Kitabı oku: «Le Domaine de Belton»

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Anthony Trollope

Le Domaine de Belton


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302375

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Mistress Amadroz, femme de Bernard Amadroz de Belton et mère de Charles et de Clara, mourut quand ses enfants avaient huit et six ans, leur faisant ainsi éprouver le plus grand malheur qui puisse atteindre des enfants nés dans une telle position sociale. Ce malheur fut encore aggravé par le caractère du père. M. Amadroz n’était pourtant pas un méchant homme, ni même ce qu’on appelle un homme vicieux; mais il était paresseux, insouciant, et, à l’âge de soixante-sept ans, âge auquel le lecteur fait sa connaissance, il n’avait encore fait aucun bien en ce monde. Il avait fait un grand mal, car son fils Charles s’était suicidé, et cet affreux événement avait été amené en partie par l’incurie du père.

Le château de Belton est une jolie résidence située au milieu d’un parc bien boisé, au pied des collines de Quanton, dans le comté de Somerset. Les maisons de la petite ville de Belton sont groupées aux portes du parc.

Peu d’Anglais connaissent bien les beautés de leur pays, et cette partie du comté de Somerset est une des plus ignorées. Rien de charmant pourtant comme ses riches vallées, ses ravins au fond desquels court une petite rivière aux eaux profondes, et sur les pentes abruptes ses vieux chênes dont la vie semble s’être retirée depuis des années, mais qui chaque printemps se couvrent encore d’un maigre feuillage.

Le domaine de Belton, entré dans la famille Amadroz avec une héritière de ce vieux nom, comprenait autrefois toute la paroisse de Belton, qui était considérable et s’étendait jusqu’à Taunton et presque jusqu’à la mer, à six milles de là. Avec une terre de cette étendue, la famille Amadroz avait tenu un rang important dans le pays; mais la propriété ayant été successivement réduite par le grand-père et par le père de Bernard, quand celui-ci épousa une miss Winterfield deTaunton, on trouva qu’il faisait une très-benne affaire, en ce que les hypothèques qui grevaient le domaine furent payées par la fortune de sa femme. Cela fait, il leur restait encore un revenu de cinquante mille francs de rente. Comme M. Amadroz n’avait près de lui aucun voisin menant grand train, que dans ce pays reculé la vie est à bon marché, et qu’avec ce revenu il ne pouvait être question d’aller chaque année passer quelque temps à Londres, M. et Mme Amadroz auraient été en fort bonne situation si la femme avait vécu; mais elle mourut jeune, et les difficultés de Bernard Amadrez commencèrent.

Et cependant le mal vint moins de lui que de son terrible fils. Charles était un garçon intelligent, et son père, se reconnaissant inférieur en ce point, était fier de lui. A la suite d’une espièglerie, l’enfant fut renvoyé d’Harrow. Pour se venger d’un fermier qui s’était plaint des ravages de quelques bassets, il avait coupé toutes les têtes d’une plantation de jeunes sapins. Son père parut glorieux de cet exploit. Quand il fut rayé des registres de Trinity-College à Oxford, M. Amadroz se montra moins satisfait. Le jeune homme alla mener à Londres une vie de désordres, et son père ne fit rien pour le retenir. Alors commença la vieille histoire des dettes et des mensonges sans fin. M. Amadroz paya en deux ans plus de deux cent cinquante mille francs, abandonna l’assurance sur sa vie qui devait être l’unique ressource de sa fille, et le résultat de tous ces sacrifices fut que, à la suite de nouvelles pertes aux courses de Newmarket, Charles Amadroz se brûla la cervelle.

. Ce tragique événement arriva au printemps, et le malheureux père pensa qu’il ne lui restait plus qu’à mourir; mais sa santé, bien que faible, était plus forte qu’il ne le croyait, et sa sensibilité, bien que vive, l’était peut-être moins qu’il ne l’imaginait, car, au bout d’un mois, il réfléchit qu’il valait mieux vivre pour conserver un asile à sa fille et essayer, s’il était possible, d’économiser quelque chose pour elle. Ce dernier point était peut-être difficile à réaliser avec le caractère de M. Amadroz. Cependant les vieux chevaux de voiture furent vendus et le parc affermé jusqu’aux portes du château.

Ce château n’était en réalité qu’une grande maison assez laide, bâtie du temps de Georges II, et prenait son titre d’une vieille tour isolée à laquelle, depuis plusieurs générations, les garçons de la famille avaient coutume de grimper en s’accrochant au lierre qui la tapissait. Le domaine était substitué et devait, après la mort de M. Amadroz, revenir à un cousin éloigné, M. William Belton. Les habitants de la petite ville, qui aimaient leur squire pour sa belle prestance et ses grandes manières, quoiqu’il n’eût de sa vie fait de bien à personne, voyaient avec peine lui succéder un étranger qui n’était pas même un gentleman, au dire des gens de Belton, car il était fermier quelque part en Norfolk. Pourquoi miss Clara n’héritait-elle pas? miss Clara née parmi eux et qui avait toujours été bonne pour tous.

Clara, lorsque la nouvelle de la mort de son frère arriva à Belton, était auprès d’une dame veuve, sa tante par alliance, mistress Winterfield, née Folliott, qui vivait à l’autre extrémité du comté, à Perivale, petite ville que je soutiens être la plus ennuyeuse de l’Angleterre.

En apprenant le malheur qui la frappait, Clara fut anéantie par le chagrin et par la honte. La vie lui sembla à jamais finie pour elle. Mais avant même qu’elle eût rejoint son père, l’énergie de sa nature avait repris le dessus. Son frère avait été faible en échappant par la mort d’un lâche aux soucis de ce monde; c’était à elle à montrer du courage et à supporter sans murmure la destinée qui lui était faite.

Après l’explosion de désespoir qui suivit l’arrivée de sa fille, M. Amadroz ne prononça plus le nom de son malheureux fils, et Clara se mit aux nouveaux devoirs de sa position, s’efforçant de vivre comme si elle n’avait pas été frappée de la foudre.

L’homme d’affaires de la famille avait annoncé à M. Will Belton la mort de son cousin, et M. Belton répondit par l’expression de son sincère regret et de son désir que, dans l’intérêt de sa cousine Clara, M. Amadroz pût vivre de longues années. L’homme d’affaires sourit en lisant cette lettre. Qui croit à la sincérité de tels vœux chez un héritier? Et quel homme n’est prêt à affirmer que tels seraient ses vœux en pareille circonstance?

