Kitabı oku: «Le chapelet d'amour»

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Amédée Gayet de Cesena

Le chapelet d'amour


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328597

Table des matières

PROLOGUE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

ÉPILOGUE



PROLOGUE

Table des matières

C’était le 15 septembre 1870, à onze heures du soir. La nuit était obscure. Le ciel était sombre.

Une femme en grand deuil remontait le boulevard Malesherbes, alors solitaire. Sa marche était lente et inégale.

Il y avait des moments où elle s’arrêtait tout à coup, hésitante et agitée. Puis elle continuait sa route, d’un pas plus assuré et avec une attitude plus résolue.

Quel était l’âge de cette femme? On ne pouvait le deviner.

Son long voile de crêpe noir, ramené sur son visage, en dissimulait entièrement les traits.

Cependant, malgré la légèreté de sa démarche et l’élégance de sa taille, on pouvait préjuger qu’elle n’était plus jeune.

Évidemment, il se livrait dans l’esprit de la femme en deuil qui cheminait ainsi, obsédée par une pensée fiévreuse et changeante, un violent combat.

Elle allait certainement accomplir l’un des actes les plus importants de sa vie, l’un de ces actes à deux faces, d’où peut également sortir la perte ou le salut.

C’est ce qui expliquait ses indécisions subites et rapides.

Elle se demandait parfois si elle ne ferait pas mieux de rebrousser chemin.

Mais il est probable qu’elle reprenait vite courage, puisqu’elle se remettait promptement à marcher devant elle dans la direction du boulevard de Neuilly, aujourd’hui l’avenue de Villiers où elle ne tarda pas à s’engager, après avoir passé devant la magnifique entrée du parc Monceaux.

Arrivée à la jonction du boulevard de Neuilly avec l’avenue Wagram, cette femme, aux allures mystérieuses, s’arrêta sur la place que forme cette jonction.

Elle examina attentivement les façades uniformes des quatre maisons précédées d’une grille en fer qui composent cette place.

— C’est dans celle-là qu’il demeure, se dit-elle tout bas, et, comme si tout à coup elle eût pris son parti de ce qui pourrait résulter de la démarche qu’elle allait tenter, elle se dirigea, sans hésitation, vers l’une des grilles.

Un petit jardin sépare chaque grille des fenêtres du rez-de-chaussée.

Trois de ces jardins étaient déserts. Dans le quatrième, un homme, en jaquette de drap brun, se promenait anxieux et impatient.

Il paraissait avoir environ cinquante ans. Un gilet croisé et un large pantalon de même étoffe que la jaquette complétaient son costume avec un képi de fantaisie, où l’on remarquait le signe distinctif des ambulanciers.

La barbe était noire; les cheveux, toujours abondants, étaient bruns; la tournure était distinguée; les traits étaient réguliers; la figure était énergique, mais le front était fuyant.

Au premier abord, il y avait de la séduction dans l’ensemble de sa personne, de la fascination dans la fixité de son regard.

Bientôt, on remarquait dans ce regard une indéfinissable expression qui causait une sorte de malaise. C’était celui d’un profond scrutateur des pensées humaines, habitué à dissimuler ses impressions et habile à pénétrer celles des personnes dont il avait intérêt à deviner les désirs et à surprendre les faiblesses.

On ne tardait pas également, lorsqu’on l’étudiait davantage, à découvrir dans sa physionomie des tons qui indiquaient, à dose égale, l’opiniâtreté et la dureté.

Dès que cet homme crut entendre un bruit de pas, il s’arrêta et regarda.

En voyant venir de son côté une femme portant le grand deuil de fille ou de veuve, il se hâta d’ouvrir la porte de la grille.

La femme franchit cette porte, qui se referma aussitôt derrière elle, et, toujours voilée, sans prononcer un mot, elle pénétra dans l’appartement du rez-de-chaussée.

Cette petite scène muette avait eu un témoin invisible.

La femme en grand deuil avait à peine disparu derrière la grille, dont la porte s’était si brusquement ouverte et si rapidement refermée, qu’un homme enveloppé d’un vaste paletot et coiffé d’un chapeau à large bord, s’était détaché de la muraille voisine, en murmurant d’une voix sourde:

— Elle! se donner à ce fat de Macdonald? Ah! ce n’est plus l’Edmée que j’ai tant aimée!

Puis cet homme parut tomber dans une sombre préoccupation. Il sortit bientôt de cette rêverie et, jetant un regard désespéré vers le rez-de-chaussée où celui qu’il venait d’appeler du nom de Macdonald était entré avec la femme voilée, il continua ainsi son monologue:

— Il ne m’a pas trompé ; il n’a pas menti, il y a deux heures, lorsqu’il s’est vanté à moi de posséder aujourd’hui le cœur d’Edmée, lorsqu’il m’a affirmé qu’elle viendrait le trouver chez lui, ce soir même. Ah! si je ne craignais pas que Nadine fût ma fille! Pourquoi le serait-elle? Demain, j’interrogerai la vieille amie d’Edmée, l’excellente madame Mason. Elle doit savoir la vérité. Il faudra bien qu’elle me la dise.

Celui qui se parlait ainsi à. lui-même avait à peu près le même âge que Macdonald. Mais ce n’était plus le même caractère de figure.

L’expression du visage, attractive et rêveuse, indiquait une nature plus impressionnable que persistante, plus tendre qu’énergique.

Le front était déjà chauve. On y découvrait des rides, sillons tracés par le travail de la pensée.

La tête, d’une forme scupturale, était très-dégarnie. Le crâne était entièrement dénudé.

Le regard, d’un bleu foncé, était doux et mélancolique, pénétrant et profond.

En proie à une vive agitation intérieure et comme accablé sous le poids d’une amère désillusion, il se dirigea vers l’un des hôtels qui, bordant le chemin de fer d’Auteuil, avoisinent la place Péreire. C’était sa demeure.

A peine entré dans son cabinet de travail, avant même d’être assis, il remarqua sur son bureau un billet qu’il ne se rappelait pas y avoir laissé. Il en brisa fiévreusement le cachet, car il venait de reconnaître l’écriture de madame Mason, qui avait été autrefois l’introductrice de Nadine dans les salons de Paris.

Ce billet était ainsi concu:

«Robert, vous ne connaissez qu’un côté de la triste vie d’Edmée, vous n’en connaissez que l’époque trop courte que vous aviez faite heureuse.

» Aujourd’hui qu’elle est veuve, j’ai le devoir, moi sa seule amie et sa seule confidente, de vous initier, sans même la consulter, à tous les mystères de sa longue existence de douleur, de dévouement, de misère, de devoir et d’abnégation.

» Je vous dois d’abord la vérité sur Nadine. Vous la trouverez dans le long récit que vous recevrez demain soir, après mon départ de Paris.

» J’avais eu la pensée d’entrer dans une ambulance. Mais Edmée est accourue ce matin pour me chercher avec Nadine.

» Je n’ai pas eu le courage de les laisser partir seules. Je me décide à les accompagner en Dauphiné.

» Nous attendrons ensemble la fin de la guerre dans le domaine des Abeilles.»

Le billet de madame Mason était daté du 15 septembre 1870, neuf heures du soir.

L’heure à laquelle il avait été écrit coïncidait avec l’heure où Macdonald avait reçu la visite d’une femme voilée, portant le grand deuil des filles et des veuves, et dans laquelle Robert avait cru reconnaître celle que madame Mason dans son billet, comme lui dans sa pensée, nommait simplement Edmée.

