composition est raisonnable ou piquante, si tel maître est coloriste, tel autre dessinateur; à cela le goût naturel et un peu d’expérience suffisent: mais s’attacher entre vingt tableaux qu’on admire au seul dont la réputation survivra, séparer l’homme de l’avenir des hommes de l’époque, c’est un secret que la critique a depuis longtemps oublié.
En France surtout, il semble que, depuis deux siècles, l’opinion du moment ait pris le contre-pied de la vérité : il s’est toujours rencontré en balance dans chaque genre un faiseur bruyant à grande renommée, et un créateur isolé, modeste, pour qui l’opinion croyait faire acte de générosité en lui accordant la seconde place: ainsi Lebrun et Lesueur, Rigaud et Lefebvre, Lemoine et Jouvenet, Lautherbourg et Greuze, Drouais et Gauffier. De ces arrêts si capricieusement distribués, les uns ont été réformés par une opinion plus saine, les autres ont encore force de loi aux yeux du commun des observateurs. Nous avons dans l’histoire de notre école une suite d’hommes originaux, souvent sans maîtres et presque toujours sans élèves, qu’on ne nomme pas, parce qu’on ne sait pas comment les classer, mais dont les productions saisissent puissamment la pensée, quoique à des degrés différents. Un Valentin, un Subleyras, un Stella, un Bourdon, un Chardin, un Francisque Mile, qu’étaient-ce de leur temps que tous ces hommes en comparaison de MM. Feuquières, Lafosse, Coypel, Boulogne, Vanloo, Natoire, Boucher, Vien et Barthélémy, etc., tous de leur vivant premiers peintres du roi ou peu s’en est fallu!
Et nous aussi, nous sommes déjà la postérité pour les tableaux de la République et de l’Empire; nous le sommes surtout pour les pages de circonstance, qui, après avoir disparu pendant quinze années, se remontrent dans la galerie du Luxembourg, neuves pour la génération dans laquelle le pays choisit ses députés et le roi ses ministres. Tout le monde sait par cœur Endymion, les Horaces, Psyché, le Déluge. Il a fallu pour ces ouvrages épouser l’admiration superstitieuse de l’âge précédent, ou se jeter dans l’opposition étourdie de la nouvelle école. Mais Austerlitz, les Clefs de Vienne, Jaffa, Aboukir, c’était il y a un mois chose inconnue à presque tous, si ce n’est par gravure ou par tradition. Aussi, quand cette phalange s’est présentée en masse revêtue des palmes uniformes de l’Institut et fière d’avoir divisé les juges de 1810, au point de rendre impossible un arrêt définitif, quel désordre les premières observations du public renouvelé n’ont-elles pas mis dans cette troupe si confiante! Que de jugements cassés, de titres et de réputations abolis!
La pensée de rendre à la lumière les tableaux de batailles de l’Empire, n’est point particulière à notre révolution; Louis XVIII avait accueilli le projet de créer dans les salles des Invalides un musée militaire où tous les tableaux que nous voyons maintenant au Luxembourg auraient trouvé une place. Mais ce projet, devant lequel le souverain n’avait pas reculé, échoua dans le conseil du ministère Villèle. Cependant, plusieurs de ces tableaux avaient été rendus à leurs auteurs, et beaucoup de personnes avaient pu les voir dans les ateliers. Un seul, porté à Naples par le roi Joachim, n’a revu la France qu’il y a peu de temps. Le souvenir, pendant cette absence, s’en était presque perdu, et on peut le regarder comme absolument nouveau pour la plupart des spectateurs: on comprend que je veux parler de la Bataille d’Aboukir.
Il est curieux de rechercher, dans les journaux de l’époque, l’impression que produisit cette grande page à sa première apparition. Le souvenir du succès colossal que les Pestiférés de Jaffa avaient obtenu deux ans auparavant, avait disposé le public à la sévérité pour un nouvel ouvrage du même peintre: c’était quelque chose de si étrange, un précédent si fâcheux, que l’enthousiasme excité, presque à son début, par un jeune homme qui sortait des voies de l’école, et qui n’avait pas eu le prix de Rome! Il fallait bien que le second tableau, quel qu’il fût, expiât la gloire du premier; puis c’était une bataille où la figure du lieutenant remplaçait celle du maître, et dès lors il n’était plus de bon goût d’admirer isolément la valeur des lieutenants, même en peinture. Il fut donc décidé que, dans la Bataille d’Aboukir, Gros ne s’était pas soutenu à la hauteur des Pestiférés de Jaffa. L’opinion en était restée à ce point, quand le premier de ces tableaux revint de Naples. Grande fut la surprise des artistes, et la question se posa de nouveau d’une façon plus égale que sous l’Empire. C’est encore celle qui s’agite entre les amateurs qu’on rencontre à la galerie du Luxembourg: bien embarrassé que je suis de la résoudre, je tâcherai du moins de la développer dans les bornes de cet article.
Il est un point caractéristique dans la vie de l’artiste, c’est celui où, arrivé à toute la maturité possible de ses idées et des moyens d’exécution, le succès n’a pas encore détruit en lui la timidité des premiers essais, où un besoin de conscience, d’exactitude et de recherche dirige tous ses travaux, sans qu’il reste aucun des inconvénients de l’inexpérience et du tâtonnement. L’apparition de l’ouvrage où ces qualités se trouvent réunies détermine en général la vogue du peintre; mais une partie de son talent est au prix de ce premier succès. Il est presque impossible que dans l’ouvrage suivant, avec plus de largeur et de décision, le convenu ne se trouve à un degré quelconque substitué à la naïveté première; c’est, pour me servir de l’exemple le plus frappant et le plus élevé, la transition de la Dispute du Saint-Sacrement à l’École d’Athènes. La question est aujourd’hui de savoir si vous aimez mieux l’École d’Athènes ou la Dispute du Saint-Sacrement.
Les Pestiférés de Jaffa sont une œuvre de conscience au plus haut degré. On parle de M. Gros comme d’un coloriste; mais où trouve-t-on dans l’école rien d’aussi vrai de forme, d’aussi puissamment modelé que les nus des Pestiférés de Jaffa? Puis tout favorise l’effet harmonieux de ce tableau: le jour appauvri qui l’éclairé, la demi-teinte brillante qui s’enfonce sous les galeries, le contraste des haillons de nos malades avec l’éclat des costumes orientaux, l’intérêt de la scène, la plus belle qui puisse s’offrir au pinceau de l’homme, puisqu’elle retrace le combat de la grandeur morale de notre espèce contre l’excès des maux physiques.
Aboukir est en plein soleil: l’action, celle d’une bataille, la plus difficile à représenter de toutes les actions, tous les costumes brillant au même degré, toutes les têtes animées d’une expression commune, un champ illimité, une composition indéfinie, voilà pour le sujet; pour le peintre penchant à remplacer la peinture profonde par la peinture de décoration, moins de vérité dans la forme, plus d’exagération dans l’effet, comment donc rester indécis entre Jaffa et Aboukir?
Quand les tableaux étaient suspendus dans l’atelier du maître, à une hauteur et dans un jour convenables, on comprenait mieux cette masse d’Aboukir, un peu confuse quand on la voit d’aussi près que dans la galerie du Luxembourg. C’était la première fois, peut-être, qu’un peintre d’histoire, comme on les appelle, avait sincèrement voulu faire de l’histoire en action. C’était la substitution de la bataille réelle à la bataille académique que M. Gros avait cherchée, et cela, sans renoncer à la poésie du genre. Il fallait à la fois des personnages plus grands que nature pour l’épisode principal, et un vaste champ pour que l’ensemble de l’action fût compris. Pour arriver à ce but, on devait se résoudre à faire monter la perspective derrière les personnages du devant, en prenant le point de vue du plus haut possible; c’était renouveler, en quelque sorte, l’effet de ces étages de plans, dont le moyen âge tirait un si grand parti. Il fallait en même temps beaucoup de bonhomie et de puissance: c’est là le double caractère de la supériorité d’Aboukir.
On ne peut contester non plus à ce dernier ouvrage un progrès marqué dans la manière de comprendre et de reproduire les costumes orientaux. C’est la première fois peut-être qu’on a su concilier la beauté de l’aspect et l’aisance des mouvements, avec ce sentiment naïf qui fait prendre aux Turcs l’ampleur et la multiplicité des vêtements pour le signe le plus certain de la puissance. Enfin, ce qui est au-dessus de tout éloge, c’est la création de cet épisode qui, sans rompre l’effet réel de cette charge de cavalerie qui précipite l’armée ottomane vers la mer, concentre néanmoins l’attention sur un fait où se résume poétiquement tout le résultat de la bataille, comme dans les groupes gigantesques de Pharaon et de rois vaincus qui se dessinent sur les murailles de Thèbes, parmi les milliers d’imperceptibles combattants: ce Murat, plus jeune, plus puissant, plus fabuleux encore que M. de Ségur ne nous l’a fait voir dans la déroute de Russie; ce fils du pacha, si touchant dans sa piété pour son père, et surtout ce vieux lion blessé, sanglant, furieux, hérissé, cette métaphore vivante, si je puis m’exprimer ainsi, tant l’analogie avec le roi des animaux est conservée et comme répandue dans les détails les plus minutieux, dans les moindres mouvements de cette figure.
J’ai dit plus haut que le local étroit de la galerie du Luxembourg n’était point favorable à la Bataille d’Aboukir: cette observation s’applique bien plus encore au Champ de bataille d’Eylau, qui complète la part de M. Gros dans la nouvelle exposition. Il faut le dire aussi, quelques symptômes de relâchement se font sentir dans la façon dont le maître a traité le premier tableau; un changement presque complet de manière dépare la composition non moins poétique du second; on renvoie presque au Panorama les premiers plans, surchargés de cadavres diaphanes et d’apparitions sans consistance. Mais où le peintre est toujours grand, c’est dans l’expression de la tête principale, la plus sublime qu’ait jamais trouvée la flatterie, sublime encore après l’impression sincère qui se manifeste dans les Pestiférés de Jaffa; c’est aussi dans l’aspect du champ de bataille, avec ses lignes sanglantes qui soulèvent la neige, avec les grandes fumées du bivouac et ses. nuages plombant sur l’horizon.
Cette poésie indéfinissable des œuvres d’un même génie, associée aux climats les plus opposés, l’humanité officielle de l’empereur en opposition avec l’humanité calculée du général en chef, la mort sur les sables et sur les flots bleus de l’Orient, et la mort au milieu de la nature morte du Nord, quels sujets pour un grand peintre! et qu’un homme est heureux d’avoir laissé là toutes les querelles d’école et d’académie pour se plonger tout entier dans ses propres impressions!
Samedi, Ier janvier 1831.
II
Table des matières
PROJET D’UNE REVUE FANTASTIQUE
Il faudrait que deux hommes montassent en chaise de poste pour parcourir le monde, c’est-à-dire l’Europe et un petit coin de l’Amérique, car il ne s’agirait que du monde politique et littéraire. Ces deux hommes seraient d’un caractère différent: l’un, froid et compassé comme une fugue de Bach, aurait toute la science nécessaire pour faire une présentation convenable et porter un toast; il saurait gravement baiser la mule papale, disserter gravement avec tous les bas-bleus de tout sexe qu’il pourrait rencontrer chemin faisant; ce serait un personnage tout nourri de respect humain, tout pétri de concessions.
Prenant toujours au sérieux cette comédie qu’on appelle la vie, et ne cessant jamais d’y jouer avec prudence et retenue le rôle qui lui serait confié, chargé de quelque grande inutilité cérémonieuse, il aurait une mission qui lui donnerait accès dans les plus hauts rangs de l’échelle humaine; sérieux comme une prude, incapable d’un sourire moqueur, il jugerait les choses de ce monde sur l’apparence et les êtres sur l’écorce; il saluerait en conscience un habit brodé sans s’inquiéter de celui qui le porte, et consignerait un fait matériel sans y ajouter une réflexion. L’autre, espèce de casse-cou à la manière de Figaro, porterait sur les tempes le signe que Spurzheim attribue à la ruse. Tandis que son compagnon glisserait à la surface des mers, il en visiterait les profondeurs en y plongeant, en s’y agitant en tous sens. Celui-là aurait affaire à l’évêque, au consul, au ministre, celui-ci au valet de chambre, à la maîtresse, au perroquet; l’un écouterait, l’autre ferait jaser; l’un, vertueux et sensible comme Werther, promènerait autour de lui des regards innocents; l’autre, damné comme Valmont, aurait cet œil dont l’éclair est comparable à une flèche aiguë.
Qu’en arriverait-il? L’un verrait les effets, l’autre apercevrait les causes. Celui-là ferait le texte, celui-ci les commentaires. Quelle plaisante histoire écrite de ces deux mains!
Mais le premier chapitre des Mémoires de ces chercheurs de vérité pourrait porter pour titre: Des influences. Quel abîme immense présente à l’esprit ce seul mot! A côté des faits habillés, la réalité se montrerait par ce moyen, s’il est possible; car, avant de trouver la vérité toute nue, que d’oripeaux il faut lui ôter! Les parures dont elle se couvre avec coquetterie ou avec impudence sont sept fois plus nombreuses que les bandes interminables qui cachent la momie à l’œil du savant.
Les mobiles imperceptibles de tout ce qui se dit et ce qui se fait, voilà ce que rechercherait assidûment le rusé voyageur. Triste et plaisant travail! Il ne croirait à rien, comme tous ceux qui savent quelque chose. Où l’histoire finit, il dirait: «Commençons!» Mais qui sait quand il achèverait lui-même? Cependant les axiomes, ces ennemis jurés des maximes, ont quelquefois raison. Prenez dix doubles de soie, mettez-les sur une planche, tirez dessus un pistolet de combat à bout portant, la balle n’entamera pas plus les dix doubles qu’un coup de pouce dans un oreiller. Oh! qu’il est décourageant de penser combien d’invulnérables n’ont été par ce moyen que des porteurs de douillette! Sans compter l’influence du magnétisme, celle des hommes sur les animaux, des femmes sur les hommes, de la lune sur les femmes, du soleil sur la lune, quels anneaux infinis se déroulent de toutes parts dans la création! Plus petits, mais aussi bizarres, ils se retrouveraient dans la société, cette création secondaire, à l’œil de l’observateur.
Voilà une question qu’on a posée: si, les 27, 28, 29 juillet dernier, il avait fait une pluie battante ou un verglas. terrible, que serait-il arrivé ? Les attroupements auraient-ils eu lieu? Les amorces auraient-elles pris feu? Les oisifs auraient-ils couru par la ville et se seraient-ils mêlés aux braves que le nombre encourage toujours, quelle que soit la cause qui les entraîne? Les hommes résolus, se voyant ainsi tout seuls et se comptant, n’auraient-ils pas senti l’amour de la liberté et le dévouement à la patrie défaillir? Les passants... Y aurait-il eu des passants? O Charles X, peut-être si ta funeste et dernière détermination t’était venue pendant le dégel, peut-être aujourd’hui Louis-Antoine de France ne frapperait pas sur ses bottes molles à l’écuyère, en disant: «Il n’y a qu’en Angleterre qu’on fasse des bottes pareilles.» (1) Mais les rudes chaleurs d’août, qui faisaient mûrir la vengeance publique, échauffèrent sans doute la royale colère; et voilà comment on est conduit au fatalisme.
A quelles influences obéissent toutes les puissances qui depuis une année ont gouverné l’Europe? Ici la Russie, ce grand empire valétudinaire, qui ne s’en appuie pas moins, parce qu’il s’appuie d’un côté sur la mer de l’Archipel et de l’autre côté sur la grande muraille; là l’Angleterre, cette terre d’égoïstes; la France, cette terre parfois trop généreuse, et tant d’autres, au nombre desquelles comptera peut-être la Pologne, qui jadis se trouva mangée tout entière, lorsque monsieur de Metternich rapiéça la Sainte-Alliance avec les lambeaux du système continental, et du manteau de César fit un habit d’Arlequin.
Maintenant les cardinaux sont en travail d’un pape. Dieu veuille qu’ils ne l’attendent pas si longtemps que les saint-simoniens une papesse!
Le conclave s’empourpre; les partis s’organisent; celui-là est bien puissant et le plus capable de s’enfler; mais la nièce du cardinal *** se penche un beau soir sur le rabat de l’Éminence écarlate; elle lui dit à l’oreille: «Qui devinera?»