Clara Amadroz, à cette époque, n’était plus une toute jeune personne. Elle avait vingt-cinq ans et, dans son extérieur, sa mise et ses manières, paraissait plus sérieuse que son âge. Elle n’avait presque jamais vécu qu’avec des personnes âgées, et ne correspondait avec aucune jeune fille au moyen de lettres aux lignes croisées. Après la terrible tragédie survenue dans sa famille, la gravité de sa vie et de son caractère avait naturellement augmenté. Les soucis matériels auxquels la pauvreté de son père soumettait Clara, ôtaient à son existence toute poésie aussi bien que tout plaisir. Elle devait examiner la note du boucher et se livrer aux soins les plus minutieux du ménage, avec le spectre de son frère sans cesse présent devant les yeux.

Un mot doit être dit pour expliquer comment miss Amadroz avait dû être sérieuse de bonne heure. Nous avons nommé mistress Winterfield, tante adoptive de Clara. Quand une jeune fille a sa mère, une tante est peu de chose pour elle; mais, à défaut de la mère, une tante sans enfants prend une grande autorité. C’est ce qui était arrivé pour mistress Winterfield, d’autant plus qu’elle avait trente mille livres de rente, et que M. Amadroz comptait sur elle pour assurer l’avenir de Clara.

Il n’y eut jamais de personne plus consciencieuse que mistress Winterfield de Prospect-Place, à Perivale. C’était une excellente femme, pieuse, pleine d’abnégation, généreuse, guidée dans toutes ses actions par des motifs religieux. Elle haïssait le péché tout en tâchant de ne pas haïr le pécheur, mais elle se croyait obligée d’exprimer en toute circonstance son horreur du mal. Combattre le démon sans relâche était sa mission ici-bas. On ne peut nier qu’une tante de ce caractère ne soit apte à rendre la vie sérieuse. D’amusements, on n’en reconnaissait pas la nécessité à Perivale. La nourriture et le vêtement sont des nécessités, et, dans la maison, on était bien habillé et bien nourri. Les femmes du caractère de mistress Winterfield ont généralement de bonnes tables. Elles pensent que les aliments doivent être dignes des prières quel’on dit avant le repas. Mistress Winterfield était toujours vêtue d’une épaisse robe de soie noire, presque neuve, et donnait discrètement ses vieilles robes à une dame bien née, mais pauvre. Elle avait un petit phaéton à un cheval mené par un cocher solennel en houppelande grise et gants de coton blancs, et allait au pas dans cet équipage faire ses visites de charité. Ces promenades étaient la seule distraction de sa vie. Il est douteux qu’il en fût de même pour Clara.

Mistress Winterfield était grande, maigre, et portait d’étroits bandeaux de faux cheveux. Elle avait les yeux enfoncés, les joues creuses, paraissant toujours sous le poids de l’affliction causée par ses propres malheurs en cette vie, et par ceux des autres dans la vie future. Ses manières étaient celles d’une femme de mauvaise humeur, mais ces manières étaient trompeuses.

Je n’ai pas besoin de dire, j’espère, qu’une jeune fille de l’âge de miss Amadroz n’était pas influencée dans sa conduite par la fortune de sa tante. Elle venait à Perivale en partie par habitude d’enfance, en partie par affection, mais elle maintenait son indépendance même au point de vue religieux. Aussi Clara ne fut-elle pas désappointée lorsque sa tante crut devoir lui faire part de ses intentions à l’égard de son neveu le capitaine Aylmer.

Le capitaine Frédéric Folliott Aylmer était fils d’une sœur de mistress Winterfield et membre du Parlement pour Perivale, donnant par là un surcroît de dignité au phaéton de sa tante. Frédéric, second fils du baronnet sir Anthony Aylmer, devait hériter des terres de sa mère situées près de Perivale, et mistress Winterfield, après bien des doutes et bien des prières, s’était résolue à faire de son neveu son héritier, afin que la propriété ne fût pas divisée.

«Je pense que vous avez raison, ma tante, lui dit Clara en apprenant ses intentions.

–Je l’espère, mais je crois de mon devoir de dire à Frédéric que j’ai eu de longues hésitations à ce sujet.

–Vous avez fait pour le mieux. Que penserait-il de moi si dans1avenir il trouvait que je lui ai nui?

–Cet avenir n’est plus bien éloigné, ma chère enfant.

–J’espère que si, ma tante; mais dans tous les cas les choses sont bien comme elles sont.

–J’avais espéré, ajouta tristement la vieille dame, que cela reviendrait au même.

–Cela ne reviendra pas au môme, dit Clara.

–Non, vous ne voyez pas les choses de la même manière que mon neveu. Ce qu’il regarde comme sérieux est pour vous de peu d’importance. Je prie pour vous chaque jour, Clara, et j’espère que vous ne cessez pas de prier pour vous-même.

–J’essaye, ma tante.»

Miss Amadroz avait peut-être à part elle quelques doutes sur la parfaite orthodoxie du capitaine Aylmer, mais elle se garda bien de les énoncer. Il était homme et membre du Parlement, et, à ce titre, pouvait faire sans hypocrisie, à Perivale, bien des choses qui n’entraient peut-être pas dans ses habitudes. Je doute qu’à Londres il allât à l’église trois fois chaque dimanche.

Clara allait aussi à l’église trois fois chaque dimanche, mais elle manquait de soumission d’esprit.

CHAPITRE II

Table des matières

C’était l’été; la fraîche odeur du foin coupé arrivait jusqu’à Clara, assise avec son ouvrage sous le porche de la vieille maison de Belton. Entre la porte et la tour se trouvait un des chars vides du fermier, dans les brancards duquel un vieux cheval semblait dormir au soleil. Immédiatement au-dessous de la tour, des hommes chargeaient un autre char, et l’on entendait les rires des femmes et des enfants, ramenant à la meule avec leurs râteaux les restes du foin répandu.

Il était onze heures du matin, et Clara attendait son père, qui avait déjeuné dans son lit, suivant sa paresseuse habitude. Il parut, une lettre à la main, mais avant de la montrer à sa fille, il se répandit en plaintes contre Stovey, le fermier, qui laissait son char devant la porte.