Jusqu’à la lecture de ce billet, un doute avait subsisté dans son esprit.

La femme qui, pour lui comme pour Macdonald sans doute, portait le nom d’Edmée, n’était venue, il le savait, qu’une seule fois, dans sa vie, à Paris, où elle n’était restée que quelques jours, il y avait environ douze ans.

Depuis, elle n’avait, à aucun prix, consenti à y revenir.

Elle n’y venait même pas pour y accompagner sa fille Nadine, qu’elle confiait toujours à madame Mason.

Confinée dans son château des Abeilles, elle ne s’en éloignait pour aucun motif et sous aucun prétexte.

Avant d’avoir reçu le billet de madame Mason, il se demandait comment il se faisait que son Edmée se trouvât â Paris; il se demandait si c’était bien elle qu’il avait vue entrant chez Macdonald.

Il se plaisait encore à croire qu’il avait pu être dupe d’une illusion.

Mais, d’après ce que lui écrivait madame Mason, il avait maintenant la certitude qu’en effet son Edmée était à Paris depuis le matin.

Il resta donc convaincu que c’était bien elle que Macdonald avait reçue dans la soirée.

Sa pensée, toutefois, fut distraite de la douloureuse confirmation de ses tristes soupçons, par la phrase du billet de madame Mason qui concernait Nadine.

Il resta longtemps immobile, les yeux fixés sur cette phrase, qui semblait l’absorber.

Il était comme abîmé dans une vague et profonde rêverie.

Évidemment le nom de Nadine produisait plus d’effet et exerçait plus d’influence sur lui que le souvenir même de son Edmée.

Le lendemain, après avoir achevé sa nuit et commencé sa matinée dans une agitation qui ressemblait beaucoup au délire que donne la fièvre, il courut, vers onze heures, à l’hôtel que madame Mason habitait dans les environs de la place de l’Étoile.

Il espérait l’y trouver encore, y trouver Edmée, surtout y trouver Nadine. Mais toutes les trois étaient parties, de grand matin, par le chemin de fer de Lyon pour le Dauphiné.

Le concierge était seul resté avec sa femme, promettant de garder fidèlement l’hôtel jusqu’à la fin de la guerre.

Robert n’osa pas questionner ces braves gens pour savoir où et comment Edmée avait passé sa soirée de la veille.

Toutes les nouvelles qui arrivaient du dehors sur la marche des armées allemandes, étaient désespérantes.

La population parisienne tout entière était livrée aux préoccupations les plus vives, aux excitations les plus diverses.

De ces excitations et de ces préoccupations, il se dégageait généralement un profond sentiment de patriotisme, un héroïque élan d’enthousiasme.

On savait que Paris allait être assiégé et bloqué par l’ennemi. Mais on ne songeait ni aux privations du siège, ni aux ennuis de l’investissement. On songeait moins encore aux périls de la lutte. On ne pensait qu’aux devoirs de la résistance.

Robert est certainement le seul Parisien qui ait passé cette journée dans une anxiété complètement étrangère aux suites déjà connues et aux éventualités trop prévues d’une guerre dont le début malheureux faisait pressentir le douloureux dénoûment.

Il ne pensait ni à la patrie en deuil, ni à l’énigme de l’avenir.

Toutes ses préoccupations étaient pour le manuscrit qui devait lui dire la vérité sur la naissance de Nadine.

Il se demanda ce qu’il pourrait bien faire pour tromper son impatience, sans être distrait de ses souvenirs, où les deux noms de Nadine et d’Edmée s’entrecroisaient avec une persistance qui était plus forte que sa volonté.

Toute conversation lui aurait paru fatigante.

Il ne songea à aller voir personne, et Macdonald moins que tout autre. Il ne voulait, ni être amené à lui adresser des questions, ni être contraint d’écouter ses confidences sur l’emploi de sa soirée de la veille.

La curiosité est l’une des plus fortes passions du Parisien.

Tout ce qui est, à un degré et sous une forme quelconques, un spectacle, a pour lui un attrait irrésistible.

Pendant les premiers jours du siège, le pont du chemin de fer de Ceinture, jeté sur la Seine, au Point-du-Jour, était devenu un observatoire où l’on allait, comme au parterre d’un théâtre, assister aux représentations que donnaient les batteries allemandes, disposées sur les bords du fleuve, de Boulogne à Meudon.

Il y avait là, du matin au soir, autant de curieuses que de curieux, et personne ne s’inquiétait des obus que lançaient les canons de l’ennemi.

Ces obus auraient pu pourtant atteindre, en ricochant, les spectateurs et les spectatrices, aussi bien que les vaillants acteurs des premières scènes de la sombre tragédie du siège.

Le 16 septembre, on n’en était encore qu’aux préparatifs de la défense.

C’était déjà un spectacle que l’on allait voir, avec une sorte de curiosité anxieuse, surtout sur les points où les travaux du génie militaire avaient le plus d’importance.

Robert s’arrêta enfin à l’idée de faire le tour de Paris, en prenant le chemin de fer de ceinture, qui ne devait qu’un peu plus tard interrompre son service.

Il le fit deux fois, entre son déjeuner et son dîner, s’arrêtant à certaines stations, comme s’il avait voulu se faire une idée exacte de l’état des travaux de la défense.

En réalité, il tenait à être seul jusqu’au soir. Il voulait éviter toute conversation qui l’aurait distrait de sa seule attente et de son unique pensée.

Lorsque, sur les neuf heures, il entra dans son cabinet de travail, il n’aurait certainement pas pu dire ce qu’il avait vu.

Le manuscrit annoncé venait d’être placé sur son bureau. Il l’ouvrit fiévreusement et, sans changer de place, il le parcourut, de la première à la dernière ligne, avec une agitation croissante.

Cette lecture dura juste douze heures.

Il voulut partir le soir même pour le Dauphiné.

Après avoir employé sa journée à prendre ses dispositions pour une longue absence, il se rendit à la gare du chemin de fer de Lyon. Il était coupé. Il n’y avait plus de train.

Il courut successivement à toutes les autres gares. Partout il arriva trop tard. Il était prisonnier dans Paris.

Condamné, par les lenteurs du siège, à une longue attente, Robert relut vingt fois, dans la solitude de son hôtel du boulevard Péreire, le manuscrit que madame Mason lui avait adressé.

Il s’y retrouvait lui-même, tel qu’il avait été, pendant plusieurs mois d’un bonheur immense et mystérieux qui lui avait fait tout oublier, et il y découvrait, comme aux rayons, lumineux d’une clarté subite, le mot d’énigmes qu’il s’était longtemps efforcé de déchiffrer, sans réussir à les deviner.

Madame Mason connaissait la vie de Robert aussi bien que la vie d’Edmée. Elle avait été successivement la confidente de l’un et la confidente de l’autre.

Elle avait donc pu mêler, dans son récit, leurs deux existences, tantôt confondues, tantôt séparées. C’était leur histoire complète à l’un et à l’autre jusqu’au 15 septembre 1870. Voici cette histoire, telle que leur vieille amie l’avait écrite.

I

Table des matières

LA FILLE DU BANDIT

Le 1er juillet de l’année 1840, un touriste qui paraissait à peine avoir dix-huit ans, entrait pédestrement, à la fin de la journée, dans le village de la Rochette.

