Kitabı oku: «Marennes et son arrondissement»

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Antoine Bourricaud

Marennes et son arrondissement

Une étude historique


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318291

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

L’ARRONDISSEMENT PENDANT LA DOMINATION ROMAINE.

L’ARRONDISSEMENT PENDANT LE MOYEN-AGE.

L’ARRONDISSEMENT DEPUIS FRANÇOIS I er JUSQU’A NOS JOURS

DEUXIÈME PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

HISTOIRE

L’ARRONDISSEMENT PENDANT LA DOMINATION ROMAINE.

Table des matières

Lorsque le voyageur, appuyé sur les ruines de la tour carrée qui domine encore le camp retranché dont la double enceinte de fossés couronne le sommet du terrier de Toulon, parcourt de son regard surpris le vaste horizon qui se déroule devant lui, il se prend à réfléchir, et sa pensée, remontant le courant des siècles, s’arrête à l’époque de la fière domination romaine. Remplaçant, alors, par les flots azurés de l’Océan, l’immense nappe de verdure qui se déroule à ses pieds; ravi du magnifique spectacle qu’il contemple, il cherche, à l’aide de ses souvenirs, à reconstruire cet ancien archipel, qui, plus d’une fois, a dû arrêter les regards et fixer l’attention du centurion tenant garnison dans le camp gallo-romain.

Ainsi ferons-nous; et debout, avec le lecteur, sur les débris de la tour carlovingienne, ayant à notre droite la Charente (Canentelos), à notre gauche la Gironde (Garumna), nous aurons en face de nous tout l’arrondissement actuel de Marennes, et nos yeux plongeant à travers les brumes de l’Océan, nous apercevrons dans les horizons lointains cette charmante Oleron (Uliarius), la plus belle assurément de toutes les îles que la France possède dans l’Atlantique.

La première fois que j’ai fait seul le travail que nous allons faire ensemble, je me suis rappelé cette poétique et délicieuse description des Cyclades que Barthélemy place dans la bouche d’Anacharsis:

Je voyais passer, comme dans un songe, tous ces navires à la proue dorée surmontée d’une couronne de laurier, et aux voiles de pourpre gonflées par le vent. J’entendais les théories d’Athènes, de Céos et d’Andros faisant retentir le rivage de leurs chants et montant en foule au temple offrir leur encens au divin Apollon.

Nous aurons quelque chose de semblable à dire, lorsque, après avoir topographiquement décrit l’arrondissement de Marennes, tel qu’il existait il y a dix-huit siècles, nous voudrons animer ce magnifique paysage, nous apparaissant entre le double azur de la mer et des cieux.

A nos pieds se trouve le village de Toulon, près duquel on s’accorde à placer le Portus santonum des Gallo-Romains. Il est évident, d’après Ptolémée, que ce port se trouvait entre la Gironde et la Charente et que c’est avec raison que MM. Fleury, Massiou et Lacurie, s’écartant des opinions émises jusqu’à ces derniers temps par divers auteurs qui placent ce port, les uns à La Rochelle, les autres à Brouage, ceux-ci à la presqu’île d’Arvert, ceux-là à La Tremblade, s’accordent à regarder le village de Toulon comme bâti sur les ruines de l’établissement maritime le plus important qu’eussent les Santons dans ces parages. Pour prouver cette assertion, nous ne pouvons rien faire de mieux que de transcrire ici les raisons qu’en donne le savant abbé Lacurie.

Ce port, dit-il, devait avoir des communications faciles avec les principales villes et surtout avec la métropole. Si donc nous trouvons en deçà de l’embouchure de la Gironde, des pans de mur antiques, répandus çà et là dans les campagnes, des bains, des tombeaux, des inscriptions, des médailles, de vieilles armes, des marbres, des briques, des tuiles; et si ces ruines peuvent se rattacher au souvenir d’une ville ancienne dont la tradition a gardé la mémoire et dont une porte existait encore en un temps peu éloigné de nous, suivant un titre du Pouillé de Sablonceaux; si surtout ces ruines, traversées par une voie antique, ont pu être baignées par les eaux, ne serons-nous pas en droit de conclure avec quelque vraisemblance que l’emplacement du Portus santonum n’est plus un problème? Or, le village de Toulon, dans le nord-est de Saujon, au pied du coteau de Saint-Romain-de-Benet, nous semble réunir les conditions que nous venons d’indiquer, et nous conclurons volontiers, avec MM. Massiou et Fleury, que là a dû se trouver le principal entrepôt du commerce des Santones, le Portus santonum de Ptolémée.

Plusieurs passes conduisaient au port des Santones. Nous allons indiquer les deux principales:

La première était suivie par les navires faisant le cabotage avec les villes maritimes du Nord. Ils entraient dans le golfe par le vaste bassin de Brouage, entre les îles de Hiers et de Beaugeay, longeaient celles de Saint-Just et de Saint-Sornin, côtoyaient le promontorium santonum (presqu’île de Brouë), puis traversant entre l’île de Saint-Sornin et la côte de Cadeuil, là où est maintenant le village de Saint-Nadeau, arrivaient au port gallo-romain, après avoir franchi la nappe d’eau remplacée de nos jours par la partie basse de la commune du Gua.

Cette passe, la plus sûre, paraît aussi avoir été la plus fréquentée, si l’on en juge par les constructions élevées par les Romains, à l’extrémité du promontorium, pour en protéger ou défendre l’entrée suivant les circonstances.

La seconde passe, moins importante, était aussi souvent sillonnée par les navires venant des ports nombreux de la Gironde, Blavia, Burgus, Burdigala, Blaye, Bourg et Bordeaux.

Lès galères romaines, après avoir côtoyé la presqu’île sur laquelle on trouve Saint-Sulpice, Breuillet et Saint-Augustin, doublaient le cap entre l’île d’Armotte et Saint-Augustin, ou bien, passant à l’est d’Oleron, sur Maumusson, alors moins dangereux qu’à présent, arrivaient dans le bassin de la Seudre, après avoir évité les écueils à fleur d’eau que présentait aux navigateurs l’île de Marennes. Longeant ensuite l’île d’Arvert, ils arrivaient au Portus santonum, à peu près comme se fait encore de nos jours la petite navigation de la Seudre qui remonte jusqu’au port de Ribérou.

Il est dans l’arrondissement de Marennes un autre point géographique qui a donné lieu à discussion, nous voulons parler du promontorium santonum que Ptolémée place entre le Portus et l’embouchure du Canentelos.

