Kitabı oku: «L'inassouvie»
Antoine Albalat
L'inassouvie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315870
Table des matières
I
II
III
IV
V
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
PREMIERE PARTIE
I
Table des matières
Je ne sais pas pourquoi j’aimais cet étang. Il n’avait rien, cependant, de ce qui peut séduire un poète ou un artiste. Figurez-vous une mare sous bois, d’aspect sauvage, impénétrable au soleil; un cloaque aux mousses fermentées, aux limons gluants, d’où les chaleurs d’août tirent des relents humides, mêlés aux âpres senteurs des feuilles. Cette mare dort ainsi, tout le jour, désertée et paisible, sans autre bruit que le glissement des bêtes fangeuses, le battement des roseaux embrumés de fils d’araignée et l’expirante rafale des arbres. L’eau, pesante et sans remous, montre, aux endroits ou les nénufars ne tapissent pas sa surface, des reflets de feuillages en miniature. Il faut, pour y venir, traverser un bois de chênes et de châtaigniers, embroussaillé d’orties, d’accès très difficile.
En été, lorsque la nuit regarde la terre par le trou d’or des étoiles et que la lune sable le paysage dé poussière grise, le crapaud en maraude allonge ses pattes l’une après l’autre sur les pierres, et les grenouilles commencent leur rauque symphonie.
D’abord, tapageuses et entêtées, elles coassent à l’unisson; puis, des notes aiguës se traînent, se divisent; un enrouement aqueux clapote dans la vase, gosiers de grenouille obstrués d’argile; d’autres, à part, font la basse sur un seul ton, comme dans un chœur; et l’éparpillement de ces larges cris remplit le silence nocturne, pendant que les arbres rythment des bruissements de violon et qu’au loin, régulièrement, les appels des hiboux semblent marquer la mesure.
Que d’après-midi j’ai passées là, rêvant ou lisant, assis sur l’herbe. Le ciel embrasé luisait; des bêtes couraient sur les feuilles sèches; des faucheux, embarrassés dans leurs pattes, escaladaient mes mains. Une agitation d’insectes invisibles bourdonnait dans l’air fétide. Moi, enivré de ces lentes exhalaisons de marais, je m’amusais à souffler sur l’éternelle danse sur place des moucherons ou à soulever brusquement les cailloux embourbés, pour voir la fuite des cloportes.
Un jour, j’y restai jusqu’à la nuit. L’eau avait pris l’immobilité d’une plaque de métal, tachée de noir. Les arbres, sans trêve, s’emplissaient de murmures.
Tout à coup, un bruit de chute dans l’eau, puis un cri, des gémissements. Je m’élance de ce côté. Nouveau cri, et me voilà en face d’une jeune femme qui pleurait et dont je ne pus d’abord distinguer le visage.
–Qui est là? m’écriai-je.
–Je me suis égarée, Monsieur, fit l’inconnue en sanglotant.
–Ne pleurez pas, lui dis-je, je vais vous reconduire.
Mais elle se désolait, et joignait les mains:
–Mon mari, qui m’attend! Louise qui me cherche. Qu’est-ce que je vais leur dire?
–Vous n’étiez donc pas seule? demandai-je.
–Non, Monsieur; Louise était avec moi, à la campagne, tout près d’ici. Nous courions comme deux folles après les cigales. Je me suis cachée. histoire de faire une niche. j’ai appelé. plus de Louise! Je suis revenue sur mes pas; mais je me suis encore plus égarée, et, tout en marchant dans le bois, la nuit m’a surprise.
A cette époque, j’étais très romanesque, et mon cœur battit malgré moi, en écoutant ce simple et extraordinaire récit. Une femme qui demande son chemin, qu’on rencontre la nuit en plein bois, cela ne se voyait donc pas seulement dans les histoires de George Sand ou de Feuillet!
–Voulez-vous prendre mon bras, Madame? lui dis-je; la forêt sera vite franchie.
Elle accepta, tout en murmurant:
–Ah! mon Dieu, ce qui m’arrive. ce qui m’arrive.
Je la conduisis péniblement à travers les branches enlacées qui barraient le chemin. Les sauterelles, dérangées de leurs sérénades, nous sautaient en plein visage. Mes mains saignaient, à force de détacher des buissons la robe de ma voyageuse, qui marchait à côté de moi, accrochée à mon bras avec un léger tremblement, laissant parfois échapper de petits cris inquiets: «Si j’avais su!. que dira mon mari?... nous n’en sortirons jamais!»
Cette désolation, qui n’était que trop véritable, ôtait à mes rêves enthousiastes l’exaltation qu’un pareil tête-à-tête commençait à leur donner; et, quoique mon esprit battit un peu la campagne en sentant si près de mes lèvres une haleine si tiède, je compris tout de suite que mon rôle de sauveur devait s’arrêter au respect et à la réserve d’une galanterie désintéressée.
La marche fut longue au milieu des taillis et des feuilles fouettantes qui nous souffletaient dans l’ombre. Cependant, peu à peu, après beaucoup de lenteurs et de patience, le parfum des plaines parvint jusqu’à nous ; des brises chaudes nous apportèrent l’argentine sonnerie des grillons dans les blés, et, derrière les raies des arbres, nous aperçûmes enfin, la noire effilure des collines. Bientôt nous atteignîmes la ville. L’inconnue avait quitté mon bras.
–Merci, dit-elle, vous m’avez sauvée.
–Tout le bonheur est pour moi, Madame, puisque cela m’a permis de faire votre connaisance.
Elle se mit à rire d’un rire forcé.
–Ce sont les cigales qui nous ont présentés l’un à l’autre.
–Eh bien, Madame, j’irai les remercier demain, en venant revoir l’étang, qui me rappellera désormais un cher souvenir.
Qu’auriez-vous dit à ma place e? Moi, j’ai toujours été très timide, et, la nuit, surtout, je n’ai de courage à rien. Nous nous étions engagée dans l’avenue de la ville, à côté d’une prairie. Les sauterelles vertes sans reprendre haleine chantaient des gammes sonores, gutturales et roulantes comme des grelots.
–La belle nuit! dit la jeune femme en regardant autour d’elle dans une rapide rêverie. Et elle ajouta:
–Savez-vous où je demeure, Monsieur?
–Oui Madame.
–Eh bien! venez chez nous, demain. Mon mari vous recevra avec plaisir. Je me sauve. Si quelqu’un nous apercevait, jugez ce qu’on dirait!
Nous nous saluâmes, et elle partit sur la grand’ route. Je vis quelque temps flotter la blancheur de son jupon, car elle avait retroussé sa robe pour marcher plus vite, et bientôt elle disparut, sans laisser d’autre trace que le parfum de ses cheveux.
Au moment où je rentrai chez moi, éblouissante et ronde, la lune se levait. Il me sembla en la regardant, qu’elle riait et me faisait signe: «Hein? avait-elle l’air de dire, . elle est partie cette femme!. Elle s’est moquée de toi, imbécile que tu es.» Alors je regardais avec colère la moqueuse planète; mais à mesure que je la regardais, on eût dit que son disque s’élargissait, s’élargissait. si bien qu’il parut se fondre en poussière pâle dans le ciel.
J’avais lu ce jour-là les Cariatides de M. de Banville. Je posai, en arrivant, le livre sur ma table et, tout en mangeant, selon mon habitude, je continuai à lire. Je le fermai bientôt, ne comprenant plus un seul vers. Je sortis et me promenai; mais, pris d’un impérieux besoin de solitude, je retournai chez moi et me couchai.
Heure délicieuse, celle qui précède le sommeil! La journée finie se déroule dans notre esprit; on relit avant de la tourner la nouvelle page du livre que nous écrivons tous, jour par jour. On recueille ses pensées, on caresse ses souvenirs, et l’on s’endort ainsi dans la confuse évocation des choses déjà vécues. Avec quelle netteté d’hallucination, je revis alors la compagne que le hasard m’avait donnée au bord de l’étang. Vision vaporeuse, elle sortait des arbres, prenait un corps, appuyée sur mon bras, pleurant dans un sourire pendant que sur nos têtes, dans le froissis des vents, les feuilles claquaient. Ses cheveux exhalaient le long du chemin un parfum d’eau de Portugal, capiteux, qui embaumait toute la campagne; sa main tremblait dans la mienne; son corps s’abandonnait aux exigences de la marche. Et moi qui n’avais pas osé presser son bras ni lui murmurer une parole d’amour, aérienhe, sans conséquence, si vite oubliée et si naturelle en une telle rencontre! Lalune avait raison: j’étais un imbécile. Pourquoi, cependant ? Une femme qui demande son chemin, quoi de plus naturel? D’où vient alors que mon cœur bondissait et que cet obstiné souvenir me tenait les yeux ouverts? Vainement, en effet, je m’efforçais de m’endormir: l’effervescence de ma pensée arrêtait le sommeil. Lorsqu’enfin la lassitude du corps m’eut vaincu, deux yeux noirs, deux paupières bordées de longs cils m’apparurent opiniâtrement, et la blancheur d’une jupe à demi-relevée, laissant voir la cambrure du pied, mit une pointe de désir dans mes rêves.
Je la connaissais de vue, cette femme e; mais rien dans ses manières ni dans son visage n’avait jusque-là attiré mon attention. Elle était de celles à qui l’on donne en passant un regard distrait, qui marchent vite, toujours pressées, et qu’on apperçoit rarement. Il y a ainsi en province beaucoup de jolies femmes qui vivent retirées, ayant une amie ou deux, faisant de rares promenades et lisant, le dimanche, les romans de la congrégation des demoiselles. Mon inconnue s’appelait Marthe, c’était une charmante, personne de25 ans, mariée à un homme plus âgé qu’elle de15 ans. Ils faisaient, dit-on, bon ménage, résultat qu’on obtient toujours en fréquentant peu de monde. On les voyait seulement, le dimanche, à la messe de midi, et les soirs d’été sur les pelou-– ses. Employé supérieur du gouvernement, le mari passait une partie de la journée dans un bureau, où des protections lui avaient fait obtenir une place largement rétribuée.
