Kitabı oku: «Premières poésies, 1828-1833.»
Alfred de Musset
Premières poésies, 1828-1833.

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337513
Table des matières
AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
AU LECTEUR
DES DEUX VOLUMES DE VERS DE L’AUTEUR
CONTES D’ESPAGNE ET D’ITALIE
AU LECTEUR
CHANSONS A METTRE EN MUSIQUE ET FRAGMENTS
VENISE
STANCES
L’ANDALOUSE
LE LEVER
MADRID
MADAME LA MARQUISE
A LA JUNG-FRAU
A ULRIC GUTTINGUER
SONNET
BALLADE A LA LUNE
DON PAEZ
I
II
III
IV
LES MARRONS DU FEU
PROLOGUE
PERSONNAGES
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCENE III
SCENE IV
SCENE V
SCENE VI
SCÈNE VII
SCENE VIII
SCENE IX
PORTIA
I
II
III
MARDOCHE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
XLV
XLVI
XLVII
XLVIII
XLIX
L
LI
LII
LIII
LIV
LV
LVI
LVII
LVIII
LIX
POESIES DIVERSES
LE SAULE
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
LES VŒUX STÉRILES
OCTAVE
LES SECRÈTES PENSÉES DE RAPHAEL
CHANSON
A PÉPA
A JUANA
SUZON
A JULIE
A LAURE
A MON AMI ÉDOUARD B...
A MON AMI ALFRED T...
A MADAME N. MÉNESSIER
UN SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL
LA COUPE ET LES LEVRES
ACTE PREMIER
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V
A QUOI RÊVENT LES JEUNES FILLES
ACTE PREMIER
ACTE II
NAMOUNA
NAMOUNA
CHANT PREMIER
CHANT DEUXIÈME
CHANT TROISIÈME


AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
Table des matières
En présentant au public cette édition nouvelle des Œuvres Complètes d’Alfred de Musset, notre but n’est pas uniquement de les lui offrir dans une typographie et dans un format commodes et agréables. Nous prétendons, en outre, lui mettre sous les yeux la collection de ces œuvres la plus réellement complète qu’il soit aujourd’hui possible de réunir. Nous en établissons le texte, revu avec grand soin, nous les classons dans un ordre logique et, en partie, nouveau.
Jusqu’à présent, les éditions d’Alfred de Musset se sont succédé sur un plan uniforme. Pour tout ce qui a paru du vivant de l’Auteur, il est hors de doute qu’on serait mal venu à se permettre d’y rien changer, et nous n’avons point eu cette témérité.
Mais, après la mort de son frère, Paul de Musset a formé un volume de ses Œuvres Posthumes en 1860, et un volume de Mélanges de littérature et de critique en 1867.
Ensuite, des chercheurs et des érudits, en grand nombre, le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, Maurice Tourneux, M. Octave Uzanne, beaucoup d’autres, ont recueilli des pièces plus ou moins curieuses, qui ne sont encore entrées dans aucune édition d’ensemble.
Le regretté Maurice Clouard, président, pendant de longues années, de la société «les Mussettistes», et son vice-président M. Paul Peltier ont, à leur exemple, multiplié les investigations les plus patientes et abouti souvent à des trouvailles intéressantes.
Les «œuvres vagabondes», comme les a appelées M. Uzanne, devaient fournir la matière d’un volume: les Œuvres Complémentaires réunies et annotées par M. Maurice Allem, en 1911.
Des lettres d’Alfred de Musset se rencontrent dans des journaux, des revues, des recueils divers, et, par exemple, dans la Correspondance de George Sand. Paul de Musset en a inséré dans les Œuvres Posthumes. Léon Séché en a formé un volume, plus un volume de Lettres à Aimée d’Alton qui allait devenir Madame Paul de Musset; M. Félix Décori a fait éditer à Bruxelles un recueil des Lettres à George Sand. Enfin M. Allem reproduit seize lettres dont J. Monval avait précédemment donné le texte dans le Correspondant.
Ces appoints, ces adjonctions, ces compléments, il nous a paru nécessaire de les fondre, selon leur nature, dans l’œuvre complète de Musset. Pour ne pas porter atteinte au plan définitif arrêté sous son contrôle et avec son assentiment, nous avons cru opportun, non de grouper ces pièces à part de façon à en composer la matière de deux volumes pour le moins, mais de les rapprocher, sous forme d’appendice à chaque partie, des pièces de même nature classées à leur place immuable.
Notre édition ne comporte donc plus de tome spécial aux Œuvres Posthumes ou aux Œuvres Complémentaires. On trouvera les Poésies posthumes et les Complémentaires à la suite des Premières Poésies et des Poésies Nouvelles ; les morceaux dramatiques à la suite des Comédies et Proverbes ; les fragments de nouvelles à la suite des Contes et nouvelles, etc.
Nous avons, dans le tome de la Correspondance, essayé de faire suivre les lettres dans leur ordre chronologique. La tentative était malaisée; nous craignons de n’avoir pas toujours réussi; la plupart des lettres ne sont pas datées, et, d’autre part, les originaux ne sont pas rassemblés dans un dépôt public ou facilement accessible; ils sont dispersés, en général, et l’on ignore souvent par qui et en quel lieu ils sont détenus.
Néanmoins, nous avons confiance de n’avoir rien négligé ; nous avons fait pour le mieux. D’ailleurs, l’homme de France le plus au courant sans contredit de tout ce qui concerne l’œuvre et la vie de Musset, M. Maurice Allem, nous a spontanément autorisés à nous servir des notes qu’il a diligemment prises et mises en ordre en vue d’établir une édition véritablement scientifique, absolument complète et appuyée pas à pas sur un commentaire historique, biographique, littéraire et social. Nous ne nous sommes pas fait faute de recourir à son érudition et de le consulter au risque de fatiguer sa bienveillance. Mais elle est inépuisable, et nous sommes heureux de lui exprimer ici notre profonde gratitude pour l’accueil et l’appui efficace qu’il nous a sans cesse réservés. Toutes les notes en bas de page, qui accompagnent les parties complémentaires ou inédites des Œuvres d’Alfred de Musset sont reprises, avec son assentiment, à l’édition de M. Maurice Allem, ou fournies par lui.
Nous nous sommes assuré la collaboration de Charles Martin, dans le dessein d’enrichir notre édition d’un attrait particulier. N’est-il pas, en effet, très attachant d’inviter un artiste d’aujourd’hui, avec son talent affiné et original, à traduire l’impression produite sur sa sensibilité par une œuvre classée depuis tantôt trois quarts de siècle? Des apparences extérieures propres à l’époque où elle a été écrite, se dégage ainsi, au premier coup d’œil, ce qui s’en avère durable et de tous les temps.
Puisse notre édition, conçue et exécutée de la sorte, rencontrer l’intérêt et le suffrage du lecteur.
AU LECTEUR
Table des matières
DES DEUX VOLUMES DE VERS DE L’AUTEUR
Table des matières
Ce livre est toute ma jeunesse;
Je l’ai fait sans presque y songer.
Il y paraît, je le confesse,
Et j’aurais pu le corriger.
Mais quand l’homme change sans cesse,
Au passé pourquoi rien changer?
Va-t-en, pauvre oiseau passager,
Que Dieu te mène à ton adresse!
Qui que tu sois, qui me liras,
Lis-en-le plus que tu pourras,
Et ne me condamne qu’en somme.
Mes premiers vers sont d’un enfant,
Les seconds d’un adolescent,
Les derniers à peine d’un homme.
1840.
CONTES D’ESPAGNE ET D’ITALIE
Table des matières
— What is it in that world of ours
Which makes it fatal to be loved?
AU LECTEUR
Table des matières
Une préface est presque toujours, sinon une histoire ou une théorie, une espèce de salutation théâtrale, où l’auteur, comme nouveau venu, rend hommage à ses devanciers, cite des noms, la plupart anciens; pareils à un provincial qui, en entrant au bal, s’incline à droite et à gauche, cherchant un visage ami.
C’est cette habitude qui nous ferait trouver étrange qu’on entrât à l’Académie sans compliment et en silence. Me pardonnera-t-on d’imiter le comte d’Essex, qui arriva dans le conseil de la reine crotté et éperonné ?
On a discuté avec talent et avec chaleur, dans les salons et dans les feuilles quotidiennes, la question littéraire qui succède aujourd’hui à la question oubliée de la musique italienne. On n’a sans doute rien prouvé entièrement.
Il est certain que la plupart de nos anciennes pièces de théâtre, à défaut de grands acteurs, demeurent sans intérêt; Molière seul, inimitable, est resté amusant.
Le moule de Racine a été brisé ; c’est là le principal grief; car, pour cet adultère tant discuté du fou et du sérieux, il nous est familier. Les règles de la trinité de l’unité, établies par Aristote, ont été outrepassées. En un mot, les chastes Muses ont été, je crois, violées.
La pédanterie a exercé de grands ravages; plus d’une perruque s’est dédaigneusement ébranlée, pareille à celle de Haendel qui battait la mesure des oratorios.
Le genre historique toutefois est assez à la mode, et nous a valu bien des Mémoires. A Dieu ne plaise que je veuille décider s’ils sont véridiques on apocryphes!
De nobles essais ont été faits; plus d’un restera comme monument. Qu’importe le reste? La sévère et impartiale critique est celle du temps. Elle seule a voix délibératrice, et ne repousse jamais un siècle pour en élever un autre; elle se souvient, en lisant Dante et Shakespeare, que l’héroïne du premier roman du monde, Clarisse Harlowe, portait des paniers.
1830.
CHANSONS A METTRE EN MUSIQUE ET FRAGMENTS
Table des matières
Allons bel oiseau bleu, chantez la romance à madame.
La Folle Journée.
A Madame B...
Quand je t’aimais, pour toi j’aurais donné ma vie.
Mais c’est toi, de t’aimer, toi, qui m’ôtas l’envie.
A tes pièges d’un jour on ne me prendra plus;
Tes ris sent maintenant et tes pleurs superflus.
Ainsi, lorsque a l’enfant la vieille salle obscure
Fait peur, il va tout nu décrocher quelque armure;
Il s’enferme, il revient, tout palpitant d’effroi,
Dans sa chambre bien noire et dans son lit bien froid
Et puis, lorsque au matin le jour vient à paraître,
Il trouve son fantôme aux plis de sa fenêtre,
Voit son arme inutile, il rit et, triomphant,
S’écrie: «Oh! que j’ai peur! oh! que je suis enfant!»
1828.
VENISE
Table des matières
Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l’eau,
Pas un falot.
Seul, assis a la grève,
Le grand lion soulève,
Sur l’horizon serein,
Son pied d’airain.
Autour de lui, par groupes,
Navires et chaloupes,
Pareils a des hérons
Couches en ronds,
Dorment sur l’eau qui fume,
Et croisent dans la brume,
En légers tourbillons,
Leurs pavillons.
La lune qui s’efface
Couvre son front qui passe
D’un nuage étoilé
Demi-voilé.
Ainsi, la dame abbesse
De Sainte-Croix rabaisse
Sa cape aux vastes plis
Sur son surplis.
Et les palais antiques,
Et les graves portiques,
Et les blancs escaliers
Des chevaliers,
Et les ponts, et les rues,
Et les mornes statues,
Et le golfe mouvant
Qui tremble au vent,
Tout se tait, fors les gardes
Aux longues hallebardes,
Qui veillent aux créneaux
Des arsenaux.
Ah! — maintenant plus d’une
Attend, au clair de lune,
Quelque jeune muguet,
L’oreille au guet.
Pour le bal qu’on prépare
Plus d’une qui se pare
Met devant son miroir
Le masque noir.
