Kitabı oku: «La ferme des moines»
Alphonse de Calonne
La ferme des moines

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330873
Table des matières
SIONA
LA MESSE NOIRE
I OU L’ON VOIT UN JEUNE HOMME PLUS AMOUREUX D’UN VIEUX PARCHEMIN, QUE D’UNE BELLE JEUNE FILLE.
II CY COMMENCE L’HISTOIRE DE MESSIRE ERRART DE CARVILLERS.
III OU LA JEUNE FILLE PREND SA REVANCHE SUR LE VIEUX PARCHEMIN.
CY CONTINUE L’HISTOIRE DE MESSIRE ERRART DE CARVILLERS
IV LE JEUNE ALBERT S’ENTRETIENT AVEC LES MORTS.
V EST-IL FOU, NE L’EST-IL PAS?
UN TERRIBLE MODÈLE
I
Le jour où Paul arriva à la ferme, il faisait un doux soleil qui réchauffait de ses rayons les feuilles nouvelles, et une tiède brise qui berçait mollement au bord du chemin les tiges de folle-avoine. On venait d’entrer dans le printemps. Paul humait avec délices l’air sain de la campagne. Sa poitrine se dilatait, son regard s’animait, et la teinte empourprée de ses joues se répandait sur tout son visage.
La carriole s’arrêta devant la petite porte ménagée à côté de la grande. Paul sauta d’un pied léger sur le seuil, et, un instant après, il traversait la cour de la ferme. Le chien sortit de sa niche en grondant, mais, à la vue de Paul, il agita sa queue et se mit à sauter autour de lui en jetant dans les airs des aboiements joyeux
–Tout beau, Sultan! lui dit Paul en le caressant de la voix et de la main.
Sultan rampa aux pieds du jeune homme en lui léchant les mains et en allongeant son museau. C’était une belle bête que Sultan, un de ces grands chiens d’Artois dont la race se perd, et qui tiennent l’arrêt comme des chiens de marbre. Les chasseurs élégants les ont délaissés pour les races anglaises, mais les vieux chasseurs les aiment, et les braconniers les tiennent en grand honneur. Je m’en fie aux braconniers pour me dire si un chien est bon.
Dans les campagnes du Nord de la France, comme dans celles de la Belgique, la porte des maisons est coupée à peu près à la moitié de sa hauteur en deux morceaux qui s’ouvrent indépendamment l’un de l’autre. Le jour, quand il ne fait pas trop froid, la partie supérieure reste ouverte, et l’autre partie de l’huis forme alors une sorte de balcon à hauteur d’appui, où la fille de la maison vient s’accouder pour voir passer les passants, si la rue est en face, pour voir picorer ses poules sur la paille, si la porte ouvre sur une cour.
Ce jour-là, il y avait un homme fumant sa pipe à la porte de la ferme: c’était le maître du logis.
Il ne bougea pas quand il aperçut Paul, mais il ôta son bonnet rayé de blanc et de bleu, le bonnet national du paysan flamand. Le paysan est respectueux envers le bourgeois, même lorsqu’il le déteste. Celui-ci ne détestait pas le jeune homme, mais il le considérait comme un «monsieur», bien qu’à tout prendre ils fussent tous deux de conditions égales: peut-être même, s’il existait une différence, était-elle en faveur du fermier; il avait à lui de belles terres, sa ferme lui appartenait, une belle ferme qui avait autrefois appartenu à la riche abbaye d’Anchin, et que, pour cette raison, l’on appelait la Ferme des Moines. Paul n’avait rien; c’était le fils d’un petit marchand mercier de Lille, dont le fonds liquide n’aurait pas donné dix mille francs. Dix mille francs! c’est ce qu’en deux ans mettait de côté maître Thomas. Mais le fermier Thomas, tout riche qu’il fût, avait toujours témoigné une grande déférence au fils du mercier Jooris; il le regardait comme un être supérieur, comme un grand savant, et l’aimait presque à l’égal de sa fille Geneviève.
Paul eut été peut-être bien embarrassé de répondre complétement à la haute opinion que maître Thomas s’était faite de son savoir; cependant il avait été au collége, et s’il n’était pas encore bachelier, il se proposait de le devenir un jour, ambition légitime chez un jeune homme de vingt ans. Ce que l’on ne peut nier, c’est que Paul ne fût un fort joli garçon, grand, mince, de tournure distinguée et de taille élégante; qu’il ne parlât le français assez correctement et sans trop d’accent lillois, et ne jouât au billard dans la perfection. Il jouissait d’une grande réputation au Café de la Vignette. Paul était d’ailleurs aimé de tout le monde; son caractère doux, prévenant, un peu mélancolique, lui avait ouvert tous les cœurs. Il n’avait qu’un défaut aux yeux de quelques-uns, celui de ressembler trop à une jolie fille; il en avait un autre aux yeux de son père, c’était de professer une véritable antipathie pour le négoce, et ce qui est pire encore, de manifester des goûts d’artiste.
Paul avait une voix charmante, d’une douceur infinie, et, sans avoir appris la musique, il chantait avec beaucoup de goût les romances à la mode; il s’élevait même parfois jusqu’aux airs d’opéra-comique, quand ils étaient tendres et touchants. La romance de l’Eclair, cette plainte d’un cœur endolori, était son triomphe. Les salons de l’aristocratie avaient souvent disputé le jeune chanteur aux salons de haut négoce. Une belle dame, très-haut placée dans l’admiration du grand monde et dans les jalousies du grand commerce, avait voulu donner un maitre de chant au jeune homme; mais un riche négociant, qui se piquait de beaux-arts parce qu’il avait chez lui une collection de violons, avait, de son côté, offert au virtuose un emploi bien rétribué qu’il ne remplirait pas, à la condition que celui-ci ne chanterait plus qu’avec son autorisation. On lui assurait en outre ses entrées au théâtre. Les propositions du négoce étaient bien alléchantes; mais celles de la belle dame étaient faites avec tant de grâce, que l’hésitation était permise, et l’on ne savait trop lequel des deux camps hostiles l’emporterait, quand un incident fâcheux vint couper court à la lutte. Paul fut pris d’une toux sèche, opiniâtre, à laquelle il ne prit pas garde d’abord, mais qui l’affaiblit à ce point qu’il fut bientôt obligé de se mettre au lit. Son père, alarmé (il n’avait plus de mère), fit venir le médecin, et celui-ci déclara que, si le jeune homme continuait à chanter, il ne répondait pas de ses jours. Le chant fut donc interdit, et quand Paul revint à la santé, il dut limiter ses jouissances d’artiste à l’audition. S’il chantait encore, c’était à voix basse et quand nul ne pouvait l’entendre.
Il se produisit alors un phénomène assez curieux: le négociant retira ses offres, et la grande dame en fit autant. Le premier ne voulait pas tenir en cage un oiseau qui ne chantait plus; la seconde ne voulait pas développer un goût qui pouvait devenir funeste à son protégé. Il y eut toutefois cette différence, que le premier ferma sans façon sa porte au jeune homme, en lui donnant d’excellents conseils sur le commerce, et que la seconde, sans lui donner de conseils, continua de lui ouvrir sa maison, et lui permit de la venir voir souvent. Paul en usa, d’autres disent en abusa; mais ce sont de mauvaises langues: il s’en trouve partout, à Lille comme à Marseille. Historien scrupuleux, mais discret, je dois dire, à la charge de la belle dame, qu’on la surprit un jour accompagnant au piano notre pauvre jeune homme. Il est vrai–circonstance atténuante–que l’on venait de recevoir à Lille le premier exemplaire de la célèbre mélodie de Schubert: Mes seuls amours. Ajoutons encore–autre circonstance non moins atténuante–que Paul disait cette mélodie avec une émotion si pénétrante, que la belle dame en avait les larmes aux yeux. Je n’ai pas pu savoir si Paul les avaient séchées; mais je le saurais que je ne le dirais pas.
C’était une bien grande enchanteresse,–je parle de la mélodie de Schubert,–car notre jeune homme se laissa séduire par elle à ce point qu’on le rencontrait plus souvent dans la rue Royale, où était situé l’hôtel de la dame, que dans la rue de Paris, qu’habitait son père le mercier. On avait oublié les conseils du médecin, et ses tristes avertissements, et ses recommandations sinistres; on chantait:
Seras toujours
Mes soûls amours,
et l’on ensevelissait dans les délices du présent toutes les craintes qu’inspirait l’avenir. Heureuse indifférence! Qu’importe le réveil, pourvu que le rêve soit doux!
Il fut doux, ce rêve d’un enfant de dix-neuf ans, mais le réveil ne se fit pas attendre. La toux sèche reprit avec plus d’intensité, et le médecin reparut à l’horizon. Il vit bien, ce médecin, que l’on avait chanté; c’était un homme de sens et tout à fait perspicace; d’ailleurs, l’écho de la plaintive chanson était venu jusqu’à lui. Lille est une grande cité, mais une petite ville; tous les salons ont des échos. Or, ce médecin, touché de voir une si tendre jeunesse la proie des mélodies sentimentales, crut qu’il suffisait de briser les cordes pour faire taire la lyre. L’ingénu praticien ne savait-il pas que les lyres ont une âme, et qu’elles chantent encore quand les cordes sont coupées?
–Mon cher monsieur Jooris, dit-il au mercier, votre fils est perdu s’il ne quitte à l’instant la ville. Envoyez-le à la campagne et tout de suite.
La campagne, ma campagne, pour un Lillois comme pour un Marseillais, c’est un jardin avec pavillon aux portes de la ville. Le brave homme s’excusa de n’avoir pas de campagne et en rejeta la faute sur les misères du temps et du métier. A la vérité, tous ses voisins en avaient une, le marchand de sarraux, le filateur, l’apothicaire; mais la mercerie était un trop mince négoce pour permettre d’économiser un coin de pré et d’y bâtir un pavillon rustique.
–Quand je dis la campagne, répondit le médecin aux observations de M. Jooris, j’entends un village où vous connaîtriez quelque bon paysan qui pourrait mettre une bonne chambre à la disposition de votre fils pendant l’été
Le mercier se gratta l’oreille, regarda le plafond, et finit par découvrir, au fond de sa mémoire, le souvenir d’un ancien ami, cousin éloigné peut-être, bon homme assurément, qui habitait une bourgade aux environs de Lille.
–Maître Thomas ferait bien notre affaire, dit Jooris.
–Va pour maître Thomas, repartit le docteur, mais dépêchez-vous; il n’y a pas un moment à perdre.
Maître Thomas, qui avait des relations fréquentes avec le mercier Jooris, et qui venait dîner chez lui toutes les fois que l’appelaient à Lille les affaires de sa culture, fut averti par une lettre de ce qu’on lui demandait, et il répondit aussitôt, par la main de sa fille unique, Geneviève, qu’on avait une bonne chambre, donnant sur le jardin, à la disposition de M. Paul; qu’on le soignerait comme un enfant de la maison, qu’il aurait à son déjeuner le lait chaud des vaches noires, au dîner le meilleur morceau de lard, et au souper les œufs de la journée; et que, si ce régime substantiel ne suffisait pas, on aurait recours au meilleur boucher des environs, pour compléter le menu quotidien de M. Paul.
On fut averti, rue Royale, que le jeune homme allait partir, et, bien que ce départ dût couper court à de bien jolis refrains, on en prit son parti comme d’une nécessité inéluctable. La santé d’un si agréable chanteur avait trop de prix pour qu’on ne lui sacrifiât point le plaisir de l’entendre. Un beau matin, Paul fut donc mis en carriole, et, trois heures après, il entrait dans la cour de maître Thomas, où nous l’avons trouvé au commencement de ce récit.
II
Paul n’était jamais venu à la ferme, mais il y avait des connaissances, des amis; et d’abord, son chien, qu’il avait envoyé en avant depuis quelques jours déjà; puis le fermier, bon compagnon, homme dévoué aux Jooris, dévoué surtout au fils du mercier qu’il avait vu naître et grandir, et en qui il s’était plu à retrouver l’esprit et le cœur de madame Jooris la mère, pauvre femme, morte peu de temps après avoir donné le jour à son fils unique. Il y avait une troisième personne amie dans la maison, c’était Geneviève. Geneviève avait le même âge que Paul, mais les jeunes gens ne s’étaient guère vus depuis l’âge de douze ans, et l’on peut dire que, s’ils étaient amis, ils l’étaient sans se connaître. Paul avait été mis au collége à cette époque, et en même temps Geneviève, ayant perdu sa mère, fut placée auprès d’une de ses tantes qui était religieuse en Belgique dans une maison d’éducation Ainsi s’était opérée depuis huit ans la séparation des deux enfants; ils allaient se retrouver au seuil de la jeunesse, et, sans doute, avec des goûts, des habitudes d’esprit et de caractère bien différents.