Il était légèrement et simplement vêtu, et n’avait pour tout bagage qu’une petite valise en cuir noir, qu’il portait en bandoulière. Mais ses pieds et ses mains de race annonçaient qu’il appartenait aux classes élevées, aux régions oisives de la société.

Le village de la Rochette occupe l’extrémité d’un riche bassin, au confluent de deux petites rivières, le Gelon et le Jourdon.

Il est situé sur la route de terre qui aboutit, d’un côté, à Aiguebelle, ville de la Savoie, et, de l’autre côté, à Allevard, ville du Dauphiné.

En 1840, il était voisin de la frontière de convention qui séparait alors le royaume de Piémont et le royaume de France.

Sans questionner personne, notre touriste gravit le rocher qui domine le village de la Rochette.

Au sommet de ce rocher est une vaste plate-forme où l’on remarque les derniers vestiges d’un ancien château-fort, demeure féodale des seigneurs de la contrée, que Louis XIII fit raser pendant que l’armée française occupait militairement une partie de la Savoie.

La vue que l’on a de cette plate-forme est d’une merveilleuse beauté. Elle embrasse un immense paysage aux aspects changeants et pittoresques.

De quelque côté que l’on s’oriente, on aperçoit un assemblage aussi splendide que varié de rochers dont la cime se perd dans les nuages; de montagnes couronnées de forêts; de pics élevés éternellement chargés, de neige; de ravins profonds creusés par des torrents où l’onde, écumeuse et bondissante, court plutôt qu’elle ne coule, et de riantes collines superposées les unes aux autres, comme des rangées de gradins disposés en amphithéâtre, magnifique bordure de la riche vallée du Gresivaudan, où croissent sur le même sol le chanvre, le froment, le maïs et le mûrier, où du tapis vert des prairies, mêlée aux arbres fruitiers, la vigne grimpe le long des échalas, avec ses grappes abondantes:

Après s’être arrêté quelques instants sur l’Isère, qui traverse, anime et fertilise cette luxuriante vallée, le regard va se perdre sur le hameau de Sainte-Hélène, nid de verdure assis au bord d’un lac charmant et au pied d’un délicieux mamelon.

Au milieu du lac s’élève un ravissant petit îlot couvert de sapins.

Un vaste château moderne couronne le haut du mamelon.

Le 1er juillet 1840, il avait régné dans toute la Savoie et tout le Dauphiné, une chaleur tropicale.

Le thermomètre avait marqué quarante degrés centigrades.

Aucun nuage n’avait tempéré l’ardeur des rayons brûlants du soleil.

Aucun vent n’avait rafraîchi l’atmosphère, qu’il inondait et qu’il embrasait de ses jets de flamme.

Tout voyageur qui avait, ce jour-là, par goût ou par nécessité, parcouru à pied l’une des routes poudreuses de la Savoie ou du Dauphiné, avait dû souffrir horriblement de cette température sénégalienne.

Tel avait été le sort du jeune touriste qui arpentait alors la plate-forme du château démantelé de la Rochette.

Aussi respirait-il avec bonheur l’air pur et rafraîchissant qui, à ce moment-là, commençait à circuler sur cette plate-forme.

Il n’est donc pas étonnant qu’après avoir vécu, plusieurs heures, dans une sorte de fournaise, il s’oubliât et s’attardât à humer délicieusement, à pleins poumons, cette bienfaisante brise du soir qui venait enfin caresser son visage, sur la hauteur d’où il pouvait en même temps admirer de si merveilleux et de si splendides paysages.

Déjà, les dernières clartés du jour s’éteignaient dans les premières lueurs du crépuscule. et il ne songeait pas encore à la retraite.

Il se plaisait dans la contemplation du spectacle pittoresque et grandiose qu’il avait sous les yeux. Doué d’une nature poétique et d’un esprit romanesque, il rêvait de relever le château des anciens seigneurs de la Rochette et d’en faire sa résidence de prédilection.

On aurait pu l’entendre murmurer tout bas, se parlant à lui-même: «Comme on serait heureux ici près d’une femme aimée!»

Ce fut seulement lorsque l’ombre grandissante ne lui permit plus de rien distinguer autour de lui qu’il songea à redescendre vers le village.

Il se rendait à Allevard.

Il demanda sa route à un enfant de dix ans, qui la lui indiqua mal ou qu’il écouta distraitement, si bien qu’il ne tarda pas à s’égarer dans ces régions alpestres, où, même le jour, il est prudent d’être accompagné d’un guide.

C’est une perpétuelle succession et un perpétuel croisement de sentiers et de gorges, de ponts et de torrents, de rochers et de clairières, de bois et de vallons, de rivières et de coteaux, et partout de vastes solitudes, des silences profonds; partout de longs espaces sans habitation; nulle indication; rien, enfin, pour remettre dans son chemin le voyageur qui s’en est écarté, et tout pour lui donner à chaque pas des doutes renaissants sur la route qu’il doit prendre.

Le jeune touriste, que nous avons vu quitter, vers neuf heures du soir, le village de la Rochette pour se rendre à Allevard, était arrivé à l’entrée d’une vaste échancrure que des éboulements successifs avaient faite dans une masse énorme de rochers.

Il comprenait enfin qu’il s’était égaré.

Il regarda sa montre. Elle marquait onze heures.

Il entendait près de lui, sans découvrir aucun torrent, un bruit de cascade, qui indiquait qu’à l’extrémité de l’espèce de gorge qu’il avait à sa gauche, un courant d’eau, comme très-souvent en en rencontre dans la contrée, s’était frayé un passage, sur la hauteur, à travers les arbres, et que ce courant d’eau, glissant le long d’une roche perpendiculaire où il s’était creusé un lit, retombait dans une sorte de gouffre pour aller ensuite se perdre sous terre.

Un vague effroi le saisit. Il aurait voulu rebrousser chemin. Mais il ne pouvait pas plus s’orienter pour retourner au village de la Rochette que pour continuer sa route dans la direction d’Allevard.

Il prit le parti de s’asseoir sur un tronc d’arbre que le hasard avait placé au bord du sentier où il se trouvait, et il se mit à regarder le ciel, qui était splendidement étoilé.

S’il eût jeté les yeux au fond de la gorge qu’il avait alors en face de lui, il eût sans doute aperçu, aux clartés vacillantes de la lune, à deux pas du gouffre où se perdait le courant d’eau qui tombait du haut des rochers, et, à sa gauche, une misérable masure, depuis longtemps abandonnée par son ancien propriétaire.

Cette masure était adossée à un quartier de roc détaché de la masse.

Sur le seuil, deux êtres humains étaient assis, un homme déjà âgé et une toute jeune fille.

Le vieillard portait sur lui la livrée de la pauvreté. Il était vêtu de haillons, et pourtant il y avait dans sa mise cette prétention vaniteuse qui indique un déclassé de la pire espèce, un de ces déclassés que la débauche et l’oisiveté ont poussés au vagabondage et que le vagabondage a menés au dernier degré de la misère et au premier degré du crime.

Le vieillard avait, du reste, sur sa figure d’un cynisme repoussant, tous les stigmates du vice. Le teint était flétri. Le regard était fauve. Le sourire était haineux.

La jeune fille paraissait à peine âgée de quinze ans.