La vérité seule se connaît elle-même; les influences secrètes se révèlent les unes aux autres dans le silence de la nuit; Manfred et Lara, ces deux chefs-d’œuvre de la mélancolie humaine, existeraient-ils si le descendant des Byron n’avait pas reçu en héritage le pied bot et la pairie? Il est cruel de sentir que Don Juan boite comme Méphistophélès.
Il a été plaisant jadis de dire que les rois se laissaient gouverner comme les enfants; cela le redeviendra peut-être à force d’être usé. L’inspiration poétique, cette étincelle tant recherchée, se trouve la plupart du temps dans une bouteille bien cachetée. Gœthe buvait du vin du Rhin; Byron, du rhum; Hoffmann, du punch; M. de Buffon mettait des gants blancs; Shakspeare menait une vie de Falstaff; il appartenait au seul Bonaparte de se réconforter avec des haricots à l’huile.
Mille réflexions semblables nous portent à croire que le chapitre des influences pourrait être curieux; une année vient de mourir, on peut lui faire son procès; que de choses elle a vues! que de choses elle peut faire croire! Mais on s’attend à tout, depuis qu’on a trouvé un bonnet de coton sur la statue du vainqueur de Waterloo.
Si, par la suite, le sujet que nous indiquons est traité, ce peu de lignes pourra servir de préface à une série d’observations qui porteraient ce titre: Revue fantastique.
Lundi, 10 janvier 1831.
III
Table des matières
REVUE FANTASTIQUE
DE LA POLITIQUE EN LITTÉRATURE ET DE LA LITTÉRATURE EN POLITIQUE
Quiconque, aujourd’hui 1er février, veut refléchir à ce qu’on a dit et fait durant le mois qui vient de finir, peut voir aisément, pour peu qu’il ait fréquenté la bonne compagnie, qu’on a fait beaucoup de politique en littérature, et beaucoup de littérature en politique.
Si nos hommes de génie de cette année n’avaient pas mis à la mode de ne point expliquer leur pensée pour plus de décorum, je dirais, afin d’éclairer la mienne, que les gens qui font de la politique ont plus élaboré de sentences, plus distillé de fines fleurs rhétoriciennes, plus caressé de périodes, plus amoureusement pétri de phrases et périphrases, plus posé, plus discuté, plus divagué, que jamais ne fit littérateur.
Et que les gens qui font de la littérature ont plus conspiré, machiné, machiavélisé dans le silence et dans la solitude, plus renfrogné leur visage, plus pincé les lèvres et pris un air mystérieux, faute d’avoir de quoi parler, plus ourdi de secrètes transes et plus tendu au public d’imperceptibles embûches, que jamais ne fit politique.
Pourquoi? parce que les politiques, pareils à des voyageurs qui partent pour une longue et délicieuse traversée, et qui sourient de joie et de tendresse en voyant les vents favorables enfler doucement leur voile, ne sauraient se défaire d’un charmant battement de cœur en songeant in petto, aujourd’hui 1er février, combien cette année rapportera, non de légumes, non de vins et de fruits, mais de nouvelles, de dissertations, de doutes et de probabilités.
Et que le littérateur au contraire, totalement semblable à l’homme qui crie au coin du Panorama à onze heures du soir: — Entrez, messieurs, il y a encore quelques billets! se voit avec terreur et avec désespoir abandonné de tous, non pas haï, méprisé, mais oublié, mais négligé, mais laissé tristement sur les planches désertes d’un tréteau, comme un poisson sur le rivage. C’est là que, dans une mortelle angoisse, il frétille, il bat les airs, il se livre à mille convulsions afin de tâcher de retomber dans la mer; mais les vagues s’éloignent, et le flux les emporte... où il plaît à la lune.
Or donc, que doit dire à tout cela le philosophe, j’entends le véritable, qui n’est, lui, ni politique ni littérateur, à peine Saint-Simonien? Muni de lunettes bleues, à travers lesquelles il observe avec bienveillance, il trouvera infailliblement que la cause des plus malheureux est celle qui a droit à ses avis, et il ne manquera pas de les leur donner, afin que le petit garçon ne se noie pas sans que le maître d’école l’ait admonesté.
Vous demandez, disait cet homme sensé, pourquoi, lorsque les faiseurs de gazettes ont brelan de rois, les manufacturiers de poèmes et élégies n’ont rien dans les mains. Ne le voyez-vous pas? cela vient de ce que les uns et les autres doivent être ennemis mortels, et qu’ils se nuisent surtout parce qu’ils ont la sagesse de se réconcilier. Il faut encore s’expliquer.
Tout homme qui a des idées saines va à ses affaires après son déjeuner; pendant son déjeuner il a lu les journaux qui parlent politique; en allant à ses affaires, il parle politique; s’il entre à la Bourse, politique; s’il dîne en ville, politique; s’il va au spectacle, il ne sort même pas de la politique; il y en a partout (comme de la muscade dans le dîner de Boileau); en soupant il peut lui arriver d’ouvrir le Messager; que dis-je? la Gazette! Il n’y saurait trouver non plus que de la politique. Enfin donc cet homme finit par où tout finit; il se couche; il est clair que, s’il a pris du thé, s’il est un peu agité, s’il doit faire banqueroute à la fin du mois, il ne s’endormira pas tout de suite, et qu’il lui faut un livre pour cela; il en prend donc un.
Or, dites-moi, si le poète, romancier, ou ce qu’on voudra, ne sait pas, dans ce moment difficile, saisir habilement l’occasion d’opérer une diversion agréable et salutaire dans les esprits du lecteur bénévole qui veut bien lui accorder sa dernière pensée de la journée, s’il ne comprend pas que le seul livre que le susdit lecteur doit trouver avec plaisir à côté de ses pantoufles, est celui qui l’entretiendra de choses totalement différentes de ce qu’il a dit, entendu, fait et vu faire toute la journée; quelle impression le sujet rebattu qui passera devant les yeux de ce lecteur pourra-t-il éveiller en lui, si ce n’est un déplorable et affreux dégoût?
Or, aujourd’hui Ier février, je mets en fait que, sur tout ce qui a été imprimé en janvier, deux grands tiers traitaient de la politique, faites-y bien attention, messieurs! j’offre de parier que c’est là l’unique cause de votre détresse.
La politique suit l’action; la littérature, la pensée. Il est vrai qu’au temps jadis Rita et Christina n’étaient pas plus proches parentes que la pensée et l’action; mais aujourd’hui!
Si la pensée veut être quelque chose par elle-même, il faut qu’elle se sépare en tout de l’action; si la littérature veut exister, il faut qu’elle rompe en visière à la politique. Autrement toutes deux se ressembleront, et la réalité vaudra toujours mieux que l’apparence.
Je ferai remarquer aux vaudevillistes qui se frappent le front, et aux chercheurs de rimes mélancoliques que saisit une véritable mélancolie, que Byron ne fit point d’à-propos, et que c’est par ce motif qu’il trouva moyen de s’imprimer à cinquante mille, pendant que Napoléon jouait aux quilles avec les têtes couronnées de l’Europe.
Molière ne fit point chanter au misanthrope un couplet tourné adroitement pour rappeler les guerres de Louis XIV, Gœthe ne glissa pas dans la préface de Werther un paragraphe sur les malheurs de sa patrie, Racine seul prit la résolution de façonner galamment Achille, et glisser un talon rouge sous le pied du roi Pyrrhus.
Il faut être franc dans ce siècle-ci: lorsqu’on est bien persuadé qu’on ne peut être ni médecin, ni avocat, ni banquier, ni évêque, ni courtier marron, ni ministre, enfin lorsqu’on a l’intime conviction qu’on n’est bon à rien, on peut se faire poète; mais, pour l’amour de Dieu, pas autre chose.
Un poète peut parler de lui, de ses amis, des vins qu’il boit, de la maîtresse qu’il a ou voudrait avoir, du temps qu’il fait, des morts et des vivants, des sages et des fous; mais il ne doit pas faire de politique.
Sinon, qu’arrive-t-il? ce qui arrive aujourd’hui Ier février.
La littérature est comme les femmes. Les femmes, en l’an I, II et III de la République française, virent qu’on avait à penser à autre chose qu’à elles, et qu’on ne faisait guère plus d’attention au beau sexe; que firent-elles? Il y en eut une qui, pour se faire remarquer bon gré, mal gré, donna un coup de ciseau dans sa robe, et mit comme Vénus sa jarretière au vent. Aussitôt sa voisine ôta ses bas, et se promena coram populo dans un accoutrement presque écossais. Survint une troisième qui, rougissant de honte pour ses compagnes, et indignée de leur voir des robes si courtes, revêtit par contradiction une longue lévite; mais les mauvais plaisants dirent qu’elle était de gaze et la transparence passa dans les cancans publics... De là, les diamants aux pieds, les déesses citoyennes, et tout ce que produisit de renouvelé des Grecs ce très heureux temps où l’on tutoyait sa voisine. Tout cela, parce que les femmes virent qu’on allait les négliger, si elles ne se servaient elle-mêmes à la sauce piquante.
Je reviens à mon texte, et dis que dame littérature en fait autant en ce bon siècle. Regardez-nous, s’écrient les peintres; lisez-nous, s’écrient les poètes; écoutez-nous, messieurs, disent les musiciens. Venez, nous faisons des contorsions horribles qui pourront vous divertir, nous nous déchirons les entrailles avec des tenailles, nous avons inventé des tragédies où le théâtre ressemble à la Morgue, et des comédies où l’on se croirait dans un cimetière; nous faisons de la musique à réveiller les sept dormants, et des vers cassés comme des vitres; nous jurons, nous faisons du langoureux, nous avons découvert un procédé pour émouvoir six personnes sur dix; nous rimons de deux lettres de plus que les gens d’autrefois, nous sautons quatre pieds plus haut; regardez, nous faisons arriver deux vaisseaux de guerre pour apporter une lettre; nous avons plus de figurants sur le théâtre que dans la salle; nous brûlons une poudre qui nous ruine; nous crions, nous rions, nous pleurons, nous nous tuerons s’il vous plaît, mais, au nom du ciel, regardez!
Tel est le florissant état de la littérature et de tous les arts en général à cette bienheureuse époque. Ne faites pas de politique, messieurs; ou l’on se verra contraint d’en dire au ier mars très prochain, ce qu’on en dit aujourd’hui 1er février!
Mardi Ier février 1831.
IV
Table des matières
REVUE FANTASTIQUE
DE L’INDIFFÉRENCE EN MATIÈRES PUBLIQUES ET PRIVÉES
On ne saurait se dissimuler qu’un Parisien qui arrive en province et qui trouve que toutes les femmes ont des maris ou des amants n’est pas plus cruellement désappointé qu’un écrivain qui s’aperçoit, en prenant sa plume, que tous les sujets ont été traités, et, comme on dit, que tout a été fait. Nous croyons donc nous rendre utile en indiquant ici un titre convenable qui pourrait figurer sur un tome in-8.
Il y a de jeunes Werther qui lisent tout un roman dans un regard; il doit y avoir de vieux roués qui lisent tout un volume dans un titre; que diraient-ils de celui-ci?
Il faut nous dépêcher de proclamer d’abord qu’aucune mauvaise intention ne se mêle à ces mots d’indifférence publique ou particulière; et encore, contre l’usage de cette douce obscurité que le romantisme importa d’Allemagne, nous allons de notre mieux nous expliquer.
Lorsqu’un événement quelconque se manifeste, il ne saurait produire que trois effets; c’est-à-dire que sur trois hommes il peut y en avoir un qui dise: «J’en suis bien aise;» un autre qui dise: «J’en suis fâché :» et le dernier: «Ça m’est égal.»
Il s’agirait de démontrer que ces trois sentiments représentent trois classes d’individus, lesquels composent toute cette espèce que nous nommons humaine. Ces trois classes se grossissant de toute éternité, au détriment les unes des autres; celle-ci diminuant quand les deux autres augmentent; ou celle-là quelquefois s’accroissant toute seule au désavantage des deux autres.
L’écrivain, frappé de ces vérités que monsieur de la Palice eût notées scrupuleusement dans son memorandum, pourrait en venir ensuite à prétendre que jamais siècle ne produisit deux moindres masses de j’en suis bien aise et de j’en suis fâché, ni une aussi grande de ça m’est égal, que le bon et paisible siècle dans lequel nous vivons par la grâce de Dieu. Il n’y aurait qu’une âme perverse qui pourrait trouver à cela le moindre mal, car tous les vœux, tous les désirs, toutes les intentions étant en ce moment tournés autant que possible vers la tranquillité, et les partisans du ça m’est égal étant de toute éternité amoureux du repos et du bien-être, tandis que les sectateurs du j’en suis bien aise et du j’en suis fâché ont toujours été et seront des brouilleurs d’affaires, des entameurs de procès, des déchireurs de traités et des tueurs de bourgeois, ne doit-on pas être regardé comme coupable de ne point préférer à tout la première de ces opinions? Ah! sans doute, si le j’en suis bien aise pouvait dominer tout seul et mettre à mort son ennemi, nous en serions cent fois plus heureux; mais ne voyez-vous pas que, dès qu’il se montre et qu’il promène un instant au dehors son visage réjoui et bienveillant, dès qu’il pousse un cri de joie, dès qu’il allume un lampion, le j’en suis fâché sort des entrailles de la terre avec sa physionomie boudeuse et rechignée, et se met incontinent en route pour barbouiller de noir ceux qui rient, crier aux nues qu’on le moleste, et faire avorter les feux d’artifice.
Que dis-je! n’y eût-il plus un médecin tant pis sur la terre; quand la plus solide des chartes et le meilleur des rois nous auraient donné le plus sage, le plus doux des gouvernements possibles; quand les abus seraient noyés; quand le vin serait gratis; quand toutes les sangsues auraient lâché prise; quand toute honnête fille serait assurée d’un mari, et tout honnête homme d’un dîner; quand l’Océan, la terre et le soleil seraient d’accord avec le centre gauche pour faire prospérer et fleurir une tranquillité tant désirable, hélas! et tant de fois désirée! quand tout cela serait (ce que chacun peut souhaiter sans se compromettre), même dans ce bienheureux état de choses, il suffirait, oui, il suffirait qu’une seule voix laissât échapper, je ne dis pas un j’en suis bien aise, mais simplement un je n’en suis pas fâché, pour qu’aussitôt mille voix s’écriassent avec amertume et avec rage: J’en suis fâché ! J’en suis mille fois désespéré !
Puisque Dieu l’a voulu ainsi, et qu’il le veut encore, quoi de préférable à un médium tempéré, à un mezzo termine convenable? Entre ces deux physionomies si diverses, l’une radieuse, l’autre déconfite, le ça m’est égal s’avance d’un pas nonchalant, les bras croisés; il n’est ni trop gras ni trop maigre; il est bien plus savant que ceux qui se contentent d’adopter pour règle de conduite de tout approuver; il approuve avec ceux qui louent, il blâme avec ceux qui blâment; mais il sait où est le bien, et il tourne constamment vers cette étoile polaire sa face impassible.
C’est un homme qui a tout vu; il a pour lui l’expérience du passé, il pense à l’avenir, il jouit du présent; il ne fait pas de dettes sans être sûr de les payer; il ne bat pas son voisin, mais il a pour ferme principe que son voisin ne le batte pas non plus. Il sait que ceux qui jouent à croix ou pile sont bien heureux s’ils gagnent; mais il ajoute immédiatement qu’ils sont bien à plaindre s’ils perdent. Il connaît les douceurs de l’aristocratie, les charmes de la gloire; mais il a entendu dire à des hommes qui le savaient que la misère du peuple et la ruine de l’État sont un pitoyable spectacle. Je crois qu’il voterait pour l’abolition de la peine de mort; en un mot, c’est ce qu’on appelait jadis un enragé modéré.
Ce ne serait pas être de bonne foi que de ne point vouloir convenir que notre siècle ait de ces idées-là. Monsieur de Lamennais a fait un beau titre de livre; c’est: De l’indifférence en religion; il aurait dû ajouter comme ce savant: de omnibus rebus et quibusdam aliis.
Du temps de Charlemagne, les forts disaient: «Tant mieux!» les faibles disaient: «Tant pis!» personne ne disait: «Ça m’est égal».
Sous Charles VI, les nobles disaient: «Tant mieux!» — «Tant pis!» murmuraient les vilains; il y avait quelques bons gros moines qui disaient: «Ça m’est égal».
Sous Louis XI, les nobles disaient: «Tant pis!» les vilains: «Tant mieux!» le roi: «Ça m’est égal».
Sous Louis XIV, les nobles disaient: «Ça m’est égal;» le roi disait: «Tant mieux!» les vilains disaient: «Tant pis, tant pis!»
