Kitabı oku: «Journal 1939-1942»
André Gide
Journal 1939-1942

Publié par Good Press, 2022
EAN 4066338039606
Table des matières
EDITED BY JACQUES SCHIFFRIN PANTHEON BOOKS INC. NEW YORK
AVANT-PROPOS
1939
1940
1941
1942
DIEU, FILS DE L’HOMME
I
II
EDITED BY JACQUES SCHIFFRIN PANTHEON BOOKS INC. NEW YORK
Table des matières
AVANT-PROPOS
Table des matières
Ces pages du Journal que je tenais, fort irrégulièrement du reste, au cours des sombres mois qui suivirent notre défaite, je ne me reconnais le droit d’y rien changer; pas même celui de choisir les moins sombres et d’exclure celles qui peignent un accablement que je ne reconnais plus aujourd’hui. Je ne me donne pas pour plus valeureux que je n’étais: ce n’est que vers mars 41 que je commençai de relever un peu la tête et repris cœur. Certain livre de Chardonne que je lus alors y servit, par opposition, et agit sur mon esprit à la manière d’un réactif; c’est alors seulement que je compris où nous en étions, et je marquai, dans la première chronique que j’écrivis à ce sujet pour le Figaro, ce que je n’acceptais point d’être. Le spectacle des défaillances mêmes devient un encouragement, du moment que l’on s’en relève. Béni soit celui qui permit et favorisa la restauration de notre dignité. Ce relèvement nous paraît aujourd’hui d’autant plus beau que la chute était plus profonde.
Je voudrais donc que l’on n’accordât à aucune de ces pages, et particulièrement à celles du début, d’autre valeur que relative: si leur suite peut instruire, c’est à la manière d’un itinéraire intellectuel, en marquant, au sortir d’une ombre épaisse, les étapes d’un lent acheminement vers la lumière.
Rabat, 3 septembre 1943
1939
Table des matières
10 septembre.
Oui, tout cela pourrait bien disparaître, cet effort de culture qui nous paraissait admirable (et je ne parle pas seulement de la française). Du train dont on va, il n’y aura bientôt plus grand monde pour en sentir le besoin, pour la comprendre, cette culture; plus grand monde pour s’apercevoir qu’on ne la comprend plus.
On s’efforce et l’on s’ingénie pour mettre à l’abri de la destruction ces reliques; nul abri n’est sûr. Une bombe peut avoir raison d’un musée. Il n’est pas d’acropole que le flot de barbarie ne puisse atteindre, pas d’arche qu’il ne vienne à bout d’engloutir.
On se cramponne à des épaves.
11 septembre.
Mon corps n’est pas si usé que la vie avec lui ne soit encore supportable. Mais donner une raison, un but à sa vie... Tout est suspendu dans l’attente.
La guerre est là. Pour échapper à son obsession, je repasse et apprends de longs passages de Phèdre, et d’Athalie. Je lis l’Atheist’s Tragedy de Cyril Tourneur et le Taugenichts d’Eichendorff. Mais la lampe à pétrole éclaire mal; je dois fermer le livre et ma pensée retourne à son angoisse, à son interrogation: Est-ce là le crépuscule du soir, ou l’aurore?
19 septembre.
Je doute si je me suis jamais trouvé dans des conditions plus propices. Mais mon esprit ne se laisse habiter que par l’angoisse. Même je ne cherche point d’échapper aux préoccupations qui nous assaillent. Dans cette atroce partie qui s’engage, tout ce pour quoi nous vivons est mis en jeu, et le sacrifice de ceux qui nous sont les plus chers risque de ne pouvoir sauver ces valeurs. On voudrait les mettre à l’abri comme les vitraux des églises; mais ces précautions mêmes les isolent et les détachent de la vie; les voici devenir semblables aux objets des musées, qui survivront peut-être au naufrage et qu’on retrouvera plus tard avec étonnement.
