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Kitabı oku: «Le petit chose», sayfa 8

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« Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure ! » Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.

« Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.

– Comment !… mourir ? :.. Tu as donc bien du chagrin ?

– Oh !… répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues.

– Daniel, tu vas venir avec moi », dit l'abbé.

Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la cravate… L'abbé Germane le prend par la main : « Voyons ! monte dans ma chambre ; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut : il y a du feu, il fait bon. » Mais le petit Chose résiste : « Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir. » Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre :

« Ah ! c'est comme cela ! » dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses supplications…

… Nous voici maintenant chez l'abbé Germane : un grand feu brille dans la cheminée, près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des pipes et des tas de papiers chargés de pattes de mouche.

Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu en finir. L'abbé l'écoute en souriant ; puis, quand l'enfant a bien parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre cœur malade, le brave homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement :

« Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te mettre à mort pour si peu… Ton histoire est fort simple : on t'a chassé du collège ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi… – eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit jours… Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu !… Ton voyage, tes dettes, ne t'en inquiète pas ! je m'en charge… L'argent que tu voulais emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai.

Nous réglerons tout cela demain… À présent, plus un mot ! j'ai besoin de travailler, et tu as besoin de dormir… Seulement je ne veux pas que tu retournes dans ton affreux dortoir : tu aurais froid, tu aurais peur ; tu vas te coucher dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin !… Moi, j'écrirai toute la nuit, et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé… Bonsoir ! ne me parle plus. » Le petit Chose se couche, il ne résiste pas… Tout ce qui lui arrive lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée ! Avoir été si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette chambre tranquille et tiède !… Comme le petit Chose est bien !… De temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches…

… Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur l'épaule. J'avais tout oublié en dormant… Cela fit beaucoup rire mon sauveur.

«Allons ! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi ; personne ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire ; pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer. » La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier ; mais positivement le bon abbé me mit à la porte.

Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire… Les élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement par petits tas.

Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son travail, sans rien me dire ; quand il eut fini, il referma ses tiroirs ; et me faisant signe de la main avec un bon sourire :

«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour l'élève qui t'a prêté dix francs… J'avais mis cet argent de côté pour faire un remplaçant à Cadet ; mais Cadet ne tire au sort que dans six ans, et d'ici là nous nous serons revus. » Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps : « À présent, mon garçon, fais-moi tes adieux… voilà ma classe qui sonne, et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette Bastille ne te vaut rien… File vite à Paris, travaille bien, prie le Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme. – Tu m'entends, tâche d'être un homme. Car vois-tu ! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie. » Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin ; mais, moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les deux joues.

La cloche sonnait le dernier coup.

« Bon ! voilà que je suis en retard », dit-il en rassemblant à la hâte ses livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore vers moi.

« J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que tu pourrais aller voir… Mais, bah ! à moitié fou comme tu l'es, tu n'aurais qu'à oublier son adresse… » Et sans en dire davantage, il se mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière lui ; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il portait un gros paquet de papiers et de bouquins… Bon abbé Germane ! Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre ; je contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le feu à demi-éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais dormi si bien ; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.

En attendant, le temps passait… J'avais ma malle à faire, mes dettes à payer, ma place à retenir à la diligence…

Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire, la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique ; puis je descendis.

En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit frissonner.

Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait, et ma cravate violette avec son nœud coulant, qui se balançait dans le courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé.

XIII. LES CLEFS DE M. VIOT

Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit brusquement, et j'entendis qu'on appelait :

« Monsieur Eyssette ! monsieur Eyssette ! » C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air effaré, presque insolents.

Le cafetier parla le premier.

« Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette ?

– Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars aujourd'hui même. »

M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre ; mais le bond de M. Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui devais beaucoup d'argent.

« Comment ! aujourd'hui même !

– Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la diligence. » Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.

« Et mon argent ? dit M. Barbette.

– Et le mien ? » hurla M. Cassagne.

Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.

