Kitabı oku: «La Jérusalem délivrée»
Alphonse de Lamartine, Le Tasse
La Jérusalem délivrée

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303037
Table des matières
AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.
DESCRIPTION DE JÉRUSALEM PAR M. A. DE LAMARTINE.
NOTICE SUR LE TASSE, 1544-1595.
CHANT PREMIER.
CHANT II.
CHANT III.
CHANT IV,
CHANT V.
CHANT VI.
CHANT VII.
CHANT VIII.
CHANT IX,
CHANT X,
CHANT XI,
CHANT XII.
CHANT XIII.
CHANT XIV.
CHANT XV,
CHANT XVI.
CHANT XVII.
CHANT XVIII.
CHANT XIX,
CHANT XX,
TRADUCTTON NOUVELLE ET EN PROSE,
PAR
M. V. PHILIPON DE LA MADELAINE,
Augmentée d’une description de Jérusalem,
PAR M. DE LAMARTINE.
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE;
ÉDITION ILLUSTRÉE PAR MM. BARON ET NANTEUIL.

PARIS.
J. MALLET ET CIE, ÉDITEURS,
RUE HAUTEFEUILLE, 20.
1841.
Depuis Blaise de Vigenère, qui entreprit le premier une traduction de la Jérusalem délivrée, jusqu’à M. Auguste Desplaces, qui en a fait paraître une dans ces derniers temps, plusieurs écrivains ont essayé de nous faire connaître les beautés admirables de ce poème immortel. Ceux qui paraissent avoir recueilli le plus de suffrages sont, sans contredit, Lebrun et M. Baour-Lormian. On s’étonnera donc que j’aie préféré l’œuvre inédite de M. Philipon de la Madelaine aux traductions répandues et estimées de ces auteurs. Je dirai avec une entière franchise les motifs qui m’ont dirigé.
Exposant pour faire cette Illustration des capitaux considérables, je n’aurais point voulu risquer la publication d’une traduction en vers. Quelque belle que soit celle de M. Baour-Lormian, on convient généralement qu’elle est une preuve manifeste de l’impossibilité de faire passer dans la nôtre les beautés de la poésie italienne. La licence poétique rend excusables et presque nécessaires des paraphrases et des développements qu’une traduction exacte ne saurait comporter; et si on admire les beaux vers et le style élégant du traducteur, on ne connaît point pour cela ceux de l’original.
AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.
Table des matières
Parmi les traductions en prose qui étaient à ma disposition, je n’aurais choisi que celle de Lebrun. Mais les infidélités, les phrases sonores, les longueurs, l’enflure de cet écrivain m’ont inspiré une défiance que d’autres esprits plus éclairés que le mien ont partagée. Il est d’ailleurs facile de se convaincre que les comparaisons et les images (celte richesse du poète), qui demandent le plus d’efforts de la part du traducteur, ont été en grande partie laissées de côté par Lebrun. Je crois en outre, et ici je ne fais, comme éditeur, qu’une observation typographique, je crois, dis-je, que la manière de traduire par strophes, et de diviser l’édition française ainsi qu’est divisé le poème italien, en rend la lecture si fatigante que les hommes les plus sérieux ne peuvent en achever la lecture. Il faut cependant qu’un livre populaire arrive à toutes les classes de lecteurs.
Je n’ai point manqué de propositions, même de personnes qui occupent un rang élevé dans les lettres et qui se montraient jalouses de voir leur travail édité avec le luxe et le soin qui ont présidé à cette publication. Cependant, mes voyages en Italie et ma connaissance de la langue italienne m’ayant permis d’apprécier le mérite de la traduction de M. Philipon de la Madelaine, je n’ai point hésité à lui donner la préférence, après avoir consulté des hommes éminents qui ont partagé mon opinion. Ce n’est point à moi de louer l’œuvre que je publie, mais je peux dire que l’on y trouvera une élégance et une correction remarquables jointes à beaucoup d’exactitude et de précision. Poète lui-même et auteur de deux épopées traduites dans toutes les langues, la Grande-Prieure de Malte et le Pontificat de Grégoire VII, M. Philipon de la Madelaine pouvait sentir et comprendre le Tasse: le succès déjà bien assuré de ma publication et l’approbation durable des personnes éclairées me prouveront, j’ose l’espérer, la justesse de mon choix.
MALLET.
Paris, ce25août1841.
DESCRIPTION DE JÉRUSALEM PAR M. A. DE LAMARTINE.
Table des matières
IL y a des lieux sur la terre qui semblent avoir leurs destinées: comme certains hommes, ils semblent marqués du sceau d’une glorieuse fatalité. Ce sont les sites où se sont accomplies quelques-unes des grandes phases de l’humanité. Le drame inaugure la scène; et quand les merveilleux personnages ont disparu, l’imagination, qui cherche long-temps leur trace ou leur ombre, s’attache aux lieux qu’ils ont habité, les visite, les décrit, les raconte, quelquefois les consacre, et ramène sans cesse la pensée des générations sur tout ce qui reste des plus grandes choses humaines après quelques siècles: un monticule, comme à Troie; un débris de temple, comme à Athènes; un tombeau, comme à Jérusalem. Mais s’il est donné à la poésie et à l’histoire d’illustrer un site, il n’est donné qu’à la religion de le sanctifier. Quelque curieux de la gloire ou des arts s’embarque de temps en temps pour aller mesurer le temple vide de Thésée, les gigantesques ruines de Palmyre, ou conjecturer le palais de Priam et le tombeau d’Achille, sur les collines de Pergame, à la lueur des feux des bergers de l’Ida. D’innombrables caravanes de pèlerins traversent chaque printemps les flots de la mer de Syrie, ou les déserts de l’Asie-Mineure, pour venir s’agenouiller un instant dans la poussière de Jérusalem et emporter un morceau de cette terre ou de ce rocher dont leur foi religieuse a fait l’autel du genre humain régénéré. Le nom même de Jérusalem n’est pas prononcé par eux comme un nom vulgaire. Quelque chose de pieux et de tendre pénètre leur accent quand ils le nomment; ils inclinent la tête à ce nom: on sent que ce mot est plein pour eux de souvenirs, de retentissement, de mystères. On comprend que Jérusalem est en quelque sorte la patrie commune de leurs âmes. Ils le prononcent comme on prononce dans l’exil le nom de la patrie. Pour ceux même à qui la foi manque, Jérusalem est encore une foi de leur imagination: leur mère leur en a tant parlé! ils ont tant entendu éclater le nom sonore de Sion dans les hymnes de leur culte natal, sous les voûtes de leurs cathédrales, au fracas des cloches, aux fumées ondoyantes de l’encens, que cette ville s’élève toujours radieuse dans leur mémoire d’hommes faits,
Sort du sein des déserts brillante de clarté!
(RACINE.)
On n’échappe pas, par la critique la plus froide, à ce prestige des souvenirs de la jeunesse: involontairement on attache de la pensée et de la gloire à ce site; car la gloire n’est autre chose qu’un nom souvent répété. Ce double sentiment m’y a conduit moi-même. On a besoin de voir avec les yeux ce qu’on s’est si souvent dépeint avec l’imagination; à peu près comme les enfants qui veulent gravir la montagne pour atteindre de la main le firmament et les étoiles, qui leur semblent, d’en bas, toucher aux rochers de la cime: pour le voyageur comme pour l’enfant, l’illusion s’évanouit en approchant.
Jérusalem, ou vision de paix, fut fondée par Melchisédech, pontife et roi, qui lui donna son nom. Elle s’élève sur le penchant occidental d’un plateau qui couronne le groupe des montagnes de Judée. Refuge d’un peuple faible et pauvre, forteresse contre ses persécuteurs, rien dans son site n’indiquait la capitale future d’une nation. Nul fleuve ne l’arrose, nulle grande vallée n’y débouche, aucune mer voisine ne lui offre les ressources du commerce: on y arrive par d’étroits sentiers creusés sur les lianes de rochers inaccessibles; son sol est rare et ingrat, son été brûlant, et ses hivers rigoureux; à peine quelques sources d’eau fraîche suintent de distance en distance entre les rochers. Cependant David ne crut avoir conquis une patrie à son peuple qu’après l’avoir enlevée de force aux Jébuséens, l’an du monde2988, 1,047ans avant Jésus-Christ. Elle devint le siège de ce petit empire dont les fastes mystérieux sont, devenus les fastes du monde. Salomon y bâtit ce temple qui contint long-temps seul au monde la majestueuse unité de Jéhova. Prise et reprise par les rois de Perse et d’Égypte, par les Romains, elle vit souvent son peuple traîné en captivité; elle vit tomber et se relever son temple, monceau de ruines: son peuple y revenait toujours chercher la liberté de son culte, et attendre les promesses de Jéhova.
Après le Christ, Titus attaqua Jérusalem aux environs de la fête de Pâques, qui avait attiré la population presque entière de la Judée dans ses murs. Après quatre mois de siège, et un peuple immense immolé, Titus, le plus doux des hommes, accomplit la prophétique menace du Christ allant au supplice. Il ne laissa pas pierre sur pierre dans la cité de Salomon; Adrien profana tous les lieux saints que le culte des premiers chrétiens cherchait et vénérait sous ces ruines. Jupiter, Vénus, Adonis, eurent leurs statues officielles sur le Calvaire et à Bethléem: mais ces dieux des vainqueurs étaient morts, quoique debout; et de la crèche de Bethléem, et du tombeau inconnu d’un supplicié, la religion nouvelle, avec la force invincible du verbe divin et d’une morale réparatrice, grandissait sous leurs pieds, et devait bientôt chasser des temples de Borne elle-même tous ces fantômes de la divinité effacés par des symboles plus purs. Lorsque Constantin eut embrassé le christianisme, la ville hébraïque disparut devant une ville toute chrétienne; chaque scène du drame de la rédemption fut attestée par un monument et par un autel: Jérusalem ne fut plus que le vestibule du sacré tombeau.
Jérusalem subit encore plusieurs fois les colères des saccageurs du monde. Adrien, pour disperser les Juifs, non content de profaner la ville, fit vendre le peuple à l’encan, à différentes foires, au prix des chevaux. Par une amère ironie des vainqueurs, ou par une amère ironie de la Fortune, ces foires d’hommes se tenaient dans le vallon de Membré, lieu vénéré des Hébreux, où Abraham avait planté ses tentes et reçu les anges. On appelait ces foires les foires du Thérébinthe, du nom d’un arbre séculaire qu’on y voyait encore du temps de saint Jérôme, et que la tradition faisait remonter aux premiers jours de la création. L’empereur fit frapper une médaille pour éterniser cette honte que ce peuple barbare et contempteur de l’humanité prenait pour de la gloire.
Un phénomène historique, inouï dans les fastes du monde, fut le mouvement qui entraîna les peuples et les rois de l’Occident vers ce rocher stérile de la Palestine pour reconquérir un tombeau: ce fut le plus grand effort matériel du christianisme; il reprit Jérusalem, mais il ne put la garder. Les rois, depuis Godefroi de Bouillon, ne régnèrent que88ans sur ces ruines. Saladin, roi de Syrie et d’Égypte, les chassa en1187; depuis cette époque, l’islamisme triompha sur ce berceau du christianisme: mais l’islamisme lui-même, pénétré de la sainteté de la morale évangélique, ne profana point le tombeau de celui qu’il considère comme le grand prophète et comme l’envoyé de Dieu; les chrétiens continuèrent à honorer et à visiter les lieux saints, sous la tolérance des musulmans. Les pèlerinages ne souffrirent point d’interruption ni d’obstacles; seulement les possesseurs du tombeau du Christ firent payer un léger tribut à ses adorateurs. Les choses sont encore ainsi aujourd’hui. Depuis qu’Ibrahim-Pacha est maître de la Judée, cet impôt sur les chrétiens a même été supprimé: le conquérant égyptien a rougi de recevoir du pauvre pèlerin d’Occident, qui a traversé la terre et la mer pour baiser le rocher sacré, le denier de sa foi; il n’a pas voulu imposer la foi ni taxer la prière.
Les descriptions du tombeau du Christ sont partout. C’est une petite coupole enfermée dans une grande, et dans laquelle un fragment de rocher recouvert de plaques de marbre blanc indique à la vénération du voyageur la place vraie ou vraisemblable du sépulcre. Celui qui adore le Christ en sort écrasé du mystère et anéanti de contemplation et de reconnaissance; celui qui comprend seulement le christianisme en sort écrasé aussi de la toute-puissance d’une idée qui a renouvelé le monde, qui a vécu dix-huit cents ans, et qui semble porter encore en elle la vie morale de plus d’une nation et de plus d’un siècle. Ce tombeau, de quelque point de vue qu’on le considère, est la borne qui sépare deux mondes intellectuels: faut-il s’étonner que des armées se le soient disputé, que le croyant le vénère, et que le philosophe le respecte?
L’aspect de Jérusalem, au sommet de la colline des Oliviers, est trompeur comme l’aspect de toutes les villes de l’Orient. Posée sur un plateau légèrement incliné, comme sur une base élevée, entourée de hautes murailles en gros blocs qui soutenaient les terrasses du temple de Salomon, flanquée de ses tours crénelées, qui s’élèvent de cent pas en cent pas au-dessus de ses murs, avec ses piscines, ses portes hautes et voûtées, ses minarets, qui se perdent comme des végétations pétrifiées dans le bleu profond de son ciel; étalant aux yeux ses terrasses de maisons où les femmes et les enfants sont assis sous des tentes de couleur, faisant pyramider devant vous la triple mosquée d’Omar, qui couvre à peu près l’espace jadis occupé par le temple de Salomon.
C’est une splendide apparition de la cité de Jéhova. La lumière limpide et réverbérée de son atmosphère l’inonde comme d’une gloire céleste; on dirait d’une ville pleine encore de son peuple, et ce n’est qu’un éclatant tombeau: les portes sont silencieuses, les routes désertes, les rues vides, les voix mortes; le Juif en haillons se traîne humblement entre le musulman qui le méprise et le chrétien qui l’insulte. Attaché cependant par la racine de sa foi à ce sol si ingrat pour lui, ce peuple, tant honni, est le plus vivant exemple d’un patriotisme invincible que l’humanité ait jamais offert. Il va errer par toute la terre, mais ses regards sont toujours tournés vers Sion; il revient mourir dans ses murs, et il meurt content s’il peut penser qu’un peu de terre d’Abraham recouvrira ses os. Je rencontrais à chaque instant des vieillards conduits par leurs enfants, montés sur des mules ou sur des ânes, paraissant accablés par la maladie et par les années; et quand je leur demandais: Où allez– vous, d’où venez-vous? Nous venons, me disaient-ils, de Venise, de Varsovie, de Vienne, de Turin, et nous allons mourir à Jérusalem ou à Saphad, pour que nos ossements reposent auprès de ceux de nos pères; car il n’y a plus de patrie pour nous que sous la terre: et celle-là du moins, les musulmans et les chrétiens ne nous la disputent pas.
L’intérieur de Jérusalem est triste, muet et morne. M. de Châteaubriand l’a admirablement décrit, avec toute la mélancolie et la solennité de son génie: lui seul, après les prophètes, a eu des mots pour exprimer cette inexprimable désolation des lieux. La population indigène, mélange de Juifs, d’Arabes, de Turcs, d’Égyptiens, est pauvre et inactive; tout semble dormir dans cette ville de la mort. Les pèlerins seuls, arrivant et partant sans cesse, marchent dans les rues sombres et dans les bazars infects: mais ils marchent recueillis et le front baissé, sans bruit, sans parole, comme des hommes remplis de la pensée qui les amène, et foulant ce sol des miracles avec le silence et le respect qu’on apporte dans un sanctuaire. C’est la ville du monde d’où s’élève le moins de rumeurs; c’est comme un vaste temple: il n’en sort que des soupirs et des prières. Souvent, en me promenant le soir autour de ses murailles, je me demandais s’il y avait encore là un peuple, et j’entendais tout à coup le sourd bourdonnement des offices de la nuit, qui résonnait gravement dans l’air, s’échappant des voûtes des églises ou des couvents des moines grecs entremêlé du son de la cloche des monastères et du chant des prêtres latins. L’éternel soupir du Calvaire semble sortir de cette terre où tomba le sang du Juste. Son âme, en s’exhalant dans le sein de son père céleste, a laissé dans ces lieux comme un éternel écho de la prière. Aux lieux où prophétisèrent les voyants, où chanta David, où pria le Christ, on n’éprouve qu’un besoin, qu’une pensée: contempler, adorer et prier.
Le paysage qui entoure Jérusalem est un cadre solennel et grave, comme, les pensées que cette ville suscite en vous. Du sommet de la citadelle de Sion, où est le tombeau du poète-roi, l’oeil descend d’abord sur la sombre et ardue vallée de Josaphat: au tond de ce ravin, un peu sur la droite, quelques bouquets d’arbustes, un peu moins gris que le reste, secouent la poussière de leurs feuilles sur le filet d’eau qui s’échappe delà fontaine de Siloé; en face est une noire muraille de rochers à pic; quelques grottes creusées dans ce roc vif furent autrefois des tombeaux, et sont aujourd’hui les demeures de quelques misérables familles arabes. En suivant la pente de cette vallée, qui roule en s’élargissant, le regard passe entre les cônes multipliés des montagnes sombres et nues de Jéricho et de Saint-Sabas. Au delà, à un horizon de sept ou huit lieues, vous voyez resplendir la mer Morte, éclatante et lourde comme du plomb nouvellement fondu: elle est encadrée enfin elle-même par la chaîne bleue des montagnes d’Arabie que ne passa pas Moïse. Tout est silence, immobilité, désert, dans ce paysage: rien n’y distrait la pensée; le voyageur n’y entend que le bruit de ses pas; aucun nuage même n’y traverse le ciel.
Les grands aigles des pics décharnés de la Judée y tournoient seuls sur votre tête, et font courir par moments l’ombre de leurs ailes grises sur le flanc rapide des coteaux; de loin en loin vous apercevez un figuier aride que le vent a poudré de sable et qui semble pétrifié dans le roc, quelques chacals au poil fauve qui se glissent entre les monticules de pierres roulantes en poussant de lamentables hurlements; vous rencontrez de distance en distance une pauvre femme montée sur un âne et portant sur ses bras des enfants décharnés et brûlés du soleil, quelque berger arabe gardant ses chèvres noires au pied des collines pierreuses, ou quelque Bédouin de Jérémie ou de Jéricho sur la jument du désert, marchant au pas, sa longue lance élevée dans sa main droite comme une toise, et semblant arpenter ces ruines, comme le génie de la destruction. Voilà tout ce qui couvre maintenant les voies pleines du peuple de Sion.
Telle est cependant la ville dont le nom est dans toutes les bouches, dont l’histoire est dans tous les esprits, dont les poésies sacrées se chantent à toutes les heures de la nuit et du jour, dans toutes les langues du monde; voilà les collines dont les croisés emportaient la terre sur leurs navires pour en recouvrir le sol des cathédrales qu’ils élevaient dans leur patrie. Ce n’est ni l’importance des événements historiques, ni la fécondité du sol, ni la beauté de la nature, qui attirent sur ce point du globe les regards du genre humain; mais c’est sur ces collines que brilla l’éclair au milieu des ténèbres du monde ancien, c’est sur ce sol que le Christ imprima la trace de ses pieds, c’est dans ces murs qu’il donna son sang à Dieu pour l’humanité, et qu’il s’écria, dans sa prophétique certitude du triomphe de sa doctrine, «J’ai vaincu le monde.» Le lieu de cette grande victoire de l’unité de Dieu sur le polythéisme, de la fraternité sur l’esclavage, de la charité sur l’égoïsme, devait rester à jamais présent et cher aux générations. De là cette éternelle célébrité de Jérusalem. Un de ses plus obscurs enfants, celui dont elle ne savait même pas le nom, celui qui s’appelait lui-même le rebut du monde, meurt sur une croix infâme dans un de ses faubourgs, et c’est à lui qu’elle doit son nom, sa mémoire, son immortalité!
Extrait du Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture.
NOTICE SUR LE TASSE,
1544-1595.
Table des matières
Torquato Tasso, que nous nommons ordinairement le Tasse, naquit le Il mars1544, à Sorrento, dans le royaume de Naples, de Bernardo Tasso et de Porcia de Rossi. Sa famille était ancienne et illustre; son père, un des meilleurs poètes de l’Italie, eut avec Boyardo et l’Arioste la gloire défaire triompher la langue nationale, créée par le Dante et Pétrarque, des préjugés que la cour de Rome et la superstition des savants se plaisaient à entretenir en faveur du latin. Bernardo a composé une foule de pastorales et de poésies légères; mais son poème d’ Amadiji, imité du roman espagnol d’ Amadis des Gaules, lui assure un titre sérieux au souvenir de la postérité. Le jeune Torquato commença, dès le berceau, à bégayer les vers de son père, et à former son oreille à l’harmonie poétique. Les premiers développements de son esprit furent extraordinaires, et les historiens de sa vie se plaisent à nous en raconter des prodiges. A peine âgé d’un an il prononçait exactement sa langue, et répondait avec bon sens aux questions qu’on lui adressait; il n’y avait dans ses discours rien d’enfantin que le son de sa voix, et il donnait déjà des marques de la force de caractère qu’il a montrée depuis dans ses malheurs. A neuf ans il savait le grec et le latin, il écrivait en prose et en vers; et l’on cite une pièce de vers fort touchante qu’il adressa à sa mère lorsqu’il la laissa à Naples, pour suivre son père. L’infortune commença de bonne heure pour lui. Bernardo, qui s’était attaché à San Severino, prince de Salerne, avait été obligé de s’expatrier. Il eut ses biens confisqués comme rebelle; et les frères de sa femme, profitant de sa disgrâce, refusèrent de lui payer la dot de leur soeur, qui mourut de chagrin. Elle laissait à son mari deux enfants, Cornelia et Torquato. La misère le poursuivit en France, où il s’était retiré, et il fut obligé de revenir en Italie. Il revit à Rome le jeune Torquato, et le trouva familiarisé avec les philosophes et les poètes de l’antiquité. Alors il l’envoya à Padoue pour y étudier le droit. Torquato y forma avec le jeune Scipion de Gonzague une liaison qui dura jusqu’à la mort. Après cinq années d’études sérieuses, il soutint avec éclat des thèses sur la théologie, la philosophie et la jurisprudence, et reçut le bonnet de docteur dans ces différentes facultés.
Son amour pour la poésie s’était déjà révélé; et il composait, à l’âge de dix-sept ans, Rinaldo, qu’il publiait à Venise (1562) sous les auspices du cardinal d’Esté. Le succès de cet ouvrage ne fit qu’accroître les alarmes de Bernardo Tasso sur l’avenir de son fils: il avait dû aux lettres une partie des chagrins et des misères de sa vie, et il voulut, mais en vain, que Torquato suivît une carrière plus sévère et plus heureuse.
Il y avait à Padoue une académie qui avait pris le nom d’Etherei. Scipion de Gonzague y fit recevoir le jeune poète, qui prit le nom de Pentito (repentant): pour exprimer peut-être son regret d’avoir dérobé aux lettres les années qu’il avait consacrées à la jurisprudence.
C’était alors l’époque des romans de chevalerie, des contes de sorciers et de magiciens, des nouvelles galantes et licencieuses. Boyardo venait de publier X Orlando inamorato, dont le succès fut bientôt effacé par celui de l’Orlando furioso. Les vers de l’Arioste excitèrent dans toute l’Italie une sorte d’ivresse. Bientôt, retenus, répétés, chantés dans les campagnes comme dans les villes, ces vers ne purent garantir le poème de reproches fondés sur le désordre, sur la bizarrerie des incidents, les combats sans objet, les aventures sans vraisemblance et souvent sans décence. Le Tasse, en écrivant son Rinaldo, sacrifia au goût général; mais ce qui prouve la supériorité de son esprit et la maturité de sa raison, c’est que les éloges qu’il avait reçus de toutes parts ne purent l’aveugler sur les défauts de cet heureux essai. Il conçut le plan d’un nouvel ouvrage et jugea qu’il fallait attacher l’action épique à un événement important de l’histoire, si on voulait lui donner une véritable grandeur et un intérêt solide. Il crut trouver dans la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon un sujet tout palpitant et qui offrait les éléments les plus propres à échauffer et à étonner les esprits préoccupés des luttes dont l’Orient était alors le théâtre et des entreprises de Soliman contre les descendants des anciens Croisés. Mais, au moment où il abordait un sujet si noble et si splendide, il dut s’arracher aux loisirs de la vie studieuse pour se jeter au milieu du tumulte d’une cour également renommée par le luxe de ses fêtes, par le mérite de ses poètes et de ses savants.