J’ai quitté, ces jours derniers, Racine pour La Fontaine et réappris une dizaine de fables par cœur. La perfection de La Fontaine est plus subtile mais non moins exigeante que celle de Racine; elle étend sur moins d’espace une apparence plus négligée mais il n’est que d’y prêter attention suffisante: la touche est si discrète qu’elle pourrait passer inaperçue. Rien n’est plus loin de l’insistance romantique. Il passe outre aussitôt; et si vous n’avez pas compris, tant pis. On ne saurait rêver d’art plus discret, d’apparence moins volontaire. C’est au point que l’on doute si l’on n’y ajoute point parfois, si La Fontaine est bien conscient lui-même, dans quelques vers ou quelques mots, de toute l’émotion qui s’y glisse; on sent aussi qu’il y entre de la malice et qu’il faut se prêter au jeu, sous peine de ne pas bien l’entendre; car il ne prend rien au sérieux. Ah! combien avec lui nous sommes loin de la guerre!
30 octobre.
Non, décidément je ne parlerai pas à la radio. Je ne collaborerai pas à ces “émissions d’oxygène.” Les journaux déjà contiennent assez d’aboiements patriotiques. Plus je me sens Français, plus je répugne à laisser s’incliner ma pensée. Elle perdrait, à s’enrôler, toute valeur.
Je doute qu’il soit très juste d’écrire, comme faisait Lucien Jacques en 1914 ou 1915, à propos de certaines vociférations particulièrement ridicules: “C’est donc si difficile de se taire?” et sens combien le silence est pénible lorsque le cœur déborde, mais je ne veux pas avoir à rougir demain de ce que j’écrirais aujourd’hui. Pourtant si je me tais, ce n’est point par orgueil; pour un peu je dirais que c’est au contraire par modestie et plutôt encore incertitude. Je puis être, et je suis souvent, d’accord avec le plus grand nombre; mais l’approbation du plus grand nombre ne peut devenir à mes yeux une preuve de vérité. Ma pensée n’a pas à emboîter le pas et, si je ne la crois pas plus valeureuse par le seul fait qu’elle diffère et se sépare et s’isole, c’est du moins lorsqu’elle diffère qu’il me paraît le plus utile de l’exprimer. Non point que je me complaise à cette différence, ayant d’autre part grande peine à me passer d’assentiment, et non point que les pensées me paraissent moins importantes si elles sont très partagées; mais il importe alors moins de les dire. C’est en revendiquant la valeur du particulier, c’est par sa force d’individualisation que la France peut et doit le mieux s’opposer à l’unification forcée du hitlérisme. Cependant il s’agit aujourd’hui d’opposer une unité de front à une autre, et, partant, d’entrer dans le rang et de faire bloc. Provisoirement, dit-on... Espérons-le. Aussi bien les voix isolées ne peuvent plus, aujourd’hui, se faire entendre. Mes pensées intempestives, en attendant des jours meilleurs, je les veux engranger dans ce carnet.
Mes pensées sont-elles donc tant et si souvent aujourd’hui différentes de celles des autres? Peut-être pas. Mais dans ce cas, pourquoi donc dire à demi-voix ce que tant d’autres excellent à crier? Dès que je ne diffère pas, je me tais. C’est aussi que de mes différences seulement je prends une conscience assurée, tandis que je ne suis plus sûr de rien aussitôt que je fais chorus.
31 octobre.
Par grande crainte que ma mémoire ne vienne à défaillir, je l’ai beaucoup exercée ces derniers temps et il me paraît à présent, qu’elle n’a jamais été meilleure, ni même à beaucoup près aussi bonne. De larges pans de poèmes viennent, comme volontiers, s’y loger; des suites de vers de La Fontaine, Racine, Hugo, Baudelaire, que je me redis inlassablement en marchant.