Sur sa couche embaumée,
La Vanina pâmée
Presse encor son amant,
En s’endormant,
Et Narcisa, la folle,
Au fond de sa gondole,
S’oublie en un festin
Jusqu’au matin.
Et qui, dans l’Italie,
N’a son grain de folie?
Qui ne garde aux amours
Ses plus beaux jours?
Laissons la vieille horloge,
Au palais du vieux doge,
Lui compter de ses nuits
Les longs ennuis.
Comptons plutôt ma belle,
Sur ta bouche rebelle
Tant de baisers donnés...
Ou pardonnés.
Comptons plutôt tes charmes,
Comptons les douces larmes
Qu’a nos yeux a coûté
La volupté !
1828.
STANCES
Table des matières
Que j’aime a voir, dans la vallée
Désolée,
Se lever comme un mausolée
Les quatre ailes d’un noir moutier!
Que j’aime a voir, près de l’austère
Monastère,
Au seuil du baron feudataire,
La croix blanche et le bénitier!
Vous, des antiques Pyrénées
Les aînées,
Vieilles églises décharnées,
Maigres et tristes monuments,
Vous que le temps n’a pu dissoudre,
Ni la foudre,
De quelques grands monts mis en poudre
N’êtes-vous pas les ossements?
J’aime vos tours a tête grise,
Où se brise
L’éclair qui passe avec la brise.
J’aime vos profonds escaliers
Qui, tournoyant dans les entrailles
Des murailles,
A l’hymne éclatant des ouailles
Font répondre tous les piliers!
Oh! lorsque l’ouragan qui gagne
La campagne
Prend par les cheveux la montagne
Que le temps d’automne jaunit,
Que j’aime, dans le bois qui crie
Et se plie,
Les vieux clochers de l’abbaye,
Comme deux arbres de granit!
Que j’aime à voir, dans les vesprées.
Empourprées,
Jaillir en veines diaprées
Les rosaces d’or des couvents!
Oh! que j’aime, aux voûtes gothiques
Des portiques,
Les vieux saints de pierre athlétiques
Priant tout bas pour les vivants!
1828.
L’ANDALOUSE
Table des matières
Avez-vous vu, dans Barcelone,
Une Andalouse au sein bruni?
Pale comme un beau soir d’automne!
C’est ma maîtresse, ma lionne!
La marquesa d’Amaëgui.
J’ai fait bien des chansons pour elle;
Je me suis battu bien souvent.
Bien souvent j’ai fait sentinelle,
Pour voir le coin de sa prunelle,
Quand son rideau tremblait au vent.
Elle est a moi, moi seul au monde.
Ses grands sourcils noirs sont a moi,
Son corps souple et sa jambe ronde,
Sa chevelure qui l’inonde,
Plus longue qu’un manteau de roi!
C’est a moi son beau col qui penche
Quand elle dort dans son boudoir,
Et sa basquina sur sa hanche,
Son bras dans sa mitaine blanche,
Son pied dans son brodequin noir!
Vrai Dieu! lorsque son œil pétille
Sous la frange de ses réseaux,
Rien que pour toucher sa mantille,
De par tous les saints de Castille,
On se ferait rompre les os.
Qu’elle est superbe en son désordre,
Quand elle tombe, les seins nus,
Qu’on la voit, béante, se tordre
Dans un baiser de rage, et mordre
En criant des mots inconnus!
Et qu’elle est folle dans sa joie,
Lorsqu’elle chante le matin,
Lorsqu’en tirant son bas de soie
Elle fait, sur son flanc qui ploie,
Craquer son corset de satin!
Allons, mon page, en embuscades!
Allons! la belle nuit d’été !
Je veux ce soir des sérénade,
A faire damner les alcades
De Tolose au Guadalété !
LE LEVER
Table des matières
Assez dormir, ma belle!
Ta cavale isabelle
Hennit sous tes balcons.
Vois tes piqueurs alertes,
Et sur leurs manches vertes
Les pieds noirs des faucons.
Vois écuyers et pages,
En galants équipages,
Sans rochet ni pourpoint,
Têtes chaperonnées,
Traîner les haquenées,
Leur arbalète au poing.
Vois bondir dans les herbes
Les lévriers superbes,
Les chiens trapus crier.
En chasse, et chasse heureuse!
Allons, mon amoureuse,
Le pied dans l’étrier!
Et d’abord, sous la moire,
Avec ce bras d’ivoire
Enfermons ce beau sein,
Dont la forme divine,
Pour que l’œil la devine,
Reste aux plis du coussin.
Oh! sur ton front qui penche,
J’aime à voir ta main blanche
Peigner tes cheveux noirs;
Beaux cheveux qu’on rassemble
Les matins, et qu’ensemble
Nous défaisons les soirs!
Allons, mon intrépide,
Ta cavale rapide
Frappe du pied le sol,
Et ton bouffon balance,
Comme un soldat sa lance,
Son joyeux parasol!
Mets ton écharpe blonde
Sur ton épaule ronde,
Sur ton corsage d’or,
Et je vais, ma charmante,
T’emporter dans ta mante,
Comme un enfant qui dort!
MADRID
Table des matières
Madrid, princesse des Espagnes,
Il court par tes mille campagnes
Bien des yeux bleus, bien des yeux noirs.
La blanche ville aux sérénades,
Il passe par tes promenades
Bien des petits pieds tous les soirs.
Madrid, quand tes taureaux bondissent,
Bien des mains blanches applaudissent,
Bien des écharpes sont en jeux.
Par tes belles nuits étoilées
Bien des señoras long voilées
Descendent tes escaliers bleus.
Madrid, Madrid, moi je me raille
De tes dames à fine taille
Qui chaussent l’escarpin étroit!
Car j’en sais une par le monde,
Que jamais ni brune ni blonde
N’ont valu le bout de son doigt!
J’en sais une, et certes la duègue
Qui la surveille et qui la peigne
N’ouvre sa fenêtre qu’à moi;
Certes, qui veut qu’on le redresse
N’a qu’à l’approcher à la messe,
Fût-ce l’archevêque ou le roi.

Car c’est ma princesse andalouse!
Mon amoureuse! ma jalouse!
Ma belle veuve au long réseau!
C’est un vrai démon! c’est un ange!
Elle est jaune comme une orange,
Elle est vive comme un oiseau!
Oh! quand sur ma bouche idolâtre
Elle se pâme, la folâtre,
Il faut voir, dans nos grands combats,
Ce corps si souple et si fragile,
Ainsi qu’une couleuvre agile,
Fuir et glisser entre mes bras!
Or, si d’aventure on s’enquête
Qui m’a valu telle conquête,
C’est l’allure de mon cheval,
Un compliment sur sa mantille,
Puis des bonbons a la vanille,
Par un beau soir de carnaval.
MADAME LA MARQUISE
Table des matières
Vous connaissez que j’ai pour mie
Une Andalouse a l’œil lutin,
Et sur mon cœur, tout endormie,
Je la berce jusqu’au matin.
Voyez-la, quand son bras m’enlace,
Comme le col d’un cygne blanc,
S’enivrer, oublieuse et lasse,
De quelque rêve nonchalant.
Gais chérubins! veillez sur elle.
Planez, oiseaux, sur notre nid;
Dorez du reflet de votre aile
Son doux sommeil, que Dieu bénit!
Car toute chose nous convie
D’oublier tout, fors notre amour;
Nos plaisirs, d’oublier la vie;
Nos rideaux, d’oublier le jour.
Pose ton souffle sur ma bouche,
Que ton âme y vienne passer!
Oh! restons ainsi dans ma couche,
Jusqu’a l’heure de trépasser!
Restons! l’étoile vagabonde
Dont les sages ont peur de loin,
Peut-être, en emportant le monde,
Nous laissera dans notre coin.
Oh! viens! dans mon âme froissée,
Qui saigne encore d’un mal bien grand,
Viens verser ta blanche pensée,
Comme un ruisseau dans un torrent!
Car sais-tu seulement, pour vivre,
Combien il m’a fallu pleurer?
De cet ennui qui désenivre,
Combien en mon cœur dévorer?
Donne-moi, ma belle maîtresse,
Un beau baiser, car je te veux
Raconter ma longue détresse,
En caressant tes beaux cheveux.
Or, voyez qui je suis, ma mie,
Car je vous pardonne pourtant
De vous être hier endormie
Sur mes lèvres, en m’écoutant.
Pour ce, madame la marquise,
Dès qu’à la ville il fera noir,
De par le roi sera requise
De venir en notre manoir;
Et sur mon cœur, tout endormie,
La bercerai jusqu’au matin.
Car on connaît que j’ai pour mie
Une Andalouse a l’œil lutin.
1829.
A LA JUNG-FRAU
Table des matières
Jung-Frau, le voyageur qui pourrait sur ta tête
S’arrêter, et poser le pied sur sa conquête,
Sentirait en son cœur un noble battement,
Quand son âme, au penchant de ta neige éternelle,
Pareille au jeune aiglon qui passe et lui tend l’aile,
Glisserait et fuirait sous le clair firmament.
Jung-Frau, je sais un cœur qui, comme toi, se cache.
Revêtu, comme toi, d’une robe sans tache,
Il est plus près de Dieu que tu ne l’es du ciel.
Ne t’étonne donc point, ô montagne sublime,
Si, la première fois que j’en ai vu la cime,
J’ai cru le lieu trop haut pour être d’un mortel.
1829.
A ULRIC GUTTINGUER
Table des matières
Ulric, nul œil des mers n’a mesuré l’abîme,
Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.
Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,
Comme un soldat vaincu brise ses javelots.
Ainsi, nul œil, Ulric, n’a pénétré les ondes
De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.
Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,
Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.
Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme,
Comme un enfant craintif se penche sur les eaux;
Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,
Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.
Juillet 1829.
SONNET
Table des matières
Que j’aime le premier frisson d’hiver! le chaume
Sous le pied du chasseur refusant de ployer!
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer;
C’est le temps de la ville. — Oh! lorsque l’an dernier
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),
Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine!
J’allais revoir l’hiver. — Et toi, ma vie, et toi,
Oh! dans tes longs regards, j’allais tremper mon âme;
Je saluais tes murs. — Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur si tôt avait changé pour moi?
Août 1829.
BALLADE A LA LUNE
Table des matières
C’était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre,
Ta face et ton profil?
Es-tu l’œil du ciel borgne?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard?
N’es-tu rien qu’une boule?
Qu’un grand faucheux bien gras
Qui roule
Sans pattes et sans bras?
Es-tu, je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L’heure aux damnés d’enfer?
Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?
Est-ce un ver qui te ronge,
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci?
Qui t’avait éborgnée
L’autre nuit? T’étais-tu
Cognée
A quelque arbre pointu?
Car tu vins, pâle et morne,
Coller sur mes carreaux
Ta corne,
A travers les barreaux.
Va, lune moribonde,
Le beau corps de Phœbé
La blonde
Dans la mer est tombé.
Tu n’en es que la face,
Et déjà tout ridé
S’efface
Ton front dépossédé.
Rends-nous la chasseresse,
Blanche, au sein virginal,
Qui presse
Quelque cerf matinal!
Oh! sous le vert platane,
Sous les frais coudriers,
Diane,
Et ses grands lévriers!
Le chevreau noir qui doute,
Pendu sur un rocher,
L’écoute,
L’écoute s’approcher.
Et, suivant leurs curées,
Par les vaux, par les blés,
Les prées,
Ses chiens s’en sont allés.
Oh! le soir, dans la brise,
Phœbé, sœur d’Apollo,
Surprise
A l’ombre, un pied dans l’eau!