Malgré la rudesse des travaux auxquels elle devait être assujettie, il y avait en elle comme une sorte de distinction innée. Ses formes étaient, d’ailleurs, d’une pureté et d’une délicatesse qu’on ne rencontre guère dans les montagnes, surtout dans cette classe de la société.

Les cheveux blonds, soyeux et abondants, se séparaient en boucles négligées autour d’un front élevé, où brillait le signe d’une précoce intelligence.

Les traits étaient irréprochables. Mais la physionomie était empreinte d’une expression de tristesse si navrante qu’on ne pouvait regarder cette jeune fille sans être ému d’une pitié instinctive pour ses secrètes souffrances.

Lorsqu’elle était muette et immobile, ses beaux yeux bleus avaient un regard vague qui faisait mal. On aurait pu croire alors que ce corps charmant était privé de vie, que la pensée était absente de cette tête adorable.

Mais dès qu’elle parlait ou souriait, son regard s’illuminait, ses lèvres et ses joues se coloraient et l’on comprenait que cet apparent mutisme était le masque d’une nature ardente et passionnée; on sentait que dans cette poitrine battait un cœur tendre et dévoué ; on sentait que sous cette enveloppe ravissante, il y avait une âme aux aspirations élevées et vaillantes.

— Malheur! s’écria le vieillard. Je suis ce soir pauvre comme Job. Tu m’as volé, ma fille.

— Je ne t’ai pas volé, père, répondit la jeune fille, et pourtant, si je n’avais pas eu peur d’être battue, je l’aurais fait peut-être;

— Et pourquoi m’aurais-tu volé ?

— Mais pour acheter du pain.

— Rien que pour cela?

— Oui, rien que pour cela.

La jeune fille fit une pause, puis elle reprit:

— Dis donc, père, pourquoi ne veux-tu pas que j’aille travailler aux champs pour le compte d’un fermier? Au moins, je gagnerais de l’argent.

Cette question déplaisait évidemment au vieillard. Elle amena sur ses lèvres un hideux sourire.

— Enfant, répliqua-t-il, tu es folle. Te laisser aller chez les autres! Tu serais vite perdue pour moi. Que deviendrais-je plus tard, si je ne t’avais pas?

Non, non, tu ne travailleras pas aux champs. Tu as maintenant quinze ans, et tu es trop jolie pour ne pas gagner bientôt beaucoup plus d’argent d’une autre manière.

La jeune fille ne parut pas comprendre.

Elle se contenta de répéter, presque machinalement, comme si sa pensée se fût tout à coup endormie: «Je voudrais bien travailler.»

Les derniers accents de sa voix se perdaient déjà dans le bruit de l’onde tombant du haut des rochers dans le fond du gouffre, lorsque le jeune touriste, que nous avons laissé assis sur un tronc d’arbre, au bord du sentier et en face de la gorge, en contemplation devant les étoiles, abaissant enfin son regard vers la terre et le plongeant dans l’ombre, devant lui, crut apercevoir indistinctement, à quelque distance, deux formes humaines.

Il se leva rapidement, marcha de leur côté, et reconnut avec joie qu’il ne s’était pas trompé.

— Je vous donne vingt francs, dit-il avec un empressement irréfléchi, en s’adressant au vieillard, si vous voulez me conduire à Allevard à l’instant même.

— Miséricorde! vingt francs pour un si léger service! répliqua brusquement le vieillard, dont la figure sinistre s’éclaira soudain d’une joie farouche. Vous êtes donc bien riche, jeune homme?

— Est-ce que vous refuseriez?

— Vraiment, non. Je n’aurais garde de perdre une aussi bonne aubaine.

J’ai déjà beaucoup marché dans la journée et je suis harassé de fatigue. Mais c’est égal. La pensée que je pourrai acheter une robe neuve à ma pauvre Edmée, que voici, me donnera de la force et du courage.

Aussi vrai, d’ailleurs, que je m’appelle Zorigues, vous ne pouviez mieux vous adresser.

Je vous conduirai à Allevard en moins d’une heure par un chemin de traverse qui abrégera la distance.

En prononçant ces dernières phrases, d’une voix mielleuse et d’un air hypocrite, Zorigues avait montré de la main Edmée au jeune voyageur, et c’est alors seulement que celui-ci avait jeté à la dérobée un regard distrait sur la jeune fille.

Edmée, de son côté, fixa sur lui ses grands yeux bleus, plus doux que des yeux de gazelle, et sa physionomie prit tout aussitôt une expression de terreur et de pitié qu’il ne remarqua même pas, tant il était préoccupé exclusivement de l’idée d’arriver à Allevard le plus vite possible.

— Si je suis à Allevard avant minuit, je vous donnerai deux louis d’or au lieu d’un, reprit le jeune inconnu; et il insista pour que son guide se mît immédiatement en devoir de tenir sa promesse.

— Deux louis d’or! murmura tout bas Zorigues à l’oreille d’Edmée qu’il entraîna à quelques pas plus loin, comme s’il avait eu des instructions à lui donner pour le temps de son absence.

Dis donc, ma fille, ce jeune homme doit avoir sur lui une forte somme.

Avec cette somme nous serions riches.

Retiens-le jusqu’à ce que je revienne.

Je vais là-haut chercher mon couteau de chasse, et je redescends dans cinq minutes.

— Père, tu ne feras pas de mal à ce jeune homme?

— Ma fille, souvent nous mourons de faim.

— Moi, oui; mais toi, jamais.

— C’est vrai. Malheureusement, si je bois trop un jour, le lendemain il faut que je laisse mon gosier à sec.

Du reste, rassure-toi. Je ne veux aucun mal à ce jeune homme, qui va me payer grassement le petit service qu’il me demande.

Crois-tu que je voudrais m’exposer à mettre mon cou dans la lunette de la guillotine?

Je plaisantais.

Si je vais chercher mon couteau de chasse, c’est pour défendre ton protégé, en cas de mauvaise rencontre sur la route.

— Je te crois, père.

Zorigues, revenant alors vers son hôte improvisé que ce mystérieux dialogue commençait à étonner et à inquiéter:

— Je suis à vous à l’instant, lui dit-il, et il disparut dans la masure qui lui servait d’habitation.

Dès qu’Edmée pensa que son père ne pouvait plus ni la voir, ni l’entendre, elle courut vers le jeune voyageur, et lui prenant la main par un mouvement fiévreux et convulsif:

— Venez, lui dit-elle, venez vite, et elle l’entraîna malgré lui.

II

Table des matières

A TRAVERS CHAMPS

L’inconnu, qui venait de la Rochette et qui allait à Allevard, en touriste, s’était machinalement laissé conduire par la jeune fille étrange, cachée dans cette gorge et sur laquelle son attention avait été si singulièrement appelée.

Il pressentait que la conduite inexplicable de cette jeune fille avait un motif grave; il devinait que c’était dans son intérêt qu’elle agissait ainsi.

Il ne lui fit aucune résistance, et disparut avec elle dans une vaste excavation dont l’entrée invisible était dissimulée par d’épaisses broussailles, qu’elle avait écartées, en se piquant les doigts.

Il allait parler. Elle lui mit la main sur la bouche pour lui imposer silence.

C’était prudent.

— Où est-il? où est-il? Se serait-il enfui? s’écriait avec rage Zorigues, que l’on entendait distinctement courir de la gorge au sentier, et du sentier à la gorge, entremêlant ses exclamations de fureur des blasphèmes les plus impies.