Ce fut un coup de théâtre ! Les deux figures renfrognées se déridèrent, comme par magie… Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés, ils s'épanchèrent en compliments de condoléances et en protestations d'amitié :

«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez ?… Oh ! quel dommage ! Quelle perte pour la maison ! » Et puis des oh ! des ah ! des hélas ! des soupirs, des poignées de main, des larmes étouffées…

La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié ! mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.

Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les hommes – du moins je le croyais ainsi – et plus ces affreux gargotiers se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût.

Aussi, coupant court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait m'emporter loin de tous ces monstres.

En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café Barbette, mais je n'entrai pas ; l'endroit me faisait horreur. Seulement, poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers les vitres… Le café était plein de monde ; c'était jour de poule au billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles cœurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.

Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord ; et de penser que j'avais vécu dans ce cloaque je me sentis rougir… Je revis le petit Chose roulant autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié, méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne… Cette vision m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis…

Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille, mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies… De loin je le regardais avec admiration en me disant :

« Quel dommage qu'un si bel homme porte une si vilaine âme !… » Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts… « Oh ! la tonnelle ! Je vous cherchais, me dit-il… Qu'est-ce que j'apprends ? Vous… ».

Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier, perdre contenance ; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant : il reprit aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas contents n'auraient qu'à venir le lui dire…

Bandit, va ! Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit. Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale, regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et, par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs têtes couvertes de neige… En moi-même, je disais adieu à tout ce monde.

À ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les classes : c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffé le cœur et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.

Après quoi, je descends lentement, regardant attentif autour de moi, comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient apparus pour la première fois.

Dieu vous protège, mes chers yeux noirs !… Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double porte mystérieuse ; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de M. Viot… ! A, je m'arrêtai subitement… O joie, à délices ! les clefs, les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables, je les regardai avec une sorte de terreur religieuse ; puis, tout à coup, une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je descendis l'escalier quatre à quatre.

Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y courus d'une haleine. À cette heure la cour était déserte ; la fée aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon crime.

Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de toutes mes forces… frinc ! frinc ! frinc ! Je les entendis dégringoler, rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se referma sur elles ; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.

Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré, courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me demander si je ne les avais pas vues. Mais il n'osa pas… À ce moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant : « Monsieur Viot, je ne les trouve pas ! » J'entendis l'homme aux clefs faire tout bas : « Oh ! mon Dieu ! »

– Et il partit comme un fou à la découverte.

J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais pas qu'on partît sans moi. Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux fer et de pierres noires ; adieu, vilains enfants ! adieu, règlement féroce ! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis de Boucoyran, estimez-vous heureux : On s'en va, sans vous allonger ce fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles cœurs du café Barbette… Fouette, cocher ! Sonne, trompette ! Bonne vieille diligence, fais feu de tes quatre roues… Emporte le petit Chose au galop de tes trois chevaux… Emporte le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du Quartier latin !…

XIV. L'ONCLE BAPTISTE

Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme Eyssette ! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait qu'une passion au monde : la passion du coloriage. Depuis quelque quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison était pleine de vieilles illustrations, de vieux charivari, de vieux magasins pittoresques, de cartes géographiques, tout cela fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à mon oncle de colorier des livres.

Ceci est historique : j'ai tenu dans mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mise en couleurs d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose, etc.

C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau dans les godets… Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine, l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire : «Eyssette n'est pas sérieux ! Eyssette n'est pas sérieux !» Ah ! le vieil imbécile ! il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en coloriant sa grammaire espagnole ! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans la vie, de ces hommes soi disant très graves, qui passaient leur temps à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres n'étaient pas sérieux.

Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard ; pourtant, dès mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère ne devait pas être heureuse… Quand j'entrai, on venait de se mettre à table pour le dîner.

Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et, comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces. Cependant la pauvre mère avait l'air gênée ; elle parlait peu – toujours sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.

L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que oui… La tante respira ; elle, avait tremblé un instant pour son dîner. Joli, le dîner ! des pois chiches et de la morue.

L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances… Je répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.