Phœbé, qui la nuit close,
Aux lèvres d’un berger
Se pose,
Comme un oiseau léger.

Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours
L’histoire
L’embellira toujours.
Et, toujours rajeunie,
Tu seras du passant
Bénie,
Pleine lune ou croissant.
T’aimera le vieux pâtre,
Seul, tandis qu’à ton front
D’albâtre
Ses dogues aboieront.
T’aimera le pilote
Dans son grand bâtiment
Qui flotte
Sous le clair firmament!
Et la fillette preste
Qui passe le buisson,
Pied leste,
En chantant sa chanson.
Comme un ours à la chaîne,
Toujours sous tes yeux bleus
Se traîne
L’Océan montueux.
Et, qu’il vente ou qu’il neige,
Moi-même, chaque soir,
Que fais-je,
Venant ici m’asseoir?
Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
Peut-être quand déchante
Quelque pauvre mari,
Méchante,
De loin tu lui souris.
Dans sa douleur amère,
Quand au gendre bénit
La mère
Livre la clef du nid,
Le pied dans sa pantoufle,
Voilà l’époux tout prêt
Qui souffle
Le bougeoir indiscret.
Au pudique hyménée
La vierge qui se croit
Menée
Grelotte en son lit froid.
Mais monsieur, tout en flamme,
Commence à rudoyer
Madame
Qui commence à crier.
«Ouf! dit-il, je travaille,
Ma bonne, et ne fais rien
Qui vaille;
Tu ne te tiens pas bien.»
Et vite il se dépêche.
Mais quel démon caché
L’empêche
De commettre un péché ?
«Ah! dit-il, prenons garde.
Quel démon curieux
Regarde
Avec ses deux grands yeux?»
Et c’est, dans la nuit brune,
Sur son clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
1829.
DON PAEZ
Table des matières
I had been happy, iƒ the general camp,
Pioneers and all, had tasted her sweet body,
So I had nothing known.
OTHELLO
I
Table des matières
Je n’ai jamais aime, pour ma part, ces bégueules
Qui ne sauraient aller au Prado toutes seules,
Qu’une duègne toujours de quartier en quartier
Talonne, comme fait sa mule un muletier;
Qui s’usent, à prier, les genoux et la lèvre,
Se courbant sur le grès, plus pales, dans leur fièvre,
Qu’un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent,
Ou qu’un faux monnayeur au moment qu’on le pend.
Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie,
Portent un cœur châtré de toute noble envie;
Elles n’ont pas de sang et pas d’entrailles. — Mais,
Sur ma tête et mes os, frère, je vous promets
Qu’elles valent encor quatre fois mieux que celles
Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles.
Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous,
Savent dans un manchon cacher un billet doux,
Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie,
Jeter d’un balcon d’or une échelle de soie,
Suivre l’imbroglio de ces amours mignons,
Poussés en une nuit comme des champignons;
Si charmantes, d’ailleurs! aimant en enragées
Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées.
Mais, oh! la triste chose et l’étrange malheur,
Lorsque dans leurs filets tombe un homme de cœur!
Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire
Qui pressait dans ses bras son amante de pierre,
Réchauffer de baisers un marbre; mieux vaudrait
Une louve affamée en quelque âpre forêt.
Ce que je dis ici, je le prouve en exemple.
J’entre donc en matière, et, sans discours plus ample,
Ecoutez une histoire:
Un mardi, cet été,
Vers deux heures de nuit, si vous aviez été
Place San-Bernardo, contre la jalousie
D’une fenêtre en brique, à frange cramoisie,
Et que, le cerveau mû de quelque esprit follet,
Vous eussiez regardé par le trou du volet,
Vous auriez vu, d’abord, une chambre tigrée,
De candélabres d’or ardemment éclairée;
Des marbres, des tapis montant jusqu’aux lambris;
Çà et la, des flacons d’un souper en débris;
Des vins, mille parfums; à terre, une mandore
Qu’on venait de quitter, et frémissant encore,
De même que le sein d’une femme frémit
Après qu’elle a dansé. — Tout était endormi;
La lune se levait; sa lueur souple et molle,
Glissant aux trèfles gris de l’ogive espagnole,
Sur les pales velours et le marbre changeant,
Mêlait aux flammes d’or ses longs rayons d’argent.
Si bien que, dans le coin le plus noir de la chambre,
Sur un lit incrusté de bois de rose et d’ambre,
En y regardant bien, frère, vous auriez pu,
Dans l’ombre transparente, entrevoir un pied nu.
— Certes, l’Espagne est grande, et les femmes d’Espagne
Sont belles; mais il n’est château, ville, ou campagne,
Qui, contre ce pied-là, n’eût en vain essayé
(Comme dans Cendrillon), de mesurer un pied.
Il était si petit, qu’un enfant l’eût pu prendre
Dans sa main. — N’allez pas, frère, vous en surprendre;
La dame dont ici j’ai dessein de parler
Etait de ces beautés qu’on ne peut égaler:
Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse
De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.
Cependant les rideaux, autour d’elle tremblant,
La laissaient voir pâmée aux bras de son galant;
Œil humide, bras morts, tout respirait en elle
Les langueurs de l’amour, et la rendait plus belle.
Sa tête avec ses seins roulait dans ses cheveux;
Pendant que sur son corps mille traces de feux,
Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides,
Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides,
Et son cœur gros d’amour, plus fatigué qu’éteint,
Tout d’une folle nuit vous eût rendu certain.
Près d’elle, son amant, d’un œil plein de caresse,
Cherchant l’œil de faucon de sa jeune maîtresse,
Se penchait sur sa bouche, ardent à l’apaiser,
Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser.
Ainsi passait le temps. — Sur la place moins sombre,
Déjà le blanc matin faisant grisonner l’ombre,
L’horloge d’un couvent s’ébranla lentement;
Sur quoi le jouvenceau courut, en un moment,
D’abord à son habit, ensuite à son épée;
Puis, voyant sa beauté de pleurs toute trempée:
«Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir.
— Déjà partir, méchant! — Bah! je viendrai vous voir
Demain, midi sonnant: adieu, mon amoureuse!
— Don Paez! don Paez! Certe, elle est bien heureuse,
La galante pour qui vous me laissez si tôt!
— Mauvaise! vous savez qu’on m’attend au château,
Ma galante, ce soir, mort-Dieu! c’est ma guérite.
— Eh! pourquoi donc alors l’aller trouver si vite?
Par quel serment d’enfer êtes-vous donc lié ?
— Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied!
— Mais regardez un peu, qu’un lit de bois de rose,
Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close,
Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier,
Une vieille guérite au coin d’un vieux pilier!
— La belle épaule blanche, ô ma petite fée!
Voyons, un beau baiser! — Comme je suis coiffée!
Vous êtes un vilain! — La paix! Adieu, mon cœur;
Là, là, ne faites pas ce petit air boudeur.
Demain c’est jour de fête! un tour de promenade,
Veux-tu? — Non, ma jument anglaise est trop malade.
— Adieu done; que le diable emporte ta jument!
— Don Paez! mon amour, reste encor un moment.
— Ma charmante, allez-vous me faire une querelle?
Ah! je m’en vais si bien vous décoiffer, ma belle,
Qu’à vous peigner, demain, vous passerez un jour!
— Allez-vous-en, vilain! — Adieu, mon seul amour!»
Il jeta son manteau sur sa moustache blonde,
Et sortit; l’air était doux, et la nuit profonde;
Il détourna la rue à grands pas, et le bruit
De ses éperons d’or se perdit dans la nuit.
Oh! dans cette saison de verdeur et de force,
Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,
Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,
Heureux, heureux celui qui frappe de la main
Le col d’un étalon rétif, ou qui caresse
Les seins étincelants d’une folle maîtresse!
II
Table des matières
Don Paez, l’arme au bras, est sur les arsenaux;
Seul, en silence, il passe au revers des créneaux;
On le voit comme un point; il fume son cigare
En route, et d’heure en heure, au bruit de la fanfare,
Il mêle sa réponse au qui-vive effrayant
Que des lansquenets gris s’en vont partout criant.
Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre,
Les uns, dans leurs manteaux, s’endormant sur la terre,
D’autres jouant aux dés. — Propos, récits d’amours,
Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours
N’y manquent pas. — Pendant que l’un fait, après boire,
Sur quelque brave fille une méchante histoire,
L’autre chante à demi, sur la table accoudé.
Celui-ci, de travers examinant son dé,
A chaque coup douteux grince dans sa moustache.
Celui-là, relevant le coin de son panache,
Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant
Sa barbe à moitié rouge, aiguisée en croissant,
Se verse d’un poignet chancelant, et se grise
A la santé du roi, comme un chantre d’église.
Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin,
Chancelle sur la nappe à chaque coup de poing.
Voici donc qu’au milieu des rixes, des injures,
Des bravos, des éclats qu’allument les gageures,
L’un d’eux: «Messieurs, dit-il, vous êtes gens du roi,
Braves gens, cavaliers volontaires. — Bon. — Moi,
Je vous déclare ici trois fois gredin et traître
Celui qui ne va pas proclamer, reconnaître,
Que les plus belles mains qu’en ce chien de pays
On puisse voir encor de Burgos à Cadix
Sont celles de doña Cazalès, de Séville,
Laquelle est ma maîtresse, au dire de la ville!»
Ces mots, à peine dits, causèrent un haro
Qui du prochain couvent ébranla le carreau.
Il n’en fut pas un seul qui de bonne fortune
Ne se dit passé maître, et n’en vantât quelqu’une:
Celle-ci pour ses pieds, celle-là pour ses yeux;
L’autre c’était la taille et l’autre les cheveux.
Don Paez cependant, debout et sans parole,
Souriait; car, le sein plein d’une ivresse folle,
Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir
Sa maîtresse passer, blanche avec un œil noir!
«Messieurs, cria d’abord notre moustache rousse,
La petite Inésille est la peau la plus douce
Où j’aie encor frotté ma barbe jusqu’ici.
— Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcil,
Vous ne connaissez pas l’Arabelle; elle est brune
Comme un jais. — Quant à moi, je n’en puis citer une,
Dit quelqu’un, j’en ai trois. — Frères, cria de loin
Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin,
Vous m’avez éveillé ; je rêvais à ma belle.
— Vrai, mon petit ribaud! dirent-ils, quelle est-elle?»
Lui, bâillant à moitié : «Par Dieu! c’est l’Orvado,
Dit-il, la Juana, place San-Bernardo.»
Dieu fit que don Paez l’entendit; et, la fièvre
Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre:
«Tu viens là de lâcher quatre mots imprudents,
Mon cavalier, dit-il, car tu mens par tes dents!
La comtesse Juana d’Orvado n’a qu’un maître,
Tu peux le regarder, si tu veux le connaître.
— Vrai? reprit le dragon; lequel de nous ici
Se trompe? Elle est à moi, cette comtesse, aussi.
— Toi? s’écria Paez; mousqueton d’écurie,
Prendras-tu ton épée, ou s’il faut qu’on t’en prie?
Elle est à toi, dis-tu? Don Étur! sais-tu bien
Que j’ai suivi quatre ans son ombre comme un chien?
Ce que j’ai fait ainsi, penses-tu que le fasse
Ce peu de hardiesse empreinte sur ta face,
Lorsque j’en saigne encore, et qu’à cette douleur
J’ai pris ce que mon front a gardé de pâleur?
— Non; mais je sais qu’en tout, bouquets et sérénades,
Elle m’a bien coûté deux ou trois cents cruzades.
— Frère, ta langue est jeune et facile à mentir.
— Ma main est jeune aussi, frère, et rude à sentir.