Quelques auteurs trouvent le promontorium à La Rochelle, d’autres dans l’île d’Oleron, au cap de Chassiron. La première opinion tombe d’elle-même devant l’affirmation de Ptolémée. Quant à la seconde, elle n’est guère plus probable, car, au rapport de Pline, l’île d’Oleron était séparée du continent bien avant la conquête, et nous pensons avec M. Lacurie qu’il faut rechercher le promontorium non dans une île, mais en terre ferme.

Si du haut de notre observatoire (le terrier de Toulon), nous jetons nos regards à notre droite, nous apercevons une immense presqu’île sur laquelle sont bâtis les bourgs de Saint-Sulpice, de Saint-Jean-d’Angle, de Saint-Fort et de Saint-Agnant. La configuration de l’extrémité de cette presqu’île ne nous permet pas d’y placer le promontorium, et ramenant, alors, nos regards sur le centre, nous voyons se dessiner en face de l’île de Saint-Sornin, et entourée d’une mer de verdure, une langue de terre dominant par sa position et sa hauteur, tout le bassin de Brouage. Sur ce cap avancé, se trouve, bâti sur des ruines romaines, un donjon du onzième siècle dont nous parlerons plus tard et connu dans le pays sous le nom de Tour de Brouë. Ce cap pourrait bien être le promontoire indiqué par Ptolémée entre le Portus et le Canentelos. Sa position géographique, son prolongement dans le golfe, son élévation, plus de 45 mètres au-dessus du niveau des eaux, tout, en un mot, a dû en faire un point de repère pour les Romains dont la navigation fort timide s’avançait peu en pleine mer et consistait, bien plus souvent, à côtoyer la terre en allant de cap en cap, qu’à prendre le large en perdant de vue le continent.

Du reste, cette opinion est aussi celle de M. Fleury, dont nous nous plaisons à transcrire ici quelques lignes sur le sujet qui nous occupe.

Les Romains, dit-il, pour passer de la Gironde dans la Charente, doublaient la presqu’île d’Arvert, pénétraient par le pertuis de Maumusson dans le golfe santonique, et touchaient le port gallo-romain; puis, continuant de cingler vers le nord, ils suivaient les sinuosités de la côte, passaient au milieu des îles qui formaient l’archipel que nous avons décrit et dessiné sur notre carte, et enfin, après avoir reconnu le point le plus saillant, le plus élevé, le plus apparent de toute la côte, le promontoire des Santones, notre Brouë d’aujourd’hui, ils donnaient dans la Charente, dont l’embouchure n’était pas certainement à Fouras, si nous consultons encore la configuration des terrains et leur nature...

Placé au milieu de cette baie et parmi toutes ces îles, comme une sentinelle avancée, élevé de plus de 40 ou 50 mètres au-dessus du niveau du marais, abrupt du côté battu par la mer et par l’impétuosité des vents régnants, dominant tous les caps, toutes les pointes de la côte voisine, et surpassant considérablement en hauteur les parties les plus élevées des îles citées, il serait absurde de supposer que les premiers navigateurs de cette époque eussent négligé d’en faire un point de reconnaissance pour assurer leur navigation déjà si incertaine et déterminer d’une manière précise leur position au milieu de ce bassin hérissé indubitablement d’écueils.

Tout cela est bien dit, paraît fort judicieux, et nous n’hésiterons pas, nous non plus, à considérer notre longue et étroite presqu’île de Brouë comme le promontorium santonum de l’époque gallo-romaine.

Au centre du golfe santonique, nous apercevons, indiquées par de fortes éminences, les îles nombreuses qui constituent son archipel. Ces îles sont au nombre de sept principales: les îles de Beaugeay et d’Arvert occupent par leur proportion le premier rang; puis viennent celles de Saint-Just, Saint-Sornin, Armotte, Hiers et Marennes. Cette dernière est à peine sortie des eaux, et ses points culminants, qui commencent à se couvrir de verdure, ne sont pas encore habités. Cinq de ces îles: Saint-Sornin, Saint-Just, Hiers, Marennes et Arvert, sont placées dans le golfe même formé par les presqu’îles de Saint-Augustin à gauche, et de Saint-Agnant à droite. Armotte, à l’extrémité nord-ouest de la presqu’île de Saint-Augustin, s’étend entre cette dernière et l’île d’Oleron qui s’avance du sud au nord-ouest dans l’Océan. L’île de Beaugeay se voit à l’extrémité nord de la pointe de Saint-Agnant et en face de l’île d’Oleron. C’est sur cette île que se trouvent maintenant Beaugeay, et dans son prolongement à l’ouest formé par un îlot et des attérissements, les communes de Moëze et de Saint-Froult.

L’étude du terrain suffit, assurément, pour donner une certitude au sujet de l’existence de toutes ces îles, dont nous venons de déterminer les diverses positions au sein du golfe des Santones; mais l’histoire vient aussi à notre secours, et nous n’avons garde de négliger ce puissant auxiliaire.

Ici nous laisserons parler M. Lacurie., qui, dans l’ouvrage que nous avons déjà cité, résume ainsi, en quelques lignes, les preuves nombreuses que l’histoire et la tradition, cette histoire parlée, apportent de l’existence des Cyclades saintongeaises.,

Les événements qui excitent, à certain degré, l’attention des peuples, échappent assez à l’oubli des siècles les plus reculés. A défaut d’historien, les générations en conservent encore, par des traditions, un souvenir plus ou moins confus. Aussi rien de plus ordinaire que d’entendre dire aller en Marennes, en Saint-Just, en Nieulle, en Arvert, etc., comme l’on dit aller en Oleron.

D’ailleurs, il est fait mention de l’île de Marennes dans un grand nombre d’anciens titres relatés dans l’arrêt rendu en 1661 par le Grand Conseil, sur les droits honorifiques de Marennes. L’île et le bailliage de Marennes, ainsi que l’île d’Oleron, sont concédés à Renaud de Pons, par Charles V et Charles VI, pour parfaire l’assiette de 2,000 livres qui lui avaient été accordées en 1370; en 1620, l’île et le bailliage de Marennes sont évalués par le Parlement à 489 livres 15 sols 6 deniers de rente. Pendant les guerres du seizième siècle, il est souvent parlé des îles de Marennes. Selon La Popelinière, en 1568, les catholiques attaquent les îles de Marennes..., les habitants des îles sont taillés en pièces..., les îles se rendent à Montluc.... En 1562, les protestants défendent le Pas de Marennes... D’après d’Aubigné, il y eut un combat au Pas de Marennes...; en 1585 on fortifie les Pas de Saint-Sornin, Saint-Just et Marennes qui sont trois îles..., là où le peuple en bonne intelligence pouvait se maintenir contre une armée turquecque. Une pièce de 1628, expédition de l’instrument ou du contrat de mariage de Willelm Rudel., comte de Blaye, et de Marguerite, nièce du comte Geofroy de Saintes, en 1040, parle de l’île d’Arvert rachetée d’une rente qui la grevait. Un titre de 1170 nous apprend que Richard, roi d’Angleterre, arrente à Jean Emery de la Pimpelière, l’île d’Aire pour 15 livres tournois; en 1611, l’île d’Aire échut ainsi que l’île de Marennes à Isaac Martel, dans le partage qu’Anne de Pons fit de ses biens; dans un factum de l’abbesse de Saintes, on voit qu’au temps de la fondation de son abbaye l’île d’Hiers était couverte de forêts. Cette île d’Hiers est l’île Hiero, brûlée par les Normands quand ils saccagèrent Saintes en 867. En 1634, le prince de Soubise concède aux habitants du village l’île de Lupin...