Ce fut d’abord pour tâcher d’entraîner par émulation Catherine que j’ai recommencé d’apprendre par cœur. Mais cette enfant est paresseuse et ne s’est pas laissé prendre au jeu. Je m’attriste beaucoup de ne pas lui sentir plus d’exigence.
1er novembre.
La lecture des journaux me consterne. La guerre incline tous les esprits. Chacun souffle dans le sens du vent. Et Maurras se plaint encore que la censure ne laisse point aux patriotes le parler franc! Bref, tout m’invite au franc silence.
1940
Table des matières
13 janvier.
Amusement de retrouver dans Hugo (Légende, livre VI, Le Pont) un hémistiche de Mallarmé (Brise Marine):
| “Il ressemblait au lys que sa blancheur défend” “Ni le vide papier que sa blancheur défend” |
Coïncidence, sans doute, plutôt qu’emprunt ou que réminiscence. Et du reste l’hémistiche de Mallarmé est bien plus motivé que celui de Hugo.
7 février.
Il faut s’attendre à ce que, après la guerre, encore que vainqueurs, nous plongions dans une telle gadouille que seule une dictature bien résolue nous en puisse tirer. L’on voit les esprits les plus sains s’y acheminer peu à peu (si j’en juge par moi, comme dit l’autre), et maints petits faits, de successives menues décisions qui, chaque fois et prises à leur tour, paraissent les plus sages du monde et proprement inéluctables, apprivoisent en nous progressivement cette idée.
...si bien que l’on pourrait deviner leurs opinions simplement en sachant à quoi ils sont insensibles. Il est facile de demeurer conservateur lorsqu’on est bien loti soi-même et peu touché par les malheurs d’autrui.
A rien de ce que j’achète aux dépens d’autrui, je ne peux prendre plaisir.
C’est d’augmenter celle d’autrui, que je fais ma plus grande joie.
“La vérité est peut-être triste.” (Je voudrais être sûr de citer exactement cette petite phrase de Renan; mais je n’ai pas les Dialogues Philosophiques sous la main.) Ce mot, devant lequel on s’extasie, me gêne. La vérité ne peut être ni triste ni gaie. Mais de se réveiller d’un mensonge, de se croire abandonné par Dieu, pour avoir cru d’abord à la Providence, oui, cela peut bien désoler d’abord. Que deux et deux ne fassent que quatre, celui-là seul s’en attriste, qui d’abord avait imaginé que cela “faisait” davantage.
J’eusse été fichu de me “convertir” au dernier moment (je veux dire: à l’article de la mort), afin de ne point lui causer trop de peine.
Et c’est ce qui me faisait souhaiter plutôt de mourir au loin, dans je ne sais quel accident, d’une mort rapide, loin des miens comme souhaitait aussi Montaigne, sans témoins prêts à attacher à ces derniers instants une importance que je me refusais à leur reconnaître. Oui, sans autres témoins que de rencontre et anonymes.
1er mai.
J’ai de nouveau raté le premier printemps. Plus de vingt jours de lit. Lorsque, enfin, je puis me lever et sortir, les glycines sont à demi défleuries déjà. La diète sévère m’a laissé fort affaibli, mais d’autant plus sensible. J’ai fait connaissance avec la morphine. Un peu déçu. Elle a bien assourdi les douleurs, lorsque la crise néphrétique se faisait à l’excès gênante, mais sans apporter en surplus rien du paradisiaque que j’avais escompté. (Rouveyre m’explique qu’il en va toujours de même avec elle lorsqu’on lui demande un travail, qu’on occupe son activité en lui donnant une souffrance à balayer, qu’elle ne fait vraiment des siennes que désoeuvrée.) Si je ne me laisse ressaisir par la manie de fumer, si je sais profiter de l’élan acquis, par l’abstention forcée du tabac, pour me débarrasser de ce vice absurde, devenu lentement un besoin impérieux, je n’aurai pas payé trop cher ma délivrance.