Maître Thomas avait mis la main à son bonnet, je crois l’avoir dit, mais je crois avoir dit aussi qu’il n’avait pas fait un pas en avant. Quand Paul fut près de la porte, le fermier tira sa pipe de ses dents, et ouvrant une large bouche au milieu d’un vaste et joyeux sourire:
–Hé! bonjour, monsieur Paul; comment ça va-t-il ce matin? et à Lille, le papa va bien aussi? Tant mieux, et moi de même, comme vous voyez.
Je n’oserais jamais affirmer que je n’altère en rien le langage peu châtié du brave paysan. Nous sommes à la frontière, près de la Belgique, et notre homme est plus habitué à cultiver le lin et la betterave que les fleurs du beau parler; mais comme nous avons la prétention d’être lu dans le Midi aussi bien que dans le Nord, on nous pardonnera d’atténuer, dans le cours de ce récit, les expressions et les tours de phrases qui sentiraient un peu trop le terroir.
Paul répondit comme il put à ce déluge de questions. Maître Thomas avait d’ailleurs pris la précaution de faire lui-même les réponses. Sans autres éclaircissements, le fermier prit le jeune homme dans ses bras et l’embrassa de manière à lui prouver toute la vigueur de son affection. Paul plia sous cette caresse comme une tige de blé sous la main du moissonneur.
–Geneviève n’est pas à la maison, reprit le fermier, sans ça elle en ferait autant. Mais ce qui est différé n’est pas perdu. Elle est allée chercher quelques petites choses pour mettre dans votre chambre et la rendre tout à fait agréable. Dame, ce ne sera pas une chambre comme on en a à la ville; mais Geneviève a fait de son mieux, et si vous n’êtes pas bien, monsieur Paul, il ne faudra pas lui en vouloir, ça ne sera pas de sa faute, car elle ne s’est occupée que de ça depuis huit jours.
Paul assura qu’il serait à merveille et que le bon accueil qu’il recevait lui rendrait tout aimable et charmant. La réponse était bien tournée, le fermier l’écouta de ses grands yeux autant que de ses oreilles, et trouva que son jeune ami parlait comme un avocat. Parler comme un avocat, c’était pour lui l’idéal de l’éloquence
Le fermier fit entrer le jeune homme et le fit asseoir au foyer, vaste fournaise où bouillait dans une immense marmite le dîner des bestiaux.
–Ah! poursuivit maître Thomas, elle est bien grandie, la petite Geneviève; je gage que vous ne la reconnaîtrez pas.
–Elle ne me reconnaîtra pas non plus, sans doute, dit le jeune homme, car je suis bien changé.
–Changé, oui, mais vous êtes toujours resté mignon et gentil, tandis qu’elle
–Ah! dit Paul avec nonchalance, est-ce qu’elle n’est plus comme autrefois?
–Comme autrefois! il s’en faut. C’est aujourd’hui, savez-vous, la plus belle fille de Flandre, et l’on irait loin avant d’en trouver une pareille.
–Vraiment, fit Paul en allumant un cigare à la braise que lui tendait le fermier au bout des pincettes.
Vous verrez; je. ne vous en dis pas davantage.
En ce moment la porte s’ouvrit, et une grande fille aux cheveux d’or parut sur le seuil.
–Ah! Justement la voilà, dit le fermier; viens donc, Geneviève, monsieur Paul est arrivé.
La jeune fille se précipita en avant, les bras ouverts, mais elle s’arrêta tout à coup et baissa les yeux. Paul s’était levé lentement et s’était approché d’elle, mais, au lieu de répondre à l’élan de la jeune fille, il la salua poliment et lui dit en souriant doucement:
–Bonjour, mademoiselle Geneviève; il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus.
–Bien longtemps, répéta Geneviève.
–Et, sans doute, vous m’avez oublié?
–Moi! oh non, dit-elle.
–Comment! vous m’auriez reconnu?
–Je le crois, du moins.
–Eh bien! je n’oserais pas en dire autant de vous; vous êtes devenue si grande et si forte, .
–Allons, qu’est-ce que c’est que ces manières? s’ecria maître Thomas à la traverse. Embrassez-vous donc pour renouveler connaissance; vous vous direz vos compliments après, si vous avez le temps.
La jeune fille fit un pas en avant, Paul ne bougea pas; mais Geneviève y mit tant de complaisance, que ses grosses lèvres effleurèrent la joue féminine du jeune homme.
–Geneviève, dit le fermier, va installer M. Paul dans sa chambre, et prends bien soin de lui; tu sais qu’il est un peu malade.
La jeune fille jeta sur son père un regard de reproche. Avait-elle besoin de cette recommandation pour bien traiter un ami d’enfance?
–Je me sens déjà mieux, dit Paul. En traversant la campagne, il me semblait que je respirais plus librement.
’Geneviève prit sur la table la malle du jeune homme; celui-ci voulut l’efl empêcher.
–Elle est lourde, dit-il.
La jeune fille sourit, et enleva la malle du bout du doigt.
Elle conduisit le fils du mercier dans une grande chambre dont les murailles blanches, récemment peintes à la chaux, étaient décorées de figures enluminées dans des cadres noirs, les plus belles figures que Geneviève avait pu trouver dans la carriole du colporteur. Un lit en bois de cerisier, enveloppé dans des rideaux de calicot blanc, une petite table du même bois et deux chaises à fond de paille, complétaient le mobilier; mais tout cela était si frais et si blanc, le linge exhalait un si doux parfum de plantes aromatiques, les rayons du soleil jouaient si gaiement à travers les vitres vertes de la croisée, que Paul sentit comme un frisson de bien-être courir par tous ses membres, et un sentiment de satisfaction placide inonder son âme. Il s’assit, et, posant la main sur son cœur:
–Que l’on est bien ici, dit-il, en laissant échapper tout haut sa pensée.
S’il avait pu voir sur le visage épanoui de Geneviève l’expression de reconnaissance qui s’y peignit à ses paroles, Paul eût compris qu’il allait avoir près de lui une providence visible, attentive à ses moindres désirs, empressée à lui épargner toutes les fatigues, et à lui donner toutes les satisfactions de la vie. Mais Geneviève, en ce moment, ajustait sur la cheminée, dans des vases de verre bleu, des fleurs qu’elle y avait placées le matin. Entre les deux vases, elle avait mis, sous son globe de verre, un petit enfant Jésus en cire, couché dans sa crèche de coton blanc, naïve image que l’on retrouve dans toutes les chaumières du nord de la France, et, au fond du lit, on voyait briller sur la muraille un bénitier en porcelaine dorée, le plus riche, à coup sûr, qu’on eût jamais vu dans le village.
Paul s’était levé et passait une furtive inspection de la chambre. Son regard cherchait évidemment quelque objet qu’il n’y trouvait pas.
–Vous manquerait-il quelque chose, Paul.
monsieur Paul’?–demanda Geneviève avec hésitation.
Paul n’osa dire ce qu’il cherchait, mais Geneviève le devina et rougit; elle se faisait un amer reproche: il n’y avait qu’un miroir dans la maison, et elle l’avait gardé pour elle. Qui sait ce qui se passa dans le cœur de Geneviève, mais elle eut envie de pleurer, et sortit précipitamment de la chambre. Il est vrai qu’un instant après elle reparut tenant son miroir à la main. Elle était rouge encore, mais son œil étincelait, et ses lèvres n’attendaient qu’un regard du jeune homme pour sourire. Ce regard ne vint pas. Le jeune homme avait ouvert sa malle et y avait pris des ustensiles de toilette qu’il rangeait méthodiquement sur la table. Geneviève attendait debout que Paul lui donnât audience; mais celui-ci paraissait, en ce moment, fort occupé d’un rasoir dont il examinait le fil, inutile instrument pour son visage imberbe.
–Où voulez-vous que je le place? dit enfin la jeune fille.
Paul se retourna, et voyant le miroir:
–Ah! dit-il, vous en avez trouvé un. Placez-le ici, au-dessus de la table. Avez-vous un clou et un marteau?
Comment Geneviève avait-elle pu oublier un meuble si important dans la chambre du citadin? C’est que Geneviève, habituée à la vie des champs, n’avait jamais vu un homme se mirer; elle croyait que c’était là un privilége réservé exclusivement aux femmes. La pauvre fille avait bien du chagrin d’y avoir pensé si tard; elle courut vite chercher un marteau et un clou qu’elle allait poser elle-mème, quand Paul les lui retira des mains; mais, au premier coup, il se meurtrit le doigt.
–Vous vous êtes fait mal, dit Geneviève; mais aussi est-ce votre affaire d’enfoncer des clous dans le mur? Donnez-moi cela.
Geneviève prit l’instrument des mains de Paul, et, un instant après, le miroir était solidement suspendu à l’endroit que le jeune homme avait marqué.
–Maintenant, reprit-elle, je vous laisse, et je vais surveiller le dîner.
III
La première nuit que Paul passa à la ferme fut une nuit de calme et de repos réparateur. Le lendemain, il se leva presque tôt, lui qui était habitué à se lever si tard. Geneviève, l’oreille au guet, attendait son réveil pour lui offrir le lait chaud pro mis. Au premier bruit, elle frappa doucement à la porte; elle tenait à la main un énorme bol où le lait fumant écumait jusqu’au bord. Paul but à longs traits.
Les regards attachés sur lui avec une étrange expression de tendre pitié et de timide protection, Geneviève contemplait en silence ce jeune homme d’une naiure si délicate et si fine, d’une élégance gracile et flexible si opposée à la sienne. Elle n’aurait jamais cru auparavant qu’un homme pût tant ressembler a une jeune fille; elle le regardait avec cet intérêt singulier qu’inspire l’être faible à l’être fort, et cette faiblesse, loin de provoquer son mépris, lui causait, au contraire, de l’émotion et du respect.
Geneviève était le type même de la paysanne flamande, dans toute la splendeur de son teint et de ses formes, un vrai modèle de Rubens, aux yeux bleus et clairs, aux cheveux d’or soyeux, aux joues pleines, aux traits arrondis, aux épaules puissantes, d’une taille forte et carrée, assise sur des hanches de cariatide, un colosse féminin qui marchait comme une déesse antique et faisait trembler le sol sous ses pas. Et pourtant, cette belle fille, qu’un sculpteur eût choisie pour personnifier la force, paraissait timide et tremblante quand elle approchait de l’enfant confié à ses soins. Quelle supériorité avait-il donc sur elle? Quelle secrète puissance était cachée dans cet être frêle et maladif? Paul n’était pas, au moral plus qu’au physique, une nature forte et vigoureuse; son âme rêveuse et poétique était toute concentrée et ne jaillissait pas en éclairs qui éblouissent, ni en tonnerres qui terrifient; elle était nonchalante et presque passive; les impressions qu’elle recevait n’avaient pas de profondeur, et elle s’écartait même, comme par instinct de conservation, de tout ce qui aurait pu la faire vibrer trop fortement. Mais Paul était l’être le plus gracieux qu’on pût imaginer, et sa beauté, réelle d’ailleurs, résidait tout entière dans cette exquise délicatesse, qu’il est plus facile d’aimer que de définir.
La langueur de son caractère, l’objectivité, comme disent les Allemands, qui faisait le fond de toute sa personne, ajoutait encore à cette grâce extérieure qui captivait au lieu de déplaire. Geneviève subissait cette fascination.sans s’en rendre compte, et la robuste paysanne allait devenir, sans y prendre garde, l’esclave soumise de ce débile rejeton des races citadines.
Paul s’était reposé, mais sa faiblesse était encore extrême. Il voulut sortir: Geneviève lui offrit son bras et lui servit d’appui. Ils allèrent ainsi dans le verger se promener sous les pommiers en fleurs. Paul regardait les arbres, le ciel, la verdure; il suivait de l’œil le vol des oiseaux, et semblait se complaire dans ce spectacle de la nature renaissante; mais il ne disait rien, ou, s’il parlait, c’était pour adresser à sa compagne une parole banale ou une question oiseuse. Celle-ci répondait comme elle pouvait, et réglait avec le plus grand soin son pas sur celui du jeune homme.
