Kitabı oku: «Grèce & Turquie : notes de voyage»

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Alfred Gilliéron

Grèce & Turquie : notes de voyage


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066337957

Table des matières

PRÉFACE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII


PRÉFACE

Table des matières

Et dans l’informe bloc des sombres multitudes,

La pensée, en rêvant, sculpte des nations.

V. HUGO.

Après quarante-cinq années d’un développement lent, mais sûr, interrompu seulement par ces agitations intérieures qui sont le lot de la Grèce moderne aussi bien que de la Grèce antique, le royaume hellénique semble se préparer à tenter la fortune des combats et à reprendre vigoureusement le glorieux programme de l’unité nationale, ébauché en 1821 par l’épée des Mavromichalis, des Colocotronis, des Karaiskakis et les brûlots vengeurs de Canaris. La lutte des Slaves et des Turcs va se compliquer à bref délai d’une lutte tout aussi ardente des Grecs contre les Turcs. Quelle que soit l’issue de la guerre qui ensanglante dès maintenant la péninsule du Balkan, il serait chimérique d’espérer qu’elle tranche définitivement la question d’Orient, ou plutôt les mille problèmes politiques et sociaux qui se cachent sous ce terme de convention. Quand même les Turcs seraient expulsés du continent européen, des îles de l’Archipel et peut-être de l’Asie antérieure, quand même l’obstacle qui arrête l’essor de la civilisation serait définitivement brisé, il resterait encore à accomplir la partie la plus laborieuse de la tâche, je veux dire la reconstitution matérielle, morale et intellectuelle des nationalités roumaine, serbe, bulgare, grecque, albanaise et arménienne, qui font de la presqu’île hellénique une véritable Babel et préparent tant de mécomptes aux diplomates présents et à venir. La solution politique, c’est-à-dire l’affaiblissement graduel ou la suppression de la suprématie turque, peut être obtenue à coups de canon, elle viendra à son heure, plutôt trop tôt que trop tard; mais, pour avoir toute sa signification, elle devra être suivie d’un lent travail de reconstruction et d’une lente évolution qui rendront peu à peu aux peuples de l’Orient émancipé l’activité matérielle et les qualités morales des peuples vraiment libres. Tout fait donc prévoir que longtemps encore l’axe du monde politique restera penché vers l’Orient, et que notre génération et celle qui nous suivra verront se passer bien des années avant que les déserts turcs, où le corps, l’esprit et l’âme se meurent d’inanition, soient redevenus des pays libres, riches et forts. En un mot, la question d’Orient n’est pas une question purement politique, comme l’étaient jadis la question italienne et la question allemande: c’est une question qui intéresse avant tout la civilisation et l’avenir de l’Europe; à ce titre, elle relève plus directement que toute autre de l’opinion publique, qui a elle-même le devoir de s’éclairer et de se former sur tous les points en discussion des vues nettes et libres de parti-pris. Toutes ces raisons nous encouragent à présenter au public nos notes de voyage sur la Grèce et la Turquie; il y trouvera, croyons-nous, des renseignements utiles sur la situation des Grecs soumis à la Turquie et sur les progrès accomplis par la Grèce indépendante; peut-être aussi la fidélité scrupuleuse des descriptions et des récits compensera-t-elle ce qui pourrait manquer du côté de l’art à nos tableaux.

Quiconque voyage dans les pays qui furent jadis la Grèce, est nécessairement sous le charme des souvenirs antiques; parti deux fois pour ces contrées avec un de mes frères pour compagnon de voyage, dans le but exclusif d’étudier sur place le passé, j’ai nécessairement accordé dans mes études et dans mes descriptions la place d’honneur à la poésie des souvenirs. Qu’on ne s’y trompe point pourtant: cette poésie est bien souvent la poésie de la désolation; la civilisation hellénique; une fois disparue, il n’y a eu d’autre œuvre accomplie sur cette terre que celle de la mort et de la destruction.

La Thessalie n’a pas gardé une seule colonne debout; l’Epire n’a que de vieilles forteresses sans nom et sans histoire, la Grèce proprement dite n’a conservé, de ces milliers de sanctuaires qui la peuplaient encore au temps de l’empereur Adrien, que les débris mutilés de l’Acropole, de Sunium, de Corinthe, d’Egine et de Phigalie. Mais qu’importe! si la pierre et le bronze ont péri, l’immortelle nature, elle, n’a point trop souffert des injures du temps; les siècles n’ont point renversé ces montagnes de fière tournure sur lesquelles se promène encore silencieusement le soleil de la Grèce, ils n’ont point flétri la beauté immaculée et le sourire éternel de cette mer féconde qui a engendré les immortels Amours et les premiers héros de la poésie; enfin ils n’ont point désappris leurs murmures à ces sources où les nymphes ondoyaient au soleil, et, aujourd’hui, comme il y a vingt siècles, le pâtre entend retentir, la nuit, sur l’acropole solitaire, la voix libre et fière de ceux qui furent ses ancêtres. Pour qui sait voir et entendre, la Grèce antique n’est pas morte, et sous chacun de ses pas le voyageur voit refleurir, avec leurs fraîches couleurs et leur suave parfum, ces mythes, ces légendes, ces grands paysages et ces grands faits qu’il ne connaissait que pour les avoir vus desséchés et sans vie dans le grand herbier de l’histoire.

Heureusement la Grèce n’est pas seulement une nécropole où les morts pensifs reprennent pour un instant l’attitude des vivants aux lueurs enchantées de la poésie et de la science. Tandis que les temples en ruines, les montagnes fauves et blêmes semblent porter sur leur front attristé l’arrêt suprême du destin: Tout est fini, dans les bourgades, dans les villages et dans les villes on entend au contraire retentir une clameur toujours plus claire et toujours plus distincte, et cette clameur nous dit: Tout recommence. La Grèce assez longtemps a pleuré le myriologue des veuves; son glorieux époux, le génie de la liberté, va lui être enfin rendu; si les dieux antiques sont impuissants, elle implorera les divinités nouvelles, et si les Parques ont épuisé la trame de ses jours, Dieu lui-même lui filera un nouveau destin.

Nous avons essayé de prêter l’oreille aux deux voix et de recueillir, à côté des complaintes que l’âme mélancolique de notre siècle aime à redire sur les morts illustres, quelques effusions de cette âme ardente, à peine formée, qui palpite dans le sein des multitudes confuses. Dans les longues heures de chevauchées solitaires, nous aimions à oublier notre prosaïque Occident, où tout se flétrit, où tout vieillit, pour redevenir un fils de l’Orient, sentir monter à notre cœur tout ce flux audacieux de sentiments généreux, de lointaines aspirations, de vastes pensées qui font battre l’âme rajeunie de tant de peuples nouveaux. Peut-être le lecteur nous reprochera-t-il d’avoir trop écouté les sourdes clameurs des prochaines révolutions et de nous être ainsi exposé à montrer trop de complaisance pour les revendications des peuples de l’Orient et trop peu de respect pour les droits historiques et pour les convenances de la diplomatie; on nous traitera sans doute, d’idéologue et on nous accusera de faire de la politique de sentiment. Nous ne croyons pas devoir nous préoccuper, outre mesure, de ce reproche, puisque les révolutions politiques de notre siècle ont presque constamment donné raison aux prétendus rêveurs, et nous nous contenterons de donner au lecteur quelques courtes explications sur notre façon de juger la question grecque.

Sans aller aussi loin que l’honorable M. Gladstone, qui ne veut voir dans les Turcs qu’un spécimen anti-humain de l’humanité, nous sommes néanmoins fermement convaincu que l’islamisme, très suffisant pour les besoins religieux d’une demi-civilisation et d’une société patriarcale, ne saurait s’accommoder de la vie moderne ni par conséquent garder longtemps la suprématie sur cet Orient chrétien que l’Occident attire chaque jour davantage dans le cycle de sa civilisation; mais si l’Orient ne doit pas rester turc, il ne doit pas non plus devenir russe: pour nous, les véritables héritiers des Turcs sont les anciens possesseurs du sol, les Slaves au nord, les Gréco-Albanais au sud. Etablie en masses compactes dans l’Epire, où elle s’assimile sans peine les Albanais ou Chkipétars chrétiens, dans la Thessalie, sur l’île de Crète et dans tout l’Archipel, la race grecque a jeté, en outre, des colons nombreux sur les côtes de la Macédoine et de la Thrace, de l’Asie-Mineure, de la Mer de Marmara et de la Mer Noire; c’est à elle qu’appartient, sans contestation possible, le bassin de la Mer Egée ou de l’Archipel, qu’elle remplit depuis plus de trois mille ans du bruit de son activité, de ses chants et de sa gloire. Restée fidèle à sa foi et à sa langue, en dépit des Goths, des Bulgares, des Francs, des Albanais et des Turcs, elle a montré une vitalité et une ténacité dans l’espérance, qui sont peut-être uniques dans l’histoire, et elle peut à bon droit espérer une seconde vie. Maîtresse des mers et du commerce de l’Orient, comme au temps de Cimon et de Périclès, la race grecque a su garder jusqu’à nos jours la plupart des qualités qui firent jadis sa fortune. Encore aujourd’hui le Grec l’emporte sur tous les Orientaux par la finesse et la subtilité de l’intelligence, par le goût des entreprises commerciales et le génie industrieux avec lequel il se joue de toutes les difficultés; il a de plus le vif sentiment de l’égalité et le goût de ces associations où chacun apporte sa part de travail ou d’argent; il n’a que de la répulsion pour les plaisirs grossiers et l’intempérance, qui font tant de ravages chez les peuples du nord; enfin il s’honore par la pratique des vertus domestiques et se distingue presque toujours par un patriotisme ardent qui court au-devant de tous les sacrifices et corrige souvent ce qu’il y a d’égoïsme et d’instinct par trop individualiste dans le caractère national. Il nous semble qu’un peuple qui a gardé dans le malheur une confiance si inébranlable dans ses destinées et qui se montre encore aujourd’hui doué d’aptitudes si diverses, mérite de vivre et ne saurait périr à l’heure où l’Orient s’ouvre à la vie; telle est la conviction qui anime ces études, même dans les pages où nous avons dû, pour rester fidèle à l’esprit d’impartialité, qui est notre règle absolue, parler sans ménagement des gouvernants actuels de la Grèce et de tout ce qui retarde l’affranchissement des Hellènes de l’Epire, de la Thessalie et de l’Archipel.

Il nous reste encore quelques mots à dire sur les lacunes volontaires que l’on pourra constater dans les pages que nous consacrons à la Grèce. Si nous n’avions pas tenu à rester fidèle à notre qualité d’auteur itinérant, et si nous n’avions pas eu pour unique ambition de peindre rapidement la Grèce telle que la voit, et, si possible, telle que la sent le voyageur qui la parcourt au pas de son cheval, nous aurions aimé nous étendre davantage sur l’histoire des Grecs modernes, parce qu’elle aurait pu servir à justifier, plus que nous ne l’avons fait, nos espérances. Notre génération est décidément dure aux faibles, elle se pique de plus d’être positive et regarderait presque comme une honte tout accès d’enthousiasme. Aussi n’est-il plus guère de mise aujourd’hui d’être ami des Grecs; notre génération a depuis longtemps oublié que tous ses pères étaient philhellènes; elle n’a plus que de l’indifférence pour le sort des Grecs esclaves et elle professe un mépris de grand seigneur pour le microscopique royaume que l’opinion publique de l’Europe a jadis créé. Nous croyons avoir montré, dans le cours de nos récits, que si le royaume grec n’est point encore ce qu’il devrait être, il n’en a pas moins fait de grands progrès; quant à la vitalité de la race elle-même, elle nous semble surabondamment prouvée par tout ce que nous disons de son activité commerciale et intellectuelle, et surtout par ce que nous aurions pu dire de son histoire, si nous avions eu un autre plan et plus d’espace. A la fin du siècle passé, la race grecque passait pour morte, mais elle vivait toujours, subissant avec une héroïque résignation sa passion vingt fois séculaire et perdant à chaque pas de son chemin de douleur quelques gouttes de son sang le plus généreux; noble captive, elle eût pu alléger son sort en reniant sa race et sa foi; mais le parjure lui eût plus pesé que la couronne d’épines. Enfin, fortifiée par les lointains ressouvenirs du temps où elle était libre, enflammée par les chants qu’elle se redisait depuis longtemps tout bas, elle brise ses chaînes et fait pâlir celui qui l’insultait; au mois d’avril 1821, elle sort de la nuit de l’oubli, comme Pallas jaillit des nuages noirs, une épée dans une main, une lyre dans l’autre. Alors se déroule une épopée grandiose, qui a la Grèce entière pour théâtre et le peuple tout entier pour héros; cette épopée, écrite en traits flamboyants sur les rochers et les mers de la Grèce par les épées des Klephtes et-les brûlots des croiseurs, a trouvé son Homère, Homère plus naïf encore et plus fidèle que ne le fut le chantre d’Achille; cet Homère, c’est la muse populaire qui, après avoir pendant longtemps nourri dans l’âme de la nation le culte silencieux de la patrie absente, a enfin, au jour de la victoire, fidèlement posé sur la tête des héros la couronne des vainqueurs. On le voit, aux preuves directes et positives que nous avons recueillies sur notre chemin, il serait facile d’ajouter des preuves morales tout aussi frappantes, que nous trouverions dans les hauts faits des héros des guerres d’indépendance et dans la mâle simplicité des chants qui les illustrent. Niebuhr avait raison de prophétiser au peuple grec un grand avenir, sur la simple lecture de ses chants nationaux: un peuple ne saurait avoir tant d’ardeur patriotique et tant de sensibilité poétique, une âme si profonde et une lyre si sonore, s’il n’était point réservé dores et déjà à de grandes destinées.

L’AUTEUR.

Neuchâtel, le 15 août 1877.

I

Table des matières

Raguse, Cattaro, Antivari.

J’arrive de bon matin à Trieste, le 3 juillet 1876, moulu par quarante-huit heures de chemin de fer et complètement épuisé par la chaleur et l’insomnie. Deux heures me suffisent à grand’peine pour rejoindre mon compagnon de voyage, prendre mon billet et faire visiter mon passe-port au consulat turc. A dix heures, la Naïade levait l’ancre et nous emportait au travers du beau golfe de Trieste. L’air de la mer opère vraiment des merveilles: au bout d’une heure j’étais remis et j’aspirais avec une volupté tranquille la brise de l’Adriatique.

J’ai beau avoir pris la volée et dit adieu pour longtemps aux salles de cours, les souvenirs classiques me poursuivent. En face de cette mer si pure et si belle, j’ai peine à comprendre ces vers où le poète Horace chante le vrai sage, impassible devant les fureurs de l’Adriatique et du vent d’Afrique qui soulève et rasseoit à son gré les flots; l’amour des contrastes me fait retrouver ces monts Acrocérauniens du poète, tristement fameux par tant de naufrages, et ces époux retenus par les tempêtes sur les rivages illyriques pendant tout l’hiver. Aujourd’hui la vapeur a dompté l’Adriatique, aussi bien que l’Océan; les Acrocérauniens ont perdu leur sinistre renommée et Amphitrite est, comme nous, soumise à la loi inexorable des horaires.