Un autre esclavage que je voudrais bien secouer: le “vice impuni,” la lecture—ou du moins cette habitude prise de lire sans cesse et partout, de ne jamais laisser ma pensée errer sans guide ou compagne.
Qu’est-ce donc que j’attends encore d’un livre, aujourd’hui? Quelque dernier enrichissement? Instruction désormais assez vaine; car, à mon âge, “les jeux sont faits”... Amusement? non point tant, sans doute, que simple distraction. Oui, je cherche, en lisant, à me distraire de moi-même; et tandis qu’il importerait de me recueillir, il semble que, presque indistinctement, j’accueille tout ce qui peut m’aider à oublier. Et cette vague dispersion de ma pensée, qui m’écarte de tout vrai travail, flatte et encourage certaine complaisante paresse. Car, si je redoute l’inoccupation de mon esprit et sans cesse lui apporte de l’extérieur quelque nouvelle nourriture, c’est aussi que je sais qu’il ne fournit rien de bon sans effort. Mais mieux vaudrait encore lui donner complète vacance, plutôt qu’interposer sans cesse un écran entre lui-même et Dieu. Il me faut réapprendre la solitude. Ce que je dois emporter en promenade désormais, ce n’est pas un livre, c’est ce carnet; et préférer ne penser point du tout à ne pas penser par moi-même.
De quoi serais-je en état de parler avec une réelle compétence? Sur quelque sujet que ce soit, ce que je sens d’abord et surtout, c’est mon insuffisance.
Je n’écrivis jamais rien de bon, que dans la joie; et par instants je doute s’il en reste encore une seule paillette en mon cœur.
8 mai.
Dommage que si souvent dans cette guerre, la simple honnêteté puisse prendre un air de bêtise!
On semble découvrir une à une de grosses vérités qu’il y a péril à méconnaître. Lorsqu’on s’écrie: “Il n’y a plus une minute à perdre,” c’est signe que l’on a perdu des semaines et qu’on se prépare encore à perdre des heures, des journées. “Pas un pouce de terrain” ou “jusqu’à notre dernière goutte de sang”... creuses formules où l’amour-propre se réfugie et que fait lever l’ombre du grand spectre de la défaite. On ne sait pas trop à qui elles s’adressent et qui elles ont pour mission de convaincre. Il semble qu’elles tiennent lieu d’action et j’imagine difficilement un cas où il soit séant de les employer.
9 mai.
“Plus on y réfléchit...plus on est pénétré de cette vérité évidente: ça ne rime à rien.” (Antoine Thibault.) Mais à quoi diable souhaiteriez-vous que cela rimât?
“L’homme est un miracle sans intérêt.” (Jean Rostand.) Mais qu’est-ce au monde qu’il faudrait pour que ce miracle prît à vos yeux de l’importance? pour que vous le jugiez digne d’intérêt?
Quant à moi, plus j’y réfléchis, moins je parviens à vous comprendre. C’est à se demander parfois si vous ne regrettez pas le “Bon Dieu.” Ce serait alors bien plutôt, de constater l’insuffisance de Sa bonté, la faillite de Sa justice, ou Son impotence (si je croyais à la Providence), que jaillirait mon cri de désespoir. Il ne m’arrive pas de regretter de ne pas “croire”; mais il m’arrive souvent de me dire: heureusement que je ne “crois” pas!
10 mai.
Il y a quelque...romantisme à se désoler que les choses ne soient pas autrement qu’elles ne sont (c’est-à-dire: qu’elles ne peuvent être). C’est sur le réel qu’il nous faut édifier notre sagesse, et non point sur l’imaginaire. Même la mort doit être admise par nous et nous devons nous élever jusqu’à la comprendre; jusqu’à comprendre que l’émerveillante beauté de ce monde vient de ceci précisément que rien n’y dure et que sans cesse ceci doit céder place et matière pour permettre à cela, qui n’a pas encore été, de se produire; le même, mais renouvelé, rajeuni; le même, et pourtant imperceptiblement plus voisin de cette perfection à laquelle il tend sans le savoir et dont se forme lentement le visage même de Dieu. En formation sans cesse et jamais achevé, depuis l’impensable gouffre du passé, jusqu’à l’impensable “consommation des siècles.”