«Je pense qu’il le mettra bientôt dans le salon, dit-il.

–Je dois avouer que tout ce mouvement me plaît, papa.

–Vous avez là un drôle de goût que je suis loin de partager.

–M. Stovey est près d’ici, papa; voulez-vous que je lui dise d’ôter son char?

–Non, ma chère enfant, il faut le souffrir avec tout le reste Il paye sa ferme, et je pense qu’il a le droit de faire ce qui lui plaît.

–Puis-je voir cette lettre? demanda-t-elle pour changer la conversation.

–Je pense que oui, bien que j’eusse mieux fait de la brûler. C’est une lettre impertinente et sans cœur.»

Clara était habituée à ces plaintes. Tout le monde était sans cœur aux yeux de son père. Cet homme avait pour lui-même une telle compassion, qu’il lui semblait que les autres ne devaient être occupés qu’à le plaindre.

La lettre était datée de Plainstow-Hall, et Clara, bien qu’elle n’eût jamais vu l’écriture de son cousin, devina qu’elle venait de Will Belton. Elle était ainsi conçue:

«Plainstow-Hall, juillet186.

«Cher Monsieur,

«Je ne vous ai pas écrit depuis la perte que vous avez faite, pensant qu’il était mieux d’attendre quelque temps. Mais j’espère que vous ne m’avez pas cru pour cela insensible à votre chagrin. Aujourd’hui je prends la plume pour vous assurer de toute ma sympathie et vous dire qu’étant votre plus proche parent et votre héritier, j’ai le plus grand désir de vous être utile si cela était possible. Si vous voulez bien me recevoir, je suis tout disposé à venir à Belton; je serai libre pendant une semaine avant les moissons. Faites, je vous prie, mes amitiés à ma cousine Clara, que je me rappelle toute petite fille. Elle était à Perivale la dernière fois que je suis venu à Belton. Si elle a besoin d’un ami, elle en trouvera un en moi.

«Votre affectionné cousin,

«WILL BELTON.»

Clara eut à vaincre l’opposition de son père pour répondre à cette lettre; encore ne lui permit-il de le faire qu’en ces termes cérémonieux:

«Cher Monsieur,!

«Mon père m’a prié de vous dire qu’il sera heureux de vous recevoir au château de Belton le jour qu’il vous plaira de fixer.

«Agréez, etc.

«CLARA AMADROZ.»

Par le retour du courrier, Will Belton annonça qu’il serait au château le15août. «On peut se passer de moi ici pendant dix jours, disait-il en post-scriptum, parce que notre moisson sera tardive, mais il faut que je sois revenu une semaine avant l’ouverture de la chasse.»

On voit par ce ton familier que Will n’avait pas été intimidé par le billet formaliste de sa cousine.

«Sans cœur! s’écria M. Amadroz, me parler de chasse dans un pareil moment!» Clara ne voulut pas convenir qu’elle partageait l’avis de son père; elle était décidée à attendre la venue de son cousin pour le juger.

Dans la ville de Belton, proche de l’église, se trouvait une petite maison appelée le cottage de Belton, louée depuis deux ans par M. Amadroz au colonel Askerton et à sa femme. Ils étaient complétement étrangers au pays, le colonel s’y étant établi pour chasser. Comme la porte du jardin du cottage donnait dans le parc de Belton, les rapports entre les deux familles étaient faciles, et une intimité s’était promptement formée entre Clara et Mrs Askerton.

Mrs Winterfield, se faisant l’écho de quelques ru meurs, avait en vain cherché à prémunir sa nièce contre le danger de cette liaison soudaine. Celle-ci était décidée à défendre Mrs Askerton contre tous venants, et ne tint aucun compte des avertissements qui lui furent donnés.

Aussitôt que Clara fut informée de la visite de son cousin, elle alla l’annoncer à son amie qui l’approuva sans réserve. «Sans doute, dit-elle, il vient voir s’il ne peut pas arranger les affaires en vous épousant, et c’est ce qui pourrait arriver de plus heureux; à votre place je ne le laisserais pas partir avant de l’avoir vu à mes pieds, si toutefois les hommes se mettent encore dans cette posture suppliante, ce dont je doute.» Clara prit fort mal la plaisanterie et y coupa court en quittant le cottage.

Au jour désigné, Belton arriva dans un cabriolet loué à Taunton. M. Amadroz avait affecté tout le jour la plus complète indifférence; mais, en entendant le bruit des roues, il quitta précipitamment son fauteuil et s’avança dans le vestibule. Clara le suivit et se trouva sans savoir comment, échangeant des poignées de main avec un grand garçon large d’épaules, ayant de grands yeux gris brillants, le nez droit, la bouche grande, les dents presque trop parfaites, d’épais cheveux bruns coupés courts et de petits favoris lui venant à moitié des joues. Clara n’avait jamais vu physionomie plus ouverte.

«Vous êtes la petite fille que je me rappelle avoir vue chez M. Folliott quand j’étais enfant? lui demanda-t-il d’une voix peut-être un peu trop sonore.

–Oui, je suis cette petite fille, répondit Clara en souriant.

–Quand je pense qu’il y a vingt ans de cela!

–Vous ne devriez pas m’en faire souvenir, monsieur Belton.

–Pourquoi pas?

–Parce que cela montre combien je suis vieille.

–Ah! oui, certainement; mais il n’y a là personne pour m’entendre.»

Une demi-heure après, comme Belton montait dans sa chambre, Clara trouva moyen de lui parler seule et de lui expliquer la situation.

«Monsieur Belton, dit-elle, vous serez obligé de supporter les inconvénients de notre nouvelle position; le fait est que nous sommes maintenant très-pauvres.

–Ah! voilà justement ce que je voulais savoir. Pour ce qui est de la pauvreté, je trouve que ce n’est rien quand on est jeune, mais cela ne laisse pas d’être pénible à mesure qu’on vieillit. Y puis-je quelque chose?

–Tout ce que vous pouvez, c’est d’être bon pour mon père. Il a été obligé d’affermer le pare à M. Stovey et n’aime pas à en parler.

Mais comment y apporter remède si on n’en parle pas?

–Il n’y a pas de remède.

–C’est ce que nous verrons; mais je serai bon pour lui et pour vous aussi, si vous le permettez. Vous n’avez plus de frère. Je serai votre frère, voulez-vous?

–Je veux bien,» dit Clara.

