Kitabı oku: «Histoire de Pascal Paoli, ou Un épisode de l'histoire de la Corse»
Antoine François Bartoli
Histoire de Pascal Paoli, ou Un épisode de l'histoire de la Corse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320492
Table des matières
AVANT-PROPOS.
INTRODUCTION
RAPIDE APERÇU DES TEMPS QUI ONT PRÉCÉDÉ L’ARRIVÉE DE PASCAL PAOLI EN CORSE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
ARMOIRIES DE LA CORSE AU TEMPS DE PAOLI.
APPENDICE.
PETITE NOTICE SUR CLÉMENT PAOLI.
J.-J. ROUSSEAU ET LA CORSE.
VENDETTA.

AVANT-PROPOS.
Table des matières
Écrit par un enfant de la Corse, ce livre est destiné à faire connaître une des plus grandes figures de son histoire, Pascal Paoli, qui n’en reste pas moins un de ces grands noms dont l’humanité reconnaissante ne perd jamais le souvenir, quoiqu’il ait exercé son action sur un petit théâtre.,
La vie de Pascal Paoli a été retracée par des plumes plus exercées que la mienne et par des personnes de plus grand crédit. Moi, j’ai entrepris ce travail, non par ambition ni par idée de lucre, mais bien dans l’unique intention de vulgariser la connaissance de ce grand homme, de cet homme qui, plus que tout autre, a mérité le beau titre de Père de la Patrie. C’est dans cette intention que je le destine, plus spécialement, aux élèves avancés des écoles primaires de la Corse.
J’ai cru réussir dans mon projet, en retraçant dans un langage succinct les faits les plus saillants de son existence. Je n’ai pas oublié que je m’adresse à des enfants, et que, pour eux, il faut plutôt des faits que des considérations générales et des réflexions philosophiques. A d’autres ouvrages plus étendus que celui-ci, le soin et l’honneur d’approfondir les faits et d’en rechercher les causes et les résultats; à moi la tâche modeste de raconter simplement et surtout impartialement les actes de cet homme illustre dont le nom ne s’effacera jamais de la mémoire des Corses.
Vivant dans un siècle autre que celui qui a été témoin de ses exploits, j’ai dû puiser, glaner partout, prendre de toutes mains, en soumettant, toutefois, les faits que j’ai recueillis au plus sérieux examen. Je me suis servi des ouvrages des auteurs insulaires, continentaux ou étrangers, qui ont écrit sur Paoli, mais surtout des lettres de Paoli lui-même, dont la plus grande partie a été recueillie par N. Tommaseo.
J’ai fait tous mes efforts pour arriver à offrir à la jeunesse de mon pays un petit ouvrage accessible à leur intelligence et surtout à leur bourse.
Ce livre, cependant, n’est pas seulement à destination des enfants de la Corse, il s’adresse aussi aux enfants de cette France que Paoli a aimée, mais dont il a été méconnu. Je voudrais pouvoir effacer de leur esprit la fâcheuse impression qu’y a laissée sa conduite dans les derniers jours de sa carrière politique, et montrer aux généreux enfants de ce pays que Paoli n’est pas aussi coupable qu’ils se le sont figuré. Puisse mon idée trouver accès auprès de la justice de leurs sentiments!
Je me croirais bien récompensé de mes peines si j’ai atteint le but que je me suis proposé.
Tous mes lecteurs, enfants ou hommes faits, m’accorderont, je l’espère, leur indulgence par égard pour mon intention.
INTRODUCTION
Table des matières
RAPIDE APERÇU DES TEMPS QUI ONT PRÉCÉDÉ L’ARRIVÉE DE PASCAL PAOLI EN CORSE.
Table des matières
Après avoir été visitée par les différents peuples qui habitaient les terres continentales environnantes et subi la domination de plusieurs d’entre eux, la Corse, impuissante à se défendre ouvertement et avec succès contre ces nations formidables, dut nécessairement, mais non sans effusion de sang, recevoir la loi des vainqueurs et tomber dans la plus dure servitude: car tel était alors le sort des vaincus. Mais cet esclavage n’allait pas au caractère des habitants de cette île; c’est pourquoi ils luttèrent constamment contre les attaques extérieures, de quelque part qu’elles vinssent, et ils firent comprendre à leurs vainqueurs qu’ils pouvaient être vaincus et écrasés, mais qu’ils ne seraient jamais esclaves.
Le sentiment de l’indépendance semble inné chez les Corses, ou, pour mieux dire, ce sentiment que tous les hommes possèdent est très-vivace chez nous: nos pères aimèrent tellement la liberté qu’ils poussèrent cet amour jusqu’à l’idolâtrie, et ils firent des efforts inouïs, mais presque toujours infructueux, pour la conquérir et pour la posséder d’une manière durable. Ces efforts n’ont pas peu contribué à la renommée dont la Corse jouit dans le monde, et ont mérité à ses enfants le titre de patriotes par excellence.
Sans parler des invasions antérieures, c’est-à-dire des Ibères, des Phéniciens, des Étrusques et des Phocéens, et à ne partir que de celle des Romains qui l’avaient conquise sur les Carthaginois, nous dirons que la Corse eut à opposer ses faibles forces aux armées innombrables de ce peuple envahisseur poussé par un désir avide de conquête, et attiré vers elle par sa position importante au milieu de la Méditerranée occidentale et par la fécondité de son sol. Mais aux généraux de cette nation, la plus puissante alors du monde et qui marchait à la domination universelle, elle fit sentir toute la fierté de son noble caractère .
Cependant, aux yeux des puissants, la force morale du droit, de la justice, doit céder à la force brutale des conquérants qui foulent aux pieds les droits des vaincus pour n’écouter que leur ambition. C’est ainsi que la Corse dut obéir à Rome et même voir son sol plus d’une fois trempé du sang de ses oppresseurs qui ne furent pas tranquilles dans la possession de leur conquête, attaqués qu’ils y furent, à différentes reprises, par les armées de la commerçante Carthage, de cette puissante rivale à qui ils l’avaient ravie. Cette dernière ville ayant succombé dans l’étreinte mortelle de Rome ne vint plus inquiéter les préteurs romains qui restèrent maîtres de l’île jusqu’à ce que Rome, succombant elle-même encore plus sous le poids de sa propre masse que sous les attaques des hordes belliqueuses du Nord, fut asservie avec tous les pays qu’elle avait conquis.