Mais c’est en vain, semble-t-il, que les flots de cette mer ont été enchaînés par les hommes; l’Adriatique reste orageuse; le jeu désordonné des éléments y a été remplacé par le jeu non moins terrible des énergies nationales, liguées les unes contre les autres et luttant pour l’existence et pour la suprématie. Le sceptre romain, qui domptait plus facilement les peuples que les flots et qui pesait avec une égale autorité sur l’Istrie, la Liburnie et l’Illyrie, semble un instant avoir passé dans les griffes du lion de saint Marc. Mais Venise, comme une nouvelle Garthage, se contente d’exploiter ces rivages et refuse d’y laisser croître des peuples. Au XVe siècle, les Turcs viennent s’asseoir en vainqueurs au milieu des Slaves, des Albanais et des comptoirs de Venise, tandis qu’au commencement de notre siècle les Habsbourg étendaient la puissante envergure de leur aigle sur les rivages du nord. Aujourd’hui, plus que jamais, l’équilibre historique est rompu; les aspirations nationales, brisées d’abord par la lutte, puis ensommeillées par de dures oppressions, secouent en se réveillant les assises des vieux empires; ce qui était la faiblesse hier, devient aujourd’hui peut-être la force, et la Némésis de l’histoire semble vouloir reprendre son jeu sinistre qui fait et défait les empires.

A partir de Trieste et de son sévère encadrement de montagnes, la côte se déploie vers le sud en larges rubans verts, légèrement ondulés et d’un dessin gracieux; c’est l’Istrie, semée de jolies villes à physionomie italienne. Voici, au bout du triangle istrique et au fond d’un golfe bien dissimulé, la rade de Pola avec son amphithéâtre romain, rival dédaigneux des grandes casernes qui l’entourent. Sa haute façade grise, percée de grandes baies ornées de fines moulures, est d’une conservation admirable. Le Colisée est sans rival pour la fierté de sa grande silhouette rougeâtre et la poésie de ses gradins rompus et chargés de fleurs; l’arène de Vérone a pour elle la beauté de sa cavée intacte, celles de Capoue et de Pouzzoles l’heureuse conservation de leur structure interne; l’amphithéâtre de Pola l’emporte sur tous pour la légèreté et la hardiesse avec laquelle se découpe dans le ciel bleu son vaisseau immense. A côté de ce monument funèbre, où revivent les pompes sanglantes de l’ancienne Rome, l’industrie moderne a élevé d’immenses officines de canons qui peuvent consoler la Mort de la perte des amphithéâtres romains.

Au sortir du quartier où l’amphithéâtre s’étonne de voir grandir autour de lui tant de sinistres arsenaux. vous n’avez qu’à suivre le rivage dans la direction du sud-ouest pour vous trouver dans l’antique Pola, dont la grande place ménage au voyageur une autre surprise presque aussi rare; on y voit deux temples romains, dont l’un, presque intact, a un portique qui est du temps et du style du grand Panthéon de Rome. Quant à l’importance de la cité, elle est restée ce qu’elle était au siècle des temples et des amphithéâtres; dans cette ville de fonctionnaires et de soldats, l’Autrichien ou Tedesco a remplacé le légionnaire romain d’autrefois. Ici l’Italien, fils ou colon de Venise, est l’intermédiaire entre l’Autrichien et le Slave indigène. Tandis que l’Autrichien gouverne et commande avec une certaine bonhomie germanique, l’Italien peuple les villes et cherche à leur conserver la culture latine; peut-être même, prévoyant la suprématie prochaine du Slave, rêve-t-il l’annexion à l’Italie pour un jour plus ou moins lointain. Quant à l’homme du pays, au Slave des campagnes, il est en général du parti autonome et membre des citoniskas ou clubs pour la propagation des idées et de la langue slaves; Agram est son Athènes, et un royaume tri-unitaire slavo-croato-dalmate, au sein ou mieux encore en dehors de l’Autriche, est le passé qu’il rêve pour son avenir.

J’ai longé presque tous les rivages de la Méditerranée, de Beyrouth à Gênes; mais je ne connais pas de plus charmante navigation que celle de Trieste à Corfou par le bateau de la ligne d’Albanie et par les journées d’été comme celle que nous voyons se lever aujourd’hui. Vous avez beau être en plein juillet; le soleil et la brise marient si bien leurs influences contraires, que vous êtes mieux à l’abri du chaud que dans nos montagnes suisses. Et puis, quelle variété de tableaux successivement déroulés devant vos yeux, grâce à cette sage lenteur du vapeur autrichien qui salue en passant chaque bourgade et dépose dans chaque crique quelques voyageurs et quelques dépêches! Nulle part on ne perd de vue ni les hommes, ni la terre, et l’on n’est jamais saisi de ce vague ennui et de cet incurable désœuvrement qui sont inséparables des grandes traversées.

A partir de Pola, la côte se dérobe derrière plusieurs rangées d’îles tortueuses qui n’ont pas la finesse de contours ni la plastique structure des îles grecques, mais qui n’en donnent pas moins une grande variété aux paysages. Zara, l’antique colonie romaine d’Iadéra, reconnaissable de loin à ses campaniles romans coiffés de clochers pointus, est le lieu de destination d’une dizaine de fonctionnaires et d’officiers qui font route avec nous depuis Trieste. Le vapeur touche à la côte, et l’on n’a que la peine de passer sous la vieille porte qui a vu les croisés de l’Occident, pour se trouver dans une des plus pittoresques cités de l’empire autrichien. Les rues, assez propres et pavées de larges dalles, sont émaillées des costumes les plus bizarres; les carrures slaves des jeunes filles sont encadrées dans des chemises bouffantes et de courts corsets noirs qui rappellent les costumes bernois, tandis que les campagnardes des environs se distinguent par l’épaisseur de leurs tabliers bariolés et le pourpre un peu défraîchi de leurs gros bas. Les hommes, qui ont la taille robuste mais sans élégance, portent déjà des pantalons bleus serrés au-dessus de la cheville, des vestes de couleur et un fez rouge mais plat. Nous remontons à bord après avoir goûté le fameux maraschino, qui donne à la moderne Zara une célébrité que lui conféraient autrefois les nombreux savants nés dans ses murs. Le port présente depuis quelques minutes une animation extraordinaire; bientôt les harmonieux accords du Kaiser Frantz ébranlent l’air; deux compagnies de honveds hongrois, aux uniformes bleus et aux pantalons rétrécis vers le bas, défilent prestement devant le général croate Rodich, gouverneur de la Dalmatie. Rodich est, comme l’on sait, un fougueux ami des Slaves, et bien qu’on l’accuse maintenant d’avoir compromis l’Autriche par l’appui qu’il a donné aux insurgés, Vienne le maintient à son poste pour donner un gage de sa bonne volonté au parti slave ou autonome. Les chapeaux empanachés de plumes vertes disparaissent avec le général, la musique nous envoie ses derniers accords au moment où nous voguons déjà du côté de Sébénico avec deux compagnies de soldats et douze officiers.

Un regard complaisant discerne dans le lointain les montagnes de l’Herzégovine; aussi les conversations prennent-elles un tour de plus en plus guerrier, à mesure que nous avançons vers le sud. A part un prudent officier autrichien plongé dans la lecture des Folies de jeunesse, de Belot, tout le monde cause de la guerre qui vient d’éclater comme une bombe. L’équipage, qui est dalmate, est du parti des omladines ou des jeunes Slaves; tout ce qui tient au gouvernement louvoie, les correspondants de journaux sont partagés d’avis, suivant qu’ils s’en vont au camp turc ou au camp monténégrin; enfin les belligérants eux-mêmes ont deux représentants au milieu de nous, un colonel serbe, qui a été, il y a peu de temps, ministre de la guerre et s’en va en mission à Cettinje, et, à côté de lui, un médecin turc de haut grade, qui revient de Trieste, où il a acheté des farines pour l’administration militaire de Scutari; tous deux sont polyglottes et sont assez hommes du monde pour ne point s’éviter et pour causer sans embarras de sujets neutres.

De temps en temps, quand la conversation languit ou que la présence d’un des belligérants nous force à fuir les actualités, je me penche sur le parapet, je suis de l’œil les larges sillons neigeux que laisse derrière elle la poupe du navire; je contemple avec je ne sais quelle émotion tragique cette mer infortunée et rugissante que laboure sans relâche le soc’ implacable de l’hélice; mon imagination fascinée évoque devant elle les fantômes des héros antiques, et je finis par tirer une sorte de vague jouissance des triomphes de la jeune Naïade qui nous emporte au travers des mers vaincues.

Sébénico, où nous touchons le soir du second jour, est en tout le portrait vivant d’une ville du XVIe siècle. Les lettres arrivées avec notre bateau s’y distribuent en plein vent au pied de la cathédrale; les rues sont toutes pavées de grosses dalles, tortueuses, mais assez propres, du moins le dimanche; les maisons, bâties avec un calcaire jaune, sont bordées de balcons grillés, criblées d’écussons et encore emprisonnées dans la carapace qui enserre la ville; la plupart de ces cités dalmates semblent avoir été arrêtées tout à coup dans leur développement par la décadence de Venise, et c’est à peine si le XIXe siècle commence aujourd’hui à les toucher.

Spalato, notre seule station du troisième jour, est en tout l’opposé de Sébénico. Si Sébénico a le cachet d’une ville du moyen-âge, Spalato a des ruines romaines et une activité toute moderne. Les thermes de Caracalla eux-mêmes pâliraient devant ce grand palais de Dioclétien, vaste ruche humaine où s’abritent quatre mille personnes, immense conglomérat de maisons dont les fenêtres vulgaires s’étalent insolemment au milieu de la magnificence dégradée des pilastres romains. Non loin de là, les innovations modernes sont représentées par un très-grand hôtel, encore en construction, et par de grands chantiers; grâce au podestat Bajamonte, chef du parti italien, qui est pour la ville un vrai Haussmann, mais un Haussmann désintéressé, Spalato, qui a déjà son journal et son musée, aura bientôt un grand port, un hôtel-de-ville, une gare et une voie ferrée qui la reliera avec l’intérieur.

Le lendemain, mardi, nous jouissons, dès le matin, du coup d’œil de Raguse et de sa rade de Gravesa, qui est un des plus surprenants que présentent les rivages de l’Adriatique. Comme sur les côtes du Bosphore, la mer s’enfourche dans les terres et y dessine des cornes d’or que dominent les imposantes masses des rochers herzégoviniens; plus l’on s’avance, plus l’enchantement grandit. Les oliviers, qui tapissent partout les piédestaux des monts, font place sur les pentes aux sombres caroubiers, aux plantureux mûriers, aux vignobles gracieux et aux charmantes villas qu’ont illustrées des poètes slaves comme Gondolich. Plus haut, hélas! il n’y a plus que la guerre, le désespoir, la maladie et l’isolement: en effet, sur les croupes aérées des monts, l’œil découvre de véritables camps retranchés, où les filles et les femmes de l’Herzégovine attendent en vain la fin de l’exil et le retour d’un frère ou d’un époux. Bien que le présent, avec ses spectacles tragiques et ses angoissants problèmes, fasse nécessairement tort au passé, souvenons-nous pourtant que nous sommes ici en face d’une grande destinée historique, unique sur cette côte, où une puissante vie nationale a toujours fait défaut. Raguse (qui le croirait!) a été la rivale de Venise; elle a armé des flottes et conquis le prestige plus rare d’une puissante culture littéraire; enfin, elle a péri à la même heure et par les mêmes causes que Venise. Aujourd’hui, acculée qu’elle est au pied des déserts turcs, elle semble y pleurer sa grandeur passée.

D’alertes landaus conduisent le voyageur à travers un petit col de montagne de Gravesa dans la Venise slave; la route court parmi des bois d’oliviers, au pied de rochers fleuris et au-dessus d’une mer de saphir. Avant d’entrer dans la ville, vous mettez pied à terre sous de magnifiques arbres; vous franchissez un pont-levis et une double ligne de remparts, et vous embrassez tout à coup et d’un seul coup d’œil ce qui reste aujourd’hui de la Raguse d’autrefois. La rue principale ou stradone est longue de six cents pas, large et dallée, bordée de hautes constructions en pierres de taille jaunes. Spectacle bizarre dans une ville à demi turque! c’est à peine si l’on rencontre çà et là quelques hommes isolés, tandis que les femmes, coiffées de grands mouchoirs, forment à tous les coins de rue des groupes pittoresques. En somme, la ville est assez animée, mais elle le serait davantage si la. guerre ne s’était pas déplacée vers le sud, et si le typhus n’étendait pas sur la cité son voile funèbre. Nous sommes aux portes de la Turquie: aussi faisons-nous fondre des balles pour nos revolvers; mais nous négligeons de prendre avec nous un engin tout aussi meurtrier et tout aussi indispensable: la poudre insecticide qui se tire d’une fleur jaune, commune dans les champs d’alentour. Au sortir de la ville, où nous n’avons pu visiter en détail ni le palais des doges, ni les églises qui y sont aussi nombreuses que dans les villes italiennes, un vieillard octogénaire nous accoste et nous demande si nous sommes Français; les Français, nous dit-il, sont restés chers à plus d’un Ragusain; pour moi’ qui les ai vus, ce sont mes amis; mais j’ai oublié leur langue que je ne parle plus depuis soixante ans.

La Naïade est sans pitié ; son sifflet aigu nous rappelle, au moment où nous nous disposions à visiter la belle route de Trébigné et le camp des réfugiés herzégoviniens, ou plutôt encore les rives charmantes de l’Ombla et l’îlot rocheux de Croma. Il ne nous reste plus qu’à adresser un adieu plein de regrets aux fiords de Gravesa et à laisser errer nos regards émus sur ces tristes sommets derrière lesquels tant de Slaves combattent aujourd’hui pour le sol de leurs montagnes, en attendant que le jour vienne où ils pourront s’asseoir sur la côte et faire de Raguse leur Ancône.

L’intérêt du voyage grandit à mesure que nous pénétrons plus avant dans le champ de bataille où se débattent depuis tant de siècles les destinées de l’Orient; déjà les sons slaves résonnent de tous côtés à nos oreilles, tandis que les longues redingotes blanches et les vestes brodées des Monténégrins font leur apparition à côté des costumes plus simples et plus pacifiques du Canalese.

