Kitabı oku: «Un coin du salon»
Alphonse Brot
Un coin du salon
Entre onze heures et minuit

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300586
Table des matières
Héléna la Vénitienne.
Le Requiem de Mozart.
I.
II.
Arthur. HISTOIRE D’AUJOURD’HUI.
Alexis Cano.
Faust, HISTOIRE FANTASTIQUE.
Thérèse Duplan.
II.
III.
Une Vision d’Hoffman.
Les Deux Gentilshommes.
L’Homme au violon.
La Messe De Minuit.
I. Deux Passions.
II. L’Orgie.
III. Est-ce une vengeance?
Héléna la Vénitienne.
Table des matières
I.
Quatre heures du matin venaient de sonner à Venise, et toute la ville sommeillait si profondément qu’on l’eût crue morte; et la lumière des réverbères se découpait si pâle sur les maisons environnantes qu’on l’eût prise pour les reflets de cierges funèbres autour d’un immense catafalque. La Venise du jour aurait renié cette Venise de la nuit peuplée alors d’édifices muets, de rues désertes, de pavés sans retentissemens; cette Venise, squelette dérisoire d’une grande cité.
Le vent des lagunes soufflait: l’air était glacé, l’on touchait au solstice hiver; et le ciel, qui toute la journée avait resplendi comme au retour du printemps, depuis quelques heures s’assombrissait de telle sorte qu’on ne pouvait rien distinguer à dix pas; enfin c’était une de ces nuits qu’un banditto dans ses prières demande à Dieu; une de ces nuits où plus d’un angle de rue reçoit avant la rosée d’en haut une rosée de sang, où plus d’un bras frappe, où plus d’une haine s’éteint, où plus d’une ame s’en va.
C’était une nuit de calme et de crime, de bonheur et de désespoir.
Une nuit enfin qu’on souhaiterait vainement en France, et qui en Italie se renouvelle à chaque coucher du soleil, parce qu’elle est une portion de l’ame italienne, parce que là on se tue comme on s’aime ailleurs, frénétiquement et sans remords.
Un bruit lointain se fit entendre.
Etranger, qui parcours sans manteau et sans poignard les rues désertes de Venise, prends garde à toi? N’as-tu pas aujourd’hui, hier, voilà huit jours, voilà un mois, regardé avec amour une femme d’Italie? Alors prends garde à toi, change de chemin, et porte la main sur ton cœur afin de ne pas mourir du coup et sans vengeance!
Un rayon de lumière s’échappe de l’angle d’une rue.
Etranger, Etranger, ce sont les yeux de ton assassin qui rayonnent ainsi. Devine sa haine, quand la jalousie arrache de telles flammes à ses prunelles!
Etranger, retourne sur tes pas: la peur devient prudence en Italie; l’assassinat s’y appelle bien à voix haute vertu!
L’étranger continue, et nul poignard n’a fouillé sa poitrine, et nulle main ne s’est trempée dans son sang!
Le bruit lointain approche, il redouble, il grossit; ce n’est plus un bruit, c’est une voix; ce n’est plus une voix, ce sont des clameurs; ce ne sont plus des clameurs, mais des cris sans fin, puis des éclats de rire.
Vénitiens, n’ouvrez pas vos portes; ne laissez pas entrevoir le visage de vos femmes si elles sont belles, car le seuil de votre maison serait dépassé, car votre honneur demain se nommerait infamie!...
Plusieurs fenêtres sont entr’ouvertes.
A travers des rideaux de gaze apparaissent par intervalles quelques charmantes figures, quelques épaules ravissantes, quelques contours délicieux; puis on agite des écharpes blanches, messagères d’amour partout ailleurs; à Venise, signe de prostitution!...
Les jeunes gens approchent, tous grands, tous beaux; ils reviennent d’un bal, d’une orgie chez la comtesse Alfieri, perle de Venise et de Florence, qui le soir se passionne et le lendemain renie son amour.
Enivrés du bruit des chants, du retentissement de l’or, du parfum des femmes, de l’ambroisie des vins, ils quittèrent à quatre heures son palais, et l’orgie maintenant a confondu tous ces hommes aux diverses organisations: le capitaine qui ne rêve que batailles et vit du présent; l’artiste qui use ses jours et vit dans l’avenir; le gentilhomme qui croit vivre et ne vit pas! Tous ces hommes se sont donné la main, et ils n’ont pas compris que leur amitié d’une nuit était une dérision humaine!
Et à quatre heures du matin ils réveillaient les rues silencieuses de Venise!
Les uns, gorgés d’or, la figure pâle d’intempérance, appuyaient leur faiblesse sur ceux de leurs compagnons que l’orgie avait respectés, et un flux de paroles immondes s’élançait de leurs poitrines; ils causaient de femmes et d’amour.
Bizarre conversation qui rapprochait le beau du hideux, l’ame de la matière!...
Et tous étaient heureux sans arrière-pensée, comme si le lendemain ne devait pas arriver, et avec lui les convulsions de la veille.
Ils longeaient alors les croisées de quelques courtisanes; d’engageans propos, de séductrices paroles les arrêtèrent.
–Eh! par Satan mon patron! n’est ce pas la Syrène que j’aperçois à cette fenêtre?
–C’est elle, mon gentilhomme, murmura une voix suave, c’est elle.
–Mon ange, apporte un flambeau, afin que je m’assure de la réalité de ton apparition.
Et la Syrène apporta un flambeau.
–Toujours cette pâleur qui m’a enivré huit jours entiers? Toujours cette indolence de regards qui m’a fait regretter de ne plus t’aimer? Toujours cet enchantement dans ta personne qui m’a révélé que tu n’étais pas une femme ordinaire, qu’on te réservait une place à la gauche d’un roi!
Et un autre parlait ainsi:
–C’est toi, Diana la coquette, c’est toi Oses-tu bien demeurer encore à Venise, quand un mandat signé par le duc mon oncle t’en a ignominieusement expulsée? Dis-moi au moins les noms des gentilshommes que ta coquetterie a ruinés; dis-moi quel. Vénitien a été aux galères ou s’est fait pendre pour toi, afin que je me rie de ces niais comme on a ri de moi...
–Mon gentil cavalier, je n’ai ruiné personne depuis votre seigneurie; je ne ruine que les gens que j’aime, et je vous aime toujours...
–C’est-à-dire que tu voudrais me ruiner encore?
–Non: vous aimer, voilà tout.
D’autres cavaliers et quelques dames passèrent alors.
–La comtesse Héléna, murmura une voix...
–La comtesse Héléna! répéta un jeune homme. Compagnons, prêtez-moi assistance; arrêtez ces gentilshommes, arrêtez-les, vous dis-je! car, sur mon ame! parmi eux il y a deux personnes, une femme que j’aime, un homme que je hais. Compagnons, j’ai soupiré deux mois pour la dame, j’ai insulté deux mois son cavalier! il est temps que justice se fasse: j’ai trop d’amour et de haine dans le cœur; que l’un des deux en sorte! Ah! compagnons, si vous portez quelque intérêt à celui qui s’est enivré avec vous, qui a souri à vos propos joyeux, qui a trouvé charmantes toutes vos maîtresses, prêtez-moi assistance!...
–Oui, oui, seigneur Mario!
Tous alors prirent le haut du pavé et barrèrent la rue.
Un homme s’élança du groupe qui approchait.
Tout à coup une clameur s’entendit.
Le jeune cavalier se tordait à terre; il avait été frappé à la poitrine d’un coup de stylet, et le sang ruisselait de sa blessure.
–J’étouffe! j’étouffe! murmura-t-il: ah! mourir sans vengeance, c’est horrible!...
Il se souleva avec effort, puis jeta autour de lui un regard effaré, et désignant du doigt la comtesse Héléna:–Ami, dit-il à un de ceux qui l’environnaient, ami, je vous lègue cette femme si vous tuez mon meurtrier.
–Et j’accepte ce legs, répondit un cavalier légèrement boiteux, à la taille moyenne, à la voix brève, aux yeux de feu.
Mario tendit la main à son bizarre vengeur, et mourut.
Quelques secondes plus tard, l’autre était près de l’assassin.
–Monsieur, lui dit-il, nous nous reverrons.
L’assassin ne put soutenir le regard de celui qui lui parlait ainsi; à peine eut-il la force de lui répondre:
–Votre nom, monsieur; je me nomme Félippini, et je suis duc.
–Mon nom? je me nomme Byron, et je suis poète.
–A demain donc, monsieur, murmura le duc.
–A demain, murmura aussi la comtesse Héléna, en serrant, pour la seconde fois depuis un mois, la main de l’étranger.
II.
Le lendemain, c’était fête à Venise, tout semblait y vivre doublement: le marbre des palais et de quelques splendides maisons s’animait sous les retentissemens publics, sous les clameurs de plaisir; les larges dalles des rues brûlaient sous les pas d’une foule de cavaliers vêtus d’habits de fête; enfin à voir Venise ce jour-là belle et parée, avec ses faubourgs encombrés de riches toilettes et de soie, on aurait dit les détours d’un vaste édifice.