Le cardinal Louis d’Este, frere d Alfonse, duc de Ferrare, le reçut au milieu de ses gentilshommes; et les deux princesses Lucrèce et Léonore d’Este, à qui leur mère, Renée de France, fille de Louis XII, avait inspiré l’amour des sciences et des lettres, accueillirent avec faveur l’auteur de Rinaldo.
Peu de temps après, le cardinal fit un voyage en France. Il mena avec lui le Tasse, qui y avait été précédé par sa réputation. Charles IX, dont le nom a été flétri par l’horrible massacre de la Saint-Barthélemy, aimait et protégeait les lettres. Versé dans la littérature italienne, il avait goûté le poème de Rinaldo, et connaissait quelques fragments de la Jérusalem. Ce poème, où les Français jouent un rôle si important, ne pouvait manquer de plaire à Charles IX. Le roi aimait a causer avec le Tasse, et lui accordait des grâces qu’il refusait à toutes les autres sollicitations; mais il paraît que la faveur dont il jouissait se bornait à de simples démonstrations d’estime: car, la franchise de ses discours sur les affaires politiques de religion ayant déplu au cardinal-ambassadeur, il fut privé de son traitement, et réduit à un tel dénument qu’il emprunta un écu. Il dut alors retourner en Italie; et il ne paraît pas avoir rapporté de la France une idée bien avantageuse. Dans ses lettres, il critique les moeurs, les habitations, les monuments et jusqu’aux produits de notre sol; mais il ajoute que Venise était peut-être la seule ville d’Italie qui fût digne d’être comparée à Paris. Il admire Ronsard; et un tel témoignage relève aux yeux de la postérité ce poète, qui, adulé de son vivant, retomba après sa mort dans un injuste oubli.
De retour à Ferrare (1571), il y fut reçu par le duc avec la même bienveillance. Il s’occupa à finir sa Jérusalem sans renoncer pour cela a d’autres ouvrages en prose et en vers, moins considérables et moins difficiles. Alors parut l ’Aminta, poème charmant qu’imitèrent Guarini et Bonarelli.
La manière dont il avait peint l’amour dans son Aminia, des pièces de vers dans lesquelles il exprimait des sentiments tendres pour une beauté qu’il n’osait pas faire connaître, enfin un sonnet où il donne le nom d’Eléonore à l’objet de sa flamme, firent soupçonner qu’une intrigue secrète existait entre lui et Léonore d’Esté alors âgée de trente-trois ans. La plupart des historiens du Tasse n’élèvent aucun doute sur la vraisemblance de cette passion, que les moeurs du temps, la gloire du poète, sa bonne mine et l’âge même de la princesse rendent assez probable. Cependant, en la désignant sous le personnage de Sophronie, il la représente comme une vierge fière et réservée, inculta e sola, se dérobant aux louanges et aux hommages; et il laisse supposer que ses voeux ne furent jamais connus de l’objet de sa flamme téméraire. Batista Guarini, qui s’était déclaré, ainsi que lui, l’adorateur de la belle comtesse de Scandiano, publia un sonnet où il accuse son rival de brûler de deux flammes à la fois, de former et rompre tour à tour le même lien, et d’attirer sur lui (qui le croirait?), par un semblable manège, la faveur des dieux! La comtesse de Scandiano s’appelait aussi Léonore, ainsi qu’une autre beauté de Ferrare à laquelle le poète adressa des vers de galanterie. Cette intrigue, sur laquelle se sont épuisées toutes les conjectures, ne mériterait pas d’arrêter l’attention si long-temps, sans les conséquences qu’on lui a attribuées.
Ces succès ne ralentissaient pas l’application sérieuse qu’il mettait à la composition de sa Jérusalem. Aux difficultés que lui présentait ce grand ouvrage se joignait celle de balancer la réputation de l’Arioste et l’admiration qu’avait excitée l’Orlando furioso. Ce fut au commencement de l’année1575qu’il termina enfin son poème; mais, avant de le publier, il voulut le soumettre à Scipion de Gonzague, qui était alors à Rome. Celui-ci s’associa quatre hommes de lettres estimés; ils firent de concert un examen détaillé de l’ouvrage, en analysèrent le plan et les détails, et, après de longues conférences, Scipion en renvoya au Tasse le résultat. Les critiques portaient sur le rôle trop prépondérant attribué à Godefroi, sur l’épisode d’Olinde et Sophronie comme trop peu lié à l’action, sur le caractère romanesque d’Herminie, enfin sur les détails voluptueux des amours d’Armide et de Renaud. Le Tasse écouta ces conseils; mais il ne se soumit qu’à ceux qui lui parurent fondés sur le gout et la raison. Il se livra à la correction de son poème avec une nouvelle ardeur; et, constamment occupé de son travail, il se réveillait souvent la nuit pour corriger ses vers et en faire de nouveaux. Cet excès d’application échauffa son sang. Il était d’un caractère mélancolique et sérieux. Dégoûté depuis long-temps du métier de courtisan et de son esclavage, il ne savait comment s’en affranchir. Traité avec distinction par le duc de Ferrare, il ne pouvait s’empêcher de désirer que les marques de considération dont il était entouré ne fussent accompagnées de dons honorables qui eussent assuré son indépendance. Vorreo, disait-il, vorreo frutti e non fiori. Ce sentiment d’ennui, ce désir de secouer un joug trop pesant, étaient contrariés par un autre sentiment, celui de la reconnaissance pour son souverain. Cet état de trouble et d’agitation augmenta son inquiétude naturelle, et donna à la disposition triste de son caractère un degré d’activité funeste qui empoisonna le reste de sa vie. Son imagination se remplit de vaines terreurs et d’injustes défiances: il se crut entouré d’ennemis et d’envieux; il s’imagina que l’on interceptait ses lettres, et que l’on s’introduisait chez lui à l’aide de fausses clefs pour y dérober ses papiers. Tout à coup il apprend que sa Jérusalem s’imprime sans son aveu dans une cour d’Italie. Son désespoir est au comble. Il implore le duc Alfonse; il va jusqu’à solliciter du pape lui-même un bref d’excommunication contre ceux qui lui ont dérobé le manuscrit fruit de tant de labeurs, et sur lequel il fondait toutes ses espérances de gloire et de fortune. A ces justes douleurs se mêlent d’autres terreurs, il se persuade qu’on l’avait déféré à l’inquisition; et il court à Bologne se jeter aux pieds du grand-inquisiteur, qui le rassure, l’absout, et ne parvient pas à le calmer.
Inquiet et violent, il rencontre un jour un homme qu’il soupçonnait de lui avoir rendu de mauvais offices; il le frappe. Celui-ci s’éloigne sans proférer un seul mot; mais, quelques jours après, accompagné de ses frères, il attend le poète au moment où il sortait de la ville: tous trois fondent sur lui, l’épée à la main Le Tasse se défend avec un tel succès qu’il blesse deux de ses assassins, et les force à s’enfuir. Ils furent obligés de sortir de Ferrare. Cette aventure fit un grand bruit, et on répéta long-temps, comme une phrase proverbiale, que le Tasse, avec son épée, comme avec sa plume, était au-dessus des autres hommes.
Depuis lors il se persuada qu’on en voulait à sa vie et qu’on emploierait contre lui le fer et le poison; il ne goûta plus de repos. Il entra dans une sombre méfiance même de ses domestiques. Son état était vraiment digne de pitié. Un soir, étant chez la duchesse d’Urbin, il voulut tuer d’un coup de couteau un des serviteurs de cette princesse. On prévint ce malheur; on se saisit du Tasse, que l’on enferma dans une prison. Alfonse, touché de compassion, le fit, au bout de deux jours, ramener dans sa maison; puis il le conduisit dans son palais de Bel riguardo, où il mit tous ses soins à le distraire et à calmer des terreurs que le grand-inquisiteur n’avait pu faire cesser. Enfin on le conduisit à Ferrare chez les moines de Saint-François. Là, il ne voulut jamais consentir à faire les remèdes qu’on lui prescrivait. Le duc, fatigué des lettres dont il l’accablait, offensé peut-être aussi des expressions inconvenantes qui lui échappaient, lui fit défendre de lui écrire davantage, ainsi qu’aux princesses. Cette sévérité acheva d’aliéner tout à fait un esprit malade; de sorte que le Tasse, ne se croyant plus en sûreté dans le couvent, s’échappa et sortit de Ferrare, le20juin1577. Il partit sans argent et sans guide, et arriva sur les confins du royaume de Naples. Caché sous les habits d’un pâtre, il se présente chez sa sœur Cornélia qui ne le reconnaît pas. Il lui remet une lettre où il lui annonce que son frère est dans une position cruelle et en danger de perdre la vie. Cornélia, à la lecture de ces effrayantes nouvelles, témoigne une si vive douleur, que le Tasse ne peut garder son déguisement et se hâte de la consoler en se jetant dans ses bras.
Le repos dont il jouissait chez sa soeur, les caresses et les soins dont elle le combla, le beau climat de Naples, calmèrent pendant quelque temps son humeur mélancolique, mais ce calme ne fut pas de longue durée. Il s’ennuya de cette vie tranquille et monotone, et le désir de retourner à Ferrare devint plus fort que tous les motifs qui avaient pu l’en éloigner. Il écrivit au duc pour obtenir la permission de revenir, et, sans attendre sa réponse, il quitta Naples malgré sa sœur et ses amis qui redoutaient quelque imprudence de sa part. Il revit Ferrare après un an d’absence, et fut reçu avec les marques de faveur les plus distinguées: mais l’enthousiasme n’existait plus. Il sentit bientôt qu’il n’obtenait plus la considération dont il avait été si long-temps entouré. Il crut s’apercevoir que le duc cherchait à l’éloigner des travaux de la littérature; on ne lui avait pas rendu ses papiers, qu’on avait saisis après sa fuite, et on lui refusait le manuscrit de son poème. Comme tout aigrissait son humeur mélancolique et le rendait chaque jour plus insociable, on avait fini par lui interdire l’entrée de l’appartement des princesses: dans son désespoir, ne pouvant plus supporter le séjour de Ferrare, il en partit secrètement une seconde fois.
Il se dirigea vers Mantoue: il pensait que son père ayant été long-temps au service du duc, ce prince l’accueillerait avec bienveillance; mais il n’en éprouva que froideur et dédain. Alors il se rendit dans les états du duc d’Urbin, mari de Lucrèce d’Esté, qui le reçut comme un ancien ami. Ces procédés généreux relevèrent l’esprit abattu d’un homme que tant de malheurs réels ou imaginaires avaient tout à fait découragé. Il passa soudain à des espérances immodérées. Puis ses terreurs reparurent bientôt, et, sans avoir essuyé aucun dégoût à la cour d’Urbin, il s’enfuit brusquement, une nuit, pour aller implorer la protection du duc de Savoie contre des ennemis qui n’existaient que dans ses rêves. Il arriva aux portes de Turin dans un état si misérable que les sentinelles lui refusèrent le passage. Un homme de lettres protégea son entrée dans la ville, et, après lui avoir donné les secours dont il avait besoin, le présenta au prince de Piémont qui l’accueillit avec distinction. Charles-Emmanuel lui fit les offres les plus avantageuses pour le retenir à son service. Le Tasse jouit un moment de cet état prospère, mais il retomba bientôt dans les mêmes inquiétudes. Le souvenir de la perte de ses papiers le reportait sans cesse vers Ferrare; et au milieu des tristes chimères qui avaient égaré sa raison, on voit, par ses lettres, que l’amour de la gloire était sa passion dominante.
Alfonse avait perdu sa seconde femme et venait de se remarier avec la fille du duc de Mantoue. Malgré les conseils et les instances des amis qu’il avait trouvés à Turin, le Tasse retourna à Ferrare où il arriva le21février1579. Le duc et ses soeurs ne voulurent pas le voir; les courtisans l’évitèrent: rebuté même des domestiques du prince, il eut beaucoup de peine à obtenir un asile obscur. Dans ses fureurs, il ne garda aucune mesure; il éclatait en injures contre toute la maison d’Esté, contre le duc, contre toute sa cour. Ces violences furent regardées comme l’effet d’une entière aliénation d’esprit: Alfonse le fit arrêter et conduire à l’hôpital de Sainte-Anne, où l’on enfermait les fous. Les excès où il était tombé étaient évidemment l’effet d’une véritable aliénation et devaient inspirer à un souverain généreux de la pitié, non de la colère; c était dans l’hôpital des malades, non dans la maison des fous, qu’il fallait placer cet infortuné, et lui prodiguer les soins de la médecine, non des humiliations aussi déraisonnables que cruelles. Ainsi, tout en reconnaissant qu’Alfonse avait d’abord montré beaucoup d’indulgence, on ne peut point expliquer, encore moins justifier, les indignités qu’un grand homme eut à souffrir dans cette humiliante détention. Sa situation était d’autant plus intolérable que l’espèce de manie dont il était atteint ne troublait son esprit que sur certains points. S’il obtint quelque adoucissement à sa captivité, il ne le dut qu’à l’ intérêt qu il inspira à un jeune homme, nommé Mosti, neveu du prieur de l’hôpital. Ce jeune homme venait tous les jours le voir, entendre ses vers et surtout l’entretenir de littérature et de poésie.
Après deux années de dure captivité, le Tasse obtint (1581) un logement plus commode avec la permission de recevoir quelques personnes et même de sortir de sa chambre pour entendre la messe et se confesser. Les sentiments de religion qu’il avait toujours professés s’étaient encore exaltés par suite de ses malheurs et des hallucinations de son cerveau malade. Il voyait la vierge Marie lui apparaître; et il se croyait en butte à la haine d’un magicien qui le faisait tourmenter sans cesse par un esprit follet, acharné a lui îavir les mets de sa table et ses manuscrits.
Ainsi, c’est à trente ans, après avoir produit le plus bel ouvrage qui ait signalé la renaissance des lettres, que l’infortuné Torquato fut choisi pour donner le plus déplorable exemple de la faiblesse de l’esprit humain! Il y eut dans sa destinée un contraste d’abaissement et de gloire dont on trouverait difficilement un autre exemple dans l’histoire. Son poème n’avait pas encore été publié; ce fut seulement en1581que parut la première édition bientôt suivie de quatre autres en Italie et en France, toutes tronquées et à l’insu de l’auteur. Cependant le succès de la Jérusalem fut universel. Parmi les admirateurs passionnés de ce poème, il s’en trouva qui, empressés du désir de connaître le Tasse, se rendirent à Ferrare et furent surpris de trouver dans l’hôpital des fous celui dont le génie et le nom remplissaient l’Europe.
Ces témoignages d’admiration et d’intérêt suspendirent en lui le sentiment de son humiliation; mais sa gloire éveilla l’envie, et ses malheurs ne purent la désarmer. Les partisans de l’Arioste publièrent contre son poème une foule d’écrits auxquels les admirateurs de la Jérusalem répondirent. Cette querelle occupa toute l’Italie. L’Académie de la Crusca, qui venait de s’établir, signala son existence nouvelle par une critique de la Jérusalem qui manque à la fois de justice et degards pour l’auteur. Cependant le mérite éclatant du poème attira l’attention universelle sur l’infortuné captif. Le duc de Ferrare, cédant à des sollicitations puissantes, promit de lui rendre la liberté, si le prince de Mantoue, son beau-frère, consentait à garder le poète près de lui et à répondre en quelque sorte de sa personne et de ses écrits. Les craintes du duc sur le ressentiment du Tasse étaient peu fondées; car ce qui agitait le plus Torquato c’était de n’avoir pu saluer Allonse d’un adieu, et, pendant tout le temps qu’il avait passé dans l’hôpital de Sainte-Anne, il s’était imaginé que c’ était a son insu et contre sa volonté qu il avait été si malheureux.
Sa captivité avait dure sept ans et deux mois. Il se rendit aussitôt a Mantoue, et il y termina le poeme de Floridant que son père avait laissé imparfait; il y finit aussi sa tragédie de Torrismond, commencée long-temps avant sa maladie. Puis, entraîné par son inquiétude ordinaire, il voulut quitter Mantoue et en obtint facilement la permission. Il nourrissait le désir de se fixer à Rome, il y arriva rempli d’espérance et s’en éloigna bientôt plein de découragement. Il alla à Naples, revint à Rome et passa le reste de sa vie à errer de l’une à l’autre de ces villes sans trouver jamais ce repos de l’âme dont il sentait le besoin. Flatté d’abord des prévevances de ses amis, il était effrayé de leurs soins même; et, soupçonnant leurs intentions, il rebutait leur zèle et les fatiguait de ses plaintes. La faiblesse de son âme le soumettait aux volontés des derniers des hommes; tantôt comblé de présents, tantôt privé du nécessaire, il se voyait alternativement servi dans les maisons des princes, ou au moment de périr de misère et de se réfugier dans un hôpital.
Après avoir reçu l’hospitalité du prince de Conca, il alla loger chez son ami Manso, marquis de Villa. C’est là qu’il acheva et publia sa Jérusalem conquise, qui n’est qu’une refonte de la Jérusalem délivrée.
Pendant qu’il menait chez Manso une vie doucement remplie par ses travaux littéraires et les soins de l’amitié, le cardinal Cinthio Aldobrandini, neveu du pape Clément VIII, lui écrivit pour le presser de revenir à Rome. Le Tasse ne put résister à ses instances, mais en se séparant de Manso il eut un triste pressentiment de sa fin et lui dit un adieu qu’il regardait comme éternel.
Arrivé sur les confins de Mola, petite ville voisine de Gaëte, il eut avis que Sciarra, chef de bandits, était près de ces lieux avec une troupe nombreuse. Ses compagnons de voyage ne voulurent point affronter les périls d’une rencontre avec les brigands et préférèrent rester bloqués dans Mola. Mais Sciarra, ayant appris que le Tasse était un des voyageurs, lui envoya un message pour lui dire que, par égard pour lui, il se retirait avec sa troupe et laissait libre le chemin de Rome. Le Tasse était devenu insensible à la gloire, et il fut peu touché de cet hommage qu’un chef de bandits rendait à ses talents et à sa renommée.
La fortune commençait à lui sourire; il obtint une pension de200 ducats sur l’héritage de sa mère, et une autre de200écus que le cardinal de Saint-George avait sollicitée pour lui. Il trouvait à Rome ce qui était propre à le dédommager de ses souffrances; mais tout était fini pour lui, et son imagination même n’était plus susceptible d’illusions.
Ce fut alors que le cardinal Cinthio résolut de lui faire décerner un honneur que personne n’avait obtenu depuis Pétrarque. Il espérait ranimer dans cette âme découragée le sentiment de la gloire par une distinction éclatante, et la rappeler ainsi à l’amour et au sentiment de la vie; mais il n’était plus temps. Le Tasse, frappé de l’idée de sa mort prochaine, ne songeait plus qu’à s’y préparer, et ses principes religieux lui laissaient apercevoir cet instant avec calme et résignation. Il refusa d’abord la proposition de son couronnement au Capitole: «C’est un cercueil, disait-il, qu’il me faut, et non un char de triomphe; si vous me destinez une couronne, réservez-la pour orner ma tombe. Toute cette pompe n’ajoutera rien au mérite de mes ouvrages, et ne peut m’apporter le bonheur. Elle a empoisonné les derniers jours de Pétrarque.» Cependant il céda aux instances de ses amis, et le cardinal Cinthio le présenta au pape. Tous les préparatifs de la cérémonie se pressaient avec activité. Lorsqu’ils furent achevés, le mauvais temps en fit suspendre l’exécution. Mais la nouvelle secousse que ces apprêts donnèrent à ses organes affaiblis acheva d’épuiser ses forces. Une fièvre violente le saisit; il se fit transporter dans le couvent de Saint-Onuphre, où il succomba à ses maux après quatorze jours de maladie. .
Sa mort (25avril1595) remplit de consternation Rome et l’Italie; ses obsèques se firent avec une grande pompe, et une foule immense accompagna le convoi funéraire. On composa en son honneur des épitaphes et des oraisons funèbres. Cependant, malgré le voeu manifesté par le cardinal Cinthio, sa sépulture resta sans monument jusqu’en1608, où le cardinal Bevilacqua fit construire celui qu’on voit dans l’église de Saint-Onuphre.
Le Tasse avait laissé tous ses manuscrits à Cinthio, mais en exprimant le désir qu’ils fussent brûlés après sa mort. C’est ce qui explique le peu d’empressement que mit le cardinal à les publier. Le poème de la Création du monde et un grand nombre d’autres ouvrages en prose et en vers ne furent imprimés que long-temps après.
Torquato était grand et bien fait, ses traits avaient de la noblesse et de la beauté; mais il était un peu louche, et manquait de grâce dans son maintien. Il parlait avec élégance, mais avec une gravité qui touchait à la pédanterie. Un bégayement naturel lui donnait dans la conversation de l’embarras et de la gêne. Son âme était sensible, généreuse et reconnaissante; il s’irritait aisément et s’apaisait de même: il allait au-devant de ses ennemis les plus acharnés, lorsqu’il les voyait malheureux. Une imagination trop mobile et trop active le rendit sombre et défiant; elle l’obséda de fantômes et de chimères que sa raison ne pouvait pas dissiper. Cette disposition tenait sans doute à son organisation, et fut la cause de la cruelle maladie qui a flétri une existence que tout devait rendre si brillante et si fortunée.
On ne connaît ordinairement du Tasse que deux poèmes, la Jérusalem et l’Aminte; mais il composa une foule d’ouvrages, parmi les quels on distingue les Dialoghi discorsi, les Lagrime di Maria virgine, il Rinaldo, il Gonzaga, il Romeo, le Sette giornate del mondo creato, il Forno, il Padre di Famiglia, la Cavaletta, la Molza, il Segretario, il Montoliveto, et beaucoup d’autres pièces plus ou moins importantes.
Toutes les formes de l’éloge ont été employées pour louer la Jérusalem. Voltaire dit du Tasse qu’il avait autant de feu qu’Homère dans les batailles, avec plus de variété. M. de Lamartine, poète comme le Tasse et brave comme lui, a écrit: «Le Tasse a » toujours été mon poète, parce qu’il était en même temps un homme » de coeur et un homme d’épée; c’est le seul Homère de la che-» valerie.»
Des critiques, partisans de l’Arioste, ont avancé que la Jérusalem était un meilleur poème que le Roland, mais que l’Arioste était un plus grand poète que leTasse. Ils plaçaient ainsi la méthode, le bon goût, la régularité et la précision au-dessous des excès brillants d’une imagination féconde. Toutefois on ne saurait comprendre que si l’on doit assigner un rang à deux écrivains d’après le mérite de leurs ouvrages, il faille donner la préférence à celui qui n’a pas produit le meilleur. Nous pensons, avec Métastase, qu’avant de se prononcer sur les deux poètes on doit beaucoup hésiter. L’Arioste aurait pour lui les femmes et les adolescents; le Tasse obtiendrait le suffrage de la jeunesse instruite et des hommes éclairés. Tous deux sont admirables, mais l’un intéresse et fait réfléchir tandis que l’autre plaît et amuse.
La Jérusalem a été traduite dans toutes les langues. Les traductions françaises les plus répandues sont celles de Lebrun et de M. Baour-Lormian. L’oeuvre remarquable de ce dernier doit faire le désespoir de tous ceux qui entreprendront jamais une traduction en vers. Les éditions, depuis1580, ont été très-nombreuses. Enfin la vie ou l’éloge du Tasse ont été faits par une foule d’écrivains distingués, parmi lesquels on peut citer MM. Mazuy, Auguste Desplaces et Suard. C’est du travail de ce dernier que sont extraits les détails qui précèdent.
CHANT PREMIER.