Il est constaté, dans un rapport de 1680, qu’au commencement du dix-septième siècle il se construisait encore des navires de 40 tonneaux au pied du promontoire de Brouë ; et, dans un Mémoire de 1727, M. Pétreilles, ingénieur à Brouage, relate la découverte d’une quille de bâtiment qu’il juge avoir été de 50 tonneaux, les débris avaient été découverts au pied du même promontoire.

Les deux presqu’îles et les îles dont nous venons d’établir l’existence étaient habitées avant la domination romaine, et nous en avons la certitude par les monuments druidiques qui existent encore. Il est donc constant que les presqu’îles de Saint-Agnant et de Saint-Augustin, les îles d’Oleron, de Beaugeay, d’Arvert, et celle d’Armotte, occupée maintenant par La Tremblade, ont été, bien avant la conquête, foulées par les peuplades qui nous ont légué, comme témoignage de leur séjour dans ces parages, ces antiques monuments que nous aurons plus tard l’occasion de décrire.

Mais c’est, surtout, lorsque les Romains eurent définitivement assis leur domination sur les nombreuses tribus santoniques, que les îles habitées par les vainqueurs se ressentirent des avantages de la civilisation qu’apportaient avec elles les armées romaines. C’est alors que les riches gallo-romains bâtirent leurs superbes villas dans les îles d’Oleron, d’Arvert, de Saint-Just et de Hiers. C’est alors que les galères romaines vinrent au Portus y chercher les diverses denrées qui servaient à l’alimentation du peuple-roi. Nos huîtres, au dire d’Ausone, après s’être engraissées sur les bords du golfe santonique, allaient couvrir les tables des Césars et des Lucullus; les blés, les vins de nos contrées et les lièvres de l’île d’Oleron, si estimés des Romains, n’étaient pas les seuls objets dont ils s’approvisionnaient chez nous. Ils prodiguaient dans leurs banquets l’arôme du fenouil-marin ou cristemarine, et faisaient un fréquent usage de l’absinthe santonique dont ils savaient apprécier la vertu. Le golfe, peuplé des poissons les plus exquis, était continuellement sillonné par les nombreuses barques de pêcheurs qui vendaient le produit de leur travail aux patrons des navires que les riches romains frétaient à grands frais, et dont les bateaux-réservoirs de nos jours peuvent donner une idée.

C’était donc un travail incessant, un mouvement continuel, non-seulement dans l’enceinte du Portus, mais aussi au sein de toutes les îles. Voyez-vous d’ici les lourdes trirèmes s’avançant lentement dans les passes du golfe, croisées à chaque instant par l’élégante embarcation du riche gallo-romain qui abandonne pendant quelques instants sa charmante habitation, pour aller soit au Portus, soit dans la capitale des Santons, y apprendre les nouvelles du jour? Quelles sont ces barques légères, grossièrement construites, remplies d’hommes et de femmes, qui se dirigent vers l’île de Beaugeay? Ces frêles nacelles semblent glisser sur l’azur des flots. Sur la première nous apparaît dans l’attitude du commandement un homme, une faucille d’or à la main; il est vêtu d’une robe de lin et son front est ceint de bandelettes sacrées: c’est le druide; il va, suivi de la tribu entière, réveillant par ses chants les échos endormis du rivage, offrir à Teutatès un sanglant sacrifice. Le gui sera détaché du vieux chêne et le sang humain coulera sur ces immenses tables de pierre qui sont encore un sujet de stupéfaction et d’effroi pour nos populations. Pendant que le sang humain fume ainsi sous les arbres séculaires de la forêt de Beaugeay, à Mediolanum, le prêtre de Jupiter capitolin offre au dieu une hécatombe de blanches génisses, et les citoyens romains se pressent en foule au sommet du capitole pour prendre part au sacrifice.

C’est ainsi que vainqueurs et vaincus, conservant leurs antiques croyances, finirent par vivre en paix, après que la liberté eut, dans cette partie des Gaules, rendu son dernier soupir dans les plaines de la presqu’île de Saint-Augustin.

C’est, en effet, sur le territoire actuel de cette commune qu’eut lieu la célèbre bataille que Messala, général romain, livra 27 ans environ avant l’ère chrétienne; contre les Gaulois révoltés. Le poète Tibulle, qui prit part à ce combat, en parle quelque part en ces termes:

Non sine me est tibi partus honos, tarbella Pyrene

Testis et Oceani littora santonici.

...........................

Gentis Aquitan œceleber Messala triumphus.

Mais ces vers constatent le fait sans en préciser le lieu. Cette bataille aurait donc pu se donner sur tout autre point du littoral, et si nous la plaçons à Saint-Augustin, c’est que là existent encore les témoins irrécusables d’un grand combat livré par nos pères, sur le lieu même appelé de nos jours les Combots. Ces témoins sont trois immenses tombelles et quelques autres de moindres dimensions, qui attestent que deux armées, après s’être trouvées en présence, ont dû laisser un grand nombre de morts sur le terrain.

Les Gaulois furent-ils refoulés au fond de l’étroite presqu’île par l’habileté de Messala, qui les aurait ainsi acculés sur les bords de l’Océan pour qu’ils ne pussent lui échapper, ou bien est-ce une insurrection naissante qui fut, nul ne le sait, étouffée aux combots dans le sang des vaincus; mais là, assurément, expira la liberté de nos pères.

Nous venons de dire que les Romains habitèrent longtemps, non seulement à titre de conquérants, mais aussi en qualité de propriétaires attachés au sol, presque tout l’arrondissement de Marennes. Cette assertion est exacte, et les ruines romaines, si nombreuses, éparses dans les communes de Saint-Just, de Hiers, de Chaillevette, d’Arvert, de Dolus, etc., etc., en un mot sur presque tout le territoire de l’arrondissement, attestent non-seulement le séjour prolongé des Romains dans notre pays, mais aussi le luxe de leurs habitations et le raffinement d’une civilisation qui devait bientôt crouler sous les coups des barbares que le nord-est de l’Europe allait jeter sur l’empire décrépit des Césars.