Puis, à droite, à gauche, sur les places, dans les gondoles, ce n’étaient que cris de gentilshommes se donnant rendez-vous aux plus riches hôtels garnis de la ville, à Giacomo, à Margarita. Mais c’était surtout aux environs de l’ancienne demeure des doges, à la place Saint-Marc, que le peuple tourbillonnait; les longues arcades de l’édifice s’emplissaient incessamment; on ne respirait pas, on étouffait... et c’était en hiver.
A plusieurs pas de là on apercevait l’église du même nom, ouverte déjà, et d’où personne n’était surpris de voir des figures dévotes sortir pour se mêler à la fête, comme s’il leur appartenait de rapprocher ainsi la terre de la divinité.
L’église Saint-Marc est bâtie en marbre; elle se divise en cinq constructions, chacune d’elle haute et surmontée d’un dôme. Ces dômes sont tous à l’extérieur, couverts de plomb doré autrefois, ce qui leur donne un air de mosquées orientales.
L’architecture du temple est grecque, le pavé en mosaïque de jaspe et de porphyre; enfin on comprend d’abord, en voyant l’église Saint-Marc à Venise, ce que l’ame d’un Italien peut contenir de frénétique religion, de bizarre amour pour Dieu. De la petite place contiguë à la place Saint-Marc on aperçoit la mer.
La mer bleue et calme, et qui regarde avec amour les merveilles d’Italie.
Cependant le plaisir avec ses clameurs et ses tourbillons de peuple ne s’était pas réfugié dans un seul quartier della bella Venezia. Ainsi qu’un océan en démence, il avait tout occupé; ainsi que les laves échevelées d’un volcan, il avait tout incendié.
Le pont du Rialto occupe le grand canal de Venise; là aussi l’on s’était donné rendez-vous; jamais fête n’avait été plus solennelle: femmes, enfans, vieillards, encombraient la longue avenue du pont, passaient et repassaient comme un flux éternel!
Pour l’étranger qui aurait vu tout ce peuple tourbillonner, et le Rialto, long de deux cents pas, soutenu par une seule arche, il n’eût pas accordé deux minutes d’existence au pont qui soutenait le peuple, à l’arche qui soutenait le pont, et il se serait signé en priant Dieu de ne pas condamner au feu l’autre vie de ceux dont il allait anéantir la vie temporelle.
Les clameurs redoublent, la ville s’agite, s’émeut, et cependant le soleil perd, un à un, ses rayons; le jour s’éteint, et la nuit qui tombe semble envelopper Venise d’un deuil universel.
Ainsi la mort ternit les félicités humaines, et les détruit inopinément.
Mais Venise est une ville belle entre toutes les villes; la capricieuse n’est point lasse de plaisirs, il lui en faut de nouveaux.
Le jour tombe, un autre jour le remplace.
Dans toutes les rues ce ne sont qu’illuminations; elles pleuvent de l’intérieur des salons, elles pleuvent des croisées, elles pleuvent des balcons, si resplendissantes qu’on dirait que de la terre au soleil il n’existe en ce jour qu’un intervalle de quelques coudées!..
Vive la nuit à Venise pour un carnaval! vive la nuit! c’est alors seulement qu’il commence, c’est alors seulement que mille rivalités charmantes, rivalités d’amour, rivalités de débauche, se jettent le gant. Vive la nuit à Venise pour les galans qui n’ont que le carnaval pendant l’année afin de voir leur maîtresse préférée! vive surtout le théâtre de la Fenice pour ceux qui se couvrent d’un masque et volent, au nez des maris complaisans, l’honneurs de leurs dames!
Les gondoles cessent d’encombrer la ville; la foule diminue par intervalles; les gentilshommes ne se mêlent que rarement au peuple, qui n’a qu’un jour dans l’année pour marcher de niveau avec la noblesse.
Il est une heure du matin.
Le théâtre de la Fénice est l’idole du moment.
Depuis quelque temps, la salle, les loges, la scène, les corridors sont pleins de gentilshommes, de femmes et de jeunes cavaliers, acteurs d’un genre bizarre, qui, en une nuit, ébauchent pour une année de chagrins ou de joies; qui, en une nuit, commencent vingt drames qui exigeront de longs instans de félicité ou du sang pour dénouement.
Ici le plaisir est calme et naïf; un jeune homme et une jeune femme masqués se promènent et causent d’amour devant un millier de témoins, et se troublent sitôt qu’un cavalier les aborde. Pauvres enfans! qui ne savent point que l’amour est une occupation provisoire, un jeu qui ne dure que peu d’instans.
Là le plaisir est bruyant, il a des cris, il a des ailes, il bondit, il tressaille; des rondes se forment, il se mêle aux rondes, il danse avec les danseurs, il bruït avec les violons; il est partout dans les regards, dans les gestes, dans la voix, dans les amours qui commencent, dans les haines qui se continuent; être insaisissable, il est partout.
Ailleurs, un galant s’est affublé d’un costume de Mars, et vient offrir la main à sa maîtresse, femme d’un vieux jaloux déguisé en Vulcain.
Les déguisemens mythologiques font fureur à Venise.
L’Italie, qui a renié sa vieille gloire, abâtardi ses vieux monumens, a conservé ses divinités païennes.
Dérision que cette ville qui s’est déshéritée de son passé, qui est morte pour l’avenir!
Plus loin Jupiter se promène gracieusement avec une Junon, moins surannée et moins maussade que celle de l’Olympe.
Un dieu Pan renverse à droite et à gauche les divinités inférieures qui entravent sa course; il a aperçu de loin une fraîche et jolie comtesse auprès de son mari qui, par amour pour sa femme, est venu au bal sous un costume de Minautore!...
Tout à coup des clameurs de surprise se font entendre au loin, chacun se presse sur les pas de la foule et ne peut apercevoir la personne qui a assez de puissance, de beauté ou de bizarrerie, pour bouleverser les plaisirs de quelques milliers d’hommes.
–C’est Erato elle-même, disait un sigisbé en délaissant sa dame, c’est Erato elle-même; elle aura déserté ce soir l’Olympe et les dieux, afin de visiter la terre et ses habitans. Amis, c’est Erato elle-mème; ce parfum qui l’environne et ruissèle dans les tresses de sa coiffure, c’est de l’encens, l’enceus des immortels!
–Bella, reprenait un autre, si votre patrie est éternelle, et votre puissance suprême, tâchez de vous prendre d’amour pour moi. Je suis duc et riche: tâchez que je ne vous aime pas moi tout seul, car l’amour que vous inspirez est pur comme l’éclair de votre regard.
–Viva la divinita di Venezia! murmura une voix.
–Viva! crièrent deux cents voix.
La dame parvint enfin à se dégager des flots de cavaliers qui l’entouraient.
Elle était ravissante à voir.
Et certes, si la muse mythologique, dont elle avait emprunté le costume, fût ressuscitée de la tombe, elle serait une seconde fois morte, non plus de vieillesse, mais de désespoir de se voir dépassée en beauté par une Vénitienne.
Quelques jeunes seigneurs se rapprochèrent, et, après avoir inutilement dépensé toutes les ressources d’une galanterie délicieuse afin de lever le mystère de son déguisement, quittèrent la place.
L’un d’eux s’attacha à elle comme son ombre, ou son mauvais génie, la poursuivant d’éloges, l’abreuvant de sarcasmes; lassé enfin, il voulut arracher le masque de cire qui lui couvrait la figure.
La dame masquée porta avec effroi la main à son visage, et jeta un cri.
D’autres jeunes gens approchèrent; on se donna rendez-vous pour le lendemain.
Cependant l’inconnue avait disparu quelque temps, semblable à une vision céleste qui nous quitte après nous avoir fait espérer le bonheur.
Elle revint bientôt; elle donnait le bras à un étranger.
Et chacun la reconnut.
Et plus d’un gentilhomme de Venise fut tenté de chercher querelle à ce cavalier.
La dame masquée l’entraîna dans une loge séparée de celle du théâtre, et, après en avoir fermé la porte, alla s’asseoir dans l’ombre.
L’étranger restait debout:
–Mylord, asseyez-vous, lui dit-elle d’une si douce voix qu’on aurait cru à un accord des cieux; mylord, asseyez-vous.
Byron s’assit.
–Mylord, il paraît que vous n’êtes que depuis peu à Venise, et c’est peut-être votre première aventure amoureuse?
Byron ne répondit rien.
Et le sein de la jeune femme se gonfla, et de violens soupirs s’en échappèrent.
–Ecoutez, mylord, c’est la première fois que vous allez en Italie, cette terre de feu, où l’amour est une fureur. Aucune dame italienne ne vous a pris sans doute la main comme je prends la vôtre!.... Aussi êtes-vous étonné de votre aventure de ce soir?
Et la voix de la jeune femme devint tremblante d’émotion.
Byron ne fit pas semblant de s’en apercevoir, et demeura muet comme par le passé.
–Une femme vous a dit cependant qu’elle vous aimait: ne vous souvenez-vous plus de cette femme?
–Je ne veux pas m’en souvenir.
–Mylord, ajouta la dame masquée se rapprochant tout-à-fait de lui, on ne vous a donc pas murmuré à l’oreille ces mots: A demain?
Et le cœur de l’inconnue palpitait en ce moment, mais bien fort; et si quelqu’un avait été assez hardi pour ôter le masque qui lui recouvrait la figure, il aurait aperçu sur cette figure des traces d’amour et de crainte.
Byron ne répondit pas.