La Corse, comme toutes les provinces qui formaient l’empire romain d’Occident, devint la proie des peuples sortis des forêts de la Scandinavie et de la Sarmatie. Ceux-ci y implantèrent leurs us et coutumes, et, par conséquent, le système féodal dans le gouvernement, c’est-à-dire le pouvoir avec tous ses abus dans les familles puissantes, et la servitude avec toutes ses peines chez les faibles. Mais les Corses qui aimaient passionnément la liberté et l’égalité ne purent pas se faire à cet état de dégradation et de servage, et, s’ils eurent presque toujours des maîtres, ce ne fut pas volontairement, car il ne laissèrent jamais échapper aucune occasion de secouer le joug des tyrans, ou, du moins, par ces luttes héroïques et toujours renaissantes, par ces énergiques et perpétuelles protestations, voulurent-ils empêcher la prescription des droits les plus sacrés.
Tous les peuples de l’Europe gémissaient dans l’esclavage. L’ignorance et la barbarie, tel était le caractère dominant de cette époque, où, malgré tous les efforts du christianisme qui, depuis plus de dix siècles, prêchait l’égalité des hommes et tâchait d’adoucir la férocité du caractère des seigneurs et des barons, tout n’était dans le monde que dévastations et ruines. Cependant le christianisme dont l’action était entravée de tous côtés, marchait lentement, mais il avançait toujours et avançait sûrement, et répandait au milieu des populations les lumières dont il avait su garder le dépôt à travers les bouleversements qui se succédèrent après la chute de l’empire romain.
D’ailleurs, la tyrannie toujours croissante des seigneurs féodaux et les souffrances incessantes des peuples avaient éveillé les colères de ces derniers qui ne tardèrent pas à recouvrer leur indépendance. Les villes hanséatiques déjà étaient libres; plusieurs villes du Midi, qui avaient conservé le souvenir et les traces des anciennes municipalités romaines, demandèrent leurs franchises; les rois qui avaient intérêt à diminuer la puissance des seigneurs, leur octroyèrent des chartes et s’attirèrent ainsi les sympathies des populations auxquelles ils donnèrent une vie plus libre.
Les Corses aussi durent prendre les armes pour se soustraire au despotisme des seigneurs, et, à la voix de Sambucuccio d’Alando, les pièves de deça-des-monts, c’est-à-dire de la partie orientale et septentrionale de l’ile secouèrent le joug: c’est pourquoi cette terre prit définitivement le nom de Terre des Communes, nom qu’elle avait déjà depuis la mort d’Arrigo Colonna, surnommé le Belmessere. Il n’en fut pas de même cependant au delà-des-monts, où la féodalité, plus fortement constituée, sut maintenir plus longtemps sa prépondérance.
Par le fait de l’abolition de la féodalité, le sort de la Terre des Communes n’en devint pas plus heureux, car le despotisme ne fit que changer de nom, et aux barons succédèrent les Caporali qui, au lieu de défendre, comme c’était leur devoir, les droits des populations dont ils étaient les chefs, ne firent que perpétuer la tyrannie. Cette domination pourtant ne devait pas être de longue durée. Un nouvel adversaire de la tyrannie, ami de l’indépendance et du bonheur de sa patrie, Mariano de Gaggio, appelle les populations aux armes et renverse la domination des nouveaux tyrans (1445). Ceux-ci ne se tinrent pas pour battus, et tentèrent de retenir l’autorité qui leur échappait, ou, pour mieux dire, de ressaisir celle qu’ils n’avaient plus. Mais Mariano est là. Ne se sentant cependant pas assez fort pour porter le. dernier coup à ces nombreux petits tyrans, il appelle à son secours les armées de la puissante république de Gênes.
Ce n’était pas la première fois que les Liguriens venaient dans l’île: Des magistrats de cette république avaient été appelés dans le XIe siècle, par les habitants du Cap-Corse, alors que l’intérieur du pays s’était déjà associé et avait établi une sorte de gouvernement démocratique. Dès ce moment, trouvant cette île fort à leur convenance, ils ne la perdirent pas de vue. Ils vinrent ensuite inquiéter les Pisans, auxquels la Corse avait été cédée, moyennant redevance, par le pape Urbain II, en 1091. Grégoire VII, le fameux Hildebrand, qui, comme d’ailleurs plusieurs de ses prédécesseurs, croyait avoir des droits suprêmes sur les rois et sur les peuples, en avait fait don à l’évêque de Pise, en 1077.
Les Génois, dont la rivalité avec Pise avait déjà éclaté, s’étant emparé par trahison de la ville de Bonifaccio, reçurent, quelques années après, les propositions de la ville de Calvi qui vint s’offrir d’elle-même; et, après le combat naval de la Meloria, si fatal aux Pisans, la Corse tomba presque tout entière sous la domination génoise.
La république de Pise, désormais abattue par sa rivale, cède ses droits sur la Corse au Saint-Siège qui les lui avait transmis autrefois, et qui en donne maintenant l’investiture aux rois d’Aragon. L’un deux fournit des secours à Vincentello d’Istria qui chasse les Génois de presque toute l’île.
Ce n’est donc qu’à partir de Mariano de Gaggio qui appelle les Génois comme protecteurs que commence réellement la domination de cette république sur notre île. Il ne leur fut pas difficile, vu la situation malheureuse dans laquelle se trouvait notre pays, soit par l’ambition et la rivalité des principales familles, soit par la pauvreté des insulaires, de substituer une domination effective à leur qualité de protecteurs. Tout d’abord, ce changement fut favorable et utile aux populations corses: les Génois mirent tous leurs soins à s’attirer les bonnes grâces et les sympathies de ces nouveaux sujets; mais, ensuite, l’avarice des négociants préposés à l’administration de l’île, administration qui avait été concédée par la république à la banque de St-Georges, les poussa à des abus de pouvoir, à des exactions de toutes sortes, et pour maintenir cette autorité qui faisait leur fortune, puisqu’elle leur donnait les moyens de dépouiller, à leur aise, les malheureux insulaires, ils mirent tout en œuvre pour les tenir dans l’impuissance de pouvoir jamais secouer le joug. Ils fomentaient des discordes civiles; ils tenaient dans l’oppression les familles de quelque distinction, en les éloignant des emplois; ils encourageaient les homicides par l’impunité et récompensaient même les malfaiteurs. De là est né dans le cœur des Corses ce désir de la vengeance, ce sentiment qui a poussé de si profondes racines, que la civilisation seule pourra les extirper. Son œuvre a déjà fait de rapides progrès, et nous espérons que les autres peuples, nos voisins, jaloux de notre gloire nationale, n’auront bientôt plus de motifs, en parlant de notre caractère, de nous jeter au visage la vendetta, comme une sanglante injure, comme un titre d’infamie.