Vers quatre heures du soir, nous entrons dans ces fameuses Bouches-de-Cattaro qui baignent à la fois les arsenaux turcs de la Sutorina, les castels autrichiens de Castel-Nuovo et de Cattaro, et les grands piédestaux des chaînes monténégrines. Nous savions que les Bocche étaient pittoresques, mais notre attente est singulièrement dépassée. Une fois les passes d’entrée franchies, les Bouches se présentent comme un dédale de fiords, ou plutôt comme un véritable lac suisse, divisé, comme celui des Waldstætten, en cinq bassins, mais avec quelque chose de plus âpre dans les sommets dénudés et quelque chose de plus doux et de plus clair dans les teintes du rivage. Ici, comme sur notre lac, la gradation du pittoresque est continue; le dernier bassin, celui de Cattaro, est de beaucoup le plus saisissant. Immédiatement au-dessus de nos têtes se dresse la première chaîne monténégrine; c’est une véritable Gemmi suspendue sur la mer et sillonnée par un chemin aussi audacieux que celui qui va de Louëche au Schwarenbach. Au-delà se déploient les cirques alpestres du Monténégro, qu’on a pu appeler avec raison la Suisse de l’Orient, Suisse plus montagneuse encore que la nôtre, puisqu’elle est barricadée en tous sens par des cloisons complètement fermées, et surtout plus isolée et plus inattaquable encore, puisqu’elle n’a absolument aucune issue sur la mer dont la séparent des glacis hauts de mille mètres. Les Monténégrins disent qu’au jour de la création, Dieu passa dans les cieux en tenant par la main un sac plein de montagnes et que le sac tomba par un fâcheux hasard et se vida sur la Montagne noire. Comme la Suisse, le Monténégro a été un boulevard de liberté, une aire imprenable pour les fils indomptés de la montagne. Son histoire débute comme celle de la Suisse et juste un demi-siècle plus tard, soit en 1391. Les Monténégrins ont été moins heureux que nos pères; malgré leur vaillance, ils sont encore, après cinq siècles, confinés dans leurs montagnes, et leurs guerres offensives contre leur ennemi héréditaire n’ont été, jusqu’à présent, que des tchétas ou razzias. Tandis que nos pères n’avaient à combattre qu’un suzerain lointain, faiblement appuyé par ses vassaux, les Monténégrins ont eu affaire à de puissants pachas établis à leurs portes et servis par le fanatisme musulman et albanais. Les guerriers de la Tzernagora réussiront-ils aujourd’hui à briser le cercle de fer qui les étreint et à conquérir enfin un port et des champs?

Après avoir jeté un coup d’œil rapide dans les rues tortueuses de Cattaro et sur ses palais vénitiens un peu défraîchis, nous nous attablons dans une bonne locanda pour faire un dernier repas à l’européenne avant d’entrer en Turquie. J’entame une discussion sur ces vaillants Monténégrins, que leurs adversaires appellent avec mépris des coupeurs de nez, et je romps bravement une lance en leur faveur avec le capitaine Pizziferra, correspondant de la Gazette de Turin. L’excellent capitaine est un ancien réfugié de Modène, un reduce de Novare, d’Inkermann et de Solférino; il a suivi, l’an passé, les insurgés de l’Herzégovine, et se dirige maintenant vers le camp turc de Podgoritza; pour lui, l’insurrection est uniquement le fait des Russes; or, les Russes sont restés ses ennemis depuis la guerre de Crimée. J’essaie en vain de le gagner à la cause slave par tous les argumenta que me fournit sa propre histoire, qui se confond avec celle de l’Italie. Je lui rappelle les souffrances et les témérités des premiers patriotes italiens, conspués par toute l’Europe, l’héroïque folie de Novare, puis, dix ans plus tard, la soi-disant démence de quelques-uns devenant le cri de guerre de la nation et le programme des souverains étrangers. Les Serbes et les Monténégrins vont peut-être au-devant d’un Novare; mais qu’importe! après Novare vient Solférino! — Comme à. Raguse, je retourne à bord avec d’amers regrets; si j’avais trois jours, je courrais à Cettinje et j’y verrais un peuple se levant en masse, comme on se levait chez nous aux jours de Morgarten et de Morat; malheureusement mon itinéraire est irrévocablement fixé, et le bateau part dès l’aube du lendemain. Sur le port, nous heurtons du pied de pauvres pèlerins monténégrins qui dorment à la belle étoile; ils iront le lendemain dans une grotte voisine implorer l’appui de la Vierge toute-puissante contre le Croissant détesté ; pour eux, comme pour les Grecs de 1821, la guerre contre les Turcs est une guerre de religion. Longtemps encore la grue du navire poursuit dans la nuit son bruyant travail; pour nous, tandis que les étoiles scintillent dans le ciel et que la lune éclaire vaguement les escarpements perpendiculaires du golfe, nous songeons à ceux qui veillent là-haut dans la montagne, l’arme au poing, en attendant que le soleil de la victoire et de l’indépendance se lève enfin sur eux.

Le mercredi matin, à. notre réveil, nous trouvons le navire dépeuplé comme par enchantement; c’est le voisinage de la Turquie qui se fait déjà sentir. Nous n’avons guère pour compagnons de voyage que quelques volontaires autrichiens qui rentrent dans leur province, c’est-à-dire à Budua, à l’appel de leur gouvernement. Leur physionomie est intéressante et leurs pittoresques costumes n’ont pas eu le temps de se défraîchir en Herzégovine, dans une campagne qui n’a duré que quelques jours. Leur chef excite dès l’abord notre sympathie par l’énergique beauté de ses traits et la douceur de son regard, où se lisent de patriotiques angoisses. Nous passons bientôt devant les villages qui forment le port de Spizza, tant convoité par la Montagne noire: Spizza ou une pauvreté et une barbarie éternelles, tel est le dilemme qui se pose pour le Monténégro. Si les Russes, un moment maîtres de Cattaro, l’avaient donné à leurs amis les Monténégrins, il y a quelque soixante ans, la Montagne noire serait aujourd’hui civilisée par le commerce et par l’industrie. Nous stoppons assez loin de la côte, dans le voisinage d’un grand bâtiment du Lloyd arrivant de Constantinople avec plus de mille Monténégrins, jardiniers et maçons, qui reviennent dans leur patrie pour lui prêter le secours de leurs bras;

Non loin de là, la chaîne côtière projette dans la mer un cap légèrement arqué, le cap de Volvitza. A l’endroit où les contreforts des montagnes vont rejoindre les hauteurs qui enferment la baie, quelques toits rouges, perchés sur un étranglement de montagnes, annoncent une bourgade. Beaucoup plus près de nous, quelques bâtiments délabrés font tache sur la rive; c’est l’échelle d’Antivari, le port le plus rapproché de Scutari. Nous sommes en Turquie: le fez rouge des soldats et des douaniers nous le dirait assez, s’il fallait d’autres preuves que le silence et l’air abandonné de la côte. Notre embarcation vient toucher à un méchant pont de bois; comme nous avons eu soin de dîner sur le bateau et d’y laisser nos effets, nous passons d’un œil fier et dédaigneux devant les douaniers qui attendent en vain une proie facile, et devant une soi-disant locanda italienne, dont un soleil étincelant fait ressortir la repoussante saleté. Notre compagnon de voyage, le correspondant italien, descend définitivement ici; l’infortuné a peine à se tirer d’affaire avec ses Turcs, et je crois qu’il ferait plus longue mine encore s’il n’espérait pas faire route jusqu’à Scutari, et peut-être plus loin, avec le médecin ottoman qui rejoint directement l’armée.

Pour nous, enfermés depuis six jours dans des wagons ou des cabines de navire, nous nous élançons sur la bruyère, joyeux comme des oiseaux auxquels on a donné la volée. Le sentier, indécis et mal tracé, court d’abord du côté de la montagne, au milieu de groupes de câpriers et d’agnus-castus; la cigale nous jette son cri nasillard du sein des fourrés, tandis que de bruyantes tribus de libellules se balancent dans les airs. Point de cultures, un ciel sans nuages; sans ces toits effrontément rouges qui se rapprochent de plus en plus, nous serions tout entiers aux harmonies du désert. Bientôt le chemin ou plutôt la piste fleurie que nous suivons se change en une route pavée que coupent çà et là d’humides fondrières; à gauche, des oliviers séculaires se pressent sur un large coteau pierreux; à droite, la forteresse délabrée d’Antivari accuse dans le ciel ses contours gris; le long de la rampe pierreuse s’étale un cimetière dont les tombes à moitié ruinées semblent pleurer elles-mêmes sur les morts.

J’avais vu en détail, l’année précédente, Constantinople et l’Asie-Mineure, et cependant, à mon arrivée à Antivari, je suis presque aussi stupéfait que le jour où je vis pour la première fois la Turquie, tant il est difficile de s’accoutumer à cette brusque transition de la civilisation aux choses turques. Quant à mon compagnon, il en croit à peine ses yeux; je m’imagine même que le cœur lui bat. La saleté pittoresque des maisons et des rues, la morbidezza apathique des habitants, les voiles et les grands féredjés ou manteaux dans lesquels se pelotonnent les femmes, la fierté sauvage de l’Osmanli, l’humilité canine du raïa, tous ces contrastes de langues, de mœurs, de coutumes et de religions ne laissent pas que de donner aux villes turques un grand intérêt; mais attendez quelques semaines, et vous n’éprouverez plus guère qu’un sentiment d’impatience en face de cette décrépitude d’une civilisation vieillie et vouée au recul, de cette incurable insouciance d’un peuple qui ne sait ni grandir ni mourir. Quelques minutes après notre entrée dans la ville, nous avions gravi péniblement la rue montante et malaisée du quartier musulman, non sans provoquer sur notre passage des exclamations plus ou moins flatteuses, et nous étions tranquillement assis sur le rocher de la citadelle, à l’endroit où le fort plonge sur les vallons dénudés qui forment derrière la ville les frontières de la Montagne noire. Des Albanais nous avaient suivis à notre insu et nous épiaient pendant que nous considérions le paysage.

Au moment où nous nous levons pour aller plus loin, ils nous ordonnent de les suivre et de rebrousser chemin avec eux. Nous marchons derrière eux jusqu’à un corps de garde où stationnent deux sentinelles, le fusil au bras. J’ai toujours eu une répulsion instinctive pour les corps de garde et je leur préfère encore une salle d’école; mais le geste de nos singuliers guides ne souffre guère de répliqué ; d’ailleurs nous apercevons au fond de la chambre l’obèse majesté d’un bairaktar ou colonel turc, qui trône sur un long divan et nous fait signe d’avancer. Nous entrons; on nous fait asseoir, puis le drogman nous traduit en mauvais italien les questions de l’officier; on nous demande quel métier nous faisons, pourquoi nous regardions avec tant d’attention la ville, d’où nous venons et comment nous sommes arrivés. Nous répondons que nous sommes des touristes venus par le paquebot autrichien; l’officier objectant qu’il n’est point encore arrivé, je le lui montre par la croisée; un fonctionnaire en turban et en robe verte sort du bureau télégraphique qui est contigu au sélamlick ou salle de réception et présente une dépêche. L’interrogatoire s’interrompt, puis reprend; pendant ce temps notre imagination trotte au loin sur les ailes de l’incertitude. Sommes-nous libres ou prisonniers? Un retard de quelques heures nous forcera-t-il à perdre une semaine ici? Nous ne sommes rassurés que lorsque le colonel a donné l’ordre de nous offrir une tasse de café et une cigarette. Je demande la permission de me retirer pour continuer notre promenade si brusquement interrompue, mais le colonel nous invite à laisser passer la chaleur! Enfin un léger signe de sa grosse figure réjouie nous autorise à prendre le large et nous en profitons pour aller nous remettre de nos émotions et absorber quelques tasses de café turc en compagnie des taciturnes soldats du nizam qui peuplent les camps des environs. Une heure après, nous étions installés à quelques minutes de là ville sur un mur de pierres sèches, tout près du cimetière où pleuraient quelques femmes empaquetées dans leurs féredjés blancs; mon compagnon s’essayait à croquer la ville qui emprunte à ses masures de bois coiffées de toits rouges et à ses minarets aigus un cachet foncièrement albanais; pour moi je griffonnais une lettre dans une posture qui eût paru excessivement incommode même à un kodja ou docteur turc habitué à écrire sans autre appui que son genou, lorsque tout-à-coup un cri sauvage méfait lever la tête; j’aperçois alors devant moi non pas un soldat régulier, mais un vrai bachi-bouzouk avec la figure sèche et la veste de flanelle blanche de l’Albanais; le barbare nous foudroie de son regard et de sa bouche s’échappe un tonnerre de sons gutturaux et celtiques qui m’auraient fort intéressé à tout autre moment: Marche Frandji! marche! et en même temps il frappait de la main sur son long fusil annelé. Nous ne pouvions guère songer à résister; d’un autre côté, la ville était haut perchée et nous ne tenions guère à faire au corps de garde une visite plus involontaire encore que la première; je prends un biais et je parlemente, ou plutôt j’étourdis mon sauvage en lui criant dans deux ou trois langues diverses que je connais le bairaktar, que j’ai sa permission d’écrire et de dessiner, qu’il n’a d’ailleurs qu’à monter à la ville pour s’informer. Le bachi-bouzouk, abasourdi, mais non convaincu, finit, par tourner le dos, non sans couvrir les Frandjis d’épithètes plus que mal sonnantes. Nous nous remettons à écrire et à dessiner; mais le bachi-bouzouk avait décidément coupé le fil de nos idées et en le voyant disparaître derrière les premières maisons de la ville, nous jugeons plus prudent de rejoindre au plus vite l’échelle et le pacifique vapeur du Lloyd. Toutefois les tribulations de cette première journée chez les Turcs n’étaient point finies; nous étions prêts à faire rame vers le vapeur lorsqu’un douanier nous hêle, pénètre dans notre barque, nous fouille sans autre forme de procès et s’empare de notre Guide des voyageurs en Orient; heureusement le trop zèlé fonctionnaire fait un effort un peu laborieux pour se hisser sur le pont de débarquement et laisse tomber à l’eau sa tabatière que nous gardons à titre d’otage pour le livre. Enfin, après dix minutes, il revient, et je le paie de sa sollicitude en le plaisantant sur son flair de douanier et en lui rendant généreusement sa tabatière.

II

Table des matières

L’Albanie et les Albanais

A partir d’Antivari on entre dans un monde nouveau. La côte semble vouloir se soustraire aux regards; elle se fait basse, plate et fuyante. Les hautes falaises tachetées de villages et de bois profonds font place à des plaines vulgaires, sur lesquelles plane le silence de la mort: notre œil interroge en vain la ligne effacée du rivage; une grève, des mamelons d’argile, et dans le lointain une vague ligne bleue, voilà tout ce que nous apercevons de cette Albanie qui est comme une mystérieuse épave d’un monde disparu. Antivari, comme son nom l’indique, est située en face de la ville italienne de Bari, dont elle est séparée par un détroit de quarante lieues; la distance d’Antivari à Corfou n’est pas beaucoup plus considérable; mais qu’on ne se laisse point tromper par la proximité des pays classiques et les teintes chaudes des montagnes, et qu’on ne vienne pas chercher sur cette côte sauvage de grandes ruines ou de glorieux souvenirs. Tandis qu’en pays grec on sent revivre une âme sous la poussière des morts, ici on prête en vain l’oreille aux grandes voix de la mer et de la montagne; rien qui résonne du bruissement des siècles écoulés! Quelques ports ensablés par les alluvions des fleuves, quelques châteaux vénitiens, sur lesquels le lion de St. Marc a laissé en passant les marques de ses griffes, quelque citadelle turque, illustrée par la rébellion d’un Mahmoud ou d’un Ibraïm Pacha, voilà, avec les débris de la colonie romaine de Dyrrachium, tout ce qu’offre, en fait de souvenirs historiques, la côte albanaise d’Antivari aux Acrocérauniens.