Rien de plus irritant, de plus absurde, que le:
Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel? lorsqu’il est dit sans ironie. C’est ça qui serait gai, d’avoir toujours, en face de soi l’immuable! Empoté toi-même, à quelle saison de l’an t’en tiendrais-tu? Celle des boutons? ou des fleurs? ou des fruits?... A quel moment (et même de ta propre vie) oserais-tu dire: Nous y sommes! Ne bougeons plus!
11 mai.
J’aurais dû arriver à Paris hier (ma place était retenue), ç’eût été précisément pour apprendre les consternantes nouvelles. Consternantes, mais non surprenantes. La radio, hier soir, a trouvé le moyen de beaucoup parler sans exactement rien nous apprendre. On proteste, on s’indigne, sur un ton noble et gourmé, avec des sursauts historiques... De quoi faire rigoler Hitler, s’il n’avait pas mieux à faire que d’écouter nos speakers.
17 mai.
...Puis, non! Les événements sont trop graves; je n’ai plus d’attention que pour eux. Moins attristé par eux que par l’état d’esprit que dénotent les commentaires; et non pas seulement celui des Français; mais surtout celui des Français. L’on met si fort en avant les grands sentiments propulseurs, qu’il semble que ce soit eux-mêmes qui trinquent en la circonstance et nous entraînent à notre perte. Qu’il semble aussi que ce soit le génie du mal qui triomphe, tant c’est lui qu’on se plaît à dénoncer partout chez l’ennemi, plutôt que l’ordre et la discipline qui l’accompagnent et lui permettent sans cesse de triompher. Il serait pourtant bon de reconnaître que les défauts mêmes du peuple allemand sont ceux qui favorisent la victoire, tandis que nos qualités mêmes nous empêchent...
Depuis que je suis à Vence, je lis chaque matin quelques pages d’Eckermann. Ces Conversations avec Gœthe sont d’une ressource inépuisable. On n’y rencontre guère de jaillissements sublimes, inattendus; mais c’est un affleurement continu d’une sagesse souriante, assez semblable, somme toute, à celle de Montaigne, et presque toujours profitable, qui n’élève point tant l’âme qu’elle ne la tempère, sans pourtant jamais l’asservir. L’image qu’il nous laisse est exemplaire; je veux dire que c’est à l’instar de cela que l’on voudrait vivre et penser.
18 mai.
Nuit admirable. Tout se pâme et semble s’extasier dans la clarté d’une lune presque pleine. Les roses et les acacias mêlent leurs parfums. Les sous-bois sont étoilés de lucioles. Je songe à tous ceux pour qui cette nuit si belle est la dernière et je voudrais pouvoir prier pour eux. Mais je ne comprends même plus bien ce que ces mots: “prier pour quelqu’un” veulent dire; ou plutôt je sais qu’ils ne peuvent plus rien dire pour moi. Ce sont des mots que j’ai soigneusement vidés de tout sens. Mais mon cœur est gonflé d’amour.
Par pudeur je ne m’occupe, dans ce carnet, que de ce qui n’a pas trait à la guerre; et c’est pourquoi, durant tant de jours, je reste sans y rien écrire. Ce sont les jours où je n’ai pu me délivrer de l’angoisse, pu penser à rien qu’à Cela.
21 mai.
Que j’ai de mal à me dire qu’il est des choses que je ne suis plus en âge de faire et que je ferais mieux de ne pas essayer!
Ou du moins je me le dis bien, mais c’est sans me convaincre. De sorte que, ces choses, somme toute, je les fais quand même; mais ensuite, je suis quasi crevé.