–Cependant, cette nuit-là, la rue était illuminée de flambeaux, il y eut du sang répandu sur le pavé, continua-t-elle.
–Je ne me souviens de rien, madame.
–A demain, mylord, à demain; vous serez à mes pieds, et je vous repousserai du pied.
La dame masquée entr’ouvrit violemment la porte de la loge, et disparut.
Byron voulut la joindre! il ne la vit plus.
Alors il pensa à ce qui lui était advenu, et il ne se reprocha pas de n’avoir point soulevé, comme il l’avait résolu d’abord, le masque de l’Italienne.
Quelques minutes après, il oublia ce commencement d’ aventure.
Il retourna au bal.
Et il admira du profond de son ame l’étrange et bel aspect d’un carnaval de Venise, et cédant à l’entraînement, il se confondit aux groupes, hasarda quelques paroles aux dames.
A cinq heures du matin il sortit.
A peine dehors, il crut s’apercevoir qu’on le suivait.
–Au revoir! Byron, lui cria une voix.
Byron regarda.
A quelques pas de lui, il vit un groupe de cavaliers masqués et costumés bizarrement.
Il appela un gondolier, et se prépara à descendre dans une gondole.
–Au revoir! Byron, lui cria encore la même voix...
Byron fit un mouvement convulsif, et se détourna pour découvrir qui lui parlait ainsi.
Les cavaliers l’entourèrent tout à coup....
La porte d’un hôtel se referma sur lui; il avait disparu comme par enchantement, et, deux heures après, toute la ville racontait que Byron venait d’être enlevé au sortir d’un bal.
III.
Quelques jours après, un homme traversait à six heures du matin la place Saint-Marc; il était vêtu de brun et recouvert d’un vaste manteau. La démarche de cet étranger faisait pressentir la dignité de son origine; son visage pâle portait ce caractère qui étonne sans que l’on sache pourquoi, et qui force au respect, comme si un homme en dehors des autres hommes avait empreint sur le front ce qu’il doit léguer de génie à son nom, d’immortalité à son siècle.
Il marchait, et comme le givre tombait abondamment, ce n’était que par intervalle que l’étranger se découvrait: ses cheveux noirs et rares garnissaient à peine ses tempes amaigries; ses grands yeux fixes dans leurs orbites resplendissaient encore; mais un cercle noir trahissait la jeunesse tumultueuse de cet homme, l’abus des passions et l’abus du travail.
Sa bouche et ses lèvres amincies révélaient un amer sarcasme, une profonde dérision de l’humanité.
Et cet homme était celui qui avait accepté comme un legs la vengeance du jeune cavalier mourant.
Cet homme c’était Byron, depuis un mois citoyen de Venise et futur soldat de Salamine et d’Athènes.
Cet homme c’était Byron, qui fuyait sans regrets sa patrie, abandonnait sa femme; c’était Byron, homme-démon, poète incarné, qui allait retremper sous d’autres cieux son âme, volcan éternel!
Byron, qui, blasé d’orgies, saturé de femmes, près de mourir en Angleterre, s’exilait de son château natal afin de trouver de nouvelles sensations sous un nouveau climat, afin de se recréer lui-même comme un Dieu!
Byron courant le monde et les aventures, approfondissant et dédaignant toutes choses, foulant aux pieds la poussière de Waterloo et lui demandant le capitaine corse qui avait long-temps serré le monde sur sa poitrine... et que le monde avait étouffé!..
Byron écrivant son Don Juan, et sous un nom supposé se léguant à l’avenir!...
Un hôtel s’adossait à la place Saint-Marc; le poète s’arrêta à la porte de cet hôtel, monta, et fut bientôt dans l’ appartement de la comtesse Héléna.
O vous, qui que vous soyez, qui avez couru le monde et laissé des regrets de femmes dans toutes ses contrées; vous qui avez aimé la bayadère d’Orient, idolâtré l’Anglaise indolente et l’Espagnole passionnée, ne me parlez pas de toutes ces femmes, car la Vénitienne vaut mieux cent fois qu’elles.
L’appartement d’Héléna offrait ce que le poète cherche vainement, ce que l’ame désire, ce qui ferait mourir l’ame si elle était mortelle.
Tout respirait la volupté dans ce boudoir, les peintures suaves de Perdenone, les naïves sculptures de Villetri, les parfums qui jaillissaient d’une cassolette d’or.
En entrant, on se disait: C’est là qu’est l’extase de l’amour, c’est là qu’est l’Eden.
Les croisées étaient environnées dedraperies bleu-ciel, et sous ces draperies l’œil entrevoyait des gazes, et sous ces gazes des vitraux barriolés. Une lumière s’échappait d’une lampe suspendue à la voûte, et cette lumière resplendissait pure comme un souvenir de jeune fille. De soyeuses ottomanes tapissaient la chambre, et leur mollesse faisait rêver le plaisir: tout était entraînant.
Sur un lit dont l’acajou se cachait sous d’immenses rideaux, reposait une femme belle de sa jeunesse, belle de sa fraîcheur, belle de sa beauté! Elle reposait, mais si négligemment, mais si voluptueusement, qu’on eût pu deviner ses pensées; sa bouche, ses regards, sa pose, tout trahissait l’amour dont cette femme était brûlée.
Elle semblait ravissante ainsi placée sur son lit, la tête appuyée sur des coussins, les bras nonchalans et chargés de langueur!... Et de légers soupirs s’élançaient par intervalles de sa poitrine, sa bouche murmurait de ravissantes paroles d’amour, son sein se gonflait.
Était-ce là du bonheur, ou seulement l’espérance du bonheur?
Au moment où lord Byron entra, l’ange des songes avait détaché doucement l’ame d Héléna de son beau corps pour la transporter aux régions célestes.
Elle rêvait de lui, lui qui était si près d’elle!...
Byron tressaillit involontairement; la comtesse s’éveilla.
Une femme autre qu’Héléna se fût épouvantée de se voir ainsi surprise, elle n’en éprouva qu’une agréable sensation; elle était si éblouissante de beauté, on le lui avait répété tant de fois, elle le savait si bien!... Elle ne se déplaça donc pas; ses cheveux inondaient ses épaules, elle ne rattacha point ses cheveux; ses épaules étaient blanches à faire honte au cou d’un cygne, elle ne recouvrit pas ses épaules...
Cette femme était belle, elle voulait qu’on analysât sa beauté; elle aimait, elle voulait qu’on jugeât de son amour par le sacrifice de sa pudeur!
–Monsieur, dit-elle, tournant sur Byron un délicieux regard, monsieur, je ne vous attendais plus, et cependant je ressentais le besoin de vous revoir, de vous parler encore.
–Et moi, signora, je viens vous faire mes adieux.
–Vos adieux? mylord, vous partez donc?
–Oui, madame, je ne suis en Italie que depuis un mois, et déjà l’Italie me pèse; il me faut maintenant d’autres climats, d’autres sensations peut-être....
–Quoi, vous quittez Venise! Quoi, vous me quittez, moi?...
–Oui, madame, j’abandonne l’Italie dans huit jours, et je vous l’annonce aujourd’hui; n’est-ce pas, signora, que c’est une belle occasion pour un stylet vénitien?
Et Byron souriait dédaigneusement alors.
–Vous vous trompez, monsieur; une Vénitienne les mains saignantes! Non, non: la femme qui n’a de bonheur qu’à jeter ses bras autour du cou de l’homme qu’elle aime, afin de l’attirer plus délicieusement sur son cœur, afin que leurs haleines, leurs soupirs, leurs baisers se confondent, oh! cette femme, toute de passion, redoute l’odeur du sang!... Mais sachez donc qu’en Italie les dames ne sont pas ce qu’on se les crée ailleurs, raffolant de vengeance? Non, les dames italiennes aiment passionnément; quand on les méprise, elles pleurent; quand on les délaisse, elles se tuent!... Nous comprenons ainsi l’amour, notre contrée est de feu, notre ame s’allume au même foyer, nous aimons comme l’on vit ailleurs; en Italie l’amour est dans l’air, à chaque pas nous le respirons!...
–En Italie, comme partout ailleurs, l’amour naît avec nous, signora, et comme partout ailleurs, il faut que l’amour absorbe l’ame, ou que l’ame absorbe l’amour!
–Oh! ne parlez pas ainsi lord, Byron: lorsque vous vous êtes offert à moi, vous avez prononcé un nom qui a du retentissement en Italie, en Angleterre, en France, dans le monde.... Suis-je donc si criminelle de vous avoir aimé?...
–Je ne vous comprends plus, madame...
–Vous ne me comprenez plus, et votre main que j’ai autrefois pressée en vous quittant, et la joie que j’ai témoignée en vous retrouvant au bal, et ce désordre de ma toilette, de mes sens, que je ne vous déguise point; vous ne me comprenez pas? vous voulez donc que je me jette à vos pieds, que je vous dise: Byron, premier poète du siècle et du monde, Byron qui as rehaussé et blasphémé l’amour, qui jouas avec le profane et le divin; je n’ai pu te voir sans t’aimer profondément. A moi encore ton amour, à moi l’éclair qui jaillit de tes yeux, le génie qui bout dans ton cerveau, les sublimes paroles qui partent de ta bouche; à moi Byron tout entier, ne fût-ce plus qu’un mois, qu’une semaine, qu’un jour, qu’un instant!...