Dieu ordonne à l’ange Gabriel de se rendre à Tortose. Bouillon assemble les chefs de l’armée chrétienne. Tous, d’une commune voix, le nomment leur général. Godefroi fait ensuite défder l’armée en sa présence, et elle se met en marche vers Solime. Cette nouvelle jette l’effroi dans le coeur du roi de la Palestine.


CHANT PREMIER.
Table des matières
JE chante les pieux combats et le grand capitaine qui délivra le tombeau sacré du Christ. De nombreux travaux signalèrent sa prudence et son cou– rage, et, pour accomplir sa glorieuse conquête, il supporta de cruelles souffrances. En vain1Enfer s arma, en vain les peuples de l’Asie et de la Libye unirent leurs efforts contre lui; favorisé du Ciel, il ramena sous les saints étendards ses compagnons errants.
0Muse! toi qui ne ceins point ton front des fragiles lauriers de l’Hélicon, mais qui habites la sphère éthérée au milieu des bienheureux concerts, toi qui portes une couronne d’étoiles immortelles, inspire à mon coeur une ardeur divine, embellis mes accords, et pardonne, ô Muse, si, pour orner la vérité, je répands dans mes vers d’autres charmes que les tiens. Tu sais que les faibles humains sont épris des douces fictions du Parnasse, et que la vérité, environnée des prestiges de la poésie, est plus séduisante et plus persuasive. Ainsi, nous présentons à l’enfant malade la coupe dont les bords sont humectés d’une agréable liqueur; il boit sans répugnance les sucs amers, et doit la vie à cette ruse bienfaisante.
0magnanime Alphonse, qui détournas de moi les coups du sort, et offris un asile à l’étranger, jouet des flots agités et presque brisé contre les écueils, reçois avec un gracieux sourire ces vers que je fis voeu de te consacrer si j’arrivais au port. Un jour viendra, j’ose du moins l’espérer, que ma Muse chantera ta propre gloire en te voyant réaliser les hauts faits que je vais décrire. Oui, si jamais les adorateurs du Christ, unis par les liens d’une paix durable, s’élancent sur leurs vaisseaux et sur leurs coursiers pour reconquérir les sublimes dépouilles dont le fier Musulman est l’injuste ravisseur, ce sera toi qui commanderas leurs armées et guideras leurs pavillons! Rival de Godefroi, écoute mes accents et te prépare aux combats.
Déjà cinq années s’étaient écoulées depuis que les Chrétiens, dressant leurs tentes dans l’Orient, avaient commencé leur généreuse entreprise. Nicée avait été emportée d’assaut. La puissante Antioche, tombée en leur pouvoir par un heureux stratagème, les vit livrer pour sa défense une bataille aux innombrables légions de la Perse. Vainqueurs, ils attendaient dans Tortose que l’hiver fit place au printemps, et permît à leur audace de nouveaux exploits.
La saison rigoureuse qui suspend les combats était près de finir, quand du haut de son trône, qui s’élève autant au–dessus de la voûte étoilée que les astres s’élèvent au-dessus des abîmes infernaux, l’Éternel abaissa ses regards vers la terre, et en un seul instant, du même regard, embrassa le monde et tous les êtres créés. Tout est présent à sa vue, mais elle se fixe sur la Syrie et sur les princes chrétiens. De ce coup d’oeil qui découvre les plus secrètes pensées et juge les passions des hommes, il voit Godefroi brûlant d’arracher la Cité Sainte aux impies Musulmans. Plein de foi et d’un zèle pieux, Godefroi dédaigne la gloire, la fortune et la puissance, désirs impurs qui soumettent les autres mortels.
Il voit chez Baudouin l’ambition dévorante, effrénée, de posséder des grandeurs périssables; Tancrède consume des jours qui lui sont odieux dans les souffrances et les angoisses d’un amour sans espoir; Bohémond, fondateur d’un nouveau royaume, donne à la superbe Antioche la civilisation, les arts, des lois et le culte du vrai Dieu. Sans cesse absorbé dans ses vastes projets, ce héros oublie tout autre dessein. Renaud méprise le repos et ne respire que la guerre. Peu jaloux de posséder l’or et les richesses, il a une soif ardente, insatiable de gloire. Bouillant d’ardeur, il écoute avidement Guelfe, son oncle, qui lui raconte les hauts faits de ses aïeux.
Le Roi du monde a sondé l’âme de ces princes et des autres guerriers. Il appelle des splendeurs des gloires Gabriel, le second des archanges. Cet interprète fidèle entre Dieu et les justes est toujours chargé de gracieux messages. C’est lui qui porte vers le Ciel les voeux et les prières des mortels, et leur annonce les décrets du Ciel. L’Éternel lui dit:
«Va trouver Godefroi, tu lui parleras en mon nom! Pourquoi cette inaction? pourquoi la guerre n’est-elle point aujourd’hui rallumée? pourquoi Jérusalem est-elle encore opprimée et captive? Dis-lui qu’il appelle près de lui les autres chefs et qu’il réchauffe pour cette sainte entreprise leur zèle trop tardif! C’est à lui que je confie cette mission; je lui donne le pouvoir suprême; ses compagnons, maintenant ses égaux, deviendront ses lieute-nants dans les batailles.»
Dieu dit, et Gabriel, déjà prêt à exécuter ses ordres, quitte sa substance invisible aux mortels, et revêt une forme humaine. Sur ses traits brille la majesté céleste. Il est dans cet âge qui sépare la jeunesse de l’enfance. Une douce auréole entoure sa blonde chevelure. A ses épaules sont attachées de blanches ailes aux pointes d’or. Avec ces ailes agiles, infatigables, il fend les nues et les vents, plane sur la terre et sur les mers.
Son vol rapide l’a bientôt porté aux limites du monde. Il s’arrête un instant au dessus du Liban; ses ailes déployées le balancent dans les airs; puis, il se précipite vers les plaines de Tortose. Le soleil commençait à sortir du sein de l’Océan; la moitié de son disque était encore cachée dans les flots. Déjà Godefroi offrait à Dieu ses prières accoutumées, quand, à l’égal du soleil, mais plus radieux encore, l’archange se présente à sa vue:
«Godefroi, voici la saison favorable aux combats! Pour-quoi ces retards? Qui t’empêche de délivrer Solime? Assemble tous les chefs près de toi; gourmande leur paresse. Dieu t’a choisi pour les conduire; ils se soumettront d’eux–mêmes à ton commandement. Je suis l’envoyé du Très-Haut, et ce sont ses ordres que je te révèle. Quelle confiance doit t’animer! Quelle sainte ardeur ne dois-tu pas communiquer à tes soldats!»

À ces mots, l’archange disparaît et est déjà ravi dans les régions les plus élevées du Ciel. Codefroi demeure ébloui de tant d’éclat et interdit de ce discours. Mais, bientôt, revenu de son trouble, il songe aux paroles qu’il a entendues, à ce messager céleste, à Dieu qui l’envoie, aux devoirs qui lui sont prescrits. Il brûle de terminer cette entreprise dont il est désormais le chef. Ce n’est point l’orgueil du pouvoir ou l’ambition qui le dirige; sa volonté plus épurée s’allume dans la volonté du Seigneur, comme l’étincelle qui jaillit d’un grand feu. Il rassemble donc autour de lui ses compagnons épars. Les lettres, les courriers partent et se succèdent. Tout ce qui peut toucher une âme généreuse, réveiller la vertu assoupie, tout ce qui émeut, les conseils, l’autorité, la prière, il emploie tous les moyens pour les attirer ou les contraindre.
La plupart des chefs arrivent; une foule d’autres guerriers ne tardent pas à les suivre. Bohémond, seul, ne se présente pas. Tortose a reçu les uns, d’autres ont établi leurs tentes au pied de ses murailles. Bientôt, au jour fixé, les chefs se réunissent en un conseil auguste et solennel; Godefroi est au milieu d’eux; son visage brille d’une noble majesté, et d’une voix retentissante il leur adresse ce discours:
«Guerriers du vrai Dieu, défenseurs qu’il choisit pour relever son culte et ses autels, vous qu’il a préservés de tant de périls et sur mer et dans les combats, vous enfin qui avez si promptement soumis à sa loi tant de provinces rebelles, arboré ses étendards victorieux et fait triompher son nom chez les nations vaincues et domptées! Serait-ce le désir d’une vaine et fugitive renommée qui vous aurait fait abandonner vos familles et votre patrie? Vous seriez-vous exposés au caprice des flots et à tous les hasards d’une guerre lointaine pour conquérir ces pays barbares? Un tel but, des récompenses si vulgaires, ne peuvent être le prix du sang que vous avez versé. Un autre espoir nous mit les armes à la main! nous voulions planter nos étendards sur les murs sacrés de Sion, soustraire les Chrétiens au joug humiliant d’une servitude cruelle, fonder dans la Palestine un nouveau royaume, donnera la religion un asile assuré, ouvrir à la dévotion et aux hommages des pèlerins étrangers la route du saint tombeau! C’est pour cela que nous avons bravé tant de dangers et souffert les plus rudes fatigues. Ce serait peu pour notre gloire et rien pour nos desseins si nous devions nous arrêter en ces lieux ou diriger nos pas vers d’autres contrées! Que nous sert d’avoir passé la mer avec de si grandes forces? que nous sert d’avoir porté la flamme dans toute l’Asie, si de tels bouleversements n’enfantent que des ruines au lieu de fonder des royaumes? Comment élever un empire durable en ces climats barbares si nous nous appuyons sur de terrestres bases? Loin de notre patrie, entourés d’étrangers, au milieu des populations païennes, privés des secours de l’Occident, environnés des Grecs perfides, nous verrons s’écrouler notre fragile édifice, et, accablés sous ses débris, nous resterons ensevelis dans ce tombeau creusé par nos mains! De brillantes victoires ont abaissé devant nous les Grecs et les Persans; Antioche est notre conquête. Noms fameux, d’une gloire sans égale! mais ces exploits ne sont pas les nôtres, ils furent une grâce du Ciel. Si ces bienfaits ne sont devenus que des causes de révolte ou de tiédeur pour les desseins du Très-Haut, je crains qu’il ne les retire, et cette gloire, si bruyante, deviendra la risée des nations. Plaise à Dieu qu’un si coupable usage de ces dons, que nous devons à sa bonté, ne nous les fasse pas perdre! Continuons avec persévérance les mêmes efforts; que la suite et la fin répondent à la grandeur de notre entreprise; maintenant les passages sont libres et faciles, la saison est propice; qui nous empêche de voler vers ces murs, terme de nos travaux? qui nous arrête? Princes! j’en atteste le présent et l’avenir; j’en atteste Dieu même; oui, princes! les temps sont arrivés, les circonstances se montrent favorables! Mais, si nous tardons, la victoire devient incertaine, de sûre qu’elle est aujourd’hui. Hâtons-nous, car déjà l’Égyptien, profitant de nos lenteurs, marche au secours de la Palestine.»
Un murmure flatteur accueille ces paroles. Pierre se lève; Pierre, simple ermite, était assis au milieu des princes; il servait de ses conseils cette croisade dont il avait été le premier moteur. Il s’exprime ainsi:
«Ce que Godefroi vous propose, je vous conseille de le faire. Vous n’avez point à hésiter. La vérité est manifeste, et vous la comprenez. Pourquoi chercherais-je à vous persuader par de longs discours? vous approuvez sa sagesse; je n’ai qu’un mot à ajouter. Quand je me rappelle nos discordes et les affronts que vous avez subis; ces divisions dans le conseil, ces lenteurs qui ont paralysé nos travaux et suspendu vos victoires, j’en trouve la première cause dans le partage d’une autorité qu’abaisse et neutralise le grand nombre et la variété des opinions. Lorsque le commandement est aux mains d’un seul, il est le maître de distribuer les emplois, les récompenses et les châtiments; si le pouvoir est divisé, les chefs flottent indécis de leurs devoirs et de leur but. Faites un seul corps de ces membres amis; choisissez un chef qui pousse les uns, arrête les autres. Qu’il reçoive de vous la puissance, l’autorité souveraine. Qu’il ait la » force et la majesté d’un roi!»

Le vénérable vieillard a parlé. Esprit saint, tu inspirais ses pensées; quels coeurs ne pénètres-tu pas? Tu mis ces paroles dans la bouche du pieux solitaire, et elles enflamment tous ces guerriers; tu étouffes en eux l’amour naturel de l’indépendance, l’orgueil du commandement, l’ambition de la gloire! Guillaume et Guelfe, les plus élevés par leur, rang et leur naissance, saluent les premiers Godefroi du titre de généralissime. Tous les autres confirment ce choix:
«Qu’il soit, disent-ils, notre chef; qu’il conçoive les plans de nos entreprises! que la sagesse dicte les lois aux vaincus! qu’il soit l’arbitre de la paix et de la guerre! Nous avons été jusqu’à présent ses égaux, nous lui serons désormais soumis et nous obéirons à ses moindres désirs.»
Aussitôt la Renommée vole et répand dans tout l’univers la nouvelle de ce grand événement. Godefroi se montre aux soldats. Il leur paraît digne du haut rang où le Ciel vient de l’élever. D’un air calme et majestueux il entend leurs acclamations, il reçoit leurs hommages et répond aux témoignages de leur dévouement, à leurs serments d’obéissance; puis il ordonne que le lendemain toute l’armée se rassemble et se range en bataille dans la plaine.
Plus serein et plus lumineux, le soleil se lève et annonce le retour du jour. A l’éclat de ses rayons, les guerriers se couvrent de leurs armes resplendissantes et se groupent autour de leurs étendards. Ils se rangent dans une vaste prairie, immobile, attentif à les distinguer, le pieux général voit défiler les cavaliers et les fantassins.
0toi, qui dissipes les ténèbres des ans et de l’oubli, toi qui gardes et répands le souvenir des événements passés, Mémoire, redis-moi les noms des chefs, le nombre des soldats et le pays qui les vit naître. Que leur antique renommée perdue dans le silence, obscurcie par les siècles, resplendisse dans mes chants. Livre-moi tes précieux trésors; que ma langue produise des sons qui retentissent dans le lointain des âges et ne s’éteignent jamais!
Les Français s’avancent les premiers. Sous la conduite de Hugues, frère de leur roi, ils ont quitté leur riant et fertile pays, l’Ile-de-France, que quatre fleuves embrassent. Hugues n’est plus, et l’illustre Clotaire est maintenant leur général. Il porte le nom des rois; ses vertus le rendent digne de guider le glorieux étendard semé de fleurs-de-lys d’or. Ils sont au nombre de mille cavaliers pesamment armés; mille autres les suivent. Ils ont même discipline, même caractère, mêmes armes et même apparence; ce sont les Normands: Robert, leur souverain, les commande.
A leur suite flottent les bannières de Guillaume et d’Adhémar, tous deux princes et tous deux pasteurs des peuples. Renonçant à leur pieux ministère, ils ont quitté les saints autels et chargé leurs bras d’armes meurtrières. Un casque cache à peine leur longue chevelure. Sous le premier de ces évêques marchent quatre cents guerriers que vit naître Orange et ses environs. Sous les ordres du second, s’avancent quatre cents soldats non moins belliqueux, enfants de la ville du Puy.
Baudouin se présente ensuite. A ses Boulonnais se sont joints ceux que lui confia son frère au moment où il devint généralissime de l’armée. Ces douze cents cavaliers précèdent les quatre cents soldats du comte de Chartres, renommé par sa prudence et par sa valeur. Guelfe suit leurs pas. Son mérite le rend digne de sa haute fortune; son origine est italienne, et il compte dans la maison d’Est une longue suite d’aïeux, mais il a reçu de la Germanie des fiefs et un surnom: et il soutient l’illustration des Guelfes qui l’ont adopté. Il gouverne la Carinthie et ces contrées qu’occupaient autrefois, entre le Danube et le Rhin, les Rhétiens et les Suèves. Il accrut par de glorieuses conquêtes cet héritage que lui avait laissé sa mère. Ses soldats dévoués méprisent les périls et la mort; mais, au sein de la paix, ils aiment les festins et les jeux, et combattent par une douce chaleur le froid de leurs habitations glacées. Ils étaient cinq mille au moment du départ; il en reste à peine le tiers; les autres sont tombés sous les coups des Persans.