Le jour où tout le peuple à son tour en vint à dire: «Tant mieux!» il n’y eut plus qu’une voix qui lui répondit: «Hélas!»
Maintenant que la fièvre est passée, quand l’univers s’ébranlerait autour de lui, qu’on dise: tant mieux, tant pis, il a ce qu’il lui faut, il aura ce qu’il lui faudra, il répondra toujours: «Ça m’est égal».
Tel est notre siècle, ce fils blasé d’un père fiévreux, cet enfant réservé d’un père tant soit peu rodomont. Si c’est un bonheur d’être désabusé, il est heureux. Où va-t-il? Chaque homme est-il une fibre, chaque peuple un membre d’un être organisé, vivant, qu’on nomme l’humanité ? ou l’humanité n’est-elle qu’un cadavre dont les membres et les fibres sont livrés à la corruption, en attendant qu’ils le soient au néant? C’est ce que décideront ceux qui ont les poumons assez pourvus de vent pour raisonner sur la perfectibilité.
Que ce soit une autopsie ou une revue, nous avons indiqué aux gens oisifs un oisif sujet. Quel est le fou qui nie l’indifférence? Les jeunes gens ne dansent plus; Napoléon ne fait plus d’argent; vous-même, ô Wellington, lorsque votre voiture traverse les rues de Londres, c’est à peine si vous entendez frapper dans vos glaces quelques pommes cuites!
Quelqu’un disait que l’Europe était une femme de quarante-cinq ans. Si cela était vrai, il serait temps que la comète de 1832 vînt réchauffer nos vins et nos têtes; mais elle passera à quelques millions de lieues trop loin.
Lundi, 7 février 1831.
V
Table des matières
CHUTE DES BALS DE L’OPÉRA
Il faut être bien oisif ou bien futile, lorsque personne ne sait qui vit ou qui meurt, qui est roi ou sujet, qui est sujet ou serf, lorsque Petit-Jean lui-même trouverait à enchérir sur ses quand je vois, pour prendre, en dépit de tout, le bon côté des choses, et soutenir, par exemple, que cette semaine on a beaucoup dansé !
Cependant, si chaque semaine devait être personnifiée; si, comme le spectre de Macbeth, chacune devait, en passant devant les yeux du spectateur, lui montrer ses ornements et ses attributs particuliers, je maintiens que la semaine morte hier dimanche n’aurait pas, comme la plupart de ses sœurs de 1831, et même de 1830, une face blême et perplexe, plaquée sur une rame de papier, et s’efforçant de s’expliquer quelques-unes des prédictions qu’une feuille très constitutionnelle, nouveau Nostradamus, présente à ses abonnés. O prodige! elle ne serait ni triste ni économique; elle porterait même, en dépit de ce qu’on peut dire, la moitié d’un masque de velours usé et quelques grelots enroués. Oui, un reste de gaieté, un reste de ces bruyantes et délicieuses nuits qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres; un dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l’âme au printemps très prochain; un suprême effort, en un mot, des divinités oubliées et perdues s’est manifesté cette semaine; pauvre semaine qui autrefois fut appelée grasse, et qui ne sait comment on l’appellera aujourd’hui qu’on ne fait plus maigre. Mais, si jamais la ruine d’un siècle, la mort d’un peuple, la destruction d’une ville, la perdition d’un royaume, ont pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole, si jamais les changements et l’inconstance de la déesse Fortune ont pu faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un barde soucieusement suspendu sur la pointe d’un décombre pittoresque, quel sujet plus grave de méditations put être donné à l’homme que le pitoyable spectacle du bal de l’Opéra d’avant-hier? Bien avisés ceux qui, après avoir dit: «Irai-je ou non?» se sont vaguement écriés comme Paul Courier, de bourgeoise mémoire: «O Nicole! ô mes pantoufles!» et se sont ainsi épargné d’amères réflexions!
Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vent du midi avait hâlé son visage, prit des mains d’un histrion un masque de cire et défendit à la brise enflammée de porter atteinte aux plaisirs de César. Aussitôt toutes les jeunes Romaines l’imitèrent à l’envi; les fraîches nuits d’été eurent seules la permission de contempler à découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et l’univers lui obéit.
De ce jour naquit, dans le sein d’une femme, une pensée qui devait plaire à toutes les femmes; cette pensée, dont Venise hérita, donnait à la faiblesse du sexe l’arme la plus terrible contre la force de l’autre: la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien fendus bravèrent les regards de la foule, et un masque de velours noir apprit à faire ressortir la fraîcheur d’une bouche, sans la trahir, même par le son de la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend que ce fut vers la fin du XVIe siècle qu’on vit pénétrer en France cette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou amoureuse, qui imagina d’introduire dans les fêtes cette arme protectrice, et de se défendre de la curiosité publique comme on se défendait du contact de la nuit? On l’ignore, c’est-à-dire je n’en sais rien. Rien, selon saint Chrysostome, n’est plus pernicieux que ces réunions diaboliques et pleines d’impuretés, où les femmes se masquent comme de misérables bouffons. Saint François de Sales convient qu’on ne saurait trouver de mal dans la danse elle-même, mais que les circonstances qui l’accompagnent infailliblement sont la perte de l’âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même avis.
Eh bien! aujourd’hui nous sommes de l’avis de Bussy-Rabutin. Tous les plaisirs du bal masqué, ceux de l’intrigue, ceux de la promenade, l’occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire, l’imbroglio, les charmes du cœur et de l’esprit, ceux de la folie et du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux yeux d’un homme clairvoyant assis avant-hier à l’avant-scène de la lugubre salle de l’Opéra. Tous les jeunes gens pourtant y étaient venus comme de coutume; et on s’était souvenu qu’autrefois ce jour était le seul de l’année où l’on tentât d’oublier les bienheureuses idées qui nous mènent au Kant. Oui, au Kant et aux orgies solitaires des Anglo-Américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de tristes regards l’annonçaient. Les questions politiques sont sans doute de graves questions; ce sont, la plupart du temps, des généralités. Croit-on que les questions de mœurs, les questions de vie intérieure, de relations privées, soient totalement dénuées d’importance? Ce sont des regrets à faire pitié que des regrets de bals d’Opéra, sans doute.
Aussi, ce qu’il faut regretter, déplorer même, ce n’est pas un bal, ce n’est pas l’Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissances publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France, en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l’Opéra. Qu’est-ce que c’est qu’un dandy anglais? C’est un jeune homme qui a appris à se passer du monde entier; c’est un amateur de chiens, de chevaux, de coqs et de punch; c’est un être qui n’en connaît qu’un seul, qui est lui-même; il attend que l’âge lui permette de porter dans la Société les idées d’égoïsme et de solitude qui s’amassent dans son cœur et le dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là où nous voulons en venir?
Cependant hier quiconque était à l’Opéra n’avait qu’à dormir ou à faire le dandy; c’est-à-dire qu’il y avait absence totale de femmes; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage; que de misérables dominos, décrochés de la boutique d’un fripier, se promenaient autour de quelques provinciaux, assez primitifs pour s’y prendre; qu’en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient sentir que les mœurs changent, que la Société s’attriste, qu’il faut de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs? Des plaisirs solitaires!
Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis de punch, de chiens et de chevaux. Les siècles où les marquis parfilaient, où les favoris jouaient au bilboquet, étaient des siècles absurdes. En viendrons-nous à les regretter? Quand il n’y aura plus une femme dans les routs, comme il n’y en a plus à l’Opéra; quand la délicieuse fashion nous défendra de tirer une parole de nos gosiers serrés par une cravate bien empesée; quand nous en serons à ce point de perfection où tout le monde marche, c’est-à-dire quand les hommes resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bâiller, que faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits.
L’humanité est vieille, c’est vrai; mais les hommes sont jeunes. La France jadis avait jugé que des relations libres et exemptes d’entraves, que des mœurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux jeunes gens des idées de société convenables, et d’en faire des hommes véritables. L’Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole, commençaient presque à convenir que nous avions raison: comment se fait-il que nous changions tout à coup? Voilà bien des réflexions pour un bal d’Opéra. Je demande à ceux qui les trouvent trop longues d’y aller ce soir; ils y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de quoi se faire saint-simonien.
Lundi, 14 février 1831.
VI
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REVUE FANTASTIQUE
LA SEMAINE GRASSE
Il y avait, mardi dernier, un homme assis sur les balustrades du café de Paris, qui considérait attentivement la foule vraiment prodigieuse des voitures qui avaient fait un Longchamp du boulevard, car, cette année, le mardi gras avait l’air d’un vendredi saint. Cet homme, à joyeuse physionomie, n’était probablement pas de l’avis de ceux qui s’écriaient: Quelle foule! Quel embarras! Quel ennui! car, à l’une de ces exclamations, il se retourna avec dépit, en disant: Vous n’y comprenez rien.
On ne peut se dissimuler, ajouta-t-il en s’adressant à son voisin, qu’un Hollandais est capable de tenir une pipe serrée entre ses dents beaucoup plus longtemps qu’un Français, et d’aspirer la fumée qui s’en exhale par un tuyau de faïence avec une lenteur mille fois plus grande peut-être. Il faut aussi convenir que dans la physionomie an-anglaise il y a un sang-froid, un flegme, qui est le caractère de la nation entière, et qu’on ne saurait rencontrer chez nous; nous sommes également privés d’une passion désordonnée pour la musique, qui est une rage en Italie; la gravité allemande nous est inconnue de même. Mais, dites-moi, au nom du ciel, n’est-ce pas le comble du ridicule que de se jeter en arrière en enfonçant dédaigneusement ses pouces dans les poches de son gilet, et de dire avec affectation comme c’est la mode aujourd’hui: «Les Français n’ont rien qui leur soit propre, ils ne «vivent que sur l’étranger, ils copient, ils se dénaturent, ils ne sont «rien par eux-mêmes.»
Non, monsieur, ce ne sont pas même des habits qui donnent à un honnête homme l’apparence d’une morue, ni toutes les inventions grotesques dont les femmes se surchargent la tête et le corps, qui peuvent justifier un pareil reproche adressé à notre nation. Croyez-vous, par exemple, qu’il y ait, non seulement en Europe, mais encore dans toute la surface de la mappemonde, une seule ville où ce qui se passe ici, en ce moment devant vos propres yeux, puisse raisonnablement se croire et être admis comme possible?
Ce n’est pas ici une joie folle, une parade, un encombrement, un parti pris; il n’y a point là d’affectation. Il fait beau, et l’on se promène, voilà tout. Eh bien! monsieur, il ne faut pas traverser la Seine pour rencontrer aujourd’hui même des hommes qui crient, des gardes nationaux qui les en empêchent, un petit nombre qui se bat et un grand nombre qui pérore. Que dis-je? une église convertie en mairie, un archevêché absolument détruit et une sainte garde-robe éparpillée sur la surface du fleuve.
Il y a eu, il faut en convenir, durant les glorieuses journées, des maris qui se sont fait enfermer prudemment par force dans leur cave; il y a eu bien des gens qui ont crié comme Orgon dans le Tartufe: Un bâton! un bâton! ne me retenez pas. Cela, monsieur, est nature!; il y avait quinze ans que nous n’avions pris d’épée que pour aller au bal: mais voyez comme aujourd’hui nous sommes tranquilles. Nous voilà blasés sur ce qu’on a fait, si bien que nous nous blasons sur ce qu’on va faire. Admirez ces longues files de voitures, ces élégantes, dont le visage, pâli par les veilles du carnaval, se ranime à la première haleine du printemps; ces enfants en masques, ces chevaux de louage, et l’air orgueilleusement embarrassé de leurs inaccoutumés cavaliers; ces gendarmes selon la Charte, qui sont presque polis; cette boue, ce bruit, ces éclats... Mais tous les journalistes sans doute en parleront de leur mieux; la description de cette journée égaiera et instruira les provinces; les provinces! qui se règlent toujours sur Paris avec plus d’exactitude que la montre d’un pédant sur le canon du Palais-Royal, et qui arboreraient demain avec ivresse le drapeau vert pomme ou violette des bois, si le télégraphe les assurait d’une manière positive que cela est ainsi à Paris.
Puisses-tu donc, ô peuple parisien! le plus gai, le plus insouciant des peuples de la terre, conserver précieusement ce caractère qui te distingue et ne pas laisser s’avilir la plus précieuse partie de ton sang, afin qu’on puisse t’appliquer l’histoire d’un bon paysan, que voici à peu de chose près.
Un bon paysan revenait le soir à sa maison, après avoir labouré toute la journée à une lieue de la ville. Il était parti de grand matin, en sorte qu’il était très fatigué, et un tant soit peu mélancolique par l’effet du soleil couchant. Comme il allait passer sous la porte de la ville, il rencontra un de ses compagnons, qui lui dit: Sais-tu la nouvelle? notre curé vient de mourir. — O ciel! s’écria le bonhomme, que va devenir la paroisse? — Enveloppé dans ses pénibles réflexions, il continua de s’acheminer vers son réduit. Que fera-t-on? se disait-il, demain qui est dimanche? Il n’y aura donc pas de grand’messe? Qu’est-ce qu’on dira dans la ville quand on verra qu’il n’y a pas de messe? Les petites filles voudront communier, les grand’mamans voudront prier le bon Dieu, ma femme voudra se confesser; comment allons-nous faire?
Tout en songeant, notre homme est heurté par un passant: C’est toi, Pierre, lui dit quelqu’un, sais-tu la nouvelle? — Oui, notre curé est mort. — Bah! notre curé ! c’est bien autre chose! Le préfet est mort; on l’enterre demain. — Juste Dieu! s’écria le pauvre paysan, que va devenir le département? Plus de préfet, nous voilà perdus. S’il y avait seulement une petite révolution, qui est-ce qui viendrait nous faire une harangue sur la place du marché ? Qui est-ce qui prendrait soin de nous? Qui est-ce qui nous servira de père? M. le préfet est mort.
A quelques pas de là, troisième rencontre. Nouvelle bien plus affreuse encore, mille fois plus affreuse, mon cher voisin. — Qu’est-ce donc, ô sainte Vierge? Plus terrible que la mort de M. le préfet? —Le roi est mort, voisin Pierre; c’est dans le journal d’aujourd’hui. —O mon patron! s’écria Pierre; que va devenir le royaume?
Les réflexions de l’honnête paysan étaient si abondamment remplies d’amertume et de tristesse, lorsqu’il repassait dans son esprit les horribles malheurs qui venaient de se révéler à lui dans le court espace d’un quart d’heure, que, lorsqu’il rentra dans sa maison, il alla s’asseoir d’un air lugubre à côté du pot-au-feu, sans dire une syllabe à sa femme, et sans élever sa petite fille au-dessus de sa tête comme de coutume.
Mais sa famille elle-même était dans une consternation presque égale à la sienne. — Pierre, Pierre, lui dit sa vieille mère en branlant le chef, sais-tu ce qui est arrivé ? le pape est mort, il n’y a plus de pape; c’est affiché contre l’église. — Grand Dieu Sauveur! s’écria Pierre, que va devenir le monde? car Pierre croyait que le monde était gouverné par le pape, et que la ville sempiternelle était la capitale de la terre.
Plus de pape! pensait-il; et le roi est mort! Et M. le préfet est descendu dans la tombe! et on a enterré M. le curé ! O ciel! que va-t-il arriver demain? Le soleil se lèvera-t-il? On ne labourera plus; on ne sèmera plus; tous les pauvres gens mourront de faim. Pauvre homme; il avait lu quelquefois le journal, et il se souvenait d’y avoir vu: «La patrie en deuil.» Cette phrase lui revint alors à l’esprit; il se représenta toute la France en habit noir, et soupira profondément.
La nuit se passa presque sans sommeil. Cependant, dès les premiers rayons du jour, inquiet de ce qui allait arriver, et ne doutant pas des plus affreux malheurs, il sortit doucement, et, au lieu de prendre, comme d’habitude, la route de son champ, il tourna du côté de la grand’place.
Un soleil de printemps se levait à l’horizon; les fleurs couvertes de rosée séchaient et se redressaient à la chaleur de ses rayons; les oiseaux chantaient; les gazons avaient repris de la verdure et de la force dans la fraîcheur de la nuit. Le ciel était pur, la rivière pleine et tranquille; Pierre se sentit malgré lui la poitrine à l’aise; il s’arrêta et regarda autour de lui.