Les plaintes que les Corses ne cessaient d’adresser au sénat de Gênes ne furent pas d’abord écoutées; mais, enfin, il fut promulgué un code de lois intitulé : Statuts civils et criminels de l’île de Corse . Ces statuts étaient loin de protéger et de défendre les droits des Corses selon l’équité, parce qu’ils portaient l’empreinte de l’époque qui les avait dictés. Plût à Dieu qu’ils eussent été du moins fidèlement suivis! Les Corses auraient joui d’une certaine sécurité dans leurs personnes, et d’un certain respect dans leurs propriétés; ils auraient exercé leurs droits, quelque peu étendus qu’ils fussent; il auraient enfin obtenu justice. Mais ces statuts furent toujours violés par les agents du gouvernement, qui les faisaient taire ou parler selon leurs caprices et selon leurs intérêts. Une pareille conduite devait nécessairement irriter les populations. Elles prirent souventes fois les armes afin d’obtenir par la violence ce qu’elles ne pouvaient obtenir par leurs justes réclamations.
C’est maintenant que paraît Sampiero, natif de Bastelica, homme doué des plus éminentes qualités, et joignant à un amour très-ardent de la liberté et de l’indépendance de sa patrie, une bravoure et un courage qui lui ont fait prendre place au rang des plus grands capitaines de son siècle. Ce héros employa toutes les forces de son génie pour chasser de nos parages les oppresseurs du pays. Le roi de France, Henri II, qui lui témoignait la plus grande estime, lui fournit des secours d’hommes et d’argent. Le maréchal de Thermes, à la tête des troupes françaises, et les Corses, sous la conduite de leur illustre compatriote, conquirent toute l’île, à l’exception de la forteresse de Calvi. La Corse redevint ainsi indépendante et commença à goûter les fruits d’une administration conforme au goût et au caractère de ses habitants. Cette situation dura jusqu’à la paix malheureuse de Cateau-Cambrésis , où la France, humiliée et vaincue dut abandonner les Corses à eux-mêmes. Les Génois, qui, dans cette guerre, avaient embrassé le parti de Philippe II d’Espagne, ne furent pas oubliés dans le traité. Sampiero ne se découragea pas cependant: à la tête de ses nationaux, il remporta une victoire complète entre Caccia et Ponte-Leccia. Dans cette bataille, qui fut assez sanglante, le général génois, Nicolas de Negri, trouva la mort.
La sérénissime république pour qui le juste et l’honnête n’étaient que de vains mots, et l’utile seul un mot plein de sens, comprend qu’elle ne pourra soumettre les Corses qu’en se débarrassant de leur chef: elle a recours a un moyen d’autant plus terrible qu’il est occulte, à l’assassinat; et le héros tombe sous les coups du traitre Vittolo.
La Corse se soutint encore quelque temps sous le commandement du fils de Sampiero, Alphonse Ornano, qui, dès l’âge le plus tendre, possédait déjà les vertus qui font les grands hommes. Ce jeune capitaine, à la tête des Corses qui lui ont voué le même amour, le même dévouement, la même fidélité qu’ils avaient pour le père, combat quelque temps avec succès; mais, enfin, contraint par la famine, mais non vaincu, il part pour la France, où l’appelle Catherine de Médicis, et où l’attendent de grands honneurs et de grandes charges , après avoir signé avec le génois Doria un traité avantageux pour sa patrie.
Les conditions n’en furent pas exactement exécutées par la perfide république qui n’en était pas à son coup d’esssai pour la violation des traités et de la foi jurée. La Corse, retombant sous le plus dur despotime, resta dans le plus profond engourdissement jusqu’en 1729, époque où éclata la colère de ses habitants. Il était facile de réveiller en eux ce sentiment qui ne devait être que plus terrible par cela seul qu’il avait été longtemps contenu. En un instant toute la Corse est en feu; et, à la voix d’hommes aussi distingués que Louis Giafferi de Talasani et d’André Ceccaldi de Vescovato, qui avaient été proclamés généraux, tous jurent de mourir plutôt que de rester davantage sous une pareille domination.
Pour mieux confirmer les populations dans la justice de leur cause, vingt théologiens, assemblés au couvent d’Orezza, proclament, à l’unanimité, la légitimité de l’insurrection contre les oppresseurs. Alors, sous la protection de la Vierge, sous les auspices de laquelle les Corses se sont placés, commence la guerre, avec son cortège de luttes sanglantes, de massacres, de dévastations, d’incendies et de ruines. Les Génois sont obligés de céder le terrain et de se retirer dans les plaees maritimes où ils finissent par être bloqués. L’empereur d’Allemagne, Charles VI, envoie à leur secours plusieurs régiments, successivement commandés par Vachtendonk et par le prince de Wurtemberg. Ce dernier s’établit comme médiateur et fait obtenir aux Corses, qu’il reconnaît fondés dans leurs prétentions, tous leurs anciens privilèges; mais Gênes, toujours animée de cet esprit mercantile qui la caractérise, promet pour ne point tenir; et, après l’arrestation perfide, à Corté, de Giafferi, de Ceccaldi et de deux autres personnages, relâchés quelque temps après leur arrivée dans les prisons de Gênes, par l’entremise du prince de Wurtemberg et du prince Eugène de Savoie, elle continue à traiter les Corses comme par le passé.
A bout de patience, et voyant qu’ils ne devaient nullement compter sur la bonne foi des Génois, les Corses résolurent d’en finir et se préparèrent à la guerre. Plusieurs pièves de l’intérieur étaient en pleine insurrection, sous les ordres de Hyacinthe Paoli, et le retour de Giafferi, dont l’arrestation inattendue avait excité l’indignation générale, était venu mettre le comble à l’enthousiasme. Une consulte qui se réunit à Corte, en 1734, proclama de nouveau Giafferi général des Corses et résolut de mettre l’île sous la protection du roi d’Espagne; mais, par des motifs qu’elle n’expliqua pas, Sa Majesté Catholique refusa. Les Corses alors comprirent qu’il fallait ne plus compter que sur leur bon droit et sur la protection du Ciel. La résistance, et la résistance la plus furieuse fut organisée sur tous les points de l’île par les soins de Ceccaldi, Giafferi et Hyacinthe Paoli qui avaient été créés chefs de la nation.
Cependant les Corses manquaient des choses nécessaires à la continuation de la guerre et étaient à bout d’expédients, lorsque débarqua à Aleria un aventurier westphalien, Théodore-Antoine, baron de Neuhoff, qui avait promis à Giafferi, qu’il avait vu à Gênes avec ses trois autres compagnons de captivité, de servir leur pays en lui procurant des secours, mais à la condition qu’on le nommerait roi de l’île. En effet, il apportait de l’argent et des munitions de guerre et de bouche, et disait que ce n’était là qu’une très-faible partie des secours qui allaient prochainement arriver.