Tonnerre de Dieu! dit-il enfin, il m’échappe.

Il faut que ma fille l’ait averti de mon dessein, il faut qu’elle lui ait dit que je voulais le voler et que, pour le voler, j’allais le tuer.

La misérable!

Elle paiera pour lui. Je vais la battre jusqu’au sang. Elle a peur des coups. Cette leçon lui servira. Une autre fois elle se taira.

Mais jamais je ne retrouverai une occasion pareille; et en disant ces derniers mots, il se mit à vociférer de toutes ses forces et à pousser des lamentations qui ressemblaient à des hurlements de bête fauve.

Edmée tremblait de tous ses membres. Elle se serrait contre son jeune compagnon, comme si elle avait voulu chercher dans ses bras un refuge contre la vengeance de son père.

Elle entendit bientôt, de sa retraite, le bruit des pas de Zorigues s’éloigner dans la direction de leur pauvre demeure.

Mais il ne tarda pas à revenir, courant vers le sentier et s’écriant d’une voix furieuse et désespérée.

— Partie, partie, elle aussi!

L’infâme l’a enlevée, je suis ruiné.

Pendant que Zorigues vociférait ses imprécations et ses menaces, une nouvelle inquiétude s’emparait d’Edmée.

Son père s’arrêta quelques secondes en face de l’entrée de la cachette où elle avait emmené le jeune voyageur qu’elle voulait sauver.

Elle craignit un moment qu’il ne connût cette cachette aussi bien qu’elle, et qu’il n’eût l’idée d’y pénétrer.

Mais bientôt elle fut rassurée. Il s’éloigna de nouveau dans la direction de la masure où il avait établi son domicile.

— A qui en avez-vous, père Zorigues? dit tout à coup un nouveau personnage dont l’arrivée subite ne fit que redoubler la fureur du père d’Edmée.

Pourquoi brandissez-vous ainsi votre couteau de chasse?

— Ah! c’est vous, père Humbert, vous me voyez exaspéré et désolé. Un inconnu vient d’enlever ma fille.

— Combien ce rapt vous a-t-il rapporté ?

— Rien, pas même une méchante bouteille de vin. C’est bien là ce qui me désespère.

— C’est drôle, tout de même.

Ce matin je vous offre mille francs, si vous voulez me livrer Edmée pendant quelques semaines.

Quoi! c’est une fantaisie de contrebandier.

Je gagne assez d’argent pour me la payer.

Vous me demandez le double.

J’hésite. Nous nous quittons sans rien conclure, et ce soir on vous la prend pour rien.

Tout de même c’est drôle!

— La petite vous plaît toujours?

— Plus que jamais.

— Vous voulez encore me l’acheter?

— Oui, si vous voulez enfin me la vendre.

— Vous ne diminuez rien sur la somme?

— Maintenant je la double.

— Eh bien! au lieu de perdre notre temps à bavarder, courons après le ravisseur, courons après Edmée.

Il allait à Allevard. Deux routes seulement peuvent y conduire de cette gorge.

Je prendrai l’une, vous prendrez l’autre.

Si c’est vous qui avez la chance de rattraper. Edmée, vous tuerez son amant et vous lui prendrez la valise en cuir noir qu’il porte avec lui.

La valise sera pour moi, le cadavre pour les corbeaux et Edmée pour vous.

A cette condition, je ne vous la vends plus, je vous la donne.

Est-ce dit, père Humbert?

— C’est dit, père Zorigues.

Mais, fasse Dieu que ce soit vous qui ayez la chance de trouver le gibier. J’aime peu jouer du couteau.

— Aussi je choisis le chemin de traverse.

J’ai quelque idée que c’est celui-là qu’Edmée aura fait prendre à son protégé.

— Vous dites?...

— Avec vous je serai franc.

Je voulais tuer et voler cet étranger qui m’offrait quarante francs pour lui servir de guide pendant une heure.

Elle le savait, elle a voulu le sauver.

C’est pour cette belle œuvre qu’elle s’est enfuie avec lui.

— Voilà qui m’en rend encore plus amoureux.

J’aime ces natures frêles d’apparence, vaillantes en réalité.

— Prenez par là. Moi je prends par ici.

— Vous oubliez le sentier tracé à travers la vallée du Bens, et qui mène en biais des ruines du château d’Arvillard au hameau de Sainte-Hélène, sur la rive gauche de l’Isère.

Ce sentier passe près de cette gorge. Edmée a pu le faire prendre à son ravisseur.

— Regardez.

Il faut, pour l’atteindre, du point où nous sommes, descendre par ce rocher à pic ou sauter de vingt pieds de haut.

L’un et l’autre sont incapables d’avoir fait ce saut dangereux ou entrepris cette descente impraticable.

C’est sur l’une des deux routes d’Allevard qu’il faut les chercher.

Hâtons-nous, si nous voulons regagner l’avance que ma fille et son amant ont sur nous.

Nous nous retrouverons dans cette gorge dans deux heures.

Le premier arrivé attendra l’autre.

A propos, voulez-vous un couteau de chasse? J’en ai deux.

— Merci. J’ai mon couteau de contrebandier.

Je n’aimerais pas avoir à m’en servir. Mais on ne sait pas quelle rencontre on peut faire.

Il faut toujours prendre ses précautions.

Sur ces mots, le bandit Zorigues et le contrebandier Humbert se séparèrent.

Edmée leur donna le temps de s’éloigner.

Lorsqu’elle fut certaine que tout danger était momentanément évité :

— Cette excavation, dit-elle à Robert, aboutit, en contre-bas, au sentier dont parlait Humbert, et qui conduit d’Arvillard à Sainte-Hélène.

C’est cette direction qu’il nous faut prendre, puisque ce n’est pas de ce côté-là que mon père songe à diriger ses recherches.

Si je vous ramenais à la Rochette, vous seriez sauvé sans doute, puisque vous y seriez arrivé avant que mon père, qui ne vous rencontrera pas sur la route d’Allevard pût penser à vous rejoindre du côté opposé.

Mais moi, je serais perdue.

S’il m’y retrouvait demain, il aurait le droit de m’emmener avec lui.

— Vous ne voulez plus, mon enfant, retourner dans sa maison?

— Vous savez quelle vie m’y attend. J’aimerais mieux aller me jeter dans l’Isère.

— Pauvre petite!

Vous avez été mon bon ange. Je veux vous servir de frère. Soyez mon guide jusqu’à Sainte-Hélène.

Arrivé là, j’aviserai au meilleur moyen d’acquitter ma dette. Vous m’avez sauvé la vie. Je vous dois aide et protection.

Il y a dans ce hameau, une bonne femme qui a été ma nourrice. Elle m’est toute dévouée; c’est à elle que je vous confierai.

— Vous êtes donc du Dauphiné ?

— Mon père habite, pendant l’été, aux environs de Grenoble.

— Vous vous appelez?...

— Robert...

— C’est un joli nom. Je le répéterai souvent en cueillant et en effeuillant des marguerites dans la prairie.

Mais partons.

— Vous allez me guider.

— Robert, donnez-moi votre main, et suivez-moi.

— Oui, chère Edmée.

La main d’Edmée tremblait et brûlait dans la main de Robert, comme si elle eût été agitée par une fièvre ardente et une émotion profonde.