Il ne paraît pas que les Romains aient doté notre arrondissement de nombreux établissements publics. Deux seulement nous sont indiqués par des ruines, nous voulons dire les constructions élevées à l’extrémité du promíontorium et qui devaient consister en ouvrages de défense, et la voie romaine qui conduisait du Portus à Saint-Augustin-sur-mer.

Cette voie desservait la presqu’île dont nous avons déjà parlé. Elle part de Saint-Augustin et vient se souder à Médis à la voie qui reliait le Portus à Novioregum (probablement le Talmont actuel).

Voici, du reste, le tracé qu’en donne l’abbé Lacurie dans sa notice sur le pays des Santones: Sortant du village de Toulon, la voie se confond avec la route de Saujon l’espace de 2 à 300 mètres, puis elle tire vers Pompierre, laissant sur la droite le domaine de La Grange. Elle traversait la Seudre sur un pont dont il reste encore des vestiges à Pompierre; de là elle coupe à travers les champs, tantôt cachée sous terre, tantôt visible pour des yeux même peu exercés, et gagne Médis, où des ruines nombreuses attestent une certaine importance. En cet endroit, elle tire vers Saint-Sulpice, suivant le versant nord-est du coteau, gagne Breuillet par les moulins de la Breuille, le Mottis et Grille; là, elle fait un angle très-obtus pour se perdre dans la forêt d’Arvert à la hauteur de Saint-Augustin-sur-mer.

Ce sont là, si nous ne nous trompons, les seuls travaux d’intérêt public exécutés par les Romains et dont il reste encore trace dans le pays. Mais, en abandonnant l’archipel saintongeais, ces fiers conquérants y ont laissé autre chose que des monuments; de nombreuses coutumes, conservées de génération en génération, sont ainsi arrivées jusqu’à nous, et le vêtement que porte le paysan de nos marais, espèce de tunique de toile blanche, étroite et descendant jusqu’à mi-corps, porte encore le nom de patrin.

L’ARRONDISSEMENT PENDANT LE MOYEN-AGE.

Table des matières

Tous les auteurs qui, jusqu’à ce jour, se sont occupés de la Saintonge et de l’Aunis ont été frappés de l’absence des documents historiques. C’est à peine si quelques vieilles chartes échappées, nous ne dirons pas aux ravages du temps, mais à l’action destructive des hommes, existent encore çà et là, et c’est bien le cas de citer l’adage latin: Tempus edan homo edarior. En effet, tous les titres antérieurs au quatorzième siècle ont été enlevés par les Anglais et déposés par eux à la Tour de Londres, lorsque, chassés de nos provinces par les armées victorieuses de Charles VII, ils abandonnèrent définitivement le pays. Quant aux archives postérieures, c’est autre chose, elles ont presque toutes été lacérées pendant les guerres civiles du seizième siècle, et, pour couronner cette œuvre de destruction, la révolution de 1789 est venue livrer aux flammes tous les cartulaires et anciens contrats qui rappelaient la féodalité.

Il y avait donc disette de documents, et, cependant, les plus intéressants, peut-être, ne sont pas ceux qui ont disparu, mais bien ceux qui sont enfouis à la Tour de Londres, car c’est en fouillant dans ces vieux parchemins que nous trouverions l’origine, non seulement de nos petites villes, mais aussi de tous ces fiefs considérables et de ces puissantes seigneuries dont les circonscriptions territoriales ont souvent servi, lors de notre organisation communale, à délimiter les communes rurales, telles qu’elles existent aujourd’hui.

Mais il n’est pas donné à tous d’aller à Londres, et ce serait une œuvre vraiment nationale de faire rentrer dans nos bibliothèques publiques, ou dans nos archives départementales, tous ces manuscrits utiles à différents titres et dans lesquels les hommes spéciaux trouveraient certainement le moyen de dénouer plus d’un nœud gordien historique.

Nous allons donc marcher sur un terrain peu solide, et s’il nous arrive de prendre quelques hypothèses pour des réalités, nous prions le lecteur de vouloir bien nous pardonner et de considérer que l’édifice que nous élevons est d’autant plus difficile à construire que souvent les matériaux nous manqueront pour l’édifier.

Lorsque, dans les premières années du cinquième siècle, l’empire romain, trop usé pour lutter contre les vigoureux athlètes dont les forêts de la Germanie inondèrent les Gaules, abandonna la Saintonge aux hordes barbares qui s’en emparèrent, nos pères ne firent que changer de maîtres. Le joug des Wisigoths, qui s’établirent dans la seconde Aquitaine, leur fut d’autant plus lourd à porter qu’ils eurent à souffrir la double persécution politique et religieuse. Les habitants de la Saintonge et des îles avaient été, pendant les dernières années de la domination romaine, convertis par les disciples d’Eutrope au catholicisme, le sang du martyr avait été fécond et le paganisme ne régnait plus que dans quelques pagus éloignés de tous les centres de population. Les Santons virent donc avec effroi ces nouveaux conquérants prendre possession du sol, tant à cause de leur rudesse sauvage que des dissidences religieuses qui ne manquèrent pas de s’élever entre les Gaulois catholiques et les Wisigoths ariens.

C’est sous l’occupation wisigothe que commence cette époque de barbarie et d’ignorance connue dans l’histoire sous le nom de moyen-âge. Il semble que la nuit va se faire dans le ciel des intelligences; les lettres, les sciences, les arts vont bientôt disparaître de cette Gaule qui n’est pas encore la France, pour se réfugier dans le sein de l’Eglise, nouvelle arche de salut, qui après la tourmente rendra à la société ce précieux dépôt qu’elle réussira à sauver du naufrage.

C’est aussi à cette même époque que nous devons faire remonter le commencement de la transformation du sol de notre arrondissement. Peu à peu le vaste bassin de Brouage se comble, les eaux ne le couvrent plus qu’aux grandes marées, il en est de même des nombreux coureaux qui dessinent les îles de l’archipel saintongeais, ces dernières s’agrandissent au détriment de l’Océan, les canaux se rétrécissent insensiblement et finissent enfin par disparaître pour faire place à ces magnifiques salines qui, pendant plusieurs siècles, seront pour le pays et pour l’Etat une source intarissable de richesse.