A la nouvelle d’un renfort si inespéré, les Corses sentent se ranimer tout leur courage et renaître toute leur haine contre leurs obstinés oppresseurs. Une assemblée générale se réunit au couvent d’Alesani où, après avoir formulé une constitution qui fut solennellement jurée par Théodore, les Corses, après lui avoir posé sur la tête une couronne de chêne et de laurier, le saluèrent roi par des acclamations unanimes.
Théodore 1er exerça, en Corse, tous les droits de souveraineté : il s’occupa d’abord de l’organisation militaire et civile de l’État; il créa des comtes et des marquis, titres qui furent recherchés par les ambitieux; il fit battre monnaie, et il chercha à monter les industries les plus indispensables afin de se passer, autant que possible, des produits du continent avec lequel les communications étaient gênées par les croiseurs génois.
Il avait déjà beaucoup fait pour le bien de son royaume. Les Génois, pourchassés et vaincus, étaient glacés d’épouvante dans leurs places fortes, souvent attaquées; mais les munitions manquaient aux Corses et les secours tant promis n’arrivaient pas. Les murmures prenaient de la consistance, et les mécontents et les ambitieux déçus en tiraient profit pour accroître leur nombre et former un parti, appelé le parti des indifférents, flottant entre la République et Théodore. Des révoltes ayant eu lieu sur quelques points et ayant été difficilement comprimées, le roi prit enfin la résolution de passer sur le continent, afin de solliciter en personne l’arrivée des secours. Après avoir institué un conseil de régence composé de Hyacinthe Paoli, de Giafferi, de Luc d’Ornano et de Jean-Pierre Gaffori, nommé secrétaire d’État, et avoir obtenu un serment de fidélité, il s’embarqua pour l’Italie, d’où il passa en Hollande.
En l’absence du roi, les régents, voyant le mécontentement et le malaise des populations et ne croyant plus au retour de Théodore, consentirent à négocier avec la République, et dans cette intention ils envoyèrent une députation à Bastia pour traiter de la paix. Mais les dures conditions que leur imposa le gouverneur Rivarola, les engagèrent à persister dans leur résistance, et les hostilités recommencèrent plus vives que jamais et à l’avantage des Corses.
La République employa tous les moyens pour les réduire à l’obéissance. Des régiments suisses et, après eux, tous les malfaiteurs génois, enrôlés, furent lancés contre la Corse, mais sans succès. Dans cette situation, la République, déposant tout son orgueil, demande des secours à la France qui les lui accorde moyennant une indemnité, malgré les justes remontrances des Corses qui protestent de leur dévouement respectueux pour la France .
Le Comte de Boissieux arrive en Corse à la tête de trois mille hommes. Ce général avait l’ordre de sa cour de ne recourir à la force qu’après avoir épuisé toutes les voies de conciliation. Mais la paix était impossible entre la Corse et Gênes: la première voulait être indépendante, et Gênes, au contraire, voulait la soumettre à une obéissance absolue. Des députés cependant furent envoyés à Bastia; mais le retour de Théodore vint jeter la défiance dans le cœur des Génois et du général français. Malgré le froid accueil que le roi reçut des populations et des régents, bien qu’il se fût rembarqué en manifestant son mécontentement, les négociations ne purent aboutir à la réconciliation, et Boissieux, désespérant de mener les Corses à ses fins, eut recours à la force. Ses troupes entrant en campagne occupèrent les villages de Borgo et de Lucciana; les nationaux accourant en masse de tous côtés, les en chassèrent et les obligèrent à rentrer à Bastia.
Le comte de Boissieux étant mort peu de temps après, peut-être de honte d’avoir été battu par une armée si inférieure en nombre et en discipline, fut remplacé dans son commandement par le marquis de Maillebois qui débarqua en Corse avec des forces plus considérables. Celui-ci, voyant les Corses obstinés à résister aux volontés de la France, entra immédiatement en campagne ; et les Corses de deça-des-monts, vaincus sur plusieurs points, font leur soumission. Les principaux de la nation, parmi lesquels on compte Giafferi et son fils, Hyacinthe Paoli et le plus jeune de ses enfants, Pascal, âgé seulement de 14 ans, consentent à passer à l’étranger. Les ultramontains, attaqués plus tard et excités par Frédéric de Neuhoff, neveu de Théodore, résistent plus longtemps; mais, enfin, à l’exemple de leurs compatriotes, ils déposent, eux aussi, les armes, et à quelques exceptions près la soumission est complète.
Le général français, satisfait du résultat qu’il venait d’obtenir, eut des reproches à faire au gouverneur génois Mari, qui ne cessait de commettre les actes les plus arbitraires. Un règlement de pacification fait par la république, règlement qui ne respirait que vengeance et destruction, fut soumis au cabinet de Versailles avec la demande que faisait le sénat génois de rentrer en possession de l’île. Le règlement ne fut pas approuvé par le ministre de France et pourtant il était résolu à ne pas faire évacuer l’île; mais les événements qui se passaient en Europe obligèrent la France à faire rentrer ses troupes.
Les Français n’étant plus dans l’île, tant pour conserver les Corses dans l’obéissance que pour maintenir les Génois dans leurs exorbitantes prétentions, la guerre devait nécessairement éclater de nouveau; mais la nouvelle apparition de Théodore en Corse donna à penser au gouvernement de la république; d’autre part, les Corses manquant de tout secours et divisés par des discordes intestines, ne durent pas songer à inquiéter les Génois. Quant au roi Théodore, voyant que ses proclamations ne trouvaient plus d’écho dans l’île, il disparut, et ce fut pour la dernière fois.
Cependant, pour apaiser les funestes divisions qui troublaient le pays, les Corses, par leurs députés, choisirent pour chefs, Giampietro Gaffori et Alérius Matra qui prirent le titre de Protecteurs de la Patrie. Sur ces entrefaites, le roi de Sardaigne, de concert avec l’Autriche et l’Angleterre qui avaient hautement témoigné de leurs sympathies pour la cause des Corses, envoya le comte Dominique Rivarola, de Bastia, colonel à son service, avec quelques troupes sardes, protégées par la flotte anglaise. Le comte Rivarola, secondé par Gaffori et Matra, s’empara de St-Florent, de Bastia et d’autres lieux fortifiés; mais la rivalité les ayant divisés à Bastia, ils se séparèrent et le pavillon génois flotta de nouveau sur la forteresse de cette ville. Rivarola dont la tête avait été mise à prix et qui avait couru les plus grands dangers s’embarqua pour Turin et revint bientôt avec des munitions et de nouvelles troupes, fournies par Marie-Thérèse, reine de Hongrie et par le roi de Sardaigne. A cette nouvelle, les Génois implorèrent la protection de la France qui ne voulut pas abandonner son alliée en ce pressant danger. Les secours arrivèrent précisément au moment où la ville de Bastia allait de nouveau tomber au pouvoir des nationaux.