J’écris ceci, assis au bord d’une route, au-dessus de Vence, au retour d’une escalade hasardeuse, fatigante parce qu’en dehors de tout sentier, à travers des broussailles toujours plus épaisses, tandis que j’approche du sommet, qui toujours se recule, et que, finalement, je renonce à atteindre.
Grand effort sans autre récompense qu’une satisfaction d’amour-propre (car le paysage, là-haut, était beaucoup moins beau que je n’étais en droit d’espérer, d’après peine prise) et la joie que je prends aux plantes nouvelles—une petite euphorbe formant touffe à ras du sol, que je crois que je ne connaissais pas encore; un géranium à très larges fleurs lie de vin; une petite liliacée semblable aux asphodèles... Un peu plus bas, les cistes ponceau pavoisaient la garrigue, et parfois, s’élançant d’entre les roches, de robustes valérianes. Pas un papillon.
O incurablement léger peuple de France! tu vas payer bien cher aujourd’hui ton inapplication, ton insouciance, ton repos complaisant dans tant de qualités charmantes!...
26 mai.
Cette désindividualisation systématique à quoi travaillait le hitlérisme, préparait admirablement l’Allemagne à la guerre. Et c’est par là surtout me semble-t-il, que le hitlérisme s’oppose au christianisme, cette incomparable école d’individualisation, où chacun est plus précieux que tous. Nier la valeur individuelle, de sorte que chacun, fondu dans la masse et faisant nombre, soit indéfiniment remplaçable, que, si Friedrich ou Wolfgang se font tuer, Hermann ou Ludwig feront aussi bien l’affaire et que de la perte de tel ou tel, il n’y a pas lieu de beaucoup s’affliger.
Lettres de jeunes sur le front, lettres de réfugiés belges; de quoi remplir le cœur de larmes et d’horreur.
27 mai.
Quand il s’agissait de Blum, vous disiez: un juif ne peut pas être un vrai patriote parce qu’il n’a pas de réelle patrie. Et maintenant, pour la commodité de vos passions, vous dites: tout juif allemand est Allemand avant d’être juif, reste Allemand en dépit des persécutions, des massacres... Et celui qui proteste passe pour mauvais patriote à leurs yeux, pour mauvais Français! et aux yeux de tous ceux qui n’auront pas su se défendre contre leurs sophismes.
30 mai.
Certains jours, ou plutôt certaines heures de tous les jours (je parle de ces derniers temps), je me sens aussi distant de mes livres que s’ils étaient l’œuvre d’autrui, ou si encore ma pensée les peut habiter, du moins serais-je aujourd’hui bien incapable de les récrire. Il fallait aussi, pour les réussir, une constance d’esprit que je n’ai plus.
Question sociale... Si j’eusse rencontré ce grand trébuchoir au début de carrière, je n’aurais jamais écrit rien qui vaille.
Je ne prends le ton profond et quasi-vaticinateur dans la conversation, que lorsque je ne suis plus du tout sûr de mon affaire.
La Tourette, 5 juin.
Le jeune Belge qui nous emmenait ici dans son auto revenait de Belgique. Il nous racontait avoir été retenu toute une nuit à la frontière dans la proximité de Dunkerque dont il a vu le bombardement. D’innombrables autos, ainsi que la sienne, attendaient qu’on leur permît d’entrer en France. A 8 heures du matin, la frontière enfin fut ouverte et le flot se précipita torrentueusement, tant autos que piétons, sans aucun contrôle d’aucune sorte, sans que l’on examinât aucun papier d’identité. On laissa passer indistinctement tous ceux qui cherchaient à passer, et c’est ainsi qu’un nombre énorme d’Allemands put entrer en France et se répandre dans le pays sans même recourir aux avions et aux parachutes. Ensuite on peut courir après, redoubler de zèle. En France les trois quarts de nos efforts ne sont qu’en vue de réparer des négligences.