–Ne voulez-vous pas vous reposer? dit-elle au bout de quelque temps
–Oui, volontiers, répondit Paul; mais nous ne pouvons pas nous asseoir sur l’herbe: elle est encore humide de rosée.
–Attendez, nous allons bientôt avoir un banc.
Et, dénouant doucement le bras qui s’appuyait sur le sien, Geneviève courut au hangar et en rapporta une énorme pièce de bois. Paul aurait pu à peine la remuer; ce n’était guère qu’un embarras pour Geneviève. Elle jeta le morceau de bois sur le gazon, à un endroit que le soleil visitait de ses rayons. Paul, distrait, regardait son chien qui courait après les poules.
–Maintenant, monsieur Paul, dit la jeune fille, vous pouvez vous asseoir.
Paul s’assit.
–Et vous, dit-il, Geneviève, vous restez debout?
Puis, s’interrompant:
–Tout beau Sultan! cria-t-il le plus fort qu’il put; venez ici!
Sultan n’avait pas entendu, sans doute, la faible voix du maître, car il ne vint pas et poursuivit sa folle chasse. Les poules, effrayées, poussaient des cris de terreur et s’envolaient par-dessus les haies d’aubépine.
–Sultan! Sultan! cria le jeune homme.
Mais sa voix expira, et il lui prit un accès de toux.
–Monsieur Paul, je vous en prie, dit Geneviève en appuyant instinctivement la main sur la poitrine du jeune homme, je vous en prie, laissez faire Sultan; il n’est pas méchant, il ne leur fera pas de mal. C’est pour jouer qu’il court ainsi après elles.
–Non, dit-il, je le connais mieux que vous. S’il met la patte sur l’une d’elles, même pour jouer, il la tuera. Je vais
–N’y allez pas! s’écria Geneviève alarmée en retenant de vive force le jeune homme assis.
Comment eut-elle le courage d’exercer cette violence? Le mouvement avait été plus rapide que la pensée, et quand vint la réflexion, Geneviève se trouva bien audacieuse. Pour cacher sa confusion, elle se mit à poursuivre le chien, et le ramena captif au pied de son maître.
–Vilaine bête, dit celui-ci en caressant l’animal, pourquoi courez-vous ainsi? pourquoi ne venez-vous pas quand on vous appelle? Dites, répondez!
Le chien répondit à sa manière par de petits cris joyeux, en se roulant sur le gazon. Le dialogue était entamé; il continua longtemps, et la présence de Geneviève fut complétement oubliée jusqu’au moment où il fallut rentrer à la maison. Alors le bras de la jeune fille fut un appui nécessaire; et dans la seconde promenade qu’on fit après le diner, ce fut encore elle qui conduisit le jeune homme jusqu’au bois des Bruyères, le plus bel endroit des alentours.
En Flandre, la campagne est plate et monotone, et le bois des Bruyères, situé sur une éminence, passait pour le site le plus merveilleux du pays. On découvrait de là les collines des environs de Tournay, et au nord-ouest, dans la brume lointaine, le mont de Cassel, cette taupinière illustre au pied de laquelle Philippe de Valois battit les communiers d’Ypres et de Bruges. Paul savait assez d’histoire pour enseigner ces belles choses à sa compagne; mais Paul ne parlait guère, et Geneviève, attentive et recueillie, se serait bien gardée d’interrompre un silence qui avait des charmes pour elle. Pendant que Paul était assis, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, l’œil rêveur et distrait tourné vers l’horizon, la jeune fille se tenait à distance, le regard attaché sur le jeune homme, absorbée dans sa contemplation, émue à ses moindres mouvements, étudiant dans son attitude, dans ses gestes, dans ses traits, les secrets désirs de son âme, afin de les combler avant même qu’ils eussent été formulés.
Cette vie de paix, de calme et de repos se reproduisit exactement tous les jours, pendant quelques semaines, et sans qu’aucun incident nouveau en vint troubler la sérénité. Elle aurait pu paraître monotone à tout autre qu’au fils du mercier Jooris; pour lui, elle n’était ni plus gaie ni plus triste que celle à laquelle il avait été habitué des l’enfance; il trouvait même un certain charme à voir de près la nature, et son âme instinctivement poétique se laissait volontiers bercer aux harmonies des champs et des bois . Les douces impressions qu’il en recevait portaient le bien-être dans son âme, et l’âme, à son tour, rendait avec usure à l’enveloppe matérielle les saines effusions que celle-ci lui avait communiquées. Paul se sentait renaître. Les poumons, oppressés naguère, avaient repris leur jeu régulier; ses joues étaient moins empourprées aux pommet tes; le sang circulait également sous l’épiderme, et l’œil avait repris sa couleur azurée et limpide des beaux jours. La toux elle-même devenait plus rare et moins sèche. Quelques mois de ce régime, et le mal serait conjuré.
Geneviève devina plus encore qu’elle ne vit le changement qui s’était opéré chez le malade; elle le devina aux mouvements joyeux de son propre cœur, à la satisfaction qu’elle éprouvait, à l’enfantine gaité qui, par moments, inondait son âme et la faisait sauter et crier seule comme un enfant. Son empressement en devint plus ardent, ses soins plus éveillés, plus assidus. On eût dit qu’elle était reconnaissante de ce que Paul daignât se laisser guérir.
Si la vie que l’on menait à la ferme se fût continuée ainsi, sans trouble et sans orages, jusqu’à l’heureuse issue que tout le monde espérait, elle ne mériterait pas qu’on en fit l’histoire, et nul dans le pays, sans doute, n’en eût gardé le souvenir. Mais les choses ne furent pas toujours aussi simples que les débuts de ce récit ont pu le faire supposer.
Un jour, le facteur, qui ne visitait guère le seuil de maître Thomas que pour apporter des lettres de maître Jooris, en apporta une qui ne venait pas du mercier. Il la remit à Geneviève, dont la main trembla en la prenant; pourquoi? nous le savons peut-être, nous qui savons tant de choses, mais certainement Geneviève ne le savait pas. Elle regarda la suscription, jolie écriture, le cachet, empreinte élégante, et une larme lui vint aux yeux.
Admirez le merveilleux instinct de cette grosse fille des champs, l’adorable pénétration de ce cœur simple, qui s’ignore lui-même, et dites-nous si le génie du plus fin diplomate, du plus habile observateur ne pâlit pas auprès de cette pure et lumineuse divination, de cet éclair d’intelligence qui jaillit tout à coup de cette âme timide et sans artifice!
La pauvre fille lut sa condamnation à travers l’enveloppe du billet aussi clairement que si le papier eût été ouvert sous ses yeux, plus clairement peut-être, car son esprit comprit jusqu’au bout ce que l’écriture avait dessein de cacher..
Paul était dans le jardin. Geneviève y courut à la hâte, comme si la lettre lui eût brûlé les doigts.
–Ah! fit Paul en saisissant vivement le papier des mains de la jeune fille.
Et le décachetant aussitôt, il se mit à lire sans s’occuper de la présence du messager Ses lèvres souriaient, son front s’animait, ses yeux dévoraient ’écriture. Ce jeune homme, si languissant et si froid, s’était tout à coup transfiguré. Geneviève le regardait avec étonnement, presque avec admiration. Elle était saisie et dominée par cette expression d’un bonheur qui ne venait pas d’elle, et, le cœur serré par la douleur, elle se disait pourtant. qu’il était bien que les choses fussent ainsi, puisque M. Paul se montrait si joyeux.
Le jeune homme, quand il eut terminé sa lecture, prit le bras de Geneviève et rentra chez lui. Là, il se mit à écrire, bien longuement, puisque cela dura jusqu’au soir. Geneviève attendait dans la salle voisine qu’il eût fini. Quand il ouvrit la porte, il tenait sa réponse à la main et se disposait à la porter lui-même à la poste, mais son pas était chancelant, son visage fatigué, et sur les saillies de ses joues le rouge vif et de mauvais augure avait reparu.
–Monsieur Paul! s’écria Geneviève en se levant tout à coup.
Sa voix avait un accent d’alarme qui frappa le jeune homme.
–Qu’avez-vous, Geneviève? lui dit-il.
–Vous. vous souffrez, monsieur Paul, balbutia la jeune fille.
–Moi! non. Je suis seulement un peu fatigué.
–Vous allez sortir?
–Quelques pas. jusqu’à la mairie, pour mettre cette lettre à la poste.
–Cette. cette lettre, dit Geneviève en hésitant; mais. si vous le voulez.
Elle ne put en dire davantage. La douleur, cette première douleur d’un cœur blessé, la serra à la gorge.
–Au fait, dit Paul, si vous voulez me promettre de la jeter vous-même à la boîte, je vais vous la confier. Je me sens vraiment si fatigué que je puis à peine me tenir debout.
–Asseyez-vous, monsieur, dit Geneviève en approchant un fauteuil, le seul fauteuil qu’il y eût à la ferme. Ici, près du feu, vous serez bien. Voilà que vous toussez à présent; vous vous êtes refroidi dans votre chambre. Il fait si froid ce soir!
Geneviève évidemment ne savait trop ce qu’elle disait, car jamais, depuis l’arrivée de Paul à la ferme, le temps n’avait été aussi chaud: on était alors au commencement de juin, et le ciel avait été orageux toute la journée.
Le jeiine homme s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le siège qu’on lui offrait. Il tendit la lettre à Geneviève, qui la prit en la retournant du côté du cachet, et disparut en portant la main à ses yeux.
IV
Maudite lettre et maudite réponse! Quelles douleurs avez-vous jetées dans cette paisible maison! Quelle blessure avez-vous faite à ce cœur simple et bon!
Le lendemain, quand Geneviève se leva, elle sentit bien qu’elle souffrait; elle comprit bien aussi pourquoi; elle en fut honteuse et presque terrifiée. Elle ne chercha pas à se faire de vaines illusions: elle se dit tout simplement qu’elle aimait Paul, qu’elle était, folle, qu’il fallait pleurer et se taire. Elle pleura et se tut. Puis elle se demanda si la vie lui serait possible désormais, si elle était nécessaire ici-bas. Un moment elle songea à aller rejoindre sa tante la religieuse; mais tout à coup elle entendit tousser derrière la cloison. Elle fit le signe de la croix et se mit en prière.
Quand l’heure à laquelle Paul avait l’habitude de se lever sonna, elle frappa doucement à la porte. Il était encore couché.
–Entrez, dit-il d’une voix faible
Elle entra, Paul lui tendit la main et la regarda avec douceur. Elle se sentit rougir. La main de Paul était moite; il avait la fièvre. Le souvenir de la maudite lettre revint plus cuisant à la mémoire de la jeune fille, et c’est alors surtout qu’elle lui parut odieuse.
–Paul, lui dit-elle,–c’était la première fois qu’elle ne disait pas «monsieur,»–vous avez eu du chagrin hier, et c’est cela qui vous a rendu plus malade.
–Du chagrin! non. Au contraire, j’ai eu le plaisir d’apprendre que je n’étais pas tout à fait oublié.
–Qui donc aurait pu vous oublier?
–Vous ne connaissez pas la ville, Geneviève; on oublie vite là-bas.
–C’est un bien mauvais plaisir que celui qui vous fait tant de mal, et un bien vilain pays que celui où l’on oublie ceux que l’on aime.
Elle prononça ces derniers mots si bas qu’ils ne purent être entendus. En même temps, elle laissa retomber la main de Paul sur la couverture.
–Il faut rester au lit ce matin, reprit-elle après un instant de silence. Vous n’aurez pas votre lait chaud. Je vais vous préparer de la tisane.
Toute la journée, Geneviève la passa au chevet du malade, alternant ses soins avec son travail de prédilection. Geneviève, comme toutes les paysannes de la Flandre, faisait de la dentelle, et elle passait pour la plus habile ouvrière du canton. Elle était suffisamment riche pour ne point demander un lucre au travail de ses doigts, et elle gardait pour elle, ou pour ses amies, les chefs-d’œuvre de sa gracieuse industrie.