Le langage, les manières, l’attitude d’Edmée, tout indiquait une enfant de la nature, ignorante des usages et des convenances du monde, livrée à ses propres instincts, à ses seules inspirations, n’ayant nulle idée des pudiques réserves de convention sociale de la femme, et s’abandonnant à ses impressions, sans la moindre dissimulation, comme si c’était une chose naturelle et simple que de toujours laisser voir tout ce qu’on pense et tout ce qu’on éprouve.

Robert comprit vite qu’ayant grandi au milieu de rochers abruptes et de sauvages forêts, dans le silence et la solitude, à côté d’un père sans foi ni loi, Edmée ressemblait à une fleur sans culture qui ne tient que du ciel et de Dieu sa beauté et son parfum.

Le trajet que Robert et Edmée avaient à faire, pour sortir de l’excavation qui leur avait servi de refuge, du côté opposé à celui de l’entrée par laquelle tous deux y avaient pénétré, était difficile à parcourir.

Il fallait, à chaque instant, changer de direction. Souvent il fallait se baisser, souvent aussi le passage était si étroit qu’une seule personne à la fois pouvait le franchir.

Ce trajet se fit donc sans qu’une seule parole fut prononcée, ni par Robert, ni par Edmée qui le guidait toujours par la main, familiarisée qu’elle était avec tous les accidents de ce chemin secret, creusé dans les flancs du rocher par le travail du temps.

Lorsque tous deux se virent à ciel ouvert, au-delà et au-dessous de la route qui va de la Rochette à Allevard et par laquelle le bandit Zorigues et le contrebandier Humbert devaient revenir à l’entrée de la gorge où il était convenu qu’ils se retrouveraient plus tard, il leur sembla que leur poitrine oppressée commençait à respirer à l’aise.

C’était le salut, c’était la liberté, par une nuit splendide, sous le ciel bleu, aux douces clartés de la lune, au reflet doré des étoiles, dans une riche contrée.

Robert regarda de nouveau sa montre. Elle marquait une heure du matin.

Edmée marcha vite d’abord, afin d’éloigner le plus possible Robert de la gorge où Humbert et Zorigues devaient se retrouver.

Mais bientôt elle ralentit sa marche, et se mit à babiller comme un oiseau échappé de sa cage, qui gazouille sur la branche où il s’est réfugié.

Robert écoutait avec ravissement sa jeune compagne qui lui plaisait et qui le charmait par l’originalité native de son langage, l’étrangeté de ses idées, son sentiment instinctif du beau et du bien, sa familiarité enfantine.

Il était fatigué. Il prit un pas de promenade.

Il ne tarda pas à s’apercevoir qu’Edmée était d’une ignorance absolue en toute chose.

Elle ne savait ni lire, ni écrire, et jamais son père ne lui avait parlé ni de Dieu, ni de religion.

Heureusement, par une grâce particulière du ciel, tous ses instincts étaient bons.

Son cœur et son âme ressemblaient à ces terrains incultes, quoique d’une excellente qualité, qui ne produisent rien, parce qu’on n’y sème rien, et où il suffirait de jeter du grain pour y récolter une abondante moisson.

— Est-ce que tu as encore ta mère? dit tout à coup Edmée à Robert.

— Non, Edmée, répondit Robert dont le visage devint triste, je n’ai plus ma mère. J’avais quinze ans, lorsque je l’ai perdue. J’ai beaucoup pleuré, beaucoup prié. Puis on m’a envoyé au lycée où j’ai achevé mes études.

— Ce doit être bien doux d’avoir sa mère? La mienne est morte, lorsque j’avais six ans à peine.

Nous habitions alors sur une montagne où il y avait des mines, une maison presque belle.

Mon père dirigeait, comme contre-maître, sur ce point éloigné d’Allevard où se trouve la fonderie, l’extraction du minerai.

Mais il était souvent ivre. On ne le gardait, dans les derniers temps, que par considération pour ma mère.

Dès que Dieu eût rappelé à lui ma pauvre mère, qui pleurait souvent en me couvrant de baisers et de caresses, on le renvoya.

C’est alors qu’il se réfugia dans la masure que nous habitions ensemble au fond de la gorge où tu m’as rencontrée.

Là, disait-il, nous serons tranquilles.

C’était loin d’Allevard où jamais il n’avait eu l’idée de m’amener avec lui, lorsqu’il s’y rendait pour voir le directeur des hauts fourneaux.

Il n’avait dans le bourg, prétendait-il, que des ennemis, et il ne désirait pas que ses anciens camarades des mines eussent la fantaisie de venir le voir.

La vérité est que sa vanité souffrait vis-à-vis de ces anciens camarades, dont il redoutait les conseils et même les reproches.

Il voulait vivre à sa guise.

— Quelles étaient ses occupations?

— Il n’en avait point. Il me faisait mendier, et allait boire au cabaret avec l’argent qu’on me donnait par pitié.

Puis, changeant tout à coup de sujet de conversation:

— Pourquoi vas-tu à Allevard? demanda-telle.

— J’y vais pour...

Robert s’arrêta tout court.

Il venait seulement de s’apercevoir qu’Edmée le tutoyait et qu’il tutoyait Edmée, depuis plus d’une heure.

Comment cela était-il arrivé ? Il ne pouvait s’en rendre compte.

Étonné de se sentir troublé, à la question qui venait de lui être adressée, sans qu’il eût pu dire pourquoi cette question l’embarrassait, il prit le parti de suspendre sa phrase et de garder le silence.

III

Table des matières

L’ILOT DES SAPINS

Après la question embarrassante qu’Edmée avait adressée à Robert sur le motif qui le conduisait à Allevard, et à laquelle il n’avait pas osé répondre franchement, quelques minutes s’écoulèrent.

Edmée continuait, sans rien dire, à marcher dans la direction du hameau de Sainte-Hélène.

Tout à coup, elle rompit la première le silence, et revenant à son idée:

— Tu vas peut-être, dit-elle, prendre les eaux d’Allevard?

Dans cette saison, beaucoup de baigneurs et de baigneuses, se rendent à Allevard de Chambéry, de Grenoble et de Lyon.

— Justement, répondit Robert, heureux de donner cette explication toute naturelle de son intention de se rendre à Allevard.

Mais en même temps qu’il faisait cette réponse à Edmée, il s’accusait mentalement de lui avoir menti et se demandait par l’influence de quel sentiment il avait été amené à dissimuler la vérité à cette enfant.

Il ne devait pas du tout aller à Allevard pour y prendre les eaux.

Robert de Montboran était le fils d’un homme politique, très-aimé, très-populaire, très-estimé de ses concitoyens de Grenoble, qui l’envoyaient à la Chambre des députés, depuis un grand nombre d’années.

Sous la Restauration, le duc de Montboran avait été l’ami et l’allié de Casimir Périer, du général Foy, de Benjamin Constant, de Royer-Collard, de Jacques Laffitte.

Sous la monarchie de 1830, il était l’un des membres les plus actifs et les plus influents du groupe qui, de tout temps, avait voté sous la direction de M. Guizot.

Il était encore à Paris, où il possédait un luxueux et vaste hôtel, bien qu’à cette époque de l’année il habitât généralement le magnifique château de famille qu’il avait dans les environs de Grenoble, sur les bords de la Romanche.

On agitait alors, dans les hautes régions gouvernementales et parlementaires, la question d’Orient.