Voilà tout ce que je savais sur ce ménage. Ma vie, d’ailleurs, était si sédentaire qu’à peine connaissais-je le nom des personnes à qui je parlais quotidiennement. Je m’efforçais, obligé, pour le moment, de vivre en province, d’éviter la maladie générale, qui est le cancan et la calomnie. Je travaillais en paix, sans m’inquiéter des voisins et fuyant les femmes. Je n’avais appris de l’amour que ce qu’en disent les livres, et, quoique ayant eu déjà des maîtresses à Paris, mon cœur engourdi n’avait pas encore éveillé mes sens. J’étais, de plus, fort en retard sur le progrès contemporain, puisque je prenais encore au sérieux cette sentimentalité d’âme, qui n’est que littéraire et que beaucoup croient naturelle. Mais qui d’entre nous n’a pas un peu, dans sa jeunesse, joué du cor d’Hernani? Cependant, je dois avouer à l’honneur de la vie et de l’expérience, qu’une passion, une vraie passion d’amant sincère, allait m’envahir et déjà commençait à me troubler.
II
Table des matières
Le lendemain, à9heures du matin, je me présentai chez M. de Joncières (c’était le nom du mari). Marthe, assise dans un petit salon, au coin d’une fenêtre entr’ouverte, brodait de la tapisserie. Elle jeta, en me voyant, un cri de surprise mêlé d’effroi, comme si ma présence lui rappelait son trouble de la veille. Le courant d’air qui s’établit avec la fenêtre, quand j’ouvris la porte, fit clapoter la broderie sur ses genoux et s’envoler au milieu de la chambre un journal deplié sur un tabouret. M. de Joncières se promenait de long en large, fumant un cigare.
–Je te présente M. Léon Desgranges, dit Marthe à son mari, en me désignant.
–Monsieur, me dit le mari, en venant au devant de moi, je vous remercie du service que vous avez rendu à ma femme. C’est une folle. Elle était à la campagne, chez une de ses amies, du côté des Reinettes. L’après-midi, malgré la chaleur, elles ont couru comme deux pensionnaires à travers champs, après les cigales qui se posent sur les oliviers.
Marthe interrompit son mari.
–Monsieur sait tout cela, dit-elle. Je me suis égarée, et la nuit est venue, voilà tout.
Et elle sourit, sans lever les yeux sur moi, d’un mouvement enfantin.
–Pardon, ce n’est pas fini! dit M. de Joncières.
–C’est vrai, dit-elle, ce n’est pas fini.
Ici, le mari tira sa montre:
–L’heure de mon bureau, dit-il ; donnons l’exemple de l’exactitude.
Je me levai.
–Permettez-moi, lui dis-je, de vous accompagner. Votre bureau est sur ma route.
–Volontiers, Monsieur.
Je saluai sa femme et nous sortimes. Dehors nous causâmes. Il m’offrit un cigare, me dit qu’il avait longtemps habité le Dauphiné, déclara qu’il n’aimait pas les petites villes; qu’il fréquentait peu de monde et méprisait les bavardages. Il me parut être un de ces nombreux imbéciles, ayant eu des idées autrefois, mais que les rouages administratifs ont réduit à l’état de pur crétin. Au physique, c’était un gros homme, imberbe et vulgaire, le ventre en avant, les mains dans les poches, la démarche menue et le chapeau enfoncé sur la tête. Son insignifiance était empreinte sur ses traits, mous et nuls, sans ligne arrêtée, sans dessin régulier. Il devait être bon, un peu cynique et poseur, c’est-à-dire sans méfiance. Il avait, d’ailleurs, l’impassible visage qui décèle les orgueilleux. C’était, sans doute, un de ces maris bêtes qui se croient intelligents, qui épousent une femme intelligente qu’ils croient bête, et qui meurent avec cette conviction. Il me donna lui-même une idée de sa valeur en me disant:
–Moi, voyez-vous, je suis pratique. Je n’aime pas la littérature. Je ne dis pas ça pour vous; vous avez des rentes, vous! quand on a des rentes on peut se permettre d’être poète. Ma partie à moi, c’est mon administration. Je suis ferré là dessus.
Ce qui signifiait: je suis idiot pour tout le reste.
–Aurais-je le plaisir de vous revoir, Monsieur? lui dis-je en le quittant.
–Comment donc? répondit-il, mais venez chez moi quand vous voudrez. Tenez, demain à 10heures; j’y serai. Dans tous les cas, ce soir au café.
Le soir, je découvris son faible: le billard. Il jouait, disait-il, mathématiquement. Lui en fis-je faire des carambolages!
–Eh! disait-il, avec ce sourire aimable du joueur qui gagne, vous avez du jeu, vous deviendrez fort.
Il aimait aussi la pêche à la ligne, et m’invita à faire avec lui des parties, ce que je promis sans hésiter. Voilà comment nous nous liâmes: par les carambolages et les asticots... J’allais chez lui, le lendemain, à dix heures précises, comme c’était convenu. Il était sorti.
–Il ne tardera pas à venir, me dit Mme de Joncières. Asseyez-vous donc; nous causerons en l’attendant. Hier, je n’ai pas fini de vous raconter. Lorsque je suis rentrée chez moi, mon mari était très inquiet. Louise n’ayant pu me retrouver l’avait prévenu de ma disparition. En arrivant j’ai raconté mon aventure; on m’a grondée, on s’est moqué de moi, et je me croyais quitte de tout ennui, lorsqu’à table, je vois une grosse araignée courir sur la nappe. Je me lève: mon mari m’examine: j’en avais deux autres plus petites dans ma robe. oh! j’ai cru mourir de peur! Des scarabées s’étaient échoués sur mes épaules; des bêtes à bon Dieu se cachaient dans mes cheveux; un papillon était endormi sous mon chapeau et une chenille bleue se promenait tranquillement sur mon bras. Une histoire naturelle complète! Et les fourmis!... Il a fallu me.
Elle s’arrêta, rougissante.
–Oh! dit-elle, je me souviendrai de l’étang.
–Et moi aussi, Madame, je me souviendrai de l’étang, car j’ai fait, ce soir-là, la promenade la plus délicieuse de ma vie.
–Eh bien, moi, reprit-elle, je vous assure que c’est celle qui m’a causé le plus de peur.
Elle se leva pour baisser les stores de la fenêtre dont un géranium dans un pot piqua de rouge les minces rayures de jour vert-tendre.
Seul enfin avec Marthe, je pus l’admirer à mon aise. Elle était vêtue d’une robe grise, très simple, un peu échancrée à la gorge. Son visage ovale, son front encadré de cheveux d’ébène, relevés derrière la tête, faisaient penser à une mignonne odalisque habillée à la française. Ses yeux, profonds et noirs, vous regardaient avec un clignement mutin d’une adorable impertinence. Ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir la fine ciselure de ses dents. Elle avait la grâce étonnée de la jeune fille, l’exquise assurance d’une âme plus mûre et je ne sais quel air d’attente intraduisible, de curiosité contenue et de franche honnêteté. Un ciel plein d’étoiles s’ouvrait obstinément devant moi, en l’examinant; je la revoyais toujours peureuse, plaintive, sa main dans la mienne, piétinant les ronces avec de petits cris, et debout sur la grande route, dans la transparence de la nuit.
–Oh! cette promenade!. disait-elle, Dieu! que j’ai eu peur!. j’en tremble encore! Vous n’y pensez plus, vous?
–Au contraire, Madame, j’y pense toujours. Cette rencontre est un événement dans ma vie.
–Il faut, dit-elle en riant, que votre vie soit bien monotone. Vous vous ennuyez donc beaucoup?
–A mourir, Madame.
Elle croisa ses deux mains sur ses genoux avec une moue d’insouciance.
–C’est drôle. Je ne m’ennuie jamais, moi.
–Que faire pourtant en province, à moins de s’ennuyer?
–Ah! voilà, la province! Parce qu’on est allé une fois à Paris, toujours la capitale! Mais savez-vous bien qu’en dehors de Paris, il y a encore trentre-quatre millions d’habitants ! Et puis, n’est-on pas très heureux ici, à Nyans? Allez, en province ou ailleurs, c’est toujours la même chose: on ne se consolera jamais de vivre. On fait des rêves, heureusement; c’est une compensation.
–Pas toujours, Madame. Les rêves ont leur douleur.
–Bah! fit-elle, on se réveille, et tout est dit! La conversation continua sur ce ton d’ironie gaie. On était alors aux premiers jours du mois de juillet. Il faisait très chaud dans le salon. Notre entretien prit peu à peu l’alanguissement de cette accablante journée d’été. Les mouches voletaient; et, sur le pavé de la rue, sonnaient les sabots d’un mulet qu’on menait à l’écurie. Nous parlions au hasard, par monosyllabes, par phrases sans suite, comme n’ayant besoin, pour nous comprendre, que d’ébaucher nos pensées. Nous avions, en effet, l’air de nous connaître depuis longtemps; insensiblement, même, il s’établit entre nous un ton de demi-confidence, une respectueuse et familière camaraderie, qui m’entraîna, peut-être, à lui parler de moi plus que je n’aurais dû. Je lui dis que j’allais bientôt retourner à Paris. Elle me répondit que j’avais tort de quitter Nyans, la Provence, le beau soleil méridional pour les becs de gaz des trottoirs et les brouillards de la Seine.
Tout en parlant, elle continuait à broder à côté de la fenêtre, dans un jour teinté de vert. Sa robe modelait les deux globes de son sein, la cambrure de la taille, et se plaquait sur les jambes emprisonnées sous l’étoffe. La conversation revint sur l’aventure de la veille.
–Sans vous, me dit-elle, je serais encore sur les épines. et puis, un homme pour me reconduire, ce n’était pas, non plus, très rassurant. Enfin, c’est bien romanesque!. vous ne trouvez pas?
–Roman trop court, Madame, et sans incident.
–Bah! dit-elle, avec un peu d’imagination, on pourrait en inventer.