Le pays que nous appelons Albanie est à peine un tout géographique; long de cent lieues d’Antivari à Prévéza, il en a trente à quarante de large et va en se rétrécissant quelque peu vers le sud. Assez bien défendue contre les invasions du dehors par la mer et à l’est par de hautes chaînes de montagnes percées de rares ouvertures, l’Albanie manque absolument d’unité et renferme les territoires les plus hétérogènes; au nord le bassin et le lac de Scodra avec les massifs alpestres du Bor et de Schalja, puis une région de contreforts alpins autour du lac d’Ochida jusqu’à la Drina noire, au centre la région du Grammos ou de Bérat, traversée par l’Arçén et le Scoumbi; enfin au sud la région du Pinde, formée par une quantité de bassins fluviaux qui descendent en éventail du plateau de Janina. Cette dernière contrée porte spécialement le nom d’Epire, et gravite depuis 3000 ans dans l’orbite de la Grèce.

Coupée à l’intérieur par des fleuves et des chaînes de montagnes bizarrement contournées, l’Albanie ne pourrait être unie que par la mer; mais jusqu’à Avlona la côte ne présente que des lagunes malsaines et des plaines d’alluvions qui gagnent sans cesse sur les eaux, tandis que depuis Avlona à Prévéza le rivage épirote oppose au navigateur la muraille des Acrocérauniens battue par de perpétuels orages.

Cette configuration tourmentée explique pourquoi l’Albanie n’est jamais entrée que par son extrémité méridionale dans le mouvement du monde grec. Corcyre, qui régnait sur ces parages, y avait jeté deux colonies, Epidamne (Durazzo) et Apollonia, qui n’eurent aucune influence sur les indigènes de l’intérieur, de race probablement pélasgique, et ne brillèrent de quelque éclat que sous les Romains; aujourd’hui il ne reste de l’Epidamne grecque qu’une stèle funéraire. Pour les Grecs, la porte extrême des pays helléniques ne s’ouvrait qu’aux Acrocérauniens, à la frontière septentrionale de l’Epire; tout ce qui était plus au nord était compris sous la vague dénomination d’Illyrie.

Les légions romaines n’étaient pas loin de la Grèce, lorsque l’Epire, cette Suisse de l’antiquité, eut enfin un moment de gloire sous son chef Pyrrhus, le type accompli du condottiere. Une fois maîtres de ces régions, les Romains ne pouvaient guère traiter avec dédain la terre illyrienne, qui se trouvait sur le chemin de la Thessalie et de la Macédoine; ils réprimèrent la piraterie, domptèrent, non sans peine, l’héroïque reine Teuta, et firent d’Epidamne, devenu Dyrrachium, le point de départ de leur grande voie Egnatia, qui traversait de part en part la péninsule à sa racine même, et suivait probablement la même direction que le chemin actuel d’Elbassan à Monastir par Ochrida.

S’il faut en croire Strabon, cette route devint la frontière méridionale de la province de Macédoine: tout ce qui était au sud s’appelait du nom d’Epire, tandis que, pour Ptolémée, l’Epire ne commence qu’aux Acrocérauniens, au-delà d’Avlona. Si l’Albanie du nord fut durement traitée, c’est-à-dire pacifiée. comme disaient les Romains, l’Epire grecque fut anéantie. Paul Emile, après avoir battu Persée à Pydna, promena le fer et la flamme dans la montueuse patrie de Pyrrhus, détruisit, en une seule campagne, soixante-quinze citadelles épirotes et fit 150,000 prisonniers. Les noms périrent avec les villes, et si un géographe ancien se plaint déjà de l’absence de documents sur l’Epire, comment pourrions-nous espérer retrouver, avec leurs noms authentiques, les soixante-quinze cités du pays épirote? Les empereurs se montrèrent plus cléments; l’Epire vit s’élever sous Auguste, sur l’isthme de Prévéza, la ville romaine de Nicopolis, orgueilleux souvenir d’Actium; sous Adrien, la patrie de Pyrrhus fut même traitée comme une province particulière. En somme, abstraction faite de l’antique oracle de Dodone, de Pyrrhus, et de la lutte glorieuse contre les Romains, on peut dire que l’Albanie, surtout la partie nord, est toujours restée dans l’antiquité comme noyée dans la pénombre de l’histoire.

L’Albanie chrétienne n’a pas de chroniques, et depuis la chute de l’empire romain les lacunes de ses annales se comptent, non par années, mais par siècles. Alaric passe en 396 en Epire et la pille, en 517 elle est infestée par les Bulgares et les Hongrois, plus tard les Lombards arrivent jusqu’à Dyrrachium. Vers 640 apparaissent les Serbes, qui absorbent complètement dans le nord les colons romains et les Illyriens. Bientôt reviennent les Bulgares, enfants de la race finnoise; ils adoptent la langue slave et appellent toute l’Albanie Zagora, c’est-à-dire le pays d’outre-monts. Ochrida, la ville natale de l’empereur Justinien, devient leur capitale et le siège d’un archevèque. Le chef des Mirdites fut, suivant la légende, un Bulgare de rite orthodoxe, c’est-à-dire oriental, qui se fit catholique. C’est au moment de la dispersion des Bulgares que les Albanais entrent pour la première fois en scène à propos d’un soulèvement d’un gouverneur de Dyrrachium qui marche sur Thessalonique. Qui sont ces Albanais dont le nom apparaît comme à l’improviste dans l’histoire de ces épouvantables mêlées de peuples qui ensanglantent l’Albanie d’alors? Sont-ce des étrangers venus du nord? ou bien sont-ce les anciens maîtres du pays, les Pélasges antélunaires, fils de la Terre, qui viennent reprendre possession de leur sol, et que les tempêtes des invasions font remonter à la surface des flots? Pour la plupart des philologues actuels, si les Roumains sont les fils des anciens colons romains de la Dacie, les Albanais ne sont rien moins que des autochthones, fils des premiers habitants du pays, les Pélasges du sud et les Illyriens du nord; leur langue est une sœur aînée du latin et du grec, plus rapprochée toutefois du premier idiome que du second. Ainsi le Grec, l’Italien et l’Albanais, fils des Pélasges, sont frères; seulement le Grec et l’Italien ont marché, tandis que le Pélasge est resté stationnaire et comme attardé dans les premières étapes d’une civilisation avortée. Dès le onzième siècle, l’Albanais se montre implacable et farouche guerrier; il succombe sous le poids des armes de l’Occident dans sa lutte contre les Normands; mais il se révolte toujours et se bat sans cesse, tantôt contre l’empereur de Byzance, tantôt contre les despotes d’Epire qui s’étaient fait une principauté indépendante dans le sud de l’Albanie.

Les guerres se poursuivent avec des acteurs toujours nouveaux, jusqu’à ce que les Turcs viennent faire le silence sur les champs de bataille de l’Epire et de l’Albanie. Alors apparaît un héros qui suspend un instant les destinées de la péninsule; c’est le fils de Voisava, l’héroïque Scanderbeg, qui naît avec le signe d’une épée sur le bras droit. Une chanson populaire nous peint ce héros de vingt-deux batailles, au moment où il part pour aller à un nouveau combat; sur la route qu’il suivait, il rencontre la Mort, mauvaise messagère de triste aventure. — Mon nom est la Mort, lui dit-elle, retourne en arrière, ô Scanderbeg, parce que ta vie touche à son terme. — Lui l’écoute et la regarde: il tire son épée et reste immobile. La mort de Scanderbeg fut la fin de l’Albanie chrétienne, et la chanson nous montre un des derniers chefs albanais appelant tristement son peuple: Accourez, chefs des Albanais et des Macédoniens! Il est tombé, le rempart qui protégeait l’Epire, toute espérance s’est éteinte avec un seul homme! Toute espérance, en effet, s’était éteinte; les plus braves émigrèrent en Italie et les autres se soumirent.

Soixante ans auparavant, les Serbes aussi, trahis. et divisés, avaient à Kossovo, sur le Champ des Merles, fléchi le genou devant le croissant. Après la défaite, une partie de la noblesse passa à l’ennemi et acheta, au prix de l’abjuration, le maintien de ses privilèges; mais la masse de la nation resta fidèle au souvenir de ses pères, et garda pieusement dans sa mémoire les noms de Marko Kraliévitch et du prince Lazare; oubliant les faiblesses et les fatales discordes des vaincus de Kossovo, la muse populaire serbe ne voit plus en eux que les glorieux représentants de la patrie; leurs figures idéalisées sont pour les Slaves une consolation dans les humiliations de la servitude et le gage glorieux d’une prochaine résurrection.

En Albanie rien de pareil; les fils du grand Scanderbeg renient leurs pères chrétiens, et après avoir plié le genou devant le glaive de Murat, ils ploient leur tête et leur conscience sous le symbole du croissant. Amoureux de l’indépendance au point de lui sacrifier leurs sentiments religieux, ils mettent leur foi du côté de l’épée et abandonnent le dieu impuissant du Calvaire pour le dieu des vainqueurs. La nationalité albanaise, si toutefois l’on peut parler de nationalité chez un peuple qui n’est bon qu’à vivre dans les camps, se trouve ainsi comme coupée en deux tronçons: ici les Albanais restés chrétiens, là les Albanais devenus musulmans.

L’apostasie, il faut le dire, n’était pas sans profit pour les nouveaux convertis, puisqu’une loi promulguée vers 1590 assure la possession de leurs biens aux familles qui élèveraient leurs enfants dans la foi musulmane; c’était le seul moyen d’échapper à une dépossession violente et à l’invasion en masse des Osmanlis. En somme, les Albanais mahométans, devenus les égaux de leurs vainqueurs, jouirent sous la domination turque d’une assez large indépendance, et donnèrent en retour à la Turquie ses meilleures recrues et ses plus bouillants champions. Chose curieuse, malgré l’identité de la religion, il n’y a pas eu de fusion entre les deux races. L’Albanais mahométan garde fidèlement sa langue, repousse la circoncision et proteste à sa manière de son origine pélasgique en enveloppant dans un égal mépris le Bosniaque musulman, le Slave chrétien et le mol Asiatique qui est devenu son maître. Resté fidèle à la vie patriarcale des clans et au gouvernement des vieillards et des hardis capitaines, l’Albanais musulman, le Guègue du nord, aussi bien que le Tosque du sud, ne se plie qu’à contrecœur aux exigences de la bureaucratie de Constantinople.

Combien de fois ne l’a-t-on pas vu s’insurger contre le gouvernement de la Porte! Au-dessus de Scutari s’élève la poétique forteresse de Rosapha, d’où l’on jouit d’une vue immense sur le lac et sa bordure de montagnes, le cours de la Boiana, le pied du Monténégro et les vallées chrétiennes des Sept-Montagnes. Rosapha a failli maintes fois devenir la victorieuse acropole des pachas albanais; d’abord de Mahmoud, qui marcha en 1770 contre les Grecs soulevés, brava dans sa capitale vingt pachas turcs ligués contre lui, et finit par mourir comme prisonnier sur la terre monténégrine; puis d’Ibrahim son frère et enfin de son neveu Moustapha, qui resta maître de l’Albanie après la mort d’Ali de Janina, et tenta de soulever contre la Porte les Chkipétars (Albanais) du nord.

Ce que Scutari essaya chez les Guègues au nord, Janina faillit l’accomplir chez les Tosques au sud. A l’extrémité de cette ville, peuplée d’ailleurs en majeure partie de giaours, c’est-à-dire de chrétiens grecs et albanais, s’élève au milieu des eaux d’un lac alpestre une citadelle péninsulaire qui commande la capitale et tout le plateau central de l’Epire: c’est là que plana pendant trente ans le vautour albanais, le fameux Tosque musulman, Ali de Tépélen, digne représentant d’une race cupide et sanguinaire, qui réussit à étonner le monde par l’atrocité de ses crimes et de sa tyrannie. Ce Jugurtha albanais, qui s’était frayé vers le trône un chemin sanglant au travers de ses amis et de ses ennemis, rêvait de donner à la terre des Albanais ou Chkipétars un peu plus d’unité et un peu plus de civilisation, mais ses moyens n’étaient que crimes et violences. L’aigle de Constantinople vint le saisir dans son aire, et le broya dans ses serres, lui et sa progéniture. Depuis lors l’Albanie n’a plus de pachas rebelles, et elle plie la tête sous le tanzimat de Mahmoud, qui a supprimé les aristocraties locales et introduit l’organisation militaire et la bureaucratie de l’occident.

En 1830, pourtant, la domination turque est encore une fois menacée par le triumvirat de Véli-Bey, de Seliktar Pacha et d’Arslan-Bey: le grand séraskier ou chef militaire de la Roumélie, secondé par les chrétiens, réussit pourtant à ramener les seigneurs albanais à l’obéissance et à leur imposer le régime de la centralisation; puis il organise à Monastir, dans sa résidence, une fête de réconciliation à laquelle il convie cinq cents beys et chefs de clans. Au jour fixé, toute cette brillante aristocratie était au rendez-vous; mais le vizir avait fait cerner la place par des soldats. Au moment où Arslan-Bey criait à Véli: «Nous avons mangé de la boue», une fusillade générale et une charge à la baïonnette portent la mort dans les rangs des beys; Véli tombe, puis tous les autres, sauf Arslan, qui est frappé dans sa fuite. Les Grecs saluèrent ces vêpres d’un long cri de joie; Misolonghi, égorgée par les Albanais, était vengée; mais la vieille Albanie musulmane était mortellement frappée au cœur.

Si les Chkipétars musulmans, qui sont au nombre de 600,000 et qui forment la moitié de la population de l’Albanie, sont politiquement impuissants et réduits au rôle de prétoriens de la Porte, leurs frères chrétiens sont dans une situation bien plus triste encore. Naguère il n’y avait pour eux ni droit ni sécurité ailleurs que dans la montagne, où leur pauvreté et leurs rochers leur servaient de sauvegarde; dans la plaine ils étaient pressurés par les petits seigneurs locaux, percepteurs de dîmes, et par la soldatesque albanaise que protégeait la plus révoltante impunité. Beaucoup de chrétiens, accablés sous le poids de leurs misères et fatigués d’implorer en vain leur Dieu, lui adressaient une sorte d’ultimatum, et le mettaient en demeure de les protéger s’il ne voulait point les voir apostats: si le secours d’en haut n’était point venu pendant le délai fixé, on appelait un iman et un cadi et on se faisait musulman, quitte à se jeter ensuite avec une furie sauvage sur ses oppresseurs de la veille. Aujourd’hui les rigueurs de la conscription, qui ne pèsent que sur les musulmans, et l’amélioration des conditions sociales rendent l’apostasie moins avantageuse et le sort des chrétiens moins douloureux.