M. Amadroz, ayant déclaré son intention de descendre pour déjeuner tout le temps du séjour de son cousin, était à neuf heures et demie avec sa fille, dans le petit salon, quand Will entra, son chapeau à la main, essuyant les gouttes de sueur qui lui coulaient du front.

«Vous êtes déjà sorti, monsieur Belton? lui dit le squire.

–J’ai fait le tour de la propriété. Six heures ne me trouvent pas souvent dans mon lit, hiver ou été. Quand on est agriculteur, on doit se lever matin. L’herbe pousse d’elle-même durant la nuit, mais le jour il faut y veiller.

–Ici, cela ne ferait pas grand bien à l’herbe, dit le squire tristement.

–Autant ici qu’ailleurs. J’ai quelque chose à vous dire là-dessus.»

Il s’était assis, tout en parlant, devant la table du déjeuner et jouait de la fourchette avec grande activité.

«Je pense, monsieur, que vous ne tirez pas le meilleur parti possible de votre parc.

–Ne parlons pas de cela, s’il vous plaît, dit le squire.

–Je n’en parlerai pas si cela vous déplaît, mais, vraiment, vous devriez y faire attention.

–Comment? dit Clara.

–Si votre père ne veut pas garder le parc à sa main, il devrait l’affermer à quelqu’un qui y mit un troupeau au lieu de couper le foin d’année en année sans rien remettre dans la terre, comme compte faire ce Stovey. Je lui ai parlé et telle est son intention.

–Personne ici n’a d’argent pour mettre un troupeau sur la propriété, dit le squire aigrement.

–Alors vous devriez vous adressez ailleurs, voilà tout. Écoutez, monsieur Amadroz, je le ferai moi-même.» Il s’était servi deux larges tranches do mouton froid et mangeait de bon appétit tout en parlant.

«C’est impossible, dit le squire.

–Je ne vois pas pourquoi ce serait impossible; vous vous en trouveriez mieux, et moi aussi, si je dois avoir un jour la propriété.

A ces mots le squire fit la grimace.

Ce même jour, à midi, l’opposition du squire était vaincue; Stovey avait résilié son bail moyennant cinq cents francs d’indemnité, et Will s’était substitué à lui avec une augmentation considérable. M. Amadroz n’en revenait pas.

Dans l’après-midi, Will demanda à sa cousine de venir se promener.

«Je vous montrerai tout ce que je compte faire,» lui dit-il.

Elle prit aussitôt son chapeau et son ombrelle et le suivit. Dès qu’ils furent assez loin de la maison pour ne pas être entendus:

«Votre père a de l’antipathie pour moi, dit Will, et je n’en suis pas étonné.

–Je ne crois pas qu’il ait d’antipathie pour vous, monsieur Belton.

–Si, et rien de plus naturel: je suis son héritier au lieu de vous. Il ne doit pas m’aimer; mais j’en viendrai à bout, et il finira par ne plus pouvoir se passer de moi.

–Vous êtes un homme extraordinaire, monsieur Belton.

–Je voudrais bien que vous ne m’appeliez pas monsieur Belton; mais si j’arrive à me faire appeler Will par votre père, je pense que vous en ferez autant.

–Oh! certainement.

–L’appellation ne signifie pas grand’chose, mais on aime à être dans des termes affectueux avec ses amis. Je suppose que vous n’aimez pas beaucoup que je vous appelle Clara?

–Maintenant que vous avez commencé, vous ferez aussi bien de continuer.

–C’est mon intention. Je me suis fait une règle de ne jamais revenir en arrière. Votre père est à moitié fâché de m’avoir affermé la propriété, mais je compte persévérer, et les choses auront pris un autre aspect d’ici à un an. Voilà un taillis qui a besoin d’éclaircies. Ces sortes de travaux couvrent toujours les dépenses qu’ils nécessitent. Il en est ainsi de tout le bien qu’on fait en ce monde.»

Clara se rappela souvent ces mots dans la suite, en pensant à son cousin.

«Comment vous procurez-vous le lait et le beurre?

–Nous les achetons à M. Stovey.

–Quel abus1vivre à la campagne et payer son lait! Écoutez, je vous donnerai une vache; ce sera un petit cadeau de moi à vous.

–Oh! monsieur Belton, je ne pense pas que cela se puisse,

–Nous essayerons. J’ai promis de ne rien faire qui contrarie votre père, mais je ne vous ai pas fait la même promesse. Quel joli endroit! que j’aime ces rochers! quel soulagement de ne plus être dans la plaine!Vous ne pouvez vous imaginer combien Plaintow est laid avec ses grands fossés et ses champs coupés à angles droits! A peine si l’on voit un arbre dans tout le pays.

–Quel tableau! Je mourrais d’ennui si j’étais obligée de vivre là.

–Vous y vivriez très-bien si vous y aviez tant à faire que moi.

–Et vous habitez là tout seul?

–Non, j’ai ma sœur avec moi. Vous avez entendu parler de Mary?»

Clara se souvint qu’il y avait une miss Belton, une pauvre créature contrefaite et maladive dont elle aurait dû s’informer.

«Oui, certainement, dit Clara. J’espère qu’elle est mieux portante.

–Elle ne sera jamais mieux, mais je ne la trouve pas plus malade, seulement peut-être un peu affaiblie.»

En parlant des souffrances et de la bonté de sa sœur, les larmes lui vinrent aux yeux. Clara en fut touchée et songea à l’appeler Will le plus tôt possible.

Leur promenade les avait conduits jusqu’au cottage. De l’autre côté de la barrière du jardin, ils aperçurent mistress Askerton, qui peut-être les guettait. Elle leur ouvrit, et Clara présenta son cousin. Will, en la saluant, sembla perdre contenance un moment. Mistress Askerton l’accueillit fort gracieusement; elle savait être gracieuse ou disgracieuse à volonté.

«Comment va le colonel? demanda Clara.

–Il est à la maison, occupé à lire un roman français, suivant son habitude. Lisez-vous jamais des romans français, monsieur Belton?

–Je lis très-peu, et quand je lis, c’est en anglais.

–Vous êtes très-occupé?

–J’ai une grande propriété à régir qui me laisse peu de temps pour lire des romans français, quand je saurais le français, ce qui n’est pas.