–Voyez, dit-elle en montrant son carreau, c’est pour vous que je travaille. Vous aurez là un superbe jabot. quand vous serez guéri. Il faut donc vous guérir bien vite.
Et Geneviève souriait en faisant sauter ses fuseaux, dont le bruit monotone ne tarda pas à endormir le malade. On entendait à peine le souffle léger de sa respiration. La jeune fille interrompit sa besogne pour le regarder. C’était là tout le bonheur qui lui était laissé.
Le soir, Paul se sentit mieux; la fièvre avait cessé. Il se leva et, appuyé sur le bras de sa fidèle compagne, il se hasarda dans le verger avant que le soleil eût disparu de l’horizon.
Il avait plu toute la journée; la verdure avait repris sa fraîcheur, les fleurs leur parfum, les oiseaux leurs chants amoureux . Il montait du sol et descendait des arbres comme des émanations embaumées de poésie. Au loin on entendait le son des clochettes suspendues au cou des bestiaux, le murmure du ruisseau contre les palettes du moulin, la voix monotone du berger et le mugissement du bœuf rentrant à l’étable. C’était un poème tout entier, un tableau délicieux, une musique harmonieuse et saine, qui réconfortait l’âme au lieu de l’amollir.
Paul n’avait jamais été qu’un médiocre traducteur de Virgile, et pourtant, ce soir-là, il en ressentit toutes les délicatesses et toutes les beautés. Dans son cœur se réveillèrent les échos généreux des Géorgiques, échos depuis longtemps endormis, et si sa mémoire eût mieux obéi à l’appel de ses sentiments, il eut chanté tous les vers du poème.
Il chanta, mais ce fut un chant moderne qui lui vint aux lèvres, la dernière mélodie qu’il eût apprise:
Ah! sois toujours
Mes seuls amours.
La voix de Paul avait ce soir-là un timbre argentin qui pénétrait et allait au cœur. Assise de
vant lui, la bouche entr’ouverte, les yeux humides, Geneviève l’écoutait avec ravissement; tout son corps frissonnait sous cette caresse mélodieuse, et son âme s’épanchait dans son regard et sur son front en éclatants rayons, en lumineuse auréole. Si Paul l’avait regardée, il l’eut trouvée si belle qu’il , l’eût aimée, et les larmes de Geneviève eussent été désormais celles du bonheur; mais Paul rêvait; ses regards perdus dans l’espace avec sa pensée cherchaient au loin un autre idéal ou peut-être un souvenir. Il se tut .
–Encore, dit Geneviève
Paul regarda la jeune fille avec étonnement, mais celle-ci, honteuse de ce qu’elle avait dit, s’était voilé le visage de ses deux mains. Il ne lui demanda pas ce qu’elle éprouvait; docile comme un en fant, il répéta la mélodie, et Ceneviève demeura plongée dans son ivresse, jusqu’à ce qu’il eût fini.
–C’est singulier, dit-il, à Lille, toutes les fois que je chantais, je souffrais: ici, au contraire, il me semble que cela me soulage.
–Pourquoi ne chantez-vous pas plus souvent? demanda Geneviève.
–Pourquoi! parce que je n’ai personne pour m’accompagner, et que, sans accompagnement.
Paul s’interrompit, probablement parce qu’il crut que ses paroles ne seraient pas comprises.
–Que faut-il donc pour vous accompagner, demanda naïvement la jeune fille. Est-ce que je ne pourrais pas?.
Le jeune homme sourit en levant légèrement les épaules, et tournant la tète d’un autre côté, il se mit à fredonner un air vif et léger .
La poésie s’était envolée, Geneviève, sans s’en douter, l’avait fait enfuir.
Ce soir-là, elle n’eut plus de «chansons,» comme elle disait, et après avoir senti son âme un moment bercée sur les ailes d’une douce rêverie, elle rentra chez elle le cœur gonflé d’amertume. Pourquoi Paul aurait-il jeté un regard sur elle? Elle sentait si cruellement son infériorité, elle mesurait avec tant de précision la distance qui la séparait de lui, que toute espérance lui eût semblé un blasphème contre son idole. Lui eût-elle pardonné de s’abaisser jusqu’à elle? On peut en douter.
V
La santé semblait revenue au jeune homme, et en même temps la gaieté à Geneviève. La jeune fille avait-elle pris son parti, ou bien obéissait-elle à un élan généreux de son cœur, à la vue de son malade mieux portant? ou bien encore croyait-elle avoir poussé trop loin les conséquences de ses appréhensions et donné trop tôt un corps aux craintes de son imagination? Rien de tout cela. Elle s’était aperçue que sa gaieté exerçait une bonne influence sur l’esprit du jeune homme, et elle riait à travers ses larmes; elle buvait la médecine amère pour guérir son malade C’est la seule duplicité qu’elle se permit jamais avec Paul.
A partir de ce jour, la tâche de Geneviève devint plus délicate et plus pénible; la vigoureuse fille n’eut pas trop de toutes ses forces pour imposer silence à ses sentiments, et pour soutenir contre elle-même la lutte qu’elle avait engagée. Souvent elle fut soumise à de bien cruelles épreuves; parfois les larmes lui montèrent aux yeux et jaillirent; sa pâleur et l’angoisse peinte dans son regard, pensèrent à certains moments trahir les défaillances de son âme. Elle triompha, et toutes ses souffrances, elle les ensevelit vaillamment dans son cœur.
Cette riche poitrine, dont les robustes contours s’arrondissaient comme les voûtes d’un édifice bâti pour les siècles, recélait donc aussi le germe funeste de la douleur; il y avait un défaut dans le monument: son équilibre était rompu.
Les jours succédèrent aux jours, en apparence uniformes comme dans le passé, au fond pleins d’amertume pour la jeune fille et de préoccupations rongeuses pour le jeune homme. Il vint plusieurs lettres pareilles à la première; il en fut répondu quelques-unes aussi; mais un jour un événement plus grave amena des complications moins vulgaires et jeta décidément la pastorale dans la voie du drame.
Au déjeuner, Paul déclara qu’il retournait à Lille. Geneviève laissa retomber sur la table le pain qu’elle avait pris pour le couper et, regardant fixement le jeune homme, ce qu’elle n’avait jamais osé faire:
–Vous nous quittez, Paul? lui dit-elle. Cependant vous vous trouviez bien de la campagne.
–Oui, mais quelques affaires
–Vous, des affaires! interrompit maître Thomas. Allons donc, mon gaillard, vous voulez dire des plaisirs. On n’a pas d’autres affaires à votre âge.
–Je vous jure. dit le jeune homme en rougissant.
–Là, là, là, ne jurons point. Vos affaires, puisque ce sont des affaires, ne nous regardent point; mais laissez-moi vous donner un conseil: soyez sage, soyez prudent et revenez vite. Vous n’êtes pas encore guéri, et il est possible que vous ayez encore besoin de la ferme et des bons soins de Geneviève.
–Je ne les oublierai jamais! dit Paul en saisissant la main de la jeune fille et en la serrant dans les siennes de toute la force qu’il put y mettre.
Geneviève, qui avait baissé la tète pendant que son père échangeait avec Paul ces paroles si pénibles pour elle, releva le front et attacha sur le jeune homme un regard où passa toute son âme.
–Et. vous reviendrez? dit-elle.
–Dans quelques jours, le plus tôt possible.
–Est-ce que votre père vous attend? reprit le fermier.
–Je lui ai écrit hier que peut-être j’arriverais aujourd’hui.
–Ah! déjà! fit Geneviève.
–Mais alors, dit maître Thomas, il faut avertir Jean qu’il prépare la carriole. A quelle heure voulez-vous partir?
–Non, c’est inutile, se hâta d’ajouter le jeune homme; j’irai attendre la diligence sur la route. Il y aura toujours bien une place pour moi.
–C’est une idée; mais vos effets, votre malle?
–Je laisse tout ici, puisque je dois revenir.
Geneviève respira plus à l’aise.
Quand l’heure à laquelle la digilence devait passer sur la route commença à approcher, le fermier invita Paul à se hâter, s’il ne voulait pas la manquer, mais celui-ci ne paraissait pas vouloir se presser, et Geneviève espérait sans doute que la voiture passerait pendant ce temps-là, et que le départ de Paul serait ainsi retardé d’un jour.
Il y avait une assez longue distance de la ferme à la route. Paul voulait partir seul.
–Non, lui dit Geneviève, je vais vous accompagner.
–Cela est inutile; je vais aller très-vite.
–J’irai aussi vite que vous voudrez.
–Oui, mais je suis en retard.
–Raison de plus pour que j’aille avec vous. Vous savez qu’il vous est défendu de courir; moi, je courrai en avant pour faire arrêter la voiture.
Paul voyait avec contrariété l’insistance que Geneviève mettait à l’accompagner.
–Non, dit-il avec impatience; je veux aller seul.
–Au moins, répondit doucement la jeune fille, vous ne me défendrez pas de vous suivre de loin. Songez donc, s’il vous arrivait quelque chose!
Paul réfléchit un moment, et finit par en prendre son parti.
–Soit, dit-il, venez.
Geneviève bondit, comme Sultan à la voix de son maître, et courut chercher le manteau du jeune homme.
–Ce manteau! dit-il, il fait trop chaud.
–Je le porterai sur mon bras, et vous le donnerai dans la voiture. Vous arriverez tard à Lille, et si vous aviez froid!.
–Et ceci, qu’est-ce encore? demanda Paul en montrant un panier que Geneviève tenait à la main.
–Cela? ce sont les gâteaux que vous aimez tant. Voilà votre provision de couques pour le temps que vous passerez à la ville.
Les couques sont une sorte de pâtisserie du pays.
–Où voulez-vous que je mette tout cela?
–Dans la voiture Laissez-moi faire; je connais le conducteur, il fera tout ce que je lui demanderai.
Il fallut encore céder, et, comme l’heure avançait, on partit.
–Vous savez ce que je vous ai recommandé? dit le fermier en pressant le jeune homme dans ses bras; de la sagesse, de la prudence, et revenez bientôt.
En passant dans la cour, on prit Sultan qui menaçait de briser sa chaîne si on ne le conviait pas à la promenade, et quelques minutes après les deux jeunes gens disparurent derrière les haies de sureau. On entendit encore les joyeux aboiements du chien; puis tout bruit cessa. Le fermier, qui était resté sur le seuil de sa porte extérieure, mit sa pipe dans son étui de bois, et rentra lentement en secouant la tète.
–Ce jeune homme-là est en train de faire quelque folie, murmurait-il: demain j’écrirai à maître Jooris.
Or, quand le brave homme écrivait, c’était Geneviève qui tenait la plume.
VI
Paul ne pouvait pas marcher bien vite, et Geneviève ralentissait son pas le plus qu’elle pouvait, si bien qu’en arrivant près de la grande route, on apprit du berger de la ferme que la diligence était passée depuis longtemps.
–Eh bien! dit Geneviève, le malheur n’est pas bien grand. Nous allons retourner à la maison e vous ne partirez que demain.
Paul ne répondit pas, mais il jeta un regard investigateur sur la route qui s’allongeait des deux côtés en ligne droite jusqu’à l’extrémité de l’horizon
–Et vous n’avez pas vu d’autre voiture? demanda-t-il au berger.
–Si fait; il en passe à chaque instant sur la route.
–Je veux parler des voitures de la ville?
–J’entends bien, dit le berger, des voitures pour un monsieur comme vous; j’ai vu des cabriolets, des tilburys, des calèches; j’ai vu aussi un beau carrosse avec deux chevaux blancs
–Deux chevaux blancs!
–Blancs comme neige. Ils sont bien reconnaissables; je n’en ai jamais vu de pareils
–Et de quel côté allait-il?
–Dame! il allait du côté de Lille. A moins que cependant.
–Vous comprenez, Geneviève, dit précipitamment Paul en interrompant le berger, que je trouverai toujours bien une place dans une de ces voitures Retournez donc tranquillement à la ferme avec ce manteau et ce panier qui me sont inutiles, laissez-moi tenter l’aventure.
–Est-ce donc si pressé que vous alliez à la ville, dit Geneviève, et ne pourriez-vous différer jusqu’à demain?
–Non, non, j’ai promis
–Votre père ne vous attend pas aujourd’hui plus qu’un autre jour.