Héléna s’était précipitée de son lit, et elle serrait ses bras autour du poète, qui la contemplait froidement, et elle appuyait avec délire sa bouche sur une bouche où le sarcasme étincelait.
–Madame, lui dit sévèrement Byron, n’oubliez pas que vous vous nommez Héléna et que vous portez la couronne de comtesse.
–J’oublie qui je suis, pour ne me souvenir que de vous, pour vous dire que je vous aime, qu’il ne fallait point paraître à mes yeux, et que, puisque vous l’avez fait, il ne vous reste pas, mylord, le droit de me repousser ainsi....
–Si je ne vous aimais pas cependant, signora, si je ne vous aimais pas?
–Byron, quelques paroles te coûteront peu à toi qui écris des pages que l’aquilon des années n’enlèvera point de cette terre; quelques sermons te seront faciles à toi qui créas Beppo, Lara, la fiancée d’Abydos; à toi qui as jeté dans le cœur de tes héros des passions qui les rapprochent de Dieu et de Satan.
–Quelques regards de tendresse et quelques mots d’amour, voilà ce que je réclame de toi... Rien que cela pour l’abandon de mon corps, pour la perdition de mon ame!...
–Héléna, je vous aimerais presque, si depuis long-temps je ne méprisais point les femmes...
–Profane.... profane!
Et la Vénitienne apparaissait si belle, si ravissante, qu’à moins d’être mort à ce monde, aucun homme n’aurait pu la contempler froidement. •
Byron lui-même, Byron, qui se joua de tout, qui nivela tout, subit la fascination qu’Héléna répandait autour d’elle comme un parfum...
Il l’étreignit dans ses bras, la regardant passionnément.
Les cheveux ruisselans, le regard humide, la bouche entr’ouverte, Héléna ne vivait pas, ne respirait pas...
Elle se croyait au ciel à la droite de Dieu!...
Et certes le bonheur des anges n’eût pas valu son bonheur d’à présent; son appartement vénitien n’était-il point préférable au ciel? lord Byron, l enlaçant de ses bras, n’était-il pas pour elle l’égal d’un dieu?...
Il ne semblait plus un homme, elle ne semblait plus une femme, mais deux élus, deux démons peut-être....
Un râle de volupté bien prolongé, bien pénible, annonça enfin que le paradis s’était refermé sur eux... qu’ils étaient retombés du ciel!.....
Toute brûlante de caresses, toute impregnée de baisers, Héléna se dégagea des bras du poète.
–Comtesse, lui dit Byron, je vous quitte...
–Quoi! sitôt? quoi! déjà?...
Byron désigna du doigt la pendule...
–Huit heures, murmura-t-il...
–Eh! que vous fait l’heure? n’est-elle pas à vous?
–Depuis dix minutes je devrais être chez la signora Julia...
–Ah! pitié pour moi, pour vous... me préférer cette femme, une actrice!
–Vous n’avez demandé qu’un éclair d’amour, qu’un moment de bonheur, et je vous ai donné tout cela, comtesse.
–C’est vrai, répondit la Vénitienne, mais j’en mourrai...
–On ne meurt plus d’amour, Héléna, et comment en mourrait-on? on ne comprend plus ce mot, pas même moi!...
–De grâce, dites que vous m’avez aimée, que vous m’aimez toujours...
–Je ne vous aime pas, et ne vous ai point aimée, je ne crois même point à votre amour!...
–Je vous forcerai d’y croire, Byron, je vous forcerai d’y croire; oui, vous inscrirez un jour dans don Juan qu’une dame vénitienne, éprise de vous, pour vous s’est tuée. Vous souriez? Oui, vous inscrirez cet épisode en lettres de sang, et, si vous ne le faites pas, les pavés qui longent l’église Saint-Marc, à Venise, apprendront aux races futures qu’un matin ils ont brisé le corps de la comtesse Héléna.
Et d’un bond la passionnée Italienne était près de la fenêtre, et d’un autre elle atteignait le balcon. Le poète essaya vainement de la retenir, Héléna se précipitait du balcon, et se tuait sur les dalles sourdes de la place Saint-Marc.
Et un homme si pâle et si défait qu’on aurait cru son existence prête à s’exhaler, passa alors, et il reconnut le cadavre...
–Byron! cria-t-il aussi haut que sa faiblesse le lui permettait, Byron! poète et lord d’Angleterre, nous nous retrouverons face à face! et il continua son chemin.
Cet homme était le duc Félippini, presque blessé à mort par lord Byron.
Byron, voyant la foule tourbillonner près du cadavre d’Héléna, referma les fenêtres et n’entendit point les menaces du gentilhomme vénitien...
IV.
La mort de la comtesse Héléna avait produit une grande stupeur dans la ville, et lord Byron, pour s’étourdir sur ce tragique événement, courut les bals, les spectacles, les promenades; il redevint bientôt ce qu’il fut en Angleterre, un homme affamé de plaisirs et d’orgies.
Et malgré tout cela, il pensait incessamment à Héléna, qui l’avait rendu heureux quelque temps, à Héléna morte pour lui!...
Le souvenir de cette femme le poursuivait surtout aux heures de l’inspiration; il prenait la plume pour écrire quelques strophes de Juan, son héros, et la plume lui tombait des mains, et des larmes ruisselaient sur ses joues flétries prématurément, et il rêvait malgré lui à tant d’amour éveillé chez une femme jusque-là sans amour, à tant de grâces dédaignées, à tant de beauté éteinte, à tant de jeunesse ensevelie avant le temps et couchée sous la pierre d’un cercueil!...
Byron retomba dans un accablement profond, et, comme si de hideuses visions agitaient leurs mains saignantes autour de lui, il ferma les yeux. Il aurait, dans ce moment, donné Don Juan pour une pensée consolatrice, sa gloire dans les siècles futurs pour une heure de sommeil, sa vie pour la mort!...
Pensée de consolations, sommeil d’une heure, mort ardemment invoquée, tout cela fut muet pour lui.
Byron voulut trouver le repos dans la méditation.
Alors il songea à remplir le vœu suprême d’une mourante, à éterniser cette femme qu’un souffle d’amour eût rendue presque céleste, qu’une parole d’indifférence avait impitoyablement tuée.
Il reprit la plume, et écrivit.
Et quelques minutes après il déchira ses deux strophes, comme si, à défaut des aveux du poète, les pavés de Venise et de la place Saint-Marc ne devaient pas se lever, et crier aux générations à venir qu’Héléna, comtesse d’Italie, s’était suicidée à vingt ans pour un Byron, lord d’Angleterre!...
Ce que la poésie et le recueillement n’avaient pu faire, une vie turbulente ne le fit point.
Byron allait-il à un bal, une femme lui souriait-elle délicieusement, son sourire lui rappelait celui d’Héléna: une autre lui parlait, c’était encore la voix d’Héléna qui glissait à son oreille épouvantée; alors il regardait si ses mains n’étaient pas sanglantes.
Venise devint pour lui une ville maudite, et bientôt il résolut d’en partir.
Ses préparatifs furent promptement achevés; l’homme qui ne laisse aucun regret, qui n’emporte aucune affection, qui dit adieu à une ville comme un condamné au bourreau; cet homme peut abandonner rapidement un pays, et sans regret porter sa destinée dans un autre.
Byron quitta Venise par un soir d’hiver, et il ne donna pas un souvenir à cette ville belle entre les villes.
Venise, ce soir-là, resplendissait entourée de fanaux et projetait sa grande ombre sur le golfe où elle se baigne, et le poète dédaigna de contempler ce spectacle, miraculeuse poésie.
Déjà il atteignait l’extrémité de la ville, suivi de son valet, lorsqu’un homme, à la haute stature et enveloppé tout entier dans les replis de son manteau, surgit de terre.
Byron recula involontairement; honteux bientôt de sa faiblesse, il marcha droit à l’apparition.
Et l’apparition s’approcha aussi de lui.
Et quand ils furent face à face, le duc Félippini se dégagea de son manteau.
–Byron, poète et lord d’Angleterre, ne t’ai-je pas dit que nous nous retrouverions?
–Nous nous sommes retrouvés!
–Écoute:
–Tu as méprisé une femme que j’aimais: je t’eusse pardonné de l’avoir aimée. Tu vas mourir pour être resté de glace devant elle.
Le duc alors lui lâcha, presque à bout portant, un coup de pistolet...
Mais, soit maladresse, soit épouvante, sa main dévia, Byron ne fut pas atteint.
–A mon tour, grand de Venise, duc d’Italie, au lieu d’un souvenir, j’en emporterai deux.
Et le poète se tourna impérieusement vers son valet, et lui dit:
–Williams, prenez ce pistolet, et maintenant tuez cet homme.
Et une détonation s’entendit.
Un cadavre roulait sur le pavé.
–Mylord, où allons-nous à présent?...
–En Grèce!...
Le Requiem de Mozart.
Table des matières
1791.
I.