L’arrivée d’un angora interrompit notre conversation. Il s’avança d’abord à pas comptés, fit le gros dos, s’étira le corps et sauta sur les genoux de Marthe, qui le berça dans ses bras, comme on ferait d’un petit enfant. Ensommeillé dans sa pa-– resse, le chat me regardait, inquiet, clignant ses yeux moirées de jaune.
L’atmosphère pesante de l’appartement, cet entretien décousu, le charme qu’exerce sur une jeune imagination la présence d’une jolie femme, tout cela me jeta dans une flottante songerie, à travers laquelle je n’entendis plus que confusément la voix de Mme de Joncières. Le sang me monta à la tète, et, un moment, au lieu de répon-– dre, je balbutiai en posant la main sur mon front.
–Vous sentez-vous mal? dit-elle effrayée.
–Non, dis-je, c’est la chaleur. Un peu d’air, cela passera.
Alors, elle releva les stores de la fenêtre, et le soleil nous aveugla d’une flambée de rayons.
III
Table des matières
J’étais seul dans ma chambre depuis deux, heures, sans pouvoir travailler ni lire e; l’image de Marthe m’emportait dans de spacieuses méditations, d’où je ne sortis qu’après m’être résolu à l’aller voir le plus tôt possible. Je fermai mon bureau ; j’ôtai la clef à ma bibliothèque e; je mis de l’ordre dans mes papiers et brûlai mes travaux commencés. Une vie nouvelle s’ouvrait pour moi.
Faire ma maitresse de Mme de Joncières: tel fut le thème de mes réflexions, thème yjglle, sur lequel j’épuisai les fantaisies les plus folles et les plus affriolants vagabondages de ma pensée. Je ne sais quoi de fatal m’y poussait. Sans voir encore la réalité que ce projet pourrait prendre, je calculai la résistance qu’offrirait une femme jeune, lasse de solitude, qui n’aimerait pas son mari et qui lirait des romans, Mon inexpérience me persuadait qu’on devait mourir d’ennui en province, et qu’avec du style et de la tenue, on pouvait aisément s’y faire une maîtresse. Marthe avait pourtant à Nyans la repulation d’ une honnête femme. La malignité, la rage cancanière «les habitants l’avait épargnée. Il fallait donc une audace toute juvénile pour concevoir une espérance, si légère qu’elle fût.
Voici, pour m’encourager, le raisonnement que je me tenais. Toutes les femmes, me disais-je, se ressemblent. La vertu n’existe évidemment qu’à l’état de fait. Or, un fait peut disparaître du jour au lendemain. Il y a des femmes qui sont vertueuses et d’autres qui ne le sont pas; mais, toutes ayant commencé par l’être, ou ne sait pas si celles qui sont honnêtes le seront toujours. La vertu est comme la religion: chacun la trouve très belle, mais tout le monde en doute un peu dans son cœur et, en tous cas, se dispense de la suivre. Ce qui est incontestable, c’est que les femmes honnêtes lisent les romans et vont au théâtre. Pourquoi? Pour y chercher l’amour défendu dans leur vie. Et beaucoup d’entre elles, après l’avoir cherché dans les livres, finissant par le rencontrer, un beau jour l’installent à leur coin du feu. D’ailleurs, plus que tous ces raisonnements, une incompréhensible espérance m’encourageait. On a, comme cela, des pressentiments, de mystérieuses intuitions. Y croire, c’est presque les réaliser. Bref, sans savoir pourquoi, je m’imaginais que Mme de Joncières écouterait avec bonheur ma première déclaration.
Je ne pensais plus qu’à cela la je m’en allais sur les grandes routes, au fond des ravins, sous les feuilles des vignes, dans les prairies, bercer et caresser toujours la même idée. Que d’heures, les plus douces de ma vie, j’ai passées à songer à elle, couché sur la ouate des pelouses, écoutant siffler le vent et regardant le ciel envahir mes yeux, tel qu’un plafond qui descend en une approche monstrueuse. Inutile de vous dire que je retournai à l’étang revoir la place où je l’avais rencontrée. C’était vers la fin du jour. L’herbe humescente et molle mouillait mes souliers. Le bercement des branches fourmillait en taches noires dans l’eau. J’attendis la nuit pour retrouver les émotions de la veille, les miaulées du vent, les cris des grenouilles et les hôlements des hiboux.
Comme une marée qui monte, cet amour m’envahissait; j’avais de la joie à m’y noyer lentement; j’épiais tous les moyens, toutes les occasions de m’y sentir mourir davantage. Je voyais, le soir, au café, M. de Joncières. Il m’invitait toujours à aller chez lui. Je n’avais garde de refuser; et, chaque fois, l’image de sa femme entrait plus avant dans mon cœur. Je finis même par accompagner régulièrement le débonnaire mari dans ses excursions de pêche, héroïsme dont je me croyais incapable, étant données mes opinions sur ce genre d’agrément. De pareils sacrifices m’eurent vite attiré l’amitié de M. de Joncières. A mesure que je le connus mieux, je m’aperçus qu’il avait un caractère affreux et que je ne pouvais le séduire qu’en abdiquant ma volonté, en flattant toutes ses manies. Il fallait voir, dès ce moment, comme je devins, avec lui, flatteur, servile; comme je le laissai s’arrondir dans sa pose d’employé, pour qui rien n’existe que ses chiffres et son avancement.
–La littérature, disait-il, ne sert qu’à faire des déclassés. D’abord, moi, je ne la comprends pas. Et tenez, savez-vous pourquoi on admire Homère et Démosthènes? Parce qu’on croit sur parole un tas de perruques qui nous ont dit que c’était beau.
Malgré sa lamentable sottise, ce mari, grâce à sa vie nomade, avait acquis une tenue d’emprunt qu’on pouvait prendre pour de la distinction, et s’était approprié quelques drôleries, un bagou de courte haleine, un parlotage de commis-voyageur, qui pouvait passer pour de l’esprit. Mais sa femme était trop intelligente pour en être dupe, et seul, parfois, j’avais l’air d’approuver ou de goûter ce qu’il disait.
J’allais, maintenant, chez lui tous les samedis. Ces soirs-là, il ne sortait pas. Nous causions, nous fumions, pendant que sa femme s’entretenait avec nous ou avec Mme Louise Dervau, une amie et une compatriote de Mme de Joncières, beaucoup plus âgée qu’elle et mariée à un banquier goutteux qui passait ses soirées au cercle, où on le transportait dans un fauteuil. Quelquefois, Mme Dervau ne venait pas; M. de Joncières était sorti, et je restais seul avec Marthe.
Je n’ai jamais connu de femme de vingt-quatre ans plus jeune ni plus gaie. Elle avait d’involontaires éclats de voix, des reparties moqueuses de brusques renversements de tête, accompagnés d’un rire sonore, qui vous donnait des frissons à fleur de peau. Ses confidences appelaient une sympathie réciproque; l’on subissait, malgré soi, l’entraînement de son expansive jeunesse, mal à l’aise dans son rôle de femme mariée. Parfois, au contraire, les lèvres pincées, elle devenait triste et réfléchie. Le ton froidement poli des relations mondaines reprenait le dessus; mais, chez elle, il n’était pas naturel, et sa réserve avait l’air d’une contrainte.
Je sortais de son salon, grisé d’elle, la mémoire peuplée de souvenirs. Absente, je la voyais aussi nettement qu’à côté de moi, avec la nuance de ses cheveux, le bas de sarobe, sa taille penchée et sa colerette tuyautée à la Valois. Si elle me l’eût permis j’aurais passé ma vie à ses genoux, à la regarder. C’était de la volupté et de l’adoration. Sa douceur m’attirait autant que son sourire; son âme entrevue dans ses paroles autant que son corps dessiné sous la jupe; enfin, dernière séduction: elle avait l’étincelante fraîcheur, l’air d’ignorance d’une jeune fille dont le mari n’avait pas encore su faire une femme.
Ce mari, me direz-vous, était bien stupide de tolérer votre assiduité chez lui. D’accord; mais, souvenez-vous que ce n’est pas un roman que je vous raconte, c’est ma vie.
Ma fréquentation chez M. de Joncières ne tarda pas à être l’objet des tripotages de la ville. Je tremblais tous les jours qu’un de ces bruits n’arrivât jusqu’à ses oreilles, ne refroidît son amitié et ne m’ôtât les occasions que j’en attendais.
Un jour que je frappais à sa porte, la bonne me dit:
–Monsieur n’y est pas; Madame non plus: il n’y a que Mme Dervau. Entrez. Elle veut vous parler.
Je trouvai Louise Dervau au salon. L’ayant toujours vue avec Mme de Joncières, je ne l’avais jamais remarquée. C’était pourtant une jolie femme, malgré ses trente-cinq ans. Le menton ovale, les tempes pleines, les narines fines; un regard plein de flammes sous d’épais sourcils, les paupières et les coins des yeux nettement dessinés. Rien de tendu ou d’empâté dans les lignes de son visage. Ses lèvres, ni trop pincées ni trop saillantes, révélaient sa bonté native et son égalité d’humeur. Avec cela, de la grâce sans minauderie et de la distinction sans raideur.
–Je suis bien aise de vous voir, me dit-elle e; je désirais vous parler.
–Tant-mieux, Madame, répondis-je: l’estime que Mme de Joncières a pour vous m’a souvent donné le désir de vous mieux connaître.
Elle sourit, d’un air de modestie fâchée.
–D’abord, reprit-elle, je suis très franche, et j’exige de mes amis la même franchise. Répondez-moi donc sans hésiter: vous aimez Marthe?
–Moi, Madame?
–Ne niez pas! Tout le prouve, vos regards, vos visites. Eh bien, Monsieur, si le bonheur et le repos de Marthe vous tiennent au cœur, venez moins souvent chez elle, je vous en prie, et, si vous le pouvez, ne venez même plus du tout.
Me défendre de voir Marthe! qu’avais-je fait pour mériter cette rigueur?
–Est-ce Mme de Joncières, demandais-je, qui vous a chargée de cette commission?
Mme Dervau hésita; puis, vivement:
–Si c’était elle?
–Je m’en étonnerais, Madame, car je ne crois pas lui avoir jamais donné le droit de me traiter si sévèrement.