Les marchands ouvraient leurs boutiques et balayaient soigneusement le devant de leur porte. Les ouvriers se rendaient à leur journée en chantant en chœur avec un grand bruit; de toutes parts on voyait arriver pour le marché des bestiaux, des chevaux couverts de paniers, des voitures; des petits enfants, des laitières, des soldats traversant la campagne.
Diable! pensa Pierre, serai-je donc le seul qui n’ira pas à son ouvrage? Si tous ces gens-là y vont, c’est qu’ils en savent plus long que moi. On leur a appris sans doute comme à moi que le pape est mort; cependant ils n’en labourent pas moins; ils n’en sèment pas moins leurs grains. Les oiseaux n’en chantent pas moins, et les petits enfants n’en crient que plus fort.
Le bonhomme resta quelque temps à réfléchir; puis il inclina tout doucement du côté de son patrimoine; la tête haute et le cœur rassuré, il s’en fut à sa charrue comme un ivrogne à son verre: Allons! se dit-il en fouettant son bœuf, il paraît qu’il n’y a que le pape, le roi, le préfet et le curé de morts. Tout le monde d’ailleurs se porte bien.
Lundi, 21 février 1831.
VII
Table des matières
REVUE FANTASTIQUE
DU DÉGEL ET DU CHOLÉRA MORBUS
Si ce n’était pas le comble du ridicule de commencer par une exclamation, je me serais écrié : Quelle singulière chose!
A propos de quoi? à propos de ce qu’en France, ou du moins à Paris, c’est précisément à la Saint-Sylvestre, lorsque les citoyens paisibles et bienveillants prennent avec soin des gants glacés pour rendre à leurs amis les visites que la politesse leur ordonne de faire, au moment où ils mettent le pied dehors en ne demandant au ciel qu’une chose, c’est-à-dire de permettre que les trottoirs ne soient pas recouverts d’une boue plus épaisse que la semelle de leurs socques articulés; ne voyez-vous pas, dis-je, que c’est toujours précisément en cet instant critique où tous les habits neufs sont dehors, où tout ce qu’il y a d’éviteurs de pavés en ce bas monde est légèrement suspendu sur la pointe du pied, qu’alors les gouttières glacées se fondent et que la pluie, ruisselant par torrents, change en une fange abominable la neige qui recouvre la terre?
LE DUC D’ORLÉANS, par LAMI.

N’est-ce pas, à dire le vrai, une tyrannie insupportable, une vexation atroce, bien plus, une maligne ironie de dame Nature, qui, voyant la propreté et la recherche de tous ces visiteurs, se plaît à les inonder cruellement? Cependant je maintiens qu’un observateur rigide peut certifier sur son honneur que sur deux Saint-Sylvestre, il y en a une et demie de désolée par un dégel. Si l’on veut suivre ce calcul et s’enfoncer un tant soit peu dans ce triste sujet, n’y a-t-il pas perpétuellement dans la nature une raillerie amère, une attention constante à déjouer et à se railler sans pitié ? N’est-ce pas à l’instant où un homme, frappé de la beauté d’un coucher du soleil, lève ses regards vers les cieux, que ses pieds, comme ceux du bon Ludovic, se trouvent à la merci d’un tronc d’arbre ou d’une pierre, qui, du haut des plus sublimes méditations et du séjour séraphique de l’empyrée, le précipite misérablement dans un fossé, défonce son chapeau neuf, plonge sa cravate dans une mare d’eau et déchire du haut en bas les seules culottes de soie avec lesquelles il pouvait aller le soir même se balancer sur la jambe gauche en valsant chez le comte Walter Puck, où la divine comtesse devait recevoir l’expression de son amour?
Il ne faut point douter que ces seules considérations ne suffisent pour rendre un homme misanthrope et morose. Ah! qu’il est aisé à un des favoris du hasard de sourire à ce sujet! Non, il n’est pas besoin qu’un être sensé le sente par lui-même pour en convenir; il n’est pas besoin pour cela de ressembler à l’étudiant Anselmus, qui laissait toujours tomber ses tartines du côté du beurre, et ne saluait jamais une personne de distinction sans renverser une chaise. Il suffit de lire l’histoire. Alexandre avait conquis le monde, il avait bu plus de vin qu’il n’est permis à un simple mortel; il avait tué tous ceux qui lui déplaisaient et déshonoré toutes les femmes qui lui avaient semblé tolérablement belles; en un mot, il avait quelques raisons de se croire l’enfant gâté de la fortune, et même, si l’on veut, le fils de Jupiter, qui était le bon Dieu de ce temps-là ; tout d’un coup il juge à propos de se baigner un quart d’heure dans un ruisseau de quinze pieds de large, et le voilà aux portes de la tombe, rendant l’âme, maudissant les Dieux, abandonné des hommes, gonflé de drogues, et horriblement décharné.
Cromwell fut rayé de la liste des vivants par un petit caillou qui ne serait même pas bon à faire un ricochet. Anacréon, sentant sa trachée-artère obstruée par un pépin, n’eut pas le temps de lever les bras au ciel pour reprocher aux Dieux de l’étouffer comme un poulet. Annibal fut-il plus glorieusement vainqueur, lorsque le vent, qui remplissait de sable les yeux des combattants, passa comme un transfuge du côté de son armée, et aveugla les Romains?
Et aujourd’hui qu’arrive-t-il? Ce qui peut justifier les exclamations les plus subites et les stupéfactions les plus inconvenantes, la fortune, cette fragile et perverse prostituée, se déclare pour le côté du bon droit; oui, elle proclame la liberté de la Pologne, elle fait un manifeste contre l’empereur Nicolas.
Comment les philosophes qui peuvent se trouver encore, dans ce siècle corrompu, à la Chambre, n’ont-ils pas senti la force d’un pareil argument en faveur de la bonne cause? Comment n’ont-ils pas fait monter à la tribune le dégel et le choléra morbus?
Pensez-vous que, le jour où ce chef illustre, abandonné des siens et menacé par ses soldats rebelles, leur annonça que le soleil, indigné de leur conduite, allait voiler sa face, et que les ténèbres allaient couvrir le monde, la fortune, la capricieuse fortune, qui, de sa nature étant femme, aime passablement les audacieux, n’entendit pas cette prédiction terrible, et que le hasard, qui amena à tel jour et à telle heure la révolte de l’armée, ne savait pas qu’au même jour et à la même heure l’éclipsé aurait lieu? Qu’on ne s’y trompe pas; le Turc qui, tout en fumant sa pipe, se livre à sa destinée, n’est pas si sot qu’on pense; fatalisme ou non, sa doctrine me plaît. N’en sait-il pas autant que nous? D’abord, parce que l’Orient est le berceau du monde, et par conséquent les hommes y ont plus d’expérience; secondement, parce que je ne crois pas qu’il y ait eu un grand génie qui ne fût fataliste (Alexandre, César, Napoléon, etc.); troisièmement, parce que ce Turc, fumant sa pipe toute la journée, a plus de temps pour réfléchir qu’un autre.
Voyez, par exemple, quelle indifférence la nature et la fortune montrent pour l’élection du roi belge! Les journaux ne disent même pas qu’il pleuve à Bruxelles; le duc de Leuchtenberg n’a point rencontré sur son passage un aigle qui, comme à Tarquin l’ancien, laissât tomber une couronne dans son tilbury. Le jour où le duc de Nemours refusa le trône et sacrifia la gloire de gouverner un peuple à la tranquillité d’un autre, les envoyés flamands quittèrent l’hôtel Monaco et montèrent en chaise de poste, sans que le tonnerre grondât et sans que le soleil disparût. Que dis-je? lorsque quinze ans de puissance furent récemment effacés en trois jours, il ne tomba pas une goutte d’eau; il n’y eut pas au ciel la plus légère improbation. Ce fut un vent frais qui déposa tranquillement Charles X sur le rivage étranger, et qui rendit avec politesse à l’Angleterre le présent qu’elle nous avait fait.
Mais les pluies abondantes, les orages désastreux qui baignèrent les champs de Waterloo, lorsque le ciel pleura sur nos malheurs; les torrents qui troublèrent les rues de Rome le jour où César expira, quand les Dieux de l’empire portèrent leurs mains de fer à leurs fronts baignés de sueur, et que l’aigle blessé humecta la terre de son sang; c’est là ce que vous retrouveriez aujourd’hui aux frontières de la Pologne. Ce sont là les défenseurs de la liberté.
Tout le camp moscovite se tord, dévoré par des tranchées intolérables. Ainsi, lorsque jadis les Troyens défendirent leurs murailles contre la fureur conjugale de Ménélas, Apollon, faisant sauter sur ses épaules divines son carquois garni de flèches aiguës, descendit des cieux sur la rive occidentale de l’Afrique, et là, posté sur une roche escarpée, lança sur ceux qui défendaient la mauvaise cause des traits plus sûrs que la balle des Freischutz; ainsi, par l’ordre de la toute-puissante destinée, est descendu aujourd’hui sur les bords de la Baltique un fléau plus terrible que Phébus, plus épouvantable que Python.
Quand mes paroles devraient être des hydres et des monstres révoltants, je dirais que le froid aux pieds est détestable quand on a la colique. Oui, je voudrais que le peintre qui nous montrait dernièrement sur les quais un soldat suisse, les pieds dans un tas de pavés, la tête sous une armoire brisée, faisant feu au milieu d’une grêle de casseroles, durant les glorieuses journées, nous montrât aujourd’hui un soldat russe, empaqueté de serviettes chaudes, ficelé comme une carotte de tabac, enfonçant jusqu’à la moitié du corps dans un sol rebelle à son roi légitime, et recevant des arbalètes dans le canon de son fusil.
Oui, si j’étais député, muni de ces arguments irrésistibles, je monterais à la tribune, plein d’enthousiasme, avec un discours écrit, je lèverais les bras au ciel, et je m’écrierais... ce que l’on trouve ci-dessus.
Qu’est-ce que cela prouve? diraient les incrédules, comme je ne sais qui, d’Alembert, je crois, après Athalie. Ceux-là, je les regarderais en face, de ce regard dont un romantique foudroie celui qui n’est pas à sa portée; et je ferais alors ce que fit le curé de Besançois, qui un jour monta à sa chaire pour prêcher, et dit:
Je vous prêcherais aujourd’hui, mais nous n’avons pas le loisir. Toutefois, je vous dirai un bout de sermon que nous diviserons en trois parties. La première, je l’entends, et vous ne l’entendez pas, la seconde, vous l’entendez, et je ne l’entends pas; la troisième, ni vous ni moi ne l’entendons.
La première que j’entends et que vous n’entendez pas, c’est que vous fassiez rebâtir le presbytère; la seconde que vous entendez et que je n’entends pas, c’est que je chasse ma chambrière; la troisième, que ni vous ni moi n’entendons, c’est l’évangile d’aujourd’hui. Amen.
Lundi, 28 février 1831.
VIII
Table des matières
REVUE FANTASTIQUE
Il y avait hier un homme dans une cruelle position; cet homme est une sorte de table des matières vivante; il a l’habitude en un mot de régler non seulement ses actions comme la note d’un fournisseur, mais encore de tenir un compte succinct de tout ce qui a été dit et fait d’intéressant durant le cours de la semaine; il est clair que ce personnage mystérieux n’est autre chose qu’un memorandum revêtu d’une redingote et d’une cravate, bien qu’il ait de loin l’apparence d’un individu de l’espèce humaine, et qu’à dix ou vingt pas vous puissiez le prendre pour un pédant ou toute autre chose.
Cependant il était hier dans une bizarre perplexité : ne sachant quoi noter, il se désespérait et se lamentait, comme un aveugle sans bâton. Les affaires des Polonais lui paraissaient douteuses, et bien qu’il fît des vœux ardents pour leur entreprise, et même qu’il eût déjà manqué deux fois de prendre les Grandes Messageries pour aller à leur secours, il n’osait se fier trop tôt aux heureuses nouvelles qu’on répandait hier, ni croire trop aveuglément ceux qui en répétaient de fâcheuses. Les Chambres, sans lui paraître sans intérêt, lui semblaient fades et sans nerf; les Belges, tranquilles, ou peu s’en faut; l’Angleterre, trop peu déterminée dans ses résolutions libérales; et, pour comble de misères, ô ciel! pas une révolution à Paris, pas même une pièce nouvelle!
C’est alors que cet homme comprit qu’un vide affreux allait se glisser entre le folio 6 et le folio 7 de son agenda: durant toute l’éternité, il verrait cette lacune terrible lui rappeler des jours d’incertitude et d’oisiveté ; le cours de la Bourse seul s’y trouvait relégué, et combien il était loin de présenter aux yeux un spectacle satisfaisant! Dans cette perplexité, il alla jusqu’à s’écrier, comme Titus: «Voilà une semaine perdue! — Comment! s’écria à son tour un de ses anciens et fidèles amis qui lui avait saisi le bras et qui l’entraînait sous les galeries de Rivoli. Tenez, ô respectable preneur de notes, quand vous voudrez savoir ce qu’il y a de nouveau, d’important, regardez ici autour de vous.
— Hélas! repartit l’homme-memorandum, je ne vois qu’une misérable proclamation du préfet de police, une maison à vendre et un bonhomme sur le mur avec une pipe!
— Ne voyez-vous pas, reprit l’autre, ce cabinet de lecture? La table est surchargée des gazettes de la semaine; d’assidus abonnés y promènent avec ardeur leurs lunettes de diverses couleurs; sur les carreaux dansent plus de caricatures grotesques qu’il n’y en avait sur la table d’Hoffmann; et sur le coin du mur, ne voyez-vous pas ces bandes innombrables d’affiches? O mon ami! tout est là, non seulement tout le passé, mais tout l’avenir.
«Eh quoi! serait-ce avec indifférence que vous apprendriez, par exemple, que le soleil se lève, cette semaine, à 6 heures 24 minutes, c’est-à-dire six heures avant une petite maîtresse qui a été au bal, deux heures avant un chef de division, et une heure après le ministre de la guerre?
«Collez, ô mon ami, votre nez sur ces vitres; si vous êtes de la nature de ceux qui passent une moitié de leur journée à voir couler la Seine et l’autre devant le thermomètre de monsieur Chevalier; si vous êtes pétri d’une pâte parisienne, regardez attentivement l’histoire de monsieur Mayeux le bossu.
«Monsieur Mayeux est un type; et c’est lui qui, cette semaine, est en train de faire rire les badauds; voyez cette tête monstrueuse, ces bosses approuvées par Lavater.
«Comme la Vénus de Cléomène fut formée de toutes les beautés des jeunes Athéniennes, ainsi ce type difforme et hideux est composé de toutes les aberrations de la nature.
«L’œil lubrique du crapaud, les longues mains du singe, les jambes frêles du crétin, tous les vices ignobles, toutes les monstruosités morales ou physiques: voilà Mayeux.
«C’est le Diogène des temps modernes; c’est la corruption idéalisée, accroupie au coin des murs, roulant sur une table en désordre, un pied sur les genoux d’une fille de joie, l’autre dans la sauce d’une dinde aux truffes; c’est un père de famille sortant avec une figure hâve et plombée d’un mauvais lieu; c’est un misérable reptile, que les hommes écrasent sans l’apercevoir, qui vit au cabaret pour mourir sur la borne.
«Voyez-vous la pâle figure de ce commerçant qui lit dans les nouvelles de Paris qu’un banquier s’est noyé hier?
«Voyez-vous la radieuse contenance de ce vaudevilliste qui découvre dans un coin du Temps que Scribe a été sifflé l’autre soir au Gymnase? L’immense confrérie des gobe-mouches s’abat comme un essaim de frelons paresseux sur les gasconnades privées dont les feuilles publiques abreuvent leur tampon. Quelqu’un disait l’autre jour que Paganini jouait Le Misanthrope sur son violon; pourquoi pas la pantomime?
«Aujourd’hui que tout est à la vapeur, pourquoi ne ferait-on pas un gouvernement à la vapeur? Il y aurait des fourneaux au lieu de ministères, et du charbon de terre au lieu d’employés. Hélas! il ne sortirait pas plus de fumée des tuyaux de fonte qu’il n’en sort tous les jours des cerveaux tout-puissants qui nous dirigent!
«Il y aurait, au moyen d’une vaste machine dûment huilée, des ressorts armés de plumes d’acier qui couvriraient d’expédition des rames de papier timbré. Ce serait une manufacture de rapports, comme une fabrique de cuirs de Hongrie.