–Il y a d’autres personnes qui m’attendent.
–Alors marchons, dit résolùment Geneviève, en entraînant elle-même son compagnon
Elle semblait déterminée à soulever le voile derrière lequel Paul abritait son secret, dût-elle payer de son existence cette folle curiosité.
Elle prit les devants, en dépit des observations de Paul et des efforts qu’il faisait pour la suivre. En quelques minutes elle eut atteint la grande route. En ce moment on voyait apparaître une voiture attelée de deux chevaux blancs, la voiture dont le berger avait parlé. Paul n’essaya pas de faire rebrousser chemin à Geneviève; il comprit qu’il était trop tard. En effet, le carrosse arrivait au grand trot, et il eut bientôt atteint les deux jeunes gens Là, il s’arrêta.
Il y avait une dame dans la voiture, une dame seule et voilée. La dame se pencha à la portière, et s’adressant au jeune homme d’une voix claire et d’un accent caressant:
–Comment! c’est vous, monsieur Jooris, dit-elle Où donc allez-vous ainsi?
Paul mit quelque hésitation à répondre Il n’était pas encore suffisamment formé aux feintes de la vie mondaine pour savoir mentir du premier coup; il lui fallait le temps de la réflexion.
–J’attendais une voiture, dit-il enfin.
–Vous allez donc à Lille?
–Oui, madame.
–Eh bien, la voiture est trouvée; moi aussi je vais à Lille, montez avec moi.
Paul hésita encore, mais son hésitation, qui parut peut-être à la dame le suprême raffinement de la ruse, était chez lui toute naturelle. Il venait d’apercevoir Geneviève, qui, le front pâle, les yeux étincelants, les lèvres tremblantes, portait tour à tour ses regards de Paul vers l’inconnue, et de l’inconnue vers Paul. Que penserait-elle s’il montait dans la voiture? Ce fut la jeune fille qui le tira d’embarras.
–Paul, dit-elle, c’est une belle occasion et une heureuse rencontre Montez donc, puisque madame vous en prie.
Paul ne sentit pas l’ironie cachée sous ces paroles, et s’approcha de la voiture pour y monter.
–Attendez, dit Geneviève, et votre manteau!
Et d’un geste vigoureux, elle le lança dans le carrosse.
–Qu’est-ce que cela! s’écria la dame. Donnez donc cela au cocher.
–Et ceci, poursuivit Geneviève en plaçant son panier sur la banquette.
–Doucement, dit la dame impatientée. Prenez-vous ma voiture pour un fourgon? Qu’est-ce que c’est que cela?
–Ça, madame, dit Geneviève, c’est la provision de couques pour monsieur Paul aime beaucoup les couques, madame, je vous l’assure.
–Va pour les couques, puisque Paul les aime tant, repartit la dame d’un ton enjoué. Nous allons essayer de les placer dans le coffre.
On tenta vainement de faire entrer le panier; il était trop volumineux. Paul et la dame suaient sang et eau; le cocher ne pouvait venir en aide à sa maîtresse, n’osant lâcher la bride à ses chevaux; Geneviève, debout, les bras croisés, les regardait : faire; enfin, ils y seraient encore au moment où j’écris, si la dame n’avait pas tout à coup pris un parti violent.
–Tenez-vous beaucoup à ces couques? demanda-t-elle à Paul.
Paul aurait bien voulu dire oui, ne fût-ce que pour ne pas humilier la jeune fille qui les avait faites, mais il n’en eut pas le courage. Il fit une moue qui ne signifiait ni oui ni non, et que la dame s’empressa d’interpréter dans le sens qui lui plaisait davantage.
–Vous n’y tenez pas! je le pensais bien, reprit-elle. Jeune fille!–Paul, quel est donc son nom?
–Geneviève, balbutia le jeune homme.
–Geneviève, continua la dame, tenez, reprenez vos couques; M. Paul n’en veut pas.
Et comme Geneviève, stupéfaite, ne prenait pas le panier qu’on lui tendait, et que ce panier était lourd, la dame le lâcha, et il tomba sur la route. Il aurait pu tomber de plus haut sur le cœur de la jeune fille, et lui faire moins de mal.
Cependant la dame avait fait un signe au cocher; les chevaux partirent. Quand elle vit la voiture s’ébranler, Geneviève tendit ses deux bras vers Paul, les mains jointes.
–Paul! Paul! cria-t-elle.
Le son de sa voix fut couvert par le bruit des roues sur le pavé. Sultan fit deux ou trois bonds à la portière en poussant des cris plaintifs, mais il revint aussitôt vers Geneviève, qui était restée sur la route dans la même attitude, les bras tendus vers le carrosse qui s’enfuyait. Le panier était encore à ses pieds.
Sultan s’assit devant elle et la regarda pleurer.
–Quelle est donc cette grande fille que vous appelez Geneviève? demanda la dame au jeune homme assis auprès d’elle.
–C’est la fille de M. Thomas, répondit Paul d’une voix timide.
–Ah! la fille de M. Thomas le fermier. C’est votre garde-malade! Eh mais! vous avez là une garde qui ferait honneur à un régiment de carabiniers.
–Elle est si bonne, madame, dit Paul d’un ton suppliant.
–Je n’en doute pas; toutes les jeunes filles sont bonnes quand on leur donne à soigner un joli garçon. Décidément, ce M. Thomas est un imprudent.
Pendant que la voiture roulait vers la ville, emportant au grand trot de deux chevaux vigoureux toute l’âme et toutes les pensées de Geneviève, celle-ci s’en revenait à la ferme lentement, la tête penchée. Sultan la suivait l’oreille basse. Quand elle s’arrêtait, il s’arrêtait; quand elle se retournait pour voir si elle apercevait encore la voiture, il se retournait aussi, interrogeait du regard tour à tour l’horizon et sa maîtresse. Nous pouvons bien l’appeler sa maîtresse, car de maître il n’en avait plus. Geneviève avait ramassé le panier, ce pauvre panier qu’on avait rejeté avec mépris, et ces pauvres couques qu’elle avait pris tant de soin à faire.
–Tiens, dit-elle, mon pauvre ami; ton maître n’en a pas voulu, elles seront pour toi .
Quand Geneviève rentra à la ferme, maître Thomas vit bien qu’il y avait eu des larmes.
–Va, va, dit-il à sa fille, ne te fais pas de chagrin; ça n’en vaut pas la peine. Si j’en crois mes pressentiments, ce beau monsieur ne mérite pas que nous l’aimions tant et que nous nous affligions à son sujet.
Geneviève le savait mieux que personne, mais elle garda pour elle ce qu’elle savait et ce qu’elle souffrait.
VII
Les épis verts du mois de juin s’étaient dorés au soleil d’août, les fleurs bleues du lin commençaient à donner leurs graines, et Paul n’était pas revenu à la ferme, Geneviève et Sultan attendaient encore son retour.
Où était-il allé en quittant le village? Maître Jooris l’avait écrit à son ami Thomas, et comme Geneviève décachetait les lettres de son père, elle apprit ainsi que Paul n’avait pas fait un long séjour à Lille; sur le conseil d’un médecin qui n’était pas celui de la maison Jooris, le jeune homme était parti pour aller prendre les eaux dans les Pyrénées.
–Qu’est-ce que cela, prendre les eaux? avait demandé Geneviève à son père.
Et celui-ci lui avait répondu qu’il n’en savait rien.
Mieux aurait valu, suivant elle, continuer à prendre le lait des vaches noires. Peut-être avait-elle raison.
Pour faire un si long voyage, maître Jooris n’avait pas d’argent à donner à son fils. Mais une bonne dame, qui allait aux Pyrénées pour son propre compte, avait bien voulu emmener Paul avec elle à titre de «lecteur,» disait la lettre.
–Lecteur! qu’est-ce que cela? demanda derechef Geneviève à son père.
Et le père avait répondu:
–Lecteur! ça doit être un homme qui écrit. C’est comme qui dirait toi quand tu me lis les lettres de mon ami Jooris, et que tu y fais les réponses.
–Oui, mais moi je suis votre fille, dit Geneviève tristement, et cette dame.
–N’est pas sa mère, ajouta maître Thomas.
Depuis l’on n’avait plus parlé de Paul dans la maison, mais on n’avait pas cessé de penser à lui; sa santé devait être bien meilleure, puisqu’il avait pu entreprendre un si long voyage; pour Geneviève ce n’était pas tout. On la vit, sérieuse et réfléchie, redoubler d’activité dans les soins de la maison, s’occuper de tout, prévoir tout, pourvoir à tout avec une ardeur infatigable Elle y apportait une sorte de passion et de fiévreuse énergie, se mêlant elle-même aux travailleurs, leur donnant l’exemple et menant la besogne sans se soucier de a peine et sans qu’elle parùt s’en apercevoir.
–Votre fille se tuera, disaient les voisins.
–Elle tuera son cœur, disaient les voisines.
A la voir si âpre au travail et si bonne ménagère, es jeunes gens du pays, ceux qui pensaient à l’avenir et au côté positif de la vie, admiraient quelle excellente femme Geneviève serait à la tête d’une exploitation. Ceux qui n’avaient pas des pensées si pratiques songeaient combien elle était belle et quel bonheur ce serait de l’épouser. Aussi ne manquait-il point de prétendants à la Ferme des Moines, mais aucun, je dois le dire, ne recevait bon accueil. Maître Thomas avait beau prêcher sa fille et lui représenter que l’âge était venu pour elle de se marier.
–Me marier, répondait-elle toujours, vous savez bien, mon père, que cela n’est pas possible.
Et le père ne demandait jamais pourquoi; il le savait.
Cependant il vint à la ferme, au commencement de la moisson, un cousin de maître Thomas qui, n’ayant rien de mieux à faire, n’avait pas manqué une seule année depuis dix ans de venir donner, comme il le disait, «un coup de main» à son parent. «Ce coup de main» aurait pu plus justement s’appeler un coup d’œil ou un coup de dent, car M. Germain, c’est ainsi qu’on l’appelait, ne retirait jamais les mains de ses poches que pour boire ou manger. Il allait surveiller les moissonneurs et surtout les moissonneuses; là se bornaient ses occupations extérieures. Quant à ses occupations intérieures, elles consistaient surtout à vider la cave du cousin, qui était toujours garnie de vieille bière à cette époque de l’année, et à se faire l’écho des mauvaises plaisanteries que lui apprenaient à la ville des commis-voyageurs ses amis. Du reste, bon vivant, bruyant convive, taillé en Hercule, les joues fleuries, l’œil à fleur de tète, la lèvre moqueuse, ne croyant à rien, cela va sans dire, n’en sachant pas davantage, mais parlant de tout et sur tout; possédant quelque bien dont il s’était fait un petit revenu liquide, et dont il vivait moitié à la ville, moitié aux champs, chez ses amis, chez ses parents, chassant, braconnant et chantant; car il chantait aussi, comme Paul, mais d’un autre ton et d’une autre manière; il empruntait ses mélodies aux chansonniers du Caveau, et ses refrains aux chansons égrillardes de Béranger. M. Germain, on le voit, était à peu près l’antipode du fils du mercier.–Après le ténor était venue la bassetaille.
Geneviève, habituée depuis son retour de Belgique à voir tous les ans ce singulier hôte à la ferme pendant trois semaines ou un mois, s’était familiarisée de longue main avec ses propos vulgaires et ses allures bruyantes; elle était fille d’un sens trop droit pour y faire grande attention. Il est juste de dire que, jusque-là, M. Germain ne s’était pas beaucoup occupé d’elle; il trouvait mieux dans le village, et parmi les moissonneuses de maître Thomas. Ce qu’il appelait «mieux» aurait signifié «plus mal» chez un autre, mais il avait à lui une façon d’entendre le mieux, chez les jeunes filles, qui n’était pas tout à fait d’accord avec les lois de la modestie et de la vertu.
Cette année-là, l’air sérieux de Geneviève le frappa, et comme elle paraissait préoccupée, il s’en préoccupa. Peut-être aussi maître Thomas, qui était un homme fin sous son enveloppe grossière, lui avait-il adroitement soufflé quelques mots à l’oreille. La dot serait belle, la fortune de Germain passait pour assez ronde, et peut-être «l’amabilité» du personnage qui faisait chaque année tant de ravages dans la commune, triompherait-elle enfin des résistances de la jeune fille.