Paraissent ensuite des guerriers à la blonde chevelure, au frais visage, nés dans ces pays fertiles en moissons et en pâturages, que ceignent de toutes parts la France, l’Allemagne et la mer, qu’inondent souvent la Meuse et le Rhin. Parmi eux sont les insulaires qui élèvent des digues immenses pour arrêter l’Océan dont ils habitent les rivages. L Océan brise parfois ces faibles barrières et engloutit les cités, les villes et les royaumes. Ces deux nations réunies ont fourni mille guerriers, et tous obéissent aux ordres d’un autre Robert.
Après eux s’avance l’escadron plus nombreux des Anglais, conduits par Guillaume, le second fils de leur roi; ce sont d’habiles archers. Avec eux est une nation plus rapprochée du pôle. Ces hideux habitants des forêts profondes de l’Irlande viennent des extrémités du monde.
Tancrède paraît; Tancrède, le plus brave, le plus brillant, le plus beau de tous ces guerriers, si Renaud n’était pas au milieu d’eux. Le souvenir d’une faute obscurcit tant d’éclat! Cest un fol amour né d’un coup d’oeil au sein des combats; cet amour se nourrit d’inquiétude, grandit par les obstacles! On raconte qu’en ce jour de gloire où les Persans fuyaient devant les Chrétiens, Tancrède, fatigué de poursuivre l’ennemi, chercha un lieu propice pour étancher une soif brûlante et reposer ses membres fatigués. Il entre dans un frais bocage où coule une vive fontaine, entourée de bancs d’un vert gazon. Tout-à-coup une jeune fille se montre à ses yeux; l’armure qui la protège ne laisse à découvert que son visage. Cette guerrière infidèle était aussi venue en ce lieu pour goûter l’ombre et le repos. A sa vue, une invincible ardeur enflamme le héros. 0prodige! cet amour qui ne fait que de naître le soumet et le domine; mais elle a remis son casque, et, sans l’arrivée d’une troupe de Chrétiens, l’intrépide amazone attaquait Tancrède. Elle cède a la nécessité et fuit devant ce héros qu’elle a déjà vaincu. Mais le souvenir de son image, toujours la même, toujours aussi belle, reste gravé dans le coeur de Tancrède. Sans cesse il se rappelle son attitude et les lieux où il la rencontra. Aliments éternels de la flamme qui le dévore! Sur ses traits, dans son maintien, on lit ses pensées, on devine ses feux et son désespoir. Le coeur gros de soupirs, les yeux bain-nés de larmes, le front incliné, il se laisse suivre par ses huit cents cavaliers qui abandonnèrent à sa voix les plaines riantes de la Campanie et les coteaux fertiles de la Toscane, pays fortunés où la nature prodigue ses pompes et ses trésors.

Viennent ensuite deux cents Grecs armés à la légère. A leur côté, pendent des cimeterres recourbés; sur leurs épaules résonnent des arcs et des carquois; leurs coursiers sont légers, rapides, sobres, infatigables. Prompts à l’attaque, prompts à la retraite, ces soldats combattent au moment où ils semblent fuir, errants et dispersés. Tatin, leur chef, est le seul des princes grecs qui ait suivi l’armée chrétienne. 0honte! ô crime! malheureuse Grèce! tu demeurais étrangère à cette guerre qui ensanglantait tes frontières! Lente à te décider, tu assistais à ces luttes comme à un spectacle; tu attendais l’issue des événements: tu gémis aujourd’hui dans un vil esclavage; mais n’accuse que toi de tes misères, elles sont la punition de ta lâcheté!
Enfin, marche au dernier rang cette troupe qui est la première de l’armée par la noblesse, les talents et la valeur. Ce sont les Aventuriers, héros invincibles, foudres de guerre, la terreur de l’Asie. Fabuleux Argonautes, chevaliers errants d’Arthur, que l’on ne cite plus vos merveilleux faits d’armes! Ces antiques souvenirs s’effacent devant les exploits de ces héros! Mais quel chef sera digne de les commander? Si l’on eût consulté les droits de la naissance et du courage, tous auraient pu briguer cet insigne honneur; mais tous se sont soumis au vaillant Dudon: il a l’expérience de la guerre et des combats, et conserve, sous les cheveux blancs de la vieillesse, la vigueur et la force de l’âge mûr. D’honorables blessures parent son visage et attestent ses glorieux travaux. Parmi tous ces héros, on distingue Eustache, illustre par lui-même et plus illustre encore par Bouillon, son frère; Gernand, fils du roi de Norwège, orgueilleux des titres et des couronnes qui seront son héritage. Roger de Bernarville et Enguerrand y soutiennent leur antique gloire. Voici Genton, Raimbaud, les deux Gérard, et Ubalde, et Rosemond, héritier du grand duché de Lancastre. Fier Obizon, l’honneur de la Toscane, tu ne resteras point dans l’abîme de l’oubli. Et vous, Achille, Sforce, Palamède, tous trois frères, tous trois l’orgueil de la Lombardie, vos noms seront répétés dans l’univers! Le tien aussi, généreux Othon, qui conquis par ta vaillance le bouclier célèbre sur lequel est représenté un enfant nu sortant de la gueule d’un serpent. Je n’oublierai pas Gaston, Rodolphe, les deux Gui, renommés l’un et l’autre par leur valeur. Évrard ni Garnier ne demeureront pas dans la nuit d’un injurieux silence. Pourrai-je signaler tous ces héros?... Mais qui le mérite mieux que vous, Gildippe et Odoard, tendres amants, époux fidèles! La guerre ne vous a point séparés, et vous serez encore unis après le trépas. Amour! que n’apprend-on pas sous ton empire? Tu fis de Gildippe une intrépide guerrière! Sans cesse près l’un de l’autre, leurs vies subissent la même destinée; le même coup les frappe, la même blessure leur cause d’égales douleurs. Le fer qui atteint Odoard perce aussi son amante, et la vie de l’un s’échappe avec le sang qui coule des plaies de l’autre.

Mais Renaud, à peine sorti de l’enfance, efface tous ces héros. Sur son front majestueux brille une douce fierté. Tous les regards sont fixés sur lui; ses hauts faits, dans un âge si tendre, ont dépassé toutes les espérances. Au printemps de la vie, il est riche de tous les dons de l’âge mûr. Sous son armure, c’est Mars, la foudre à la main; il ôte son casque, c’est l’Amour. Il reçut le jour sur les bords de l’Adige. Sophie, la belle Sophie, fut sa mère; il est fils du puissant Berthold; il était encore au berceau lorsque Mathilde l’adopta et lui apprit tout ce qu’on enseigne aux enfants des rois. Il demeura auprès d’elle jusqu’au moment où la trompette guerrière retentit du côté de l’Orient et enflamma son jeune courage. Alors, et il n’avait pas trois lustres accomplis, il s’enfuit seul; parcourant des routes inconnues, il traverse la mer Égée, les rivages de la Grèce, et joint dans des régions lointaines le camp des Chrétiens. Fuite généreuse et digne d’être imitée par quelqu’un de ses magnanimes neveux! Un léger duvet se montre à peine sur son visage, et il affronte depuis trois ans les fatigues de la guerre.
A la cavalerie succèdent les fantassins; les troupes de Raymond s’avancent les premières; il les a choisies parmi ses vassaux de Toulouse, au pied des Pyrénées, entre la Garonne et l’Océan; ils sont quatre mille, bien armés, instruits, habitués à une discipline sévère, endurcis aux fatigues. Braves soldats, ils ne peuvent avoir un chef plus courageux et plus expérimenté.
Cinq mille guerriers des campagnes de Blois et de la Touraine suivent Etienne d’Amboise; leurs armes sont brillantes, mais ils sont peu robustes et s’énervent facilement. Le pays riant et délicieux qu’ils habitent produit des hommes enclins à la mollesse et au repos; impétueux au premier choc, bientôt leur ardeur se ralentit et s’éteint.
Alcaste leur succède; Alcaste au menaçant visage! tel on vit Capanée au siège de Thèbes. Six mille Helvétiens, audacieux et sauvages, sont descendus avec lui de ses châteaux des Alpes. Les socs de leurs charrues ont changé de forme; ce fer est maintenant destiné à de plus nobles usages. D’une main accoutumée à guider les troupeaux, ce peuple courageux va délier les rois.
A la tête de la dernière troupe, se déploie l’étendard fameux qu’ornent une triple couronne et les clefs de saint Pierre. Le vaillant Camille conduit sept mille guerriers qui gémissent sous le poids de leurs riches armures. Il est heureux de prendre part à cette grande entreprise et de faire revivre l’antique gloire de ses aïeux; il montrera à l’univers que si la discipline manque maintenant aux Romains, leur valeur est toujours la même.
L’armée a défilé en bon ordre; Godefroi fait appeler les chefs et leur donne ses instructions. «Demain, au retour de l’Aurore, il faut que nous partions avec promptitude, et que la Cité Sainte soit investie avant qu’il soit possible à l’ennemi de nous prévenir. Préparez-vous donc à courir au combat, ou plutôt à la victoire.» Ce discours, si plein de confiance et d’espoir, anime les coeurs, grandit les courages. Tous seront prêts. Tous attendent avec impatience les premiers feux du jour.
Cependant, le vigilant Bouillon n’est point sans inquiétude, bien qu’il la cache au fond de son coeur. Des avis certains lui ont appris que le roi d’Egypte marche vers Gazza avec une belle et nombreuse armée, et qu’il est déjà sur les frontières de la Syrie. Il sait que ce prince, fier et entreprenant, ne languira pas dans le repos, et qu’il est son ennemi naturel. Il appelle Henri, son messager fidèle: «Monte, lui dit-il, sur un léger navire, et passe en Grèce; une main qui ne m’a jamais trompé m’avertit que près d’arriver en ces lieux un jeune héros embrasé d’une ardeur guerrière vient pour se joindre à nous. C’est le prince des Danois; il amène des pays glacés du pôle une puissante armée. Le Grec emploiera ses fourberies et ses artifices ordinaires, pour le déterminer à retourner sur ses pas ou à porter sa course audacieuse dans des contrées éloignées de nous. Toi, ministre de mes volontés, toi, l’interprète de la vérité, décide ce prince à choisir le seul parti que lui dicte son intérêt et le nôtre. Qu’il vienne sans délai, tout retard serait indigne de son courage. Tu le laisseras partir, car tu dois rester près de l’empereur pour solliciter ce secours qu’il nous a promis tant de fois, et que les traités nous garantissent.»

Chargé de ces instructions et de lettres qui lui assureront la confiance de ceux vers qui on l’envoie, Henri part et presse son voyage: Godefroi, rassuré sur ce point, goûte un moment de repos.
Le jour va paraître; l’Aurore ouvre au Soleil les portes de l’Orient. On entend le son des trompettes et des tambours. Tout s’émeut, tout s’ébranle; le tonnerre, qui promet la pluie et la fraîcheur, n’est pas plus agréable aux mortels accablés par une chaleur brûlante, que le fut aux oreilles de ces guerriers le son des instruments belliqueux. Pleins d’ardeur, ils s’assemblent; tous, revêtus de leurs armes, sont rangés près de leurs chefs. L’armée est en ordre, les bannières flottent au souffle des vents, et, plus grande et plus respectée, se déploie au premier rang l’enseigne de la croix, gage de la victoire.
Cependant le Soleil précipite sa course à travers les célestes espaces: ses rayons réfléchis sur les armures font jaillir des torrents de flamme et d’étincelles dont les yeux sont éblouis. L’air est en feu; on dirait un vaste incendie. Le hennissement des coursiers, le cliquetis des armes retentissent au loin dans la plaine. Godefroi veut s’assurer que l’ennemi ne troublera point sa marche, et il envoie pour reconnaître le pays de légers cavaliers. Ils doivent précéder l’armée et surveiller les routes. Des pionniers préparent le chemin, détruisent les obstacles, ouvrent les passages. Les troupes des Infidèles, les forteresses ceintes de murs et de fossés, les torrents, les monts sauvages, les forêts épaisses ne peuvent arrêter la marche des Chrétiens. Tel on voit le roi des fleuves gonfler ses ondes, s’élever, franchir ses rives, renverser les digues qu’on lui oppose et porter le ravage dans les campagnes.
Renfermé dans une forte cité, avec des armes, des soldats et des trésors, le roi de Tripoli pouvait seul retarder l’armée chrétienne, mais il craint de provoquer la guerre. Il envoie des députés avec des présents, livre le passage qu’il ne veut point disputer, et reçoit les conditions de paix que lui dicte Godefroi.

Du sommet de Séir, montagne qui, du côté de l’Orient, domine la Cité Sainte, descend une multitude de Chrétiens de tout âge et de tout sexe, jaloux d’apporter et d’offrir des dons aux vainqueurs. Ils contemplent, avec joie et surprise, le nombre et les armes de toute espèce de ces fiers pèlerins, et, guides sûrs et fidèles, ils dirigent la marche de Godefroi. On suit des chemins frayés sans jamais perdre de vue les rivages de la mer. Une flotte amie en côtoie les bords, et ses vaisseaux apporteront des armes, entretiendront l’abondance. Pour les soldats du Christ jauniront les moissons des îles de la Grèce; pour eux seuls mûriront les raisins des rochers de la Crète et de Chio. Les flots tremblent sous leurs puissants vaisseaux, qui chassent de la Méditerranée les navires sarrasins. Sur les mers de Venise et de la Ligurie, partout se déploient les pavillons de Saint-Georges, de Saint-Marc, ceux de l’Angleterre, de la Hollande, de la France et de la fertile Sicile. Unies par le même esprit, soumises aux mêmes ordres, toutes ces flottes vont chercher, sur différents rivages, les approvisionnements qu’elles transportent rapidement pour les besoins de l’armée.
Ne trouvant ni obstacles, ni ennemis, Godefroi franchit les terres des Infidèles et s’avance vers les saints lieux témoins des souffrances et du martyre du fils de Dieu. La Renommée, qui répand tour à tour le mensonge et la vérité, a déjà proclamé que les Chrétiens se sont rassemblés, que la victoire marche avec eux, que rien ne les arrête; elle raconte l’espèce et la force de leurs escadrons, les noms et les exploits des chefs les plus illustres; elle annonce leurs projets menaçants et la colère terrible qui les anime contre les usurpateurs de Sion. La crainte d’un mal que l’on prévoit est plus effrayante que le mal même. Les esprits se troublent; les habitants de Solime écoutent avec inquiétude de vagues récits, et la rumeur confuse, qui se répand dans la ville attristée, épouvante aussi les campagnes.
Le vieux Roi qui gouverne Jérusalem, ne pouvant plus douter de l’approche du péril, roule dans son coeur les plus cruels projets. Aladin est son nom, et il vit dans de continuelles alarmes sur le trône où il s’est nouvellement assis. Il était né cruel, mais l’âge avait adouci son caractère farouche. La venue des Chrétiens qui se disposent à l’attaquer excite ses soupçons, accroît ses anciennes terreurs; il craint ses sujets, il redoute ses ennemis. Deux religions contraires divisent la population d’une même cité. Les Chrétiens sont plus faibles et moins nombreux que les Musulmans qui ont la force et le pouvoir. Aladin, conquérant de Sion et fondateur de cet empire, a diminué les impôts en faveur des Infidèles et en a rejeté tout le poids sur les adorateurs de Jésus-Christ. Il sait qu’il mérite leur haine; sa cruauté, que les ans avaient calmée et refroidie, se réveille et s’irrite. Sa soif de sang est plus vive et plus ardente. Ainsi le serpent, engourdi par les frimas, déroule ses longs anneaux et retrouve sa cruauté quand arrivent les douces chaleurs du printemps. Ainsi le lion, captif et soumis, redevient, à la moindre offense, furieux et redoutable.
«Je vois, dit le tyran, les signes certains de la satis-faction que ressentent ces Infidèles. Les désastres que nous redoutons leur inspirent une odieuse joie; ils sourient à nos plaintes, à nos alarmes, et trament peut-être des embûches et des trahisons; une révolte les rendrait maîtres de ma vie et leur permettrait d’ouvrir nos portes à cette armée dont ils partagent les croyances. Il n’en sera point ainsi; je préviendrai ces coupables desseins; leurs complots échoueront. Eux, ils périront dans un massacre général; j’égorgerai les enfants dans le sein de leurs mères; je brûlerai leurs maisons; j’incendierai leurs temples, et, au milieu des flammes, leurs prêtres, mes premières victimes, tomberont immolés sur ce tombeau, objet de leur vénération.»
Ainsi dit l’impie; cependant il n’exécute pas de suite ce barbare projet. S’il épargne l’innocent, ce n’est point pitié, mais lâcheté; la peur irrite sa cruauté, mais une crainte plus puissante l’arrête. Il ne veut point se fermer tout espoir d’une capitulation et rendre implacable la vengeance d’un ennemi vainqueur. Il modère sa rage, ou plutôt cherche d’autres moyens de la satisfaire. Il rase les campagnes d’alentour, renverse les chaumières, brûle les moissons, détruit tout ce qui peut être une ressource, un asile pour les Chrétiens. Il trouble les sources et les rivières, et mêle à leurs ondes de mortels poisons. Il ajoute avec art de nouvelles fortifications à l’enceinte de Jérusalem; et, voyant que le côté du septentrion est moins sûr que les autres qui passent pour imprenables, il élève rapidement des murailles et des retranchements. Il appelle ses sujets à la défense de leurs autels, et de nombreux renforts de soldats mercenaires grossissent son armée.

CHANT II.

L’enchanteur Ismen se présente au tyran et concerte avec lui la perte des Chrétiens. Épisode d’Olinde et de Sophronie. — Ces deux amants sont près de périr dans les flammes, quand Clorinde arrive et fléchit le courroux d’Aladin, qui leur accorde la vie. — Discours d’Alète, ambassadeur du calife d’Égypte, à Godefroi. — Réponse de ce héros


CHANT II.
Table des matières
TANDIS que le tyran se prépare aux combats, Ismen s’offre un jour, seul, a sa vue! Ismen, qui peut soulever le marbre des tombeaux et rendre le sentiment et la vie aux corps inanimés! Ismen, dont les accents magiques épouvantent jusque sur son trône le roi des Enfers! Ismen, qui soumet les puissances des ténèbres, qu’il délie ou enchaîne et fait servir à ses desseins! Né chrétien, il embrassa la religion de Mahomet. Il n’a point oublié les rites de son premier culte, et, souvent dans un but impie. il confond les deux lois qu’il n’a jamais bien connues. Du fond de la caverne sauvage où il exerce sa science mystérieuse, il vient, au bruit du danger commun, offrir à un roi méchant un conseiller plus méchant encore.
«Seigneur, lui dit-il, cette armée formidable s’avance victorieuse et redoutée; mais faisons de généreux efforts, le Ciel et l’univers seconderont notre courage. Comme chef, comme roi, tu as tout prévu, tout préparé. Si tous remplissent comme toi leur devoir, cette terre sera le tombeau de tes ennemis. Je viens m’unir à toi, je veux partager tes travaux et tes dangers. Je te promets les conseils de ma vieille expérience et tous les secours de mon art. Les anges rebelles chassés jadis du Ciel m’obéiront, et je les forcerai à combattre pour toi. Avant d’essayer l’effet de charmes irrésistibles, écoute ce que je vais te révéler: Dans le temple des Chrétiens, sur un autel qui s’élève au fond d’un souterrain, est l’image de celle qu’une secte impie révère comme la mère d’un Dieu fait homme, mort et enseveli. Devant cette image brûle une lampe toujours allumée. Un voile la cache aux regards, et tout autour sont suspendues avec ordre les nombreuses offrandes que lui consacrent les crédules dévots. Il faut que toi-même, de ta propre main, tu l’enlèves et la places dans ta principale mosquée. Alors, par la force secrète de mes enchantements, cette image deviendra la gardienne de nos murs, un talisman sûr et fidèle, le gage de la victoire et le salut de ton empire.»
Aladin, que ce discours persuade, vole impatient à la maison du Seigneur. Il écarte les prêtres, saisit la sainte image et la porte dans la mosquée, où son culte sacrilège avait souvent provoqué la colère du Ciel, et dans cet impur lieu l’enchanteur murmure sur l’image sacrée ses horribles blasphèmes.
Mais, au retour de l’aurore, le gardien du temple immonde ne revoit plus l’image dans le lieu où elle avait été déposée; il la cherche en vain. Il se hâte d’avertir le tyran, qui, plein de courroux, impute aux Chrétiens ce larcin et cet outrage. Était-ce réellement la main d’un fidèle? Le Ciel avait-il voulu montrer sa puissance et soustraire à ce vil séjour l’image de sa divine reine? Qui pourrait dire si ce fut l’adresse des hommes ou un miracle? La piété et le zèle des mortels eussent été trop faibles, il vaut mieux en rapporter la gloire à Dieu même.
Aladin ordonne des recherches minutieuses dans les temples, dans les maisons des Chrétiens. Il promet des récompenses aux délateurs; il menace ceux qui oseraient recéler le vol ou son coupable auteur; l’enchanteur a recours à sa science mystérieuse pour découvrir la vérité. Soins superflus! le ciel se rit de ses conjurations et lui cache la vérité.
Le tyran s’obstine à rejeter le crime sur les Chrétiens, et le doute ne fait qu’irriter sa fureur. Brûlant d’une aveugle rage, il veut à tout prix satisfaire sa vengeance. Il oublie toute mesure, tout respect pour la justice! «Il périra, s’écrie-t-il, ce coupable inconnu, et ma colère le frappera sûrement, si j’ordonne le massacre de toute sa secte! Pourvu qu’il meure, périssent le juste et l’innocent! L’innocent? mais tous sont criminels! tous sont les ennemis de notre nom! S’il en est un qui soit étranger à cette injure, d’anciens forfaits le rendent digne de partager ce funeste sort! Levez–vous, mes fidèles sujets; allez, volez, la flamme et le fer à la main! brûlez, égorgez! »
Ainsi parle Aladin! Ces ordres, bientôt connus des Chrétiens, répandent la consternation et la stupeur; ils voient sans cesse la mort suspendue sur leurs têtes; ils n’osent ni fuir ni se défendre; ils n’essaient ni l’excuse ni la prière. Livrés ainsi à l’irrésolution et à la terreur, ils trouvent leur salut où ils l’espéraient le moins.
Parmi eux était une jeune fille, que l’élévation de son âme et sa rare beauté rendaient digne d’une couronne. Insouciante de ses perfections et de ses charmes, elle ne les considérait que comme les accessoires de la vertu. Modeste autant que pure, elle fuyait les regards; seule et négligée, elle se dérobait aux louanges de ses admirateurs et cachait ses attraits dans les murs d’une humble demeure. Mais quel rempart peut cacher toujours une vierge digne de plaire et d’être aimée? Amour, tu ne le permets pas! Tantôt aveugle, tu couvres tes yeux d’un bandeau; tantôt Argus vigilant, tes yeux embrassent tout! Tu révélas cette beauté aux tendres voeux d’un jeune homme. A travers mille obstacles, au fond de cette retraite inconnue, tu laissas pénétrer ses avides regards. Olinde est le nom de ce mortel. Ainsi que Sophronie, il est né dans la Cité Sainte et adore le Dieu des Chrétiens. Timide autant qu’elle est belle, il désire beaucoup, espère peu, ne demande rien. Il ne sait ou n’ose pas lui avouer son amour, et Sophronie ne voit pas ses feux, ne veut pas les connaître, ou rejette ses hommages. Ainsi, l’infortuné est secrètement consumé d’une flamme sans espérance!
L’affreuse nouvelle du massacre qui s’apprête inspire à Sophronie le généreux dessein de sauver un peuple innocent. Elle a conçu cette grande pensée; mais la pudeur, la timidité, la retiennent encore! Enfin, le courage l’emporte, ou plutôt elle concilie la modestie avec la fermeté! Seule elle s’avance au milieu du peuple assemblé; elle ne cache point, elle ne cherche point à montrer ses charmes; elle marche les yeux baissés; un voile couvre sa tête; sa contenance est modeste et assurée; on ne saurait dire s’il y a dans sa parure recherche ou négligence, si c’est l’adresse ou le hasard qui font briller ses charmes. Ce gracieux abandon est l’œuvre de la nature, de l’amour et du Ciel qui la protège.