–Sans doute, dit-elle e; elle ne vous reproche rien; mais vous la compromettez, Monsieur, vous la compromettez énormément; on ne s’occupe que de cela en ville.
–Cela ne regarde personne!
–Je le sais bien.
–Que peut-on dire?
–Des choses désobligeantes pour elle et pour M. de Joncières, qui, heureusement, n’en sait rien. Vous comprenez, on ne va pas le lui dire, à lui, mais, elle, celte pauvre Marthe, méprisée sans être coupable! c’est odieux. Sa réputation devrait vous être sacrée, puisque vous l’aimez.
–Vous vous trompez, Madame: je n’ai pour elle d’autre sentiment qu’un profond respect.
–Eh bien! soit, je vous crois; mais ne venez plus, n’est-ce pas? ou, du moins, rarement. Promettez-le moi.
–A une condition.
–Laquelle?
–C’est que Mme de Joncières me priera elle-même de ne plus venir.
Elle secoua la tête et joignit les mains.
–Je connais Marthe, dit-elle. Elle ne vous le dira pas.
–Cependant, si elle se voit de plus en plus compromise?
–Oui, alors. peut-être.. mais si malgré tout elle ne vous éloignait pas?
–Ce serait une preuve, Madame, qu’elle serait pris de m’aimer.
–Ah bien! fit-elle vivement en se pinçant les lèvres, si c’est ce que vous attendez, vous vous trompez joliment. Je ne croyais pas, Monsieur, je vous l’avoue, rencontrer tant de résistance. J’espérais que vous comprendriez mes raisons. C’est mal, je vous assure, très mal, ce que vous faites-là.
Elle s’était t levée, et, debout devant moi, elle lîie parlait, d’une voix sifflante, la lèvre supérieure en saillie.
—Je m’étonne, lui dis-je, de vous voir défendre si chaleureusement une personne qui ne se croit pas en danger; car enfin Mme de Joncières me ccingédierait, si elle entrevoyait le moindre péril à mes visites.
Mme Dervau haussa les épaules.
–Est-ce qu’elle y songe seulement? Depuis que vous venez ici, Marthe a complètement changé; voùfe’la-retridez idiote, à force de la regarder. Son caractère n’est plus le même; elle ne sait ce qu’elle fait. Elle tremble, en vous voyant.
–Elle m’aime alors! m’écriai-je, fou de joie en saisissant les mains de Mrae Dervau.
–Ah Ah je n’ai pas s dit.
–Si elle ne m’aime pas, Madame, repris-je froidement, pourquoi tremble-t-elle e? Qu’est-ce que vous craignez donc? Quelle cause plaidez-vous? Tout cela, évidemment, n’a pas l’ombre du sens commun. Mais, si elle m’aime, si vous le savez, oh! Madame, dites-le moi, je la fuirai; je ne reviendrai plus ici, je vous le juré, mais, au nom du ciel, dites-le moi!
Nous entendîmes du bruit dans l’escalier, Mme Dervau ouvrit la porte du salon, et, me regardant des pieds à la tète, elle me dit avec une voix ironique, qu’elle tâcha de rendre très calme:
–Certes, non, elle ne vous aime pas. Vous m’entendez ? Elle ne vous aime pas.
Elle mentait. Mme de Joncières devait m’aimer. Ce que je venais d’entendre ne signifiait pas autre chose. Je fus si bouleversé de cette découverte, qu’au moment où Mme de Joncières entra, je me mis, au lieu de la saluer, à feuilleter les albums empilés sur la table.
–Vous avez de jolies vues de Venise, Madame e! murmurais-je.
–Oui, répondit-elle, en quittant son ombrelle et en prenant les mains de son amie, j’adore ce pays-là.
–Charmante ville e, Madame, charmante ville e!
Voilà les phrases que je trouvais.
–Je n’y suis jamais allée, reprit Mme de Joncières, en ôta nt ses gants, tandis qu’à côté d’elle Mme Dervau m’examinait en fronçant les sourcils s; mais je me figure très bien la mer, les rues et les palais, dont les perrons trempent dans l’eau. Je suis sûre de m’y reconnaître quand j’irai.
Sur un côté du mur de la fenêtre une cage était suspendue. Mme de Joncières la décrocha.
–Ce pauvre chéri ri! on a oublié de lui donner sa graine! Il meurt de faim. Vous permettez?
–Comment donc, Madame, avec plaisir!
Je ne savais plus ce que je disais. Marthe regarda Mme Dervau; toutes deux rirent doucement; puis Mrae de Joncières prit d’une main la cage dont le balancement fit battre les ailes du pauvre oiseau effarouché, et, l’appelant, colla sa bouche contre les barreaux; le serin, rassuré, sautillant, vint tremper son bec dans les deux lèvres roses de Marthe qui souriait.
Je ne dormis pas, cette nuit-là. J’eus une fièvre irritante, d’inquiets soubresauts, une impatience nerveuse qui m’empêchèrent de fermer les yeux. Les craintes, les supplications de Mme Dervau, prouvaient jusqu’à l’évidence que Marthe songeait à moi. Cette idée m’ouvrait des horizons de félicités si grandes, qu’à les entrevoir seulement, la joie me soûlait déjà. J’étais honteux cependant de ma ridicule gaucherie. Elle avait dû me prendre pour un imbécile ou pour un homme par trop distrait, ce qui, peut-être, l’avait indisposée contre moi. Oh! mais je me rattraperais le lendemain! J’aurais de l’audace! Je brusquerais la situation! Roulant ainsi de projet en projet, ma pauvre tête devint si lourde, que, ne pouvant dormir, je finis par me lever.
Dès le matin, je me présentai chez Marthe, sûr de la trouver seule et prêt à tout oser.
IV
Table des matières
Le temps était lourd; l’atmosphère chargée d’électricité. Pareils à de remuantes fumées, des nuages s’épaississaient au ciel et se rapprochaient de la terre.
Je trouvai la bonne debout sur le palier, qu’elle balayait dans un nuage de poussière qui descendait jusqu’à la porte.
–Monsieur y est-il?
–Non, Monsieur; mais Madame est au salon. Dans le salon, Marthe fermait les fenêtres.
–C’est vous? dit-elle, asseyez-vous donc. Je suis toute triste aujourd’hui. C’est le temps, sans aucun doute.
Quand elle eut fermé les fenêtres, elle resta un moment immobile, à écarter les rideaux de mousseline collés aux vitres, et à regarder le ciel noir; puis, elle prit un travail au crochet et s’installa vis à vis de moi.
Alors, je fermai la porte du salon, et m’étant assuré que personne ne montait dans l’escalier, je m’agenouillai devant Marthe; je lui pris les mains, et, malgré les battements de cœur qui me coupaient la voix, je lui murmurai, doucement. d’un ton de prière soumise, ces trois mots qu’on ne prononce jamais sans trembler:
–Je vous aime!
La surprise l’empêcha de me repousser. Elle me regarda, baissa les yeux, et tremblante comme une feuille, essaya de dégager ses mains.
–Relevez-vous! s’écria-t-elle. si on venait!..
Elle voulut se lever; mais, appuyant mes coudes sur ses genoux, je la forçai à rester assise.
–Ne craignez rien. personne ne viendra. Ce secret devait m’échapper; mieux vaut que ce soit à présent. Si vous étiez une femme ordinaire; si mon amour n’était qu’un caprice, j’aurais attendu; peut-être même n’aurais-je pas parlé; mais je vous aime trop sincèrement, trop profondément pour dissimuler. c’est fou, c’est sans issue, je le sais d’avance, mais c’est la vérité; pardonnez-moi.
Elle était toute rouge, le regard errant dans le battement de ses cils; une peureuse inquiétude crispait comme une ironie le coin de ses lèvres, et, inutilement, elle essayait de se lever, répétant toujours:
–Je vous en supplie. laissez moi donc! Si on venait.
–Ne me repoussez pas! lui dis-je, les joues en feu, le cœur éclaté, ne me repoussez pas! dites-moi que vous me pardonnez.
–Soit! dit-elle je vous pardonne; mais laissez-moi.
Alors, seulement, je me levai.
–Je vous aime, murmurai-je, et de toute la force de mon être. Dès aujourd’hui, je suis vôtre, je vous appartiens, avec mes illusions, mon avenir et ma vie.
Elle hocha la tête ironiquement.
–Oui. on dit cela. mais vous n’en pensez pas un mot, bien entendu.
Et elle ajouta d’une voix plus basse:
–Comment voulez-vous que je vous croie? Il n’y a pas un mois que vous me connaissez.
–Le premier jour que je vous ai vue, lui dis-je, j’ai compris que je ne vous oublierais jamais. Elle eut un rire nerveux.
–Cela vous a donc pris tout d’un coup!. Le temps de crier gare!
Je lui dis, pour la convaincre, ce qu’on dit, lorsqu’on a vingt ans, à une femme qu’on aime. Qui ne connaît l’incohérent langage de la passion, cette débordante éloquence, d’expression vieille et banale, toujours nouvelle et toujours écoutée? La fièvre de cette confession émue, le recueillement de ces aveux à demi-voix, gagnèrent Marthe peu à peu. Elle baissait maintenant les paupières, me repoussant avec une pudeur moins contrainte et tout en balbutiant: «ce n’est pas vrai. je ne vous crois pas.» Insensiblement, la forçant à se pencher vers moi, ma bouche toucha son oreille, dont un imperceptible duvet blond suivait les délicates sinuosités; et j’aperçus la chair rose des épaules fuyant sous le large col de la robe. Tout à coup, d’un mouvement brusque, elle se dégagea. Je me levai: le mari entrait.
–Tiens! vous voilà! fit-il, en me tendant la main.
Je me mis, naturellement, à ne plus savoir ce que je disais.
–La pluie m’a retenu, hasardai-je; car il m’avait semblé voir des raies de pluie sur le ciel gris.
–Bah! il ne pleut plus! fit-il, en s’approchant de la fenêtre; on peut marcher sur les trottoirs.
Et, revenant au milieu du salon, il ôta son chapeau et le secoua avec son mouchoir. Marthe avait repris son crochet.