Après cela, on causa chasse, et mistress Askerton trouva moyen de parler de celle de Belton, affermée par le colonel, d’un ton qui déplut à Will. Clara, voyant que la conservation s’aigrissait, prit congé.

«Vous ne me paraissez pas éprouver beaucoup de sympathie pour mon amie, dit-elle en riant dès qu’ils eurent quitté le cottage.

Pas précisément. Le fait est que je l’ai prise d’abord pour une personne que j’ai connue autrefois, et je pensais à cette personne pendant tout le temps de la visite.

–Quel était son nom?

–Elle se nommait miss Vigo et avait épousé un M. Berdmore. C’était une évaporée, et lui ne valait pas grand’chose. Je crois qu’ils sont morts ou divorcés.

–Le nom de mistress Askerton était miss Oliphant.

–J’aurai sans doute été trompé par une ressemblance fortuite.»

La conversation en resta là, mais Clara crut se souvenir qu’elle avait déjà entendu prononcer le nom de Berdmore, soit par mistress. Askerton, soit à son sujet.

CHAPITRE III

Table des matières

Lorsque, le soir, dans son lit, Clara repassa les événements de la journée, elle s’applaudit d’avoir trouvé un si bon cousin et un cousin qui ne lui ferait pas la cour. Pourquoi Will ne devait pas lui faire la cour et pourquoi elle s’en réjouissait, je ne l’expliquerai pas; mais toutes les jeunes filles ont coutume de parler ainsi des gens de leur intimité, comme si l’amour était par lui-même injurieux et ennemi du bonheur au lieu d’être en réalité le sel de la vie: et cependant Clara avait déjà reconnu en son cousin un homme capable de guider une femme avec douceur et fermeté et d’être le meilleur mari qu’une jeune fille pût rêver. Néanmoins elle s’applaudissait de ce qu’il ne devait pas lui faire la cour. Je me demande si les paroles affectueuses prononcées par le capitaine Aylmer et la manière tendre dont il lui avait serré la main en prenant récemment congé d’elle à Perivale, n’étaient pas pour quelque chose dans la satisfaction de Clara.

Et Will, quelle était son opinion à ce sujet? Il réfléchissait de son côté, en se promenant dans sa chambre éclairée par la lune des moissons; car, pour lui, être au lit, c’était dormir. Il faisait ses calculs et ses comparaisons, songeant à sa sœur, à leur vie en commun, à son avenir; et retraçant dans sa mémoire la figure de Clara, sa taille, sa démarche, il résolut qu’elle serait sa femme.

Miss Amadroz était une belle personne, grande, bien faite, active et pleine de santé. Sa tête et son cou étaient bien posés sur ses épaules, et sa taille n’avait pas cette sveltesse dont les femmes étaient plus fières autrefois qu’aujourd’hui, où elles ont plus de savoir et de goût. Elle ressemblait à son cousin en beaucoup de points. Ses cheveux étaient du même brun, et ses yeux un peu plus foncés et peut-être un peu moins mobiles que ceux de Will; mais ils étaient aussi brillants et possédaient le même pouvoir d’exprimer instantanément la tendresse. Ses traits étaient plus fins; mais elle avait la même bouche un peu grande et les dents aussi blanches et aussi régulières. Comme nous l’avons déjà dit, Clara Amadroz ayait vingt-six ans et ne paraissait pas plus jeune que son âge. Ce n’était pas là un défaut aux yeux de Will. Il pensait que la femme qu’il épouse rait ne devait pas être une enfant. Ayant de la fortune, il comptait bien donner à sa femme une voiture et tout le luxe convenable à sa position; mais il désirait qu’elle le secondât utilement. Elle ne devait pas être une femme au-dessus des soins domestiques ni trop fière pour se soucier de ses vaches. Clara, il en était sûr, n’aurait pas ce sot orgueil, bien qu’elle fût assez distinguée pour faire honneur à la voiture qu’il lui destinait. Et puis, ce mariage la laisserait en possession de l’héritage de son père. Tout serait donc pour le mieux.

Le lendemain, à son réveil, Will était toujours aussi enchanté de son projet. Devant rester seulement huit jours à Belton, il avait d’abord pensé à remettre sa demande jusqu’à la visite qu’il devait faire à Noël; mais, en se rasant, l’impatience de sa nature reprit le dessus et lui fit juger tout délai inutile et même dangereux. Il n’oublia pas de se dire que très-probablement il ne réussirait pas, la fatuité n’étant pas son défaut; mais, en cela comme en tout ce qui demandait un effort personnel, il se prépara à faire de son mieux, quelles que dussent être les conséquences. En semant son grain, il y apportait tout le soin et toute l’intelligence qui étaient en lui, laissant le ciel lui envoyer la récolte. Et comme il avait trouvé que la récompense de tout travail honnête ne manquait jamais, il comptait suivre le même système en amour.

Après de longues réflexions, réflexions qui occupèrent tout le temps de sa toilette, Will se décida à parler d’abord à M. Amadroz; mais il se donna encore la journée pour gagner les bonnes grâces du squire, et, le soir, il y avait si bien réussi, que Clara l’appela flatteur et lui avoua qu’elle devenait jalouse de lui.

Le lendemain, après déjeuner, il emmena M. Amadroz dans le parc, sous prétexte de lui montrer l’emplacement de l’abri qu’il allait faire construire pour les bestiaux; mais pas un mot ne fut prononcé à ce sujet. Dès qu’ils furent seuls:

«J’ai quelque chose de particulier à vous dire, monsieur,» commença Belton.

L’opinion de M. Amadroz était que Will lui avait dit, depuis son arrivée, plusieurs choses très-particulières. Il fut un peu effrayé de ce préambule.

«Qu’y a-t-il? rien de mal, j’espère?

–Je ne pense pas. Ne croyez-vous pas, monsieur, que ce serait une bonne combinaison si j’épousais ma cousine Clara?»

Quel terrible jeune homme! M. Amadroz se sentit si étourdi de cette proposition soudaine, qu’il ne put prononcer une parole.