Admirée de tous, elle traverse la foule sans regarder personne, et s’approche du tyran. Elle ne recule point à la vue de ce visage irrité, et soutient sans s’émouvoir ses regards farouches: «Ta vengeance s’apprête, seigneur, lui dit-elle; mais suspends ta colère et arrête tes bourreaux. Ta justice veut atteindre le coupable, je vais te » le livrer.»
Cette démarche hardie, l’apparition imprévue d’une jeune fille si belle, si imposante et si majestueuse, subjuguent Aladin; il est presque confus, il sent fléchir son courroux et adoucit ses terribles regards. Si son âme eût été moins farouche, si Sophronie eût été moins sévère, il devenait son admirateur. Mais une austère beauté ne soumet point un coeur sans désirs; il faut quelque indice d’espérance pour faire naître et entretenir l’amour! Si l’âme impure d’Aladin fut inaccessible à ce sentiment, il éprouva du moins une émotion de surprise, de curiosité et d’intérêt: «Parle, lui dit-il, ne dissimule rien, et j’ordonnerai qu’on épargne les Chrétiens.–Seigneur, répond Sophronie, le coupable est devant toi. Ma main commit ce pieux larcin. C’est moi qui enlevai l’image, moi que » tu as vainement cherchée et que tu dois punir!»
Ainsi elle se dévoue et veut attirer sur sa tête le danger qui menace tous ses frères! Héroïque mensonge! la vérité serait-elle plus belle et plus digne d’admiration et d’hommages! Aladin, indécis, retient les premiers transports de sa colère: «Tu as eu des complices, dit-il; nomme ceux qui t’ont conseillée?–Seigneur, réplique-t-elle, je ne céderai point la plus faible partie d’un honneur que je réclame tout entier. Je n’ai point de complice; seule j’ai formé ce projet, et personne ne m’aida à l’exécuter.–C’est donc sur loi seule que retombera ma vengeance!–Ton arrêt est juste; la gloire est à moi, pour moi seule le châtiment!» La fureur d’Aladin se rallume: «Où est l’image? demande-t-il.–Je ne l’ai point cachée, je l’ai brûlée pour la soustraire aux insultes et aux profanations! Que Dieu me pardonne si j’ai commis un sacrilège! Tu as voulu retrouver l’image et connaître le coupable? L’image, tu ne dois plus la revoir; le coupable est devant tes yeux! Le coupable! qu’ai-je dit? Mon larcin fut légitime et n’est point criminel; je n’ai fait que reprendre ce que tu nous avais injustement ravi.»
Le tyran frémit; sa colère n’a plus de frein et s’exhale en paroles menaçantes. Ta pudeur, ta beauté, ton courage, ô Sophronie, ne peuvent rien sur ce coeur implacable. En vain l’Amour te couvre de ses charmes irrésistibles pour te dérober aux cruels effets de sa fureur. Les bourreaux la saisissent; elle périra dans les flammes. Déjà son voile, déjà ses chastes vêtements lui sont arrachés.

De durs liens meurtrissent ses membres délicats; silencieuse, toujours résolue, elle souffre et se tait. Son visage se colore d’une éblouissante blancheur, mais ce n’est point la pâleur de l’effroi.
La triste nouvelle de ce cruel supplice s’est répandue; tout le peuple se rassemble. On sait le dévouement de la victime, maison ignore encore son nom. Olinde accourt: si c’était son amante?.... Il l’a reconnue, l’innocence sur le front, mais condamnée et livrée aux barbares exécuteurs. Il se précipite vers elle, écarte les soldats: « Prince! s’écrie-t-il, ce n’est point elle qui est coupable; elle n’a point enlevé l’image; c’est folie à elle de s’en vanter! Jamais elle n’en eut la pensée ni l’audace. Une femme seule, sans expérience, n’a pu tenter une si difficile entreprise. Comment eût-elle trompé les gardiens? Par quelle ruse fût-elle parvenue jusqu’à l’image divine? Qu’elle dise comment elle a fait?.... Elle te trompe, seigneur, car c’est moi qui ai soustrait l’image!»
Tel est, pour une amante insensible, son dévouement et son amour! «Prince, ajoute-t-il, entends-moi! C’est par les ouvertures qui laissent pénétrer dans la mosquée l’air et le jour, c’est par un étroit passage, que j’ai suivi, la nuit, un chemin qui semblait inaccessible! Tu le vois, c’est à moi que sont dus et l’honneur et le supplice! Qu’elle n’usurpe point ma place; ces fers, cette flamme qui s’allume, ce bûcher, me sont dus.»
Sophronie lève les yeux, le regarde avec attendrissement et pitié. «Que viens-tu faire, ô malheureux insensé? lui dit-elle. Quel conseil, ou quelle fureur le pousse ou t’entraîne? Ne puis-je, sans ton assistance, soutenir seule la colère d’un mortel? Mon coeur est prêt et défie la mort; je n’ai pas besoin de compagnon pour le supplice.»
Elle parle ainsi, mais en vain, pour changer le dessein d’Olinde et effrayer son courage. Admirable spectacle où l’on voit la vertu la plus magnanime lutter avec l’amour le plus pur, où le trépas sera la palme du vainqueur, où la vie sera la peine du vaincu! Ces efforts généreux, cette accusation que l’un et l’autre cherche à faire planer sur sa tête, irritent la colère du tyran. Il se croit outragé par cette hardiesse; ce dédain du châtiment lui semble du mépris pour lui-même.
–«Tous deux sont donc coupables! s’écrie-t-il. Eh bien! qu’ils reçoivent tous deux la faveur qu’ils réclament!» Les bourreaux s’approchent et chargent Olinde de chaînes. Les deux amants sont liés dos à dos au même poteau; leurs regards ne peuvent plus se rencontrer. Auprès d’eux s’élève le bûcher; le souffle excite les flammes; Olinde laisse échapper des plaintes douloureuses et dit à sa compagne:
«Voilà donc ces liens qui devaient nous unir dans cette vie, ces liens, mon espérance! Le voilà, ce feu qui devait embraser nos âmes d’une égale ardeur! L’amour m’avait laissé entrevoir d’autres flammes et d’autres noeuds; l’injustice du sort nous réserve des tourments! Trop tôt, hélas! nous serons séparés dans la vie pour être à jamais unis dans la mort. Du moins, puisque nous étions destinés à un trépas si funeste, je partagerai ton supplice, si je n’ai pu partager la couche nuptiale! C’est ton sort que je déplore, car le mien est heureux, puisque je meurs avec toi! Ce destin serait fortuné, ce supplice me serait doux et cher, si ma poitrine collée sur la tienne, si mes lèvres unies à tes lèvres permettaient à nos âmes de se confondre dans un même et dernier soupir.»
Sophronie répond à ces plaintes par de tendres encouragements.
«Ami, pourquoi ces pleurs; éloigne de telles pensées au moment suprême? Songe à tes fautes, espère les récompenses que Dieu réserve à ses martyrs. Offre-lui tes souffrances, et elles s’adouciront. Aspire au bien-heureux séjour! Regarde ce beau soleil, vois les Cieux » qui s’ouvrent pour nous recevoir!»
Les Infidèles font entendre un murmure de pitié. Les Chrétiens exhalent à voix basse leurs regrets et leur douleur. Un mouvement de compassion se fait sentir au coeur d’Aladin; il s’en aperçoit et s’en indigne. Pour ne point fléchir, il détourne les yeux et se retire. Toi seule, ô Sophronie, tu restes calme au milieu de ce deuil général, et, pleurée de tous, tu ne verses point de larmes!

En ce moment terrible un guerrier paraît soudain. Son attitude est noble et altière; son armure, ses vêtements étrangers indiquent qu’il arrive d’une contrée lointaine. Le tigre qui surmonte le cimier de son casque attire tous les regards; c’est le signe que porte Clorinde dans les combats. On croit la reconnaître, et ce n’est point une erreur. C’est la belle Clorinde! Dès ses plus jeunes ans elle a répudié les jeux et les travaux de son sexe; ses mains superbes ne se sont jamais abaissées à toucher l’aiguille, les fuseaux, les tissus d’Arachné; elle a fui les molles habitudes, l’existence paisible des villes, et a préféré le séjour des camps: elle y a conservé toute sa pureté. Elle arma son front d’orgueil, se complut à donner à son visage un air de rudesse, mais cette fierté ne lui ôte rien de ses charmes. Enfant à peine, son bras débile guidait un coursier fougueux, maniait la lance et l’épée, ses membres s’habituaient à la lutte, s’exerçaient à la course. Au sommet des monts, dans les forêts profondes, elle prenait plaisir à poursuivre les lions et les ours. Plus tard, elle se signala dans les combats, affrontant les dangers de la guerre avec la même intrépidité qui la lançait à la poursuite des animaux des bois
Clorinde arrive du fond de la Perse. Sa vaillance a déjà vu fuir les Chrétiens, semé leurs membres sur les plages, rougi les eaux de leur sang. Elle s’avance, et les apprêts du supplice frappent d’abord ses regards. Curieuse de savoir le crime de ces infortunés, elle presse les flancs de son coursier. La foule s’écarte, et Clorinde est près des deux victimes. Elle voit Sophronie, calme et silencieuse, dans l’attente des tristes apprêts, tandis qu’Olinde se plaint et gémit. Le sexe le plus faible montre le plus de résolution. Olinde ne tremble pas pour lui; il brave la mort, mais il déplore le sort de Sophronie qui, muette, les yeux élevés vers le Ciel, semble, détachée de la terre, oublier les choses d’ici-bas.
La guerrière, attendrie, les plaint tous deux et verse quelques larmes. Elle compatit surtout à la destinée de cette jeune fille qui paraît si résignée; elle s’intéresse à son silence plus qu’aux lamentations d’Olinde. Elle interroge un vieillard placé près d’elle: «Je te prie, lui dit-elle, de m’apprendre quels sont ces malheureux, quelle fatalité ou quel crime les a conduits à cette fin déplorable?» Le vieillard lui répond en peu de mots. Son récit l’étonne, mais elle a compris que tous deux sont également innocents. Aussitôt elle se promet de les arracher à la mort et d’employer, pour leur délivrance, la prière ou la force des armes. Elle court vers le bûcher, fait éteindre la flamme et dit aux bourreaux: «Qu’aucun de vous ne soit assez téméraire pour passer outre et continuer le supplice avant que j’aie parlé au roi. Je vous garantis qu’il » ne vous punira point de ce retard.»
L’aspect de la guerrière leur impose; ils obéissent. Elle s’approche du roi, qui vient lui-même à sa rencontre. «Seigneur, lui dit-elle, je suis Clorinde; mon nom est sans doute parvenu jusqu’à toi. J’accours ici pour t’aider à la défense de tes États et de notre commune croyance. Ordonne, je suis prête à affronter tous les dangers. Les plus hautes entreprises ne m’effraient pas; je ne dédaigne point les plus faciles. Dans la plaine, derrière ces murailles et partout, tu peux disposer de mon bras.» «Noble guerrière, répond Aladin, est-il une contrée si lointaine, un pays privé des rayons du soleil, où la renommée n’ait point porté la gloire de ton nom? Certain maintenant de ton assistance, j’ai foi dans le succès et je ne redoute aucun revers. Une armée puissante, venue à mon secours, ne m’eût point inspiré plus d’espérance, et déjà, à mon gré, Godefroi tarde trop à paraître. Tu me demandes d’utiliser ton courage; mais les grandes, les difficiles entreprises sont seules dignes de toi. Je te cède le commandement de mes guerriers; que tes ordres soient leur unique loi.»
Clorinde réplique à ce discours flatteur avec grâce et modestie.–«Je viens, et je sais que ce n’est point l’usage ordinaire, te demander d’avance la récompense de mes futurs services; ta bonté me rassure, j’ose en échange de ta reconnaissance, que j’espère bientôt mériter, solliciter la grâce de ces malheureux. S’ils sont coupables, c’est ta clémence que j’implore; si leur crime est incertain, c’est à ta justice que j’en appelle! Je me fusse abstenue, si des preuves et des indices multipliés ne me démontraient leur innocence. Quand tout le monde ici accuse les Chrétiens d’avoir ravi l’image, moi seule, je repousse cette idée et je te soumets une réflexion qui me frappe et me persuade. L’enchanteur ne t’a-t-il pas conseillé un sacrilége, une action contraire à notre propre loi? Mahomet, qui nous défend d’admettre des images dans nos mosquées, en exclut à plus forte raison les idoles étrangères. C’est au prophète lui-même que j’attribue le miracle de cet enlèvement; il a voulu, j’aime à le penser, faire éclater sa puissance, et nous dire par là que cet emblème d’une religion abhorrée ne devait pas souiller ses autels; qu’Ismen emploie les enchantements et les maléfices, ce sont ses armes! Nous autres, guerriers, saisissons le fer; voilà notre science et notre seul espoir!»
Ce discours ne peut rendre accessible à la commisération le coeur irrité d’Aladin; mais il désire satisfaire le voeu de Clorinde. La raison, l’autorité de ses prières l’ont ému et persuadé: «Je leur accorde, dit-il, et la vie et la liberté! Que pourrais je refuser à une telle intercession? Innocents, je les absous; coupables, je leur fais grâce.»
On délivre les captifs. Oh! combien est fortuné le destin d’Olinde! Tant d’amour, tant de générosité ont enfin allumé une douce flamme dans le coeur de la belle Sophronie. Ce bûcher est l’autel de l’hyménée. De martyr condamné, il devient heureux fiancé; il aime, il est aimé; il a voulu mourir avec Sophronie; mais, échappée au trépas, Sophronie veut vivre avec Olinde.
Le soupçonneux Aladin ne peut souffrir dans ses États l’union de tant de courage et de vertu; il exile les deux amants loin des confins de la Palestine. Il poursuit le cours de ses cruautés; on arrête une foule de Chrétiens, on proscrit les autres. Ces infortunés quittent en gémissant leurs compagnes chéries, leurs pères, leurs enfants. Douloureuse séparation! sort funeste réservé à ceux que signalent leur force et leur courage! Les femmes, les enfants et les vieillards, que leur âge rend impropres au métier des armes, restent comme otages. Les uns errent dispersés; d’autres, poussés à la révolte, s’indignent, oublient les tendres sentiments de la nature, et vont se joindre à l’armée chrétienne, qu’ils rencontrent aux portes d’Emmaüs.
Cette ville est peu éloignée de Jérusalem. Un homme franchirait aisément dans le cours d’une même journée l’espace qui les sépare. A l’aspect de cette cité, les Chrétiens sont transportés de joie; leur impatience devient plus vive; ils hâtent leur marche. Mais déjà le Soleil commence à descendre l’arc lumineux, Godefroi ordonne qu’on dresse les tentes qui s’élèvent aussitôt.
Les dernières lueurs du crépuscule se perdent dans les flots de l’Océan, et l’on voit arriver deux seigneurs inconnus, dont l’air et les habits indiquent des étrangers. Tout annonce qu’ils viennent en amis et avec des intentions pacifiques. Ce sont les ambassadeurs du Soudan d’Egypte; il ont un nombreux cortège de pages et d’écuyers. L’un d’eux est Alète; son origine est obscure; sorti des dernières classes du peuple, il s’est élevé au faîte des honneurs. Éloquent, flatteur, prompt à changer avec adresse son visage et ses discours, souple, insinuant, il sait colorer le mensonge et lui donner l’apparence de la vérité. Il calomnie, il accuse quand il ne semble que louer. L’autre est Argant le Circassien. Étranger à la cour, il a pris rang parmi les satrapes, et est arrivé aux premiers grades de l’armée. Guerrier impatient, farouche, inexorable, brisé à toutes les fatigues, intrépide dans les combats, contempteur de tous les dieux, il ne connaît d’autre loi, d’autre raison que sou épée.

Ils demandent audience, et sont admis en présence de Godefroi.
Modeste dans son attitude, simple dans ses vêtements, il est assis au milieu des autres chefs; mais la véritable vertu brille de son propre éclat et n’a pas besoin d’ornement étranger. Argant affecte l’indifférence et ne veut point paraître ému à l’aspect d’un illustre guerrier. Il s’incline faiblement et salue à peine. Alète, au contraire, la main droite sur sa poitrine, les yeux baissés, courbe son front vers la terre et présente à Godefroi ses hommages, suivant la coutume de l’Orient. Il va parler; une éloquence plus douce que le miel s’échappe de sa bouche; il sait que les Chrétiens connaissent le langage de la Syrie, et qu’ils entendront son discours:
«Vaillant héros, dit-il, seul chef digne de commander à ces héros fameux, que ta sagesse inspirait lorsqu’ils conquéraient des couronnes et des royaumes, avant de se ranger sous ta loi; les colonnes d’Alcide n’ont point arrêté le bruit de ta gloire; elle a retenti parmi nous, et la Renommée a rempli l’Egypte du récit de tes exploits. Ces récits merveilleux, nous les écoutons avec une admiration que surpassent l’étonnement et le plaisir de notre roi; il aime à les entendre et à les redire lui-même. Chérissant tes vertus, qui excitent la jalousie de tes ennemis, il honore ta valeur, et, si vous êtes divisés par la croyance, il voudrait du moins que vous fussiez unis par l’amitié. Pressé par ce motif généreux, il te demande la paix et ton alliance. Le lien qui vous attachera l’un à l’autre, ce sera la vertu, puisque vous ne servez pas le même Dieu.
» Cependant, instruit de tes desseins et voyant ta marche vers les États d’un prince, son allié, que tu veux détrôner, il désire prévenir les maux de la guerre, et nous charge de te faire connaître ses intentions. Si, bornant tes conquêtes aux provinces que t’a déjà livrées la victoire, tu n’attaques point la Judée et les autres pays placés sous la protection de notre roi, il te promet de soutenir ta puissance encore mal affermie. En présence de votre union, ni le Turc, ni le Persan n’oseront essayer de venger leurs défaites.
» Sans doute, les siècles les plus reculés garderont le souvenir de tes victoires si rapides et si glorieuses. Des armées dispersées, des cités détruites, des obstacles surmontés, des routes inconnues, ouvertes à ton courage, des provinces lointaines plongées dans l’effroi, soumises au seul bruit de ta venue, tant de succès peuvent t’inspirer le désir de nouvelles conquêtes; mais tu voudrais vainement acquérir une gloire plus éclatante; la tienne est à son comble. Ne dois-tu pas éviter plutôt les chances toujours douteuses de la guerre? Vainqueur, tu agrandiras ton territoire sans que ta gloire soit augmentée. Si le sort des armes t’est contraire, tu perds cet empire, prix de tes exploits; que dis-je? tu perds aussi l’honneur! Ainsi, ce serait une audace imprudente de provoquer les caprices de la fortune, quand elle ne peut presque plus rien pour toi.
» Crains le conseiller perfide, jaloux de ta gloire et de ta prospérité, qui te dirait de suivre le cours de tes victoires! Méfie-toi du désir de nouveaux triomphes qui te persuade que tu subjuguerais toutes les nations! Cet org ueil des conquêtes est puissant sur les grandes âmes! Tu fuiras les douceurs de la paix plus que d’autres évitent les malheurs de la guerre! On t’excitera à marcher dans cette large voie que t’ouvrent les destins; on te dira que tu ne dois pas quitter ta vaillante épée, gage assuré de la victoire, tant que les autels du prophète seront debout, tant que l’Asie n’aura pas été changée en un désert! Douces et flatteuses paroles! Illusions trompeuses qui cachent souvent l’abîme où l’on tombe! Mais, si la haine ne couvre pas tes yeux d’un bandeau et n’éteint point pour toi le flambeau de la raison, tu reconnaîtras que cette guerre ne t’apportera que calamités sans avantages; que la fortune, inconstante et mobile, répand tour à tour les succès et les revers, et qu’un vol plus élevé expose à une chute plus affreuse.
Dis-moi, si l’opulente, la redoutable Égypte, si les Persans, si les Turcs, si les soldats de Cassan unissent leurs efforts et viennent te combattre, quelle résistance opposeras-tu à leurs attaques? Quelles sont tes ressources pour repousser tant d’ennemis? Compterais-tu sur le Grec jaloux et sur la foi qu’il t’a jurée? La foi du Grec, elle est connue! N’as-tu pas éprouvé toi-même une trahison inouïe, suivie de mille autres trahisons? Tu sais combien cette nation est avare et perfide? Naguères elle vous refusait le passage et eût versé le sang de ses soldats pour vous arrêter; penses-tu qu’elle expose ses trésors et ses guerriers pour protéger votre retraite?
Tu places sans doute ton espoir dans la valeur des troupes qui t’environnent, et tu penses vaincre réunis ces peuples que tu as vaincus séparés! Mais regarde à quel point la misère et les combats ont réduit ton armée! Qu’arrivera-t-il si l’Égyptien se joint contre toi aux Turcs et aux Persans?
Le destin t’a promis que jamais la victoire ne déserterait tes drapeaux; toi-même tu crois obéir aux décrets du Ciel? Je veux le penser avec toi. Dompteras-tu la disette? Par quels moyens braveras-tu ce fléau? Est-ce ton épée, est-ce ta lance qui te serviront contre la faim? Ignores-tu que les campagnes aux environs de Solime sont ravagées par le fer et le feu? Long-temps avant ton arrivée, tes ennemis prévoyants renfermèrent dans la ville tous les fruits de la terre. Il ne reste plus rien pour vous. Tes soldats, tes coursiers, poussés par ton audace jusque sous ces murs, n’y trouveront aucun secours. Ta flotte est là, dis-tu; ce soin la regarde? Ainsi, voilà la subsistance de ton armée à la merci des vents! Le destin, qui te protège, aurait-il quelque empire sur eux, dirigerait-il à son gré leurs souffles et leurs caprices? les flots, sourds à nos plaintes et à nos prières, ne seraient-ils calmes que pour toi, ne voudraient-ils servir que toi seul? Mais les Turcs, les Persans, ces fils de Mahomet, pourront opposer à tes flottes des flottes aussi redoutables par la force et le nombre des vaisseaux? C’est alors, seigneur, qu’il te faudra une double victoire pour assurer le succès de ton entreprise, tandis qu’une seule défaite entraînera sans retour ta honte et ta ruine. Que la flotte soit dispersée par la nôtre, et tu es livré à toutes les horreurs de la famine; si, toi-même, tu perdais une bataille, tes vaisseaux seraient en vain victorieux. Si, dans de telles circonstances, tu refuses la paix et l’alliance que t’offre un roi puissant, pardonne à ma franchise, je crois à tes vertus, mais non à ta sagesse. Daigne le Ciel l’inspirer d’autres desseins; si tes voeux sont pour la guerre, puisses-tu écouter des conseils de paix! Que l’Asie respire après tant de luttes cruelles! Toi-même, jouis dans le repos du fruit de tes victoires! Et vous, illustres compagnons de ses périls et de ses succès, n’allez pas, aveuglés par les faveurs éclatantes du sort, provoquer de nouvelles guerres. Imitez les navigateurs échappés aux écueils d’une mer dangereuse; arrêtez dans le port vos vaisseaux fatigués; pliez vos ) voiles, et ne vous exposez plus aux caprices des flots.»