Deux causes principales ont contribué à cette transformation: les vases charroyées par la Charente, et l’industrie de l’homme disputant à l’Océan ces vastes plaines destinées, dans sa pensée, à devenir des marais - salants. Pour peu qu’on réfléchisse, dit M. Leterme, on s’aperçoit que la retraite de la mer de quelques portions de l’ancien littoral, provient uniquement de l’élévation du sol, occasionnée par le dépôt continuel des vases apportées par le reflux, et non par l’abaissement de son propre niveau. Si l’expérience démontre en outre que les vases charroyées par la Charente et rejetées sur les côtes de Brouage et de Seudre, tant par les marées et les courants des pertuis Breton, d’Antioche et de Maumusson, que par les vents du nord et de l’ouest, sont en assez grande abondance pour déposer aujourd’hui, à chaque marée, c’est-à-dire deux fois par jour, plus de deux lignes de vase, ce qui formerait par an plus de dix pieds, si le reflux et les nombreux écours ne diminuaient un peu cette énorme accumulation, on concevra facilement que le niveau des bassins précités se soit successivement exhaussé, et que cet exhaussement naturel, favorisé d’ailleurs par le travail de l’homme qui dérobait ainsi à la mer les magnifiques salines ou les riches prairies établies sur ces lais, ait progressivement soustrait à l’Océan une grande étendue de terrain.

Le développement et non la naissance de l’industrie salicole a dû commencer aussi dans le courant du sixième siècle. Je dis le développement; car, certainement, depuis longtemps déjà, les salines existaient sur la côte saintongeaise, soit que la simple évaporation naturelle des eaux salées dont les plages de l’Océan étaient imprégnées, ait fait connaître et employer le sel par la population, soit, ce qui est assez probable, que par suite de la conquête de la Gaule par les Romains. et de la civilisation qui suivit leur domination, on y ait introduit les procédés usités en Sicile et dans les autres contrées méridionales pour la fabrication du sel. La saline existait donc bien avant le sixième siècle, et le sieur de Fiefmelin, dans un poème sur l’art du saunier imprimé à Poitiers en 1601. en fait remonter l’origine à Jules César:

Et si le pélerin de qui je tiens ceci

M’a dit vrai, des Romains sont nos marais aussi:

César, vers nous venu du fond de l’Italie,

Apporta l’art premier de notre saulnerie.

Il est tout naturel de penser que les premières conquêtes que firent nos pères sur l’Océan furent par eux transformées en salines. Ces terrains étaient merveilleusement propres à l’industrie salicole, ils le savaient, et le succès ayant couronné leurs efforts, ils s’efforcèrent. par de nouvelles digues, d’agrandir, autant que possible, la superficie du terrain consacré à la production du sel. Ce n’est. toutefois, qu’en 634 qu’il est pour la première fois fait mention des salines de l’Océan.

Parmi les biens confisqués sur Sadrégisile, duc d’Aquitaine, et dont Dagobert fit don à l’abbaye de Saint-Denis, se trouvent les salines qui sont sur la mer. Cum salinis supra mare, dit la Chronique de Saint-Denis, livre v, chapitre xv.

On ne trouve pas, il est vrai, dans ce texte l’application formelle que quelques auteurs en ont fait à la saline de Maronnes. Mais si l’on considère que la Saintonge faisait partie des domaines du duc d’Aquitaine, et qu’il existait sur le littoral peu de rivages plus propres à l’établissement des salines, on se rangera. volontiers, à l’opinion de Belleforest qui voit, dans le Cum salinis supra mare les salines de Marennes.

Pendant que sous la double action du temps et de l’industrie, l’arrondissement de Marennes perdait peu à peu son ancienne physionomie, les événements suivaient leur cours. La monarchie française, mise en tutelle par les maires du palais, n’en était pas moins reconnue dans la plus grande partie de la Gaule, et la Saintonge, échappant à l’oppression des Wisigoths, dut se préparer à repousser de nouvelles attaques.

Les Arabes, depuis quelque temps maîtres de l’Espagne, cherchaient à envahir la Gaule. Saisissant, avec adresse, le moment où le duc d’Aquitaine, en guerre avec les maires du palais, ne pouvait défendre ses Etats, ils passent les Pyrénées, traversent en vainqueurs toute l’Aquitaine, se répandent sur la Saintonge, brûlent tout sur leur passage et commettent les plus horribles exactions (732). On sait que ce torrent dévastateur ne fut arrêté que dans les plaines de Poitiers par les efforts combinés de Charles-Martel et d’Eudes, duc d’Aquitaine, qui avaient uni leurs armes pour venir plus facilement à bout de l’ennemi commun.

Parmi les faits de ce siècle dont la tradition a gardé le souvenir, nous n’aurons garde d’omettre le passage de Charlemagne qui, se rendant en Espagne, séjourna plusieurs jours à Saintes (777). Dans la commune de Saint-Agnant, on montre encore la fontaine Charlemagne, à laquelle, dit-on, se désaltéra le fondateur du second empire d’Occident, et à Saint-Just, l’empreinte qu’a laissée sur le rocher le sabot du cheval du grand empereur. Il n’est pas surprenant, du reste, que Charlemagne, se rendant à Saintes, ait voulu visiter les côtes de l’Océan et s’assurer, par lui-même, de leur état de défense. Peut-être prévoyait-il déjà l’apparition prochaine de ces pirates danois et normands, qui, sous ses successeurs, devaient promener le fer et le feu sur toutes les côtes de la France.

S’il en fut ainsi. ces tristes prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; car, en 863, moins d’un siècle après, les Normands qui, déjà, avaient fait plusieurs descentes sur nos côtes, revinrent plus nombreux et saccagèrent Saintes après avoir brûlé l’île de Hiero, notre Hiers d’aujourd’hui. Il est probable que d’autres îles ou mieux encore d’autres bourgs furent. comme Hiers, la proie de ces barbares du Nord. Saint-Sornin. Saint-Just et les autres centres de population qui s’élevaient déjà sur nos côtes, ne durent pas non plus être épargnés. Quoi qu’il en soit, l’histoire est muette sur ce dernier point, et la tradition ne parait pas en avoir conservé la mémoire.

La féodalité qui, sous les maires du palais, couvrit la France d’un réseau que Pépin le Bref, devenu roi, n’osa pas déchirer, s’implanta promptement sur nos côtes. La tour de Brouë, le castrum de Mornac et le donjon maintenant complétement détruit du château de Beauregard, dans la commune de Chaillevette, en sont d’irrécusables preuves. Les seigneurs qui se partagèrent alors notre arrondissement devinrent en peu de temps très puissants, si nous en jugeons par les constructions que nous venons d’énumérer. Le commerce du sel prit alors un tel accroissement que tous ces barons se faisant, sans vergogne, marchands de cette denrée, ne tardèrent pas à voir s’accroître leurs richesses dans d’énormes proportions; l’un d’eux, Gombaud de Mornac, assista, en 1047, à l’inauguration de la célèbre abbaye que Geofroy-Martel venait de fonder à Saintes.