Cependant, si les chrétiens sont un peu moins opprimés, ils gémissent toujours sous le poids de leurs propres divisions partout règnent la haine, la désunion ou l’indifférence. Au nord règne le Mirdite, fougueux catholique qui se réclame volontiers de l’Autriche et de la France, et ne reconnaît pour toute politique que la guerre et le pillage; pour le Mirdite, comme jadis pour le Corse, le premier moyen de sanctification est la vengeance, et le plus grand déshonneur est de mourir dans ses souliers; tout ce qui est au-delà du cercle étroit de sa montagne, tout ce qui n’a pas la croix latine et le clocher romain, est traité par lui en ennemi. Le Mirdite sert sous la bannière du sultan, mais il n’a pour le musulman qu’une indifférence méprisante; sa vie tout entière est une perpétuelle razzia, et les jeunes Mahométanes de la plaine, nouvelles Sabines, s’attendent, dit-on, sans trop d’effroi, à être enlevées un jour ou l’autre par les sauvages enfants des montagnes d’Orosch. Les Mirdites et leurs alliés ne sont pas 100,000, et cependant ils sont fort redoutés, tant de leurs voisins slaves que de la Porte, qui retient dans le sérail les membres de la famille du prince. L’importance relative de cette peuplade vient sans doute de ce qu’elle a su s’élever au-dessus du morcellement des clans et ébaucher une sorte de principat mi-temporel et mi-spirituel. Son prince-évêque d’Orosch ressemble en beaucoup de points à ces potentats de la Gaule celtique qui réussissaient pour un temps à former en faisceau les clans épars des Helvètes, des Séquanais ou des Eduens; malheureusement la politique de ces princes est bornée comme l’horizon de leurs montagnes; elle puise ses inspirations dans une haine aveugle pour tout ce qui est schismatique, et se heurte souvent aux intrigues des capitaines et à l’influence encore considérable des familles aristocratiques.

Les prêtres de l’Albanie catholique ou Mirditie sont pour la plupart des religieux franciscains, envoyés par la Propagande de Rome, héros obscurs qui luttent avec les seules ressources de la foi contre la misère et contre l’islam; mais si leur zèle est grand, leur ignorance est plus grande encore, et leur qualité d’étrangers les empêche de devenir, comme le fut le clergé grec, un instrument de réveil au milieu d’un peuple qui n’a pas encore repris conscience de lui-même. Les évêques des Mirdites sont mieux partagés que les religieux, leurs demeures. sont assez convenablement aménagées, et leurs diocèses sont aussi microscopiques que dans la primitive église: Durazzo, Antivari et Scopia (Pris-rend) ont des archevêques: Scutari, Alessio, Cappo, Pulati des évêques qui ont chacun quelques milliers d’ouailles sous leur juridiction.

Le Scoumbi, qui forme la limite des Guègues et des Tosques, est aussi à peu près la ligne de démarcation des confessions chrétiennes: ce qui est au nord suit en général le rite latin, tout ce qui est au sud appartient au rite grec. Les Tosques musulmans sont les maîtres absolus des districts de Kurvelesch, d’Arçen et de Mart: ils sont fort nombreux dans les villes d’Elbassan, de Bérat, d’Argyrokastro; mais plus l’on s’avance vers le sud, plus ils diminuent: l’orthodoxie grecque règne presque en souveraine dans les pays de Khimarra, de Souli et de Mezzovo, et elle est plus forte qu’au commencement de ce siècle dans les districts de Janina, d’Arta et de Prévéza.

Malheureusement le dualisme religieux se complique encore ici de la plus incroyable diversité de races, de langues et d’intérêts. Jusqu’à Argyrokastro, dans toutes les vallées du centre, le raïa ou serf chrétien est réduit à une existence d’ilote, et courbe depuis quatre siècles l’échiné sous le fouet du propriétaire musulman; sa vie se passe à trembler et à labourer une terre dont ses sueurs ne le rendront jamais maître; pour lui, point de fêtes, point d’exercices guerriers, point de vie politique; il ne parle que l’albanais, et apprend tout au plus un peu de grec à l’école ou à l’église. Plus au sud les conditions changent.

La côte montueuse qui commence aux Acrocérauniens pour aller finir à Prévéza est un district bilingue habité par d’héroïques montagnards, aussi barbares que braves, les Khimariotes et les Souliotes. Les Khimariotes étaient, jusqu’il y a cinquante ans, redoutés pour leur piraterie, que ne favorisaient que trop les sinistres orages des Acrocérauniens: quant aux Souliotes, vrais Spartiates pour la valeur et le mépris de la propriété, ils dominèrent la côte sud jusqu’au jour où le sanguinaire Ali réussit, après dix ans de lutte acharnée, à s’ouvrir par la trahison un passage au sein même de leurs montagnes. Chacun connaît les rondes funèbres que les femmes de ces montagnards dansaient sur le sommet des rochers, mais ce que l’on ne sait pas aussi bien, c’est que ces Souliotes, dont l’héroïsme a été chanté par Byron, illustré par Ary Scheffer et presque toujours mis à l’actif de la race grecque, étaient, comme Botzaris, le héros de Missolonghi, des fils de la race albanaise; seulement ces Albanais parlent volontiers le grec et les Souliotes n’ont même jamais pris que la muse grecque pour confidente de leurs exploits.

A l’est de ce district bilingue qui va d’Avlona à Prévéza, s’étend une autre zone d’égale largeur qui commence au nord de Janina et descend vers le golfe d’Arta: cette zone est presque exclusivement grecque, c’est le pays de l’ancienne Dodone, la terre des Molosses; la langue des Hellènes y est tellement enracinée que les Turcs de Janina eux mêmes s’en servent à leur foyer. Enfin, plus à l’est, s’élève le Pinde valaque, peuplé par les Armengs ou pâtres roumains, frères de ceux qui habitent les environs de Bérat, et descendants de colons latins établis dans ces montagnes par les rois bulgares ou par Byzance: ces bergers, qui émigrent volontiers pour travailler le fer ou pour se livrer au négoce, parlent un dialecte valaque; mais ils subissent, eux aussi, l’ascendant de l’hellénisme, et c’est de leur sein qu’est sorti le fameux Colletis, qui fut pendant plusieurs années à la tête de la Grèce et du parti français.

Les Albanais sont divisés par la nature, par la religion, par les intérêts, par la langue qui se partage en deux dialectes assez divergents; ils sont en revanche rapprochés quelque peu par les mœurs, qui sont restées, jusqu’il y a. quelques années, aussi vieilles que leur idiome, c’est-à-dire plus vieilles qu’Homère. Si l’Albanais ne s’est jamais élevé à la notion de l’état moderne, il est resté tout aussi étranger aux institutions de la cité, telle que les Grecs la comprenaient. Partout où il a pu donner libre carrière à ses instincts, il est resté fidèle au régime des clans, qui a été l’embryon de la vie sociale chez les Hellènes, les Germains et les Celtes. Un certain nombre de familles unies par la parenté ou par des intérêts communs forment un phis ou clan, que gouvernent les vieillards les plus riches ou les plus respectés: s’agit-il de prendre quelque décision, de faire une réclamation à des voisins, de fixer le moment où la tribu changera de pâturage ou de rétablir la paix entre deux contestants, le conseil des vieillards se réunit solennellement en plein air, dans un lieu consacré, et juge en souverain. Sous ce régime patriarcal, pas de loi écrite, la coutume décide de tout; pas de droits et pas de devoirs autres que ceux que consacre l’usage; la vie sociale, comme la vie de l’individu, est soumise aux caprices de l’instinct. On peut dire que l’Albanais pense, agit et se gouverne à peu près comme le Grec des clans homériques ou le Germain décrit par Tacite; resté étranger à la vie agricole et à tout ce qui constitue la civilisation et la culture, il reproduit tout naturellement, à deux mille ans de „ distance, au milieu de conditions économiques presque identiques, le même type moral et les mêmes imperfections sociales. «Les enfants de l’Albanie, dit le poète Byron, portent des cœurs farouches; cependant ils ne sont point sans vertus, quelque sauvages que soient ces vertus elles-mêmes. Où est l’ennemi qui les a jamais vus fuir!»

Bien différent du Grec qui se laisse conduire par son intelligence et n’a que des impressions peu profondes et passagères, l’Albanais est absolument dominé par ses instincts; chez lui tous les sentitiments éclatent avec une énergie singulière; c’est une arme qui détonne au moindre choc extérieur. Haine, douleur et joie, tout fait explosion chez lui avec une brutalité barbare. Lorsqu’un Albanais est irrité, rien ne peut arrêter son bras, la vengeance est pour lui aussi sacrée qu’un devoir religieux; c’est, dit-il lui-même, le meilleur moyen de se sanctifier. La douleur aussi est pour lui un coup qui étourdit et auquel on ne peut résister: il aime les scènes de deuil où la douleur va jusqu’au délire, et ces myriologues ou chants de mort dans lesquels les femmes qui tiennent la tête du mourant déposent toute l’exaltation barbare de leur âme. Chose bizarre! La Grèce, elle aussi, avait commencé par se complaire dans ces démonstrations furibondes; mais à l’époque classique déjà on n’en trouvait plus de traces.

Si l’Albanais hait jusqu’à la mort, il abandonne aussi volontiers sa vie à qui le conduit au combat: on le retrouve sur tous les champs de bataille de l’Italie et de l’Orient, mêlé à toutes les expéditions téméraires, depuis celle de Pyrrhus à celle de Garibaldi; sous le nom turc d’Arnaute, il tient en respect les molles populations de l’Asie; on le retrouve à Fornoue et à Marignan, combattant sous les ordres d’aventureux capitaines comme Mercure Bouaios; enfin, en 1860, le chef des Mille comptait parmi ses plus braves guerriers bon nombre d’Albanais italiens, fils des émigrés du XVIe siècle. Pour ces pauvres pâtres, comme pour les Arcadiens de l’antiquité et pour les Suisses d’autrefois, la guerre est un métier et leur bras est au service de toutes les causes.

L’Albanais des clans montagnards est en somme un commentaire vivant des poèmes homériques: il a la démarche svelte et la fierté du regard que les poèmes attribuent aux héros; sa fustanelle flottante est le chiton de l’ancienne Grèce, et sa veste qui lui serre le corps le fait ressembler au soldat de Marathon. Son idéal de vertu, c’est la force; dépouiller beaucoup d’hommes est pour lui la marque la plus sûre de la supériorité. Il a sur la femme les mêmes idées que les anciens Grecs: pour se procurer une épouse, il recourt au rapt et la tient enfermée dans le gynécée. Les héros de l’Iliade sont, eux aussi, des hommes primitifs, violents, de sensations presque bestiales, grands dépouilleurs d’hommes, qui ne respectent et n’admirent que la force matérielle; mais ils ont déjà cet amour de la poésie, cette vivacité du sentiment religieux et ce besoin de se dévouer à de grands intérêts qui annoncent un grand peuple. L’Albanais, lui, n’a point de chants vraiment nationaux, comparables aux tragoudia de la Grèce moderne; il n’a pas davantage de conceptions religieuses fixes et ne comprend absolument rien aux mots de cité et de patrie .

Au milieu du grand mouvement de régénération qui va saisir l’Orient, que deviendra cette race albanaise, qui est restée jusqu’ici inculte et n’a jamais pu dépasser par elle-même la phase archaïque de la civilisation grecque? Comment l’ordre pourra-t-il jamais se faire dans cette masse informe de peuples et de confessions diverses, au milieu de cet entassement confus de montagnes battues par cent invasions, et portant, comme les falaises que blanchit l’écume des marées, les traces persistantes des flots d’immigrants qui les ont successivement submergées? Si la lumière doit venir, c’est du sud qu’il faut l’attendre. Tandis que la barbarie semble presque sans remède au nord du Scoumbi, on ne peut s’empêcher de sentir souffler dans le pays des Tosques, je ne sais quel vent bienfaisant venu des régions du sud. Ce vent, c’est l’esprit de l’hellénisme qui se meut sur les montagnes et semble vouloir fondre, dans un avenir plus ou moins prochain, les glaces de la barbarie. Les Illyriens, c’est-à-dire les Albanais du nord, n’ont jamais été soumis à personne et n’ont jamais connu que la farouche et stérile indépendance des clans montagnards; l’Epire, en revanche, et nous la faisons commencer au Scoumbi ou à la région des Acrocérauniens, l’Epire a été grécisée; elle a entendu la voix des chênes de Dodone et la plainte d’Andromaque sur les bords du faux Simois; elle a entendu le chant des Muses et les péans d’Apollon sur la colline d’Apollonia, elle a vu Thémistocle s’asseoir au foyer du roi des Molosses et le grand Pyrrhus prêter sur l’autel d’Arès le serment de fidélité à la confédération épirote.

On peut le dire sans exagération: le pays qui va du Scoumbi au golfe d’Arta et qui forme le pachalik de Janina est déjà une terre hellénique; chaque jour marque un recul du Turc et un progrès du Grec; les différences de langues et de races s’effacent de plus en plus devant le prestige qu’exerce l’hellénisme, grâce à la supériorité de sa culture intellectuelle et au caractère sacro-saint de son église. Les timides raïas de la Mousachia, les fiers montagnards de Souli, les citadins de Janina, les pâtres nomades de Mezzovo, nourris dans les mêmes rites, apprennent de plus en plus à espérer en une même patrie. Cette solidarité dans l’espérance se traduit par l’ascendant croissant que la langue grecque exerce sur toutes ces peuplades; ceux qui ne la savent point tiennent à honneur de l’apprendre, et ceux qui la savent s’en font gloire: le grec n’est-il pas pour eux la langue de l’église et des saints, en même temps que la langue des plus riches et des plus savants? Qui pourrait dire ce qui se passe dans l’âme de ces bergers et de ces klephtes, quand ils rencontrent sur les croupes solitaires des montagnes ces citadelles cyclopéennes qui semblent élevées par des géants? Les plus superstitieux y voient peut-être l’œuvre de démons ou de génies inconnus, mais les moins ignorants savent quel est le peuple qui a planté tant de glorieuses cités sur des rochers stériles que la culture ne songe pas même aujourd’hui à disputer aux chevriers, et si leur imagination frappée saisit bien vite le lien étroit qui unit les fondateurs de ces villes innommées avec les Hellènes modernes, comment pourraient-ils refuser eux-mêmes de devenir les héritiers de ces mystérieux ancêtres?