Quelque temps après, la paix ayant été conclue entre les puissances européennes, les troupes austro-sardes se retirèrent et laissèrent les Corses abandonnés à leurs propres forces. De Cursay, général commandant les troupes françaises envoyées dans l’île au secours des Génois, voyant les Corses persister, malgré leur isolement, à soutenir leur indépendance, leur proposa la médiation de son auguste maître. Elle fut acceptée; et pour répondre de l’exécution du traité à conclure, les Corses donnèrent en gage St-Florent, Corte, l’Ile-Rousse et San-Pellegrino.
Le général français était l’auxiliaire des Génois et comme tel il devait naturellement prendre leurs intérêts; mais les Corses dont il admirait le caractère avaient gagné ses sympathies, et il se plaisait à diriger leurs affaires avec sagesse et équité. Dans tout le pays on parlait de de Cursay comme d’un ami, d’un père. Cependant les Génois, jaloux de l’ascendant qu’il prenait sur leurs ennemis, le dénoncèrent auprès de son gouvernement, et le marquis de Chauvelin, ambassadeur de France à Gênes, eut ordre de se rendre en Corse pour y établir un règlement. Grâce aux sentiments que de Cursay avait inspiré aux insulaires, et aux conseils qu’il leur donna dans la consulte où, par exception, il fut admis comme un national, le règlement fut accepté, et l’ambassadeur se retira. Mais pour donner satisfaction aux exigences de la République, et, peut-être, par jalousie pour de Cursay à qui revenait l’honneur de la pacification, le marquis de Chauvelin ne lui fut pas favorable dans le rapport qu’il adressa au ministre. Les Génois de leur côté, ne cessaient de l’accuser du peu d’obéissance des Corses; et le bon général fut chargé de chaînes et conduit prisonnier à Antibes. Tel est souvent le sort de ceux qui, nés avec une âme sensible et compatissante, prennent à cœur les intérêts du peuple.
Les Corses, après avoir pleuré la perte de leur protecteur, de leur seul appui, élurent Jean-Pierre Gaffori pour général et gouverneur de la nation. Celui-ci prit immédiatement l’offensive et jeta la terreur dans le cœur des Génois. La République comprit qu’il fallait recourir à son moyen ordinaire, à l’assassinat, et le 3 octobre 1753, comme Gaffori, sortant d’entendre la messe au couvent des Capucins, se rendait à sa vigne située à quelques hectomètres au dehors de la ville de Corte, il tomba sous les coups de Romei, surnommé Piscaïno, son ennemi personnel qui s’échappa avec sa famille à Gênes, où il trouva asile, protection, salaire. Les Corses rasèrent la maison des frères Romei, et y plantèrent la potence en signe d’infamie. Cet homme illustre, qui avait l’amour et l’estime de la nation à laquelle il avait donné tant de preuves de son patriotisme, fut pleuré amèrement.
Irrités de la conduite perfide des Génois, les Corses ne veulent plus entendre parler de paix. Un conseil suprême fut institué et il se composa de Clément Paoli, Thomas Santucci, Simon-Pierre Frediani et du docteur Grimaldi. Ces magistrats, chargés du pouvoir exécutif, exercèrent leurs fonctions avec le plus grand zèle; mais, dans l’état actuel des choses, cette magistrature suprême, avec toute la bonne volonté possible, était impuissante à faire le bonheur de de la nation: il fallait un homme, doué d’une grande énergie et armé d’immenses pouvoirs, pour sauver l’indépendance de la patrie. Cet homme tout le monde le voyait, tout le monde le nommait: c’était PASCAL PAOLI, officier au service du roi de Naples.
CHAPITRE I.
Table des matières
ÉLECTION DE PASCAL PAOLI COMME GÉNÉRAL DES CORSES. RÉVOLTE DE MARIUS - EMMANUEL MATRA.
Pascal Paoli, selon Boswel , naquit dans le mois d’avril de l’année 1726, à la Stretta, hameau de Morosaglia, de Hyacinthe Paoli, célèbre dans l’histoire de notre pays, et de Denise Valentini. Heureusement doué par la nature, notre jeune héros qui devait être admiré par les plus grands génies du XVIIIe siècle, avait, comme il le dit lui-même dans une de ses lettres, sucé avec le lait, l’amour de la patrie. A l’exemple de son bon père, les premières étincelles de la raison lui en firent désirer la liberté. Ni les plus désastreuses vicissitudes, ni les exils, ni les dangers, ni l’éloignement, ni la prospérité ne lui ont jamais fait perdre de vue un si cher objet qui a toujours été le but de toutes ses entreprises. Comme nous l’avons déjà vu, il était parti, à l’âge de 14 ans, pour la terre étrangère, en compagnie de son père et d’autres chefs illustres qui consentaient à s’éloigner pour assurer le repos à leur malheureuse patrie. Elevé à l’école d’un père comme Hyacinthe Paoli et d’un maître comme le célèbre Genovesi , les éminentes qualités du disciple ne pouvaient recevoir qu’un développement complet; aussi répondit-il aux espérances de l’un et de l’autre. Ne perdant jamais de vue le bien et les intérêts de sa patrie qu’il avait tant à cœur, Paoli dut s’appliquer de toutes les forces de sa vaste intelligence à profiter des savantes leçons d’un maître aussi versé dans la philosophie et l’économie politique que l’était Genovesi, leçons qu’il devait mettre un jour en pratique en donnant à son pays une forme de gouvernement conforme au caractère et aux aspirations de ses habitants. L’art militaire aussi entrait pour beaucoup dans ses vues: il comprit qu’il devait s’y fortifier, afin de conquérir et de conserver l’indépendance de son pays. Aussi, dans les expéditions qu’il fit en Calabre et en Sicile, alors qu’il était au service de Sa Majesté sicilienne, fit-il preuve d’intelligence et de courage.