«Qu’est-ce qu’un ministère? C’est une immense chaudière d’eau de savon où chacun trempe une paille pour essayer de faire une bulle, mais la bulle crève toujours. Quelquefois elle demeure un certain temps et prend une certaine assiette. Alors les villes et les campagnes, les hommes et les choses commencent à se réfléchir à sa surface; elle paraît un petit abrégé de la vie, un petit raccourci de la boule du monde qui reposait dans la main de Charlemagne. Mais Charlemagne, pour la soutenir, avait la main longue comme un pied de roi. Courte espérance! La bulle se gonfle peu à peu; elle s’arrondit, elle s’embellit de la plus douce teinte dont le regard de l’homme puisse être flatté, celle du soleil couchant, celle de l’or (pourquoi en a-t-on fait la livrée de George Dandin?); mais cette couleur charmante est le plus souvent un signe que la mort approche, et la bulle se résout en une fumée imperceptible, comme ces balles officieuses qui imitent le plomb, et qu’il est du devoir d’un témoin rempli d’humanité de glisser artistement dans le pistolet d’un poltron que la politesse oblige de se battre. O mon ami! si vous aimez les nouvelles, je puis vous en raconter une toute fraîche, un tant soit peu bizarre.
«Je me félicite de l’avoir apprise par l’intermédiaire de mon papetier.
«Avant-hier je m’en fus donc chez mon papetier dans l’innocente et bourgeoise intention d’acheter des pains à cacheter; mais il y avait dans la boutique absence totale de cette denrée. Désolé de ce désappointement, j’eus recours à une seconde boutique; même réponse. «O ciel! m’écriai-je, j’ai oublié de dire que je demeure au faubourg Saint-Germain.
«— Monsieur, me dit en souriant le papetier, ni moi ni mes confrères ne pouvons suffire aux demandes exorbitantes de pains à cacheter qui nous sont faites en ce moment.
«— Il est clair, dis-je tout bas en prenant un air capable, qu’il se trouve dans le noble faubourg quelque correspondance moscovite; voici un manque de pains à cacheter qui nous vient d’Holyrood. Moi qui puis, une fois par semaine, insérer dans un journal ma façon de penser, je me promets de dévoiler cette trahison lundi prochain.
«— Point du tout, monsieur, me dit le marchand souriant à son tour. C’est la mode dans ce moment-ci au faubourg Saint-Germain de faire avec des pains à cacheter de petites roses découpées, que l’on colle les unes contre les autres, en taillant les feuilles de manière que chaque pain en fasse une; de ces roses de différentes couleurs, qu’on rapproche au moyen d’un rond de carton, on fait de charmantes bobèches.
«— Bobèches!» m’écriai-je, en oubliant malgré moi ma propre dignité ; je crus un instant que ce damné papetier n’avait d’autre intention que de se railler de moi et de mon besoin de pains à cacheter; j’étais déjà semblable à Roméo devant l’infernal apothicaire.
«Mais, me dis-je, comment deux marchands pourraient-ils s’entendre! Je ne saurais être la fable du quartier à ce point d’être raillé par deux papetiers dans l’espace d’une demi-heure. Ce fut alors que l’idée d’entrer chez la comtesse*** me vint à l’esprit. Sur la table était renversé pêle-mêle un tas prodigieux de pains à cacheter; il y en avait de rouges, de verts, de jaunes, de blancs; il n’y en avait pas de bleus; ç’aurait été courir le risque d’une bobèche tricolore. Assise à côté de sa mère, la jeune fille de la comtesse composait des fleurs charmantes et plongeait sa main blanche dans la corbeille de mille couleurs. Je vis sur des chandeliers d’or des bobèches déjà faites. «Dieu puissant! m’écriai-je, n’y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? D’où nous vient cette rage de bobèches? Faut-il qu’aujourd’ hui nous en arrivions aux stupides oisivetés du siècle où l’on parfilait; ou, s’il faut à tout prix des bobèches de pains à cacheter, est-il nécessaire de les coller avec des doigts de marquis?»
«Ce que je dis ici, ô mon ami, est exact et historique. Il n’y a pas un salon au noble faubourg, aujourd’hui 7 mars, où l’on ne fasse des bobèches.
«Parfilage absurde! Ainsi quand l’Europe est en feu, quand Paris est en rumeur, quand la propriété chancelle, quand le droit divin trébuche, quand on perd l’esprit en courant après le bon sens, quand il n’y a plus rien de stable, plus rien de certain au monde, quand tout est remis en question, les lois, les mœurs, les richesses et les gloires, tout un quartier s’obstine à parfiler! c’est-à-dire à un amusement plus stupide encore et plus digne du siècle poudré. Ah! quand nous en serons, comme les Polonais, à voir nos femmes porter des poignards à leur ceinture et venir dans les hôpitaux panser les plaies dont nous serons couverts, ce sera autre chose! Elles feront alors du parfilage, comme jadis, mais ce sera pour arrêter le sang qui coulera de larges blessures.»
Lundi, 7 mars 1831.
IX
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REVUE FANTASTIQUE
Ce fut jeudi dernier, jour de la mi-carême, que monsieur Cagnard, le plus illustre des trembleurs de ce siècle, fut livré à un affreux embarras.
Il était assis devant sa table dans sa salle à manger; sa femme était devant lui; il avait posé son front dans sa main, comme Agamemnon quand il condamne sa fille; près de lui étaient deux billets soigneusement pliés que son farouche portier venait de déposer en souriant d’un air fin. Il les lisait tour à tour et soupirait: «Hélas! que ferai-je? s’écria-t-il. Voilà un billet de garde et une invitation à dîner pour aujourd’ hui. Hélas!
«Si je vais à mon dîner, il est clair qu’on dira dans tout le quartier que je suis un mauvais citoyen; précisément la patrie se trouve en danger; quelle fatalité ! Comment empêcherai-je mon sergent-major, qui est en même temps mon apothicaire, de répandre des bruits outrageants pour ma famille et pour moi?
«Si je vais à mon corps de garde, le conseiller versera sans moi son thé parfumé, le vin mousseux sera bu en mon absence, et je ne pourrai appuyer mes deux coudes sur la table bien fournie du comte Walter Puck! O conseiller privé ! je serai dans l’impossibilité de t’égayer par mes facéties et de tendre mon verre en récompense de mon humeur enjouée!»
En disant ces paroles, il avait ouvert une porte, et il tenait suspendus un habit bleu garni d’épaulettes rouges et un habit vert-pomme décoré de boutons d’argent à la mode. Il hésita longtemps, regarda trois fois sa montre, autant à la fenêtre, puis il passa avec un profond soupir une manche de l’habit bleu.
Dans son désespoir, il faillit imiter ce mathématicien célèbre à qui les choses célestes faisaient oublier les affaires d’ici-bas, et qui, s’étant dépouillé un jour de ses vêtements afin de se parer d’une manière convenable et d’aller dîner en ville, oublia le monde entier au milieu de sa toilette, et, ne pouvant se rendre compte du motif qui l’avait porté à quitter ses habits, finit par croire qu’il se couchait et se mit au lit.
«Non!» s’écria tout d’un coup monsieur Cagnard; et d’un coup de main il repoussa dans sa prison de bois l’accoutrement patriotique; il serra autour de ses jambes les cordons de son pantalon à demi juste, et, s’élançant hors de la maison d’un pas leste et déterminé, il fit sauter sur ses mollets les basques joyeuses de son habit neuf.
Monsieur Cagnard demeure au Marais; il était forcé d’aller chercher son dîner derrière la place Beauvau, rue des Saussaies; il se dandinait sur la pointe du pied, résolu de ne point prendre de voiture.
Il rencontra rue Saint-Antoine une bande formidable de polissons de douze ou treize ans, qui avaient embrassé au nombre de vingt la cause du duc de Reichstadt, et qui en conséquence cassaient les vitres des confiseurs et les lanternes des marchandes d’oranges. Monsieur Cagnard vit le péril qui le menaçait; en vain il crut y échapper en se rangeant avec soin sous l’eau de la gouttière; on l’arrêta avec fureur en lui enjoignant de crier: Vive Napoléon II! Quiconque connaît un peu notre homme doit se faire sur-le-champ une idée de la promptitude serviable avec laquelle il poussa les vociférations les plus horribles dès qu’il s’en vit prié de la sorte.
«Au fait, se disait-il, ces jeunes gens descendent la rue Saint-Antoine; si je puis parvenir à marcher au milieu d’eux sans être éclaboussé, il sera toujours temps de reprendre ma route.»
En ce moment deux pompiers qui venaient d’éteindre un feu de cheminée tournaient le coin de la rue entraînant une pompe. C’étaient, à ce qu’il parut, des pompiers bien intentionnés et amis de l’ordre public, car, en voyant se diriger vers eux l’attroupement des polissons furieux, ils s’arrêtèrent, et, ayant braqué leur infernale machine avec une adresse vraiment redoutable, ils mirent en déroute complète le bataillon qui s’avançait. Les jets d’eau qui inondèrent le visage des perturbateurs de la tranquillité les réduisirent au plus fâcheux état. Pour monsieur Cagnard, jaloux de conserver à son habit de gala la virginité de son lustre, il se consumait en vains efforts pour entrer dans une boutique, lorsque l’un des vainqueurs le prit rudement par son jabot fraîchement plissé.
«Messieurs, dit-il, je suis un vieillard; les polissons qui m’entouraient ne sauraient me reconnaître; laissez-moi aller dîner chez le conseiller; je ne suis bon à rien.»
Sur le témoignage d’un marchand d’amadou qui passait, on lui rendit la liberté. Comme le fiancé de Lénore, il rasait la terre avec la vitesse d’un oiseau; déjà l’Hôtel-de-Ville, la rue Saint-Martin et la fontaine des Innocents avaient passé comme des songes.
Hélas! il tombe rue Saint-Honoré au milieu d’un groupe d’ouvriers qui, n’ayant pas d’ouvrage et se trouvant malhonnêtement renvoyés par des imprimeurs ruinés, s’étaient déclarés le matin même pour Henri V; d’un côté à l’autre de la rue ils s’élançaient les uns sur les autres et empêchaient les fiacres de passer, afin de se venger.
Un nouveau cri, plein de condescendance, sortit aussitôt des poumons de notre voyageur. Se conformer en tout aux circonstances et ne jamais contrarier personne était chez lui un principe invariable; mais douze gardes nationaux qui allaient en voiture à un bal pour les pauvres étant descendus en cet instant, l’un d’eux s’avança et prouva poliment à ces braves gens qu’ils ne savaient ce qu’ils faisaient, qu’il n’était pas convenable de crier si fort, et qu’on leur avait donné quarante sous pour cela.
«Quarante sous! s’écria l’un des meneurs. Pour qui nous prenez-vous?
— Eh bien! répliqua le garde, mettons trois francs et n’en parlons plus.»
Au moment où tout le monde se retirait paisiblement par la rue de l’Arbre-Sec, l’orateur, avisant monsieur Cagnard, lui demanda tout d’un coup:
«Pourquoi vous démener ainsi, monsieur? Qui êtes-vous?
— Messieurs, dit-il, je n’aurais pas la force de vous aider, tant je suis affaibli par des nuits passées au corps de garde; comment voulez-vous que je vous nuise? Les ouvriers qui m’ont surpris ne sauraient dire que je suis leur semblable; je ne suis bon à rien; laissez-moi aller dîner chez le conseiller, rue des Saussaies.»
Le garde sourit, et, semblable à une flèche aiguë décochée d’un arc mogol, notre homme fendit de nouveau les airs en rasant les boutiques. Les breloques de sa montre retentissaient à chaque pas.
Le voilà parvenu heureusement jusqu’au faubourg Saint-Honoré ; déjà, le cœur plein d’une mâle assurance, il se représente la vaste salle à manger du comte Walter Puck, ses laquais en grande tenue; et il voyait trembler dans les plats de vermeil les châteaux de crème au rhum; le vin pétillait dans les verres, et la charmante comtesse avançait sa blanche main pour lui offrir une aile de faisan.
Préoccupé de ces pensées, il avance à grands pas dans la foule: ô ciel! il est au milieu d’un groupe d’étudiants qui, au cours de monsieur Ducaurroy, se sont donné rendez-vous pour cinq heures et demie au ministère de la marine. Ils sont déterminés et en grand nombre. Monsieur Cagnard entend des paroles qui lui sèchent la moelle des os jusqu’à la cheville; que criera-t-il afin qu’on l’épargne? On ne crie point. Il se hasarde: «Vive la république!»
Au moment même, un soldat de ligne le saisit par les basques joyeuses de son habit vert-pomme, comme un oiseau par la queue; il se retourne et voit la tête des chevaux d’un détachement de garde nationale.
«Hélas! dit-il, je suis un bourgeois paisible, qui ne saurais faire de mal à personne. Demandez à ces messieurs s’ils me connaissent.»
Les étudiants dirent qu’ils ne l’avouaient pas pour un des leurs. Ainsi surpris une troisième fois, que de peine il eut à se faire répudier par tout le monde! Que de tourments il lui fallut pour prouver qu’il n’était bon à rien, pas même à conspirer.
Dans cette fatale position, il pensait à son habit bleu à épaulettes rouges qu’il avait repoussé dans sa prison de bois; il songeait qu’il aurait bien agi, oh! mille fois bien et sagement! en passant soigneusement la seconde manche au lieu de se débarrasser de la première!
Néanmoins, n’étant connu de personne, et désavoué par tous comme les deux autres fois, il eut bientôt la permission de reprendre son vol affamé vers la salle à manger spacieuse et les vins bien cachetés du conseiller.
«O Dieu! s’écria-t-il au moment où il frottait ses souliers à boucle sur le tapis de la porte et où il posait son gant glacé sur le cordon de la sonnette; ô Dieu! bienheureux, dans ces temps de trouble et de désordre, celui qui n’est d’aucun parti et peut se faire habilement, ainsi que moi, désavouer par tous! Je ne suis même pas saint-simonien! Bienheureux celui qui peut ainsi se glisser comme une fausse pièce que chacun se rejette, et qui ne saurait figurer dans aucune pile d’argent!»
Cette réflexion lui remit en tête une petite anecdote qu’il se promit de servir au dessert au gracieux conseiller, le respectable comte Walter Puck. Aussi, lorsqu’il eut appuyé sur la table ses deux coudes d’un air facétieux, il souleva son verre à moitié vide en clignant de l’œil et dit:
«Je me souviens que, dans mon voyage d’Italie, je rencontrai à Turin un bon muletier à qui je donnai pour boire une pièce de trente sous; une année après, me promenant à Naples, je vis venir à moi le même muletier, que je reconnus avec peine. «Ah! monsieur, me dit ce brave homme; que de reconnaissance je vous dois! — Pourquoi? lui dis-je. — Ne vous souvient-il pas, monsieur, que vous m’avez donné à Turin, il y a un an, une pièce de trente sous pour boire? — Oui; eh bien? — Elle était fausse, monsieur, et j’ai traversé toute l’Italie au moyen de cette pièce, en buvant gratis à tous les cabarets. — Comment cela? — Je payais avec cette pièce; et quand on me disait qu’elle était fausse je répondais que je n’en avais pas d’autre; alors le cabaretier me mettait à la porte en m’accablant d’injures. Vous voyez donc, monsieur, que cette pièce m’a valu cent écus pour le moins, et que je suis en droit de vous remercier.»
14 mars 1831.
X
Table des matières
MÉMOIRES DE CASANOVA
Vous êtes-vous quelquefois arrêté à regarder par un temps de pluie le cheval d’une voiture de louage à l’heure, lorsqu’en dépit de la fureur des vents cet être piteux, résigné, attend patiemment à la porte d’une maison? Le coup de fouet du maître peut seul le déterminer à reprendre son pas tardif; jusque-là il est immobile. La tête basse, il subit tristement l’injure des gouttières; peut-être, à ce spectacle, vous vous êtes rappelé malgré vous le cheval de course, superbe, à l’œil de feu, qu’on ne peut retenir et qui se balance sur ses jambes flexibles comme le roseau, jusque sur la paille de sa litière. Ces deux animaux sont-ils les mêmes? Un sang différent anime en eux des muscles de structure pareille.
L’un ressemble à un moine qui souffre et gémit en silence pendant quarante ans sur la même pierre, laquelle est celle de sa tombe; l’autre est pareil à l’aventurier, au spadassin qui porte moustache et épée,et qui livre sa vie au hasard, comme son plumet au vent. Lequel des deux a raison? C’est ce que personne ne décidera. Pourquoi?