Table des matières
A l’époque où la république française allait construire, avec le trône d’un roi de France, un trône sanglant et populaire; à l’époque où Marat, Danton, Robespierre, Saint-Just venaient d’éclore pour l’extermination d’une royauté antique, pour l’agrandissement futur d’une jeune liberté; vers ce temps où tout en France prenait une existence neuve, où l’égalité foudroyait l’aristocratie, où Paris s’apprêtait à voiler le sang de ses fils sous un drapeau, pour ne pas dire sous un linceul tricolore; vers ce temps de résurrection pour tout ce qui portait le nom français, l’Allemagne, la vieille et poétique Allemagne, se couvrait le front d’un cilice de deuil, son soleil perdait un de ses plus brillans rayons; chaque jour rapprochait le terme déjà si prochain où devait disparaître du monde le célèbre et infortuné Amédée Wolfang Mozart.
Qui ne tremble pas encore en prononçant le mot Révolution? car elle a décimé bien des familles, déshérité bien des avenirs, ensanglanté bien des gloires!
On s’attendrit toujours au nom de Mozart, car, ainsi que le front de Dieu, il est entouré des auréoles du génie, de la vénération de tout un monde!
En tout temps et même de nos jours où la poésie et la musique allemandes nous ont été dévoilées; aujourd’hui que le plus mince rhétoricien a lu Goëthe et ses amours de jeune homme, qu’il a applaudi au beau idéal de Schiller, tremblé comme une naïve jeune fille aux ballades de Burghër et de Rosegarten, cru rêver aux nouvelles d’Hoffmann, à la musique nerveuse du chevalier Glück, aujourd’hui encore on refuse au ciel d’Allemagne ce qu’on accorde à pleines mains au ciel d’Italie, l’influence des émotions inspiratrices, comme si l’inspiration nous venait de là-haut!
Enfans de la terre, nous qui n’avons qu’une chose dont nous puissions nous glorifier, le génie de l’inspiration, sachons donc qu’il fait constamment séjour dans notre ame, et que, par intervalles seulement, il nous transporte aux voûtes éternelles!...
Mozart, le front appuyé sur sa main gauche, notait la fin de Die zauber flœte, la flûte enchantée; avant dernier chef-d’œuvre qu’il léguait à son pays, la vieille Germanie, comme un avant-dernier adieu!...
Quand il eut fini, il ouvrit la porte de sa chambre et passa dans le salon.
Ses amis Haydn, Glück. et sa femme l’y attendaient.
–Maëstro, lui dit Haydn, il est sept heures du soir.
–Vous tenez donc beaucoup à cette aventure d’enfance? répondit Mozart.
Eh bien, mes amis, vous l’apprendrez telle qu’elle m’est advenue; quelque long que soit le temps qui s’est passé depuis, je me la rappelle toujours avec émotion, c’est un de mes premiers bonheurs en ce monde: mon second, ajouta-t-il en souriant gracieusement, le voici; et il leur montra sa femme, autrefois mademoiselle Weber; mon troisième, c’est mon fils et puis ma gloire périssable, et puis vous, mes amis; ah! ces deux bonheurs-là sont les plus purs: puissent-ils durer de longues années!
Et la figure de Mozart, d’animée qu’elle était quelques minutes avant, devint pâle tout à coup. Un souffle de mort venait de s’accoupler au sourire de la vie.
–Amédée, je ne te savais pas superstitieux, lui dit gravement Glück.
–Au moins, mon cher maître, vous me savez faible de santé, et la maladie touche souvent de près au linceul: qu’importe! nos jours sont comptés sur la terre: souhaiter d’y demeurer plus long-temps que Dieu ne le veut est un sacrilège... Ecoutez donc: voici mon aventure.
J’étais bien jeune alors, c’était en1769, je revenais de Toscane et j’allais à Rome; l’on touchait aux solennités de la Semaine-Sainte: pendant mon court voyage, une pensée m’absorbait, me brûlait le cœur, tuait en moi tout autre désir; cette pensée, elle ne me quittait pas; mes rêves, mes émotions, le présent, l’avenir, tout était plein d’elle; j’aurais donné, je crois, pour qu’elle se réalisât à l’instant, une partie de mon existence, de ma gloire future et toutes mes espérances de bonheur et d’amour; chaque pas de la voiture, chaque minute d’impatience, chaque relai de chevaux me rapprochait d’elle: eh bien! je ne me trouvais pas satisfait, le sang me montait au cerveau, mon cœur doublait ses battemens, j’étais insensé, j’étais fou, le démon de la musique me poursuivait, je voulais entendre le Miserere d’Allegri qui se chante le Vendredi-Saint dans la chapelle Sixtine, au Vatican!..
Le vendredi matin j’arrivai à Rome, je respirais seulement alors, j’étais presque heureux: je dis presque, parce que là on m’apprit que le Miserere ne s’exécuterait que le soir; mais enfin j’étais sûr d’obtenir ce que j’avais souhaité ardemment; ce chant dont l’Italie ne parlait que les mains jointes, ce chant que les anges seuls ont le droit de murmurer autour du trône de Dieu, j’allais l’entendre, moi habitant de la terre!... Ah! mes amis, aujourd’hui j’ai trente-cinq ans, aujourd’hui je suis revenu de presque toutes les illusions dorées de ce monde, et je comprends toujours ce bonheur d’artiste, cette félicité qui se dégage du corps et se rapporte tout entière à l’ame, ce paradis terrestre qui s’ouvrait pour moi.
Cependant une grave affliction m’attendait encore au seuil de ma félicité.
Je m’étais proposé de noter ce concert sublime de la terre et du ciel, ce chef-d’œuvre dun homme dont les siècles n’ont conservé que le nom, dont le tombeau n’a conservé que le corps, dont la musique seule a conservé l’ame!...
Je fus déchu de ce bonheur; Allegri, en écrivant son Miserere, l’écrivait pour Dieu et lès anges!
Ce qui s’appelle ici-bas les hommes n’avait que le droit de l’admirer une fois l’an... Celui qui eût osé profaner cette musique céleste en la notant sous les voûtes de la chapelle Sixtine, aurait encouru les foudres du pape...
Et je tombai dans un chagrin profond quand j’appris cette défense.... .;
Et je fus presque tenté de braver les foudres du Vatican.
Un cardinal me proposa ce jour-là une somme énorme pour composer sur-le-champ une sonate... J’en fus incapable...
Je ne savais comment tuer le temps.
Enfin je ne vivais pas, j’étais dans des angoisses continues; à chaque heure qui sonnait, je me levais comme un furieux et me plaignais amèrement de la lenteur de l’horloge; enfin celui qui m’aurait vu, m’aurait cru démoniaque, moi qui n’étais qu’un pauvre musicien allemand cherchant fortune et demandant à la musique d’un autre l’extase de mes rêves...
J’ignore comment cela se fit, mais cinq heures sonnèrent et je vivais encore. Vous riez? Eh bien, mes amis, je vous analyse une à une la nature de mes sensations; il fallait que je fusse fort comme je l’étais alors pour que l’impatience ne m’ait pas tué.
A cinq heures je me mêlai au peuple et j’entrai au Vatican.
Nous traversâmes avec peine la salle ducale où le Jeudi-Saint le pape lave les pieds des cardinaux romains; nous atteignîmes l’appartement Borgia, puis la Salla Regia, élevée sous Paul III par Sangallo pour servir d’entrée à la chapelle Pauline et de là à la chapelle Sixtine, où, après quelques détours, nous parvînmes enfin.
Je me plaçai dans la tribune destinée aux hommes.
J’avais trois quarts d’heure à attendre. Je n’étais venu que pour la musique d’Allegri; cependant il me sembla qu’une révolution totale s’opérait dans mon ame lorsque, promenant par hasard mes yeux de la voûte aux murailles et des murailles à la voûte, j’aperçus les grandes compositions de Michel-Ange, et je compris parfaitement que tout ce qui s’appelle art, soit musique ou peinture, architecture ou poésie, tout cela devait vibrer aussi haut que la foudre dans le cœur d’un artiste... Je fus donc saisi d’une terreur religieuse, d’une admiration étrange, en voyant ces figures colossales qui se dévoilaient à moi comme autant de spectres que la stupeur grandit de plusieurs coudées, et j’eus envie de me jeter à genoux et d’adorer Michel-Ange.
Je tressaillis involontairement. Un homme d’environ trente ans me regarda de travers.
J’avais dérangé son jabot dans mon inquiète admiration.
Je me contentai d’amirer avec recueillement cette peinture et cette architecture surhumaines enfantées par deux hommes.
La chapelle Sixtine me parut grandiose comme ce qu’elle renfermait.
Sixte IV l’avait fait construire sous son pontificat par un Florentin, Baccio Pintelli.
Sa forme est un carré long, décoré de grandes tapisseries d’or et d’argent peintes à fresques.
Au-dessus de ces tapisseries, sur les deux grands côtés, on a placé des tableaux bibliques venant en partie du Pérugin, du Pérugin que Raphaël étudiait!
Deux tableaux ornaient la porte d’entrée:
La Résurrection, par Domenico Ghirlandaio.
Les Diables et les Anges se disputant le corps de Moïse, par Mateo Dalecio.
Je fus émerveillé aussi de l’immensité de la voûte de la chapelle que Michel-Ange peignit lui seul en vingt mois.
Tout cela, mes amis, était d’un beau merveilleux, d’une sublimité qui saisit l’ame et la détache de la terre. Eh bien cependant! tout cela disparaissait devant l’unique, devant la seule composition de la chapelle Sixtine, le Jugement dernier de Michel-Ange.