Rappelé en Corse par les chefs du gouvernement, qui faisaient volontiers l’abandon de leurs charges pour concentrer le pouvoir dans ses mains, Pascal Paoli débarqua sur le sol de la patrie dans le mois de juillet 1755, à l’âge de trente ans, âge où l’homme est dans toute la force du cors et où les facultés intellectuelles montrent toute leur vigueur. A la beauté des traits et de la taille, à l’élégance des manières et de la pose, à la sonorité de la voix, Pascal réunissait la vivacité de l’esprit, la solidité du jugement, la fermeté du caractère. Il était doué de cette pénétration qui fait connaître les hommes et les choses à première vue: qualité rare et qui est de la plus grande utilité à ceux qui sont appelés à juger du mérite des hommes. Se présentant à la nation avec de telles qualités, il devait infailliblement s’attirer l’admiration et l’estime des Corses, et plus tard leur amour, amour qui ne lui a jamais fait défaut dans la prospérité comme dans le malheur. Cet amour fut si invétéré, si profond, qu’il fut confondu avec celui de la patrie; et, pour eux, Paoli et Patrie, c’était la même chose.
Les Corses, réunis en consulte au couvent de Saint-Antoine de la Casabianca, proclamèrent, le 15 juillet 1755, Pascal Paoli général de la nation et lui attribuèrent tous les pouvoirs qui appartenaient à la magistrature suprême à laquelle il succédait. Une nombreuse députation des principaux membres de l’assemblée fut envoyée à Morosaglia, où il se trouvait, pour lui porter la délibération du conseil et le prier de venir prêter le serment solennel d’exercer avec zèle, affection et désintéressement la charge dont il était investi, et recevoir, en même temps, du peuple, le serment de fidélité et d’obéissance. Paoli ne voulut pas d’abord accepter, alléguant pour excuse l’importance de la charge. Il lui fut répondu qu’il n’aurait que plus de mérite à la remplir. Alors, il demanda qu’on lui adjoignit un collègue; mais on lui répondit que l’expérience avait démontré que la circonstance présente exigeait l’unité d’action et de commandement. Ne pouvant plus se soustraire alors à l’honneur qui lui était, non plus offert, mais imposé par la consulte, au nom de la nation, il se rendit à la Casabianca, où il prêta et reçut les serments prescrits par la constitution.
Paoli prenant en main les rênes de l’État se mit à l’œuvre avec la ferme espérance de réussir. Embrassant d’un coup d’œil les malheurs de la patrie, et reconnaissant que la principale plaie qui avait troublé la tranquillité publique et privée, en rallumant les anciennes inimitiés personnelles, était la division entre les familles, il fixa au 3 août suivant son entrée en tournée. Il serait dans ses courses, assisté de deux conseillers d’état et d’une personne notable de chaque province qui serait remplacée chaque mois. Il se proposa surtout d’apaiser les vendette, et, par conséquent, de rétablir partout la tranquillité en faisant prompte justice des criminels de quelque condition qu’ils fussent.
Fortement pénétré de cette vérité que la justice, pour être appréciée et salutaire, doit être sévère et à l’abri de la corruption, il n’hésita pas à en donner un exemple éclatant et efficace en condamnant au supplice un jeune homme, son parent, coupable d’homicide. Il fut inflexible à toutes les supplications de ses parents et de ses amis, et le jeune homme subit la peine de son crime. Un autre jeune homme, appartenant à une famille honorable et dévouée à Paoli, fut condamné à la peine capitale. L’oncle du coupable se présenta au général et demanda la grâce de son neveu, moyennant une somme considérable et la promesse de fournir cinquante hommes aux frais de la famille pendant toute la durée du siège de Furiani, qui se poursuivait alors. Paoli, connaissant l’honnêteté et le patriotisme de ce solliciteur, lui répondit qu’il avait tant de foi dans sa droiture, qu’il lui accordait la grâce de son neveu, pourvu qu’il déclarât publiquement et solennellement que cette grâce était honorable et utile à la patrie. A une telle condition, l’excellent citoyen pâlit, et, les yeux pleins de larmes, il se retira en s’écriant: à Dieu ne plaise que je flétrisse jamais par une telle déclaration mon pays et ma conscience!
A ces deux anecdotes tirées de Renucci, j’ajouterai cette autre rapportée par Tommaseo. Charles Ciavaldini est mis en prison par l’ordre de Paoli qui répond aux parents du prisonnier, venant intercéder pour lui: «Si Louis, son frère, m’écrit un mot, je le mets en liberté ».Louis, brigadier dans les troupes de Parme, croyait tellement en la justice de Paoli que pendant les sept ans que dura la peine, il ne voulut jamais écrire en faveur de son frère. Les souffrances d’un membre de sa famille lui semblaient plus supportables que le discrédit où serait tombé celui à qui étaient confiées les destinées de la patrie, en donnant à la Corse entière un exemple criant et palpable d’injustice.
Cette répression sévère était nécessaire dans un pays où depuis longtemps la vendetta était, pour ainsi dire, la seule justice, le seul moyen d’obtenir réparation d’une offense: car, sous le gouvernement de la sérénissime république, les malfaiteurs, ou trouvaient l’impunité en cherchant un refuge à Gênes, ou ils se libéraient moyennant une certaine somme comme aux premiers siècles de l’invasion des barbares. Mais Paoli comprit qu’il fallait agir avec énergie et sans ménagements. Il le fit, et les populations en furent satisfaites, alors surtout qu’elles virent que rien ne pouvait arrêter le chef de l’État dans l’œuvre de pacification et de régénération. D’ailleurs, la rigueur, mais une rigueur impartiale n’irrite personne et ne fait qu’inspirer de la crainte et du respect pour elle; tandis que les traitements mous, les traitements qui ménagent et les parents, et les amis, et les puissants, ne servent qu’à faire mépriser ou détester l’autorité dont ils émanent, et à lui faire perdre de sa puissance parcequ’on la sait vénale et faible . Paoli était donc ainsi parvenu à rassurer les populations et à se rassurer lui-même. La sécurité dans les états est la première condition du bonheur et de la prospérité.
Il allait porter tous ses soins et toute son activité vers les autres parties de son administration, lorsque son intention fut détournée de ce but par la guerre que lui suscita son rival, Marius-Emmanuel Matra.
Matra aurait voulu, sinon être le seul élu de la nation, au moins partager le commandement avec Paoli. Son amour-propre blessé par la préférence donnée à un compétiteur qu’il ne croyait pas supérieur à lui, à lui qui appartenait à une ancienne, noble et très-influente famille, à lui, enfin, qui était bien plus âgé que son rival, lui fit oublier ses devoirs, son nom et son pays. Il ne vit plus que sa personnalité qu’il croyait outragée par le choix fait par la consulte. Son ambition déçue lui fit concevoir une haine violente et implacable contre l’élu de la nation; et cette haine passa de son cœur dans celui de ses adhérents.