— Que je la sente done, et garde que ta bouche
Ne se rouvre une fois, sinon je te la bouche
Avec ce poignard, traître, afin d’y renfoncer
Les faussetés d’enfer qui voudraient y passer.
— Oui-da! celui qui parle avec tant d’arrogance,
A défaut de son droit, prouve sa confiance;
Et quand avons-nous vu la belle? Justement
Cette nuit?
— Ce matin.
— Ta lèvre sûrement
N’a pas de ses baisers si tôt perdu la trace?...
— Je vais te les cracher, si tu veux, à la face!
— Et ceci, dit Étur, ne t’est pas inconnu?»
Comme, à cette parole, il montrait son sein nu,
Don Paez, sur son cœur, vit une mèche noire
Que gardait sous du verre un médaillon d’ivoire;
Mais, dès que son regard, plus terrible et plus prompt
Qu’une flèche, eut atteint le redoutable don,
Il recula soudain de douleur et de haine,
Comme un taureau qu’un fer a piqué dans l’arène:
«Jeune homme, cria-t-il, as-tu dans quelque lieu
Une mère, une femme? ou crois-tu pas en Dieu?
Jure-moi par ton Dieu, par ta mère et ta femme,
Par tout ce que tu crains, par tout ce que ton âme
Peut avoir de candeur, de franchise et de foi,
Jure que ces cheveux sont à toi, rien qu’à toi!
Que tu ne les as pas volés à ma maîtresse,
Ni trouvés, — ni coupés par derrière à la messe!
— J’en jure, dit l’enfant, ma pipe et mon poignard!
— Bien! reprit don Paez, le traînant à l’écart,
Viens ici, je te crois quelque vigueur à l’âme.
En as-tu ce qu’il faut pour tuer une femme?
— Frère, dit don Étur, j’en ai trois fois assez
Pour donner leurs paiements à tous serments faussés.
— Tu vois, prit don Paez, qu’il faut qu’un de nous meure.
Jurons donc que celui qui sera dans une heure
Debout, et qui verra le soleil de demain,
Tuera la Juana d’Orvado, de sa main.
— Tope, dit le dragon, et qu’elle meure, comme
Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme!»
Et sans vouloir pousser son discours plus avant,
Comme il disait ce mot, il mit la dague au vent.
Comme on voit dans l’été, sur les herbes fauchées,
Deux louves, remuant les feuilles desséchées,
S’arrêter face à face, et se montrer la dent;
La rage les excite au combat; cependant
Elles tournent en rond lentement, et s’attendent;
Leurs mufles amaigris l’un vers l’autre se tendent.
Tels, et se renvoyant de plus sombres regards,
Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts,
S’observent; — par instants, entre leur main rapide,
S’allume sous l’acier un éclair homicide.
Tandis qu’à la lueur des flambeaux incertains,
Tous viennent à voix basse agiter leurs destins,
Eux, muets, haletants vers une mort hâtive,
Pareils à des pêcheurs courbés sur une rive,
Se poussent à l’attaque, et, prompts à riposter,
Par l’injure et le fer tâchent de s’exciter.
Étur est plus ardent, mais don Paez plus ferme.
Ainsi que sous son aile un cormoran s’enferme,
Tel il s’est enfermé sous sa dague; — le mur
Le soutient; à le voir, on dirait à coup sûr
Une pierre de plus dans les pierres gothiques
Qu’agitent les falots en spectres fantastiques.
Il attend. — Pour Étur, tantôt d’un pied hardi,
Comme un jeune jaguar, en criant il bondit;
Tantôt calme à loisir, il le touche et le raille,
Comme pour l’exciter à quitter la muraille.
Le manège fut long. — Pour plus d’un coup perdu,
Plus d’un bien adresse fut aussi bien rendu,
Et déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes,
Laissaient voir clairement qu’ils saignaient sous leurs armes.
Don Paez le premier, parmi tous ces débats,
Voyant qu’à ce métier ils n’en finissaient pas:
«A toi, dit-il, mon brave! et que Dieu te pardonne!»
Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne;
Car c’était une botte à lui rompre du coup,
S’il l’avait attrapé, la tête avec le cou.
Étur l’évita donc, non sans peine, et l’épée
Se brisa sur le sol, dans son effort trompée.
Alors, chacun saisit au corps son ennemi,
Comme après un voyage on embrasse un ami.
— Heur et malheur! On vit ces deux hommes s’étreindre
Si fort, que l’un et l’autre ils faillirent s’éteindre,
Et qu’à peine leur cœur eut pour un battement
Ce qu’il fallait de place en cet embrassement.
— Effroyable baiser! — où nul n’avait d’envie
Que de vivre assez long pour prendre une autre vie;
Où chacun, en mourant, regardait l’autre, et si,
En le faisant râler, il râlait bien aussi:
Où pour trouver au cœur les routes les plus sûres,
Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.
— Effroyable baiser! — Le plus jeune en mourut.
Il blêmit tout à coup comme un mort, et l’on crut,
Quand on voulut après le tirer à la porte,
Qu’on ne pourrait jamais, tant l’étreinte était forte,
Des bras de l’homicide ôter le trépassé.
— C’est ainsi que mourut Étur de Guadassé.
Amour, fléau du monde, exécrable folie,
Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie,
Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur,
Si jamais, par les jeux d’une femme sans cœur,
Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme,
Ainsi que d’une plaie on arrache une lame,
Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir,
Je t’en arracherai, quand j’en devrais mourir!
III
Table des matières
Connaîtriez-vous point, frère, dans une rue
Déserte, une maison sans porte, à moitié nue,
Près des barrières, triste; — on n’y voit jamais rien,
Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien;
Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées,
Qui pendent comme font des toiles d’araignées;
Des pignons délabrés, où glisse par moment
Un lézard au soleil; — d’ailleurs, nul mouvement.
Ainsi qu’on voit souvent, sur le bord des marnières,
S’accroupir vers le soir de vieilles filandières,
Qui, d’une main calleuse agitant leur coton,
Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
De même l’on dirait que, par l’âge lassée,
Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,
S’est accroupie un soir au bord de ce chemin.
C’est là que don Paez, le lendemain matin,
Se rendait. — Il monta les marches inégales,
Dont la mousse et le temps avaient rompu les dalles.
— Dans une chambre basse, après qu’il fut entré,
Il regarda d’abord d’un air mal assure.
Point de lit au dedans. — Une fumée étrange
Seule dans ce taudis atteste qu’on y mange.
Ici, deux grands bahuts, des tabourets boiteux,
Cassant à tout propos quand on s’assoit sur eux;
— Des pots; — mille haillons; — et sur la cheminée,
Où chantent les grillons la nuit et la journée,
Quatre méchants portraits pendus, représentant
Des faces qui feraient fuir en enfer Satan.
«Femme, dit don Paez, es-tu là ?» Sur la porte
Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte
Que le jour en tout point trouait le canevas;
Pour l’écarter du mur, Paez leva le bras.
«Entre!» répond alors une voix éraillée.
Sur un mauvais grabat, de lambeaux habillée,
Une femme, pieds nus, découverte à moitié,
Gisait. — C’était horreur de la voir, — et pitié.
Peut-être qu’à vingt ans elle avait été belle;
Mais un précoce automne avait passé sur elle;
Et noire comme elle est, on dirait, à son teint,
Que sur son front hale ses cheveux ont déteint.
A dire vrai, c’était une fille de joie.
Vous l’eussiez vue un temps en basquine de soie,
Et l’on se retournait quand, avec son grelot,
La Belisa passait sur sa mule au galop.
C’étaient des boléros, des fleurs, des mascarades.
La misère aujourd’hui l’a prise. — Les alcades,
Connaissant le taudis pour triste et mal hanté,
La laissent sous son toit mourir par charité.
Là, depuis quelques ans, elle traîne une vie
Que soutient à grand peine une sale industrie:
Elle passe à Madrid pour sorcière, et les gens
Du peuple vont la voir à l’insu des sergents.
Don Paez, cependant, hésitant à sa vue,
Elle lui tend les bras, et sur sa gorge nue,
Qui se levait encor pour un embrassement,
Elle veut l’attirer.
DON PAEZ.
Quatre mots seulement,
Vieille. — Me connais-tu? Prends cette bourse, et songe
Que je ne veux de toi ni conte ni mensonge.

BELISA.
De l’or, beau cavalier? Je sais ce que tu veux;
Quelque fille de France, avec de beaux cheveux
Bien blonde! — J’en connais une.
DON PAEZ.
Elle perdrait sa peine;
Je n’ai plus maintenant d’amour que pour ma haine.
BELISA.
Ta haine? Ah! je comprends. — C’est quelque trahison?
Ta belle t’a fait faute, et tu veux du poison.
DON PAEZ.
Du poison, j’en voulais d’abord. — Mais la blessure
D’un poignard est, je crois, plus profonde et plus sûre.
BELISA.
Mon fils, ta main est faible encor; — tu manqueras
Ton coup, et mon poison ne le manquera pas.
Regarde comme il est vermeil; il donne envie
D’y goûter; — on dirait que c’est de l’eau-de-vie.
DON PAEZ.
Non. — Je ne voudrais pas, vois-tu, la voir mourir
Empoisonnée; — on a trop longtemps à souffrir.
Il faudrait rester là deux heures, et peut-être
L’achever. — Ton poison, c’est une arme de traître;
C’est un chat qui mutile et qui tue à plaisir
Un misérable rat dont il a le loisir.
Et puis cet attirail, cette mort si cruelle,
Ces sanglots, ces hoquets... — Non, non; elle est trop belle!
Elle mourra d’un coup.
BELISA.
Alors, que me veux-tu?
DON PAEZ.
Ecoute. — A-t-on raison de croire à la vertu
Des philtres? — Dis-moi vrai.
BELISA.
Vois-tu sur cette planche
Ce flacon de couleur brune, ou trempe une branche?
Approches-en ta lèvre, et tu sauras après
Si les discours qu’on tient sur les philtres sont vrais.
DON PAEZ.
Donne. — Je vais t’ouvrir ici toute mon âme:
Après tout, vois-tu bien, je l’aime, cette femme.
Un cep, depuis cinq ans planté dans un rocher,
Tient encore assez ferme à qui veut l’arracher.
C’est ainsi, Belisa, qu’au cœur de ma pensée
Tient et résiste encor cet amour insensée.
Quoi qu’il en soit, il faut que je frappe. — Et j’ai peur
De trembler devant elle. —
BELISA.
As-tu si peu de cœur?
DON PAEZ.
Elle mourra, sorcière, en m’embrassant.
BELISA.
Écoute.
Es-tu bien sûr de toi? Sais-tu ce qu’il en coûte
Pour boire ce breuvage?
DON PAEZ.
En meurt-on?
BELISA.
Tu seras
Tout d’abord comme pris de vin. — Tu sentiras
Tous tes esprits flottants, comme une langueur sourde
Jusqu’au fond de tes os, et ta tête si lourde,
Que tu la croirais prête à choir à chaque pas. —
Tes yeux se lasseront, — et tu t’endormiras, —
Mais d’un sommeil de plomb, sans mouvement, sans rêve;
C’est pendant ce moment que le charme s’achève.
Dès qu’il aura cessé, mon fils, quand tu serais
Plus cassé qu’un vieillard, ou que dans les forêts
Sont ces vieux sapins morts qu’en marchant le pied brise,
Et que par les fossés s’en va poussant la bise,
Tu sentiras ton cœur bondir de volupté,
Et les anges du ciel marcher à ton côté !
DON PAEZ.
Et souffre-t-on beaucoup pour en mourir ensuite?
BELISA.
Oui, mon fils.
DON PAEZ.