Cette page est effrayante de grandeur, d’aspect et de composition.
Elle occupe le fond de la chapelle et de la muraille.
Concevez-vous Dieu réuni à Satan? les hommes réunis aux anges? les damnés aux justes? Cet homme a tout confondu dans sa hardiesse de peinture, et il a tout dominé.
Le groupe du centre représente Jésus-Christ au milieu des bons et des mauvais; sur le haut deux anges portent en triomphe les attributs de la passion; aux pieds de Jésus-Christ apparaissent les archanges, qui sonnent de la trompette; les élus, qui montent au ciel; les pervers, qui se précipitent dans l’enfer.
Tout cet effort d’imagination, ce déluge de figures, cette variété nerveuse de couleurs, tout cela me rendit muet; il me semblait que je n’étais plus un homme, que mon ame allait quitter mon corps, et que j’allais comparaître moi-même devant le tribunal de Dieu; enfin j’étais fou, j’étais délirant, j’étouffais, j’avais besoin d’air....
L’admiration me tuait, je voulus m’isoler des flots de monde qui m’entouraient....
Je ne sais si je heurtai encore l’homme dont je vous ai déjà parlé; mais à mon passage il se retourna brusquement, et il souriait alors.
Le sarcasme étincelait dans ce sourire.
Mais je passai outre, et il me sembla que cet inconnu me deviendrait fatal!
Depuis, je ne l’ai point revu.
Je me plaçai au fond de la tribune sur un banc laissé là par hasard.
Quand je me fus ainsi isolé, je repoussai bien loin de moi le souvenir des peintures de Michel-Ange, et quand mes yeux se reportaient involontairement sur ces admirables compositions, je les fermais aussitôt. Je ne devais pas user mon admiration en la prodiguant à un seul prodige: n’étais-je point venu pour le Miserere d’Allegri?
Il venait de commencer... La fièvre me prit avec les premières notes que j’entendis... Je posai ma tête sur mes genoux et je ne respirais pas, de crainte de perdre le quart d’une note. Le battement de mon cœur m’était même si insupportable que, si j’avais eu un stylet, je m’en serais frappé...
Les voix partaient d’une tribune construite au haut de la voûte.
O Glück, ô Haydn, ô ma femme, que ce que j’entendis alors était beau! que c’était ravissant! que c’était merveilleux! Combien cette musique dépassait l’idée que je m’en étais faite! elle dépassait tous mes rêves de jeune homme. J’ai, depuis, ressenti profondément toutes sortes de bonheur, mais jamais un aussi pur, mais jamais un aussi extraordinaire. La chapelle Sixtine s’était tout à coup transformée pour moi en espace: sa voûte, c’était la voûte du ciel; les voix qui résonnaient alternativement à mon oreille, les voix des anges, des séraphins et des archanges; le récitatif grave et solennel qui revenait tous les deux versets, la parole sublime de Dieu...
Et moi, qu’étais-je alors?
Oh! je me trouvais, pardonnez-moi cette erreur, je me trouvais bien plus que les archanges et les séraphins, car je respirais avec l’air cette harmonie qui découlait à flots de leurs lèvres divines; car moi, dans mon enfoncement de tribune, je dominais ces musiciens célestes!...
Mon extase dura plus long-temps que le chant du Miserere.
La musique avait cessé, et moi j’étais encore au ciel, et j’entendais encore ces harmonieux concerts...
On éteignit les flambeaux, je m’éloignai avec la foule. Je rentrai chez ma mère, j’avais besoin de repos, de sommeil; et pourtant je ne pus dormir.
Toujours cette musique me tintait aux oreilles, toujours ces voix grondaient autour de moi comme les flots d’un océan, toujours ce récitatif retombait tous les deux versets, grave et solennel.
A minuit je me jetai sur mon lit.
Je tachai de fermer les yeux, j’y parvins enfin, et je m’assoupis, si l’on peut appeler assoupissement un lourd cauchemar qui pèse sur la poitrine et montre mille démons fantastiques; je revoyais ces figures colossales de Michel-Ange qu’un sombre jour grandissait encore, puis j’entendais le Miserere.
Mes yeux se rouvrirent alors, je jetai un regard autour de moi, ma lampe était allumée; j’étais près de ma table, près de mon clavecin, près de mes papiers; le front me brûlait, le sang se portait avec violence à mon front; j’avais la fièvre, tous mes membres tremblaient, les veines de mon cou se gonflaient à me faire crier, mes bras se crispaient: je n’existais pas, je ne vivais pas, j’avais la tête perdue; je croyais apercevoir le démon à mon chevet, il me hurlait aux oreilles toutes les notes du Miserere sans en passer une, et moi j’écoutais, je me frappais le front, je me lacérais comme . une bête fauve; enfin je ne sais quel prodige s’opéra, mais pendant un instant je ne vis plus rien et j’entendais toujours l’infernale musique du Miserere; et l’excommunication du pape ne m’ épouvantait plus! Je me moquais de la vie, j’avais usé en un jour toutes ses jouissances.
–Mes amis, quand je revins à la raison„ je trouvai noté entièrement le Miserere d’Allegri!....
Il est probable que j’écrivis cette musique au milieu d’un de ces transports où l’on perd le souvenir de toutes choses, où l’on est plus voisin de la mort que de l’existence.
Enfin je trouvai noté le Miserere d’Allegri!..
Le lendemain tout Rome le savait; le lendemain on s’arrachait le pauvre Mozart et son larcin...
Moi, je tremblais que le pape ne l’apprît et ne m’anathématisât.
Clément XIV l’apprit en effet et m’appela près de lui.
Je vous assure que je frissonnais quand je l’approchai.
Clément XIV sourit de mon effroi, et, loin de m’accabler de son anathème, il eut la bonté de me faire compliment de ma mémoire et de me nommer chevalier de l’Eperon-d’Or...
En ce moment un domestique vint avertir Mozart qu’un étranger demandait à lui parler.
Il ordonna qu’on le fît entrer... L’étranger entra, et Mozart recula de trois pas...
–Monsieur, lui dit l’inconnu, voici dix mille thalers, mettez en musique le Requiem des morts, je viendrai le chercher dans huit jours.
Il jeta sa bourse sur la table et sortit.
Haydn, qui s’était aperçu de l’émotion de Mozart, voulut en connaître le sujet...
–Cet homme, lui répondit le musicien, est celui qui m’apparut il y a vingt ans à la chapelle Sixtine, cet homme dont le regard me semblait fatal...
–Mon cher Wolfgang, votre histoire est merveilleuse, interrompit Glück.
–Puisse-t-elle ne pas avoir un funèbre dénouement, ajouta Mozart en lui serrant convulsivement la main.
Tous trois se séparèrent alors, et Mozart passa une nuit fort agitée.
II.
Table des matières
Le lendemain Mozart se leva de très-grand matin; il se sentit mieux; le ciel était beau à voir, l’air doux à respirer, il sortit; et comme si une pensée importune le poursuivait, il s’égara au loin dans la campagne. Ce fut vainement; toujours la pensée infernale le stimulait, l’aiguillonnait, se mêlait à ses pensées de joie, comme le calice d’amertume aux coupes d’ambroisie.
Le présent le tuait.
Il rejeta les yeux sur son enfance regrettée long-temps.
Heureux don que le ciel a fait à l’homme en lui donnant la mémoire de ce qu’il fut autrefois, en lui permettant de se replier sur son existence première, de recommencer le trajet d’une vie oubliée et interrompue par une autre vie et d’autres sensations, de revivre enfin dans le passé qu’on avait cru mort!
Et Mozart se rappela tous ses bonheurs d’enfant, ses voyages à Vienne auprès de l’empereur François Ier; sa présentation, à huit ans, à la cour de Versailles; l’accueil gracieux du roi d’Angleterre, Georges III; ses triomphes en Italie!
Ici s’arrêtèrent tout à coup ses souvenirs, son front se rembrunit, son corps frissonna: c’est qu’en Italie il y avait une ville féconde pour lui en événemens bienheureux et funestes.
Cette ville était Rome, Rome où vingt ans avant il entendait l e Miserere d’Allegri; Rome où il avait rencontré un homme qui lui jetait des sarcasmes et des malédictions au visage.
Cet homme s’était présenté de nouveau à ses yeux, il l’avait revu la veille. Et la veille, cet étranger, cet inconnu, ce démon lui avait commandé de mettre en musique le Requiem des morts!
Bizarre accouplement: cet étranger se rattachait à toutes ses joies d’enfance, à toutes ses superstitions d’homme!
Entraîné par ses rêveries et ses souvenirs, Mozart avait marché sans donner aucune attention au chemin et à sa fatigue; aussi, après quatre heures de marche, il rentra chez lui pâle et exténué.
C’est que, pour l’artiste qui n’a de patrie que sa chambre, de joie que ses amis, de ciel que ce qu’il peut en apercevoir à travers les vitraux de sa fenêtre, quatre heures de marche sont une course immense.
En apercevant sa figure défaite et ses yeux ternes, sa femme jeta un cri; mais, sur un geste d’impatience de Mozart, elle se retira en essuyant une larme furtive.
Mozart avait vu cette larme, et cependant il ne rappela point sa femme.