A sa voix, Santucci, ancien membre de la suprême magistrature, mécontent de Paoli à cause d’un refus qu’il en avait éprouvé, les Panzani, les Colombani, les Cotoni et leurs partisans très-nombreux dans les pièves comprises entre le Fiurmobo et Orezza, se rassemblent au couvent d’Alesani, et là, déclarant nulle l’élection faite par la consulte de Sant’Antonio de la Casabianca, se proclament plus légitimement convoqués, plus libres dans leurs suffrages, et donnent le titre de général à Marius-Emmanuel Matra. Celui-ci se fondant sur une telle déclaration, déclaration émanant de la minorité en révolte ouverte contre la loi, lève l’étendard de l’insurrection et se prépare au combat.
Déja tous ses partisans sont en armes, déjà plusieurs pièves ressentent les horreurs de la guerre civile, lorsque Paoli, déplorant une rébellion qui arrête les réformes qu’il est en voie d’opérer, et prévoyant les conséquences fâcheuses qu’elle pourrait entraîner pour son gouvernement encore dans les langes, veut à tout prix rendre au pays la tranquillité gravement compromise par l’ambition du turbulent Matra. Il fait le sacrifice de sa place et propose de se soumettre à l’arbitrage d’une nouvelle assemblée.
Quelques-uns ont dit que cette démarche ne fut faite qu’en vue de gagner du temps, afin d’endormir l’ennemi et pour se préparer à l’anéantir. N’eut-elle eu que ce seul mobile, ce ne serait encore pas trop blâmable, mais cette proposition ne lui fut dictée que par le désir de rendre sa patrie heureuse et tranquille et de ramener un homme distingué qui, aveuglé par son ambition, était sorti du chemin de l’honneur. Qu’avait-il d’ailleurs à redouter? N’était-il pas l’élu de la nation, et n’avait-il pas pour lui la grande majorité de l’île? Avait-il besoin de s’abaisser jusqu’à la conciliation lorsqu’il était convaincu de la supériorité de ses forces et de son talent militaire (les faits l’ont prouvé), s’il n’y était poussé vraiment par la douceur de son caractère et par la grandeur de son âme qu’il montre ici dans son grand jour?
Mais Matra refuse la proposition. Prévoyant qu’une nouvelle assemblée lui serait encore plus défavorable puisqu’il se présente à ses suffrages les armes à la main et prêt à en faire un usage impie, il persiste dans sa rébellion. Une telle conduite fit connaître aux populations la différence du caractère des deux antagonistes; et, tandis que le cœur des Corses s’enflamme d’amour et de dévouement pour Paoli, il se remplit d’aversion et de haine pour Matra.
Les hostilités déjà commencées continuent avec vigueur, et Matra, à la tête de ses bandes, fait subir quelques échecs à Paoli, d’abord dans les défilés de Portello et de Corniale où Paoli était allé l’attaquer, ensuite au couvent d’Orezza, où le capitaine Piazzole, envoyé par Paoli qui attendait des renforts dans la piève de Tavagna, fut complètement défait et sauva difficilement ses jours. Cependant les populations des pièves fidèles à Paoli, connaissant le danger qui menaçait leur général, envoient de toutes parts leurs contingents, et bientôt Paoli se trouvant à la tête de forces imposantes, marche sur Matra, et le pourchassant de poste en poste, de piève en piève, il le refoule vers Aleria , son dernier asile. Non contents de ces avantages, les Paolistes portent la dévastation sur les propriétés de Matra et des Matristes.
Appelant à lui ses partisans d’Aleria et ceux des pièves limitrophes, Matra revient à la charge et tente de pénétrer dans la piève d’Orezza; mais l’entrée en est défendue par les valeureux Ciavaldini qui sont maîtres des défilés. Il essaye d’autres attaques, partout il est repoussé, et Paoli arrivant à la tête de ses bandes patriotiques le poursuit de nouveau jusqu’à Aleria. Voyant que, avec ses seules forces, il ne peut plus tenir contre Paoli et les siens qui deviennent de jour en jour plus nombreux, il s’embarque pour Bastia, où il va demander des secours au gouverneur génois. Les fidèles de Paoli, enflammés de colère contre le violent Matra, veulent porter le dernier coup à son parti, et l’empêcher de jamais plus relever la tête, en dévastant partout les propriétés des matristes; ici, on coupe des châtaigniers, des oliviers, des vignes; là, on brûle les moissons et l’on égorge les troupeaux; ailleurs, on incendie les maisons; partout des ravages, partout la dévastation.
On se demandera sans doute ici si ces dégats furent faits par ordre de Paoli. Nous ne pouvons le croire. Amant passionné de sa patrie, mais aussi de la justice et du droit, il ne pouvait commander de pareilles ruines condamnées par la raison; mais il aura pu les tolérer, faute de pouvoir les empêcher. A peine en possession d’une autorité, encore mal affermie, il ne pouvait contenir ni modérer la colère de ses bandes indisciplinées, habituées d’ailleurs depuis longtemps à porter la destruction sur les terres des vaincus, et à voir leurs propriétés subir le même sort lorsque la fortune des armes leur était contraire. Nous jugeons, nous, et avec raison, ces actes-là barbares; mais, peut-être, Paoli pensait-il qu’aux maux extrêmes, il fallait appliquer les remèdes extrêmes.
En arrivant à Bastia, Matra ne pouvait qu’être reçu à bras ouverts par les Génois, qui voyaient avec un plaisir peu dissimulé la division se mêler parmi les Corses qu’ils espéraient, par là, pouvoir soumettre de nouveau. Le gouverneur engage Matra, qu’il comble de flatteries et d’honneurs, à aller en personne solliciter à Gênes le secours du Sénat. Le gouvernement ligurien, saisissant avec empressement l’occasion que lui offrait un corse de rétablir son autorité dans l’île, donne à Matra des secours de toute espèce, et lui en promet d’autres s’ils deviennent insuffisants.
Matra, le cœur plein du désir de la vengeance et du plaisir de la voir bientôt assouvie, débarque avec ses Génois à Aleria, en janvier 1756; et, dès que ses partisans sont réunis, s’empresse de se mettre en campagne pour en venir aux mains avec son heureux adversaire, qu’il espère cette fois anéantir. Paoli, qui, après le départ de Matra pour Gênes, l’avait déclaré rebelle, c’est-à-dire ennemi du gouvernement et des lois, et avec lui tous ses partisans, prévoyant que son ennemi reviendrait bientôt avec l’appui des Génois, prit toutes les mesures pour rendre vaine son entreprise et pour lui porter le coup fatal, s’il était possible.