Chacun d’eux peut servir de type à une classe énorme d’individus dans l’espèce humaine. La première, formée d’éléments timides, effrayée de ce qui l’entoure, laisse ses rames oisives sur la mer de cette vie; la seconde, au contraire, les agite d’un bras audacieux, et fend l’onde; mais souvent elle néglige le gouvernail pour regarder sa voile s’enfler au souffle des vents propices. Dans l’une naissent les savants, les hommes de robe, les gens de plume, les prêtres, les femmes de ménage, les poètes médiocres; dans l’autre, les gens d’épée, les roués, les aventurières, les artistes sublimes: qu’on fasse l’application!
Jacques Casanova, Vénitien, vécut en Europe dans le XVIIIe siècle. Le docteur Gall eût trouvé sur son crâne quelques-unes des bosses qui distinguaient le cerveau de l’empereur. L’activité, la vigueur, l’invention, l’intrépidité, étaient ses éléments. Non seulement jamais il n’hésita, mais jamais il ne pensa qu’il pût hésiter. Malheureusement, né sur un échelon trop bas, il ne lutta avec la fortune que dans des circonstances trop petites, et ne fut jamais qu’un particulier. Une qualité qui lui manqua en fut peut-être l’unique cause, l’esprit de conduite. D’ailleurs, sans dignité, aujourd’hui officier, demain séminariste, après-demain joueur de violon, qu’aurait-il fait s’il avait su résister à sa fantaisie? Malgré tout, c’est le premier des aventuriers.
Vouloir analyser son livre, ce serait vouloir analyser sa vie, et elle échappe au scalpel. Jamais un grain de raison, peu de religion, de conscience encore moins. Dupant les sots avec délices; trompant les femmes avec bonne foi; un peu trop heureux au jeu; raeontant divinement; promenant sur toute la terre ses caprices et sa folie, mais revenant toujours à sa chère Venise. Là courant les filles en masque; ici, se promenant gravement en abbé musqué dans les jardins du pape, rimant pour une belle marquise, se battant pour une danseuse; mousquetaire terrible (il avait près de six pieds); grand seigneur généreux et probe au milieu de tout cela. Ceux qui aiment Benvenuto Cellini aimeront bien son livre; il y a entre eux ce rapport que tous deux font des contes incroyables, avec cette différence que Cellini ment les trois quarts du temps, et que Casanova ment si peu qu’il dit du mal de lui.
Tous ceux qui l’ont lu en disent la même chose: c’est qu’il a produit sur eux une impression ineffaçable; quoi qu’en disent les individualités du jour, elles la subiraient elles-mêmes.
Ce n’est pas qu’on ne trouve assurément par le monde des gravités poudrées, à qui le nom de Casanova ferait hausser les épaules de cette manière qui signifie: «Bah! un homme de rien!» Je ne conseillerai même pas à ceux qui ont du goût pour le sentimentalisme allemand, d’ouvrir son livre; c’est un homme du Midi. L’amour, cette plante que le soleil fait naître si différente suivant l’obliquité de ses rayons, prend un aspect étrange dans le cœur de notre aventurier.
«Puisque vous savez que j’ai de l’amitié pour vous, dit-il à une Henriette, vous devez deviner aussi qu’il ne m’est pas possible de vous laisser seule, sans argent, au milieu d’une ville où vous ne pouvez même pas vous faire entendre. Je ne sais de quelle espèce est l’amitié que le brave homme qui vous accompagne peut avoir pour vous; mais je sais que, s’il peut vous laisser, elle est d’une tout autre nature que la mienne. Car je me crois obligé de vous dire que non seulement il ne m’est pas possible de vous faire avec facilité le singulier plaisir de vous abandonner ainsi, mais même que l’exécution de ce que vous désirez m’est impossible si je vais à Parme; car je vous aime d’une manière telle qu’il faut ou que vous me promettiez d’être à moi ou que je reste ici. Alors vous irez à Parme seule avec le capitaine; car je sens que, si je vous accompagnais plus loin, je deviendrais le plus malheureux des hommes, soit que je vous visse avec un autre amant, avec un mari, ou au sein de votre famille, enfin si je ne pouvais pas vous voir et vivre avec vous. Oubliez-moi sont deux mots faciles à prononcer; mais sachez, belle Henriette, que, si l’oubli est possible à un Français, un Italien, si j’en juge par moi, n’a pas ce singulier pouvoir. Enfin madame, mon parti est pris; il faut que vous ayez la bonté de vous expliquer maintenant et de me dire si je dois vous accompagner à Parme ou si je dois rester ici: répondez oui ou non. Si je reste ici, tout est dit. Je pars demain pour Naples, et je suis certain de me guérir de la passion que vous m’avez inspirée.»
Que dirait ce bon Werther d’une déclaration aussi furieuse? J’ai entendu dire que seul il savait la véritable passion. Que sera donc celle-ci? Une passion sans ordre, sans bon goût, sans politesse? Oui, et sans timidité ; plus qu’une passion italienne, une rage espagnole. Mais il est certain que les tartines de beurre sont loin de là et qu’il serait bien difficile que Charlotte s’appelât dona Lolotta.
ALFRED DE MUSSET EN TRAVESTI, par DEVERIA.

Ceux que de telles manières effrayent peuvent fermer le livre; car tout y est de cette trempe. Vous voyez comme il entend l’amour; voulez-vous voir comme il comprend la haine?
Son valet de chambre, sot Picard, a imaginé de se donner à Corfou pour un prince de la Rochefoucauld. On le dit à Casanova qui en rit.
«Parle-t-il de sa famille?
«— Beaucoup de sa mère, qu’il aimait tendrement; elle est du Plessis.
«— Si elle vit encore, elle doit avoir environ cent cinquante ans.
«— Quelle folie!
«— Oui, madame; car elle fut mariée du temps de Marie de Médicis. Sait-il quelles armes son écusson porte?»
«On se lève de table, et voilà qu’on annonce le prétendu prince; il entre, et madame Sagredo vite de lui dire: «Mon prince, voilà monsieur Casanova qui dit que vous ne connaissez pas vos armes.» A ces mots, il s’avance vers moi (Casanova) en ricanant, m’appelle poltron, et me donne un soufflet qui m’étourdit. Je prends la porte à pas lents, ayant soin de prendre mon chapeau et ma canne.
«Je sors de l’hôtel et vais me poster à l’esplanade pour l’attendre. Dès que je le vois, je cours à sa rencontre et je lui assène des coups si violents que j’aurais dû le tuer d’un seul. En reculant, il se trouva entre deux murs, où, pour éviter d’être assommé, il ne lui restait d’autre moyen que de tirer son épée; le lâche n’y pensa pas, et je le laissai étendu sur le carreau et nageant dans son sang. La foule des spectateurs me fit haie, et je la traversai pour aller au café, où je pris un verre de limonade sans sucre pour précipiter la salive amère que la rage avait soulevée. En moins de rien je me vis entouré de tous les jeunes officiers de la garnison qui faisaient chorus pour me dire que j’aurais dû l’achever. Ils finirent par m’ennuyer, car, si je ne l’avais pas tué, ce n’était pas ma faute.»
Un volume presque entier, consacré au récit de l’évasion de cet homme extraordinaire de la fameuse prison des Plombs de Venise, offre un intérêt presque sans égal, et dont il est impossible de donner une idée. Son séjour à Paris, où il a introduit la loterie, deux ou trois amours bien vénitiens, autant de vengeances plus vénitiennes encore, fournissent matière à des chapitres charmants.
Monsieur Aubert de Vitry avait, il y a quelque temps déjà, donné de ces mémoires une sorte d’abrégé où la fin de toutes les histoires était décemment coupée. Plusieurs mots extrêmement techniques avaient disparu:
Le latin dans ses vers brave l’honnêteté ;
Mais le lecteur français veut être respecté.
Et par quelle raison? Le sage législateur du Parnasse aurait dû l’expliquer. Cette grande pruderie de l’œil et de l’oreille, qui, sous la périphrase hypocrite, n’en apporte pas moins à l’esprit la pensée toute nue, sera peut-être un jour expliquée. Elle ne l’est pas encore; car si l’esprit devine le mot, c’est donc l’organe qui en a peur?
L’édition nouvelle que nous annonçons ici a rendu (autant que possible) à ces Mémoires leur verdeur et leur naïveté digne d’un temps qui touchait au grand siècle. Nous engageons ceux qui se sentiraient rougir en les parcourant, à penser à Louis XIV, et même à Louis XV,. qui s’entendait quelquefois en dignité.
20 mars 1831.
XI
Table des matières
REVUE FANTASTIQUE
«Sommes-nous bientôt arrivés? dit l’homme au manteau vert.
— Nous y voici,» répondit le libraire en sautant sur l’esplanade; il accrocha son chapeau au télégraphe et jeta autour de lui un regard satisfait.
«Quelle belle chose que Notre-Dame! dit en grelottant l’homme au manteau, qui, en sa qualité de romantique, se croyait obligé d’aller le long des balustrades, lorgnant les piliers et flairant les ogives. Eh bien! ajouta-t-il, commençons.»
Le libraire tira de ses poches vastes et vides une lorgnette d’approche; il la posa sur l’épaule de son compagnon et la dirigea de droite et de gauche en cherchant son point.
«Je crois, mon cher éditeur, reprit l’autre avec transe, que nous ne viendrons jamais à bout de notre entreprise. Publier quelque chose dans ce moment-ci! lorsque toute l’Europe est assez folle pour s’occuper de politique! On ne lit plus, ô mon cher imprimeur-libraire! on ne lit plus que les journaux. C’est en vain qu’armés d’un courage invincible et d’une intrépidité à toute épreuve, nous sommes montés sur cette cathédrale, et que, muni d’une lorgnette, vous prétendez découvrir le moment où la ville sera le moins activement préoccupée, afin de lui lancer favorablement mes opuscules! Voyez quelle agitation règne dans ces quartiers! Hélas! faut-il que je vous aie signé en 1829 un dédit funeste! Sans cela, ô mon cher éditeur! jamais l’inspiration ne me serait venue en 1831.
— Au lieu de vous lamenter, reprit le libraire, servez-vous, de votre côté, de cette autre lunette. Si la ville de Paris est tranquille un quart d’heure, si les nouvelles manquent pendant l’espace d’une minute, si je vois deux oisifs se promener les bras croisés, ç’en est fait, ô mon cher auteur! je lance vos opuscules. Songez que ceux de mes confrères qui ne sont pas à Sainte-Pélagie ont été trouvés aux filets de Saint-Cloud; il nous faut trouver de quoi vivre quand nous devrions mourir à la peine.
— Beau ciel, s’écria le poète qui s’était retourné, ma poitrine s’élargit en te voyant! Quel panorama se déroule à mes pieds! Que tu es belle, ô ma chère ville! Quel aspect magnifique offrent, de ces hauteurs, tes ponts, tes quais, tes palais, ô Paris, toi dont les fées avaient élevé les murailles dans la plus belle vallée du plus doux pays de l’Europe! Comment ton enceinte, jadis réservée aux plaisirs et à toutes les jouissances de la paix, est-elle devenue l’ardent foyer de toutes les passions? Hélas! lorsque jadis une voiture attelée de huit chevaux traversait le Pont-Royal, tous les curieux accouraient, et l’on parlait comme d’un événement du passage du roi qui allait à la messe. Lorsqu’un abbé allait faire un sonnet, on s’en occupait pendant quinze jours dans tous les salons. C’étaient alors d’heureux oisifs qui peuplaient les promenades! Aujourd’hui le roi va en char à bancs, et douze volumes in-octavo ne sauraient attirer l’attention de trois personnes.
— Il me semble, dit le libraire, que je ne vois rien, et que nous pourrions lancer vos opuscules.
— O ciel! répliqua l’auteur, ne voyez-vous donc point cette foule innombrable qui se presse dans la rue du Coq? On va attaquer le Louvre. O malheureuse patrie!
— Ce sont, mon cher auteur, des gens qui regardent les caricatures de Martinet.
— Des oisifs! s’écria l’homme au manteau, est-il possible? Mais, hélas! je me trompe: ce sont des caricatures politiques qu’ils regardent. C’est le dernier roi tenant un moineau dans sa main, ou le défunt ministère travesti sur des tréteaux. O France! riras-tu donc toujours de ceux qui te gouvernent, semblable à un malade de joviale complexion qui se raille des médecins qui le tuent? Celui-là te met au régime, celui-ci veut des dissolvants; tous introduisent la sonde dans la plaie, l’examinent au risque de l’élargir; puis ils s’efforcent de la remplir avec de l’onguent. Pauvres charlatans! C’est en vain qu’ils ont couché l’athlète sur le lit de douleur, qu’ils attachent et lient ses membres vigoureux, qu’ils le torturent et l’épuisent, lui, le lutteur invincible, dont les forces se dévorent elles-mêmes, que le sang étouffera si on ne le laisse descendre dans l’arène et frotter ses muscles huilés de la poussière olympique.
— Mon cher, dit le libraire, voici assurément un moment de calme; vos opuscules ne sauraient être lancés dans un instant plus favorable.
— O éditeur imprudent, ne voyez-vous donc pas sur la rive gauche du fleuve cette baraque effrontée? Ils hurlent, ils se démènent, ils montent et descendent, ils sonnent, ils s’interpellent, ils phrasent et votent, ils décrètent et gesticulent! C’est un sabbat.
— Bon! reprit le libraire, ce sont, mon cher auteur, les représentants de la France.
— Peste! je suis donc de l’avis de cet homme spirituel qui prétendait, l’autre jour, dans un dîner, qu’ils dévident leurs phrases comme dans les filatures on dévide le coton. Voyez quels écheveaux interminables celui-ci s’efforce de tirer! De quelle couleur est sa robe? Elle n’est ni blanche ni rouge, elle est rose; c’est un homme impossible à noyer quand il nage entre deux eaux. Mais leur filandreuse éloquence boite et tergiverse tortueusement. Que disent-ils?
— Vous le lirez demain dans le journal.
— J’aperçois dans l’ancienne enceinte du palais des Condé une seconde halle aux paroles. Mais quelle majestueuse gravité ! Autrefois c’étaient les vieillards dont la tête tremblait, est-ce le tour de la jeunesse d’aujourd’hui?
— Mon cher auteur, ne vous effrayez nullement de tout cela. Si vous m’en croyez, nous ne laisserons pas de lancer vos opuscules.
— Qu’est ceci, ô mon ami? interrompit l’auteur. Pour le coup, une véritable assemblée de fous vient de tomber indubitablement dans ma lorgnette. Ouf! leur physionomie me donne la fièvre, et leurs contorsions le vertige. C’est auprès du boulevard de Gand qu’ils sont rassemblés. O ciel! serait-il nécessaire, pour fonder une religion, de porter du bleu barbeau et de se laisser croître les cheveux comme Paganini? Quoi! Jésus-Christ a-t-il donc imité Charles X? Et quelles raisons a-t-on pour le renvoyer s’il n’a point publié d’ordonnances? Est-ce donc lui qui est responsable, et non ses ministres? Croyez-moi, messieurs de Saint-Simon, c’est un Dieu représentatif qu’il nous faut; vous vous trompez; vous êtes venus au monde quelque deux mille ans trop tard. Le genre humain est comme les femmes: elles sont dévotes à douze ans et à soixante ans. L’Europe a été à la messe dans son enfance; le bon temps reviendra peut-être pour les moines; attendez qu’elle radote.
— Mon ami, dit le libraire, tandis que vous philosophez, tout s’est évaporé autour de nous. Nous voici seuls suspendus dans les airs. Paris s’endort, la Seine a posé sur son cou sa brillante chaîne de falots. N’attendons pas la nuit, et lançons vos opuscules.
— Paix! répliqua le poète. Ne voyez-vous pas, à la lueur incertaine de la lune, rayonner les pointes d’un grand nombre de baïonnettes? Voici décidément une révolution qui passe sur le quai de la Ferraille.
— Ce sont des gardes nationaux.
— O soldats-citoyens! s’écria l’autre, oubliant les convenances dans un moment d’exaltation, il serait beau de voir vos colonnes tricolores à la frontière; mais il est triste de piquer les chiens à la porte des Tuileries. Dites-nous quel but vous rassemble. Ne vous trompez-vous pas? Rentrez en paix; les rebelles ont écrit à monsieur le préfet de police que leur insurrection était remise à huitaine; rentrez en paix, et puissiez-vous ne point trouver Hernani aux pieds de votre fille, et don Carlos dans votre armoire! Hélas! le véritable danger que court un garde national, ce n’est pas où il est, c’est où il n’est pas.»