Bien des facteurs concourent en Epire à faciliter les conquêtes de l’hellénisme: le prestige de l’église byzantine grecque, qui est le pain des opprimés et la consolation du pauvre, l’immigration constante des Hellènes, le voisinage du royaume grec, qui est le fruit de la victoire des raïas sur le Grand-Seigneur, la magie des souvenirs et des ruines helléniques, enfin l’ascendant d’une culture intellectuelle supérieure et la louable propagande de l’école grecque où viennent s’instruire les Albanais, tels sont les mille leviers qui semblent destinés à élever peu à peu l’Epire à une certaine unité dans le sein large et hospitalier de l’hellénisme. Qu’importe que les Albanais soient en majorité dans le pachalik! L’histoire grecque tout entière n’est-elle pas la longue histoire des conquêtes de l’esprit grec sur des races moins avancées? des Hellènes sur les Pélasges, sur les Lélèges, sur les Cariens, sur les Phéniciens, sur les Etrusques, sur les Sicules, sur les Romains, sur l’orient asiatique tout entier? et ne voit-on pas aujourd’hui même les Albanais et les Valaques du royaume se fondre toujours plus complètement avec leurs concitoyens hellènes? Aujourd’hui comme autrefois, les Grecs sont pour tous les pays qu’ils habitent un levain fécond qui pénètre les masses, une espèce de fluide électrique qui galvanise les corps inertes et lourds. La Grèce compte moins pour ce qu’elle est que pour ce qu’elle met en mouvement; le jour où l’Epire sera devenue complètement grecque, le jour où l’étendard athénien flottera sur les Acrocérauniens et sur les rivages du noir continent qui regarde Corfou, les Pélasges et les Hellènes et Grecs seront de nouveau unis, comme ils le furent jadis dans le primitif berceau de la race gréco-italienne et du culte de Jupiter! La Grèce n’aura que la légitime récompense de ses efforts et de son indestructible confiance dans la grandeur de ses destinées. Alors aussi pourront dormir contents dans leur tombe, Botzaris, Karaïskakis, Colettis, et tous ces Epirotes, fils adoptifs de la Grèce, qui ont combattu pour elle comme on combat pour une mère chérie.

Paysans albanais de l’Attique.


III

Table des matières

Avlona et Apollonia.

Il est midi: les contours funèbres des Acrocérauniens s’accentuent et prennent toujours plus d’ampleur vers le sud, tandis que l’îlot de Sassena surgit tout à coup du sein des mers et prend l’attitude d’un monstre marin gardant l’entrée de la rade d’Avlona (en italien Vallona). Nous étions, hier, impatients d’arriver; aujourd’hui, en face de cette terre pauvre et barbare, séjour d’une race inculte qui n’entend que la vieille langue des Pélasges, notre ardeur devient plus réfléchie, et nous en sommes presque à regretter cette mouvante oasis de civilisation où nous avons coulé dans la rêverie ou la lecture tant d’heures tranquilles. De loin, tout vous semble facile: vous ne songez qu’à ce que vous ferez, à ce que vous verrez, à ce que vous apprendrez, jamais au prix dont vous devrez payer toutes ces jouissances; une fois partis pour ce poétique Orient, vous êtes aussitôt enveloppés de toutes parts par la sombre cohorte des soucis et par les dures nécessités de la vie nomade. Comment nous tirerons-nous d’affaire avec les bateliers? Comment avec les douaniers? Comment hisser nos bagages sur cette haute forteresse que nous prenions à tort pour Avlona? Trouverons-nous un khan, un gîte ou seulement un Européen? Où chercher protection contre la fièvre et les klephtes, contre les ardeurs de la saison et contre le fanatisme qui semble prêt à se déchaîner? Quelles tristes surprises nous réserve peut-être ce monastère albanais d’Apollonia perdu en pays mahométan, où nous devons séjourner pendant plusieurs jours? Deux heures après notre embarquement, toutes ces craintes s’étaient évanouies, et nous avions déjà un confortable chez-nous; de plus, mon compagnon avait enrichi son carnet de peintre d’un joli motif: les bagages d’un peintre et d’un archéologue dans une douane turque en temps de guerre! Il y aurait bien un moyen d’abréger la visite, ce serait de faire appel à l’éloquence toujours victorieuse du bakchich, mais que faire quand trois ou quatre hommes à la fois se jettent sur vos bagages? à qui donner? On nous fait tout dépaqueter; les Albanais plongent dans chaque volume des yeux à la fois curieux et hébétés, tandis que je leur passe successivement sous le nez toutes mes poudres et toutes mes bouteilles insecticides. L’inspection prend de plus en plus le caractère d’une exhibition, au grand amusement de deux ou trois badauds grecs qui veulent savoir le nom de chaque chose et l’emploi de tout. Enfin, les malles fermées, on nous demande effrontément un bakchich avec menace de les faire rouvrir; au lieu de répondre, nous nous contentons de rire. Nous avisons une de ces lourdes arabas ou voitures à bœufs, qui, en Orient, tiennent lieu d’omnibus partout où il y a un bout de route carrossable. Mais comment payer avec notre monnaie? Heureusement, un Français, qui était là comme à point nommé, nous tire d’embarras; c’est un ingénieur des mines de poix de Selenitza, exploitées maintenant par une société française associée à deux commanditaires turcs, Ismaïl bey, d’Avlona, et Carapanos, de Constantinople.

Décidément, le gouvernement du sultan s’est mis en frais pour Avlona; une magnifique route d’un kilomètre de long relie l’échelle à la ville; après avoir passé devant un vieux castel vénitien égaré sur la plage, elle vient se perdre au milieu d’un bois d’oliviers, devant une mosquée qui est à l’entrée de la ville; à partir d’ici, ce n’est plus qu’un dédale de rues musulmanes bordées de murs silencieux où viennent expirer les murmures des harems. Une heureuse inspiration me conduit devant la poste aux lettres du Lloyd. J’y trouve une lettre de recommandation auprès du consul grec; cinq minutes après, je suis installé chez lui et comme en pays de connaissance. Le consul est jeune et parle très-bien l’italien et le français; il vient d’échapper à la catastrophe de l’Agrigente, et sa petite fortune a rejoint, au fond de la baie de Cérigo, les marbres du Parthénon perdus par lord Elgin. Sous la conduite de notre aimable amphytrion, nous faisons une promenade délicieuse sur les collines qui enferment la baie et dardent sur la ville des chaleurs empoisonnées par les miasmes de la fièvre. Voici, dans un faubourg éloigné, une mosquée en ruines, triste image de la caducité de l’empire turc. Sommes-nous donc dans le pays des infidèles, à Belgrade, où les traités interdisent de démolir les mosquées avant qu’elles soient complètement ruinées? Des chemins étroits, ravinés par les pluies de l’hiver, nous mènent sous des oliviers qui croissent pêle-mêle sur le flanc des collines ou s’élèvent du fond dés bassins de verdure qui en brisent le modelé ; de pauvres chaumines se cachent çà et là dans les creux des vallons. Ces apparences idylliques pourraient presque nous faire oublier que nous sommes dans le pays de ces Liapes qui cumulaient au bon temps d’autrefois les métiers de forbans et de klephtes et qui avaient su se faire une réputation de perfidie et de cruauté dans le pays d’Ali-Pacha. Au reste, la végétation, quand on la compare à celle de la Grèce, a ce caractère d’exubérance violente des terres calabraise et sicilienne qui se retrouve dans la race; les chiens s’élancent sur nous sous les yeux de leurs propriétaires indifférents; partout nous rencontrons de longs et maigres personnages aussi bien armés que des brigands d’opéra, et auxquels l’obscurité naissante prête des allures encore plus rébarbatives; la plupart tiennent à la main le pain noir qui fera, avec les oignons ou les tomates crues, le repas du soir. C’est qu’il est déjà loin de nous le temps où le Liape n’achetait pas son pain, mais vivait de son épée et de ses déprédations; aujourd’hui, il est réduit à travailler ou à mourir de faim. A côté du chemin jaillit une source; un jeune enfant, la cruche appuyée sur la margelle du bassin, fixe sur nous les seuls yeux un peu doux que nous ayons vus à Avlona. Notre soirée se passe dans l’aimable compagnie du consul et d’un médecin grec qui pleure son Athènes sous ce ciel barbare. Quant à la nuit, elle fut un long combat; nous avions laissé nos fenêtres ouvertes pour nous ménager quelque fraîcheur; c’était permettre à la fièvre d’entrer; au lieu de sa visite nous eûmes celle d’une légion de moustiques qui firent de cette nuit un interminable supplice.

Au monastère d’Apollonia, 16 juillet. L’expérience des voyages m’a amené à une théorie qui repose sur une superstition, mais qui ne laisse pas que d’avoir son utilité pratique, comme beaucoup d’autres choses déraisonnables en ce monde. Toutes les fois que j’arrive quelque part abattu et fatigué, je m’en console; je me dis que la chance va tourner et que je vais avoir autant de plaisir que j’ai eu de malheur.

Je suis arrivé ici hier, dans un pitoyable état; non point toutefois avec la fièvre comme Leake et de Hahn, qui durent renoncer à pénétrer plus avant du côté de Bérat, mais harassé et malade de faim, de soif et de sommeil. Mon axiome à l’usage des voyageurs mécontents s’y est vérifié ; je ne donnerais pas le désert où nous sommes pour toutes les splendeurs des montagnes suisses.

Les Liapes sont décidément des gens peu sûrs: à quatre heures du matin, au moment fixé pour notre départ d’Avlona, il nous semblait avoir entendu le piaffement de nos chevaux; nous nous levons en grande hâte; une heure après, le consul fait son apparition; à six heures nous étions encore en pourparlers et rien n’était prêt. Enfin, nous partons bien armés et un peu remis par la fraîcheur du matin. Nous suivons une longue plage au bout de laquelle se dressent les masures du village d’Arta, exclusivement peuplé de chrétiens; il n’en a pas fallu davantage pour transformer la campagne environnante; huile, vin, blé, la terre donne tout, parce qu’ici on lui demande quelque chose. Nous saluons au passage un groupe de femmes non voilées, au profil digne des statues antiques; puis, laissant à gauche les salines d’Arta, qui semblent pour le moment inexploitées, nous nous écartons un peu de la mer. Notre consul a la fièvre et son cheval s’indigne de la lenteur de nos bêtes de somme habituées au pas des caravanes et au lourd bât de bois. Je fais de mon mieux pour stimuler l’ardeur de ma Rossinante; il me semblait avoir réussi, lorsque tout à coup le bât, sur lequel je retombais lourdement à chaque bond, donne le tour et me projette sur le sol, tandis que mon pistolet s’envole à quelques pas de là ; heureusement je n’emporte de ma chute que quelques égratignures. Mon cheval, effrayé lui-même par l’accident ou trop heureux d’être libre, s’enfuit du côté des collines; le kavas ou licteur du consul s’élance après lui et n’arrive qu’à grand’ peine à le capturer, tandis que l’agoyate, qui a loué le cheval et sellé le bât, se garde bien de presser le pas pour nous rejoindre. Bref, j’avais été victime non point de ma maladresse, mais de celle de nos indolents Liapes; car voici nos bagages attachés sur l’autre cheval qui menacent à leur tour de tomber. Celui qui veut voyager dans ces pays ne doit jamais se fier au savoir-faire d’un Oriental et pourvoir lui-même à tout; c’est ce que fait mon compagnon de voyage, dont la main heureuse enseignait à ces ignorants leur propre métier. Le consul, toujours plus enfiévré, s’apitoie sur notre mauvaise fortune, tandis que je prends les devants, mais à pied. Hélas! le sable d’Egypte n’est pas plus brûlant que cette plage sans ombre, à l’heure où la brise de mer ne s’est point encore levée! Je cherche en vain Goritza, que la carte de Kiepert marque comme un gros village à mi-chemin d’Avlona et d’Apollonia; j’appris plus tard que cette localité est en réalité à cinq kilomètres de là. Pour surcroît de malheur, nos Albanais s’égarent; enfin, nous atteignons, après un long détour, Novoséli et les bords de la Voioussa, l’antique Aoüs; le fleuve, qui vient de loin, est large, plus blanc encore que le Tibre, mais moins rapide. Le paysage n’est point sans analogie avec la campagne de Rome et revêt la même tristesse. Le bakal ou petit épicier établi dans une baraque de bois à l’ombre d’un saule plaintif, est impuissant à nous désaltérer, car l’eau des fleuves albanais, qui n’a pas de lac pour se clarifier, est par trop limoneuse pour être potable, et le malheureux n’a que quelques olives et du mauvais raki. L’embarcation qui fait le service de bac est, en ce moment, émaillée de féredjés bleus, blancs et verts, qui étincellent au soleil; c’est le harem de Moustapha-Pacha qui passe; aussi nous n’avons garde de nous approcher trop. Bientôt une pesante araba emporte le convoi de chair humaine dans le domaine du grand seigneur albanais, et nous passons lé fleuve à notre tour. Nous chevauchons encore deux heures au grand soleil de midi, tandis que les bruyères, où paissaient des buffles défendus contre les moustiques par une cuirasse de boue sèche, font place à de fertiles collines plantées de maïs. Voici une grande ferme; puis, entre deux hauteurs, un vallon qui court au nord-est; au milieu de la crête de la colline du nord une vieille tour d’église rougeâtre projette ses tons crus d’une enceinte pittoresque de pierres grises. C’est Poiani, le monastère de la Panagia ou Sainte-Vierge d’Apollonia. Après une lutte acharnée avec les épines et les grands onopordons qui couvrent la colline, nous entrons dans la cour du couvent; la chambre de l’hégoumène, du prieur, s’ouvre, et nous nous laissons tomber sur une natte où je reprends peu à peu mes sens. Une nuit sans sommeil, une chaleur étouffante, une chute de cheval, six heures de route, et rien à manger depuis la veille, c’en était vraiment trop.

L’hégoumène nous rejoint bientôt; c’est un vieillard de soixante-dix ans, à la barbe blanche, à la figure flétrie; il porte une toque sale et une espèce de jupon bleu qui flotte sur ses bas. Le consul nous présente à lui: Voilà, dit-il, des étrangers qui aiment notre nation. Le jeune consul vient pour la première fois à Apollonia; il parle avec feu au vieillard des écoles grecques qu’il songe à établir dans les campagnes d’alentour et que paieront en partie des sociétés philanthropiques d’Athènes; puis il l’adjure de défendre les antiquités d’Apollonia contre les Turcs. Le vieillard n’a qu’une mélancolique réponse: Nous sommes pauvres et le Turc est méchant. Le consul prononce alors les mots de devoir, de crainte de Dieu et de mépris des hommes; il cite Socrate à côté de Jésus-Christ, et voyant le prêtre abattu et apparemment malade, il lui reproche ses jeûnes exagérés et essaie de lui prouver que manger de la viande n’est point un péché. Pour moi, j’écoutais avec une certaine émotion ces deux hommes qui représentaient si bien ce qu’on appelle l’hellénisme: l’un jeune, libre, ardent au prosélytisme, l’autre esclave, cassé par la misère et les privations, fils de la race albanaise, mais uni à l’Hellène par une foi religieuse et des espérances communes. Non, le panhellénium n’est pas une vaine aspiration ou seulement le rêve de quelques ambitieux; sur les rivages de l’Ionie, comme sur les flancs du Tomor, partout, dans tous les cœurs attachés à l’antique Eglise grecque, sur toutes les lèvres qui parlent la vieille langue des dieux, j’ai toujours retrouvé les mêmes accents, les mêmes soupirs et les mêmes élans d’espérance; tandis que les Israélites n’ont gardé que leur foi et ont renoncé à l’héritage de Canaan, les Grecs rentreront un jour en hommes libres dans la maison paternelle et y ramèneront les fils encore esclaves chez l’étranger.

L’apôtre de l’hellénisme terminait ses patriotiques exhortations, lorsque le daskal ou régent entra et nous apporta du lait caillé, de l’agneau froid, des galettes de maïs et une grande jarre d’eau. O faiblesse humaine! au lieu de courir au temple de Stouladi ou aux ruines de l’enceinte, je m’endormis aussitôt après avoir mangé.