De Joncières se tourna vers moi.
–Une partie de billard, voulez-vous s? Je suis disposé à me laisser battre.
–Soit, dis-je, c’est si rare que je veux en profiter.
Je saluai Marthe et nous sortîmes. Il devait avoir beaucoup plu: les pavés étaient noyés d’eau; et des femmes, sur le seuil de leur boutique, balayaient le sable devant leur porte. Au bout de la rue, éclairée d’un soleil navré, les arbres de la place se tordaient sous le vent soufflant en longues rafales.
Je jouai au billard sans savoir ce que je faisais. La gaité m’enfièvrait les mains; mon sang bouillonnait à la pensée des magiques félicités que m’étalait l’avenir. M. de Joncières me battit donc sans peine. Je lui en fus presque reconnaissant. Je l’adorais, maintenant, cet homme. Sa présence me semblait quelque chose de Marthe, dont il me parlait, du reste, avec cette sécurité et cette bonhomie proverbiales chez les maris menacés. La vaniteuse protection dont il m’entourait, à force de me rapetisser dans son estime, avait fini par l’empêcher de me croire dangereux. Les maris se plaignent des brocards que les célibataires se permettent à l’endroit des infortunes conjugales; mais, parmi ces bons maris, combien de crédules jusqu’à la bêtise, de confiants jusqu’à la fatuité! Il en est qui surprendraient leur femme sur le fait et qui peut-être ne le croiraient pas. Comment les plaindre, ceux-là? En général, le tort des maris est de supposer leurs femmes incapables de les trahir. Cette confiance encourage les entreprises des célibataires. Si les maris se méfiaient plus souvent de leur femme, ils les surveilleraient beaucoup plus, les aimeraient par conséquent davantage, et seraient eux-mêmes beaucoup plus aimés, c’est-à-dire moins souvent trompés.
Durant quelques jours, la présence de M. de Joncières m’empêcha de parler seul àMarthe. Une après midi, cependant, M. de Joncières étant en tournée dans un village, je me rendis chez elle. Jamais jen’eus plus d’assuranceni tantde trouble. Le salon, plongé dans un tiède demi-jour, avait une paix recueillie, où les bruits du dehors arrivaient affaiblis et inachevés. Au milieu, le vernis brillant d’une table ronde reflètait la clarté des fenêtres fermées, où était accrochée la cage du serin.
Marthe, en me voyant, s’assit dans un fauteuil et se recula, grave, sérieuse, m’offrant une chaise de la main. Déjà j’étais à ses genoux.
–Encore! murmura-t-elle, en me repoussant par les épaules avec ses deux mains; mais, brusquement, après une minute de résistance, ses lèvres tombèrent sur les miennes.
Voilà quatre longs mois qu’elle m’aimait; quatre mois qu’elle luttait, qu’elle m’épiait et que je passais près d’elle sans la voir, sans deviner sa pensée! Pourquoi ceux qui sont aimés n’en n’ont-ils pas l’intuition? Pourquoi ne se doutent-ils pas qu’une muette adoration protège leur vie, et n’entendent-ils point les appels de la tendresse?
Marthe, à la fin, s’était lassée; quatre mois de résistance solitaire, de pleurs dévorés, d’attentes déçues, lui faisaient franchir d’un pas la transition de pudeur que les femmes mettent à se laisser aimer. Et maintenant que j’étais à ses genoux; maintenant que le bonheur l’étreignait de toute sa réalité, elle m’écoutait, sans parler, dans un frisson de suprême oubli. Ce fut ensuite un échange réciproque d’interminables confidences, d’aveux craintifs, le récit de nos pensées, les enfantillages de la passion naissante. Elle m’avoua qu’elle était, allée jusqu’à l’étang pour m’apercevoir et lier connaissance avec moi. Madame de Joncières avait disparu; il n’y avait plus devant moi que Marthe, c’est-à-dire une enfant, une amie, un camarade qui m’écoutait, le regard à terre, attentivement. Quelle surprise nous cause la femme qui vient de nous avouer sa tendresse! Ses traits prennent une physionomie, sa voix une pénétration inaperçues jusqu’alors. C’est un ravissement sans fin que cette révélation. Heureux ceux qui l’ont savourée!
A genoux devant Marthe, je sentais sous mes. mains l’ondulation de ses hanches et la raideur du corset, tandis qu’un parfum d’eau de Portugal s’éventait de ses cheveux et me grisait.
–Et votre mari? lui demandai-je, surpris qu’elle ne s’en inquiétât pas.
–Il ne viendra que demain matin.
–Et la bonne?
–Je l’ai envoyée chez une amie. Je savais que vous viendriez.
Sans répondre, je la saisis dans mes bras avec des caresses emportées et une folie de désir qui l’effrayèrent.
Elle murmurait:
–Non, laissez-moi., non!. ce n’est pas ainsi que je veux être aimée.
A force de soumission et de prière, je la rassurai, et nous parlâmes à voix chuchotantes, assis tous deux sur le canapé. La porte fermée, les persiennes closes, laissant passer des demi-teintes de jour, donnaient au salon une voluptueuse douceur de crépuscule. La chaleur de juillet, qui brûlait le pavé des rues, arrivait du dehors jusqu’à nous, et, complice de notre amour, nous écrasait de sa soporeuse lourdeur. Marthe s’abandonnait peu à peu à cet affaissement d’été, qui nimbait son front de sueur fine et paralysait sa résistance. Bientôt elle ne dénoua plus ses mains d’autour de mon cou. Ses lèvres s’ouvrirent sous mes baisers, et sa tête fléchit sur mon épaule, dans un dernier refus de la voix.
Derrière les vitres de la fenêtre, le serin chantait à tue-tête. Dans la chambre, un silence ami, un complot d’immobilité appesantissait l’étrange sommeil des fauteuils dans leur housse, des chaises alignées contre le mur, de la table couverte d’albums, tandis que le tapis, allongeant dans l’ombre ses rosaces coloriées, se fondait dans l’indécision des objets. Toute ma vie je reverrai ces cheveux noirs, retenus par un peigne luisant et crispés contre ma poitrine, ces paupières demi-closes, ce visage éploré, cette bouche béante, pâmée de sanglots d’amour.
La nuit était venue. Marthe me dit en pleurant:
–M’aimeras-tu toujours, au moins? Ne m’oublieras-tu jamais?
Et, sans me donner le temps de répondre, elle ajouta:
–Je t’écrirai demain. J’ai tant de choses à te dire!
Elle mettait dans ses yeux toutes les caresses de son âme. Moi, ravi, je l’écoutais parler.
–Puisque ton mari n’y est pas, lui dis-je, ne puis-je pas venir cette nuit?
–Oui, tu passeras par le jardin. Voici la clef. A minuit.
Vous autres, à Paris, vous ne pouvez pas vous imaginer les difficultés d’un rendez-vous dans une petite ville; les embûches à prévoir, les rôdeurs à éviter, les longues attentes avant d’entrer dans la place. Les habitués des cafés sortent à11heures. Vite, il faut se cacher, votre présence dans certaines rues étant le lendemain l’objet de mille suppositions. Il est rare que le hasard n’amène pas devant la porte qui doit s’ouvrir quelque désœuvré, un rêveur de nuit, qui se campe là, fumant un cigare, prenant le frais obstinément. Ou bien, c’est une fenêtre qui s’ouvre, une tête qui paraît, deux hommes qui s’arrêtent à chaque phrase d’une converstion sans fin. Quand l’heure des étreintes arrive, vous êtes pour jamais à l’épreuve des colères et des impatiences.
Elle est restée gravée dans ma mémoire, cette nuit-là, ineffaçablement, comme les premiers souvenirs d’amour. Marthe, souriante et peureuse, me reçut à la porte du jardin et me conduisit dans sa chambre. Je visitai en artiste ce sanctuaire si convoité. J’examinai les tableaux; je humai l’odeur de femme qui s’échappait des tentures et du lit, dont la couverture blanche, faite au crochet, pendait jusqu’à terre. Nous causâmes sur le divan, et comme j’avais soif, elle me donna elle-même un verre d’eau, que je bus d’un trait, puis elle m’embrassa, d’une main tenant le verre, et l’autre autour de mon cou.
–Que je suis contente, répétait-elle à chaque instant, que je suis contente de t’avoir près de moi!
A force de la regarder, un vertige, doux comme une ivresse, me saisissait, tandis que, penchée vers moi, elle laissait ses yeux, trahir naïvement la joie qu’elle avait d’être aimée.
A l’aube, je sortis de sa chambre. Les rues de la ville étaient désertes et grises. On eut dit la reverbération de la lune. Les magasins fermés, la nudité du pavé, la brise fraîche donnaient aux maisons solitaires un air d’attente mélancolique et de demi-sommeil. Je savourais seul mes souvenirs, l’oreille emplie de paroles retenues, le sein de ma maîtresse encore sous mes lèvres. Je revoyais en détail et avec cette gourmandise de mémoire particulière aux amants, les souples tentures qui cachaient le grand lit où sa tête, s’enfonçait dans l’oreiller tiède; la table de nuit en palissandre e; les tableaux, le divan, la lampe Carcel qui veillait à côté de nous, et, à l’aurore, les petits pieds nus qui trottinaient sur le tapis jusqu’à la fenêtre. «Il fait jour Je te dis qu’il fait jour.» Elle m’avait emporté l’âme sous son dernier baiser, en me quittant, derrière la porte du jardin. Elle était là, debout, en pantoufles, la robe dégrafée, les cheveux épars dans l’haleine du matin, pendant que les arbres s’emplissaient de réveils d’oiseaux et que le ciel, de plus en plus diaphane, découvrait les collines à l’horizon.
Maintenant, j’étais seul dans la rue qui dormait, au bruit ininterrompu des fontaines. Deux bergers, appuyés sur leur bâton, causaient familièrement au milieu de leurs chèvres immobiles, qui regardaient à terre en frétillant de la queue; et, d’un bout à l’autre de la ville, à de longs intervalles, des coqs s’égosillaient à se répondre.