Alète se tait; tous les chefs répondent à ce discours par un sourd murmure. Leurs gestes, leur contenance expriment le mépris et l’indignation. Godefroi observe attentivement leurs visages et leurs regards. Enfin, sûr d’interpréter leurs pensées, ses yeux se tournent vers Alete, et il lui répond en ces termes:
«Ambassadeur du roi d’Égypte, tu as su mêler avec adresse la flatterie aux menaces. Si ton roi m’aime, s’il loue mes exploits, je l’en remercie et je saurai lui prouver que mon coeur n’est point insensible à sa courtoisie. Quant à cette guerre dont tu nous as parlé et que nous aurions à soutenir contre tous les Musulmans réunis, je m’expliquerai librement et avec ma franchise accoutumée. Apprends que si nous avons jusqu’à ce jour souffert tant de misères, bravé tant de périls et sur terre et sur mer, c’est qu’une ferme résolution nous guidait vers la Cité Sainte, dont nous devons affranchir les chemins et que nous voulons délivrer d’un joug impie. Pour mériter les grâces de notre Dieu, et terminer dignement une si glorieuse entreprise, nous ne craindrons point d’exposer une vaine renommée, notre vie et nos États. L’ambition des conquêtes, la soif de l’or, n’ont point déterminé notre marche vers ces contrées; que le Tout-Puissant écarte de nos esprits ces vues coupables qui empoisonnent toutes les actions! que ce venin mortel n’infecte jamais nos âmes! La main qui nous conduit amollit les coeurs, les purifie et les embrase; elle excita nos courages, nous rassura au milieu des périls, en présence de tous les obstacles! C’est elle qui abaissa les monts, dessécha les fleuves, attiédit les feux brûlants des étés, adoucit la rigueur des hivers, apaisa la mer en courroux, souleva, enchaîna les vents, ouvrit et foudroya les cités, dispersa, détruisit les armées ennemies! D’elle naît notre audace; c’est en elle que nous avons mis notre espoir, non dans des forces fragiles, non dans nos vaisseaux, non dans les Grecs et dans les armées que l’Europe enverrait à notre secours. Tant que cette main puissante ne nous abandonnera pas, nous ne craindrons point de manquer d’un ferme appui. Nous savons comment elle punit, comment elle protège; nous n’avons pas besoin d’autres secours! Mais, si nos fautes ou les impénétrables desseins du Très-Haut nous privent de son assistance, qui d’entre nous ne se croirait heureux de trouver un tombeau sur ces bords où fut enseveli le corps vénéré de notre Dieu! Nous mourrons sans rien envier au sort des vivants, mais notre trépas ne sera point sans vengeance; nous ne gémirons point de notre destin, et l’Asie ne se réjouira pas de nos funérailles. Ne crois pas, toutefois, que nous fuyions, que nous repoussions la paix. Une vaine ardeur guerrière ne nous ferait point dédaigner l’amitié de ton roi, et nous accepterions son alliance si nous ne le voyions avec regret s’inquiéter du sort de la Judée, qui n’est pas soumise à ses lois! Qu’il laisse à des peuples étrangers le soin de leur défense, et qu’il gouverne en paix ses États florissants!»
A ces mots, Argant ne cache point son dépit et sa colère; la fureur sur les lèvres, il s’approche de Godefroi:
«Tu ne veux pas la paix, s’écrie–t–il; c’est donc la guerre! Manque-t-on jamais de sujets de querelle? Puisque tu n’accueilles pas les conditions de notre souverain, » tu prouves bien que tu n’aimes pas la paix!»
Il prend un pan de sa robe, y forme un pli, et, d’un ton plus insultant et plus farouche: «0toi, ajoutet-il, qui braves les dangers d’une entreprise hasardeuse, je t’apporte dans ce pli, ou la paix, ou la guerre; choisis, mais choisis à l’instant!»
A ce discours, à ce geste outrageant, tous les chefs se lèvent; et, sans attendre la réponse de Godefroi, tous s’écrient: «La guerre! la guerre!» Le barbare déploie sa robe et la secoue: «Je vous la déclare, dit-il, et je vous la déclare mortelle.» A son air superbe et terrible, on eût dit un prêtre de Janus ouvrant les portes du temple redoutable. Il semble que du sein de cette robe se sont échappées la fureur insensée et la discorde cruelle. Ses yeux étincellent de l’éclat des Furies. Tel fut sans doute ce mortel orgueilleux qui tenta d’élever vers le Ciel la tour de confusion. Ainsi Babel le vit dresser sa tête altière et menacer les étoiles:

« Allez, lui répond Godefroi, allez dire à votre maître que nous acceptons cette guerre dont il nous menace! Qu’il se hâte; et, s’il ne vient pas, qu’il nous attende, du moins, sur les rives du Nil!»
D’un air noble et gracieux il les congédie, et leur fait d’honorables présents. Il donne à Alète un casque magnifique, pris au siège de Nicée; Argant reçoit une épée, chef-d’œuvre d’un ouvrier habile; la garde et le pommeau sont incrustés d’or et de pierreries; le luxe des ciselures surpasse la richesse des matériaux. Le barbare en essaie la trempe et jette un coup d’oeil rapide sur ses ornements précieux: «Tu verras bientôt, dit-il à Bouillon, l’usage » que je sais faire de tes présents.»
Ils se retirent; Argant dit à son compagnon: «Maintenant rien ne s’oppose à notre départ; ce soir, au coucher du soleil, je prendrai le chemin de Solime; dirige-toi vers l’Égypte, au retour de l’aurore. Ma présence ou mes lettres sont inutiles à la cour. Porte à notre maître la réponse des Chrétiens; je ne veux pas m’éloigner quand retentit le bruit des armes.»
Ainsi, d’ambassadeur il devient ennemi. Que lui importe si sa conduite est juste ou coupable; si elle blesse ou non les lois antiques de l’honneur, le droit des nations! Il n’y songe ni ne s’en inquiète! Sans avoir la réponse d’Alète, il s’éloigne et marche à la faveur du silence et à la lueur des étoiles vers les remparts de Sion. Son compagnon ne montre pas moins d’impatience que lui pour le départ.
La nuit régnait sur l’univers; le repos s’étendait dans les airs et sur les flots; la nature était plongée dans le silence; les animaux fatigués, les hôtes des lacs et des mers, les habitants des forêts et des pâturages, les timides oiseaux oubliaient au sein du sommeil et dans les mystérieuses horreurs de l’ombre leurs travaux, leurs amours et leurs peines. Mais les Chrétiens et Godefroi ne peuvent goûter le sommeil et le repos. Impatients, ils attendent que l’aurore blanchisse et éclaire leur marche vers ces murs, terme de leurs fatigues. A chaque instant ils interrogent les ténèbres et épient les rayons qui dissipent l’obscurité de la nuit.

CHANT III.

Les Chrétiens arrivent à Solime. Clorinde leur fait une cruelle réception. L’amour d Herminie pour Tancrède se réveille; celui de ce héros pour Clorinde se rallume. Les Aventuriers perdent leur chef, tué par Argant, Funérailles de Dudon. Bouillon fait abattre les arbres d’une antique forêt.


CHANT III.
Table des matières
ÉJA, précédée des légers Zéphyrs, l’Aurore s’avance dans le Ciel, brillante d’or et de roses. Déjà les Chrétiens sont sous les armes, l’air retentit de leurs cris et de leurs voix, et bientôt la trompette guerrière, trop lente pour leur impatience, fait entendre des sons éclatants et joyeux. Le sage Bouillon veut, par le seul empire de la douceur, diriger et seconder ces transports; mais il serait plus facile d’arrêter le cours précipité des ondes qui s’engloulissent clans Carybde, ou l’irrésistible Borée lorsqu’il déchire les cimes de l’Apennin et fait sombrer les vaisseaux. Cependant, le pieux général parvient à régler la marche de ses guerriers, et presse leurs pas dociles au son qui marque la mesure. Tous les coeurs s’élancent; tous volent vers la cité dont la vue tarde tant au gré de leurs désirs. Mais quand le soleil, s’élevant dans les cieux, brûle de ses rayons ardents les campagnes desséchées, Jérusalem se découvre soudain à leurs regards. Ils se la montrent du doigt, et mille voix confondues font entendre ce cri mille fois répété: «Jérusalem! Jérusalem!» Tels on voit d’audacieux navigateurs se hasarder à la recherche des contrées étrangères: jouets des vents infidèles, ils ont erré sur des mers inconnues et sous un pôle ignoré; ils aperçoivent enfin le rivage, ils le saluent par de longs cris d’allégresse; ils se le montrent les uns aux autres, et oublient les misères et les fatigues du voyage.
A cette joie extrême qui avait d’abord pénétré leurs âmes, succède une profonde tristesse mêlée de crainte et de respect. Ils osent à peine lever leurs regards vers cette ville, séjour choisi par Jésus-Christ, où il mourut et fut enseveli pour ressusciter glorieux. De faibles accents, de sourdes paroles entrecoupées de soupirs et de larmes, les sanglots d’une armée entière qui se livre tout à la fois à la joie et à la douleur, répandent dans les airs un long murmure. Ainsi l’on entend au sein des forêts l’aquilon frémir dans l’épaisseur du feuillage. Tels les flots poussés contre les écueils, brisés sur les rivages, s’entrechoquent avec de plaintifs mugissements.
A l’approche de la Cité Sainte, les Chrétiens s’avancent les pieds nus, à l’exemple de leurs chefs. Ils dépouillent l’or et la soie de leurs riches manteaux; ils ont quitté leurs casques et leurs panaches. Écartant toute vaine pensée, les yeux baignés de larmes, ils se plaignent que l’entrée de ces murs leur soit interdite, et ils s’accusent de n’avoir pas assez de pleurs pour leur repentir «Les voilà donc, ces lieux, ô Seigneur, disent–ils; ces lieux que ton sang arrosa tant de fois, et des torrents de larmes ne s’échappent point de nos yeux! et nos coeurs de glace ne se fondent pas pour devenir une source de pleurs! Coeurs insensibles, vous n’êtes pas brisés, vous n’êtes pas déchirés! Ah! notre douleur doit être éternelle si nous ne pleurons pas aujourd’hui! "
Cependant, le soldat musulman, qui, du haut d’une tour, veille et observe les monts et les campagnes, aperçoit un tourbillon de poussière. C’est une épaisse nue qui roule étincelante, enflammée, et qui semble porter dans son sein la foudre et les éclairs. Bientôt il distingue l’éclat des armes et reconnaît les hommes et les coursiers.
«Quel est, s’écrie-t-il, ce nuage de poussière répandu dans les cieux? Comme il resplendit!–Aux armes, citoyens!... Voici l’ennemi!... Soyez prompts, montez sur les remparts!... Aux armes! Le voila! Regardez cette horrible nuée qui envahit les airs!»
Les femmes, les enfants, les vieillards, troupe faible et sans défense, incapable de frapper ou de combattre, remplissent les mosquées de leurs voeux et de leurs prières. Les habitants les plus vigoureux et les plus intrépides ont déjà saisi leurs armes. Les uns courent aux portes, les autres sur les murailles. Aladin est partout, voit et surveille tous les préparatifs. Il donne ses derniers ordres, et, pour être plus prêt au besoin et dominer la plaine et les montagnes, il va se placer sur une tour élevée. Près de lui est Herminie, la belle Herminie, qui trouva dans cette cour un asile après la mort du roi son père, tombé sous les coups des Chrétiens à l’assaut d’Antioche.
Cependant, Clorinde sort à la rencontre de l’ennemi. Une foule de guerriers l’accompagnent, mais elle les devance tous. Argant se poste près d’une issue secrète et se prépare à la soutenir. Par son air intrépide et ses discours, elle anime ceux qui la suivent: «C’est aujourd’hui., leur dit-elle, qu’il faut fonder l’espérance de l’Asie, en com» mençant la guerre par une victoire.»
Pendant qu’elle parle, on aperçoit une bande de Chrétiens que l’attrait du pillage a éloignés de l’armée, et qui retournent au camp avec des troupeaux enlevés. Clorinde les voit et s’élance, mais leur chef se précipite aussi vers elle. C’est Gardon, guerrier d’une grande valeur, mais rival trop faible pour lui résister. Le choc est terrible; Gardon roule dans la poussière aux yeux des siens; les Infidèles poussent des cris de joie et regardent sa chute comme un heureux présage pour l’issue de la guerre. Vain augure! Clorinde enfonce l’ennemi, presse les uns, frappe les autres de cent coups à la fois; ses guerriers la suivent dans le chemin que leur ouvrent son choc impétueux et le tranchant de son épée. Elle a repris le butin; les Chrétiens se retirent vers une hauteur où ils se rallient et se défendent avec plus d’avantage. Alors, comme un tourbillon qui s’entrouvre, pareil à l’éclair qui fend la nue, Tancrède, sur un signe de Godefroi, met sa lance en arrêt et vole avec ses escadrons.


Il porte fièrement ses armes; sa contenance est si noble et si gracieuse, qu Aladin désire savoir le nom de ce guerrier remarquable au milieu d’une troupe d’élite. 11interroge Herminie, dont le coeur palpite, et qui est assise a ses côtés :
«Une longue guerre avec ces Chrétiens, lui dit-il, doit t’avoir appris à reconnaître tous leurs chefs, même sous l’armure qui les cache; quel est donc ce chevalier qui marche si hardiment au combat?»
Herminie veut répondre; sur ses lèvres est un soupir; des larmes roulent dans ses yeux: elle retient cependant ses soupirs et ses larmes, mais elle ne peut entièrement les cacher. Ses paupières humides se teignent d’un doux incarnat; sa pâleur trahit son émotion; elle veut feindre et cacher sous le voile de la haine de plus tendres sentiments:
«Hélas! répond-elle, je ne le connais que trop! Tant de motifs me le feraient distinguer entre mille autres guerriers! Je l’ai vu si souvent inonder nos campagnes du sang des miens, et combler nos fossés de leurs cadavres! Hélas! que ses coups sont cruels! L’art n’a point de secrets, la magie n’a pas de philtres pour guérir les blessures qu’il fait! Tancrède est son nom! Puisse le sort des armes le mettre un jour en mon pouvoir! Je ne désire pas qu’il périsse dans les combats; car je voudrais le tenir vivant, afin qu’une douce vengeance calmât mes ressentiments.»
A ses dernières paroles se mêle un soupir qu’elle veut en vain étouffer; mais Aladin ne comprend pas le sens véritable de ce discours.
Clorinde, cependant, court vers Tancrède et l’attaque. Ils se frappent tous deux à la visière; leurs lances se brisent et volent en éclats. Mais ce coup, renommé dans les tournois, est funeste à la guerrière. Les liens de son casque sont rompus; il tombe. Ses cheveux d’or flottent au gré des vents, et l’on voit une jeune fille au milieu des horreurs d’un combat; ses yeux étincellent, ses regards lancent la foudre; doux encore en cet instant, que seraient-ils au sein des plaisirs? Tancrède, où s’égarent tes esprits, où s’arrête ta vue? Ne reconnais-tu pas les traits adorés qui se gravèrent dans ton coeur? C’est la guerrière que tu rencontras près de la fontaine solitaire et à l’ombre des bois!
Il n’avait pas remarqué le cimier et les ornements de son bouclier; à l’aspect de son visage, la surprise le rend immobile. Clorinde cherche à couvrir sa tête, et ne cesse point le combat. Le héros recule, charge d’autres guerriers et renverse d’autres victimes. Il ne peut éviter ses poursuites; elle s’attache à ses pas, elle lui crie de se retourner et lui présente deux morts à la fois. Elle l’atteint, le frappe; il ne répond point à ses coups; moins attentif à écarter le fer de Clorinde qu’à considérer ses yeux d’où l’amour lance d’inévitables traits: «Hélas! disait-il en lui-même, ton bras s’efforce en vain d’ouvrir une blessure cruelle dans ce coeur, que tes charmes, trop puissants, ont soumis pour toujours,» Enfin, quoiqu’il n’espère pas l’attendrir, il ne veut point emporter dans la tombe le secret de son amour. Il veut qu’elle sache que ses coups accablent un ennemi sans défense, son captif soumis:
«0toi, lui dit-il, qui parmi tant d’adversaires sembles n’avoir choisi que moi, veux-tu que nous sortions de cette mêlée; nous pourrons nous mesurer à l’écart et savoir si ma valeur égale la tienne.»
, Elle accepte le défi, et marche avec audace sans s’inquiéter si son casque lui manque. Il la suit, morne et abattu. Bientôt Clorinde est prête à combattre; elle va porter les premiers coups:
«Attends, s’écrie Tancrède; fixons les conditions de cette lutte avant de la commencer.»
Elle s’arrête; et le héros, qu’un amour désespéré rend plus hardi, lui adresse ces paroles:
«Mes conditions sont que tu m’arraches le coeur puis-que tu ne veux pas de paix avec moi. Ce coeur n’est plus à moi. Depuis long-temps il t’appartient; prends-le, je ne peux le défendre! Qu’est pour moi la vie en présence de tes dédains? Mieux vaut la mort! Mes armes sont abaissées, ma poitrine est à découvert, que crainstu? Faut-il aider ton bras? Faut-il ôter ma cuirasse, pour que mon sein nu s’offre mieux à tes coups.»