Donne-moi ce flacon. — Meurt-on vite?
BELISA.
Non. — Lentement.
DON PAEZ.
Adieu, ma mère!
Le flacon
Vide, il le reposa sur le bord du balcon. —
Puis, tout à coup, stupide, il tomba sur la dalle,
Comme un soldat blessé que renverse une balle.
«Viens, dit la Belisa l’attirant, viens dormir
Dans mes bras, et demain tu viendras y mourir.»
IV
Table des matières
Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune,
Peignant sur son col blanc sa chevelure brune!
Sous la tresse d’ébène, on dirait, à la voir,
Une jeune guerrière avec un casque noir!
Son voile déroulé plie et s’affaisse à terre.
Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystère,
L’attente du plaisir et le moment venu
Font sous son collier d’or frissonner son sein nu!
Elle écoute. — Déjà, dressant mille fantômes,
La nuit comme un serpent se roule autour des dômes;
Madrid, de ses mulets écoutant les grelots,
Sur son fleuve endormi promène ses falots.
— On croirait que, féconde en rumeurs étouffées,
La ville s’est changée en un palais de fées,
Et que tous ces granits dentelant les clochers
Sont aux cimes des toits des follets accrochés.
La señora pourtant, contre sa jalousie
Collant son front rêveur à sa vitre noircie,
Tressaille chaque fois que l’écho d’un pilier
Répète derrière elle un pas dans l’escalier.
— Oh! comme à cet instant bondit un cœur de femme!
Quand l’unique pensée où s’abîme son âme
Fuit et grandit sans cesse, et devant son désir
Recule comme une onde, impossible à saisir!
Alors, le souvenir excitant l’espérance,
L’attente d’être heureux devient une souffrance;
Et l’œil ne sonde plus qu’un gouffre éblouissant,
Pareil à ceux qu’en songe Alighieri descend.
Silence! — Voyez-vous, le long de cette rampe,
Jusqu’au faîte en grimpant tournoyer une lampe?
On s’arrête; — on l’éteint. — Un pas précipité
Retentit sur la dalle et vient de ce côté.
— «Ouvre la porte, Inès: eh! vois-tu pas, de grâce,
Au bas de la poterne un manteau gris qui passe?
Vois-tu sous le portail marcher un homme armé ?
C’est lui, c’est don Paez! — Salut, mon bien-aimé !
DON PAEZ.
Salut; — que le Seigneur vous tienne sous son aide!
JUANA.
Etes-vous donc si las, Paez, ou suis-je laide,
Que vous ne venez pas m’embrasser aujourd’hui?
DON PAEZ.
J’ai bu de l’eau-de-vie à dîner, je ne puis.
JUANA.
Qu’avez-vous, mon amour? pourquoi fermer la porte
Au verrou? don Paez a-t-il peur que je sorte?
DON PAEZ.
C’est plus aisé d’entrer que de sortir d’ici.
JUANA
Vous êtes pâle, ô ciel! Pourquoi sourire ainsi?
DON PAEZ.
Tout à l’heure, en venant, je songeais qu’une femme
Qui trahit son amour, Juana, doit avoir l’âme
Faite de ce métal faux dont sont fabriqués
La mauvaise monnaie et les écus marqués.
JUANA.
Vous avez fait un rêve aujourd’hui, je suppose?
DON PAEZ.
Un rêve singulier. — Donc, pour suivre la chose,
Cette femme-là doit, disais-je assurément,
Quelquefois se méprendre et se tromper d’amant.
JUANA.
M’oubliez-vous, Paez, et l’endroit où nous sommes?
DON PAEZ.
C’est un péché mortel, Juana, d’aimer deux hommes.
JUANA.
Hélas! rappelez-vous que vous parlez a moi.
DON PAEZ.
Oui, je me le rappelle; oui, par la sainte foi,
Comtesse!
JUANA.
Dieu! vrai Dieu! quelle folie étrange
Vous a frappé l’esprit, mon bien-aimé ! mon ange!
C’est moi, c’est ta Juana. — Tu ne le connais pas,
Ce nom qu’hier encor tu disais dans mes bras?
Et nos serments, Paez, nos amours infinies!
Nos nuits, nos belles nuits! nos belles insomnies!
Et nos larmes, nos cris dans nos fureurs perdus!
Ah! mille fois malheur, il ne s’en souvient plus!
Et, comme elle parlait ainsi, sa main ardente
Du jeune homme au hasard saisit la main pendante.
Vous l’eussiez vu soudain pâlir et reculer,
Comme un enfant transi qui vient de se brûler.
«Juana, murmura-t-il, tu l’as voulu!» Sa bouche
N’en put dire plus long, car déjà sur la couche
Ils se tordaient tous deux, et sous les baisers nus
Se brisaient les sanglots du fond du cœur venus.
Oh! comme, ensevelis dans leur amour profonde,
Ils oubliaient le jour, et la vie, et le monde!
C’est ainsi qu’un nocher, sur les flots écumeux,
Prend l’oubli de la terre à regarder les cieux!
Mais, silence! écoutez. — Sur leur sein qui se froisse,
Pourquoi ce sombre éclair, avec ces cris d’angoisse?
Tout se tait. — Qui les trouble, ou qui les a surpris?
— Pourquoi donc cet éclair, et pourquoi donc ces cris?
— Qui le saura jamais? — Sous une nue obscure,
La lune a dérobé sa clarté faible et pure. —
Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit
Qui ne raconte pas les secrets qu’on lui dit.
— Qui le saura? — Pour moi, j’estime qu’une tombe
Est un asile sûr ou l’espérance tombe,
Où pour l’éternité l’on croise les deux bras,
Et dont les endormis ne se réveillent pas.
1829.

LES MARRONS DU FEU
Table des matières
L’amour est la seule chose ici-bas qui ne veuille d’autre acheteur que lui-même. — C’est le trésor que je veux donner ou enfouir à jamais, tel que ce marchand qui, dédaignant tout l’or du Rialto et se raillant des rois, jeta sa perle dans la mer, plutôt que de la vendre moins qu’elle ne valait.
SCHILLER.
PROLOGUE
Table des matières
Mesdames et messieurs, c’est une comédie;
Laquelle, en vérité, ne dure pas longtemps;
Seulement que nul bruit, nulle dame étourdie
Ne fasse aux beaux endroits tourner les assistants.
La pièce, à parler franc, est digne de Molière;
Qui pourrait le nier? Mon groom et ma portière,
Qui l’ont lue en entier, en ont été contents.
Mais ce que cette affaire amènera de suites,
C’est ce que vous saurez, si vous ne sifflez pas.
N’allez pas nous jeter surtout des pommes cuites
Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas.
Nous avons pour le mieux repeint les galeries. —
Surtout, considérez, illustres seigneuries,
Comme l’auteur est jeune, et c’est son premier pas.
Le sujet vous plaira, seigneurs, si Dieu vous aide.
Deux beaux fils sont rivaux d’amour. La signora
Doit être jeune et belle: et si l’actrice est laide,
Veuillez bien l’excuser. — Or, il arrivera
Que les deux cavaliers, grands teneurs de rancune.
Vent ferrailler d’abord. — N’en ayez peur aucune;
Nous savons nous tuer, personne n’en mourra.
PERSONNAGES
Table des matières
L’ABBÉ ANNIBAL DESIDERIO.
RAFAEL GARUCI.
PALFORIO, hôtelier.
MATELOTS.
VALETS.
MUSICIENS.
PORTEURS, ETC.
LA CAMARGO, danseuse.
LÆTITIA, sa camériste.
ROSE.
CYDALISE.
SCÈNE PREMIÈRE
Table des matières
Le bord de la mer. — Un orage
UN MATELOT.
Au secours! il se noie! au secours, monsieur l’hôte!
PALFORIO.
Qu’est-ce? qu’est-ce?
LE MATELOT.
Un bateau d’échoué sur la côte.
PALFORIO.
Un bateau, juste ciel! Dieu l’ait à sa merci!
C’est celui du seigneur Rafael Garuci.
En dehors.
Au secours!
LE MATELOT.
Ils sont trois; on les voit se débattre.
PALFORIO.
Trois! Jésus! Courons vite, on nous paiera pour quatre
Si nous en tirons un. — Le seigneur Rafael!
Nul n’est plus magnifique et plus grand sous le ciel!
Exeunt.
Rafael est apporté, une guitare cassée à la main.
RAFAEL.
Ouf! — A-t-on pas trouvé là-bas une ou deux femmes
Dans la mer?
DEUXIÈME MATELOT.
Oui, seigneur.
RAFAEL.
Ce sont deux bonnes âmes.
Si vous les retirez, vous me ferez plaisir.
Ouf!
II s’évanouit.
DEUXIÈME MATELOT.
Sa main se roidit. — Il tremble. — Il va mourir.
Entrons-le là dedans.
Ils le portent dans une maison.
TROISIÈME MATELOT.
Jean, sais-tu qui demeure
Là ?
JEAN.
C’est la Camargo, par ma barbe! ou je meure.
TROISIÈME MATELOT.
La danseuse?
JEAN.
Oui, vraiment, la même qui jouait
Dans le Palais d’Amour.
PALFORIO, rentrant.
Messeigneurs, s’il vous plait,
Le seigneur Rafael est-il hors, je vous prie?
TROISIÈME MATELOT
Oui, monsieur.
PALFORIO.
L’a-t-on mis dans mon hôtellerie,
Ce glorieux seigneur?
TROISIÈME MATELOT.
Non; on l’a mis ici.
UN VALET, sortant de la maison.
De la part du seigneur Rafael Garuci,
Remercîments à tous, et voilà de quoi boire.
MATELOTS.
Vive le Garuci!
PALFORIO.
Que Dieu serve sa gloire!
Cet excellent seigneur a-t-il rouvert les yeux,
S’il vous plaît?
UN VALET.
Grand merci, mon brave homme, il va mieux
Holà ! retirez-vous! Ma maîtresse vous prie
De laisser en repos dormir Sa Seigneurie.
SCÈNE II
Table des matières
Chez la Camargo.
RAFAEL, couché sur une chaise longue;
LA CAMARGO, assise.
CAMARGO.
Rafael, avouez que vous ne m’aimez plus.
RAFAEL.
Pourquoi? d’où vient cela? — Vous me voyez perclus,
Salé comme un hareng! — Suis-je, de grâce, un homme
A vous faire la cour? — Quand nous étions à Rome,
L’an passé...
CAMARGO.
Rafael, avouez, avouez
Que vous ne m’aimez plus
RAFAEL.
Bon! comme vous avez
L’esprit fait! — Pensez-vous, madame que j’oublie
Vos bontés?
CAMARGO.
C’est le vrai défaut de l’Italie,
Que ses soleils de juin font l’amour passager.
— Quel était près de vous ce visage étranger,
Dans ce yacht?
RAFAEL.
Dans ce yacht?
CAMARGO.
Oui.
RAFAEL.
C’était, je suppose,
Laure. —
CAMARGO.
Non. —
RAFAEL.
C’était donc la Cydalise, — ou Rose —
Cela vous déplaît-il?
CAMARGO.
Nullement. — La moitié
D’un violent amour, c’est presque une amitié,
N’est-ce pas?
RAFAEL.
Je ne sais. D’où vous vient cette idée?
Philosopherons-nous?
CAMARGO.
Je ne suis pas fâchée
De vous voir. — A propos, je voulais vous prier
De me permettre...
RAFAEL.
A vous? — Quoi?
CAMARGO.
De me marier.
RAFAEL.
De vous marier?
CAMARGO.
Oui.
RAFAEL.
Tout de bon? — Sur mon âme,
Vous m’en voyez ravi. — Mariez-vous, madame!