Mais le libraire impatienté avait soulevé silencieusement les rames de papier noirci qui gisaient à ses pieds, encore humides. Tout d’un coup il les éleva dans les airs, et, dévoré par l’espérance d’avoir de quoi dîner le lendemain, ô infortuné poète! il lança tes opuscules.
Ce fut en ce moment que quelques oisifs, qui se miraient dans les glaces de la galerie d’Orléans, aperçurent derrière une vitre, dans l’étalage d’un libraire, une brochure jaune qui y demeurera clouée jusqu’à l’éternité.
21 mars 1831.
XII
Table des matières
REVUE FANTASTIQUE
Hier, soulevant de ses mains la pierre de son tombeau, Pantagruel est sorti de la terre.
Un cri de frayeur, parti de tous les points de la France, le suivait à son passage; sa tête chauve, pareille au dôme du Panthéon, se dandinait jovialement entre les têtes des peupliers. Une des colonnes de la Bourse, qu’il avait cueillie en passant, tournait dans ses doigts comme un bambou léger façonné par un habile tourneur; deux bateaux à vapeur lui servaient d’escarpins; et, comme les fashionables du jour, il s’était contenté de suspendre à sa montre une seule chaîne d’or, au bout de laquelle se jouait un canon des Invalides. Prenant les deux tours de Notre-Dame pour une lorgnette à deux branches, il avait posé sur son oreille son bonnet de police, coupé sur le patron des Pyramides; et, balançant dans son pourpoint tailladé à l’ancienne mode sa royale rotondité, il descendait gravement vers le bois de Boulogne. Lorsqu’un équipage élégant avait attiré son attention, il le prenait dans le creux de sa main, le considérait et le reposait ensuite sur le sable avec soin, sans faire de mal à personne. Les cavaliers, les piétons étaient de même l’objet de son attention; et même, en ayant avisé un qui portait une barbe romantique, un habit fleur de pensée et un gilet de satin vert, il le trouva si drôle qu’il le mit dans sa poche.
Paris lui semblait beau. Assis sur l’Arc de l’Étoile, sans égard pour l’unique ouvrier qui s’y démène depuis le ministère Martignac, et ayant ajusté une embouchure de la colonne d’Austerlitz qui lui servait merveilleusement de pipe, il commença à charger de tabac le piédestal et à tirer de son gosier des bouffées de fumée qui firent accourir les pompiers. De tous côtés il vit s’agiter entre ses jambes de petites fourmis qui suffoquaient; distrait de sa nature et dédaigneux par droit de naissance, il étendit les jambes sur les montagnes environnantes, posa l’une sur la lanterne de Diogène et l’autre sur le clocher de Vaugirard, et s’endormit royalement, les bras croisés.
Il y a de par le monde une caricature plus que spirituelle et tracée par un crayon qui n’a point de signature, qui le représente dans cet état. (2) Dès que ce Micromégas-Gulliver s’est gargantualement assis sur la rive fleurie de la Seine, voici venir tout ce qu’il y a de badauds à Paris, c’est-à-dire tous les Parisiens, sans compter les étrangers. Les astronomes ont fait un ballon et s’élèvent au-dessus de lui, munis de compas et d’encre de Chine; les ingénieurs, qui ont employé à peine trois heures à suer d’ahan pour se guinder jusqu’à sa jarretière, pédamment accroupis sur son genou, braquent impitoyablement leur borgne observatoire. Chacun de ses cheveux est attaché à un poteau par des ouvriers qui fourmillent. De tous côtés se dressent des poulies, s’efforcent des cabestans, se poussent des leviers; à gauche, à droite, arrivent des armées innombrables de soldats-citoyens et de citoyens-soldats, qui ont écrit sur leur drapeau effarouché : la patrie est en danger! Des omnibus, des chars à bancs, des gondoles, tout se mêle; des officiers, des tambours-majors, des officieux, des cuistres, des petites filles. La patrie est en danger! tel est le cri qui sort de toutes les poitrines comprimées par la frayeur. Mais déjà les fouilleurs de curiosités, les déchiffreurs d’hiéroglyphes, les compilateurs de ruines, les polisseurs de momies et les dégustateurs de médailles ont commencé à se ruer sur l’immense proie comme de sagaces renards.
Celui-ci, à cheval sur le nez du dormeur, se cramponne aux sourcils, et, nouveau Christophe Colomb, parvient seul jusqu’à l’univers ignoré de sa nuque. Un badigeonneur empressé écrit sur le passe-poil du pantalon la défense sous peine d’amende... Sa montre, tombée de sa poche, est placée sur un tombereau et emportée par quatre chevaux vigoureux; sa carte de visite soulevée par douze forts de la halle, commence à quitter la terre; dans sa poche s’est établi un missionnaire, qui de là improvise un sermon. — Silence! Pantagruel se réveille.
Il a écrasé douze mille hommes en se retournant; il en a jeté trois cents en l’air; la plupart sont tombés dans la Seine et se sauvent à la nage, avec cinq degrés de froid. «Qu’est-ce donc?» dit-il.
Mais en cet instant il voit venir à lui une députation revêtue de robes noires et poudrée d’une pédanterie outrecuidante. Pareille à un troupeau des sauveurs du Capitole, la brigade en perruque se dirige sur une des montagnes et de là lui adresse la parole: «Jeune étranger, lui dit l’orateur comme monsieur Cagnard (car vous me semblez jeune et infiniment étranger), nous sommes en ce moment dans un étrange embarras; nous venons vous proposer d’être notre roi et de nous gouverner, et nous craignons que vous n’acceptiez pas.»
Pantagruel les prit dans sa main, les mit dans sa tabatière et leur dit: «Mes petits amis, je serai votre roi; indiquez-moi votre palais de cette tabatière, je ne demande pas mieux que de vous gouverner.
— O puissant Pantagruel! répliqua le plus petit qui était le plus bavard, nous avons des lois, des institutions, des dîners et des pensions; ne changerez-vous rien?»
Pantagruel descendit les Champs-Élysées, porté en triomphe par le peuple, qui se suspendait à ses mollets. «Où est la demeure royale?» demanda-t-il d’abord. On lui montra les Tuileries. Mais son front se heurta contre le cadran de l’horloge. «Ho! ho! dit-il, du temps de mon royal père Gargantua, on était mieux logé et plus à l’aise; comment pourrais-je jamais entrer ici, si ce n’est en défonçant le toit et en m’y couchant comme dans une bière? Donnez-moi une maison plus commode.
— Nous n’en avons pas, dirent les architectes; — et, dirent les députés, celle-ci est déjà bien grande et coûte déjà bien cher.
— Je resterai dans le jardin, dit Pantagruel. Or, sus, parlons d’affaire; est-il l’heure de dîner ici? Je me sens quelque envie de commencer par boire.»
Il prit la halle au blé pour tasse, et la tendit à un petit valet qui y versa d’une petite bouteille une demi-goutte d’un vin bien mauvais.
«Ho! ho! dit-il, n’y a-t-il pas d’autres boissons? Du temps de mon royal père, il n’en était pas ainsi. Hé quoi! pour ton roi, ô peuple français! une goutte de vin détestable? Et que disent donc aujourd’hui les potentats de ce gouvernement à gosier sec?
— Nous n’en avons pas d’autre, dirent les rats de cave; — et, dirent les députés, ce vin-là est bien bon et coûte déjà bien cher.
— Je garderai donc ma soif, dit Pantagruel. Ne parle-t-on pas de guerre? Il nous faut ici une armée; allez me chercher de l’argent.»
Il ouvrit une poche large comme le cratère d’un volcan; un petit trésorier y jeta une bourse, qui passa par un trou, et tomba dans sa botte.
«Ho! ho! dit-il, ne payez-vous pas plus vos rois? Voici de quoi avoir un demi-boisseau de gendarmes! Comment! serait-ce là le revenu d’un prince constitutionnel? Du temps de mon royal père Gargantua...
— Nous n’en avons pas davantage, dirent les contribuables; —et, dirent les députés, cette bourse est déjà bien ronde et coûte bien cher.
— Je mettrai donc mes mains dans mes poches au lieu d’argent, dit Pantagruel. Or ça, puisque je vous gouverne, me voici comme saint Louis sous son chêne. Qu’on se plaigne, qu’on rédige, qu’on pétitionne! c’est l’heure de ma justice.
— Sire, dirent les ministres, voici des journalistes qui crient à la république; voici des galériens qui démolissent des églises; voici des carlistes qui font boire les pauvres; voici des bonapartistes qui crient à tue-tête; voici des intrigants en congrégation qui ourdissent et trament.
— Qu’on m’élève une potence, dit Pantagruel, et qu’on pende!
— Sire, nous ne pendons pas sans procès; nous ne jugeons pas sans prison; nous n’emprisonnons pas sans gendarmes, et la garde nationale refuse de tirer l’épée.
— Ho! ho! dit le roi, n’y a-t-il pas d’autres lois pour punir les factieux? Voici une presse qui crie bien fort. Eh quoi! le souverain est-il au milieu de son peuple comme le nageur au milieu de la rivière? Les flots l’emporteront. Du temps du roi mon père, il en était autrement. Où sont les lois?
— Nous n’en avons pas davantage, dirent les avocats; — et, dirent les députés, celles-là sont déjà bien sévères et font bien peur aux juges.
— Peste! dit Pantagruel, point de vin! point d’argent! point de lois! Je dormirai donc.
— Sire, dirent les ministres, nous ne pouvons aller sans vous; la main nous tremble à chaque signature. Nous ne pouvons faire un sous-préfet sans angoisse; le principe de non-intervention nous rendra hydrophobes. Vous ne pouvez dormir.
— Ho! ho! dit le roi, mon père Gargantua ne faisait autre chose. A quoi servent donc les ministres? Qu’on en nomme quatre fois plus!
— Nous n’en avons pas d’autres, dirent les employés; — et, dirent les députés, ceux-là sont déjà bien entêtés et nous font assez crier.
— Messieurs, dit Pantagruel, je ne saurais être roi; adieu, sortez de ma tabatière, et me laissez en paix.»
28 mars 1831.
XIII
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REVUE FANTASTIQUE
Une vieille dévote avait jeûné jusqu’à une heure de l’après-midi le jour du très saint vendredi; elle avait pris son chapelet et respectueusement entr’ouvert son eucologe.
Un jeune élégant avait amplement satisfait son brutal appétit sur un jambon qui ne s’attendait guère à être mangé qu’à Pâques; il avait fait mettre quatre chevaux à sa calèche, et son cocher soufflait dans ses doigts.
Un pauvre étudiant avait loué un infortuné cheval, le dernier resté dans l’écurie glacée d’un loueur mal à l’aise; il avait, hélas! brossé avec soin son habit le moins antique et se disait: «Pourvu que mon cheval ne s’emporte pas! car je tomberais assurément.» Un bon bourgeois avait saisi en souriant son parapluie rose; il avait pris par la main son petit garçon habillé en garde national, suspendu à sa montre ses breloques en cornaline, et dit à sa femme: «Allons à Longchamps.» Ainsi, par un singulier hasard, ces quatre individus vinrent à passer dans la même rue, laquelle était voisine de l’Assomption, ou de toute autre paroisse qu’il plaira à un homme plein d’imagination de se représenter. Le visage de la dévote respirait un air de contentement et de satisfaction; elle inclinait les yeux à terre, en croisant ses pouces, et son double menton s’arrondissait jovialement, tandis qu’elle songeait que son estomac vide était agréable au Seigneur. L’élégant avait l’air byronien d’un homme blasé ; son fouet sifflait sur la croupe rebondie de sa jument aux jambes fines; il s’engonçait dans sa cravate en songeant à ses dettes.
Le pauvre étudiant se cramponnait tout radieux et invoquait saint Pommeau; sa monture se deferrait du pied droit. Sur le dos des pavés sautillait le bon bourgeois; le petit garçon mangeait un gâteau et trottait tout barbouillé de confitures. Après quelques minutes de marche, la dévote fut à l’église, et les trois autres aux Champs-Elysées.
L’église était muette et sombre; une moitié de cantique y bourdonnait d’une façon lugubre. La canne du suisse retentissait seule au milieu du silence, et le bedeau désappointé tendait dans le désert une bourse au fond de laquelle gisait un gros sou. Debout contre une voûte obscure, le curé attendait que les fidèles vinssent baiser l’image du Christ; mais, plus redoutable que les ressorts de la machine pneumatique, l’indifférence publique dont se plaint l’Avenir avait fait le vide dans la sainte patène. «Hélas!» murmura la bonne vieille, en s’agenouillant.
Dans les Champs-Élysées sifflait un vent aigu; quelques grisettes enveloppées de pelisses se promenaient imperturbablement dans la contre-allée; deux voitures bourgeoises fermaient leurs stores, et, dans un grand landau délabré, trois Anglais suçaient leurs cannes. «Diable!» dit l’élégant. «O ciel!» dit le pauvre étudiant. «Ah! ah!» dit le bourgeois.
La dévote eut bientôt fini sa prière; personne n’était là pour la voir, à quoi bon rester? Elle trempa avec fureur sa main sèche et ridée jusqu’au fond du bénitier, et murmura en se signant: «C’était bien la peine de jeûner toute une matinée!» Elle reprit son petit pas cadencé et appela sa servante.
L’élégant ne permit pas à la mauvaise humeur de prendre place sur son visage bien rasé et pommadé fraîchement: il appuya ses rênes flottantes sur le mors écumant de ses coursiers, et, traçant avec sa roue une rosace sur le sable, reprit au trot la route de son hôtel splendide.
Le disciple infortuné de Cujas appuya sur les flancs étiques de sa monture ses talons dépourvus d’éperons. Sa rosse récalcitrante piétina et se couvrit de boue; après un demi-quart d’heure, l’animal s’étant résigné, la raillerie publique oublia le cavalier. Mais quelle profonde tristesse!
Le bourgeois posa sur son chapeau imperméable son mouchoir à tabac, afin de le garantir de la pluie; le petit garçon pleura.
Ainsi le hasard voulut que ces trois personnages vinssent à repasser par la même rue, mais avec des physionomies différentes.
Dans la tête de la dévote se peignait alors des couleurs les plus vermeilles ce siècle qui, à bon droit, a été appelé le restauré. Dans son imagination chantaient de joyeuses files de moines, de copieux bataillons de diacres; de discrets confessionnaux s’ouvraient dans la scrupuleuse obscurité des chapelles; dans des salons aristocratiques s’arrondissaient des mollets d’évêques à bas violets bien tendus. O temps à jamais évanouis! Une larme roula sur la joue éraillée de la pauvre femme.
Dans la tête stupide de l’impassible dandy il ne se passa rien. Mais le pauvre étudiant, qui, n’ayant pas d’argent, ne pouvait manquer d’être philosophe, songeait piteusement au siècle des marquises et des mouches. Pendant dix minutes, les dix fortunées minutes qui avaient suivi son départ et précédé son entrée à Longchamps, un rêve bienencontreux l’avait transporté à certain chapitre d’un livre dont les demoiselles ne savent pas le titre. Il s’était vu en amoureux cavalcadour piaffant à côté du wiski de la marquise de B... Hélas! il était parti grand seigneur, chevalier errant, paladin; il s’en revenait morose, enrhumé, républicain. O hommes, vous dont la pensée est plus changeante que l’aile du scarabée aux rayons du soleil, plus difficile à fixer que le fluide de la lumière, vagues d’un océan sans limite, où allez-vous? Où te retrouverons-nous, toi, multitude, foule ardente et curieuse, empressée et vide, qui te portes en avant et te retires plus irrégulièrement qu’une mer sans marée fixe? Engouement d’un jour, folies qu’on croit éternelles, qu’on scelle sur le marbre, qu’on décrète, qu’on élève en monuments, le souffle du zéphyr vous renverse. Où étiez-vous, ô habitants de Paris?
Les Parisiens étaient à la revue du Champs-de-Mars dimanche passé.
(Écrit le soir du vendredi saint, comme la préface du Vingt-Quatre février). (3)
Dimanche, 3 avril 1831 (jour de Pâques).
XIV
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REVUE FANTASTIQUE
Nous recevons d’un de nos correspondants les plus dignes de foi, qui dans ce moment est à la campagne à quatre lieues de Pékin, la lettre suivante, qui pourra intéresser le lecteur.
Pékin, 10 janvier 1831.
Je vous ai promis, monsieur et honoré correspondant, des détails sur la ville que je viens de visiter; je ne vous en donnerai point. La raison est qu’il est impossible aux étrangers d’en voir autre chose que les murailles, et cela, lorsqu’ils ont de grandes protections.