Nous avons gagné Saint-Genès-la-Tourette en vingt-deux heures avec une seule halte de deux heures au Puy où nous avons déjeuné. (Mais arrêtés vingt fois dans la nuit pour vérification de nos papiers d’identité.) Le jeune Belge et le Docteur Cailleux se relayaient au volant. Partis de Vence vers 19 heures; la crainte d’un brusque retrait de permis de circulation et d’une réquisition des autos nous mettait le feu au derrière. Le matin même on avait évacué Menton. Le docteur, qui venait de l’apprendre, était accouru de Nice pour m’enlever et me faire profiter de cette chance inespérée qui s’offrait.
En passant par Valence, j’ai vainement cherché le logis de Mlle Charras que j’aurais voulu pouvoir embrasser. Malgré la nuit sans lune, la traversée de montagnes avait été splendide, puis le lever du jour dans un ciel parfaitement pur. Mais les premières nouvelles apprises ont été celles du bombardement de Paris.
Vichy, 8 juin.
Les routes sont encombrées de malheureux réfugiés, de familles errantes qui fuient au hasard et sans savoir où. Des enfants se sont égarés, que les parents désolés recherchent.
Hier, dans la nuit, par la fenêtre ouverte de ma chambre qui donne sur l’extrémité du parc, j’entendis à trois reprises, un cri déchirant: “Pierre! Pierre!” et faillis descendre pour rejoindre le pauvre dément qui poussait dans la nuit, désespérément cet appel. Et longtemps je ne pus m’endormir, imaginant sans répit cette détresse...
Ce matin j’en parle à Naville. Il a bien entendu le cri lui aussi: mais, me dit-il, c’est celui du veilleur de nuit qui crie: “Lumière! Lumière!” lorsqu’il voit une fenêtre éclairée, comme était la mienne.
Vichy, 11 juin.
Dans le Temps, un article de J. L. où je lis: “Un littérateur, que cite M. Géraldy, se vantait d’être un délicat et proclamait: ‘Il n’y a de vérité que dans la nuance.’ N’était-ce pas un de ces écrivains sans couleur qui se perdent à la recherche d’un ton, quand il leur est impossible de refléter la lumière?” Quelle absurdité! Je crois bien que cet écrivain était Renan, et qu’il y a là une profonde mésinterprétation de cette phrase de lui que l’on cite.
Ces quelques intellectuels, qui font aujourd’hui leur “mea culpa” et s’accusent d’avoir “trop aimé la littérature,” ne comprendront-ils pas combien est préjudiciable à la culture l’abandon et le reniement de certaines grâces de l’esprit? Devrons-nous, par un “repli stratégique,” tourner le dos à tout ce que l’art français a produit de délicat, de nuancé, de subtil? Nous enjoindra-t-on de préférer la Madelon aux œuvres de Debussy, de Ravel? Neuville et Detaille à Corot? Béranger à Baudelaire, Déroulède à Verlaine...(pour ne citer ici que des morts), par grande crainte de ce qui pourrait nous énerver, nous affaiblir?
On incrimine aujourd’hui notre littérature; on lui reproche son raffinement et d’avoir travaillé à affaiblir plutôt qu’à galvaniser nos énergies; certains vont jusqu’à souhaiter que nous n’eussions eu pour poètes que des Bornier et des Déroulède... Ne serait-il pas plus sage de reconnaître que toute littérature avancée, quelle qu’elle soit, tend à épuiser ce qui la produit? Cette fleur de la civilisation se développe et s’épanouit aux dépens de la plante, qui s’y donne et s’y sacrifie. Plus fleurissante, l’Allemagne eut été moins forte. C’est pour protéger le délicat que l’on met en avant la force. Il importe de tout maintenir.
Je me souviens qu’en 1914, pris d’un grand zèle, si l’on m’eût écouté, dans le jardin de Cuverville, l’on n’eût plus vu que des légumes. Combien ma femme fut plus sage, qui n’admit point que l’on en supprimât toutes les fleurs!