«Je ne sais pas ce qu’elle en pense, continua Belton; j’ai trouvé qu’il était mieux de venir à vous avant de lui en parler. Je sais qu’elle m’est supérieure en bien des points; elle est plus instruite et peut-être aimera-t-elle mieux épouser un habitant de Londres qu’un garçon qui passe sa vie à la campagne; mais personne ne pourrait l’aimer davantage ni la traiter plus doucement. Ne seriez-vous pas content, monsieur, de savoir votre petit-fils possesseur de Belton? Mais, sans parler de cela, je ne suis pas mal dans mes affaires et pourrais lui donner tout ce qu’elle voudrait; mais peut-être ne se soucie-t-elle pas d’épouser un fermier,» ajouta-t-il d’un ton mélancolique.

Le squire avait écouté sans dire un mot, et quand Belton eut cessé de parler, il ne trouvait rien à lui répondre. C’était un homme dont les idées sur les femmes étaient chevaleresques et peut-être un peu surannées. Sans doute, lorsqu’il s’agit de mariage, rien de mieux que de s’adresser d’abord au père. Mais M. Amadroz pensait qu’on devait aborder le sujet à mots couverts et avec une grande délicatesse. Au lieu de cela, ce jeune homme, qui n’avait pas été trois jours chez lui, semblait persuadé qu’il lui donnerait sa fille aussi promptement qu’il lui avait cédé sa terre.

«Vous me surprenez beaucoup, dit enfin le squire.

–Clara me parait être la femme qui me convient.

–Mais vous ne la connaissez pas depuis bien longtemps, monsieur Belton?

–Je sais qui elle est et d’où elle vient, et c’est beaucoup.»

M. Amadroz frémit en l’entendant parler ainsi, comme si toute personne vivant dans un certain monde pouvait ignorer qui était sa fille!

«Oui, certainement, dit-il froidement, vous savez cela sur son compte.

–Et elle en sait autant sur le mien. Me permettez-vous de lui parler?»

M. Amadroz demanda la nuit pour réfléchir, et, après bien des hésitations, finit par céder à l’impatience de Will.

«Ce mariage ne pourrait qu’être avantageux à ma fille, lui dit-il, en reprenant la conversation de la veille, car peut-être ne savez-vous pas que je n’ai littéralement rien à lui donner.

— Tant mieux, en ce qui me concerne; je ne suis pas de ceux qui désirent que la fortune de leur femme les exempte de travailler.

— J’espère que sa tante fera quelque chose pour elle.

—Si Clara devient ma femme, mistress Winterfield sera bien libre de donner son argent à d’autres.»

Le consentement de M. Amadroz obtenu, Will résolut d’essayer quelques démarches préliminaires auprès de sa cousine. Quelles pouvaient être les démarches préliminaires d’une personne de ce caractère, le lecteur peut maintenant se l’imaginer.

«Pourquoi ne l’appelez-vous pas Will? demanda Clara à son père le soir du jour où M. Amadroz avait donné son consentement au projet de mariage.

–L’appeler Will! et pourquoi?

–Vous le faisiez quand il était enfant.

–Sans doute, mais il y a longtemps de cela. Cette familiarité lui paraîtrait déplacée maintenant.

–Au contraire, il en serait charmé. Il me l’a dit. Être appelé monsieur Belton par ses parents lui semble froid.»

Le père regarda sa fille, et pour un moment la pensée qu’elle était d’accord avec son cousin avant que son consentement n’eût été demandé, lui traversa l’esprit. Mais il avait confiance en Belton, et quant à sa fille, il était sûr d’elle; cependant comment Clara, d’ordinaire si circonspecte et presque froide pour les étrangers, comment sa Clara pouvait-elle avoir changé si promptement de nature? Le squire n’y comprenait rien, mais il était décidé à croire que tout était pour le mieux.

«Je l’appellerai Will si cela vous fait plaisir, dit-il.

–Oui, papa, et alors je pourrai en faire autant. C’est un si bon garçon!»

Le lendemain matin, M. Amadroz, avec un peu d’embarras, appela son hôte par son nom de baptême. Clara rencontra les yeux de son cousin et sourit: lui sourit aussi. A ce moment, il était plus amoureux que jamais

Après déjeuner, Will devait aller à Redicote s’enendre avec un entrepreneur.

«Je pense être revenu à trois heures, dit-il à Clara, et alors nous pourrons faire notre promenade.

–Je serai prête. Venez me prendre chez mistress Askerton.»

Ainsi furent faits les arrangements pour la journée.

Clara désirait revoir mistress Askerton. Ce que son cousin avait dit à propos de miss Vigo et de M. Berdmore l’avait intriguée, et elle se rendait au cottage dans le but de demander des éclaircissements. Mais, en traversant le parc, elle songea que mistress Askerton n’aimerait peut-être pas à être questionnée sur sa vie passée dont elle ne parlait jamais que dans les termes les plus vagues, et la question lui parut difficile à poser.

Quand elle entra dans le salon, le colonel Askerton était auprès de sa femme. Ce n’était pas le moment de parler.

Le colonel était un homme d’environ cinquante ans, mince et d’apparence délicate, avec les cheveux et la barbe d’un gris d’acier. Il paraissait n’avoir aucun ami en ce monde et ne désirer que peu de plaisirs. Rien n’était plus régulier que ses journées dans leur paresseuse monotonie. Il déjeunait à onze heures, lisait et fumait jusqu’à trois heures où il montait à cheval pendant une heure ou deux; puis dinait, lisait et fumait de nouveau, et allait se coucher. En septembre, il chassait, et deux fois par an faisait un petit voyage pour se procurer un peu de distraction. Il paraissait très-content de son sort, et on ne l’avait jamais entendu dire un mot désagréable. Personne ne se souciait beaucoup de lui, mais il ne se souciait guère de personne. Il n’allait pas à l’église, et n’avait jamais mangé hors de chez lui depuis qu’il vivait à Belton.

«Clara, méchante enfant, dit mistress Askerton en voyant entrer son amie, pourquoi n’êtes-vous pas venue hier? Je vous ai attendue toute la journée?

–J’ai été occupée. En vérité, nous sommes devenus des gens très-actifs depuis l’arrivée de mon cousin.

–On annonce qu’il va exploiter lui-même la propriété, dit le colonel. J’espère qu’il ne compte pas me reprendre la chasse?

–Il chasse sur ses propres terres, en Norfolk, répondit Clara, et je suis sûre qu’il ne voudrait rien faire qui pût vous contrarier. C’est la personne la moins égoïste du monde. Je lui en parlerai si vous le désirez.

–Oh! non, ce serait lui en donner l’idée. Peut-être n’y a-t-il pas pensé.