A peine arrivé de quelques jours à la ferme, M. Germain dirigea ses entreprises sur la fille de son parent; mais peu habitué à s’adresser à des natures délicates, il se méprit complétement sur les moyens à mettre en œuvre pour se faire écouter. Geneviève était rèveuse. «Il faut la distraire, pensait-il, il faut l’amuser; amusons-la.»
Il puisa dans l’arsenal de ses anecdotes et de ses plaisanteries celles qui lui parurent avoir le plus de sel, et il demeura confondu quand il s’aperçut que ces armes si puissantes sur les autres étaient sans effet sur Geneviève.
Mais au lieu de se dire que la jeune fille était sans doute cuirassée contre de pareilles atteintes, ce qui eût coûté à sa modestie, il se persuada qu’il n’avait pas frappé assez fort et renouvela ses attaques avec plus d’ardeur. Cette fois, Geneviève lui tourna le dos, et l’assaillant ne put dissimuler sa défaite. Cependant il ne se tint pas pour battu sans ressource, et mit sur le compte de la mauvaise humeur la moitié pour le moins de son échec.
–Elle est mal disposée, se dit-il, elle n’aura pas écouté ce que je lui disais. Mais, bast! je ne suis pas à bout de ressources.
Et il se prit à fredonner l’air de la Muette:
L’heure viendra, sachons l’attendre.
Pendant huit jours il l’attendit en vain, l’heure ne vint pas. A toutes ses insinuations galantes, Geneviève gardait le silence ou répondait qu’elle n’avait pas le temps de l’écouter. Un jour pourtant il poussa si loin ses entreprises, que la jeune fille jugea prudent d’y mettre un terme dès le début. Elle le fit avec une énergie, avec une netteté dont ne l’eussent pas crue capable ceux qui ne l’auraient connue que dans son rôle de dévouement timide et d’esclavage craintif auprès de Paul.
–Mon cousin, lui dit-elle, que me voulez-vous? Expliquez-vous franchement. Si vos assiduités n’ont pas un motif sérieux, elles sont une injure pour moi; si elles en ont un, elles m’affligent, car je ne saurais les encourager.
–Mais, cousine, répondit le rustre, c’est très-sérieusement que je vous parle.
–J’en suis fâchée, et je vous prie alors de ne me plus parler que des choses que je veux entendre.
–Vous êtes devenue bien farouche, Geneviève.
–Parce que vous êtes vous-même devenu trop familier.
–Ainsi, vous ne voulez pas m’écouter?
–Je le voudrais que je ne le pourrais pas.
–Prenez garde, Geneviève, on pensera peut-être que vous avez pour cela des raisons cachées.
–Cachées ou non, j’ai mes raisons et cela me suffit.
–On dira que vous avez vos préférences, et que tout le monde n’a pas le malheur de vous déplaire.
–Eh bien, peut-être dites-vous la vérité.
–C’est donc vrai ce que l’on m’a dit?
–Je ne sais, Germain, ce que l’on vous a dit, mais ce qui est certain, c’est que je suis bien maîtresse de donner mes préférences à qui me convient.
–Sans doute, sans doute; cependant il faut les bien placer, et si j’en crois la rumeur publique, vous n’auriez pas eu beaucoup de bonheur jusqu’ici dans vos amours.
–Dans mes! s’écria Geneviève indignée
–Dame! je répète ce que l’on m’a dit, car je ne le connais pas, moi, ce monsieur, et je ne sais pas à quoi vous en êtes avec lui, mais vous le comprenez, cousine, des bruits comme ceux-là ne sont pas faits pour recommander une honnête fille, et il serait bon de les faire cesser.
–Je vous remercie de votre conseil, monsieur Germain, dit sèchement Geneviève.
–Je vous offrais pour cela un moyen bien simple, continua le paysan, et je crois, entre nous, qu’avant de le repousser tout à fait vous feriez bien d’y réfléchir.
Geneviève y réfléchit en effet, mais ce fut pour maudire la présence à la ferme de cet hôte importun et désagréable. Quant à lui, blessé dans sa vanité, il se promit bien d’en tirer vengeance. En quittant Geneviève, il passa dans la cour et, apercevant Sultan, il l’appela. Sultan vint lentement, l’oreille basse, en chien obéissant mais peu empressé. Quand il fut à distance, M. Germain lui envoya un vigoureux coup de pied dans les côtes. Le pauvre chien bs’enfuit en criant, et sur le seuil parut Geneviève le visage pourpre et l’œil enflammé. Il ne fut pas échangé une parole, mais il était facile de voir que la guerre était déclarée.
VIII
C’était le 15 aout, « le jour de la Vierge », jour de grande fête dans les campagnes du nord de la France. Le temps était magnifique, et après vêpres, quand la procession sortit de l’église et déploya ses bannières au soleil, ce fut un beau spectacle, bien fait pour émouvoir une âme poétique et chrétienne. Les chants montaient au ciel avec l’encens; la voix des jeunes filles alternait avec celle des chantres, et si les unes et les autres manquaient d’art et de souplesse, leur ensemble et leur naïve expression rachetaient bien ce défaut. Le garde-champêtre, le sabre nu, ouvrait la marche. On voyait d’abord défiler les membres des diverses confréries, ornés de leurs insignes et précédés de leurs bannières; puis venaient les jeunes gens portant des cierges autour des figures de Saint Pierre et de Saint Nicolas; Sainte Catherine, appuyée sur sa roue, suivait un chœur de jeunes filles, vêtues de blanc, qui tenaient à la main de longs flambeaux ornés de bandelettes bleues et roses, flottant au vent; derrière s’avançait un autre chœur pareil, conduit par sa mairesse; cette année-là, la mairesse était Geneviève, poste important qui lui donnait le droit de vêtir de ses mains la figure de la Vierge. Une robe blanche, un voile blanc attaché sur ses cheveux d’or, drapée simplement, mais avec une certaine noblesse, elle dépassait de la tète toutes ses compagnes; et n’eussent été ses mains pieusement jointes, son front baissé et sa croix d’argent qui étincelait sur sa poitrine, on l’eût prise pour-une fille de l’Attique précédant à l’acropole le char de Minerve, plutôt qu’une vierge chrétienne guidant le chœur des jeunes filles vouées au culte de Marie. La figure de la mère du Sauveur, dorée et couverte de joyaux et de dentelles, suivait ce deuxième groupe, portée par deux jeunes filles; puis des chantres et des enfants, ayant au cou des corbeilles et jetant des feuilles de roses sur le sol qu’allait fouler le prêtre. Celui-ci, vieillard à cheveux blancs, tenait dans ses mains, sous un dais de velours cramoisi, le soleil du Saint-Sacrement. De chaque côté du dais, le casque en tête et l’arme au bras, les pompiers du village formaient cortége, et derrière suivait la foule, les hommes le front nu, les femmes coiffées de la faille, long voile noir qui tombe jusqu’à terre, tous mêlant leurs voix à celles des chœurs. Çà et là, sur le chemin, des reposoirs ornés de feuillages, de fleurs et de draperies blanches, avaient été ménagés. La procession s’arrêtait, se groupait en masse autour d’un autel improvisé, et le prêtre, au milieu du silence qu’interrompait seul le son argentin de la cloche, donnait sa bénédiction au peuple agenouillé dans la poussière.
J’ai vu souvent de ces processions de village, et jamais sans émotion; j’y ai conduit des esprits forts, des sceptiques de parti pris, et j’ai toujours observé chez eux un bon mouvement, une heureuse impression! Le côté grotesque, trop facile à saisir, leur échappait, et ce n’était qu’à la longue et après s’y être familiarisés qu’ils trouvaient le chantre ridicule, les jeunes filles laides, et les figures portées sur leurs épaules singulièrement attifées.
M. Germain ne fut pas aussi accessible à ce sentiment élevé et poétique. Il était venu se placer sur le passage de la procession, auprès d’un calvaire situé près du bois des Bruyères dont nous avons déjà parlé; mais les préoccupations qu’il avait apportées là n’étaient rien moins que pieuses. Il voulait voir, se faire lui-même remarquer, et rien de plus. Cependant quand le Saint-Sacrement passa, il fit comme tout le monde, il s’agenouilla. Il s’était aperçu qu’il serait seul debout, et il n’osa braver ouvertement l’opinion. Très-fort en petit comité, il voyait s’évanouir son courage dès qu’il se sentait le point de mire de l’animadversion publique.
La procession s’arrêta; d’autres personnes vinrent s’agenouiller auprès de Germain, l’une d’elles à l’écart presque derrière lui. Le groupe de jeunes filles se trouvait en face.
Le prêtre donna sa bénédiction, et la procession se remit en marche. Geneviève s’avançait le front tourné vers le tertre couvert de monde. Un moment elle leva les yeux; soudain les roses de son visage s’évanouirent, ses yeux se fermèrent, sa marche s’arrêta, et sa main tremblante laissa échapper le cierge qu’elle tenait. Ses compagnes s’empressèrent autour d’elle pour la soutenir, mais elle, reprenant aussitôt ses forces et son courage:
–Ce n’est rien, dit-elle, marchons!
Germain, qui ne pouvait s’attribuer le mérite d’une si vive impression, se retourna, et vit à quelques pas un jeune homme mince, fluet, aux joues creuses, aux yeux caves, et laissa tomber sur lui un regard de mépris.
La procession continua, mais on vit bien, à la pâleur de la jeune fille, les efforts qu’elle faisait pour se vaincre. Toutefois, l’office terminé, elle mit tout en ordre dans la chapelle de la Vierge, comme il convenait à ses fonctions de mairesse; et elle ne quitta l’église qu’avec ses compagnes. On remarqua même qu’elle ne s’en retourna que très-lentement à la ferme. Geneviève voulait-elle se préparer aux nouvelles émotions qui allaient l’atteindre
Du plus loin qu’il l’aperçut, son père qui l’attendait à la porte extérieure de sa maison, vint au devant d’elle.
–Geneviève, ma fille, lui dit-il en lui prenant la main, sais-tu bien qui tu vas voir?
–Je le sais, mon père, répondit simplement la jeune fille.
–Et tu auras du courage?
–J’en ai eu, j’en aurai.
Geneviève entra dans la maison. Paul était assis au foyer, tenant son chien entre les jambes. Sultan se leva aussitôt, courut à la jeune fille, et manifesta sa joie en se traînant à ses pieds. Quant à Paul, il se leva aussi, mais, sans bouger de sa place:
–Bonjour, Geneviève, dit-il. Vous vous portez mieux à ce que je vois; car tout à l’heure, à la procession, vous étiez malade à ce qu’il m’a semblé.
–Tout à l’heure, oui, balbutia la jeune fille, mais je suis tout à fait bien.à présent. Vous avez bien tardé à venir, monsieur Paul.
–J’ai fait un long voyage, j’ai vu beaucoup de pays.
–Oui, je sais cela, on me l’a dit, car. car vous ne nous avez pas écrit. Au moins vous êtes-vous amusé, vous êtes-vous.?
Sa voix s’arrêta, Geneviève entraîna Paul vers la croiséé pour mieux voir son visage.
–O mon Dieu! s’écria-t-elle.
–Qu’avez-vous? demanda Paul; vous me trouvez changé?
–Oui, un peu; mais ce ne sera rien; le bon air, le repos, de la tranquillité et de bons soins. Oh! je vous soignerai bien, moi!
Il y avait dans la manière dont Geneviève prononça ces mots une expression d’orgueil, un accent d’enthousiasme qui retentit jusque dans le cœur du jeune homme, mais pour y éveiller un sentiment douloureux.
Il prit la main de Geneviève et la serrant dans les siennes:
–Je sais combien vous êtes bonne, dit-il, mais je vais mieux, bien mieux.
La jeune fille fit un signe de tète négatif.
–Non, monsieur Paul, dit-elle, vous n’allez pas mieux, je le vois bien, moi, je le sens là.
Elle porta la main à son cœur.
–Tantôt, reprit-elle, quand je vous ai vu, j’ai eu peur. Pourquoi nous avez-vous quitté, pourquoi revenez-vous si tard? Enfin, vous voilà; vous resterez avec nous, n’est-ce pas?. Du moins jusqu’à ce que vous soyez guéri tout à fait. Nos vaches noires valent mieux que vos eaux des Pyrénées, et peut-être-ne vous aime-t-on pas moins-ici. qu’à la ville.