Que lui aurait-il dit qui n’ait point de nouveau arraché des pleurs à celle qui l’aimait plus que la vie, autant que Dieu?
Rentré dans son appartement, Mozart se sentit très-faible. Il se mit au lit, la fièvre le consumait: tant de secousses successives avaient altéré violemment sa santé languissante depuis trois mois! Il essaya de trouver le sommeil, cet oubli de la vie; mais le sommeil s’était retiré de ses yeux, et il médita, la tête appuyée sur des coussins.
Pendant une heure qu’il demeura de la sorte, la mort et l’existence se disputaient chacun de ses mouvemens, chacune de ses sensations, chacun de ses soupirs.
Par momens son visage se revêtait d’une pâleur de cadavre, et l’instant d’après redevenait rose.
Le sang alors reprenait sa libre circulation.
Ce fut dans un de ces accès bienfaisans que Mozart, dégageant son bras du lit, attira près de lui sa table de travail, où gîsaient pêle-mêle ses papiers et ses compositions.
Il jeta sur les uns et les autres un regard qui aurait pu ressembler à un adieu; puis il saisit avec une joie d’enfant un manuscrit, il le parcourut en tressaillant.
C’était sa première œuvre, le premier élan de son génie, sa première page musicale.
Mithridate composé à quinze ans.
Et il le rejeta en soupirant.
Mithridate était pour lui si plein de chers ressouvenirs!
Il s’empara d’un second cahier, sur la première feuille on lisait:
Die entführung ans dem serail. Il avait fait représenter cet opéra en1782, à vingt-six ans.
Il le quitta pour parcourir quelques morceaux de prédilection delle Nozze di Figaro, joué en1786; et son œil étincela, et l’on eût dit en ce moment qu’il lançait des éclairs de génie.
Mozart replaça ce manuscrit avec les autres...
Il semblait préoccupé.
–Don Giovanne! Don Giovanne! sécria-t-il quelques instans plus tard; et sa voix était forte et retentissante alors...
Il aperçut don Juan, ce chef-d’œuvre de musique et de science, relégué dans un coin de carton.
Oh! comme son ame de musicien se réveilla puissamment! comme il saisit avec transport les misérables feuilles de papier qui renfermaient un ineffaçable monument de sa gloire terrestre, son droit incontestable au souvenir des hommes, son blason d’immortalité chez les siècles futurs!...
Comme il l’étreignit avec transport! comme il l’approcha frénétiquement de ses lèvres décolorées!
–Don Giovanne! murmura-t-il, tu seras donc l’héritage que je léguerai à Saltzbourg, car chaque homme qui s’est placé, pendant sa frêle existence, au-dessus des autres hommes, doit laisser pour adieu, au sol qui l’a vu naître, au pays qui a reçu ses premiers baisers, une portion de son ame.... Saltzbourg, ma belle patrie, tu m’as donné, avec l’aide de Dieu et de ma mère, une ame, la voici... Elle a passé dans cet ouvrage; je la lui ai toute communiquée..... Saltzbourg, ma ville natale, j’espérais que Don Giovanne ne serait qu’un fleuron de ma couronne de musicien... hélas! je n’ai pas eu le temps de lui en attacher d’autres... ma couronne s’est brisée prématurément! Qu’importe! puisque Dieu l’a décidé! seulement ne rejette pas ce qu’un de tes humbles enfans te laisse.–J’aurais voulu le construire une impérissable renommée; j’aurais voulu que le voyageur, en passant devant tes hautes murailles et tes clochers, se découvrit, en disant: C’est là qu’est Saltzbourg!... Je n’ai pas eu le temps, ma pauvre patrié, de t’illustrer comme je le souhaitais ardemment, comme je l’avais rêvé, comme je l’aurais fait! Le souffle de la mort me glace, chaque heure m’éloigne de la vie de ce monde, me rapproche de la vie éternelle! Saltzbourg! Saltzbourg! souviens-toi d’Amédée Mozart... prononce quelquefois encore son nom quand les autres villes l’auront oublié... Adieu, adieu.
Et Don Juan tomba des mains de Mozart...
Une heure après, le compositeur, malgré sa faiblesse, se redressait impérieusement sur son lit.
Don Giovanne! s’écriait-il, ne te glorifie pas d’être le seul résumé de ma puissance et de mon ame... Don Giovanne, tu rougiras devant les siècles qui viendront, car tu ne seras pas sans rival.
Tu as sans doute pensé que tout était mort en moi, que toute force m’était ravie, toute inspiration enlevée.
Et d’un bras fort Mozart rapprocha la table, saisit avidement papiers et plumes.
A cette crise violente succéda un silence presque effrayant.
Mozart écrivait, écrivait...
Sa main courait sur le papier...
L’éclair ne sillonne pas plus vite l’air, le coursier ne franchit pas avec plus de rapidité l’espace…
Il écrivait: et à chaque sensation de son cœur, sensation de joie, de chagrin, de religion ou d’extase, son visage l’exprimait.
–Don Giovanne, misérable, s’écria-t-il encore, te voilà à terre, et mon œuvre nouvelle te domine de toute sa hauteur; Giovanne, rampe éternellement, reste dans la poussière, un autre t’a dépassé!
Et sa voix était devenue sonore.
Sa femme inquiète arriva.
Elle fut épouvantée de le trouver pâle, les yeux hagards, les joues caves et amaigries, les cheveux en désordre, le bras tendu et menaçant, le corps sorti du lit.
–Amédée! Amédée! lui dit-elle... est-ce ainsi que je te revois?
–Laissez-moi, laissez-moi, lui cria Mozart; je vous dis qu’il est anéanti, que sa gloire a passé, que je l’avais élevé, moi, qu’ensuite je l’ai nivelé au sol qu’il occupe maintenant.
–Mon ami, ta tête est tout en feu; par pitié pour moi qui suis ta femme, par tendresse pour ton fils, par amour pour toi, reviens à la raison.
–Tiens, tiens, vois-tu, continua Mozart en jetant sur la table la musique qu’il venait d’écrire, tiens, voici qui dépasse Don Giovanne. Commandeur de Pierre, commandeur de Pierre! engloutis-le pour la dernière fois dans les gouffres infernaux.
L’accès avait été trop violent: Mozart retomba lourdement sur son lit, les yeux éteints, la bouche entr’ouverte, sans respiration, sans battement de cœur.
Tant d’émotions venaient de suspendre en lui les sources de l’existence, et une sueur abondante ruisselait de son front sur ses joues; sa femme essuya cette sueur et resta près de lui plusieurs heures que dura cet état d’atonie; alors elle le quitta, emportant le manuscrit nouveau: la première partition du Requiem!
Après une nuit d’un sommeil pénible et rempli de visions, Mozart s’éveilla.
Il jeta autour de lui un regard indécis, et parut étonné d’être dans son lit et malade.
Un médecin écrivait à son chevet.
–Monsieur, lui dit-il, expliquez-moi ce que signifie tout cela.
–Portez la main à votre front, lui répondit le docteur.
Il porta la main à son front.
–Il brûle, murmura-t-il.
Portez maintenant la main à votre cœur, lui dit encore le médecin.
Il la porta à son cœur.
–Il bat bien faiblement.
–Si vous tenez à la vie, à votre gloire, à votre femme, ne travaillez pas; le travail vous a usé avant l’âge, le travail vous tuerait.
–S’il le faut, monsieur, je me résignerai.
Le médecin se retira, promettant de revenir. Quand le malade fut seul, il se souleva lentement, et d’une main presque égarée chercha sa composition du jour, le fatal Requiem ^ mais Il ne le trouva point.
Alors il appela sa femme.
–Madame, lui dit-il, une seule grâce: si vous tenez à moi, si vous tenez à ma réputation, rendez-moi...
–Jamais, jamais, interrompit sa femme.
–Jamais! répéta le malade, mais vous ne savez donc pas ce que vous me refusez?
–Je vous empêche de mourir.
–On vous a trompée: ce qui me fera mourir, c’est de me refuser ce que je demande. Tant que je n’aurai pas devant moi cette œuvre commencée, tant que je ne pourrai l’achever, mon front brûlera comme il brûle en ce moment; toujours mes pensées se reportent vers lui, toujours ce chant vibre dans mon cœur. Vous dites qu’il doit être mon chant de mort; moi aussi je le crois depuis la visite de cet homme funeste. Qu’importe! rendez-le-moi encore; l’avenir au moins se souviendra de moi, il se rappellera que je l’ai composé sur mon lit d’agonie, il se rappellera que je n’ai point voulu qu’un autre se chargeât de l’hymne de mes funérailles.
Sa pauvre femme sanglotait.
Il lui prit la main.–Rendez-moi mon œuvre, lui dit-il, rendez-la-moi. Dans quelques heures je l’aurai terminée; alors je ferai ce qu’ordonnera le médecin, ce qu’exigera mon état de malade, ce qu’exigera votre amour.
Sa femme n’eut pas le courage de résister, et alla chercher le manuscrit.
Mozart le saisit avec joie, et fit signe à sa femme de sortir.
Tout ce qu’il avait rêvé de musique et de génie pendant sa courte existence, tout ce qu’il aurait écrit plus tard, bouillonnait, s’entrechoquait en ce moment dans sa tête.