V
Table des matières
La possession cause d’abord un certain étonnement, une lassitude du corps et de l’âme, pareille à la tranquillité d’un malade qui se sent guéri. Je ne parvins qu’après de longues réflexions à analyser ce que j’éprouvais. L’avouerai-je? Je ne sentis pas tout le bonheur que je m’étais promis. Le rêve avait dépassé la réalité. Cette surprise ne diminuait pas mon amour; mais certainement il aurait été plus complet, s’il avait mis plus de temps à se dénouer, comme un fruit qui, par une maturité artificielle, perd la moitié de sa saveur. Déconcerté de rencontrer si peu de résistance, je n’osais me demander pourquoi elle s’était donnée si vite, de peur de la mal juger. Marthe était loin, pourtant, d’être pervertie; je lui trouvai les retenues, les chastetés qui trahissent la virginité des sensations et la pudeur vaincue pour la première fois. Pas un remords, cependant, n’était monté à ses lèvres. Sa faute avait paru ne lui coûter aucun regret. Ses beaux yeux noirs avaient gardé leur expression sereine et reposée. Seule, parfois, l’interrogation muette de ses regards avait trahi une intérieure inquiétude, un secret besoin d’estime et de pardon, les femmes s’imaginant que nous les méprisons quand elles se donnent.
Quelques jours après, je reçus d’elle une lettre qui se terminait ainsi:
«Peut-être trouves-tu que je m’avilis en me partageant entre mon mari et toi. Si tu veux, partons; allons vivre au bord de la mer, à Paris, où tu voudras.»
Vous croyez, sans doute, que j’accueillis avec joie cette proposition? Eh bien, non! Un pareil sacrifice ne tenta qu’une minute mon égoïsme d’amant. Je ne me reconnus pas le droit d’enchaîner Marthe. Peut-on savoir où l’avenir nous entraîne et si, un jour, votre maîtresse ne trouvant pas dans votre amour un dédommagement aux vénérations qu’elle a perdues, ne regrettera pas d’être partie? Je conseillai donc à Marthe d’étouffer ses délicatesses de femme. «Si j’en souffre trop, lui dis-je, nous partirons.»
Elle s’étonna que je pusse m’en accommoder.
–Si tu étais marié, toi, je t’ordonnerais de quitter ta femme; je ne voudrais pas de toi sans cela.
Et elle ajouta:
–D’abord, je ne t’aurais pas aimé.
Une vie nouvelle commença pour moi. J’attendais avec des impatiences d’écolier les jours que je devais aller chez M. de Joncières. Nous préparions nos engins de pêche. Marthe touchait du piano ou causait avec Louise Dervau qui, n’ayant pu empêcher notre amour, en était devenue la c nfidente. Souvent, nous faisions des parties de dames ou de dominos. Ses pieds, sous la table, ne quittaient pas les miens, et nos jambes quelquefois s’entrelaçaient. Quand le mari tournait la tête, Marthe me donnait en riant des chiquenaudes sur le nez, comme un gamin en classe, quand le professeur n’y est pas, tandis que Louise, demi-fâchée, demi-rieuse, nous menaçait du regard. Dans le jour, à certaines heures, Marthe m’attendait derrière les stores de ses fenêtres, d’où elle épiait mon pas. J’apercevais à travers la raie des lames, l’éclair de ses yeux, une partie du front et la ligne noire des cheveux. Les voisins qui, en province, veulent savoir pourquoi vous passez trois fois dans la même rue, ne manquaient jamais, en me voyant, de se mettre sur leur porte. Bonnes gens s! M’ont-ils amusés On affirmait, à Nyans, que j’entrais la nuit par le jardin, et, quelques douces âmes, avides de scandale, s’emportaient secrètement contre M. de Joncières qui s’obstinait à ne pas voir que je lui volais sa femme.
Mon bonheur, cependant, n’était pas complet; je ne tardai pas, comme tous les amants des femmes mariées, en général, à être jaloux du mari, cet homme qui souillait notre amour tous les soirs et à qui ma maitresse appartenait plus qu’ à moi! Je crus pouvoir m’y habituer; mais ma délicatesse d’amant s’en révolta. Je ne cachai pas à Marthe la souffrance que j’en éprouvais, et lui reprochai de ne pas se refuser à M. de Joncières.
–Mon ami, me répondit-elle, avec sa douceur ordinaire, veux-tu partir? Je suis prête.
Et moi, je me taisais, honteux, n’osant pas risquer ce dénouement. Alors, elle évita de me parler de son mari. Mais pouvais-je éviter, moi, de le voir, de lui serrer la main, et, le soir, en les quittant, de me dire: ils vont se coucher! Le sang me montait à la tête; en arrivant chez moi j’écrivais des lettres folles. Cependant, le mal étant sans remède, je tachai de me calmer; j’étouffai mon dépit, et, pour me guérir, je redoublai d’amitié envers M. de Joncières. Après tout, il était fort insignifiant! Marthe ne pouvait aimer un homme qui lui disait qu’elle était très bête, la dédaignait, la persifflait et, parfois même, semblait ne pas l’estimer. Jaloux de ce fantoche! Allons donc!
–Oui, mais c’est ton mari, disais-je à Marthe.
–Oh!si peu! répondait-elle.
–Lorsque je t’ai aimé, me dit-elle un jour, je me suis juré de te donner ma vie, de me dévouer pour toi. Si M. de Joncières, sans m’aimer, avait vu en moi une sœur; s’il avait eu avec moi des heures de confidence et d’intimité, je n’aurais jamais pensé à un autre. Mais il m’a rejetée dans l’isolement, seule avec mes désirs ensommeillés et des aspirations de tendresse qui n’ont pu éclore. Quand je t’ai rencontré, quelque chose m’a crié que tu étais honnête et bon; que tu ne ressemblerais ni à mon mari ni aux autres. Alors, j’ai fait taire mes craintes, mes pudeurs. Je t’ai donné tout ce que je pouvais mettre en tes mains de mon sort, de ma vie, de mon repos, de mon âme et de mon corps. J’ai été si heureuse de t’avoir choisi, que je n’ai pas songé un instant à terésister. Je me suis livrée sans remords, n’ayant pour me justifier que l’excès même de ma tendresse. Voilà pourquoi je t’ai proposé de partir, d’aller vivre ensemble. C’est ainsi que je voulais aimer, une fois dans ma vie, un seul homme, et pour jamais? Va, je ne suis pas une femme ordinaire; j’ai oublié le devoir pour l’amour, c’est vrai; mais je suis capable de faire de mon amour un devoir; car je t’aime plus que tout au monde, entends-tu. Je t’aime, avec mon âme, avec mon cœur, bien plus que comme ta maîtresse. Je ne chercherai de bonheur qu’en toi. Je n’envie, tu le sais, ni les fêtes, ni le monde, ni les éblouissements des villes. Un air de musique, une page lue, un coin de soleil, me donnent des émotions que je préfère à tout.
Et, s’interrompant pour prendre mes deux mains:
–Oh! comment ferais-je, dis?. murmurait-elle, comment ferai-je, maintenant, pour me passer de toi?
Il me semblait, à moi aussi, que je n’aurais pu vivre sans elle. Quel est l’amant qui n’a pas cru son amour éternel? Marthe, d’ailleurs, était si sincère, si belle, qu’on ne pouvait l’aimer sans se livrer tout entier. Un peu d’entêtement et de fierté étaient ses seuls défauts. Ils lui donnaient, quand elle parlait aux autres, de hautaines allures un certain froncement de sourcil, une moue irritée, que je trouvais adorables. Mais avec moi elle avait une soumission d’esclave, un renoncement complet de toutes ses volontés.
–Ne te fâche pas, disait-elle, quand j’élevais la voix.
–Comment se fait-il, lui demandai-je, que ton caractère n’est plus le même avec moi?
–Ah! c’est qu’avec toi je me retrouve, je redeviens bonne. Tout ce qu’il y a de meilleur en moi s’éveille pour t’aimer.
J’aurais donc été l’homme le plus heureux de la terre, sans ma jalousie de jour en jour plus violente. A tout prix, je voulais être seul à posséder Marthe. Secrètement, je ne lui pardonnais pas d’accepter le partage que je lui avais imposé. Comment conciliait-elle sans rougir ses devoirs d’épouse avec ses abandons de maîtresse, et ne comprenait-elle pas que les droits du mari déshonoraient notre amour? Un jour, je m’en plaignis amèrement. Mais elle, pour toute réponse:
–Partons, mon ami; je suis prête.
–Romps, lui dis-je, toute relation avec ton mari!
Elle se récria. Est-ce que j’étais fou? Sous quel prétexte l’exiger Ces choses-là ne se font pas. Il fallait rester son épouse ou se décider à partir.
–Soit! lui dis-je, nous partirons.
–Quand?
–A la fin du mois.
–Très bien. Je vais, dès à présent, tout préparer.
Cette résolution me donna un peu de calme, et, chose bizarre, quand je l’eus prise, je me sentis moins pressé de l’accomplir. Un événement imprévu m’offrit, du reste, le bonheur que je désirais, sans m’obliger à l’acheter aussi cher. M. de Joncières fut mandé à la préfecture, où sa présence était nécessaire pendant une semaine.
C’est ce temps-là qui fut bien employé! Je restai plusieurs jours de suite chez Marthe, sans sortir, enfermé dansa chambre, regardant la rue derrière les persiennes. La bonne était dans le secret et nous servait à table. Quels repas! Marthe se mettait, parfois, pour dîner, en toilette de bal, vêtue d’une robe en crêpe, cendre de rose. Sur la jupe en surah, une tunique très relevée, en crêpe, laissait voir sa bottine. Le corsage bouillonné, décolleté en carré sur la poitrine, était garni d’une broderie de perles blanches. De la sorte, elle était adorable.
Allongée sur le canapé, elle me lisait des vers ou un roman, et, lorsque j’étais distrait, elle se levait, prenait un coussin, m’en donnait des coups.
–Voulez-vous écouter, vilain polisson?
Nous nous battions, nous courions; et, à la fin, elle tombait, mourante de rire. Puis, agenouillée levant moi, elle me regardait, sérieusement, câlinement, jusqu’à ce que l’eusse embrassée.