Les seigneurs ne profitèrent pas seuls des revenus de la saline, et les habitants du pays, notamment de l’île d’Oleron, furent autorisés à vendre leur sel à qui bon leur semblerait. Parmi les priviléges accordés de 910 à 990 à ceux de cette île par Guillaume Ier, Geofroy-Martel et Guy, se trouve en effet la permission de bâtir des marais-salants; celle de vendre et d’exporter leur sel, leur fut également accordée en 1159 par Eléonore.

Avec une situation si prospère, l’arrondissement ne tarda pas à se couvrir d’habitants, et la plupart des bourgs et villages qui, bien déchus, existent encore de nos jours, date de cette ère de prospérité. Il suffit pour se convaincre du chiffre élevé de cette population de sauniers, de considérer les églises de Saint-Sornin, du Gua, de Saint-Symphorien, etc., etc., édifices de la première moitié du onzième siècle, et qui attestent, par leur magnificence et leurs belles proportions, non seulement l’étonnante richesse de ces contrées, mais aussi le nombre considérable d’habitants pour l’usage desquels elles furent construites.

Dans l’acte de dotation que fit à l’abbaye de Saintes, en 1047, Geofroy-Martel, son fondateur, nous trouvons mentionnés un grand nombre de centres de populations de nos contrées. Saint-Jean-d’Angle, Montaiglin, Marennes, le Chapus, le Gua, Saint-Just, Saint-Sornin, Saint-Pierre d’Oleron, Saint-Denis, Saint-Georges, et d’autres encore, firent partie de cette magnifique dotation qui devait faire de Sainte-Marie de Saintes une des plus belles et des plus riches abbayes de la province.

Si maintenant, aux communes que nous venons de nommer, nous ajoutons Champagne, Echillais, Saint-Symphorien, Saint-Agnant, Saint-Nazaire, Arvert, Chaillevette, Saint-Augustin, Mornac, Saint-Palais, Vaux, etc., dont la fondation remonte à cette époque, nous serons vraiment surpris de la rapidité avec laquelle, dans un pays aussi circonscrit que celui que nous habitons, et pendant une époque d’incroyable barbarie, nos pères parvinrent à assurer définitivement leurs pacifiques conquêtes sur l’Océan, à féconder par un travail intelligent ces lais de mer, véritables bourbiers dans l’origine, à élever tout autour des marais-salants ces nombreux bourgs, et hameaux qui existent encore pour la plupart, et, enfin, à donner au commerce des sels un si complet développement que l’on peut dire, sans être taxé d’exagération, que toutes les contrées de l’Europe envoyaient leurs navires charger sur les côtes de Saintonge.

Les priviléges dont jouit alors la marine furent une autre cause de prospérité que nous ne devins pas oublier. Les Rôles d’Oleron, rédigés au Château, sous les yeux d’Eléonore d’Aquitaine, en 1159, en favorisant la marine, donnèrent au commerce un nouvel essor. Ces rôles ou réglements, calqués sur les lois rhodiennes, que cette princesse avait vu pratiquer lorsqu’elle accompagna en Palestine le roi Louis VII, son premier époux, furent si sagement conçus, que la France n’eut pas d’autre code maritime jusqu’aux ordonnances de la Table de marbre, qui ne sont elles-mêmes, en grande partie, que la reproduction de ces sages réglements.

Il est probable que pendant les siècles qui suivirent, les habitants des îles n’eurent pas beaucoup à souffrir des discordes civiles et des guerres que se faisaient entr’eux les puissants feudataires de la couronne de France. Étrangers à ce qui se passait autour d’eux, occupés uniquement de leur commerce, peu leur importait d’être les sujets du duc d’Aquitaine, du roi de France, ou de celui d’Angleterre. D’ailleurs, une grande partie du territoire était sous la dépendance de l’abbaye de Saintes, et, sous cette autorité paternelle, mais presque toujours respectée par les seigneurs, les vassaux s’apercevaient peu des tempêtes qui grondaient toujours, et souvent éclataient dans les provinces voisines.

Le reste de l’arrondissement, si nous en exceptons quelques communes des environs de Saint-Agnant, en partie possédées par les moines du monastère de Moutiersneuf, était la propriété de nombreux seigneurs dont les plus puissants étaient ceux de Brouë, de Mornac, de Royan et de Chaillevette. Dans l’île d’Oleron, les propriétaires de fiefs étaient trop nombreux pour être à craindre. et les priviléges dont jouissaient les habitants suffirent presque toujours à les garantir contre leurs exactions.

Ce monastère de Moutiersneuf, dont les ruines attestent l’ancienne importance, avait été fondé en 1068, sur le territoire de la commune de Saint-Agnant, par Guy-Geofroy, comte de Poitiers, neveu de Geofroy-Martel, comte de Saintes, au profit des moines de la Trinité de Vendôme. C’est ce même prince qui fit construire et dota richement en dìmes sur les sels et le commerce de la Seudre. le prieuré de Sainte-Gemme, dans la commune de ce nom.

Pendant les siècles qui suivent, jusqu’à la Réforme, l’histoire de nos contrées enregistre peu de faits saillants, et les chroniques locales ne sont remplies que par des querelles particulières de seigneurs à seigneurs et par les plaintes et doléances des moines de Moutiersneuf, du prieur de Sainte-Gemme, ou de l’abbesse de Saintes, dont les domaines n’étaient pas toujours suffisamment respectés, sans que, pour cela, les vassaux fussent victimes de toutes ces tracasseries, quelquefois sans importance, et que le cadre que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de reproduire.

Les grandes guerres qui agitèrent le pays et mirent la France à deux doigts de sa perte, depuis Louis VII. époux trop timoré d’Éléonore. jusqu’à Charles VII qui balaya du sol français les soldats anglais, furent sans influence sur les habitants des îles. Trop faibles pour s’attacher à un parti, ils acceptèrent indifféremment les maîtres que leur donnait le sort des armes, et les changements d’autorité n’étaient presque toujours pour eux que de simples changements de garnison. C’est ainsi que, détachés de la couronne de France par le divorce de leur suzeraine, ils passèrent, sans s’en apercevoir, par son mariage avec Henri Plantagenet, sous la domination du comte d’Anjou, d’abord, puis du roi d’Angleterre.