En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste ouvrit de grands yeux.

« Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris… La pauvre chère femme s'ennuie loin de ses enfants ; et puis, tu comprends ! c'est une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être la vache à lait de la famille.

– Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis la vache à lait… » Cette expression de vache à lait l'avait ravi, et il la répéta plusieurs fois avec la même gravité…

Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu, m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée ; ma tante la surveillait.

« Vois ta sœur ! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une fois seulement. » Ah ! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-là, comme j'aurais voulu vous arracher à cette impitoyable vache à lait et à son épouse ; mais, hélas ! je m'en allais au hasard moi même, ayant juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise ; mais non ! On ne nous laissa pas seuls une minute… Rappelez-vous : tout de suite après dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'œil… L'heure du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire. Aussi le petit Chose avait le cœur bien gros, quand il sortit de chez l'oncle Baptiste ; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne plus songer qu'à reconstruire le foyer.

DEUXIÈME PARTIE

I. MES CAOUTCHOUCS

QUAND je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit être à cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale, jamais je, n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième classe.

C'était dans les derniers jours de février ; il faisait encore très froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes ; au-dedans, des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.

En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour voir le ciel ; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et un grand tambour major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son épaule.

Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées. Comme je n'avais pas d'argent ni de provision, je ne mangeai rien de toute la route. Deux jours sans manger, c'est long ! Il me restait bien encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces, qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli, le caoutchouc ; mais l'hiver, en troisième classe… Dieu ! que j'ai eu froid ! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures entières pour essayer de les réchauffer. Ah ! si Mme Eyssette m'avait vu !…

Eh bien, malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et pour rien au monde il n'aurait cédé cette place, cette demi-place qu'il occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.

Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé en sursaut, le train venait de s'arrêter : tout le wagon était en émoi.

J'entendis l'infirmier dire à sa femme :

«Nous y sommes.

– Où donc ? demandai-je en me frottant les yeux.

– À Paris, parbleu ! » Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons.

Rien qu'une campagne pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de terre ; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, un homme allait, avec une petite lanterne, en criant : « Paris ! Paris ! Vos billets ! » Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur. C'était Paris.

Ah ! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur de toi !

Cinq minutes après, nous entrions dans la gare.

Jacques était là depuis une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le grillage. D'un bond je fus sur lui.

« Jacques ! mon frère !…– Ah ! cher enfant ! » Et nos deux âmes s'étreignirent de toute la force de nos bras. Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages ; mais il n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On nous bousculait, on nous marchait dessus.

« Circulez ! circulez ! » nous criaient les gens de l'octroi. Jacques me dit tout bas : « Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta malle. » Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous nous mîmes en route pour le Quartier latin.

J'ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que me fit Paris cette nuit-là : mais les choses, comme les hommes, prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon arrivée, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je ne serais plus retourné depuis lors.

Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un grand quai désert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous arrêtâmes un moment devant ce jardin. À travers les grilles qui le bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques d'eau, des arbres luisants de givre.

« C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité considérable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames… » En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque rugissement, sortaient de cette ombre.

Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu ; où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas seul : j'avais Jacques pour me défendre… Ah ! Jacques, Jacques ! Pourquoi ne t'ai-je pas toujours eu ?

Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires, interminables ; puis, tout à coup, Jacques s'arrêta sur une petite place où il y avait une église.

«Nous voici à Saint-Germain-des-Près, me dit-il.

Notre chambre est là-haut.

– Comment ! Jacques !… dans le clocher ?…

– Dans le clocher même… C'est très commode pour savoir l'heure. » Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de l'église, une petite mansarde au cinquième ou sixième étage, et sa fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du cadran.

En entrant, je poussai un cri de joie. « Du feu ! quel bonheur ! » Et tout de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut de l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire. « Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont arrivés à Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que tu y es arrivé en caoutchoucs : c'est bien plus original. En attendant, mets ces pantoufles, et entamons le pâté. » Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui attendait dans un coin, toute servie.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain
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