Il se mit de nouveau à l’ouvrage; mais sa main faible et tremblante ne pouvait marcher aussi rapidement sur le papier que les pensées dans son ame... Il rejeta à plusieurs reprises et avec colère son œuvre.
Puis il la reprit; puis il continua.
Il en était à la dernière partition lorsque Glück et Haydn entrèrent.
Et ils laissèrent échapper une clameur de pitié et de surprise. Us l’avaient vu encore la veille, ils l’avaient quitté la veille, faible seulement.
Et dans ce moment funeste il leur apparaissait le teint livide, le regard icertain; il leur apparaissait comme un fantôme, comme une vision, ce qu’il était réellement enfin, un homme écrivant lui-même l’épitaphe de son tombeau.
–Mes amis... murmura Mozart...
Il voulut continuer, la voix lui manqua; il leur fit signe de ne pas interrompre son travail, et il reprit la plume.
Glück et Haydn gardèrent le silence.
Ils se trouvaient en face d’un mort, ils respectaient sa suprême volonté!
Mozart notait le dernier verset.
Et voilà qu’un autre entre encore: c’était l’étranger du Vatican! c’était l’étranger de la veille! Il venait chercher son Requiem.
Glück et Haydn tressaillirent involontairement et voulurent l’empêcher d’approcher.
Mais c’était inutile.
Près de paraître devant le trône de Dieu, quel homme criminel ou superstitieux a peur d’un homme?’
Mozart continuait d’écrire.
L’étranger le regardait froidement.
–Monsieur, lui dit enfin le compositeur, voici ce que vous avez exigé de moi, vous m’avez payé avec de l’or, moi, je vous donne mon existence en échange de cet or.
L’étranger prit le manuscrit, le renferma dans son portefeuille et sortit.
–Glück, Haydn, dit alors le malade, maintenant je me sens mieux, je suis débarrassé du démon qui m’obsédait; croyez-moi, ne vous affligez point de mon état, j’ai de longs jours encore à demeurer sur cette terre, au milieu de vous, près de mon fils, de ma femme, et de tous ceux pour qui j’aime la vie; non, mes amis, le malade ne s’éteindra pas à trente-cinq ans comme votre amitié le redoute.
Et il leur tendit la main en signe d’espérance.
Le soir Mozart se trouvait mieux; la fièvre l’avait quitté, il parlait de ses travaux futurs, d’un bonheur qui n’aurait pas de fin.
Le médecin vint alors.
Il se plaignit hautement qu’on eût laissé travailler son malade.
Le lendemain, 5septembre1791, les rideaux du lit de Mozart étaient fermés.
Glück, Haydn et sa femme pleuraient; des cierges illuminaient la chambre.
Un moine récitait à voix basse les prières des trépassés.–
Arthur.
HISTOIRE D’AUJOURD’HUI.
Table des matières
I.
Par une belle nuit d’été, dans les jardins immenses du château de Mersan, errait lentement un couple jeune et amoureux; ils étaient’deux, l’un avec une passion frénétique au cœur, l’autre avec une passion de boudoir, un caprice d’une semaine, d’un jour, d’un moment.
Ils étaient deux, le paradis et l’enfer. Depuis trois grandes heures ils devisaient en suivant allées et bosquets; ils se promenaient, et le temps glissait si rapide pour eux qu’ils ne s’apercevaient pas de ce long espace de félicité épuisé en paroles d’une suave galanterie, en aveux et sermens répétés et redits sans cesse, en extases d’amour profond.
Ils étaient sur la terre, et leur ame sillonnait le ciel; car l’amour c’est un céleste envoyé, un reflet du bonheur d’en haut.
L’horloge de l’église vibra, mais si sombre, mais si lente qu’on ’eût dit la dernière plainte d’un mourant à l’agonie.
–Une heure, déjà une heure! murmura d’une voix éteinte la jeune femme. Une heure! Et elle répéta ces deux mots avec angoisse et déchirement.
N’avait-elle pas raison? Ce fatal retentissement de l’horloge brisait sa félicité présente. Et le présent, n’est-ce pas tout?
–Quoi! sitôt? quoi! déjà séparés? Oh! pardonnez-moi, j’ai besoin de pardon; car à cette heure je vous aime avec frénésie
–Ne me parlez pas ainsi, Ernest; chacune de vos paroles est un réseau qui m’enlace, un ouragan qui me bouleverse!... Ernest, soyez généreux; vous êtes un homme, vous pouvez tout sur vous; moi, je ne suis qu’une faible femme, qui n’ai de force que pour vous aimer!
–Léontine, ce que vous dites est bien; vous m’avez jeté dans l’ame une passion démesurée, et vous voulez que j’étouffe cette passion dans mon ame, que je la tue! Mon amour ne vous est pas indifférent: vos regards vous ont trahie. Qu’importe! il faudra que vous étouffiez aussi cet amour.... Ah! ce que vous dites est bien!
–Ernest, je n’exige pas tant... j’en mourrais...
–Soit: vous me sacrifiez, malgré vous, à ce qu’on nomme devoir; je vous approuve. Il est au monde des femmes qui ne pensent pas si sévèrement que vous; je m’adresserai à l’une de ces femmes, je me persuaderai que je l’aime, et alors je vous oublierai. Vous êtes belle, j’en choisirai une aussi belle que vous. Bonté, talens, tout ce qui étonne, émerveille, séduit, vous le possédez: j’en choisirai une qui possédera beauté, talens, et alors je vous oublierai.
Mais si par hasard je ne me souviens plus que je cherche à me détacher de vous: si par hasard cette femme que j’aurai choisie par devoir, par distraction, je l’aime, ne venez pas vous placer entre elle et moi, en me disant:–Me voici; je suis la baronne de Lussac!...–car alors je détournerais avec chagrin mes yeux de vous; car alors je renierais l’amour que vous m’avez inspiré.
–Ernest, vous ne m’avez jamais aimée!
–C’est vous qui me forcez de le dire
–Ernest, le ciel est sur moi, qu’il m’écrase s il me juge coupable! Ernest, l’opinion du monde m’a respectée jusqu’à cette nuit, qu’elle me traite d’infâme!... Ernest, je t’aime; à moi donc toute seule ton amour! Dieu, hommes, réputation, je brave tout, je marche sur tout... je suis à toi, rien qu’à toi, à toi pour toujours...
–A moi pour toujours!...
–A toi!... à toi!...
Ce qui petit broyer le cœur, lui retirer lentement l’existence, la baronne l’avait ressenti, l’avait usé; son sang se glaça, ses genoux faiblirent, ses yeux se fermèrent.
Elle tomba lourdement à terre. Ernest la contempla quelques minutes en souriant:
–Voilà bien les femmes, murmura-t-il enfin. On leur dit qu’on les aime, elles vous repoussent; on leur dit qu’on ne les aime pas, elles se livrent frénétiquement à vous
Et il se baissa lentement, prit dans ses bras la baronne évanouie, traversa le jardin, entra dans l’appartement, la déposa sur un canapé, et ferma la porte de la chambre à coucher.
Il s’approcha d’elle, la regarda avec indifférence, et dit assez haut:
–Je ne la croyais pas si belle...
L’évanouissement de madame de Lussac fut long. Quand elle revint à elle, elle fut effrayée de se trouver les vêtemens en désordre, et dans son appartement avec le chevalier de Savigny.
Elle voulut lui adresser d’amers reproches, il lui ferma la bouche avec des baisers; elle voulut le repousser de ses bras, il l’enlaça dans les siens; elle voulut se lever, il se jeta à ses genoux.
Elle fut forcée de croire à l’amour de celui qui avait assez de place dans le cœur pour adorer vingt femmes à la fois, l’ame trop aride, trop usée pour en aimer une seule.
Madame de Lussac aimait profondément un homme ingrat.
Cet homme était à ses genoux, la suppliait.
Le lendemain, les yeux chargés de langueur, elle attirait contre elle Ernest, lui prodiguait les plus tendres sermens, lui disait qu’elle ne se repentait pas de ce qui leur était advenu; que cette nuit délicieuse lui laisserait des souvenirs pour toute la vie; et puis elle se taisait, l’enlaçait sur son sein, l’enivrait de purs baisers.
Et voilà que tout à coup la porte s’ouvrit avec fracas; un jeune homme, à la pâle figure, aux yeux flamboyans, aux cheveux en désordre, parut...
Léontine jeta un cri d’effroi.
Et le jeune homme pâle demeurait toujours sur le seuil de la porte.
–Adultère! Adultère! prononça-t-il enfin d’une voix étouffé. Adultère!...
Alors il sortit de la chambre, tirant la porte sur lui.
Et quelque temps après il reparut en dehors de la chambre à coucher: elle faisait partie du rez-de-chaussée, et donnait sur le jardin. Il en ferma bruyamment les volets, puis les barricada avec une échelle énorme, malgré les clameurs et les efforts d’Ernest, qui dans sa fureur, brisait les vitres et cherchait à casser les volets....
Une voix s’entendit au dedans... Pas d’issue pour fuir: c’était madame de Lussac qui parlait.
–Que n’ai-je tué ce misérable! répondit le chevalier; et un long soupir de rage s’élança rauquement de sa poitrine.
–Adultères, adultères! répéta deux fois le jeune homme. Je reviendrai!
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