Lundi, le 17 juillet 1876. Depuis trois jours nous ne sommes ni pèlerins ni voyageurs, plus de naufrage, plus de chutes à craindre; nous avons enfin échappé à ce perpétuel qui-vive, à ce vagabondage plein de charmes et de fatigues, qui éblouit plutôt qu’il n’instruit et qui laisse toujours après lui l’esprit confus et à moitié satisfait. Nous avons maintenant notre chez-nous, et ce chez-nous c’est l’Orient lui-même; nous ne le voyons plus en courant, du haut d’un bateau à vapeur ou du haut d’un cheval, nous le vivons. Ces nattes grossières sur lesquelles nous reposons tant bien que mal nos membres fatigués, ce soleil éblouissant qui salue notre lever à travers les lucarnes de notre gîte nocturne, ce serviteur en guenilles qui nous apporte sous la grande galerie de bois le café noir dont nous nous régalons à notre lever comme tout bon Albanais, ces ruines sans nom qui forment l’enceinte bizarrement découpée du monastère, cette porte d’entrée toute criblée de bas-reliefs antiques, ces fourrés luxuriants où se dresse tout à coup la silhouette solitaire d’un raïa, ces vallons qui ne retentissent que des aboiements lointains des chiens, tout cela, c’est l’Orient, tour à tour sombre ou lumineux, pleurant sur des ruines ou consolé par son soleil. La même couleur locale préside malheureusement aussi à nos repas. Vers dix ou onze heures, quand nous avons battu toutes les collines d’alentour, que la chaleur commence à se faire sentir et que nos jambes refusent d’aller, nous venons nous accroupir sur la longue galerie de bois qui borde le côté est du couvent à l’intérieur; on nous sert alors notre premier repas, des galettes de maïs, du fromage de brebis affreusement salé, des œufs cuits dans l’huile ou du riz bouilli dans l’eau, quelquefois du mouton, le tout arrosé.... d’eau fraîche, vraiment excellente: nous en consommons chacun plus d’une jarre par jour. Quoique dans un monastère chrétien, nous n’avons pas pu nous procurer une goutte de vin, car les mahométans ont détruit les vignes des environs. Heureusement je retrouve au fond de mon sac une bouteille de cette bonne absinthe suisse qui semble avoir été inventée exprès pour les pays comme ceux-ci, j’en fais goûter à nos papas du monastère; en Orient, la propriété est mal définie, et ma bouteille jouit bientôt auprès de ces dévots personnages d’une vogue qui amène sa fin prématurée au bout du troisième jour.

Nous ne sommes pas seulement en plein Orient et bercés par la douce somnolence d’une vie à la fois calme et tout imprégnée de couleur locale; nous sommes aussi en pleine antiquité ; partout se dresse devant nos pas l’ombre des temps antiques. Le couvent qui nous sert de demeure trône comme un solitaire de la Thébaïde au milieu même des ruines de la cité grecque d’Apollonia; son enceinte est comme un péribole de temple et l’église de la Panagia placée au centre de la cour n’a peut-être fait que prendre la place du sanctuaire du Dieu-Lumière qui avait donné son nom d’Apollon à la ville hellénique. Il y a plus encore; tout ce mas de constructions monastiques, assis sur le bord escarpé de la colline, est comme un grandiose poëme historique où s’entassent pêle-mêle, les uns sur les autres, des feuillets de marbre arrachés au livre des temps et dispersés par- le vent des barbares comme les feuilles écrites par la Sibylle de Cumes; Le mur extérieur du monastère est, en effet, une véritable mosaïque de fragments de tout âge et de toute nature; ici s’étale la griffe d’un lion grec, ailleurs ce sont des têtes mutilées qui semblent gémir sous le poids des assises; voici des pierres qui ont appartenu à l’enceinte de la ville grecque, en voilà d’autres qui ont été brisées par le bras des Romains. Une fée moqueuse semble avoir construit la tour du sud-ouest comme pour se jouer de toutes les grandeurs de l’histoire; les fondations sont de pierres jaunes et grecques, au-dessus les pierres sont grises et agrémentées d’ornements byzantins; plus haut encore, c’est un cavalier de travail hellénique égaré dans la bâtisse à vingt-cinq pieds du sol, tandis que toute la façade est percée de cintres byzantins bâtis avec des briques romaines.

La grande porte d’entrée du couvent, récemment reconstruite et jadis fermée par une herse dont on ne voit plus que les traces, est littéralement placardée de bas-reliefs anciens; à droite, c’est un gracieux Atlante agenouillé supportant un léger entablement sur son bonnet phrygien; à gauche, une belle stèle de grès exhumée il y a quelques mois et portant le nom de Parmeniscos, deux satyres ailés et une belle frise d’Amazones vaincues par des Grecs; puis viennent des têtes de lion, dont l’une servait d’antéfixe, des peintures byzantines et un petit cadre de pierre représentant un homme et son chien. Sur les parois intérieures, dans la cour, même pittoresque confusion et surtout même égalité dans la mort, on dirait un campo-santo dévasté et transformé en caravansérail. Voici deux époux qui se donnent la main; ci git.... plus de nom; le temps qui l’a effacé a respecté, en revanche, ceux de Prima et d’Epicados sur lesquels s’arrêtent forcément nos regards toutes les fois que nous montons à notre logis. Plus près de l’église, la stèle du Romain Titus Julius Clemens sert aujourd’hui de perchoir aux poules du couvent, tandis que deux hégoumènes ou prieurs du monastère dorment près de là leur dernier sommeil sous de grandes pierres scellées. Les matériaux de l’église ou katholikon sont aussi hétérogènes que ceux de l’enceinte; ce qu’elle offre de plus original c’est sa grande coupole rougeâtre bâtie tout entière avec d’énormes briques romaines, tandis que le porche du nord est soutenu par des colonnettes blanches à chapiteaux décorés d’animaux fabuleux; l’une de ces colonnes est couverte de caractères byzantins si curieusement gravés qu’on les prendrait d’abord pour des lettres hébraïques.

Ces monuments antiques, dont quelques-uns ont un véritable prix, forment un singulier contraste avec l’air d’abandon et le délabrement du monastère. Tout le corps de bâtiment qui regarde vers la mer, c’est-à-dire vers le nord-est, n’est pas loin de s’effondrer; ce sont d’anciennes cellules dévastées sans doute par les soldats albanais, qui s’arrêtaient volontiers au couvent, et dans lesquelles on n’entend plus, au lieu du chant nasillard des moines, que le gloussement des poules qui se poursuivent de pierre en pierre; le côté du sud-ouest est en partie habité par l’hégoumène et sa famille (car notre couvent n’a pas de moines proprement dits), en partie occupé par la cuisine qui sert aussi de lieu de réunion pendant l’hiver; le côté nord-ouest, où il n’y a pas d’habitation, est bordé par un champ de fèves où piétinent les porcs, que les musulmans des environs consentent à laisser vivre, à la condition d’en tirer. un fort impôt. Le corps de logis du sud-est, où nous sommes installés, repose sur l’écurie et est flanqué d’une longue galerie, où s’établit, pour quelques jours, un horloger ambulant et chrétien de la ville albanaise d’Elbassan; ce rustique portique, où nous prenons nos repas et où nous avons presque la fantaisie de dormir, sert de chambre à coucher à quelques raïas des environs, et de salle d’école au daskal, qui y réunit, dès cinq heures du matin, les enfants chrétiens du voisinage.

Nous employons notre première journée à faire une reconnaissance des environs. Nous suivons, vers le nord-ouest, la crête de la colline sur laquelle se dressent, de loin en loin, d’énormes pierres qui indiquent l’enceinte antique; une mosaïque assez grossière, que foulent sans respect les passants, rappelle peut-être l’emplacement d’un bain romain. A une portée de fusil, et un peu plus bas que le couvent, la crète de la colline s’élargit en un petit plateau couvert d’oliviers séculaires; sous leur ombre immortelle dort paisiblement une petite chapelle consacrée à Saint-Athanase, le patron de la vie et de la santé. A gauche de la porte d’entrée se détache, dans le mur grossièrement bâti, un relief très plat, représentant un cavalier en cuirasse romaine, armé de pied en cap; l’homme est mal proportionné, mais le cheval a des formes hardies; à droite, deux femmes, Julia et Couarta, reçoivent l’adieu suprême de leurs parents. Cette chapelle chrétienne, sans cloche et sans voix, mais ornée par la piété des pauvres raïas des glorieuses reliques d’un passé dont ils sentent vaguement la grandeur: ce bosquet mystique qui fleurit sur un sol gros de souvenirs; puis, sur la pente du coteau, les champs de maïs où ondulent à peine quelques têtes humaines; au-delà, la lagune de Sampiétra où se discerne vaguement une grande ruine byzantine; plus loin encore, la mer immense à l’infini sourire; plus près, la colonne de Stouladi, placée comme une vigie immuable sur une verte colline d’épineux; tout cet ensemble exprime je ne sais quel recueillement sublime et touchant, je ne sais quel harmonique accord des voix pacifiques de la nature et des voix vengeresses de l’histoire.

Laissant la colline sur laquelle est bâti le couvent, nous descendons dans la petite vallée du sud où un mince ruisseau trace son cours sinueux. Là, sont les kalyvia ou cabanes, gardées par des chiens fort peu amis du voyageur; nous arrivons bientôt à une source qui jaillit d’une vasque grossière sous l’ombre bénie d’un grand tilleul; une grosse tortue, qui ne nous voit pas, s’achemine de son train de sénateur vers le champ voisin et va sans doute rejoindre ses petits. C’est ici que le couvent vient s’approvisionner d’eau; c’est aussi dans les environs que devait se trouver, en dehors des murs de la ville, un grand temple si bien détruit, au commencement de ce siècle, par des Vandales venus de Bérat, que les ruines même en ont péri: etiam periere ruinœ.

Un petit sentier tracé dans le grès friable nous conduit à travers les fourrés d’épines sur le sommet de la colline sud dont l’Anglais Leake recommande l’exploration aux voyageurs: nous ne notons que quelques pierres noircies par les feux de bergers valaques, et çà et là quelques tuiles qui peuvent avoir été romaines, mais point de traces de murs. Enfin, nous avons atteint la vieille sentinelle de pierre qui veille de loin sur les ruines de la cité antique; c’est une grande colonne isolée, de sept mètres de hauteur et à chapiteau dorique plus ancien que celui du Parthénon; cette colonne ébréchée et couverte de nombreuses blessures est le seul vestige bien apparent d’un temple que les arasements des colonnades indiquent comme devant avoir été hexastyle et long de quarante mètres. Nous nous laissons glisser le long des pentes couvertes d’onopordons et de ptérides géantes jusque dans le fond d’un second vallon; là est le hameau de Stouladi ou de la colonne.

Le stani de Stouladi ne mérite pas plus que ses congénères des environs le titre de village; c’est un simple campement, un amas de huttes faites de terre ou de branchages, percées de deux portes-fenêtres et dépourvues de tout ce qui ressemble de loin à un ameublement. Les haies de bambous qui forment de tous côtés des clôtures autour du stani lui donnent quelque chose de tropical, et le soleil d’été fait oublier ce que doivent être ces réduits pendant les sombres hivers de l’Illyrie. Les huttes de Stouladi, dont les plus confortables sont faites de pierres sèches, sont habitées presque exclusivement par des Valaques nomades qui descendent des montagnes de Bérat pour cultiver les champs d’alentour: le propriétaire du stani est un effendi turc de la ville de Delvino, et l’on pourrait, me dit-on, se passer la fantaisie d’acheter les terres et les huttes pour la somme totale de dix mille francs.

Nous sommes dans le mois de juillet, que les Grecs appellent halonari ou mois des aires; aussi tous les raïas de Stouladi sont-ils réunis sur l’aire, grande terrasse où l’on fait tourner en rond, autour d’un piquet solidement fixé au milieu d’un amas de gerbes, de véritables escouades de chevaux efflanqués et borgnes; les moins mauvais font le tour complet de l’aire, tandis que les plus boîteux n’ont qu’à tourner sur eux-mêmes. L’Oriental, si silencieux d’ordinaire, devient tapageur dès qu’il lui arrive de travailler; aussi le paysan qui excite les chevaux se démène-t-il comme un cocher de cirque près d’atteindre la borne tant désirée, tandis que ses compagnons, armés de fourches faites avec des branches d’arbres tordues, soulèvent lestement les javelles pour les rejeter sous les pieds des chevaux. Quand ce travail sera fini, le Valaque, se tournant du côté d’où vient le vent, lancera dans les airs les épis triturés pour que le souffle de la brise fasse tomber d’un côté le grain et de l’autre la paille. C’est la méthode de repiquage que nous verrons employer aussi sur le Parnasse. Grecs et Pélasges semblent avoir oublié qu’il y a trois mille ans Bacchus leur apporta le pressoir et Cérès le van mystique en même temps que la charrue.

Un des raïas nous invite à nous asseoir dans son enclos, sur une natte grossière qu’il étend au bord d’un ruisseau et à l’ombre d’un mobile peuplier; les chiens, naguère menaçants, n’ont plus que de l’indifférence pour nous, dès que nous avons franchi la haie de clôture, et nous pouvons causer assez librement avec le Valaque, qui sait, outre sa langue, un peu de grec. Fils plus ou moins direct des colons romains établis dans la péninsule du Balkan, il appartient à ce petit groupe de Romains du Tomor qui s’adonnent à l’agriculture, tandis que leurs frères du Pinde, beaucoup plus nombreux, sont plutôt courriers, artisans, pâtres ou commerçants. Nous interrogeons notre homme sur sa position, sur les impôts qu’il paie, sur la guerre; ses réponses ne sont qu’une triste mélopée dont la méchanceté du Turc forme l’éternel refrain. Nous obtenons de lui un peu de lait, de galette et de fromage, dont il n’accepte que le strict équivalent en monnaie; pour le récompenser, nous lui faisons voir en détail notre revolver et notre longue-vue, avec laquelle il cherche, dans le lointain, les montagnes de Bérat où il a laissé sa femme et ses enfants. Nous fouillons en vain tous les murs des masures voisines pour y trouver quelque inscription ou quelque bas-relief antique, mais nous ne notons qu’une insignifiante inscription byzantine encastrée sur le porche de la chapelle du prophète Elie.

L’Epire est en Grèce ce qu’est la Toscane en Italie, la patrie des orages: Dodone était l’oracle et les monts Acrocérauniens le trône de Jupiter tonnant. A peine avons-nous fait quelques pas pour tourner la colline de Stouladi, que les nuées suspendues sur la sinistre montagne se déchiraient pour livrer passage aux éclairs et à de véritables torrents de pluie. Une grande ferme de pierre ou chiflik, qui ne ressemble en rien aux huttes du stani, nous offre l’abri de sa grande galerie; un vieillard, aux traits rudes et énergiques, nous aperçoit et nous invite, à monter. Mes suppositions se confirment; nous avons devant nous le maître du pays ou du moins son représentant. Notre homme est une espèce d’intendant musulman qui surveille les raïas pour le compte de l’effendi de Delvino; son regard est fier, sa voix habituée au commandement et sa ceinture garnie de mauvais pistolets; il nous offre du raki et refuse, comme doit faire tout bon croyant, d’en boire avec nous. Sa royauté cependant a l’air un peu ennuyée, et les curiosités que nous portons avec nous ne réussissent que pendant peu de temps à refouler ses longs bâillements. Quoique notre intendant soit beaucoup plus instruit que la plupart de ses coreligionnaires (car il parle et écrit, dit-il, le turc, l’albanais et le grec), il n’en représente pas moins fidèlement, au milieu de ce peuple de raïas, la fierté apathique et l’immobilisme dédaigneux du conquérant.