Dans l’île d’Oleron comme dans beaucoup d’autres parties de la Saintonge, aucune veuve ne pouvait se remarier, aucune jeune fille ne pouvait choisir un époux sans le consentement du seigneur, qui avait le bail et la gaude des veuves et orphelins, et pouvait, en mainte occasion, confisquer à son profit le vin, le sel et les autres produits de l’île, et aussi s’approprier les successions des insulaires qui mouraient sans enfants. Le duc Othon, neveu de Richard Cœur de Lion, et qui devait peu après occuper le trône de l’empire d’Allemagne sous le nom d’Othon IV, abolit à perpétuité. par un diplôme du 29 décembre 1198, toutes ces coutumes vexatoires, et fit défense à qui que ce fût de jamais les rétablir.

Après la mort de Richard, 1199, Eléonore reprit la souveraineté directe et le gouvernement de ses domaines paternels. Elle habita dès lors au sud de la Loire et principalement dans les ports de l’Océan, où le mouvement du commerce et de la navigation lui rappelait l’Angleterre sur laquelle elle avait longtemps régné. Elle avait surtout pour les habitants d’Oleron une dilection particulière, et, peu de temps après son arrivée dans nos provinces, elle octroya à ces insulaires une charte conçue en ces termes:

Eléonore, par la grâce de Dieu, humble reine d’Angleterre, duchesse de Normandie et d’Aquitaine, comtesse d’Anjou, aux archevêques, évêques, comtes, vicomtes. barons, sénéchaux prévôts, justiciers et baillis, présents et à venir, à qui ces lettres parviendront, salut. Sachez que nous avons accordé, et, par notre présente charte, confirmé à perpétuité à tous nos chers et fidèles hommes d’Oleron et à leurs héritiers. qu’ils puissent, librement et en toute sûreté, marier leurs filles et leurs veuves, donner des femmes à leurs fils, filles et veuves, sans avoir à craindre aucune contradiction de notre part ni de celle de nos successeurs.

Nous avons pareillement permis à eux et à leurs héritiers de vendre et aliéner. à quelque titre que ce soit les vins. les sels et les autres productions vénales de leurs îles sans qu’il puisse y être apporté aucun obstacle; ainsi que de faire par testament le partage de leurs biens, suivant leur volonté ou celle de leurs amis, dans le cas où quelques-uns d’entr’eux, par mort ou par empêchement, n’auraient pas la possibilité d’écrire leurs dernières dispositions.

Nous supprimons de même à perpétuité et abolissons pleinement tous les mauvais usages qui ont été imposés aux habitants de l’île depuis notre mariage avec Henri, roi d’Angleterre, notre illustre et vénérable époux et seigneur, voulant et ordonnant que nos hommes d’Oleron et leurs héritiers jouissent des justes et libres coutumes de leur terre, comme leurs pères en ont joui sous le gouvernement de nos aïeux. Et afin que notre présente concession ou confirmation obtienne pleine force et autorité perpétuelle, nous avons fait apposer notre sceau sur cette charte, à Andillé, l’an de l’Incarnation du Verbe 1199.

Les priviléges ainsi accordés dans la charte que nous venons de citer n’étaient que les préludes d’une faveur bien plus grande qu’Eléonore allait accorder aux habitants d’Oleron, de Saintes et de La Rochelle, en les érigeant en communes.

Tout porte à croire, cependant, que la nouvelle charte, donnée à Niort, en 1199, n’est que la confirmation de l’érection en commune de l’île d’Oleron. Pour cela, il suffit d’en lire les premières lignes ainsi conçues: «Sachez que nous avons accordé et, par cette présente charte, confirmé à nos chers et fidèles jurés de la commune de Saintes et de la commune d’Oleron, la perpétuelle stabilité de la commune qu’ils ont juré...» Tandis que pour La Rochelle, Eléonore crée réellement la commune et emploie une formule différente.

On ignore les statuts et réglements qui, pendant plusieurs siècles, régirent la commune d’Oleron; mais on pense, avec raison, que cette magistrature municipale se composait d’un maire, major, et d’un nombre déterminé d’échevins ou conseillers et de notables ou pairs.

Les guerres qui s’élevèrent au commencement du treizième siècle, entre Philippe de France et Jean sans Terre ne troublèrent pas les habitants des îles et des ports de l’Océan placés dans nos parages. Comme au temps de Henri II et de Richard, ils eurent soin de se tenir en dehors du mouvement insurrectionnel. dans lequel ils avaient tout à perdre et rien à gagner. En prenant part à la levée de boucliers qui eut lieu à cette époque contre le roi anglais, nos pères eussent gravement compromis les intérêts de leur riche commerce qui se faisait surtout avec l’Angleterre et la Normandie. Du reste, n’ayant encore reçu des rois d’outre-mer que des faveurs et des gratifications, ils avaient tout intérêt à rester sous leur domination.

C’est probablement pour récompenser cette conduite et aussi pour s’attacher plus intimement les habitants d’Oleron, que Jean sans Terre, dans un diplôme expédié le 28 février 1205, leur accorda de nouveaux priviléges. «Sachez, dit-il, que nous avons concédé et, par cette présente charte, confirmé à nos fidèles hommes d’Oleron et à leurs héritiers, la décharge de tous droits de lastage, taillage, et autres vexations, sauf les devoirs qui nous appartiennent, sur la prévôté d’Oleron, et les services de milice et de chevauchée qui nous sont dus. Nous leur concédons pareillement toutes les franchises et libres coutumes que le roi Henri, notre père, le roi Richard, notre frère, et notre mère, la reine Eléonore, ont octroyées à nos hommes de La Rochelle, et voulons que toute terre leur soit acquise irrévocablement, lorsqu’ils l’auront possédée sans trouble ni contradiction pendant un an et un jour. Nous ordonnons, en conséquence, que nos fidèles hommes d’Oleron jouissent intégralement et honorablement desdites décharges, franchises et libres coutumes en toute paix et sécurité, ainsi qu’il est dit ci-dessus. »

Cependant, les armes victorieuses de Philippe-Auguste et celles de son fils, Louis le Lion, avaient dépossédé le roi d’Angleterre de la Saintonge, de l’Aunis et des îles, et, en 1224, le fils de Philippe, qui avait renouvelé le traité conclu, deux ans auparavant, entre son père et Hugues le Brun, comte de la Marche, mettait ce dernier en possession de l’île d’Oleron, qu’il venait de conquérir sur la maison d’Angleterre.