Adversaire déclaré de la politique de M. Thiers, le père de Robert avait voulu rester à Paris pour combattre cette politique auprès du roi, qui l’admettait souvent dans son intimité.

Robert était son fils puîné. C’était son Benjamin, son enfant gâté. Il lui passait toutes ses fantaisies et lui donnait tout l’argent qu’il fallait pour qu’elles pussent être rapidement, pleinement satisfaites.

Il était, du reste, l’un des plus riches propriétaires fonciers du Dauphiné et de la Touraine.

Robert avait voulu visiter la Suisse. C’était sa première excursion. Son père lui avait envoyé 20,000 francs pour faire ce voyage. Il lui restait plus de la moitié de cette somme.

Il avait rencontré, sur le bateau à vapeur que l’on prend pour visiter le lac de Genève, une veuve de quarante ans, qui passait l’été un peu partout, et qui partageait sa saison d’hiver entre Paris, sa patrie d’adoption, et Grenoble, sa patrie d’origine.

La saison d’hiver comprenait pour elle l’automne et le printemps.

Elle prétendait que l’almanach ment, lorsqu’il dit que l’année se divise en quatre parties de trois mois chacune.

Selon elle, il n’y en avait que deux: l’une qui en compte huit, et l’autre qui n’en a que quatre.

Cette veuve s’appelait madame Mason.

Riche, élégante, spirituelle, coquette, madame Mason, encore séduisante, était au fond femme de beaucoup de cœur, de beaucoup de bonté, très-sérieuse et très-réfléchie, sous l’apparence d’un caractère frivole et léger qu’elle se donnait à dessein pour avoir le droit de tout entendre et de tout dire, sans que cela tirât à conséquence, et afin de pouvoir prendre en riant les déclarations d’amour dont elle était assaillie.

Robert s’était subitement pris pour elle d’une passion violente. Elle avait écouté ses roucoulements d’écolier, ses soupirs d’enfant, sans y attacher de l’importance.

Mais elle n’avait pu se défendre de s’intéresser à ce jeune fils du duc de Montboran, qui annonçait un futur poète.

Il avait donc été convenu qu’il la retrouverait aux eaux d’Allevard, où elle devait se rendre, en quittant la Suisse. Robert se croyait épris pour toujours de madame Mason.

La veille encore, il se sentait tout prêt à lui consacrer sa vie.

C’est à elle qu’il pensait, lorsque, sur la plate-forme du château démantelé de la Rochette, il s’était écrié :

— Qu’on serait heureux de vivre ici près d’une femme aimée!

Maintenant il ne savait plus quel était le sentiment le plus fort de celui qui l’attirait vers madame Mason, ou de celui qui le retenait près d’Edmée.

Il chercha à changer de sujet de conversation. Il proposa à Edmée de la mettre dans un pensionnat de Grenoble.

Edmée se mit à sangloter.

— Qu’as-tu, mon enfant, et pourquoi ma proposition te fait-elle pleurer? reprit Robert d’une voix caressante.

— Je ne sais pas, mon ami. Mais, il me semble que si je te quittais, je redeviendrais malheureuse, comme je l’étais là-bas dans cette gorge où tu m’as trouvée.

Emploie-moi à tout ce que tu voudras; mais garde-moi près de toi.

— Est-ce de l’ingénuité et de l’ignorance, ou du calcul et de la corruption? se demanda intérieurement Robert, à cette proposition étrange dans la bouche d’une fille de quinze ans, faite à un jeune homme de dix-huit ans, paraissant être riche.

Un silence suivit ce dialogue.

Edmée le rompit tout à coup pour adresser à Robert cette naïve question, qui témoignait de son innocence et de sa pureté :

— Ami, dis-moi donc pourquoi le contrebandier Humbert offrait mille francs à mon père pour m’avoir à son service pendant quelques semaines?

C’est bien de l’argent pour si peu de temps et pour moi surtout qui ne pouvais guère lui être utile, puisque je ne sais rien faire.

Ravi et charmé de ce langage qui dissipait tous ses soupçons, Robert prit soudainement une résolution romanesque.

Il oublia madame Mason, et, apercevant aux faibles clartés de l’aube naissante les toits en chaume du hameau de Sainte-Hélène, sans répondre à la question embarrassante qui venait de lui être adressé : — Je vois, chère Edmée, dit-il, en montrant une habitation plus confortable que les chaumières voisines, la maisonnette qu’habite ma nourrice.

Tu vas te reposer chez elle.

Plus tard, tu sauras ce que je compte faire pour que nous ne nous quittions plus.

Edmée le remercia d’un regard plein de bonheur et de tendresse, et il frappa à une porte qui ne tarda pas à s’ouvrir.

Lorsque la porte de la maisonnette à laquelle Robert avait frappé s’ouvrit, Edmée vit apparaître sur le seuil une femme vêtue en paysanne, âgée d’environ cinquante ans, d’une figure sympathique, qui respirait la bonté et inspirait la confiance.

— Jésus! Dieu! s’écria-t-elle aussitôt; en apercevant Robert, c’est vous, mon jeune maître! Mais comment vous trouvez-vous dans ce village, à une heure si matinale?

Il n’est pas arrivé de malheur au moins?

— Ma bonne Germaine, rassure-toi. C’est le hasard seul qui m’a conduit ici. Mais je ne suis pas seul.

— Ah! c’est vrai. Je n’avais pas remarqué mademoiselle, dit-elle d’un ton moitié méprisant, moitié comique, toisant de haut en bas la pauvre Edmée qui, rouge et confuse, se tenait derrière Robert et baissait la tête.

— Je te confie cette jeune fille pour quelques heures. Je lui dois la vie.

— Ah! c’est bien différent.

— Donne-lui une chambre et un lit. Après les fatigues et les émotions de cette nuit, elle doit avoir besoin de repos.

Plus tard je t’expliquerai tout. Figure-toi pour le moment que c’est ma soeur, et traite-la comme si j’étais son frère et qu’elle fût aussi ta fille.

Edmée rougit et pâlit tour à tour; ces mots de frère et de sœur paraissaient lui faire éprouver une impression douloureuse, et elle disparut dans l’intérieur de la maisonnette avec Germaine, qui ne tarda pas à reparaître.

— Il est à peine quatre heures du matin. Ne voulez-vous pas aussi vous reposer, mon cher Robert?

— Ma bonne Germaine, je n’éprouve pas la moindre envie de dormir. Je suis plus agité que fatigué.

D’ailleurs, nous avons à causer d’affaires sérieuses.

Seulement, donne-moi de la bière, du pain et du fromage.

J’ai plus soif et plus faim que je n’ai sommeil.

Pendant son frugal repas, Robert mit Germaine au courant de son aventure de la nuit, et il lui peignit Edmée sous des couleurs si séduisantés, il lui en parla avec des expressions si touchantes, qu’il réussit à intéresser vivement sa nourrice au sort de cette pauvre jeune fille.

Elle la prit aussitôt en amitié.

D’ailleurs, il s’agissait d’une bonne œuvre, puisque c’eût été perdre Edmée que de l’obliger à retourner dans la masure de la gorge, où elle se serait vite trouvée placée entre le suicide et la prostitution, tandis qu’en lui offrant un asile où son père n’eût pas l’idée de la chercher, c’était la préserver du vice, l’arracher à la mort; et puis il y allait aussi du salut de son âme.