14 juin.
Cette importante nouvelle que nous fait pressentir Reynaud, Naville pense que...
Oui, c’était bien cela. Et l’on ne comprend plus où peut bien se trouver encore cette “âme” ou ce “génie” de la France que l’on prétend sauver malgré tout. Le support même va lui manquer. Dès à présent, et dès avant-hier déjà, la lutte est vaine; c’est en vain que se font tuer nos soldats. Nous sommes à la merci de l’Allemagne qui nous étranglera de son mieux. Nous crierons malgré tout très haut: “l’honneur est sauf”! ressemblant à ce laquais de Marivaux qui dit: “Je n’aime pas qu’on me manque,” tout en recevant un coup de pied au derrière.
Sans doute n’y a-t-il aucune honte à être vaincu lorsque les forces de l’ennemi sont à ce point supérieures, et je n’en puis éprouver aucune; mais c’est avec une tristesse sans nom que j’entends ces phrases où viennent s’épanouir encore tous les défauts qui nous ont perdus: idéalisme vague et stupide, méconnaissance de la réalité, imprévoyance, insouciance et croyance absurde en la valeur de propos fiduciaires qui n’ont plus crédit que dans l’imagination des niais.
Comment nier que Hitler a mené le jeu d’une manière magistrale, ne se laissant lier par aucun scrupule, par aucune règle d’un jeu qui, somme toute, n’en comporte point, profitant de toutes nos défaillances que depuis longtemps il avait su favoriser. A la lueur tragique des événements est apparu soudain le délabrement profond de la France, que Hitler ne connaissait que trop bien. Partout incohésion, indiscipline, revendication de chimériques droits, méconnaissance de tous devoirs. Ces jeunes gens bien intentionnés qui s’inquiétaient hier de refaire la France, qu’en feront-ils avec les misérables débris qui vont en rester?
Je songe à Varsovie, à Prague...En ira-t-il de même de Paris? Les Allemands laisseront-ils respirer et se ressaisir le meilleur de nos énergies? Ce n’est pas seulement à notre ruine matérielle qu’ils sauront veiller. Aujourd’hui nous ne pouvons encore entrevoir les conséquences affreuses de la défaite.
Nous n’aurions pas dû gagner l’autre guerre. Cette fausse victoire nous a trompés. Nous n’avons pu la supporter. Le relâchement qui l’a suivie nous a perdus. (Nietzsche, à ce sujet, parlait d’or, dans ses Considérations Intempestives.) Oui nous avons été perdus par la victoire. Mais saurons-nous nous laisser instruire par la défaite? Le mal est si profond qu’on ne peut dire s’il est guérissable.
21 juin.
L’allocution de Pétain est tout simplement admirable: “Depuis la victoire, l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on n’a servi. On a voulu épargner l’effort; on rencontre aujourd’hui le malheur.” On ne peut mieux dire, et ces paroles nous consolent de tous les flatus vocis de la radio.
23 juin.
L’armistice a été signé hier soir. Et maintenant que va-t-il se passer?
24 juin.
Hier soir nous avons entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. Se peut-il? Pétain lui-même l’a-t-il prononcée? Librement? On soupçonne quelque ruse infâme. Comment parler de France “intacte” après la livraison à l’ennemi de plus de la moitié du pays? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu’il prononçait il y a trois jours? Comment n’approuver point Churchill? ne pas donner de tout cœur son adhésion à la déclaration du Général de Gaulle? Ne suffit-il pas à la France d’être vaincue? Faut-il en plus, qu’elle se déshonore? Ce manquement à la parole donnée, cette dénonciation du pacte qui la liait à l’Angleterre, est bien la plus cruelle des défaites, et ce triomphe de l’Allemagne, le plus complet, d’obtenir que la France, tout en se livrant, s’avilisse.