C’était presque une enfant. Jamais un vrai paiser, une étreinte d’amour sincère n’avaient fait frémir son sang. Le mari n’avait jamais su animer cette femme, froide dans ses bras omme le marbre de Pygmalion. Elle s’éveillait l’un long sommeil, commençait à vivre et s’éton-fait de se trouver femme. Pour la première fois, on corps prit l’abandon du désir réalisé et son egard une sensuelle expression de curiosité atisfaite. Sa paupière, frangée de longs cils, ’abaissait, régulière et calme, dans le recueillenent de ses pensées; et, tandis que ses lèvres ’entr’ouvraient à des baisers sans fin, de petits oubresauts nerveux secouaient son corps, penant les heures d’immobile contemplation qu’elle vait à mes genoux.
–Si mon mari m’avait aimée ainsi, me dit-le, jamais je ne l’aurais trompé; mais il m’a laissé mes aspirations, et elles m’ont vaincue.
Nous ne parlâmes plus de notre départ, comme si M. de Joncières ne devait plus revenir; mais les maris reviennent toujours, et, généralement, mal à propos.
–Tu n’as pas langui? demanda-t-il à sa femme en arrivant.
–Si, dit-elle.
–A quoi as-tu passé le temps?
–Je suis allée chez Louise presque tous les jours.
Immédiatement ma jalousie me reprit.
–Partons-nous toujours à la fin du mois? me demanda Marthe.
–Plus que jamais.
–Où irons-nous?
–Près de Nice, à ma campagne.
L’avant-veille du jour fixé pour notre départ M. de Joncières vint se promener avec moi.
–Mon cher ami, me dit-il, venez moins souvent chez nous. On commence à causer en ville.
Je me récriai. Il m’interrompit:
–Croyez que cela me contrarie beaucoup. mais vous savez. les petites villes.
Il ne se doutait pas que c’était moi qui lui donnais congé.
Le lendemain, j’allai chez Louise; j’y trouvai Marthe les yeux rouges.
–Tu hésites! lui dis-je.
–Non, répondit-elle, d’une voix un peu émue [ui redevint gaie subitement.
J’avais, à deux kilomètres de la ville, un poste situé dans un bouquet d’arbres, non loin de la grand’route qui joint Nyans au village de Nasles. fut convenu que Marthe quitterait sa maison à heure de l’après-midi, pendant que son mari erait au bureau, et qu’elle me rejoindrait, à pied, au poste, en passant par la grand’route ou ar des chemins de traverse. Une voiture de emise nous attendrait, et nous partirions imméiatement.
Le lendemain matin, en ouvrant ma fenêtre, le iel était pur. Quelle joie! Mon plan était tout racé: nous passions quelques mois à la camagne; nous allions ensuite demeurer à Nice, où la fortune, unie à celle de Marthe, nous perettrait de mener une existence élégante. Là, ous les jours, à toute heure, ma maîtresse serait nenne e; chaque soir, je la verrai se déshabiller; i l’entendrai papoter et rire, en se blottissant dans es draps; elle s’endormirait en me serrant sur on cœur-et me réveillerait avec ses lèvres. étais décidé à la garder toute ma vie; j’avais lit le sacrifice de ma liberté, et, plus je connais-ais Marthe, plus il me semblait que je l’aimerais. Je partis à midi pour n’être pas vu. La voiture e remise devait quitter la ville une demi-heure après moi. Jamais je n’oublierai cette journée quia décidé démon avenir! Il me sembla, d’abord que Marthe ne partirait pas; que le mari allait tout savoir et arriver tout à coup. Cependant, mes craintes s’évanouirent quand je fus dans la campagne, sur la grand’route, qui s’étendait devant moi, blanche jusqu’à l’horizon, où des peupliers formaient des coups de pinceau d’un vert presque noir. Une atmosphère de braise enveloppait la terre comme la chaleur sans souille d’un four. Une étincelle eût enflammé l’air. Pas unfrisson de brin d’herbe; pas un cri d’oiseau dans l’espace. Partout le grésillement ronflant des cigales; on les entendait sur les arbres, qui bordaient la route, et sur d’autres, de plus en plus éloignés; de sorte que ces milliers de cris s’épandaient au loin et m’environnaient d’un cercle de bruit toujours élargi et toujours reformé.
Je mis mon mouchoir sous mon chapeau pour avoir un peu de fraîcheur et je continuai à marcher intrépidement, regardant parfois si la voiture ne se montrait pas. En ce moment, Marthe se préparait au départ; peut-être, même, était-elle déjà partie, et l’impatience de me voir lui avait-elle fait devancer l’heure. L’idée de vivre désormais avec elle allégeait mon pas, tout en m’inspirant cette vague appréhension que nous cause toujours l’inconnu. Je regardais les champs, les horizons, la ville, et je me disais que tout cela m’apparaissait pour la dernière fois.
Un rayonnement, tel qu’on en voit autour des tuyaux de poële, dansait sur les plaines. Aux flancs des coteaux voisins, dans des grisailles d’oliviers, on distinguait les immobiles points blancs des bastidons endormis. La grand’route traversait tantôt des ravins, raclés par la descente des pluies, tantôt des terres fendillées et crevantes, où se tordaient des vignes mortes. Les châtaigniers lointains, les oliviers plus rapprochés, les mûriers poudrés de poussière se raidissaient, sans un balancement de branches, sans un tremblement de feuilles, léthargiques et anéantis. La clarté du soleil dégageait au loin une lumière cendreuse, pareille à une buée d’étuve, qui semblait mollir les collines.
Je voyais Marthe faisant à Louise ses dernières recommandations, s’habillant à la hâte, prenant son ombrelle, quittant la maison de son mari pour n’y plus rentrer et suivant les sentiers, dans l’accablante chaleur qui, de minute en minute, redoublait. On eût dit que le soleil se fondait dans le ciel en aveuglantes étincelles. Partout une paix hébétée étreignait la solitude des végé-– tations engourdies. La nature rôtie, cuite, prête à éclater, se mourait; le sol même semblait fléchir dans cette universelle prostration. Et toujours l’orgue ronflant des cigales marchait avec moi.
J’avais de la peine à saisir mes pensées pesantes et, pour ainsi dire, évaporées dans la chaleur. Que dirait M. de Joncières en trouvant sa maison vide? Devinerait-il aussitôt son malheur? Se mettrait-il à notre poursuite? J’étais sérieusement ému. Que m’avait-il fait, cet homme, pour lui briser ainsi sa vie?
Tout en réfléchissant à l’égoïsme des passions, j’atteignis le poste.
Marthe arriva bientôt, les joues rouges, les tempes perlées de sueur et faisant claquer sa robe sous ses pas précipités.
–Te voilà m’écriai-je.
–Oui, dit-elle, en tombant dans mes bras, oui, et pour toujours
Elle reposa un moment sur ma poitrine son joli visage essoufflé; puis, relevant la tête, elle m’embrassa et éclata en sanglots sur mes lèvres.
V
Table des matières
Accoudés au balcon, les mains enlacées, sans rien dire, nous regardions la mer r; Marthe parfois, s’appuyait sur mon épaule; nos lèvres s’unissaient; nous échangions nos pensées dans une étreinte, et nous recommencions à regarder la mer.
Elle s’étalait à l’horizon bleue, illimitée et sans une voile. On distinguait les vagues, sans cesse allongées sur le rivage, bues sans cesse par l’éternelle soif des sables. Les flots, allumés au soleil, s’allongeaient comme d’immenses couleuvres d’acier, amincies au large en mouvants filets d’écume. Des vols d’oiseaux, points noirs, s’enfonçaient dans le ciel. Des caresses de fraîcheur, des frissons de brise, des senteurs salées, montant des rochers et des algues, nous pénétraient l’âme d’apaisantes émanations. Au loin, sur la mer, c’était une flamboyante crépitation d’étincelles, un miroitement continuel de cristaux incendiés, pareils aux innombrables débris d’un miroir géant ou aux mille baïonnettes d’un régiment en marche. Et ce scintillement formait au bas duciel une longue raie, silumineuse et si pâle, qu’on eut dit une barre de fer chauffée à blanc.
Accoudés au balcon, les mains enlacées, sans rien dire, nous regardions la mer; Marthe, parfois, s’appuyait sur mon épaule; nos lèvres s’unissaient; nous échangions nos pensées dans une étreinte, et nous recommencions à regarder la mer.
VI
Table des matières
Vous pensez avec quelle joie Marthe prit pussession de son petit domaine! Un vieux pêcheur, du nom d’ Ambroise, l’habitait, en guise de jardinier, aidé de sa fille, une brune de12ans, au teint de cuivre, à l’œil d’ébène, belle et sauvage provençale, poussée comme une plante marine dans le libre élargissement des grèves.
–Allons-nous être heureux disait Marthe. Quel paradis is! Que c’est beau! Nous n’en sortirons plus; nous mourrons ici, veux-tu?
–Ne te lasseras-tu jamais de moi? lui demandais-je.
Alors, debout derrière moi, elle me renversai l la tête et me parlait, sa bouche sur mes yeux:
–Me lasser de toi? Ah! tu sais bien que non Cet amour est désormais mon devoir, mon avenir, ma seule honnêteté.
–Tu ne regrettes rien?
–Que regretterai-je? mon mari? Je ne l’ai jamais aimé. Ma vie? elle était si gaie à Nyans!
Elle avait eu, néanmoins (pourquoi ne l’aurait-elle pas dit?) un serrement de cœur, en quittant la maison de M. de Joncières. A midi, celui-ci, après avoir allumé un cigare, avait répondu à Marthe qui ne saisissait pas une explication qu’il lui donnait:
–Es-tu bête ! Tu ne comprendras donc jamais rien?
C’était le dernier mot qu’elle avait entendu de lui. Il s’était rendu au bureau et Marthe chez Louise, qui, ne pouvant rien empêcher, lui fit une foule de remontrances et de recommandations, lui promit de lui écrire ce qui se passerait après son départ et voulut l’accompagner jusqu’aux dernières maisons de la ville. A une heure et demie, Marthe avait quitté Nyans.