C’était la première fois que Geneviève faisait devant Paul allusion à sa tendresse pour lui. Le jeune homme tressaillit, et fixant ses regards lents et tristes sur la jeune fille:
–Vous êtes changée aussi, Geneviève, dit-il. Vous avez eu du chagrin!
–Oh! beaucoup.
–Mais vous êtes forte, vous, et vous pouvez souffrir; moi, je suis épuisé.
Paul se laissa retomber sur sa chaise, et appuya son front brûlant sur les mains de la jeune fille. Il sembla à Geneviève qu’elle sentait les larmes ruisseler entre ses doigts.
–Paul, dit-elle tout bas en se penchant sur lui, vous souffrez! soulagez votre cœur, donnez-moi la moitié de vos peines. Vous l’avez dit, je suis forte, moi, je puis porter les vôtres avec les miennes. Reposez votre tète sur ce cœur ami, et si vous le sentez battre plus fort, c’est qu’il est heureux de se sentir si près de vous. Dites-moi tout, tout ce que vous avez fait, Paul, depuis le jour où je vous vis monter dans cette belle voiture que nous avons rencontrée. par hasard. sur la route.
–Geneviève, que me demandez-vous, répondit le jeune homme; j’ai eu bien tort de partir; que voulez-vous savoir de plus?
–Vous êtes allé à Lille, et puis.
–Et puis, vous le savez bien, je suis parti pour les Pyrénées.
–Et cette dame de la voiture aussi?
–Et cette dame aussi.
–Ce n’était pas bien, Paul, ce que vous faisiez là.
–Je me le répétais sans cesse, et cependant je ne pouvais m’empêcher de le faire; il n’eût pas été bien non plus de me montrer ingrat. J’avais reçu des bienfaits, on me demandait un service, pouvais-je le refuser?
–Peut-être l’auriez-vous dù; mais je ne veux pas examiner vos actions, je n’en ai pas le droit, je veux seulement connaitre vos peines.
–J’étais entré dans un monde trop au-dessus de ma condition, et un jour je m’en suis aperçu.
–Et. c’est tout? murmura Geneviève avec anxiété.
–Non, ce n’est pas tout, c’est le commencement.
Geneviève approcha une chaise de Paul et s’assit en face de lui, les coudes sur les genoux, le visage dans les mains. Elle comprenait qu’elle allait entendre de pénibles confidences, et elle craignait que ses forces ne la trahissent.
IX
–Nous étions arrivés dans les Pyrénées depuis quelques jours, reprit le jeune homme; j’avais déjà pu comprendre quelle était ma position; j’étais un subalterne, rien de plus. Mais que pouvais-je désirer de mieux? un subalterne envers qui l’on témoignait des égards, qui avait place au salon et à qui l’on ne demandait en retour que des attentions faciles et quelques petits services. Pourvu qu’il se conduisit bien, le subalterne pouvait s’estimer heureux de sa situation, et plus d’un l’eût sans doute enviée. Je me sentais pourtant gêné dans ce monde; j’éprouvais un malaise que je n’avais jamais ressenti autrefois, et qui s’accrut à mesure que le cercle des connaissances s’étendait autour de nous. Je regrettais le temps du voyage où nous étions seuls, et les premiers instants de notre séjour, alors que nous allions nous promener ensemble dans les montagnes et jouir sans témoin des beaux spectacles de la nature. Vous ne vous figurez pas, Geneviève, combien ce pays-là diffère de celui-ci; ce sont de grandes montagnes à pic, couvertes, à leurs sommets, de neiges qui ne fondent jamais. Lespentes se cachent sous des forêts toujours vertes, sous des tapis de verdure que sillonnent des ravins et que déchirent des cascades qui jaillissent en écumant. Au fond, des vallées s’ouvrent et se creusent des précipices dont le regard de l’homme ne peut mesurer la profondeur. Aux différentes heures du jour, l’aspect change: tantôt le soleil fait étinceler les glaciers comme des feux lointains, tantôt il dessine leurs contours comme des spectres gigantesques
–Que ce doit-étre beau! s’écria Geneviève, ravie, transportée par la description du jeune homme.
–Oui, dit Paul, et cependant ces beautés me devinrent bientôt odieuses; ce fut le jour où je m’aperçus que nous n’étions plus seuls.
Geneviève poussa un soupir et laissa retomber son visage dans ses mains.
–Madame. vous ne devez pas savoir son nom, Geneviève, et pour vous je l’appellerai Louise.– Madame Louise avait rencontré là-bas quelques connaissances; celles-ci en attirèrent d’autres, et le cercle devint nombreux autour d’elle; une femme d’esprit, aimable.
–Et belle, interrompit Geneviève; je le sais, je l’ai vue.
–Ce n’était rien encore, bien que cela m’affligeât beaucoup de n’être plus tout pour elle. Parmi les hommes qui lui furent présentés, il s’en trouva un aussi qui était très-aimable et très-spirituel, du moins à ce que l’on disait, et qui, de plus, menait grand train. Je ressentis une vive douleur la première fois qu’il vint à la maison. Le soir, madame Louise, contrairement à son habitude, ne m’emmena pas à la promenade, et quand elle rentra, elle oublia de demander s’il y avait quelque chose de nouveau dans le journal. J’aurais été bien embarrassé de le lui dire, car si je l’avais lu, c’était sans m’en apercevoir et sans me rendre compte de ce que je lisais. J’étais assis dans un coin, j’avais les yeux humides; j’avais pleuré. Nous étions dans l’obscurité, car j’avais oublié de faire allumer les lampes. On apporta de la lumière, et m’ayant aperçu, elle vint à moi.
–Qu’avez-vous? me dit-elle.
Je la regardai sans lui répondre. Alors se penchant vers moi, elle me prit la tète dans les deux mains.–Enfant! me dit-elle; vous êtes un enfant.
Je souris à son sourire, et ce soir-là tout fut oublié; mais le lendemain la promenade se fit encore sans moi, et mes chagrins recommencèrent. Cette vie dura quinze jours, vie de supplice et d’amertume. Au bout de ce temps, nous ne nous parlions plus, et j’étais à peine capable de me remuer tant j’étais affaibli.
–Mon pauvre Paul! dit Geneviève.
–Cependant, un soir encore madame Louise m’appelle auprès d’elle et me dit: Paul, nous partons dans huit jours; mais d’ici là, tâchez de vous conduire en jeune homme intelligent et non en enfant gâté comme vous le faites.
–Madame, m’écriai-je, étouffant mes sanglots, vous m’avez comblé de vos bienfaits, je n’ai pas le droit de me plaindre, mais au risque de paraître un ingrat, je voudrais partir tout de suite.
Elle me regarda avec attention, comme si elle doutait que je lui parlasse sérieusement; puis elle reprit:
–Mon pauvre enfant, je vous ai fait de la peine; j’en suis fâchée; mais une femme comme moi appartient un peu au monde, et si elle veut que celui-ci lui pardonne ses faiblesses, il faut qu’elle én ait un peu pour lui.
Je ne comprenais pas bien ce qu’elle me disait, mais je sentais qu’au lieu de me soulager, ses paroles me faisaient mal. Elle me prit la main; j’avais la fièvre.
–Couchez-vous bien vite, me dit-elle, et demain, si vous allez mieux, nous reprendrons cet entretien..
Je me couchai, mais je crus m’apercevoir qu’il était venu du monde et que l’on causait dans le salon. Alors il me passa mille idées folles par la tête; puis, je ne sais plus ce qui se passa, j’avais le délire et je fus ainsi tout le temps que nous restâmes dans cet endroit. J’étais encore malade quand nous partîmes, mais la fièvre était passée. On prit grand soin de moi, et quand nous fûmes dans la chaise de poste:
–Savez-vous, me dit madame Louise, que vous nous avez donné de vives inquiétudes! Pourquoi prenez-vous si chaudement les choses? Au fond, vous êtes une nature faible, mais votre imagination travaille trop, et vous lui laissez le champ trop libre.
Je sentais bien qu’elle avait raison, mais aussi quelle nécessité de m’élever si haut pour me laisser retomber si bas?
–Vous l’aimiez beaucoup, Paul, dit sérieusement Geneviève, et cette femme avait bien tort de jouer ce jeu cruel avec vous. Savez-vous que c’est un crime, cela!
–Je ne saurais l’accuser; elle n’eut aucun tort envers moi. J’en eus au contraire envers elle. Ne devais-je pas m’estimer trop heureux de vivre près d’elle, dans son intimité, sous sa main? Quel droit avais-je de lui témoigner de la mauvaise humeur et de lui faire mauvais visage? Elle m’avait emmené sans doute pour la distraire; et je ne lui montrais qu’un front soucieux et attristé. Beaucoup d’autres m’eussent renvoyé sur-le-champ. Elle daigna me garder, et je lui en dois encore de la reconnaissance.
–Vous avez raison, Paul, et c’est moi qui ai tort; il ne faut jamais oublier ceux qui ont été bons pour nous, ceux qui nous ont aimés, ne fût-ce qu’un instant.
–Oh! je ne l’oublie pas, dit le jeune homme.
Il aurait peut-être pu dire qu’il y pensait sans cesse; mais il y pensait sans mouvement violent, sans ardeur, sans passion. Tel était son caractère. Il pouvait souffrir autant qu’un autre; il pouvait;. ressentir la douleur jusqu’à succomber à ses atteintes, mais son amour, s’il en avait un, ne jaillissait guère au dehors; il’ n’avait aucun besoin d’expansion et n’était fait ni pour l’adoration ni, pour le sacrifice. Paul n’avait pas oublié celle qu’il appelait madame Louise, mais ne lui en eût-il pas coûté quelques efforts pour l’effacer de son souvenir? Geneviève n’aurait pas osé se poser une si-grave question; elle aurait cru commettre un blasphème envers son idole, et elle aimait mieux souffrir du grand amour qu’elle supposait exister dans le cœur du jeune homme pour madame Louise, que de réduire cet amour à ses véritables proportions, qui eussent diminué le héros à ses yeux.
–Oh! vous devez être bien malheureux, Paul, dit-elle, en relevant la tête et en serrant vivement la main du jeune homme.
Paul fit un signe de tête affirmatif qui aurait trahi un grand fond d’indifférence à des yeux plus exercés que ne l’étaient ceux de la jeune fille.
–Et. comment tout cela a-t-il fini? demanda-t-elle timidement.
–Arrivés à Paris, elle y resta, et moi, je m’en revins seul à Lille. J’étais plus malade qu’avant mon voyage, mais, maintenant, je suis bien mieux; Voyez, je marche.
Le jeune homme essaya de se lever; mais il retomba aussitôt.
–Allons, dit Geneviève, il ne faut pas que vous bougiez. Vous êtes faible, vous êtes fatigué; le soir vient; je vais préparer votre chambre, et aussitôt nuit, vous vous coucherez.
–Vous êtes toujours bonne.
–Et vous toujours imprudent. Vous retrouverez votre chambre comme vous l’avez laissée: personne n’y est entré que moi. Mon père voulait que e la donnasse à Germain, mais je ne l’ai pas vouu. Oh! il y a eu une querelle à ce sujet; mais j’ai u le dessus, comme bien vous pensez.
–Qui est-ce que ce Germain dont vous parlez? emanda Paul en plissant légèrement le sourcil.
–Oh! ce n’est rien. un cousin à nous qui est enu nous voir, et que mon père aime beaucoup. Il tait devant vous au reposoir des Bruyères.
–Je ne l’ai pas vu, dit Paul d’un ton distrait.
–Il était pourtant venu là pour cela, reprit Geeviève en riant; mais je m’attarde ici à causer,
lieu d’aller mettre des draps blancs dans votre , et tout à l’heure mon père rentrera avec Gerain pour souper, et rien ne sera prêt.
–Votre parent est donc ici, dans la maison?
–Sans doute, ne vous l’ai-je pas dit?
–Non: j’avais cru comprendre au contraire le vous ne lui aviez pas donné ma chambre.
–C’est vrai, mais croyez-vous qu’il n’y ait qu’une
ambre d’amis à la ferme de maître Thomas? Oh! nous en avons une autre auprès du fournil; il y fait un peu chaud, c’est vrai, mais l’été ça ne fait pas de mal d’avoir chaud la nuit, on souffre moins de la chaleur pendant le jour; c’est là que j’ai mis mon cousin.