CAMARGO.
Vous n’en aurez nul ombre, et nul déplaisir?
RAFAEL.
Non.
Et du nouvel époux peut-on dire le nom?
Foscoli, je suppose?
CAMARGO.
Oui, Foscoli lui-même.
RAFAEL.
Parbleu! j’en suis charmé ; c’est un garçon que j’aime,
Bonne lignée, et qui vous aime fort aussi.

CAMARGO.
Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi?
RAFAEL.
De grand cœur! Ecoutez, votre amitié m’est chère!
Mais parlons franc. Deux ans! c’est un peu long. Qu’y faire?
C’est l’histoire du cœur. — Tout va si vite en lui!
Tout y meurt comme un son, tout, excepté l’ennui!
Moi qui vous dis ceci, que suis-je? une cervelle
Sans fond. — La tête court, et les pieds après elle!
Et, quand viennent les pieds, la tête au plus souvent
Est déjà lasse, et tourne où la pousse le vent!
Tenez, soyons amis, et plus de jalousie.
Mariez-vous. — Qui sait? s’il nous vient fantaisie
De nous reprendre, eh bien! nous nous reprendrons — hein?
CAMARGO.
Très bien.
RAFAEL.
Par saint Joseph! je vous donne la main
Pour aller à l’église et monter en carrosse!
Vive l’hymen! — Ceci, c’est mon présent de noce,
Il l’embrasse.
Et j’y joindrai ceci, pour souvenir de moi.
CAMARGO.
Quoi! votre éventail!
RAFAEL.
Oui. N’est-il pas beau, ma foi?
Il est large à peu près comme un quartier de lune, —
Cousu d’or comme un paon, — frais et joyeux comme une
Aile de papillon, — incertain et changeant
Comme une femme. — Il a des paillettes d’argent
Comme Arlequin. — Gardez-le, il vous fera peut-être
Penser à moi; c’est tout le portrait de son maître.
CAMARGO.
Le portrait en effet! — O malédiction!
Misère! — Oh! par le ciel, honte et dérision!...
Homme stupide, as-tu pu te prendre à ce piège
Que je t’avais tendu? — Dis! — Qui suis-je? — Que fais-je? —
Va, tu parles avec un front mal essuyé
De nos baisers d’hier. — Oh! c’est honte et pitié !
Va, tu n’es qu’une brute, et tu n’as qu’une joie
Insensée, en pensant que je lâche ma proie!
Quand je devrais aller, nu-pieds, t’attendre au coin
Des bornes, si caché que tu sois et si loin,
J’irai. — Crains mon amour, Garuc’, il est immense
Comme la mer! — Ma fosse est ouverte, mais pense
Que je viendrai d’abord par le dos t’y pousser.
Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser
Peut étouffer. — Le front des taureaux en furie,
Dans un cirque, n’a pas la cinquième partie
De la force que Dieu met aux mains des mourants.
Oh! je te montrerai si c’est après deux ans,
Deux ans de grincements de dents et d’insomnie,
Qu’une femme pour vous s’est tachée et honnie,
Qu’elle n’a plus au monde, et pour n’en mourir pas
Que vous, que votre col où pendre ses deux bras,
Qu’elle porte un amour à fond, comme une lame
Torse, qu’on n’ôte plus du cœur sans briser l’âme;
Si c’est alors qu’on peut la laisser, comme un vieux
Soulier qui n’est plus bon à rien.
RAFAEL.
Ah! les beaux yeux!
Quand vous vous échauffez ainsi, comme vous êtes Jolie!
CAMARGO.
Oh! laissez-moi, monsieur, ou je me jette
Le front contre ce mur!
RAFAEL, l’attirant.
Là, là, modérez-vous.
Ce mur vous ferait mal; ce fauteuil est plus doux.
Ne pleurez donc pas tant. — Ce que j’ai dit, mon ange,
Après votre demande, était-il donc étrange?
Je croyais vous complaire, en vous parlant ainsi;
Mais — je n’en pensais pas une parole. —
CAMARGO.
Oh! si
Si! vous parliez franc.
RAFAEL.
Non. L’avez-vous bien pu croire?
Vous me faisiez un conte, et j’ai fait une histoire!
Calmez-vous. — Je vous aime autant qu’au premier jour,
Ma belle! — mon bijou! — mon seul bien! — mon amour!
CAMARGO.
Mon Dieu, pardonnez-lui, s’il me trompe!
RAFAEL.
Cruelle!
Doutez-vous de ma flamme, en vous voyant si belle?
Il tourne la glace.
Dis, l’amour! qui t’a fait l’œil si noir, ayant fait
Le reste de ton corps d’une goutte de lait?
Parbleu! quand ce corps-là de sa prison s’échappe,
Gageons qu’il passerait par l’anneau d’or du pape!
CAMARGO.
Allez-voir s’il ne vient personne.
RAFAEL, à part.
Ah! quel ennui!
CAMARGO, seule un moment, le regardant s’éloigner.
— Cela ne se peut pas. — Je suis trompée. Et lui
Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole,
Tout me le dit. Malheur! Oh! je suis une folle!
RAFAEL, revenant.
Tout se tait au dedans comme au dehors. — Ma foi,
Vous avez un jardin superbe.
CAMARGO.
Ecoutez-moi;
J’attends de votre amour une marque certaine.
RAFAEL.
On vous la donnera.
CAMARGO.
Ce soir je pars pour Vienne;
M’y suivrez-vous?
RAFAEL.
Ce soir! — Etait-ce pour cela
Qu’il fallait regarder si l’on venait?
CAMARGO.
Holà !
Lætitia! Lafleur! Pascariel!
LÆTITIA, entrant.
Madame?
CAMARGO.
Demandez des chevaux pour ce soir.
Exit Lætitia.
RAFAEL.
Sur mon âme,
Vous avez des vapeurs, madame, assurément.
CAMARGO.
Me suivrez-vous?
RAFAEL.
Ce soir! à Vienne? — Non, vraiment,
Je ne puis.
CAMARGO.
Adieu donc, Garuci. Je vous laisse. —
Je pars seule. — Soyez plus heureux en maîtresse.
RAFAEL.
En maîtresse? heureux: moi? — Ma parole d’honneur, Je n’en ai jamais eu.
CAMARGO, hors d’elle
Qu’étais-je donc?
RAFAEL.
Mon cœur,
Ne recommencez pas à vous fâcher.
CAMARGO.
Et celle
De tantôt? Quels étaient ces gens? — Que faisait-elle,
Cette femme! — J’ai vu! — Voudrais-tu t’en cacher?
Quelque fille, à coup sûr. — J’irai lui cravacher
La figure! —
RAFAEL.
Ah! tout beau, ma belle Bradamante.
Tout à l’heure, voyez, vous étiez si charmante!
CAMARGO.
Tout à l’heure j’étais insensée; — à présent
Je suis sage!
RAFAEL.
Eh! mon Dieu, l’on vous fâche en faisant
Vos plaisirs! — J’étais là, près de vous. — Vous me dites
D’aller là regarder si l’on vient. — Je vous quitte,
Je reviens. — Vous partez pour Vienne. Par la croix
De Jésus! qui saurait comment faire?
CAMARGO.
Autrefois,
Quand je te disais: «Va!» c’était à cette place!
Montrant sur son lit.
Tu t’y couchais — sans moi. — Tu m’appelais par grâce!
Moi, je ne venais pas. — Toi, tu priais. — Alors
J’approchais lentement, — et tes bras étaient forts
Pour me faire tomber sur ton cœur! — Mes caprices
Etaient suivis alors, — et tous étaient justices.
Tu ne te plaignais pas! — c’était toi qui pleurais!
Toi qui devenais pâle, et toi qui me nommais
Ton inhumaine! — Alors, étais-je ta maîtresse?
RAFAEL, se jetant sur le lit.
Mon inhumaine, allons! Ma reine, ma déesse!
Je vous attends, voyons! Les champs clos sont rompus!
M’osez-vous tenir tête?
CAMARGO, dans ses bras.
Ah! tu ne m’aimes plus!
SCENE III
Table des matières
Devant la maison de la Camargo.
L’ABBÉ ANNIBAL DESIDERIO, descendant de sa chaise, MUSICIENS, PORTEURS.
L’ABBÉ,
Holà ! dites, marauds, — est-ce pas là que loge
La Camargo?
UN PORTEUR.
Seigneur, c’est là. — Proche l’horloge
Saint-Vincent, tout devant; ces rideaux que voici,
C’est sa chambre à coucher.
L’ABBÉ.
Voilà pour toi, merci.
Parbleu! cette soirée est propice et je pense
Que mes feux pourraient bien avoir leur récompense.
La lune ne va pas tarder à se lever;
La chose au premier coup peut ici s’achever.
Têtebleu! c’est le moins qu’un homme de ma sorte
Ne s’aille pas morfondre à garder une porte;
Je ne suis pas des gens qu’on laisse s’enrouer.
— Or, vous autres, coquins, qu’allez-vous nous jouer?
— Piano, signor basson; — amoroso, la dame
Est une oreille fine! — Il faudrait à ma flamme
Quelque mi bémol, — hein? Je m’en vais me cacher
Sous ce contrevent-là ; c’est sa chambre à coucher,
N’est-ce pas?
UN PORTEUR.
Oui seigneur.
L’ABBÉ.
Je ne puis trop vous dire
D’aller bien lentement. — C’est un cruel martyre
Que le mien! Têtebleu! je me suis ruiné
Presque à moitié, le tout pour avoir trop donné
A mes divinités de soupers et d’aubades.

MUSICIENS.
Andantino, seigneur!
Musique.
L’ABBÉ.
Tous ces airs-là sent fades.
Chantez tout bonnement: «Belle Philis», ou bien:
«Ma Climène».
MUSICIENS.
Allegro, seigneur!
Musique.
L’ABBÉ.
Je ne vois rien
A cette fenêtre. — Hum!
La musique continue.
Point. — C’est une barbare.
— Rien ne bouge. — Allons, toi, donne-moi ta guitare.
Il prend une guitare.
Fi donc! pouah!
Il en prend une autre.
Hum! je vais chanter, moi. — Ces marauds
Se sont donne, je crois, le mot pour chanter faux.
Il chante:
Pour tant de peine et tant d’émoi...
Hum! mi, mi, la.
Pour tant de peine et tant d’émoi...
Mi, mi. — Bon.
Pour tant de peine et tant d’émoi
Où vous m’avez jeté, Climène,
Ne me soyez point inhumaine,
Mais s’il se peut, secourez-moi,
Pour tant de peine!
Quoi! rien ne remue!
Va-t-elle me laisser faire le pied de grue?
Têtebleu! nous verrons!
Il chante:
De tant de peine mon amour...
RAFAEL, sortant de la maison, et s’arrêtant sur le pas de la porte.
Ah! ah! monsieur m’abbé
Desiderio! — Parbleu! vous êtes mal tombé.
L’ABBÉ.
Mal tombé, monsieur! — Mais, pas si mal. Je vous chasse
Peut-être?
RAFAEL.
Point du tout; je vous laisse la place.
Sur ma parole, elle est bonne à prendre, et, de plus,
Toute chaude.
L’ABBÉ
Monsieur, monsieur, pour faire abus
Des oreilles d’un homme, il ne faut pas une heure; —
Il ne faut qu’un mot.
RAFAEL.
Vrai? j’aurais cru, que je meure,
Les vôtres sur ce point moins promptes, aux façons
Dont les miennes d’abord avaient pris vos chansons.
L’ABBÉ
Tête et ventre! monsieur, faut-il qu’on vous les coupe?