–Tout cela me semble un rêve, disait-elle, Comme on oublie vite ce qui n’est pas votre amour! Doit-on causer maintenant à Nyans! Oh! je la déteste, cette ville!...
–Ton mari, lui dis-je, aura probablement l’esprit de faire croire à un départ naturel?
–Ce sera bien difficile. La coïncidence de ta fuite lui dessillera les yeux.
–S’il envoyait les gendarmes après toi?
–Je les suivrais.
–Vraiment?
–Oui; mais je reviendrais. S’ils me reprenaient je m’échapperais encore. Peut-on me forcer à rester avec mon mari? C’est toi, mon mari, et non pas lui.
–Vous êtes une grande enfant, Madame, lui disais-je en riant et en la faisant asseoir sur mes genoux.
–Oui, mais je vous aime bien! répondait-elle en fermant les yeux avec des minauderies.
–Et moi aussi, Marthe, jet’aime bien. Jamais je n’ai senti pour une créature la tendresse et l’adoration que tu m’as mises au cœur. Laisse-moi m’agenouiller devant toi, devant ta bonté, devant la grandeur de ton âme. Personne, entends-tu? personne ne t’arrachera de mes bras. Sois heureuse; regarde l’avenir sans peur; nous avons toute la vie pour nous aimer.
Et j’étais sincère, je vous le jure, en parlant ainsi.
Elle visita la villa de fond en comble. Dans le salon était un piano, où mes doigts inhabiles se hasardaient rarement, niais d’où elle tira des dégringolades de notes, des caprices d’harmonie, d’enivrantes valses que j’écoutais avec le plaisir d’un mauvais exécutant qui adore la musique. C’est peut-être bête, car, enfin, comme instrument, ce n’est pas grand chose, le piano! Mais Marthe touchait ces petites plaques d’ivoire avec une si fringante légèreté!.. Pendant que ses doigts volaient éperdûment, elle renversait sa tête vers moi, debout derrière elle, ses lèvres sous les miennes, laissant mes mains entourer son corsage et parfois s’y glisser dedans. Il fallait voir l’ahurissement d’Ambroise, lorsqu’il nous surprenait dans ce tête-à-tête original!
–Fermez les yeux, papa Ambroise! lui criais-je.
Et Marthe, un peu confuse, répétait en riant:
–Papa Ambroise, fermez les yeux.
Un drôle de bonhomme, cet Ambroise. Toujours ébahi, la bouche ouverte, la langue sur la lèvre inférieure, plus paresseux qu’un automate, mettant une heure pour arroser trois vases de fleurs; un vrai provençal des bords de la mer, habitué à la mollesse des siestes sur le sable. Je lui dis que nous étions mariés; sa fille le crut; lui, soupçonnait quelque mystère; mais sa discrétion l’empêcha toujours de nous épier.
Nous nous levions de bonne heure. Le matin, je lisais, pendant qu’elle brodait. L’après-midi j’écrivais et nous descendions au jardin. A quatre heures, nous gagnions la côte; je démarrais la barque et nous voilà en mer. Des dentelles d’écume dessinaient le feston des rives, qui tantôt s’avançaient enjetées rocailleuses, tantôt s’arrondissaient en anses, au milieu desquelles dansaient les blanches aigrettes des vagues prisonnières. L’eau, tour à tour, était bleue, verte, argentée et dorée e; on eût dit un immense éventail à plumes de paon étalé et remuant sur la mer. Quand nous étions fatigués dè voir passer d’heure en heure une voile au large, nous dînions sur un rocher. Ensuite, étendus sur le sable, écoutant le sifflement des pins courir en cercle derrière nous, nous regardions la nuit monter du bout de la mer. Marthe portait dans nos excursions un petit costume court, en toile écrue, garni de biais assortis, à pois bleus marins. Un petit fichu également à pois bleus s’arrêtait sur la poitrine, fixé par un ruban en satin bleu. La jupe, entièrement plissée, finissait à la hauteur des chevilles.
Elle rêvait de s’ensevelir avec moi dans cet exil de bonheur. En dehors de moi et des choses que j’admirais, elle était d’une indifférence absolue. Son âme reflétait la mienne; son amoureuse obéissance devinait tous mes désirs, et la peur de me perdre augmentait, chaque jour, son dévouement.
L’avenir me semblait donc aussi pur que les flots transparents couchés sous le ciel: je ne pouvais croire que j’eusse tant redouté cette vie commune, ce repos toujours égal des intimités quotidiennes.
Les distractions étrangères à mon amour étaient, il est vrai, peu nombreuses. Devant la grille de la villa, sur la route qui longeait la mer, une diligence passait deux fois par jour, le matin à dix heures, et le soir à cinq heures. Elle venait de la gare d’un village voisin, situé à six kilomètres de notre habitation, et desservait trois autres villages du littoral. Je prenais cette diligence, quand j’étais obligé d’aller à Nice. Je revenais le soir, bien entendu, et, chaque fois, je trouvais Marthe avec les yeux rouges.
–Qu’est-ce que tu as? Tu as pleuré?
–Oui.
–Pourquoi pleures-tu?
–Parce que je m’ennuie quand je suis seule.
Elle fuyait, en effet, la solitude. On eût dit qu’elle lui donnait des remords.
Deux jours après notre départ de Nyans, nous avions reçu une lettre de Louise. De retour chez lui, M. de Joncières, ne trouvant point sa femme, était allé la demander chez Louise, puis chez moi. A partir de ce moment, on n’avait plus vu M. de Joncières qu’à son bureau. Le reste du temps, il s’enfermait chez lui et répondait aux personnes qui lui parlaient de sa femme:
–Elle est chez une parente, elle reviendra bientôt.
Personne, du reste, n’ignorait notre fuite. Une nouvelle lettre de Louise nous apprit que M. de Joncières venait d’être nommé inspecteur de son administration dans le Calvados. Cette nouvelle acheva de nous tranquilliser. Notre vie se rasséréna et Marthe puisa dans la sécurité de sa faute un regain d’insouciance et d’expansion. Elle raffolait surtout de Jeanne, la fille d’Ambroise. La sauvageonne se prêtait peu à peu à ses caresses et s’enhardissait maintenant jusqu’à lui raconter ses occupations et sa vie. Le père, dans sa langue pittoresque, encourageait la pauvre fille.
–Voyons, , voyons ns!... qu’on doit savoir parler à ton âge, et répondre comme on vous interroge ; dé padiou!
Marthe riait; le vieux bonhomme nous regardais toujours placide, toujours immobile et le même sourire niais sur les lèvres.
Sous les arbres du jardin, impénétrables au soleil, je fis suspendre un hamac, souple et long, qui rasait le sol. Marthe s’y étendait pendant que je lisais à côté d’elle. Les jambes pendantes, les bras renversés en arrière pour y appuyer sa tête, elle se berçait mollement, d’un élan faible et doux, en fermant les yeux sous l’oppression de l’air. Peu à peu, le hamac s’arrêtait t; sa robe, qui découvrait ses bottines, retombait chastement, et Marthe reprenait la paresseuse immobilité d’une sultane couchée sur un divan.
–Que je suis heureuse, murmurait-elle, les paupières closes et en souriant; que c’est bon de vivre e! quel rêve peut valoir cette réalité! Tu es là: je te vois; ton âme m’apparaît dans tes yeux. Rien n’existe que toi. Oh que je suis heureuse!
Je me sentais subjugué délicieusement par sa babillarde tendresse et sa grâce enjouée. Sa possession habituelle me donnait une paix émue, de tous les instants, intarissablement savourée. Je vivais dans sa chair, de son haleine et de son âme; et, ma lèvre toujours moite de ses baisers, je gardais sur mon corps le parfum de son corps, ses frissons, ses tiédeurs, et, en quelque sorte, la complète pénétration de tout son être. Elle me parlait de son enfance, écoulée dans une petite ville du Dauphiné; de son père, qu’elle n’avait pas connu, et de sa mère, morte depuis trois ans. Riche autrefois, ruinée de bonne heure, sa mère, à force de couper les ailes à l’imagination de sa fille et d’invoquer leur situation de fortune, avait décidé Marthe à épouser, à19ans, la nullité de seconde jeunesse qui s’appelait M. de Joncières. Renonçant aux bonheurs entrevus et à la recherche d’une union assortie à ses goûts, Marthe avait embourgeoisé sa vie dans la vie placide d’un employé de l’Etat. Après deux années de mariage, elle avait hérité d’une fortune considérable, laissée par une tante sans enfants. M. de Joncières, ne voulant rien devoir à sa femme ni profiter de cet héritage, avait refusé de donner sa démission, en quoi il s’était montré délicat. Ses appointements, joints aux revenus de Marthe, lui avaient donc permis d’avoir un train de maison inaccoutumé chez les employés, la plupart peu favorisés de la fortune. C’était sur ma prière que Marthe me racontait tout cela; mais elle aurait voulu n’en rien dire et limiter ses souvenirs au jour où elle m’avait connu.
–Pourquoi, me demandait-elle, L’ai-je rencontré si tard? Quel bonheur d’être ta femme, si nous nous étions aimés plus tôt!
–Tu ne m’aurais pas trompé?
–Oh non, va.
–Bien sûr?
Elle haussait les épaules en riant.
–Eh bien, nous réparerons le temps perdu, hein?
–Et si tu ne m’aimes plus, un jour.
–Tu sais bien que c’est impossible.
–Oui, mais quand je serai vieille? Vous vous moquerez bien de moi, quand je serai vieille.
Elle devenait pensive. L’idée de la vieillesse, ce cauchemar des femmes, quoique éloignée, l’attristait. Tristesse passagère, d’ailleurs. Tout le long du jour, c’était un continuel éclat de joie. Tantôt on entendait son rire dans le jardin, derrière les rosiers, où courait le remuement de sa robe; tantôt le piano sanglotait d’amour et Marthe, d’une voix fine et vibrante, chantait les romances de sa jeunesse. Quelquefois, au contraire, elle avait avec moi la conversation sérieuse d’une femme de quarante ans.
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