–Il pense à tout, dit Clara.

–Je voudrais bien savoir s’il pense à»

Mistress Askerton s’arrêta court au milieu de sa phrase et le colonel regarda Clara avec un sourire malicieux. Elle se sentit rougir. N’était-il pas cruel qu’elle ne pût dire un mot en faveur d’un ami, d’un cousin qui avait promis d’être un frère pour elle, sans encourir de telles insinuations. Mais elle était résolue à ne pas se laisser déconcerter.

«Je suis sûre, dit-elle, qu’il est incapable d’aucun manque d’égard ou de courtoisie.

–Il n’y aurait là aucun manque de courtoisie. Je n’en serais pas offensé. Je transporterais seulement mes pénates ailleurs. Dites-lui, je vous prie, que j’espère avoir le plaisir de le voir avant son départ. J’ai été hier au château dans cette intention, mais il était sorti.

–Il va venir me chercher dans un moment.»

Mais le cheval du colonel était à la porte, et il ne pouvait attendre l’arrivée de M. Belton.

«Quel phénix que ce cousin! dit mistress Askerton dès que son mari fut parti.

–C’est un excellent garçon; il est si plein de vie et d’énergie, et il a fait tant de bien à mon père Papa ne pouvait supporter l’idée de la venue de Will, et il commence déjà à se plaindre parce qu’il va s’en aller.

–Will déjà?

–Et pourquoi pas Will? Il est mon cousin.

–Et ne sera-t-il rien de plus?

–Rien de plus, mistress Askerton.

–Vous en êtes sûre?

–Tout à fait sûre. Mais je ne puis comprendre pourquoi on ferait de telles suppositions, parce que nous sommes appelés à nous voir intimement et que nous avons de l’amitié l’un pour l’autre. Will est mon plus proche parent, et, depuis la mort de mon pauvre frère, il est l’héritier de mon père. Il est si naturel qu’il soit mon ami, et je trouve une si grande consolation dans son amitié qu’il me semble cruel, je l’avoue, d’être l’objet de tels soupçons.

–Soupçons, ma chère, quels soupçons?

–Ce n’est pas que je m’en soucie, Je suis décidée à l’aimer comme un frère. Je l’admire pour son énergie et sa bonté. Je suis fière de lui comme mon ami et mon cousin, et maintenant vous pouvez soupçonner ce qu’il vous plaira.

–Mais, ma chère, pourquoi ne deviendrait-il pas amoureux de vous? Ne serait-ce pas ce qui pourrait arriver de mieux?

–Je hais cette manière de parler. Comme si une femme n’avait autre chose à penser toutes les fois qu’elle voit un homme.

– Une femme n’a rien autre chose à penser.

–Quant à moi, j’ai beaucoup d’autres choses à penser, et lui aussi.

–Il y a bien là de quoi vous fâcher! Votre indignation est superbe.

–Elle n’est pas superbe pour moi, car je me sens toujours honteuse de ma vivacité, et maintenant, s’il vous plaît, nous ne parlerons pas davantage de M. Will Belton. Mais, à propos, mistress Askerton, savez-vous qu’il pense vous avoir connue autrefois?»

Clara, en disant cela, ne regarda pas son amie en face, mais elle put pourtant s’apercevoir de son trouble. Mistress Askerton devint pâle, ses traits prirent une expression d’angoisse, et elle resta un moment sans répondre.

«Vraiment, dit-elle enfin, et où cela?

–Je crois que c’était à Londres. Mais, après tout, ce n’était probablement pas vous, mais quelqu’un qui vous ressemble. Il dit que la dame se nommait miss Vigo.»

En prononçant ce nom, Clara se détourna par un sentiment instinctif.

«Miss Vigo! dit mistress Askerton, et le ton de sa oix confirma les soupçons de Clara; je me rappelle qu’elles étaient deux sœurs, et je suis flattée de la ressemblance, car elles avaient une réputation de beauté.

–Il dit que celle dont il se souvient a épousé un monsieur Berdmore.

–A épousé un monsieur Berdmore!»

Le ton de la voix était le même, comme si elle faisait un effort pour parler naturellement. Alors Clara la regarda, pensant qu’il y aurait de l’affectation à détourner plus longtemps les yeux. Mistress Askerton était pâle, mais elle essayait de sourire. A ce moment on sonna à la porte du jardin, et un instant après M. Belton parut. Mistress Askerton pensa devoir faire allusion à la conversation qui venait d’avoir lieu, et entama le sujet immédiatement.

«Clara me dit que je ressemble à une de vos amies d’autrefois, monsieur Belton?»

Il la regarda attentivement en lui répondant:

«Je n’ai pas le droit de l’appeler mon amie, mistress Askerton; en effet, c’était tout au plus une connaissance, mais vous ressemblez extrêmement à miss Vigo.

–Je suis étonné que les gens n’aient pas plus de ressemblance entre eux.

–Il y a souvent des ressemblances, mais pas jusqu’à amener des méprises. Je vous aurais accostée dans la rue en vous appelant mistress Berdmore.

–N’ai-je pas entendu prononcer ce nom ici?» demanda Clara.

L’expression de souffrance reparut sur les traits de mistress Askerton.

«Ma chère, répondit-elle, j’ai une fort mauvaise mémoire, mais il me semble me rappeler que le colonel a connu autrefois aux Indes un monsieur Berdmore. Vous l’en aurez probablement entendu parler.»

Il ne fut plus rien dit sur ce sujet, mais Clara conserva l’impression qu’il y avait un mystère dans la vie de mistress Askerton. Pourquoi eût-elle cherché à le découvrir?

Peu après Clara se leva pour prendre congé, et mistress Askerton fit un effort pour adresser un adieu aimable à Belton.

CHAPITRE IV

Table des matières

Lorsque les deux cousins furent seuls dans le parc, ils parlèrent encore quelque temps de mistress Askerton et de sa singulière ressemblance. Will, tout en causant, considérait à part lui comment il amènerait le sujet qui l’intéressait sans se nuire par trop de précipitation.

En quittant le cottage, ils avaient pris à travers le parc un chemin conduisant à un rocher élevé d’où l’on découvrait la mer d’un côté, et de l’autre une grande étendue de pays. Arrivés là, ils s’assirent.

«Cet endroit est le plus joli de toute l’Angleterre, dit Clara.