Et Geneviève se mit à rire aux éclats. Il y avait longtemps que les échos de la maison n’avaient entendu pareil bruit. Paul ne rit pas et demeura soucieux.
–Est-il ici pour longtemps? demanda-t-il.
–Qui cela? Germain? Douze ou quinze jours peut-être.
Le jeune homme baissa le front et sembla réfléchir un instant; puis tout à coup relevant la tète:
–Qu’est-il venu faire ici? reprit-il.
–Aider mon père dans sa moisson.
–Est-ce là tout?
–Mon Dieu! comme vous me faites cette question! Qu’est-ce que vous avez donc, Paul, pour me regarder ainsi?
Les yeux caves du jeune homme avaient pris en effet une expression singulière.
–Et M. Germain est un jeune homme aimable, gai, amusant? demanda Paul.
–On le dit, du moins.
–Et il vous plaît, sans doute?
–A moi? fit Geneviève étonnée.
Pourquoi Paul lui faisait-il ces questions! serait-il jaloux, par hasard? cette pensée qui traversa subitement l’esprit de la jeune fille lui parut tellement invraisemblable qu’elle se hâta de la secouer, mais elle ne laissa pas d’en recevoir quelque impression, est-il nécessaire d’ajouter quelque plaisir’?
Elle se pencha aussi vers Paul, comme la grande dame, et comme la grande dame, elle prit la tête du jeune homme entre ses deux mains, des mains moins fines, moins effilées, moins blanches, mais des mains bien pleines, d’un beau galbe, d’un riche coloris, celles de la Madeleine dans la Descente de Croix. Fit-elle ce que la grande dame avait fait? Il est permis d’en douter; elle n’avait pas les hardiesses de la ville, mais elle dit comme elle, bien bas:
–Paul, vous êtes un enfant.
Et de plus, elle ajouta en passant les mains dans ses cheveux:
–Germain est un cousin qu’on n’aime guère, et Paul, un cousin qu’on aime trop.
Quand Paul secoua la tête pour rajuster sa chevelure dérangée, la jeune fille avait disparu. En revanche, un autre personnage était debout devant lui: c’était M. Germain.
X
En apercevant devant lui cet Hercule du Nord, Paul ne put se défendre d’un mouvement d’effroi. Il tressaillit comme à l’aspect d’un animal redoutable et essaya de reculer son siège; il ne put y parvenir.
Sultan, qui grommelait, se serra dans les jambes de son maître.
Pendant ce temps, le rustre, les bras croisés, campé sur la hanche, le pied en avant, comme un athlète qui attend son adversaire, examinait avec une expression de curieux mépris la chétive proie offerte à sa colère. C’était donc là le rival que Geneviève lui avait donné! Quelle honte! son petit doigt eût suffi pour le terrasser.
–Vous êtes bien M. Paul Jooris? lui demanda-t-il.
–Oui, monsieur, balbutia le jeune homme.
–Oh! vous n’avez pas besoin d’avoir peur, je ne veux pas vous faire de mal, au contraire. Nous sommes tous deux dans la maison. du cousin Thomas, et nous devons être amis. Cependant il y a à cela des conditions. On dit,–je ne sais pas si c’est vrai, mais si c’est vrai, je vous en félicite, –on dit que vous êtes la coqueluche des belles dames de la ville; dans ce cas vous ne devez guère vous soucier des belles filles de village.
–Monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire, murmura Paul, blessé du ton que prenait le rustre envers lui et un peu remis de son premier mouvement de terreur.
–Vous me comprenez fort bien, au contraire; vous savez à merveille ce que je veux dire. Vous autres bôurgeois, vous aimez assez à varier vos plaisirs; aussi je crois devoir vous avertir que j’ai des vues sur Geneviève.
En prononçant ces paroles et pour leur donner plus d’accent, M. Germain saisit une chaise du bout de ses deux doigts, la fit tourner et la planta devant Paul du côté du dossier pour s’asseoir à cheval comme au corps de garde. Par malheur, dans cette évolution, il atteignit la patte de Sultan, et la pauvre bète poussa un cri déchirant qui retentit jusque dans le cœur de son maître.
Paul appela son chien et le fit coucher à sa gauche, hors des atteintes du grossier personnage, qui reprit aussitôt son discours en bourrant sa pipe:
–Oui, mon cher monsieur, j’ai des vues sur Geneviève, et vous comprenez, j’ai mieux aimé vous en avertir tout de suite que d’être forcé plus tard de vous le dire d’une façon moins amicale.
Paul se pinça les lèvres et jeta sur son antagoniste un regard hautain; il commençait à se familiariser avec la bête féroce.
–Ensuite? dit-il froidement.
–Ensuite! mais c’est tout. A moins que vous n’ayez vous-même des prétentions, ce qui modifierait un peu la situation et la nature de nos rapports.
–Je ne tiens ni à les modifier, ni à les maintenir, dit Paul négligemment; quant à des prétentions, je n’en ai aucune, du moins de celles que vous avez.
–A la bonne heure, voilà qui est parler! s’écria Germain, sans qu’il eût senti l’ironie cachée sous ces paroles. Touchez là.
M. Germain tendit la main à Paul, qui lui abandonna la sienne avec répugnance.
–Et maintenant, reprit-il d’un petit air satisfait, je dois vous avouer entre nous que vous avez bien fait. Geneviève n’est pas une fille pour un bourgeois comme vous, et je ne serais pas étonné qu’elle eùt porté ses vues sur quelqu’un.
–Ah! vous croyez?
–J’ai quelques raisons de le croire.
–Alors pourquoi m’en parler? c’était inutile; vous en savez plus long que moi.
Disant cela, Paul tourna le dos à son interlocuteur et se mit à caresser son chien. Décidément l’agneau n’avait plus peur du loup.
Ce n’était pas l’affaire de ce dernier, celui-ci prit la pelle à feu et fouilla dans les cendres, pour y recueillir quelques charbons ardents auxquels il alfuma sa-pipe. Quand elle fut allumée, au lieu de jeter les charbons dans le foyer, il les laissa tomber sur le dos du chien. La pauvre bête se leva et bs’enfuit en poussant des hurlements. Paul, se retournant soudain, regarda Germain en face.
–Pardon, dit le rustre en souriant du succès de sa tentative, je ne l’ai pas fait exprès.
Paul ne dit mot, mais il prit dans l’angle de la cheminée un petit jonc flexible qui lui servait de canne, et se mit à jouer d’un air indifférent. Germain cherchait par quel côté il attaquerait de nouveau sa victime, et il n’avait pas encore trouvé la solution du problème, quand tout à coup sa pipe vola en éclats. En jouant avec sa baguette, Paul l’avait lancée en l’air comme un projectile.
–Pardon, dit-il, je ne l’ai pas fait exprès.
Le colosse demeura un instant ébahi et muet devant tant d’audace. Nul ne s’était jamais permis envers lui une si grave injure. Il regarda le jeune homme d’un air étrange, et se demanda pendant quelques secondes s’il ne broyerait pas dans ses mains cet être malingre et chétif. Mais il se montra magnanime, soit qu’il jugeât un tel adversaire indigne de lui, soit qu’il eût résolu de s’en tenir aux provocations et de pousser l’indolence feinte ou réelle du bourgeois jusque dans ses derniers retranchements.
–Après tout, dit-il, le malheur n’est pas grand, et vous me donnerez bien un cigare en attendant que j’aille acheter une pipe neuve.
–Je n’en ai pas, répondit sèchement le jeune homme; je ne fume plus, cela m’est défendu.
–Vous êtes donc bien malade?
–Apparemment.
–Et c’est pour vous guérir que vous venez ici?
–Oui, monsieur.
–Eh bien! voulez-vous que je vous donne un conseil, moi, mais un conseil qui vaudra bien celui de tous vos médecins: ce pays-ci n’est pas sain pour vous; retournez à la ville.
–Ah! c’est votre avis, à vous?
–Oui, et si vous m’en croyez, vous ne ferez pas long séjour; demain matin je me charge de vous reconduire moi-même à Lille.
–Je vous remercie de votre offre obligeante, mais je ne uis pas aussi édifié que vous sur l’insalubrité du pays, et, avec votre permission, j’y resterai.
M. Germain n’était pas habitué à montrer tant de patience, et il commençait à s’apercevoir que depuis le commencement de l’entretien, loin d’avoir gagné du terrain, il en avait perdu.
–Avec ma permission, murmura-t-il; vous êtes donc bien convaincu qu’il faut l’avoir?
–Nullement.
–Et si je vous la refuse?
–Je m’en passerai.
–Ah! corbleu, c’est ce que nous verrons! s’écria le paysan d’une voix de tonnerre en se levant de oute la hauteur de sa taille, et en brisant sa chaise contre les jambes du malade.
Celui-ci, à cette explosion de colère, se contenta de reculer son siège jusque dans l’angle de la vaste cheminée où il s’était blotti. Mais l’orage était déchaîné; rien ne pouvait plus conjurer la tempête.
–Voilà une demi-heure, reprit Germain en se croisant les bras, que j’essaie de vous faire doucement comprendre que vous êtes de trop dans la maison; mais non, vous vous obstinez à ne rien entendre, ou plutôt vous entendez fort bien, mon gaillard. Vous vous figurez, peut-être, que je ne m’en aperçois pas! Ah! les filles du village vous semblent donc bonnes à croquer après les grandes dames de la ville! Nous savons vos prouesses, mon petit monsieur; mais je vous en avertis, nous ne sonmes pas d’humeur ici à les tolérer. J’appartiens à la famille, moi, j’ai le droit de veiller sur son honneur, et j’y veille.
–Son honneur! dit Paul, en levant les épaules, en quoi est-il plus compromis par ma présence que par la vôtre?
–Moi, je suis proche parent, tandis que vous!. au surplus, interprêtez-Ie comme vous voudrez; il ne me convient pas que vous restiez ici; tenez-vous le pour dit.
Pendant ces dernières paroles, Paul avait fait un grand effort; il s’était levé et se tenait debout appuyé sur le dossier de sa chaise:
–Il ne vous convient pas, dit-il, je le regrette, car il me convient à moi de rester.
–Vous voulez donc que je me porte à quelque extrémité, s’écria le paysan en se précipitant sur le jeune homme inoffensif et en lui mettant le poing sous le nez. Ne savez-vous pas que d’une chiquenaude je vous jetterais à terre?
–Je le sais; mais puisque vous m’offrez un combat, il me sera permis, j’espère, d’en rendre les chances plus égales?
Il y avait dans la voix de Paul un singulier accent de fermeté. Cette nature indolente et molle semblait s’éveiller et grandir à l’approche du danger. Les forces physiques lui revenaient en même temps que l’énergie morale. Germain était un homme trop grossier pour comprendre cette transformation; il ne voyait toujours devant lui que l’être chétif et faible, et ne comprenait pas qu’il pût être son égal.
–Un combat! s’écria-t-il; ah! tu parles de combat! mais si je te prends dans mes mains, je vais te briser comme verre.
–Alors vous seriez un lâche, car il n’y a que les lâches qui abusent de la force brutale.
–Je ne connais pas toutes ces finesses-là, moi, et ne sais qu’une chose, c’est que je vais te guérir de l’envie de rester ici.
En parlant ainsi, le rustre saisit le jeune homme par le haut des deux bras, et, l’enlevant de terre, il allait le précipiter à la porte quand tout à coup une main vigoureuse le prit lui-même à la gorge, et le forçant à lâcher prise, le secoua rudement et l’envoya rouler au fond de la pièce.
Cette main, c’était celle de Geneviève. Junon, dans sa colère, ne fut jamais plus belle.
Germain se releva tout confus, les joues pour-près, le visage enflammé, et sortit de la maison. On ne le vit pas au souper, et le lendemain il avait quitté le village.
Geneviève était venue vers Paul qui, dans cette lutte inégale, avait dépensé toutes ses forces et était retombé presque inanimé sur son siége.
–Paul, dit-elle, en s’inclinant vers lui, pourquoi vous exposiez-vous ainsi? Ne saviez-vous pas bien que je ne vous laisserais pas partir?
Paul serra la main de la jeune fille; mais il n’eut pas la force de lui répondre.
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