Robert, en expliquant à Germaine ses projets pour Edmée, n’avait pas oublié de lui parler de l’ignorance où Zorigues avait laissé sa fille sur Dieu et la religion.

D’ailleurs, les intentions de Robert étaient pures.

Edmée lui avait sauvé la vie.

Il voulait payer la dette de reconnaissance qu’il avait contractée vis-à-vis d’elle, en lui donnant un maître, en contribuant à lui former l’esprit et le cœur, en lui ouvrant l’intelligence et en lui fournissant un moyen d’existence honnête.

Il désirait qu’elle fût en état de devenir institutrice.

Il n’y avait rien à dire à ce plan. Germaine consentit sans difficulté à s’y prêter.

Au centre de l’îlot des Sapins qui occupait le milieu du lac, d’où il surgissait comme un nid de verdure, il y avait une délicieuse villa, cachée dans des massifs d’arbres et de fleurs, ombreuse et embaumée, qui était toute meublée.

Cette villa, qui appartenait au propriétaire du splendide château des Abeilles, bâti sur la cîme du mamelon voisin, était à louer.

Il fut convenu que la location de cette villa serait immédiatement faite au nom de M. Robert Dartoy.

Germaine devait s’y installer, en qualité de femme de charge. Edmée passerait pour une orpheline dont elle avait connu le père et la mère et que la famille lui avait confiée.

Une cuisinière et un jardinier devaient compléter le personnel de l’habitation. Robert se passerait de valet de chambre et Edmée n’avait nul besoin d’une femme de chambre.

Robert voulait, dans les premiers temps, veiller lui-même à l’éducation d’Edmée, ce que Germaine, qui avait toujours vécu au village, admit sans réfléchir aux suites inévitables de cette intimité quotidienne entre un jeune homme de dix-huit ans, à l’esprit romanesque, aux tendances sentimentales et à l’imagination poétique, et une jeune fille de quinze ans élevée à suivre, sans contrainte, les inspirations de son cœur et les penchants de sa nature.

Le 2 juillet, dans la soirée, Robert, qui allait s’appeler Dartoy pour tout le hameau, pour le propriétaire de la villa que Germaine lui avait indiquée et pour Edmée elle-même, s’installait dans l’îlot des Sapins, au milieu du lac de Sainte-Hélène.

Germaine choisit une cuisinière et un jardinier, qu’elle connaissait de longue date.

La cuisinière s’appelait Jeanne; le jardinier se nommait Lucien.

Ce fut également Germaine qui décida un vieux curé des environs à entreprendre l’instruction religieuse d’Edmée.

Une ancienne institutrice, retirée au hameau de Sainte-Hélène, accepta, pour un prix élevé, la mission fastidieuse d’apprendre à lire, à écrire, à calculer à une jeune fille de quinze ans qu’elle supposait intérieurement plus paresseuse qu’intelligente.

Le hasard enfin voulut qu’il y eût alors dans le voisinage une excellente maîtresse de chant et de piano qui voulut bien donner à la pupille de Germaine des leçons grassement payées de musique vocale et instrumentale.

On fit changer de costume à Edmée, et, dès le lendemain, elle commença son éducation, sous le contrôle de Robert, dont Germaine n’essaya même pas d’expliquer et de justifier la présence à la villa.

Dès les premières questions que les commères du hameau lui adressèrent sur ce sujet, elle comprit combien était fausse la situation d’Edmée et de Robert vis-à-vis du monde.

Mais il n’était plus temps de réfléchir.

Elle prit bravement son parti de ce qu’on pourrait dire et de ce qu’on pourrait penser.

Du reste elle avait foi dans la pureté des intentions de son jeune maître. Germaine avait raison.

Robert se promettait de ne voir qu’une sœur dans Edmée.

Pourtant il ne pouvait s’empêcher de se dire, en la regardant à la dérobée:

— Comme elle est jolie! C’est vraiment une perle de grâce et de beauté.

Lorsque parfois il assistait aux leçons qu’elle prenait de l’ancienne institutrice qui s’était retirée à Sainte-Hélène, c’étaient de nouveaux enchantements, Il était fier et joyeux de la rapidité de ses progrès.

La vieille fille était obligée de convenir que son élève avait l’intelligence très-vive, et qu’elle apportait dans ses études une grande opiniâtreté et une assiduité rare.

Edmée voulait surtout plaire à Robert. C’est ce qui la rendait si laborieuse.

Sous prétexte de reconnaissance, Edmée avait pour Robert de délicates prévenances, des attentions touchantes.

Elle devinait et prévenait ses désirs. Elle mettait ses manuscrits, ses livres, ses journaux en ordre.

Elle cherchait à l’égayer par son babil, lorsqu’il paraissait absorbé dans de tristes pensées.

S’il l’eût étudiée dans ses gestes, dans ses attitudes, lorsqu’il était avec elle, il lui eût été facile de s’apercevoir qu’elle l’aimait.

Robert, de son côté, se sentait chaque jour plus ému, plus troublé, près d’Edmée, plus agité, plus fiévreux loin d’elle.

— Est-ce que je l’aimerais? se demanda-t-il enfin avec une sorte d’épouvante.

Ce serait gâter ma bonne action. Elle ne doit être pour moi qu’une sœur. Je veux rester son frère.

Puis il écrivit des vers pour se distraire d’Edmée, pour détourner sa pensée de cette jeune fille qui s’emparait malgré lui de son âme, qui remplissait son cœur et son imagination et dont il avait à chaque instant le nom sur les lèvres.

Il n’avait pas encore assisté à ses études de chant et de piano.

Un jour pourtant il voulut savoir quels progrès elle avait pu faire en musique. Il entra au moment où elle posait les doigts sur les touches d’ivoire.

— Quelles mains ravissantes elle a, pensa Robert, et comment ne les ai-je pas remarquées plus tôt.

La leçon était terminée. La maîtresse de chant et de piano se levait pour se retirer. Elle salua et sortit.

— Mon ami, dit Edmée, tu arrives trop tard.

J’aurais pourtant voulu chanter et jouer pour toi.

Mais seule je n’ose pas.

Je ne me sens pas encore assez savante pour affronter une aussi grosse épreuve devant le seul juge que je tienne à satisfaire.

Je voudrais tant que ma voix pût te séduire, que mon jeu pût te charmer.

Peut-être qu’alors tu me retiendrais plus souvent près de toi.

Je ne te vois presque plus qu’aux heures du repas, sans doute parce que notre bonne Germaine est admise à notre table, et qu’en n’y paraissant pas, tu craindrais de lui faire de la peine.

— J’ai peur de te détourner de tes études, en te gardant près de moi aux heures du travail.

— Je ne travaille jamais mieux, tu le sais, que lorsque je suis heureuse, et je ne sais heureuse que lorsque nous sommes ensemble, nous occupant, toi de poésie ou de musique, moi de grammaire ou de géographie.

C’est surtout ta présence qui me fait vaillante,

— Chère Edmée!

Et il lui prit les deux mains qu’il pressa délicieusement avec amour.

Il se sentait envahi par un flot irrésistible de tendresse, entraîné par un involontaire élan de passion, et il allait s’écrier:

— Je t’aime! je t’aime!

Une réflexion subite vint arrêter ces mots sur ses lèvres.

Il se sauva comme un fou, laissant Edmée étonnée, inquiète et triste de son inexplicable conduite.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
191 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066328597
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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