— Je n’ai pas vu toute l’Angleterre, répondit Belton.

–Allons, Will, ne soyez pas si positif. Je dis que c’est le plus joli endroit d’Angleterre et vous ne me contredirez pas.

–Et moi je dis que vous êtes la plus jolie fille d’Angleterre et vous ne me contredirez pas.»

Cette manière de parler déplut à Clara. Elle trouva que son incomparable cousin n’était pas aussi parfait qu’elle le pensait.

«Je vois, dit-elle, que si je dis des enfantillages, j’en serai punie.

–Est-ce une punition pour vous de savoir que je vous trouve jolie?

–Il m’est très-désagréable d’entendre traiter ce sujet. Que penseriez-vous si je me mettais à vous adresser de sots compliments?

–Ce que je dis n’est pas sot, et il y a une grande différence entre nous.–Clara, je vous aime plus que tout au monde.»

Elle le regarda, mais elle ne le crut pas encore: était-il possible qu’elle se fût méprise à ce point!

«J’espère que vous m’aimez, dit-elle, vous y êtes obligé. N’avez-vous pas promis d’être mon frère?

–Mais cela ne me suffit plus, Clara.–Clara, je veux être votre mari.

–Will! s’écria-t-elle.

–Maintenant vous savez tout. Pardonnez-moi si j’ai été trop brusque.

–Oh! Will, oubliez ce que vous venez de dire. Que tout ne soit pas rompu entre nous.

–Pourquoi y aurait-il rien de rompu entre nous? Pourquoi serait-ce mal à moi de vous aimer?

–Que dira mon père?

–M. Amadroz a déjà donné son consentement. Je le lui ai demandé dès que j’ai été décidé, et il m’a dit que je pouvais m’adresser à vous.

–Vous avez parlé à mon père! Que vais-je devenir?

–Vous suis-je donc si odieux?»

En disant cela il se leva et resta debout devant elle. C’était un homme grand et bien fait. Son attitude et ses traits prenaient une grande expression de noblesse quand il était ému comme en ce moment.

«Odieux! ne savez-vous pas que j’ai appris à vous aimer et à me confier en vous comme si vous étiez vraiment mon frère, mais tout est fini maintenant.

–Vous ne pouvez pas m’aimer comme votre mari, alors?

–Non.»

Elle ne prononça que ce monosyllabe. Et il s’éloigna d’elle comme si ce petit mot tranchait la question alors et pour toujours. Il s’éloigna d’elle peut-être de deux cents mètres, comme si l’entrevue était terminée et qu’il demeurât sans espoir. En le voyant s’en aller, elle souhaita qu’il revînt pour lui adresser quelques paroles de consolation, bien qu’elle ne pût lui dire le seul mot qui l’eût consolé. Quand son cousin lui avait fait son aveu, elle avait d’abord été fâchée contre lui. Il avait trompé son attente et elle lui en voulait. Maintenant sa colère avait fait place à de l’attendrissement. Elle était touchée de son amour et l’en aimait davantage, et cependant elle ne pouvait l’aimer comme il le désirait.

Quand Will eut descendu une partie de la colline, il avait changé de résolution. Il revint lentement vers sa cousine. Il avait l’habitude de mettre les pouces dans les emmanchures de son gilet tandis que ses deux larges mains reposaient sur sa poitrine. Il prenait toujours cette attitude quand il pensait être dans son droit et comptait faire prévaloir sa volonté. Clara s’en était déjà aperçue.

«Chère Clara, dit-il, j’ai été rude et précipité en vous parlant, je vous demande pardon; mais dans un sujet d’une si grande importance, vous laisserez-vous influencer par ma maladresse?

–Ce n’est pas cela, je vous assure.

— Écoutez-moi, chérie. Il est vrai que j’ai promis d’être votre frère, mais je ne savais pas combien je devais vous aimer. Votre père, lorsque je lui ai parlé, m’a demandé de ne pas être précipité, mais cela est dans ma nature. Je n’ai pas su attendre. Dites-moi que je puis venir à Noël chercher une réponse, et je ne dirai plus un mot qui puisse vous faire de la peine. Je serai votre frère au moins jusqu’à Noël.

–Soyez mon frère toujours.»

Un nuage passa sur le front de Will lorsqu’il entendit cette demande. Elle le regarda anxieusement.

«Ne voulez-vous pas attendre jusqu’à Noël?» demanda-t-il.

Elle pensa qu’il était cruel de refuser sa requête, et cependant elle savait que ce délai ne modifierait pas ses sentiments. Elle ne voulut pas lui faire concevoir de fausses espérances.

«Remettre ma réponse quand je sais ce qu’elle doit être ne servirait de rien. Pourquoi prolonger l’incertitude?

–Voulez-vous dire qu’il vous est impossible de m’aimer?

–Pas de cette manière, Will.

–Et pourquoi non?» Il s’arrêta, «Mais je suis fou de faire une telle question, et je serais pire que fou si j’insistais. C’est donc une chose terminée?»

Elle se leva et lui prit le bras.

«Oh! Will, ne me regardez pas comme cela.

–C’est donc une chose terminée? répéta-t-il.

–Oui, Will, que ce soit terminé, je vous en prie.»

Il s’assit de nouveau sur le rocher et elle vint se mettre près de lui, mais pas si près qu’avant. Elle le regarda, mais ne lui parla pas. Il resta ainsi quelque temps sans parler, les yeux fixés en terre.

«Je crois que nous pouvons rentrer, dit-il enfin.

–Donnez-moi votre main, Will, et dites-moi que vous m’aimez encore comme votre sœur.»

Il lui donna sa main.

«Si vous avez jamais besoin de la sollicitude d’un frère, vous l’aurez de moi, dit-il.

–Mais pas l’affection d’un frère?

–Non, comment les deux pourraient-elles aller ensemble? Je ne cesserai pas de vous aimer parce que j’aime en vain. Au lieu de me rendre heureux, mon amour me rendra malheureux. Ce sera la seule différence.

–Je donnerais ma vie pour vous rendre heureux si c’était possible.

–Vous ne voulez pas me donner votre vie de la seule manière dont je la voudrais.»

Après cela ils reprirent en silence le chemin de la maison, et quand il eut ouvert la porte pour la faire entrer, Will la quitta et resta seul et immobile sous le porche, pensant à son infortune.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
160 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066302375
Yayıncı:
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