Je ne vous envoie point d’encre de Chine, point de thé ; je me bornerai à vous faire part d’une conversation philosophique que j’ai eue avec l’homme le plus vieux que j’aie rencontré de ma vie.
Il loge à quatre lieues de Pékin, et c’est lui qui est mon hôte en ce moment. Il passe gravement sa journée à fumer de l’opium et à boire d’énormes chaudières de thé dans de petites tasses grandes comme un dé. Du reste, c’est un fort bel homme et un élégant; ses ongles ont dix-huit pouces de long, et ses moustaches deux pieds et demi. Le seul exercice qu’il prenne est de promener ses regards tantôt à gauche, tantôt à droite, avec un demi-sourire. Je n’ai pas besoin de vous dire que ses sourcils sont peints soigneusement et que ses souliers lui défendent de faire un seul pas.
Hier, après avoir visité ses jardins et bu d’un sirop détestable qu’il m’offrit, j’allumai une pipe et commençai à causer avec lui. Il paraissait s’intéresser beaucoup à l’Europe, et surtout à la France; il me demanda combien d’années il fallait pour apprendre à lire notre langue.
«Il faut six mois à l’école mutuelle, et douze par la méthode Jacotot,» lui répondis-je.
Il resta une demi-heure sans rien dire, puis il reprit d’un ton de voix parfaitement poli: «Cela est tout à fait absurde.
— Sans doute, lui dis-je; mais pourquoi?
— Parce que, me dit-il, si un homme de quatre ans et demi en sait aussi long qu’un autre de soixante, votre ville doit être un fleuve immense de paroles inutiles; et dans ce fleuve se noient et périssent infailliblement les institutions et les lois.
— Cela est vrai, lui dis-je; mais pensez-vous que l’ignorance générale d’un peuple puisse contribuer à son bonheur?»
Il me regarda avec un étonnement qui ne lui permit pas de répondre avant un silence plus long encore que le premier, puis il me dit:
«Une totale stupidité est la seule, la véritable source de toute espèce de bonheur.
— Dans un peuple, lui dis-je, ou dans un individu?
— Dans un peuple, reprit-il; pour un homme seul, au contraire, c’est la source de tous les maux.
— Eh quoi! ô mandarin, m’écriai-je, n’es-tu donc point de l’avis de ceux qui prétendent que le genre humain tout entier n’est qu’un individu, à plus forte raison un État?
— Ceci est une phrase juste, répondit le Chinois; oui, et si l’Etat est un homme, chaque individu est un membre de cet homme. Mais ne voyez-vous point combien nos membres, à nous, travaillent, s’usent et gémissent pour concourir à la félicité du corps entier qu’ils composent? Ici les bras, ici les yeux, là les jambes, par ici les oreilles; c’est ainsi que de ce travail des parties résulte le bien-être de tous: or, plus la communauté, la masse, sera intelligente, plus ses facultés seront développées, plus ses besoins seront grands, plus il faudra que l’individu travaille pour y satisfaire.
— Eh! donc, cher mandarin, la stupidité d’un peuple vous réjouit?
— Fort, dit-il.
— Nous ne sommes point de cet avis, lui dis-je, et nous aimons à sacrifier nos libertés individuelles à la liberté générale.
— La liberté générale! repartit-il (il faillit rire), voilà un mot, une abstraction, un être insaisissable, un filament de la bonne Vierge qui traverse les airs! Pououh!
— Non pas, lui dis-je; et le zèle de la garde nationale vous le prouve.
— Si j’étais Français, me dit-il, jamais je ne consentirais à en faire partie.
— On vous y forcerait, mon ami.
— O exécrable vexation! reprit-il. Et de quoi criaient les vilains, s’il vous plaît, du temps de la féodalité ! Ils se lamentaient comme des pauvres, pourquoi? Parce qu’il leur fallait aller monter la garde autour des châteaux des riches, chasser les grenouilles et s’enrouer d’éternels qui vive!
C’est vrai, repris-je; mais songez qu’aujourd’hui, si les vilains montent la garde à la porte du riche, le riche la monte à la porte du pauvre.»
Le mandarin éclata de rire; sa pipe s’éteignit.
«O stupide étranger! me dit-il, que t’importe ton voisin? Eh quoi! te voilà guéri de ta paille dans l’œil, parce que celui-ci y porte une poutre? Que dis-je? tu marches satisfait, glorieux de cette paille! Et que m’importe que mon proche se torde dans d’horribles convulsions, si moi j’ai une piqûre d’épingle qui me gêne? Ce n’est pas parce que je suis pauvre et que je garde la porte d’un riche qu’il m’est cruel de garder cette porte, c’est parce que garder une porte est cruel, que la bise est froide, que mon fusil est lourd, que ma femme s’ennuie, que mon enfant crie, que ma vie s’use et s’enfuit.
— Diable, me dis-je, voilà un homme qui a lu quelque peu de Hobbes. Et qu’est-ce donc que la société ? repris-je alors. Les hommes, par cela même qu’ils se réunissent, se protègent; de là les lois.
— Est-ce que les lois, dans votre pays, ordonnent à tout le monde cette corvée, même aux philosophes?
— Hélas! lui dis-je, même aux saint-simoniens. La conscription...
— Je connais ce mot, répondit le mandarin. C’est une planche sur laquelle on range des hommes comme des raisins secs dans un panier. Et n’épargne-t-il personne, ce filet qui ramasse les poissons dans le vivier? Le brochet s’y trouve-t-il à sec avec le goujon et l’immonde crapaud?
— Oui, certes.
— Bien! bravo! dit-il. Ainsi donc, je me représente votre loi comme un casque de fer: chacun arrive à son tour et présente la tête, afin qu’on le coiffe de ce casque. Celui-ci l’a trop petite, le voilà aveuglé d’un couvre-chef qui lui bat sur les omoplates. Celui-là se la trouve trop grande; qu’importe? il faut que l’inexorable coiffure entre; les oreilles tombent, le front saigne, le crâne se rétrécit. Notez bien que le casque ne saurait aller qu’à une seule tête, celle du législateur, lequel est mort depuis deux ou trois cents ans.
— Disciple d’Épicure, lui dis-je, tu serais un mauvais député.
— Et les femmes, reprit-il, comment les gouvernez-vous?
— Elles nous gouvernent.
— Toujours?
— Tantôt ouvertement, tantôt en secret, comme le comité directeur.
— Que vous accrochez-vous au nez?
— Rien.
— Ni au menton?
— Pas davantage.
— Voici une civilisation qui vous mène à la barbarie.»
Telle a été ma conversation avec cet homme bizarre; je vous la transmets, croyant qu’en ce moment elle pourrait faire quelque diversion agréable dans l’esprit des économistes. Dans une autre que j’avais eue avec lui quelques jours auparavant, il m’avait fait ce singulier raisonnement sur les différentes sortes de gouvernements.
«Il y en a trois espèces, me disait-il; la république, le gouvernement constitutionnel et le régime absolu. Avez-vous jamais réfléchi à la position d’un ministre dans chacun de ces trois cas?
«Les choses de la vie peuvent être considérées comme un jeu de brelan ou de trente-et-quarante. C’est le peuple qui fournit l’argent pour mettre au jeu. Dans un gouvernement absolu, le peuple dit au ministre: «Voici de quoi jouer; fais à ta fantaisie, perds ou gagne, nous ne t’en demanderons pas compte.» Le ministre joue, et, s’il perd, on lui en donne encore. S’il gagne, il a soin de rendre moitié, et le tiers en sus en joujoux, hôpitaux, ponts, abattoirs, statues, égouts, etc., etc.
«Dans un gouvernement représentatif, le peuple dit au ministre: «Voici peu d’argent; fais à notre fantaisie, gagne. Si tu perds, tu nous en rendras compte.»
«Dans une république, le peuple s’assoit à la table, joue lui-même, et les trois quarts du temps pille ses voisins pour plus de facilité.»
11 avril 1831.
XV
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REVUE FANTASTIQUE
Ne sachant aujourd’hui quel événement de la semaine pourrait fournir matière à un sermon, il faut, mes très chers frères, que je vous fasse lire un petit chapitre anecdotique.
Vous savez qu’il y a des jours où la pluie oblige à garder le coin du feu, et où, si l’on ne prend des cartes en plein jour comme dans le défunt siècle de nos grands-pères, il faut que l’on discoure sur le prochain. Ce n’est pas là, faites-y bien attention, le vent orageux, terrible, de la calumnia, dont le général Bonaparte écrivait à Salicetti: Tu sais avec quel art elle siffle. Ce ne sont pas les sangsues affamées dont le satirique, semblable à un médecin furibond, assassine le patient qu’il veut enterrer; c’est un frais zéphir rasant la terre comme l’hirondelle, et, comme elle, ne ramassant que quelques insectes ou quelques grains de sable; c’est ce doux sourire à demi épanoui sur les lèvres de M. Denon, racontant une anecdote; c’est l’innocente joie d’une coquette qui aperçoit une fluxion sur la joue de sa voisine. On se laisse aller, comme sur un théâtre de société ; chaque personnage vient se montrer à son tour, et livrer aux traits malins son costume, son visage, sa taille, ses discours et ses prétentions. Celui-ci, intimidé, a besoin du souffleur; madame une telle a trop de rouge; celui-là déclame avec emphase et tourne sur son talon avec une satisfaction trop grande; ajoutez à cela la fumée du thé et l’impression magnétique d’un cercle resserré de larges fauteuils à demi grillés par un feu de décembre; et vous comprendrez tout le plaisir qu’on trouve à dessiner comme Granville de joyeuses silhouettes sur les murs.
Je me trouvais donc hier au milieu d’une conversation où quelqu’un s’avisa de dire:
— Je vais vous conter une vieille histoire.
— Vieille! dit-on.
— Pourquoi pas? Ceux qui la savent n’ont qu’à dormir ou à tricoter. Ceux qui ne la savent pas me diront si elle les a ennuyés.
— Scandaleuse? dit une vieille.
— Bah! dit une jeune.
— Pas du tout, répliqua le conteur, et il commença ainsi (il est très bavard):
Quarante cervelles académiques étaient un jour en ébullition; comme l’eau prête à être versée dans une théière ardente elles bouillonnaient et grommelaient au coin du feu. Il s’agissait de l’élection d’un membre nouveau.
Il paraît que c’est une chose réellement horrible que de porter dans son sein une éligibilité quelconque; au dire des gens expérimentés, il paraît véritablement que l’émotion qu’on éprouve dans une angoisse électorale, serait capable de remuer les entrailles glacées de cet Anglais illustre qui, chaque soir, se mettait sur le pas de sa porte et injuriait les crocheteurs, dans l’espoir de recevoir, sinon une émotion, du moins quelque joyeux coup de poing. (Je crois que c’est lui qui, le premier, a dit ce mot tant répété depuis, comme un pauvre lui criait la faim: Tu es bien heureux!)
Mais qui pourra jamais, dit Lord Byron, connaître les secrets tourments de l’homme et le voir dans le silence et la solitude des nuits, lorsque le masque qui recouvre son visage aux yeux du monde est déposé à son chevet (c’est dans Lara, je pense, ou à peu près)? Et qui a pu jamais descendre dans le cœur d’un immortel en herbe, quand un scrutin douteux balance sur sa tête poudrée l’éternel laurier, et qu’à chaque battement de son sang qui s’agite il frissonne de voir s’écraser dans ses doigts, comme don Carlos, l’œuf de ses espérances!
Mon mari a pris le Louvre! s’écrie une vieille qui, de marquise, en trois jours, devint naguère solliciteuse, tirant son époux imbécilement voûté par un habit qui s’est usé à frotter contre les murs de toutes les antichambres; que d’éligibles prennent le Louvre, et prendraient la lune sans scrupule avec ce qu’on voudrait, pour une simple voix! O mon cher voisin, accordez-moi la vôtre, au nom du ciel, et venez dîner chez nous sans façon.
Cartes de visite bien luisantes, poliment déposées; coches de remise roulant de porte en porte; magnifiques révérences, s’ouvrant comme la marquise d’Escarbagnas dansant le menuet; admirable fumet de truffes, troublant la raison et détournant la pensée; pétillant Champagne, signal de l’heureux moment où la main presse la main, où l’électeur se rend, où il promet sa voix en la perdant.
Voilà ce que savent ceux qui ont vu des élections, et griser un jury est une chose délectable; on peut le demander à ceux qui ont lu dans le fashionable roman de Pelham certain chapitre où le héros, piqué d’une mouche élective, s’en va quêtant par les villages. Ah! ah! dit-il en entrant chez le ministre, je vous trouve à propos à déjeuner; voici fort heureusement du veau froid; je l’aime avec passion; — et de s’asseoir; et quel honneur qu’un grand seigneur mangeant du veau froid à la table d’un curé de province! Cependant les petits enfants crient, la femme gronde; la scène, en un mot, est faite avec le pinceau de Cruishank. Qu’importe! la voix est emportée, enlevée à la pointe de l’épée.
Mais le lendemain! — Était-ce donc la peine, dit le désappointé, de faire lithographier des circulaires? O imprudent visiteur! tu as tiré ta poudre aux moineaux; semblable à ce royal chasseur que l’on voit collé aux boutiques des vitriers, il ne te reste dans les mains qu’une mauviette dégarnie de plumes, tandis que tu comptais sur la riche pépouille de l’ours.
Mais j’oublie que je conte une histoire.
Il s’agissait donc de l’admission d’un membre nouveau. La nature et les fauteuils de l’Institut ont une égale horreur du vide.
Un savant professeur, qui fut l’élu et qui méritait de l’être, avait pour antagoniste un des hommes les plus spirituels du siècle, dont le talent sans doute vaut bien aussi un fauteuil, mais il fit alors une faute en matière d’élection.
Le vaudevilliste solliciteur se fit déposer à la porte d’un hôtel de l’aristocratique faubourg. Il venait demander la voix d’un pair dont les discours se tiraient encore il y a quinze jours à vingt mille exemplaires.
Le pair était assis dans son cabinet de travail, occupé peut-être à relire quelques-unes de ces pages qui ont prouvé qu’on était poète en prose et qui ont fondé en France une école malheureusement indigne de sa noble source, peut-être appuyant sur sa main ce front que le ciseau de David a idéalisé comme celui de Gœthe, il réfléchissait à sa destinée, à son errante et large existence; à cette vie traversée de tant d’orages et dont les mécontentements auraient suffi à une ambition vulgaire; peut-être il songeait aux destinées de la France, lorsqu’on annonça le vaudevilliste.
Le pair se leva d’un air étonné :
— Monsieur, dit-il au solliciteur (après qu’il eût entendu son nom), à qui ai-je l’honneur de parler?
Le vaudevilliste prit un air plus étonné encore. Il répéta son nom.
Le noble pair répéta sa question.
— Monsieur, j’ai fait recevoir avec succès au Théâtre-Français plusieurs ouvrages dont l’un surtout fut jugé digne par le public d’un grand nombre de représentations; un fauteuil à l’Académie se trouvant en ce moment...
— Puis-je vous demander le titre des pièces dont vous parlez?
— Ce sont, monsieur, celles-ci: ***.
— Je ne les connais pas, répliqua le poète.
— Monsieur, poursuivit le vaudevilliste, j’ai été assez heureux pour fournir à nos compositeurs de musique les plus distingués le sujet de leurs drames lyriques; c’est sur mes paroles qu’Auber, Boïeldieu et Rossini ont composé leurs opéras français en grande partie.
— Monsieur, reprit le pair, vous comprendrez aisément que le nom du musicien en pareil cas soit le seul que l’on demande. Je vous avouerai que j’ignorais celui de l’auteur du canevas.
Le vaudevilliste vit qu’il n’obtiendrait rien; il persista:
— Un des théâtres les plus distingués du boulevard représente journellement des pièces tirées de mon répertoire. Le public veut bien les accueillir avec quelque indulgence. Si Votre Seigneurie pouvait juger, comme quelques-uns de ses collègues, que de l’ensemble de plusieurs ouvrages de peu d’étendue, peuvent naître les mêmes droits que d’un grand ouvrage seul...
— Monsieur, répliqua le poète, je ne vais jamais au théâtre du boulevard.
Qu’y avait-il à dire? Le solliciteur se retira.
La morale de la fable est qu’un homme d’esprit peut faire une faute, et qu’un autre peut faire une impertinence. La morale est encore que, bien fou est celui qui, étant le premier dans sa sphère, veut en sortir pour être le dernier dans une autre.
(Extrait de la Chronique du XIXe siècle.)
Lundi, 18 avril 1831.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.