Henri III d’Angleterre avait laissé passer, sans en profiter, l’occasion de recouvrer ses possessions d’outre-mer, et il trouva plus commode de faire ravager par des pillards ses anciennes provinces du continent, que de les reconquérir à la tête d’une armée. Le 16 mai 1230, il écrivit à Savary de Mauléon, pour autoriser ses soldats à s’enrichir aux dépens de ses ennemis, et particulièrement des hommes de La Rochelle. Les soldats de Savary usèrent trop bien de l’autorisation, et il est probable que les déprédations de ces pillards ne s’arrêtèrent pas entre la Sèvre et la Charente, mais qu’elles se répandirent aussi sur notre littoral, qui dut garder longtemps les traces de cette dévastation.

Trois ans après les faits que nous venons de rapporter, Hugues le Brun eut maille à partir avec l’abbesse de Saintes, dont les hommes de Marennes exploitaient plus qu’il ne convenait, des marais salants situés entre le Gua et le Chapus et appartenant au comte de la Marche. L’abbesse avait aussi fait bâtir un magasin à fourrages dans le marais et acheté, à l’insu du comte, d’un nommé Geofroy Alexandre, un moulin sur lequel ce seigneur avait des droits. Pour faire cesser ces différends et donner à chacun ce qui lui appartenait, le sénéchal Constantin Giboin convoqua à Marennes une assemblée de prud’hommes et d’anciens, dont il reçut les serments, et, sur leurs renseignements, il délimita avec des bornes les marais du comte et les terres douées appartenant à l’abbesse et à ses hommes, de façon à éviter à l’avenir toute espèce de confusion.

Le fait politique le plus important du règne de Saint-Louis, qui ait trait à notre histoire, est l’abandon que fit ce roi au fils de Jean sans Terre, de la souveraineté de la Gascogne, en y joignant le Limousin, le Périgord, le Quercy, et l’Agenois. Par le même traité, le roi de France donna au roi d’Angleterre toute la terre que le duc d’Aquitaine tenait en Saintonge, à titre de fief ou de domaine, par-delà la Charente; c’est-à-dire, tout le midi de la Saintonge, depuis la Charente jusqu’à la Gironde.

Cette province se trouva ainsi scindée. Le roi d’Angleterre eut le midi avec l’île d’Oleron, et le roi de France, le nord avec l’île de Ré, C’est le 20 mai 1259 que le roi Louis fit ce traité, aussi avantageux pour l’Angleterre que défavorable à la France.

Henri III s’appliqua dès lors à affermir son autorité sur le territoire qu’il venait de recouvrer avec si peu de peine. Le 21 juillet 1259, il écrivit de Mirambeau à ses chevaliers de l’île d’Oleron: — «Henri de Trubleville, notre sénéchal en Gascogne, nous a supplié, de votre part, de restituer certaines franchises que vous avez possédées au temps de nos prédécesseurs les rois d’Angleterre. Accédant bénignement à votre demande, nous vous octroyons toutes les libertés dont vous jouissiez au temps du roi Richard, notre oncle, du roi Jean, notre seigneur et père, et de nos autres prédécesseurs.»

Henri donna peu après l’île d’Oleron, avec quelques autres terres en Saintonge, en apanage à son fils Edouard, sous la condition expresse que cette île demeurerait toujours attachée à la couronne d’Angleterre et n’en pourrait jamais être aliénée. Mais le jeune prince tint peu de compte de cette stipulation, et il était en train de céder l’île à son oncle Guy de Lusignan, lorsque le roi d’Angleterre, informé des projets de son fils, se hâta d’écrire aux municipaux d’Oleron pour leur enjoindre expressément de ne pas souffrir que leur île soit donnée ou cédée à qui que ce soit, sans son consentement, et de n’obéir à aucun bailli ou gouverneur étranger sans son aveu ou son mandement spécial.

Edouard n’en passa pas moins outre, mais reconnaissant bientôt sa faute, et comprenant mieux ses intérêts et ceux de son père, il révoqua solennellement la concession qu’il avait faite à son oncle, et lui-même écrivit, le 4 novembre 1259, à ses vassaux de Saintonge pour les informer de ce fait et les inviter à se conformer en tout point aux lettres écrites à ce sujet par son seigneur et père.

La conduite imprudente que menait Henri III en Angleterre en s’affranchissant des obligations que lui imposaient les statuts d’Oxford, amena bientôt un soulèvement général dans tout le royaume. Le roi fut enfermé à la Tour de Londres par ses sujets révoltés, tandis que la reine Eléonore et le prince Edouard tenaient tête à l’orage sans approuver, pour cela, la violation des serments de leur époux et de leur père.

Dans ces circonstances critiques, Henri ne fut point abandonné par ses vassaux de Saintonge, et ceux d’Oleron lui fournirent un généreux appui. Cette commune saisit en effet cette occasion pour lui témoigner sa reconnaissance des faveurs dont elle avait été comblée tant par lui que par ses prédécesseurs. A la première nouvelle des troubles d’Angleterre, les bourgeois de l’île et les hommes du prieuré de Saint-Georges d’Oleron, se hâtèrent de lever et envoyèrent à la reine Eléonore. par Foucault Richard, un de leurs concitoyens, une somme de cent vingt-quatre livres poitevines, en à-compte sur une plus forte somme qu’ils offrirent pour hâter la délivrance du roi. Le 13 février 1265, un nouveau subside de trois cent quatre-vingt-dix livres fut expédié en Angleterre, par les maire et bourgeois d’Oleron. Eléonore s’empressa de rendre hommage à un si louable dévouement et de reconnaître que ce n’était, de leur part, qu’un acte spontané, qui ne pourrait tirer à conséquence pour l’avenir.

Sachez, dit-elle, dans des lettres patentes expédiées peu à près, que le maire. la commune et les hommes du prieuré de Saint-Georges d’Oleron nous ont accordé, de leur libre volonté et sans y être aucunement tenus, une somme de trois cent quatre-vingt-dix livres de monnaie poitevine, pour secourir le roi, notre seigneur, et Edouard, notre très-cher fils, et afin qu’il ne puisse résulter pour eux aucun préjudice de cette libéralité, nous leur promettons qu’elle ne tirera pas à conséquence, ni contre eux ni contre leurs descendants, et qu’aucune redevance de cette nature ne leur sera réclamée à l’avenir, ni par le roi, notre seigneur, ni par Edouard, ni par leurs successeurs.

Les hauts barons du royaume n’étaient pas seuls à vouloir s’affranchir des devoirs de vassalité en usage à cette époque, et souvent les prieurs et abbés se dispensaient de l’accomplissement de cérémonies que l’on aurait tort de croire de pure forme et auxquelles, sous le régime féodal, on attachait une importance réelle. Nous en avons une preuve dans les débats qui s’élevèrent en 1277 entre l’abbé de Vaux et celui de Maillezais.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
200 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066318291
Yayıncı:
Telif hakkı:
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