RAFAEL.
Là, tout beau sire! Il faut d’abord, moi, que je soupe.
Je ne me suis jamais battu sans y voir clair,
Ni couche sans souper.
L’ABBÉ
Pour quelqu’un du bel air,
Vous sentez le mauvais soupeur, mon gentilhomme.
Le touchant.
Ce vieux surtout mouillé ! Qu’est-ce donc qu’on vous nomme?
RAFAEL.
On me nomme seigneur Vide-bourse, casseur
De pots; c’est en anglais, Blockhead, maître tueur
D’abbés. — Pour le seigneur Garuci, c’est son père
Le plus communément qui couche avec ma mère.
L’ABBÉ.
S’il y couche demain, il court, je lui prédis,
Risque d’avoir pour femme une mère sans fils.
Votre logis?
RAFAEL
Hôtel du Dauphin bleu. La porte
A droite, au petit Parc.
L’ABBÉ
Vos armes?
RAFAEL.
Peu m’importe;
Fer ou plomb, balle ou pointe.
L’ABBÉ.
Et votre heure?
RAFAEL.
Midi.
L’abbé le salue et retourne à sa chaise.
Ce petit abbé-là m’a l’air bien dégourdi.
Parbleu! c’est un bon diable; il faut que je l’invite
A souper! — He, monsieur, n’allez donc pas si vite!
L’ABBÉ.
Qu’est-ce, monsieur?
RAFAEL.
Vos gens s’ensauvent, comme si
La fièvre à leurs talons les emportait d’ici.
Demeurez, pour l’amour de Dieu, que je vous pose
Un problème d’algèbre. — Est-ce pas une chose
Véritable, et que voit quiconque a l’esprit sain,
Que la table est au lit ce qu’est la poire au vin?
De plus, deux gens de bien, a s’aller mettre en face
Sans s’être jamais vu, ont plus mauvaise grâce,
Assurément, que, quand il pleut, une catin
A descendre de fiacre en souliers de satin.
Donc, si vous m’en croyez, nous souperons ensemble;
Nous nous connaîtrons mieux pour demain. Que t’en semble,
Abbé ?
L’ABBÉ.
Parbleu! marquis, je le veux, et j’y vais.
Il sort de sa chaise.
RAFAEL.
Voilà les musiciens qui sont déjà trouvés;
Et pour la table, — holà, Palforio! l’auberge!
Frappant.
Cette porte est plus rude a forcer qu’une vierge.
Palforio, manant, tripier, sac à boyaux!
Vous verrez qu’à cette heure ils dorment, les bourreaux!
Il jette une pierre dans la vitre.
PALFORIO, à la fenêtre.
Quel est le bon plaisir de Votre Courtoisie?
RAFAEL.
Fais-nous faire à souper. Certes, l’heure est choisie
Pour nous laiser ainsi casser tous tes carreaux!
Dépêche, sac à vin! — Pardieu! si j’étais gros
Comme un muid, comme toi, je dirais qu’on me porte,
En guise d’écriteau, sur le pas de ma porte;
On saurait où me prendre au moins.
PALFORIO.
Excusez-moi,
Très excellent seigneur.
RAFAEL.
Allons, démène-toi.
Vite! va mettre en l’air ta marmitonnerie.
Donne-nous ton meilleur vin et ta plus jolie
Servante; embroche tout: tes oisons, tes poulets,
Tes veaux, tes chiens, tes chats, ta femme et tes valets!
— Toi, l’abbé, passe donc! en joie! et pour nous battre
Apres, nous taperons, vive Dieu! comme quatre.
SCENE IV
Table des matières
La loge de la Camargo. — On la chausse.
CAMARGO.
Il ira. — Laissez-moi seule et ne manquez pas
Qu’on me vienne avertir quand ce sera mon pas.
— C’est la règle, ô mon cœur! — Il est sûr qu’une femme
Met dans une âme aimée une part de son âme.
Sinon, d’où pourrait-elle et pourquoi concevoir
La soif d’y revenir et l’honneur d’en déchoir?
Au contraire, un cœur d’homme est comme une marée
Fuyarde des endroits qui l’ont mieux attirée.
Voyez qu’en tout lien, l’amour à l’un grandit
Et par le temps empire, à l’autre refroidit.
L’un, ainsi qu’un cheval qu’on pique à la poitrine,
En insensé toujours contre la javeline
Avance, et se la pousse au cœur jusqu’à mourir.
L’autre, des que ses flancs commencent à s’ouvrir,
Qu’il sent le froid du fer, et l’aride morsure
Aller chercher le cœur au fond de la blessure,
Il prend la fuite en lâche et se sauve d’aimer. —
Ah! que puissent mes yeux quelque part allumer
Une plaie à la mienne en misère semblable,
Et je serai plus dure et plus inexorable
Qu’un pauvre pour son chien, après qu’un jour entier
Il a dit: «Pour l’amour de Dieu!» sans un denier.
— Suis-je pas belle encor? — Pour trois nuits mal dormies
Ma joue est-elle creuse? ou mes lèvres blêmies?
Vrai Dieu! ne suis-je plus la Camargo? — Sait-on,
Sous mon rouge, d’ailleurs, si je suis pâle ou non?
Va, je suis belle encor! — C’est ton amour, perfide
Garuci, que déjà le temps efface et ride,
Non, mon visage. — Un nain contrefait et boiteux,
Voulant jouer Phœbus, lui ressemblerait mieux,
Qu’aux façons d’une amour fidèle et bien gardée,
L’allure d’une amour défaillante et fardée.
Ah! c’est de ce matin que ton cœur m’est connu,
Car en le déguisant tu me l’as mis à nu.
Certes, c’est un loisir magnifique et commode
Que la paisible ardeur d’une intrigue à la mode!
— Qu’est-ce alors? — C’est un flot qui nous berce rêvant!
C’est l’ombre qui s’enfuit d’une fumée au vent!
Mais que l’ombre devienne un spectre, et que les ondes
S’enfoncent sous les pieds, vivantes et profondes,
Le mal-aimant recule, et le bon reste seul.
Oh! que dans sa douleur ainsi qu’en un linceul
Il se couche à cette heure et dorme! La pensée
D’un homme est de plaisirs et d’oublis traversée;
Une femme ne vit et ne meurt que d’amour;
Elle songe une année à quoi lui pense un jour!
LÆTITIA, entrant.
Madame, on vous attend a la troisième scène.
CAMARGO.
Est-ce la Monanteuil, ce soir, qui fait la reine?
LÆTITIA.
Oui, madame; et monsieur de Monanteuil, Sylvain.
CAMARGO.
Fais porter cette lettre à l’hôtel du Dauphin.
SCENE V
Table des matières
Une salle à manger très riche.
GARUCI, à table avec l’abbé ANNIBAL;
MUSICIENS.
RAFAEL.
Oui, mon abbé, voilà comme, une après dinée,
Je vis, pris et vainquis la Camargo, l’année
Dix-sept cent soixante-un de la nativité
De Notre-Seigneur.
L’ABBÉ.
— Triste! oh! triste, en vérité ! —
RAFAEL.
Triste, abbé ? — Vous avez le vin triste? — Italie,
Voyez-vous, à mon sens, c’est la rime à folie.
Quant à mélancolie, elle sent trop les trous
Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.
On dit qu’elle a des gens qui se noyent pour elle.
— Moi, je la noie.
Il boit.
L’ABBÉ.
Et quand vous eûtes cette belle
Camargo, vous l’aimiez fort?
RAFAEL.
Oh! très fort! — et puis,
A vous dire le vrai, je m’y suis très bien pris.
Contre un doublon d’argent un cœur de fer s’émousse.
Ce fut, le premier mois, l’amitié la plus douce
Qui se puisse inventer. Je m’en allais la voir,
Comme ça, tout au saut du lit, — ou bien le soir
Après le spectacle. — Oh! c’était une folie,
Dans ce temps-là ! — Pauvre ange! — Elle était bien jolie!
Si bien, qu’après un mois, je cessai d’y venir.
Elle de remuer terre et ciel, — moi de fuir. —
Pourtant je fus trouvé ; — reproches, pleurs, injure,
Le reste à l’avenant. — On me nomma parjure,
C’est le moins. — Je rompis tout net. — Bon. — Cependant
Nous nous allions fuyant et l’un l’autre oubliant. —
Un beau soir, je ne sais comment se fit l’affaire,
La lune se levait cette nuit-là si claire,
Le vent était si doux, l’air de Rome est si pur! —
C’était un petit bois qui côtoyait un mur,
Un petit sentier vert, — je le pris, — et, Jean comme
Devant, je m’en allai l’éveiller dans son somme.
L’ABBÉ.
Et vous l’avez reprise?
RAFAEL, cassant son verre.
Aussi vrai que voilà
Un verre de cassé. — Mon amour s’en alla
Bientôt. — Que voulez-vous? moi, j’ai donné ma vie
A ce dieu fainéant qu’on nomme fantaisie.
C’est lui qui, triste ou fou, de face ou de profil,
Comme un polichinel me traîne au bout d’un fil;
Lui qui tient les cordons de ma bourse et la guide
De mon cheval; jaloux, badaud, constant, perfide,
En chasse au point du jour dimanche, et vendredi
Cloué sur l’oreiller jusque et passé midi.
Ainsi je vais en tout, — plus vain que la fumée
De ma pipe, — accrochant tous les pavés. — L’année
Dernière, j’étais fou de chiens d’abord, et puis
De femmes. — Maintenant, ma foi, je ne le suis
De rien. — J’en ai bien vu, des petites princesses!
La première surtout m’a mangé de caresses;
Elle m’a tant baisé, pommadé, balloté !
C’est fini, voyez-vous: celle-là m’a gâté.
Quant à la Camargo, vous la pouvez bien prendre
Si le cœur vous en dit; mais je me veux voir pendre
Plutôt que si ma main de sa nuque approchait.
L’ABBÉ.
Triste!
RAFAEL.
Encor triste, abbé ?
Aux musiciens.
Hé ! messieurs de l’archet,
En ut! égayez donc un peu Sa Courtoisie.
Musique.
Ma foi! voilà deux airs très beaux.
Il parle en se promenant, pendant que l’orchestre joue piano.
La poésie,
Voyez-vous, c’est bien. — Mais la musique, c’est mieux.
Pardieu! voilà deux airs qui sont délicieux;
La langue sans gosier n’est rien. — Voyez le Dante;
Son Séraphin doré ne parle pas, — il chante!
C’est la musique, moi, qui m’a fait croire en Dieu.
— Hardi, ferme, poussez; — crescendo!
Mais, parbleu!
L’abbé s’est endormi. — Le voilà sous la table.
C’est vrai qu’il a le vin mélancolique en diable.
O doux, ô doux sommeil! ô baume des esprits!
Reste sur lui, sommeil! dormir quand on est gris,
C’est après le souper, le premier bien du monde.
PALFORIO, entrant.
Une lettre, seigneur.
RAFAEL, après avoir lu.
Que le ciel la confonde!
Dites que je n’irai, certes, pas. — Attendez!
Si — c’est cela, — parbleu! — je — non — si fait, restez.
Dites que l’on m’attende.
Exit Palforio.
Hé, l’abbé ! — Sur mon âme,
Il ronfle en enragé.
L’ABBÉ.
Pardonnez-moi, madame;
Est-ce que je dormais?
RAFAEL.
Hé ! Voulez-vous avoir
La Camargo, l’ami?
L’ABBÉ, se levant.
Tête et ventre! ce soir?
RAFAEL.
Ce soir même. — Écoutez bien: — elle doit m’attendre
Avant minuit. — Il est onze heures, — il faut prendre
Mon habit,
L’abbé se déboutonne.