Il eût exprimé plus vivement encore ses douleurs, mais il est interrompu par la brusque arrivée d’une troupe d’Infidèles que poursuivent les Chrétiens. Un de ues der-. niers, un barbare, apercevant la chevelure de Clorinde, s’approche, lève la main, et va frapper par derrière cette tête découverte. Tancrède pousse un cri, s’élance et lève son épée pour parer le coup. Il n’a pu complètement y réussir; le fer effleure les blanches épaules de la guerrière. La blessure est sans gravité; quelques gouttes de sang teignent l’ivoire de son cou, se mêlent aux blondes tresses de ses cheveux. Tels, sous la main d’un habile ouvrier, étincellent, au milieu de l’or, les feux des rubis.
Le héros, furieux, fond l’épée haute sur le barbare, qui déjà cherche son salut dans une prompte fuite. Il presse ses pas; il vole comme la flèche qui fend les airs, Clorinde, saisie d’étonnement, les regarde long-temps sans penser à les rejoindre. Puis, elle se retire avec sa troupe qui plie; souvent elle fait face au péril et revient contre les assaillants: tantôt elle se tourne, se retourne, cède et poursuit à son tour; ce n’est ni une fuite, ni un combat. Ainsi, dans un vaste cirque, on voit un taureau superbe se débattre au milieu des chiens: il leur présente ses cornes, et ils s’arrêtent; il fuit de nouveau, et tous l’attaquent avec acharnement. Clorinde, avec son bouclier, garantit sa tête. Tel le Maure, dans les jeux guerriers, sait éviter, même en fuyant, le trait qu’on lui lance.
Déjà et vainqueurs et vaincus étaient arrivés sous les murs de Solime, quand soudain les Infidèles poussent un horrible cri et se retournent brusquement. Ils font un détour, reviennent sur leurs pas et chargent par derrière et en flanc la troupe chrétienne. Au même moment, Argant descend de la montagne dans la plaine, et les attaque de front. Impatient d’ouvrir les premières blessures, le fier Circassien devance ses guerriers. Le premier Chrétien qu’il frappe roule sans vie sous les pieds de son cheval abattu. Beaucoup d’autres ont le même sort avant que sa lance soit brisée. Alors il tire son épée, frappe, blesse, immole tous ceux qu’il atteint. Clorinde rivalise d’audace avec lui; elle tue Ardélion. guerrier d’un âge avancé, mais que les ans n’ont point affaibli. Deux fils, son appui, n’ont pu le défendre. Alcandre, l’aîné, a reçu une blessure cruelle et ne peut venir à son secours. Poliferne, qui combat à ses côtés, se dérobe avec peine au même sort.
Cependant Tancrède, lassé de poursuivre le soldat dont le coursier est plus rapide que le sien, regarde en arrière et s’aperçoit que les Chrétiens, entraînés par leur audace, se sont trop avancés et sont enveloppés. Il se hâte de tourner bride, et revient vers eux. Au même instant, se précipite une troupe d’élite, habituée à voler partout où se montre le danger. Ce sont les Aventuriers, fleur des héros, le nerf et l’élite de l’armée, réunis sous la bannière de Dudon.
Renaud, le plus fier et le plus beau d’entre eux, les précède tous. L’éclair est moins prompt. Herminie le reconnaît à l’aigle blanche qu’il porte sur un champ d’azur. Elle le signale à Aladin, dont il a attiré les regards:
«Voilà, dit-elle, le plus redoutable de tous ces guerriers! Il n’a peut-être point dans l’univers d’égal en bravoure, et ce n’est encore qu’un enfant! Si nos ennemis avaient parmi eux six chevaliers qui lui ressemblassent, déjà la Syrie serait vaincue et soumise, les pays du couchant, les régions de l’aurore subiraient le joug, et le Nil, surpris dans sa source ignorée, cacherait vainement ses rivages les plus lointains. Renaud est son nom. Les machines de guerre sont moins à craindre pour nos murailles que son bras irrité. Porté maintenant tes regards du côté que je t’indique; ce chef, dont l’armure est vert et or, c’est Dudon. Chef de cette troupe, qui est celle des Aventuriers, il est illustre par sa naissance et sa sagesse. Il est chargé d’années, mais il ne le cède en valeur à personne. Cet. autre guerrier, aux armes brunes et à l’air si allier, est Gernand, fils du roi de Norwège. Son orgueil ternit l’éclat de ses actions. Ces deux guerriers qui sont toujours unis, dont les armes blanches ont des ornements de la même couleur, sont Gildippe et Odoard, amants et époux, célè» bres par leur courage, fameux par leur fidélité.»
Tandis qu’elle parle, le carnage s’anime de plus en plus. Tancrède et Renaud ont brisé le cercle épais d’hommes et de lances qui s’opposent à leur course. Dudon et ses guerriers sèment le massacre sur. leur passage. Argant, le farouche Argant, renversé par le terrible Renaud, se relève avec peine. C’en est fait de lui, mais le coursier de Renaud s’abat et il faut quelque temps pour le dégager.. Les Infidèles en profitent, se rallient et fuient vers Solime. Argant et Clorinde résistent seuls et servent à leurs soldats de barrière contre la furie des Chrétiens qui les pressent de toutes parts. Ils sont au dernier rang. L’impétuosité des vainqueurs semble se ralentir; les premiers fuyards saisissent l’instant et se tirent du danger. Dudon, qu’exalte la victoire, redouble d’ardeur; de son coursier il heurte Tigrane, le renverse et lui tranche la tête. La riche cuirasse d’Algazar ne peut le protéger. Le robuste Corban n’est pas défendu par la fine trempe de son casque. Il fend la tête à l’un, perce l’autre de part en part. Sous ses coups, Amurat, Méhémet, Almanzor renversés, perdent la vie qu’ils regrettent. Argant lui-même recule pour l’éviter; puis il s’arrête frémissant, se retourne, combat et cède encore. Tout-à-coup il revient contre Dudon, et d’un revers de son épée le frappe dans le flanc. Le fer pénètre, et la vie du héros s’échappe avec son sang; il tombe; le dernier, l’éternel sommeil presse ses paupières appesanties et les force à se clore: trois fois il ouvre les yeux et cherche le doux éclat du jour; trois* fois il tâche de se soulever, trois fois il retombe; un voile épais obscurcit sa vue; ses yeux se ferment pour toujours, une sueur froide répand dans ses membres raidis les frissons de la mort. Le féroce Argant ne s’arrête pas sur ce corps déjà privé de vie, il continue sa retraite et adresse des insultes aux Chrétiens:
«Regardez, leur dit-il, cette épée sanglante; c’est celle que me donna hier votre général! Dites-lui l’usage que j’en fais aujourd’hui; cette nouvelle agréable lui apprendra que la bonté de son présent égale sa richesse! Dites-lui que bientôt j’en ferai l’épreuve sur lui-même; s’il tarde trop à nous attaquer, j’irai le chercher sous sa tente.»
Les Chrétiens se précipitent pour châtier son insolence; mais ses guerriers étaient déjà derrière les murs de Solime; il les rejoint lui-même dans cet asile assuré.
Les assiégés font pleuvoir une grêle de pierres du haut des remparts; les archers lancent une si grande quantité de flèches que les Chrétiens sont forcés de s’arrêter et de laisser les Sarrasins entrer dans la ville; mais Renaud, relevé de sa chute, accourt et veut tirer une sanglante vengeance du meurtrier de Dudon; il est au milieu de ses compagnons, il leur crie:
«Quels sont les obstacles qui vous arrêtent? Nous avons perdu notre chef, serons-nous assez prompts à le venger? Dans un pareil moment, animés d’une si juste colère, ces faibles murailles seront-elles une barrière invincible? Non, fussent-elles doubles, fussent-elles d’acier ou de diamant, nous y pénétrerions encore pour en arracher le farouche Argant et le frapper de mille coups! Allons, à l’assaut!»

Il dit et s’élance le premier; son casque le met à l’abri des pierres et des traits qui volent et pleuvent autour de lui. Secouant sa tête altière, le front élevé, le regard audacieux et terrible, il épouvante jusqu’aux Sarrasins placés sur les murailles.
Tandis qu’il excite le courage des plus résolus et menace les autres, le sage Sigier, messager fidèle des volontés de Godefroi, lui apporte un ordre qui réprime son ardeur. Il condamne, au nom du général, cette imprudente témérité; il faut revenir sur-le-champ.
«Retirez-vous, leur dit-il; Godefroi le veut: ce n’est ni le lieu, ni le moment de satisfaire votre légitime colère!»
Renaud, qui excite les autres guerriers, obéit, s’arrête en frémissant et laisse paraître les signes du dépit qu’il éprouve. Les Chrétiens se replient sur l’armée sans être inquiétés dans leur retraite. Le corps de Dudon ne sera point privé de sépulture; ses fidèles amis emportent avec respect ses restes chers et vénérés.
Bouillon, placé sur une éminence, observe la situation et les fortifications de Jérusalem. Cette ville est bâtie sur deux collines opposées et d’inégale hauteur. Une vallée serpente au milieu et partage la ville et les collines. De trois côtés l’abord est fort difficile; on arrive au quatrième, qui est le côté du nord, par une pente douce et insensible, mais de hautes murailles et des fossés profonds viennent en aide à la nature. La ville a des citernes, des fontaines et des étangs. Au dehors, la terre est privée d’herbe, de fontaines et de ruisseaux; on ne voit ni arbres, ni fleurs; nul ombrage n’arrête les rayons brûlants du soleil; cependant on aperçoit, à plus de six milles de distance, une forêt dont l’ombre funèbre inspire la tristesse et l’horreur. Aux lieux où se lève l’aurore, le Jourdain roule ses ondes illustres et fortunées. A l’occident, la Méditerranée baigne ses grèves sablonneuses; on aperçoit au nord Béthel, qui encensa jadis l’autel du veau d’or, et l’infidèle Samarie. Vers le point de l’horizon où s’amassent les pluies et les orages, se montre Bethléem, illustre par le berceau du fils de Dieu!
Tandis que Godefroi examine les remparts, la ville et ses environs, pendant qu’il trace l’assiette de son camp et cherche l’endroit le plus favorable pour l’attaque, Herminie l’aperçoit et le montre à Aladin:
«Ce guerrier, lui dit-elle, qui porte un manteau de pourpre, et dont l’air est si auguste et si majestueux, c’est Godefroi. Il est hé pour l’empire; il possède la sagesse d’un roi et la science d’un général; illustré capitaine, vaillant chevalier, il allie la prudence au courage. Parmi cette foule de héros je ne pourrais t’en citer un seul plus habile et plus brave. Raymond est son égal dans le conseil; Tancrède et Renaud sont ses seuls rivaux dans les combats.
–» Je le reconnais, répond Aladin; je l’ai vu jadis à la cour de France lorsque j’y étais ambassadeur du roi d’Ègypte; je le vis manier la lance dans les tournois; et, quoique la barbe n’eût point encore remplacé sur son visage le duvet de l’enfance, son air, ses discours, ses actions faisaient déjà pressentir ses hautes destinées. Ce présage ne s’est que trop réalisé!»
Accablé de tristesse, le vieux roi laisse sa tête se courber sur son sein; puis, relevant les yeux:
«Quel est, dit-il, ce guerrier à la cotte de mailles couleur de feu, et qui semble l’égal de Bouillon? Ses traits sont ceux de Godefroi, mais sa taille est moins haute?
.–» C’est Baudouin; son visage, et mieux encore ses exploits, indiquent qu’il est le frère du héros. Cet autre chef, dont Godefroi parait accueillir les avis, est Raymond; il mérite aussi de fixer ton attention. L’âge et les fatigues ont blanchi ses cheveux; nul ne sait mieux que lui les stratagèmes de la guerre. A quelques pas d’eux, tu remarques ce cimier étincelant d’or et cette armure splendide; le guerrier qui les porte est Guillaume, fils du roi d’Angleterre; Guelfe est auprès de lui; émule des plus fameux héros, illustre par sa race et d’un rang élevé; il est reconnaissable à ses puis-santés épaules et à sa poitrine large et développée. Mais je ne retrouve pas au milieu de tous ces chefs mon cruel ennemi, Boëmond, l’homicide destructeur » de tous les miens.»
C’est ainsi qu’Aladin apprend d’Herminie à connaître les principaux guerriers de l’armée chrétienne. Godefroi a parcouru les alentours de la ville; il a tout examiné. Il revient au camp; il pense que du côté où les hauteurs sont escarpées, la nature rénd la ville inexpugnable;. c’est aux abords de la porte septentrionale, dans la plaine qui l’avoisine, que les tentes seront dressées; le reste des troupes s’établira en face de la tour angulaire. Il renferme dans cet espace à peu près le tiers de la ville. L’enceinte est si considérable, qu’il serait impossible de l’entourer de toutes parts. Mais, pour arrêter les secours qui viendraient du dehors, il fait occuper tous les passages, tous les chemins qui mènent à la ville, et de la ville aux campagnes. Il élève des retranchements, fait creuser des fossés pour arrêter les sorties des assiégés et se défendre des attaques de l’ennemi du dehors.
Ces travaux achevés, il veut revoir les dépouilles mortelles de Dudon. Ce vaillant chevalier gisait sur une estrade pompeusement ornée, entouré de soldats éplorés et gémissants. A la vue de Bouillon, les plaintes et les sanglots redoublent. Mais le sage capitaine ne paraît ni serein, ni abattu, et concentre les témoignages de sa douleur. Il recueille ses pensées, fixe un instant ses regards sur ce corps inanimé, et prononce ces paroles:
«Ce n’est point pour toi que sont les regrets et la douleur, noble héros, tu es mort au monde pour renaître dans le Ciel! Ton âme s’est dégagée de son enveloppe mortelle après avoir laissé d’ineffaçables traces de ta gloire et de tes exploits. Tu as vécu comme un héros, comme un Chrétien. Ton trépas fut digne de ta vie. Tu as recueilli les palmes et la couronne du martyre; et maintenant, dans le sein du Seigneur, tu jouis d’une félicité sans bornes. Goûte l’éternelle béatitude! C’est notre sort qu’il faut plaindre; en te perdant, nous sommes privés de la plus forte et de la plus belle partie de nous-mêmes. Hélas! cet accident redouté, que l’on appelle la mort, nous a ravi l’assistance d’un vaillant guerrier; mais nous pouvons implorer l’appui d’un saint martyr. Mortel, tu combattais pour nous; immortel aujourd’hui, nous espérons que tu seconderas nos armes et que le Dieu des combats nous accordera d’heureuses destinées. Daigne veiller sur nous. accepte nos voeux, sois notre refuge dans les dangers, et la victoire se montrera fidèle à nos étendards. Vainqueurs et triomphants, ce sera dans le temple même du Très-Haut que nous te porterons le tribut de nos hommages.»

Il se tait, et déjà la nuit obscure éteint les derniers feux du jour. Le sommeil chasse le souvenir des peines, sèche les larmes et fait taire les sanglots. Mais Bouillon ne se laisse point aller aux douceurs du repos. Préoccupé de ses plans d’attaque, il songe aux moyens de se procurer du bois pour la construction des machines de guerre, dont il arrête la forme dans son esprit.
Il se lève avec le soleil, et veut assister lui-même aux funérailles de Dudon.
Au pied d’une haute colline, à la vue du camp, on a fait un sépulcre de cyprès odoriférants. Un palmier élevé le protège de ses ombres: c’est là que le corps est déposé. Les prêtres font entendre leurs chants et leurs prières; on voit suspendus aux branches les armes et les trophées que naguère, dans dès combats plus heureux, le guerrier avait enlevés aux Syriens et aux Persans. La cuirasse et l’armure sont fixées au tronc de l’arbre, et l’on y grave ces mots: «CI-GIT DUDON; PASSANT, honore ce » HÉROS.»
Après avoir rempli un si douloureux devoir, Bouillon fait rassembler tous les travailleurs et les envoie à la forêt voisine sous une escorte de soldats. Un Syrien a indiqué aux Chrétiens cette forêt cachée dans les vallons. Elle fournira le bois pour les machines et les instruments qui doivent hâter la chute de Solime.
Les guerriers s’animent les uns les autres, frappent à coups redoublés et insultent ces arbres que les outrages du temps avaient épargnés. Sous le tranchant des cognées tombent les palmiers sacrés, les frênes, les funèbres cyprès, les pins, les cèdres, les chênes, les sapins gigantesques, les hêtres, les ormeaux que la vigne aux bras tortueux caresse en s’élevant dans les airs. Les uns abattent les ifs, les autres les chênes séculaires que mille fois le printemps avait parés d’une verdure nouvelle, qui mille fois résistèrent immobiles à l’effort et à la colère des vents; d’autres poussent les chars dont l’essieu gémit sous Se poids dès ormes et des cèdres parfumés. Ce bruit d’armes, ces cris confus, chassent les bêtes sauvages de leurs tanières, et les oiseaux effrayés abandonnent leurs paisibles demeures.

CHANT IV.

Le monarque des royaumes sombres veut accabler les Chrétiens des plus grands maux; il rassemble toutes les divinités infernales, et ordonne à chacune d’elles de montrer son pervers génie.–Poussé par leurs conseils, Hidraot forme un cruel dessein, et veut qu’Armide, sa nièce, en prépare le succès par sa beauté, par ses charmes et la grâce de ses discours.


CHANT IV,
Table des matières
PENDANT que les Chrétiens pressent la construction des machines qui doivent servir à battre les murailles, l’implacable ennemi du genre humain lance sur leur armée des regards sombres et terribles; à la vue de leur joie et de leurs espérances, il mord ses lèvres de rage; et, tel qu’un taureau blessé, il exhale sa douleur par des soupirs et des mugissements. Mais bientôt recueillant ses pensées, il cherche les plus cruels fléaux pour en accabler les Chrétiens. Il appelle près de lui, dans son palais funèbre, ses sinistres sujets et convoque ce sénat horrible. L’insensé pense qu’il lui sera facile de résister à la volonté de l’Éternel; il ose s’égaler à Dieu, et oublie les foudres que lance son bras irrité.
Les sons rauques de la trompette infernale éveillent les habitants des ombres éternelles; les profondeurs des noirs abîmes sont ébranlées; l’écho ténébreux répète ces bruits éclatants. Le tonnerre roule et tombe avec moins de fracas des régions du ciel; moins terribles sont les convulsions de la terre quand s’agitent et s’enflamment les vapeurs que renferment ses flancs.
Les puissances de l’abîme accourent de toutes parts et se rangent à l’entrée des portiques.
Qui pourrait peindre leurs formes variées, étranges, effroyables! Leurs regards respirent l’épouvante et la mort! Les uns déchirent le sol de leurs pieds fourchus; des serpents entrelacés leur tiennent lieu de chevelure, et leur queue immense se traîne recourbée en replis tortueux. On voit des milliers de Harpies immondes, de Centaures, de Sphinx et de pâles Gorgones, des Scilles dévorants qui aboient, des Hydres qui soufflent, des Pythons sibyllins, des Chimères dont la gueule vomit des torrents de flamme et de fumée, des Polyphèmes, des Gérions, mille monstres nouveaux, de formes hideuses et bizarres, confondus et mêlés ensemble.
Ils se placent à la droite et à la gauche de leur farouche monarque. Assis au milieu d’eux, il tient d’une main un sceptre rude et pesant; sa tête superbe, chargée de cornes menaçantes, surpasse en hauteur les écueils et les monts les plus élevés; Calpe, l’Atlas lui-même ne sembleraient, auprès de lui, que d’humbles collines. L’horrible majesté de son aspect redouble l’effroi et accroît son orgueil. Ses yeux roulent d’infects poisons; son regard brille de l’éclat des comètes funestes; une barbe longue, épaisse, ombrage son menton et descend sur sa poitrine velue; sa bouche immonde, dégouttante d’un sang noir, s’ouvre comme un gouffre profond; des tourbillons d’une fumée empestée, des flammes s’en échappent avec bruit, semblables aux nuages sulfureux et brûlants que vomissent les cratères retentissants de l’Etna. Il parle! Cerbère et l’Hydre se taisent épouvantés; le Cocyte s’arrête; l’abîme tremble et répète ces terribles accents:

«Divinités de l’Enfer, dit-il, vous qui devriez habiter au-dessus du soleil, dans ces régions où vous fûtes créées; vous qu’une défaite mémorable précipita jadis avec moi du séjour du bonheur dans ces affreux cachots; vous ne savez que trop les soupçons jaloux, les fiers dédains de notre ennemi et les désastres de notre entreprise. Vainqueur, il règne en paix sur les mondes, et nous sommes condamnés comme des rebelles! Au lieu de ces clartés pures et sereines, de ce soleil aux rayons d’or, au lieu de ces globes lumineux qui furent nos royaumes, nous sommes renfermés dans ces gouffres obscurs, et il nous est à jamais interdit de recouvrer nos félicités passées. De plus, souvenir exécrable qui augmente notre honte et mon supplice! notre tyran promet à cette vile créature, pétrie du limon fangeux de la terre, à l’homme, les joies de l’immortel séjour! Ce n’était point assez; le cruel, pour mieux signaler notre éternelle défaite, livra son fils aux douleurs de la mort. Ce fils parut, brisa les portes du Tartare, osa pénétrer dans notre empire et en arracher ces âmes que le Destin nous avait vouées; puis, entouré de ces riches dépouilles, plein de mépris pour nous, il remonta triomphant dans les Cieux, où se déployèrent nos drapeaux humiliés.
Mais pourquoi renouveler notre affliction? Qui de vous oublierait ces injures? Il ne s’agit plus de venger nos anciens outrages quand nous en avons aujourd’hui de récents à punir. En quel lieu, en quel temps notre ennemi a-t–il suspendu le cours de ses attentats? Ne voyez-vous pas qu’il essaie de courber toutes les nations sous sa loi! Resterons-nous spectateurs impassibles de ses envahissements? Nos courages seront-ils glacés par la crainte? Eh quoi! nous souffririons que ses adorateurs prissent plus de force en Asie, que la Judée leur fût soumise, que la gloire de son nom, grandissant encore, ses louanges fussent répétées dans toutes les langues, chantées dans de nouvelles hymnes, gravées sur des bronzes et des marbres nouveaux? Nous verrions nos idoles anéanties, nos autels renversés pour faire-place à ses images et à ses autels! Pour lui seul seraient les prières, l’encens parfumé, l’or et la myrrhe! .. Jadis tous les temples nous étaient ouverts; combien nous en reste-t-il aujourd’hui? Avons-nous même un asile pour notre culte? Privés du tribut accoutumé des mortes, bientôt nous ne régnerons que sur des déserts.
«Il n’en sera pas ainsi; nos fieres inspirations ne sont point évanouies, et nous avons encore cette antique valeur qui nous arma de la flamme et du fer, et nous fit disputer l’empire des Cieux. Si nous fûmes vaincus dans la lutte, le courage ne nous manqua pas; la victoire fut pour les plus heureux! Il nous reste la gloire d’une audace indomptée.
» Pourquoi vous retiendrai-je plus long-temps? Allez, mes compagnons fidèles, ma force et ma puissance, volez! Étouffez en son berceau cet incendie avant qu’il ait embrasé toute l’Asie! Accablez nos ennemis avant que leur pouvoir s’affermisse! Mêlez-vous parmi eux; et, pour les perdre, employez tour à tour la ruse et la violence. Que le Destin obéisse à ma loi; que les uns errent dispersés, que les autres périssent! Que ceux-ci, abandonnés à d’impures amours, se lassent les esclaves d’un regard, d’un sourire; que, rebelles à leur chef, en proie à la discorde, ils tournent contre eux leurs propres armes; que leur camp se couvre de ruines et disparaisse dans une immense destruction. »
Il a parlé, et les esprits infernaux, sans attendre la fin de son discours, s’élancent du sein de la nuit vers le séjour de la lumière; ainsi, les vents déchaînés s’échappent de leurs prisons sauvages, obscurcissent le ciel et bouleversent la terre et les mers.
Bientôt, déployant leurs ailes, les démons se dispersent dans toutes les parties de l’univers, trament des ruses nouvelles et exercent tous les prodiges de leur art. 0Muse! redis-moi quels furent les malheurs dont ils frappèrent les Chrétiens, redis-moi d’où partirent les premiers coups? tu le sais, mais, à travers tant de siècles, le bruit incertain de la Renommée en est à peine venu jusqu’à nous.
Damas et les provinces voisines étaient sous la puissauce d’Hidraot, illustre et fameux enchanteur. Dès son plus jeune âge il s’était initié à l’art des devins, et avait conservé cette passion dans sa vieillesse. Science inutile, puisqu’il ne peut prévoir l’issue de cette guerre! La contemplation des étoiles fixes ou errantes, les réponses de l’Enfer même ne lui ont point fait connaître l’avenir. 0aveuglement de l’esprit humain! Combien les jugements des mortels sont vains et trompeurs! Hidraot s’est persuadé que la ruine et la destruction attendent l’armée qui s’avance des régions de l’Occident; et, certain que les Infidèles cueilleront les palmes de la victoire, il veut que son peuple en partage la gloire et le prix.