Au-delà du couvent, la colline se hausse en un mamelon qui est presque de niveau avec la coupole de l’église. C’est de ce côté que nous dirigeons notre promenade du soir, pour aller admirer, du haut de ce silencieux belvédère, le coucher de soleil que les draperies fuyantes de l’orage promettent d’entourer d’une pompe toute particulière. A peine sortis du couvent, nous nous arrêtons avec stupéfaction devant un énorme laurier à douze troncs gracieusement inclinés sur leur souche commune. Cet arbre, incomparablement plus beau que le chétif laurier delphique du moderne Castri, Apollonia l’eût certainement adoré il y a deux mille ans; aujourd’hui, il n’abrite sous son feuillage ni offrandes, ni statuettes, ni prêtre, mais seulement quelques primitifs instruments de labour. A droite un petit sentier abrité par de jeunes charmes nous mène à la chapelle de Sainte-Vendredi; assise sur l’enceinte même de la ville antique et au bord du vallon des Calyvia. Ne cherchez point. ici la petite chapelle blanche chantée par Uhland, et dont la cloche argentine émeut doucement le cœur du pèlerin: à Apollonia, les chapelles sont tristes et sans voix. Nous escaladons rapidement une pente d’épineux et nous entrons dans un véritable bois sacré, non pas dans un bois druidique tout pénétré, de mystérieuses horreurs, mais dans un téménos grec, discrètement ombragé et lumineux jusque dans ses intimes profondeurs. Quatre cyprès centenaires, que les Grecs d’Apollonia eussent pris pour Cyparissos lui-même, élèvent fièrement au centre même de la petite éminence leur stature noueuse et semblent marquer la place d’un autel antique, tandis que tout autour s’étale., animée par les cris passionnés de la cigale, la pâle verdure de l’olivier qui semble presque gaie à côté de la couleur tragique des cyprès. En face de ce silence mystique, j’oublie la brillante cité qui donnait un studieux asile au jeune Octave et qui avait peut-être transformé cette colline en académie des Muses; je crois revoir ces lieux tels qu’ils étaient il y a deux mille cinq cents ans, alors que les colons de Corcyre, abordant ces collines avec un sentiment de religieuse terreur, crurent y entendre la voix propice d’Apollon à travers les bosquets silencieux. Quel est le jeune cœur qui n’aimerait à évoquer l’image de quelque Julie sous ces sentimentales retraites, où quelques pierres antiques et moussues semblent offrir aux promeneurs des bancs encore vierges, et devant ce soleil majestueux qu’il serait si beau d’admirer à travers une autre âme? Mais, hélas! il faudrait pouvoir oublier que ces lieux sont devenus pour la femme une terre de larmes et d’esclavage.

Le lendemain, qui était un dimanche, nous nous levons un peu après cinq heures; les fidèles étaient déjà dans la chapelle et nous entendions monter dans la coupole le chant monotone du prêtre. Nous entrons par le porche et nous nous tenons respectueusement sur le seuil. Tous les regards se fixent et restent désormais arrêtés sur nous. Le long des murs courent des stalles où les hommes se tiennent debout, la tête couverte et les cheveux rasés sur une large zone tout autour de la tête, tandis que sur les épaules des prêtres flottent des chevelures nazaréennes dignes de Samson. Les femmes, beaucoup plus parées que les hommes, suivant la mode albanaise, sont rangées au nombre de cinq ou six seulement dans des stalles, à gauche et à droite de la porte, tout près de nous. Hélas! le premier objet qui frappe notre vue est une table couverte de cierges et de gros sous; chaque raïa dépose en entrant quelques paras sur la table et reçoit un cierge. Je sais que le prêtre grec, n’étant payé par personne, en est réduit à l’obole des fidèles, mais je voudrais au moins qu’il eût la pudeur de reléguer la boutique en dehors du temple.

Sous les noirs arceaux de droite, je reconnais notre vieil hégoumène qui préside avec sa vénérable figure et sa voix cassée aux plaintifs exercices des jeunes paroissiens groupés autour de lui, pendant que son fils laisse apercevoir derrière l’iconostase sa face barbue estompée par les nuages de fumée que soulève l’ostensoir; à voir son long surplis violet et son air solennel, nous avions quelque peine à nous figurer que c’était le même homme qui, la veille, prenait Brindisi pour Rome et n’avait point encore entendu parler de la chute du pouvoir temporel. Vers la fin de l’office, le plus jeune rejeton de cette famille de grands-prêtres, âgé à peine de dix-huit ans, se présente devant l’autel, l’Evangile à la main, et en gémit quelques versets dont les fidèles répètent las finales sur un ton déplorablement ennuyé ; bientôt on promène le crucifix, et tout le monde de se prosterner, pendant qu’à nos côtés un méchant petit gamin s’amuse des tortures d’une hirondelle qu’il retient par une aile, toutes les fois que le volatile cherche à s’échapper.

Ce culte est bien primitif, direz-vous, et cependant il m’émeut profondément. Le dieu resplendissant de l’art et de la lumière a quitté ce sommet où il régnait à la tête du chœur des Muses; les péans sacrés ont cessé de retentir sur cette colline et les orateurs n’appellent plus aux armes un peuple de citoyens. Elles ont péri ces fortes et libres générations qui s’étaient bâti ici une ville illustre, et c’est à peine si, d’un peuple entier, il subsiste encore vingt noms bientôt effacés. Sanctuaires, statues, portiques, de tout cela il ne reste rien, rien si ce n’est cette pauvre chapelle; c’est elle qui est la consolation du pauvre et le pain de l’opprimé ; grâce à elle il y a encore un lieu sur la terre où les raïas se sentent hommes et libres.

Les femmes quittent les premières la chapelle et retournent directement dans leurs masures, tandis que les hommes se rangent sur les pierres antiques devant la cuisine et se mettent à causer en dégustant une tasse de café noir. Ils parlent peut-être des deux étrangers et de leurs mystérieux instruments, puis sans doute des triomphes de l’armée serbe; car ici le bruit court que les Serbes sont entrés dans Scutari d’Albanie! Ces hommes ont une paroisse et une église. Quand donc auront-ils une commune et une patrie?

Mardi, le 18 juillet. Enfin, nous en avons le cœur net. L’antique Apollonia avait juste trois kilomètres de tour; nous avons de plus reconnu que la ville s’étendait à l’ouest et au nord du couvent et enfermait dans son enceinte, outre le mamelon des cyprès, une colline plus lointaine, semée de fondations antiques et rejetée par la plupart des voyageurs en dehors de la ville. Sans doute, nous n’avons pas retrouvé la grotte où étaient parquées les brebis consacrées au soleil, nous n’avons pas davantage reconnu la chambre où le jeune Octave se préparait par l’étude à conquérir le monde, mais nous avons soigneusement mesuré avec le ruban d’arpenteur et relevé sur un plan le mur de la ville fort mal connu jusqu’ici. Pendant deux jours entiers nous avons suivi sa piste incertaine à travers les bois d’oliviers, les champs de fougères et les impénétrables fourrés qui forment d’immenses haies vives sur le bord des champs. Nous ne pouvions nous approcher qu’avec précaution de ces dangereux halliers, où la ronce étalait déjà l’appât de ses baies appétissantes; avant d’y pénétrer, nous battions les buissons de notre long bâton ferré ; les cigales se taisaient tout-à-coup, un long serpent jaune déroulait sous la fougère sa silhouette fuyante, tandis qu’un lièvre épouvanté bondissait déjà dans la jachère voisine; souvent, hélas! nous n’apercevions dans la pénombre des haies qu’une pierre éboulée qui ne servait qu’à rendre nos recherches plus perplexes et à nous faire confondre le fourré d’épines avec la ligne des murs.

Enfin, au bout du deuxième jour, nous réussîmes à trouver les traces de deux tours qui défendaient la ville du côté de Bérat, ainsi que la courbe exacte décrite par l’enceinte. La muraille est bâtie en grosses assises de grès à conglomérat tacheté ; par places elle mesure trois mètres d’épaisseur. Dévastée et malaisée à retrouver sur les collines, elle se présente dans un état de conservation remarquable du côté de la plaine de Poiani, à l’endroit où finissent avec les pentes les cultures de maïs; malheureusement, c’est précisément là qu’elle est le plus menacée. Pour peu que l’on ait besoin de pierres de taille, on vient se fournir ici de plusieurs lieues à la ronde, à tel point que le tracé des murs n’est souvent reconnaissable qu’à la tranchée ouverte par l’exploiteur. Heureusement les habitants montrent quelque respect pour les bas-reliefs; au lieu de les briser, comme on le fait ailleurs, les raïas d’Apollonia les encastrent dans les murs de leur hutte. On m’en a montré trois nouveaux dans le stani voisin de Sopi;ils décorent la maison que se fait construire un chrétien particulièrement audacieux, puisqu’il ne craint pas de laisser voir aux Turcs qu’il est dans une certaine aisance.

Quant aux monuments antiques de la ville, il est difficile d’en retrouver quelques traces. Sur le sommet de l’éminence qui fut probablement l’acropole de la ville, nous reconnûmes sans peine des fondations étendues à fleur de terre. Au nord-est du couvent, au milieu des maïs ondulants, se dresse un énorme figuier dont l’immense dais de feuillage repose presque sur le sol. Comme la curiosité nous y avait conduits un soir que nous remontions au monastère, nous donnâmes dans une grande vasque de verdure où se cachaient deux ou trois lambeaux de murs romains dont la nudité se dissimulait sous d’épaisses toisons de lierre. Y avait-il là un monument? et quel monument? la pioche seule pourrait le dire; c’est à elle d’ailleurs qu’il appartiendra de sonder un jour les mystères de la colline de Poiani.

Cette belle nature, plus plantureuse que celle de la Grèce, ces ruines que bien des voyageurs ont vues, mais que bien peu ont scrutées comme nous, ne nous absorbent pas entièrement; nous sommes avant tout hommes, et ici moins que partout ailleurs il n’est permis de l’oublier. Hélas! nous ne pouvons emporter d’Apollonia qu’un sentiment de profonde sympathie pour l’homme qui baigne cette terre de sueurs inutiles et pour la femme qui pleure dans ces solitudes son myriologue éternel. Souvent, quand nous nous arrêtons devant une maison pour en examiner les murs, un raïa nous invite à entrer; mais c’est surtout le soir, au couvent, que nous voyons de près le paysan chrétien de la Musachia. Alors la galerie où nous prenons le frais devient le rendez-vous général de tous les curieux; malheureusement beaucoup de nos interlocuteurs ne savent que très imparfaitement le grec et nous ne connaissons pas quatre mots d’albanais. Hier cependant nous avons eu une conversation plus longue que de coutume. A mon retour au couvent, vers sept heures du soir, le plus intelligent des Valaques de Stouladi se présente à moi:

— Je suis Vlachos (Valaque), me dit-il, et je descends des Romains.

— Oui, répliquai-je, et tu parles une langue qui se rapproche beaucoup de la mienne, pour dire eau et lait tu te sers des mêmes mots que moi.

— Eh! bien, étranger, puisque tu es daskal (maître) dans ton pays, sais-tu qui est Aphrodisis?

Je supposai qu’il s’agissait de la Vénus grecque et je me lançai dans une dissertation mythologique.

— Voyons, sais-tu me dire qui est sa mère?

— Dioné, dis-je, suivant d’autres la Mer.

Le Valaque relève la tête en arrière d’une façon significative.

— Non, ce n’est pas cela; c’est Louka.

J’ai beau me récrier, mon homme répond à tout: je l’ai vu. Ce n’est que plus tard que j’eus le mot de l’énigme, quand je vis à Sopi un petit bas-relief funèbre qu’une mère éplorée du nom de Louka avait fait placer sur la tombe de son fils Aphrodisis, âgé de dix-sept ans; c’était là le personnage dont on avait voulu me demander la parenté. Hélas! je n’étais pas au bout de mes défaites. Interrogé sur l’antiquité d’Apollonia, je répondis que la ville avait dû être bâtie il y a vingt-cinq siècles; malgré tous mes beaux calculs mon Valaque resta persuadé que j’étais d’au moins trente siècles en deçà de la vérité. Quant au chiffre des habitants d’Apollonia, ce fut pis encore, je parlais de quatre-vingt mille; le savant de Stouladi penchait pour huit cent mille! Bref, le Valaque me quitta en n’emportant, je le crains bien, qu’une très médiocre estime pour la science de l’archéologie. J’eus plus de succès toutefois sur le terrain de la philologie comparée, car quand l’heure du souper fut venue, j’entendis nos hommes se répéter à haute voix les uns aux autres mes doctes leçons; toi, Valaque, tu dis ainsi, eux disent comme toi, et nous, les Albanais, nous disons tout autrement. La soirée fut très amusante; le personnel du monastère, renforcé d’un ou de deux raïas de Poiani, plus curieux ou plutôt plus intelligents que les autres, nous avaient rejoints sur notre galerie. Là on nous demande combien nous gagnons par an, si nous sommes mariés, comment les femmes s’habillent chez nous, à quel prix se vend la viande, à quel prix les œufs. Mes réponses les étonnèrent; mais quand je leur parlai de nos hôtels, de nos grands fromages, de nos routes, de nos voitures et de nos attelages, leur stupéfaction ne connut plus de bornes et je les entendis s’écrier en chœur: Kyrie eleison, Seigneur, ayez pitié de nous 1 Puis il fallut les amuser et la galerie du vieux couvent grec entendit alors pour la première fois le Ranz des vaches et le Rufst du mein Vaterland. Nous leur demandâmes à notre tour de bien vouloir chanter, et le cuisinier, accompagné de quatre autres Gréco-Albanais, se mirent à chanter une vieille cantilène grecque sur un mode plaintif et nasillard qui n’avait que trop de couleur locale. Le plus intelligent venait d’apercevoir une flûte que nous avions avec nous; il fallut la leur montrer, en jouer; je leur demandai s’ils n’avaient ni flageolets, ni pipeaux: les Albanais là-bas en ont, me dirent-ils. Quand les raïas seront libres, leur dis-je, ils apprendront bien d’autres choses qu’ils ne savent pas. A ce mot de libres, vous eussiez dû voir leur physionomie s’éclairer; les malheureux sont sceptiques, et je dus leur expliquer tout au long pourquoi je croyais à leur émancipation future. — Eh! bien, soit, nous verrons!

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
324 s. 8 illüstrasyon
ISBN:
4064066337957
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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