Me donner le vôtre;
L’abbé ôte son manteau.
Vous irez
A la petite porte, et là vous tousserez
Deux fois; toussez un peu.
L’ABBÉ.
Hum! hum!
RAFAEL.
C’est à merveille.
Nous sommes a peu près de stature pareille.
Changeons d’habit.
Ils changent.
Parbleu! cet habit de cafard
Me donne l’encolure et l’air d’un Escobard.
Le marquis Annibal! l’abbé Garuci! — Certe,
Le tour est des meilleurs. Or donc, la porte ouverte,
On vous introduira piano. — Mais n’allez pas
Perdre la tête là. Prenez-la dans vos bras,
Et tout d’abord du poing renversez la chandelle. —
L’alcôve est à main droite en entrant. — Pour la belle,
Elle ne dira mot; ne réponds rien. —
L’ABBÉ.
J’y vais.
Marquis, c’est à la vie, a la mort. — Si jamais
Ma maîtresse te plaît, a tel jour, à telle heure
Que ce soit, écris-moi trois mots, et que je meure
Si tu ne l’as le soir!
Il sort.
RAFAEL lui crie par la fenêtre.
L’abbé, si vous voulez
Qu’on vous prenne pour moi tout à fait, embrassez
La servante en entrant. — Holà ! marauds, qu’on dise
A quelqu’un de m’aller chercher la Cydalise!
SCENE VI
Table des matières
Chez la Camargo.
CAMARGO, entrant.
Déc hausse-moi. — J’étouffe! — A-t-on mis mon billet?
LÆTITIA.
Oui, madame.
CAMARGO.
Et qu’a-t-on répondu?
LÆTITIA.
Qu’il viendrait.
CAMARGO.
Était-il seul?
LÆTITIA.
Avec un abbé. —
CAMARGO.
Qui se nomme...?
LÆTITIA.
Je ne sais pas. — Un gros, joufflu, court, petit homme.
CAMARGO.
Lætitia!
LÆTITIA.
Madame?
CAMARGO.
Approchez un peu. — J’ai,
Depuis le mois dernier, bien pâli, bien changé,
N’est-ce pas? Je fais peur. — Je ne suis pas coiffée;
Et vous me serrez tant, je suis tout étouffée.
LÆTITIA.
Madame a le plus beau teint du monde ce soir.
CAMARGO.
Vous croyez? — Relevez ce rideau. — Viens t’asseoir
Près de moi. — Penses-tu, toi, que, pour une femme,
C’est un malheur d’aimer, — dans le fond de ton âme?
LÆTITIA.
Un malheur quand on est riche!
L’ABBÉ, dans la rue.
Hum!
CAMARGO.
N’entends-tu pas
Qu’on a toussé ? — Pourtant ce n’était pas son pas.
LÆTITIA.
Madame, c’est sa voix. — Je vais ouvrir la porte.
CAMARGO.
Verse-moi ce flacon sur l’épaule.
La Camargo reste un moment seule, en silence. Lætitia ventre, accompagnée de l’abbé sous le manteau de Garuci, puis se retire aussitôt. Le coin du manteau accroche en passant la lampe et la renverse.
L’ABBÉ, se jetant à son cou.
Oh!
La Camargo est assise; elle se lève et va à son alcôve. L’abbé la suit dans l’obscurité. Elle se retourne et lui tend la main; il la saisit.
CAMARGO.
Main-forte!
Au secours! ce n’est pas lui!
Tous deux restent immobiles un instant.
L’ABBÉ.
Madame, en pensant...
CAMARGO.
Au guet! — Mais quel est donc cet homme?
L’ABBÉ, lui mettant son mouchoir sur la bouche.
Ah! tête et sang!
Ma belle dame, un mot. — Je vous tiens, quoi qu’on fasse;
Criez si vous voulez; mais il faut qu’on en passe
Par mes volontés.
CAMARGO, étouffant.
Heuh!
L’ABBÉ.
Écoute! — Si tu veux
Que nous passions une heure à nous prendre aux cheveux,
A ton gré, je le veux aussi; mais je te jure
Que tu n’y peux gagner beaucoup, — et sois bien sûre
Que tu n’y perdras rien. — Madame, au nom du ciel,
Vous allez vous blesser. — Si mon regret mortel
De vous offenser, si...
CAMARGO, arrachant la boucle de sa ceinture et l’en frappant au visage.
Tu n’es qu’un misérable
Assassin. — Au secours!

L’ABBÉ.
Soyez donc raisonnable.
Madame! calmez-vous. — Voulez-vous que vos gens
Fassent jaser le peuple, ou venir les sergents?
Nous sommes seuls, la nuit, — et vous êtes trompée
Si vous pensez qu’on sort à minuit sans épée.
Lorsque vous m’aurez fait éventrer un valet
Ou deux, m’en croira-t-on moins heureux, s’il vous plaît?
Et n’en prendra-t-on pas le soupçon légitime,
Qu’étant si criminel, j’ai commis tout le crime?
CAMARGO.
Et qui donc es-tu, toi, qui me parles ainsi?
L’ABBÉ.
Ma foi! je n’en sais rien. — J’étais le Garuci
Tout à l’heure; à présent...
CAMARGO, le menant à l’endroit de la fenêtre où donne la lune.
Viens ici. — Sur ta vie
Et le sang de tes os, réponds. — Que signifie
Ce chiffre?
L’ABBÉ.
Ah! pardonnez, madame, je suis fou
D’amour de vous. — Je suis venu sans savoir où.
Ah! ne me faites pas cette mortelle injure,
Que de me croire un cœur fait à cette imposture.
Je n’étais plus moi-même, et le ciel m’est témoin
Que de vous mériter nul n’a pris plus de soin.
CAMARGO.
Je te crois volontiers, en effet, la cervelle
Troublée. — Et cette plaque, enfin, d’où te vient-elle?
L’ABBÉ.
De lui.
CAMARGO.
Lui? — L’as-tu donc égorgé ?
L’ABBÉ.
Moi? Non point;
Je l’ai laissé très vif, une bouteille au poing.
CAMARGO.
Quel jeu jouons-nous donc?
L’ABBÉ.
Eh! madame, lui-même
Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagème?
Et ne voyez-vous point que lui seul m’a donné
Ce dont je devais voir mon amour couronné ?
Et quel autre que lui m’eût dit votre demeure?
M’eût prêté ses habits? m’eût si bien marqué l’heure?
CAMARGO.
Rafael! Rafael! le jour que de mon front
Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont,
Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles
D’un noyé, que mes yeux laisseront mes prunelles
Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras
Que c’est assez souffert, et tu t’arrêteras!
L’ABBÉ.
Mais...
CAMARGO.
Et quel homme encor me met-il à sa place?
De quelle fange est l’eau qu’il me jette à la face?
Viens, toi. — Voyons, lequel est écrit dans tes yeux,
Du stupide ou du lâche, ou si c’est tous les deux?
L’ABBÉ.
Madame!
CAMARGO.
Je t’ai vu quelque part.
L’ABBÉ.
Chez le comte
Foscoli.
CAMARGO.
C’est cela. — Si ce n’était de honte,
Ce serait de pitié qu’à te voir ainsi fait
Comme un bouffon manqué, le cœur me lèverait!
Voyons, qu’avais-tu bu? dans cette violence,
Pour combien est l’ivresse, et combien l’impudence?
Va, je te crois sans peine, et lui seul sûrement
Est le joueur ici qui t’a fait l’instrument.
Mais, écoute. — Ceci vous sera profitable. —
Va-t’en le retrouver, s’il est encore à table;
Dis-lui bien ton succès, et que lorsqu’il voudra
Prêter à ses amis des filles d’Opéra...
L’ABBÉ.
D’Opéra! — Hé parbleu! vous seriez bien surprise
Si vous saviez qu’il soupe avec la Cydalise.
CAMARGO.
Quoi! Cydalise!
L’ABBÉ.
Eh oui! Gageons que l’on entend
D’ici les musiciens, s’il fait un peu de vent.
Tous deux prêtent l’oreille à la fenêtre. On entend une symphonie lente dans l’éloignement.
CAMARGO.
Ciel et terre! c’est vrai!
L’ABBÉ.
C’est ainsi qu’il oublie
Auprès d’elle, qui n’est ni jeune ni jolie,
La perle de nos jours! Ah! madame, songez
Que vos attraits surtout par là sont outragés.
Songez au temps, à l’heure, à l’insulte, à ma flamme;
Croyez que vos bontés...
CAMARGO.
Cydalise!
L’ABBÉ.
Eh! madame,
Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi?
Si le plus absolu dévoûment...
CAMARGO.
Lève-toi.
As-tu le poignet ferme?
L’ABBÉ.
Hai!
CAMARGO.
Voyons ton épée.
L’ABBÉ.
Madame, en vérité, vous vous êtes coupée!
CAMARGO.
Eh quoi! pâle avant l’heure, et déjà faiblissant?
L’ABBÉ.
Non pas; mais, têtebleu! voulez-vous donc du sang?
CAMARGO.
Abbé je veux du sang! J’en suis plus altérée
Qu’une corneille, au vent d’un cadavre attirée.
Il est là-bas, dis-tu! — cours-y donc, — coupe-lui
La gorge, et tire-le par les pieds jusqu’ici.
Tords-lui le cœur, abbé, de peur qu’il n’en réchappe.
Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe;
Tu me l’apporteras, et puisse m’écraser
La foudre, si tu n’as par blessure un baiser.
Tu tressailles, Romain? C’est une faute étrange,
Si tu te crois ici conduit par ton bon ange!
Le sang te fait-il peur? Pour t’en faire un manteau
De cardinal, il faut la pointe d’un couteau.
Me jugeais-tu le cœur si large, que j’y porte
Deux amours à la fois, et que pas un n’en sorte?
C’est une faute encor; mon cœur n’est pas si grand,
Et le dernier venu ronge l’autre en entrant.
L’ABBÉ.
Mais, madame, vraiment, c’est... Est-ce que?... Sans doute,
C’est un assassinat. — Et la justice?
CAMARGO.
Écoute.
Je t’en supplie à deux genoux.
L’ABBÉ.
Mais je me bats
Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas;
Attendez à demain, madame. —
CAMARGO.
Et s’il te tue? —
Demain! et si j’en meurs? — Si je suis devenue
Folle? — Si le soleil, se prenant à pâlir,
De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir?
On a vu quelquefois de telles nuits au monde. —
Demain! le vais-je attendre à compter par seconde
Les heures sur mes doigts, ou sur les battements
De mon cœur, comme un Juif qui calcule le temps
D’un prêt? — Demain ensuite, irai-je pour te plaire
Jouer à croix ou pile, et mettre ma colère
Au bout d’un pistolet qui tremble avec ta main?
Non pas. — Non! Aujourd’hui est à nous, mais demain
Est à Dieu!
L’ABBÉ.
Songez donc... —
CAMARGO.
Annibal, je t’adore!
Embrasse-moi!
Il se jette à son cou.
L’ABBÉ.
Démons!! —
CAMARGO.
Mon cher amour, j’implore
Votre protection. — Voyez qu’il se fait tard. —
Me refuserez-vous? — Tiens, tiens, prends ce poignard.
Qui te verra passer? il fait si noir!
L’ABBÉ.
Qu’il meure,
Et vous êtes à moi?
CAMARGO.
Cette nuit.
L’ABBÉ.
Dans une heure.
Ah! je ne puis marcher. — Mes pieds tremblent. — Je sens,
Je — je vois...
CAMARGO.
Annibal! je suis prête, et j’attends.
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