Mais il connaît et redoute la valeur des Chrétiens, il craint les dangers d’un sanglant triomphe, et songe aux moyens de les affaiblir pour les livrer sans défense à ses troupes et à celles de l’Égypte. Pendant qu’il roule ces pensées, un ange des ténèbres se glisse près de lui, l’excite, le conseille et lui suggère un stratagème qui doit faciliter ses desseins.
Hidraot a une nièce, la plus belle et la plus renommée des beautés de l’Orient. Elle a tous les charmes, toute l’adresse de son sexe; pour elle, la magie n’a point de mystères. Il l’appelle, lui confie ses projets et veut qu’elle se charge de les exécuter:
«0ma fille chérie, lui dit-il, toi qui sous cette blonde chevelure et cette timide apparence caches le courage le plus mâle et la prudence de l’âge mûr; toi, qui déjà me surpasses dans mon art sublime, écoute; je médite un grand projet, et, si tu le secondes, le succès est assuré. Achève la trame que je te présente déjà ourdie; sois l’exécutrice hardie des sages résolutions de ma vieillesse. Rends-toi au camp de nos ennemis; déploie, pour les séduire, toutes les ruses d’une femme, tous les secrets de l’amour; baignée de larmes, que des soupirs entrecoupés se confondent avec tes plaintes et tes douces prières. Gémissante, éplorée, soumets à tes lois les coeurs les plus rebelles; que la pudeur voile l’audace de tes désirs, et que le mensonge se pare des couleurs de la vérité. Captive, s’il se peut, par le charme de tes regards et la grâce de tes discours, Godefroi lui-même. Qu’épris d’amour, il se lasse de la guerre et y mette fin. Si tes efforts sont inutiles, enchaîne du moins les autres chefs, et conduis-les sur tes pas dans des lieux d’où ils ne reviennent jamais.»
Il lui dévoile tous ses plans, et termine en lui disant: «Tout est légitime pour servir la religion et la patrie.»
Armide, fière de sa beauté, des avantages de son sexe et de son âge, accepte cette mission; et, la nuit suivante, elle s’éloigne par des sentiers ignorés et déserts. Les cheveux disposés avec art, parée de ses plus riches atours, elle espère dompter ces guerriers couverts de fer, et qui passent pour invincibles. De vagues rumeurs, des bruits confus adroitement semés cachent au peuple les véritables motifs de son départ.
Après un rapide voyage, elle arrive au camp des Chrétiens. A l’aspect imprévu de cette beauté, un frémissement s’élève; tous les regards se fixent sur elle. Ainsi, la comète ou l’étoile inconnue attire par son éclat les yeux des mortels. Tous les guerriers s’empressent pour savoir quelle est cette belle étrangère, et le motif qui l’amène. Argos, Chypre et Délos ne virent jamais des traits si touchants ni une figure si ravissante; sa chevelure d’or brille à travers le voile transparent qui la couvre, et se répand parfois en ondes brillantes; ainsi, quand le ciel devient plus serein, le soleil paraît derrière une brillante nuée qu’entourent ses rayons; puis, se dégageant tout-à-fait, il darde ses feux et inonde le jour d’une lumière nouvelle! Les boucles légères flottent en mille anneaux qui se multiplient au souffle du zéphyr. Son oeil, avare des trésors de l’Amour et des siens, les cache sous sa paupière abaissée. Sur son visage, le tendre incarnat de la rose se mêle et se confond avec l’éclat des lys; mais sa bouche, d’où s’exhale un souffle amoureux, reflete le carmin de la reine des fleurs. Ses épaules demi-nues, de la couleur de l’albâtre, éveillent et entretiennent les feux de l’amour. Une tunique envieuse ne laisse voir que la moitié de deux globes aux contours harmonieux; voile jaloux, qui arrête les regards sans pouvoir contenir les voluptueuses pensées! L’imagination n’est pas satisfaite de ce qu’elle aperçoit, et s’élance vers des charmes plus secrets, et, comme le rayon de lumière qui. pénètre les eaux sans les diviser, elle écarte ces voiles importuns, erre, admire, parcourt les merveilles cachées, dévore à loisir ces appas qu’elle décrit, et raconte aux désirs qui s’allument et deviennent plus impatients.
. Armide s’avance au milieu des louanges et des hommages de la foule qu’éblouit sa présence. Elle feint de ne rien voir, mais elle se réjouit dans son coeur et compte les palmes précieuses de sa prochaine victoire. Elle s’arrête et prie un chevalier de la conduire vers Godefroi. Eustache, le frère du héros, accourt brûlant de zèle. Semblable au papillon qui vole vers la lumière, le jeune chevalier est attiré par cette splendeur divine. Il veut contempler de plus près ces yeux que la pudeur tient abaissés; il les voit; et, bouillant d’ardeur, emporté par la hardiesse que donnent la jeunesse et l’amour, il lui adresse ces mots:
«Madame, si pourtant on peut vous donner ce nom, car vous n’avez rien d’une mortelle; vous, à qui le Ciel a départi plus de perfections et de beauté que n’en eut jamais une fille des hommes, dites–moi ce que vous désirez? Dites-moi d’où vous-venez? Est-ce le hasard ou la nécessité qui vous amène en ces lieux? Apprenez–moi qui vous êtes? Souffrez que je me prosterne à vos pieds pour vous rendre les hommages qui vous sont dus.

–» Prince, répond-elle, vos louanges élèvent trop haut mon mérite et ma beauté; je suis une simple mortelle, hélas! infortunée, je suis vouée à la douleur; étrangère et fugitive, j’implore des secours, et je viens vers Godefroi pleine de confiance en sa réputation de bonté. Si vous êtes aussi compatissant, aussi généreux que vous le paraissez, daignez, seigneur, m’obtenir une audience de ce héros.
–» Madame, réplique Eustache, vous aurez auprès de lui son propre frère pour guide et pour appui. Venez, vos voeux seront écoutés, votre prière ne sera point repoussée, et bientôt vous aurez à vos pieds son pouvoir et ma valeur.»
Il la conduit aussitôt dans le lieu retiré où Godefroi? seul avec les principaux chefs, se dérobe aux regards de la multitude.
Armide s’incline avec respect, affecte un timide embarras, et garde d’abord le silence. Bouillon la rassure, la console, calme son émotion. Alors, avec un son de voix dont la douceur enivre et charme ceux qui l’écoutent? elle commence un discours perfidement préparé:
«Chef invincible, dit-elle, dont le nom admiré se répand dans tout l’univers; vainqueur de tant de rois, conquérant de tant de royaumes qui s’honorent de leur défaite et de tes fers, ta vaillance est connue; tes ennemis même l’estiment et la louent, et ne craignent pas de rechercher, d’implorer tes bontés. Je suis née dans une religion différente de la tienne, j’ai servi ces autels que tu as humiliés, que tu veux détruire, et pourtant c’est par toi que j’espère recouvrer les États, et le sceptre de mes aïeux! Que d’autres demandent à leurs frères, à leurs alliés, des secours contre les fureurs d’une race étrangère; moi, qui ne trouve ni pitié, ni justice chez les miens, j’invoque contre mon propre sang le secours d’un glaive ennemi; je t’implore, je n’espère qu’en toi; tu peux me replacer dans ce haut rang d’où je suis tombée. Ton bras, si prompt à renverser les escadrons, ne repoussera point une infortunée. On ne célébrera pas moins ta générosité que tes victoires, et, parmi tant de trônes abattus, lu ne répudieras pas la gloire d’avoir relevé de tes mains une couronne injustement brisée. Si la différence de nos religions te rendait moins accessible à mes humbles instances, ta vertu soutiendrait mon espoir; mais je ne me suis point abusée; j’en atteste le Dieu suprême! jamais protection ne fut plus justement sollicitée; et, pour t’en convaincre, écoute le récit des trahisons qui ont causé mes malheurs.
» Je suis fille d’Arbilan, qui régna sur la puissante ville de Damas. Il était né loin du trône; la belle Chariclée lui donna sa main et l’empire. Ma naissance fut la cause funeste de la mort de ma mère, et, dans l’instant où mes yeux s’ouvrirent à la lumière, elle ferma les siens pour jamais. Ainsi, le premier jour de ma vie fut un jour funèbre et fatal. Un lustre s’était à peine écoulé depuis que la reine avait dépouillé son enveloppe mortelle, et mon père, subissant le même sort, la rejoignait dans les Cieux. Il laissa le soin de ma tutelle et le gouvernement de ses États à son frère, qu’il avait entouré d’une amitié si vive que, si la reconnaissance pouvait exister dans le coeur des mortels, il devait compter sur son dévouement et sa foi. Mon oncle accepta ce double dépôt, et se montra d’abord occupé de mon bonheur. On vantait sa fidélité, sa vertu, sa tendresse pour moi. Peut-être déjà le barbare cachait sous un masque trompeur ses projets ambitieux! Peut-être aussi que, me destinant pour épouse à son fils, il désirait sincèrement la prospérité de mon héritage. Je croissais, son fils gran dissait aussi, mais il n’avait ni la conduite, ni les goûts d’un prince, dédaignait les arts, les nobles exercices, et les plaisirs de son rang. Rien de généreux, rien de distingué sous ces formes grossières, digne asile de l’âme la plus vile. En proie à l’avarice, plein d’orgueil, farouche dans ses manières, corrompu dans ses moeurs, on ne vit jamais un pareil assemblage de tous les vices. Tel était l’homme auquel mon tuteur voulait m’unir, et qui devait partager mon trône et ma couche! Les conseils artificieux, les ruses méprisables, tout fut employé pour arriver à ce but. On ne put m’arracher la moindre promesse; j’opposais toujours à ses prières des refus et le silence. Un jour, il me quitta avec un sombre visage où se peignaient ses criminels projets, et je pus lire sur son front l’histoire de mes futurs malheurs. Dès lors, des songes, des spectres affreux troublèrent le repos de mes nuits; la fatale horreur qui accablait mon âme était le présage de mes infortunes. Souvent l’ombré de ma mère, fantôme pâle et gémissant, s’offrait à mon imagination. Qu’elle ressemblait peu à ces portraits qui m’avaient si bien rendu son image!–«Fuis, ma fille, fuis, me disait-elle, la cruelle mort qui te menace; pars à l’instant: déjà je vois un perfide s’armer du fer et du poison.» Hélas! que me servaient ces avis? Qu’importe la connaissance d’un prochain malheur, si l’on est tremblant, irrésolu, au lieu de chercher à l’éviter? Ma jeunesse me rendait timide; c’était si grave pour moi de prendre la fuite, de me condamner à un exil volontaire, d’abandonner sans protecteurs le royaume de mes aïeux! Je préférais attendre le trépas dans ces lieux où mes paupières s’étaient ouvertes au jour. Éplorée, abattue, je redoutais la mort, et, chose incompréhensible, je n’avais pas le courage de m’y-soustraire! J’avais peur de laisser paraître mes soupçons et d’avancer l’heure de ma perte. C’est ainsi qu’inquiète et alarmée, je passais ma vie dans un continuel martyre, comme l’infortuné qui voit sans cesse un fer suspendu sur sa tête.

Telle était ma misère, lorsqu’un jour, je ne sais si je dois en remercier le Destin ou m’attendre à de plus grands malheurs, un des ministres dont mon père avait protégé l’enfance vient m’avertir que l’heure marquée pour me faire périr est prochaine, et qu’il a reçu l’ordre de m’apporter le jour même la coupe empoisonnée. Il ajoute que la fuite est mon seul espoir de salut; et, comme je ne peux attendre de secours de personne, il m’offre son appui, m’encourage et m’inspire quelque fermeté. Bannissant toutes craintes, je me dispose à profiter des ténèbres pour m’éloigner de ma patrie et de mon persécuteur. La nuit, chargée de voiles plus épais, nous couvre de son ombre propice; je pars avec deux de mes femmes, compagnes fidèles que j’ai choisies pour partager mes malheurs; mais, avant de m’éloigner, mes yeux se reportent souvent vers le toit paternel et ne peuvent se rassasier de la vue de ces objets chéris. Mes regards, ma pensée, m’y ramènent sans cesse, et mes pas ne m’en éloignent qu’à regret. J’étais comme ces matelots qu’une tempête soudaine arrache aux rivages aimés.
« Cette nuit et le jour suivant, nous parcourons des sentiers où jamais mortel n’imprima la trace de ses pas. Enfin, nous arrivons dans un château situé sur les frontières de mon royaume: il appartient à Aronte, mon libérateur. A la nouvelle de ma disparition, mon perfide oncle, furieux de me voir échappée à ses embûches, laisse éclater sa colère et ses imprécations contre Aronte et contre moi. Il rejette sur nous la noirceur de ses projets, et nous accuse d’avoir ourdi les trames, rêvé les excès auxquels nous avions failli succomber. Il répand le bruit que mon sauveur, séduit par mes présents, avait mêlé des poisons à ses breuvages; que j’avais voulu me débarrasser d’un tuteur qui m’imposait un frein et le respect des moeurs, et ajoute qu’entraînée par de honteux penchants, je livrais ma jeunesse à de criminelles passions. Oh! puisse le Ciel me frapper de ses foudres » si jamais j’oublie les devoirs sacrés de la pudeur! Que » le barbare soit affamé de mes richesses, altéré de mon sang, je gémirai; du moins qu’il ne souille pas l’innocence de mon âme! qu’il ne flétrisse pas mon honneur!
» Pour conjurer les effets du ressentiment de mes sujets fidèles, l’usurpateur fait répandre d’habiles et mensongers récits. Il sème le doute dans les esprits, empêche le peuple armé de se soulever pour ma cause, usurpe le pouvoir, ceint son front du diadème, met le comble à ma ruine et à mon opprobre. Sa rage, de plus en plus cruelle, menace Aronte s’il ne se livre volontairement. Et à moi, infortunée, et à mes deux compagnes, ce n’est pas la guerre qu’il nous annonce, c’est une mort affreuse! Il prétend ainsi laver son outrage, et rendre à la famille illustre que j’ai déshonorée l’éclat qu’elle a perdu. Mais ce qu’il redoute surtout, c’est de se voir enlever le sceptre dont je suis la légitime héritière, et il veut consolider par ma mort son usurpation et son empire. Hélas! il triomphera sans doute, le succès aura couronné ses projets, mon sang éteindra cette colère que je n’ai pu fléchir, si je ne trouve pas grâce devant toi! Je t’implore, seigneur; je suis faible et dépouillée, innocente et victime. Ces larmes qui baignent tes genoux seront-elles méprisées? Pour exciter ta commisération, faudra-t-il que mon sang soit versé? Je suis à tes pieds, ces pieds qui broient les empires et les superbes! Je t’en conjure, par ce bras protecteur de la justice, par le souvenir de tes victoires, par ces temples que tu as relevés et que tu veux secourir; tu as la puissance . accorde quelque chose à mes supplications! Que ta pitié sauve à la fois mon trône et ma vie! Ta pitié! mais c’est aussi ton équité, ta sagesse que j’invoque aujourd’hui! Si le Ciel et le Destin t’ont donné avec la force l’amour de la justice, songe aussi qu’en protégeant mes jours, lu peux tirer d’utiles secours des États que tu m’auras fait recouvrer. Permets seulement que, parmi ces héros qui t’accompagnent, dix s’arment pour ma querelle. Mes amis, mes parents, mes sujets restés fidèles suffiront avec eux pour me rouvrir le palais; de mes pères. Déjà l’un des grands, à qui est confiée la garde d’une porte secrète, promet de me la livrer et de m’introduire dans la ville à la faveur de la nuit. Mais il veut une marque de ta protection; si faible que soit le secours que tu m’accorderas, il raffermira les courages plus qu’une armée entière envoyée par d’autres princes, tant est grande l’influence de ton nom!»
Elle se tait; et, dans une attitude, qui dit plus que les paroles et les prières, elle attend la réponse de Godefroi. Le héros doute et reste en suspens au milieu des réflexions qui viennent l’assaillir. Il ne sait s’il doit céder, car il craint un piège des Sarrasins et ne se fie pas en la parole de ceux qui ne connaissent pas la vraie Foi! Mais il sent aussi la générosité agiter son noble coeur, et en supposant qu’Armide ait des droits à son intérêt, il voit un avantage à la secourir. Il importe au prompt accomplissement de ses desseins que le souverain de Damas reconnaisse ses lois, lui livre le passage et lui fournisse des guerriers, des armes et de l’argent contre les Egyptiens et leurs alliés. Plein d’incertitude, il tient les regards fixés vers la terre, pèse les pensées qui l’assiègent, tandis qu’Armide, les yeux attachés sur lui, observe attentivement ses traits. Décision trop tardive au gré de ses désirs! Elle s’inquiète et soupire. Enfin, Godefroi se décide à refuser la faveur qu’elle sollicite, mais ce refus sera exprimé avec courtoisie:

«Madame, lui dit–il, si nous n’étions les serviteurs choisis par Dieu; s’il ne réclamait pas nos bras et nos glaives, vous auriez pu, fondant sur nos armes l’espoir d’un utile secours, trouver des défenseurs au lieu d’une stérile compassion. Mais, dans l’instant où le peuple fidèle est opprimé, où la Cité Sainte est captive, nous devons consacrer nos premiers efforts à leur délivrance, et nous serions coupables si, affaiblissant notre armée, nous suspendions le cours de nos victoires. Je vous promets, recevez ici pour gage ma parole, en qui vous pouvez vous fier, que si jamais nous arrachons à un joug détesté les murs sacrés et bénis du Seigneur, nous suivrons l’impulsion de notre sympathie pour vos infor-tunes, et nous marcherons à la conquête de ce royaume que vous avez perdu. Si j’écoutais aujourd’hui les sentiments de mon coeur, je serais un impie, car je n’aurais pas, avant toute chose, vengé les outrages de Dieu!»
À ces mots, Armide s’incline, et reste un instant immobile, les regards fixés vers la terre; puis elle relève ses yeux baignés de larmes, et, dans l’attitude de la douleur:
«Malheureuse! s’écrie-t-elle, fut-il jamais une destinée plus cruelle et plus irrévocable! Il faut que tout change dans l’univers pour que mon sort devienne moins affreux! Il ne me reste plus d’espoir. Les gémissements seraient inutiles, la prière est sans force sur le coeur des mortels. Peut-être que ma douleur, qui te trouve inflexible, attendrira un usurpateur barbare? Je ne t’accuse pas de dureté, quelle que soit ta rigueur à me refuser de si faibles secours! J’en accuse le Ciel d’où viennent mes malheurs; le Ciel qui te rend inaccessible à la compassion! Non, seigneur, non, ce n’est point toi, ce n’est pas ta bonté qui me repousse, c’est le Destin!... Destin funeste et impitoyable, pourquoi épargnes-tu la vie qui m’est odieuse? Hélas! orpheline au berceau, mes parents me furent ravis à la fleur de leurs années, et ce n’est point assez de perdre un trône, mon légitime héritage, il faut que j’aille, captive, au-devant du fer de mes bourreaux! Je ne veux pas rester dans ces lieux où l’honneur et le devoir me défendent de m’arrêter; et, pourtant, où aller? Quel asile, quels climats me protégeront contre mon ennemi? Est-il un lieu qui échappe à sa fureur? Mais pourquoi tarderai-je? Je vois la mort; et, puisqu’elle est inévitable, j’irai au devant d’elle; mon bras saura prévenir les coups de mon persécuteur.»
Elle se tait; dans ses regards brille un noble et majestueux dédain. Son maintien exprime la tristesse et la consternation. Ses larmes, larmes de douleur et de dépit, coulent en abondance et ressemblent en s’échappant de ses paupières à des perles ou à des globes de cristal que font étinceler les feux du soleil. Son visage en est inondé. On dirait un lys balançant au souffle des zéphyrs sa corolle chargée des pleurs de l’Aurore; la reine du jour l’aperçoit du haut de son char, et voudrait en orner sa couronne.
Les larmes qui tombent sur le sein d’Armide lui donnent de nouveaux charmes. De ces pleurs naît un feu qui se glisse dans les coeurs et les embrase. Amour, tout reconnaît ta puissance; mais, en sa faveur, tu fais des miracles nouveaux: tu sais tirer des flammes de ces larmes humides; les ondes brûleraient à la voix!
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