Après plusieurs marches des capitaines paolistes, il arrive que Paoli, séparé des siens et n’ayant avec lui que quelque soixante patriotes, est poursuivi par Matra; il précipite alors sa marche vers Corte, afin de se soustraire à un ennemi dix fois plus nombreux et de donner aux siens le temps de le rejoindre. Mais en arrivant au couvent de Bozio, il s’y arrête, et là, délibérant avec les siens sur le parti à prendre dans cette conjoncture, il se décide à y attendre l’ennemi, espérant cependant qu’il ne viendrait pas jusque-là. Mais Matra qui est instruit du peu de monde qui accompagne Paoli et qui ne veut pas laisser échapper une si belle occasion, s’avance en courant: point de repos pour ses troupes ni pour lui que son ennemi ne soit atteint; enfin, il arrive au couvent où Paoli s’était retranché. Le combat s’engage avec un acharnement sans pareil de la part des assaillants, et une résistance incroyable de la part des assiégés. Chaque coup qui part des meurtrières et des fenêtres du couvent porte la mort dans les rangs ennemis; mais ceux-ci sont trop nombreux et Paoli est dans un danger imminent. Déjà la porte a cédé aux haches ennemies; déjà Paoli et les siens songent à mourir, mais, au moins, en vendant chèrement leur vie, lorsque du haut des montagnes voisines retentit la conque marine: ce sont les partisans de Paoli qui accourent porter secours à leur général. D’un côté, c’est Clément Paoli et Valentini; de l’autre, c’est Thomas Cervoni de Soveria qui, quoique mécontent de Paoli, court à l’instigation de sa noble mère sauver le plus zélé défenseur de la liberté de la Corse. La fusillade s’engage entre les nouveaux venus et les soldats liguriens, la lutte est acharnée et le sang coule à flots. Ne pouvant soutenir le choc impétueux des patriotes qui se précipitent sur eux avec rage, les Matristes, saisis d’une terreur panique, se débandent, et leur chef, qui combattait vaillamment sur la porte du couvent, est blessé au genou et, enfin, achevé dans la mêlée d’un coup de fusil.
Paoli, dit-on, avait cherché à épargner la vie de Matra; il le fit chercher après le combat; mais il ne fut trouvé que parmi les morts. Doué d’une âme sensible et magnanime, Paoli pleura sincèrement la mort de son redoutable adversaire et le fit ensevelir avec pompe.
Ainsi périt Matra, ce vaillant guerrier, digne d’un meilleur sort et d’une meilleure cause. Avec sa bravoure incontestée, ses talents, ses richesses et son influence, de quelle utilité n’aurait-il pas été pour la patrie, et quels malheurs, quelles ruines n’aurait-il pas pu lui épargner! Malheureusement, il fut dominé par le démon de la jalousie qui le porta à tourner toutes ses facultés contre elle plutôt que de reconnaître, en Corse, un plus haut que lui! Mais qu’en résulta-t-il? L’inexorable histoire l’a condamné, et condamné sans retour.
La guerre civile ainsi terminée par la mort tragique de celui qui l’avait commencée, Paoli fit retomber sa juste colère sur les partisans de son ennemi, en envoyant les uns en exil et en jetant les autres dans les prisons de Corte.
Désormais rassuré de ce côté, Paoli peut continuer son œuvre et s’occuper uniquement de l’organisation de son système de gouvernement. C’est sur ce terrain que nous allons le suivre.
CHAPITRE II.
Table des matières
GOUVERNEMENT DE PAOLI.
Grâce à l’activité et à l’énergie de Paoli, la tranquillité de l’île, troublée à sa naissance par les ennemis domestiques, se rétablit bien vite après la défaite et la mort de Matra. Rien ne s’opposant plus sérieusement à la marche des affaires, le chef de l’État pensa à poursuivre vigoureusement l’œuvre sublime qu’il avait commencée, c’est-à-dire à doter le pays qui lui avait confié ses destinées, des institutions qui convenaient le plus au peuple dont il connaissait le caractère, les besoins et les aspirations. A cet effet, une assemblée, composée des représentants de toutes les communes de l’île, fut convoquée à Corte, laquelle, dirigée par la vaste et profonde intelligence de Paoli, promulgua des lois dignes d’un peuple libre et indépendant.
Le gouvernement établi par les Génois était loin de satisfaire aux besoins et au naturel des Corses, puisque ceux-ci ne pouvant supporter la tyrannie et les injustices de leurs maîtres, luttèrent pendant des siècles et versèrent des torrents de sang pour secouer le joug et conquérir la liberté. Il faut, cependant, reconnaître que dans la constitution génoise tout n’était pas à rejeter, et Paoli, dans sa sagesse politique, fit un heureux triage. En effet, il ne réforma pas la magistrature communale, c’est-à-dire les podestats et les pères du commun; il laissa intacte la division territoriale de l’île en pièves; il ne toucha point au syndicat; les lieutenants ou gouverneurs des provinces ne firent que changer de nom et furent appelés magistrats; le statut, cette transaction passée entre la Corse et Gênes, vers le milieu du XIVe siècle, et qui ne fut réellement observée que vers la fin du XVIe, à cause des guerres incessantes des oppresseurs contre les opprimés, continua à régir le pays. A tout cela, Paoli ajouta la création du conseil suprême, de la rota civile et des quinte d’osservazione o di guerra. Nous allons passer en revue et expliquer en peu de mots les différentes parties qui composaient le système politique établi par Paoli, en commençant par les municipalités qui sont la base et le fondement de toutes les institutions politiques.
Chaque commune était administrée par un podestat, assisté de deux pères du commun (padri del commune), élus tous les ans à la pluralité des voix des habitants qui se réunissaient, à cet effet, sur la place de l’église. L’élection du podestat, dont les fonctions étaient analogues à celles de nos maires, avait besoin de l’acceptation du magistrat de la juridiction, rendu sur les lieux dans ce but, afin d’éviter, ce qui est un très-grand avantage, les longueurs, les pertes de temps et l’ennui des correspondances et des rapports. Le podestat et les pères de la commune jouissaient de l’exemption de la taxe pendant la durée de leurs fonctions.
L’approbation du magistrat de la juridiction était nécessaire aussi au capitaine d’armes chargé de veiller à la sûreté et à l’ordre publics ainsi qu’à l’exécution des sentences du podestat, et, en outre, d’exercer les hommes valides de la commune aux manœuvres et aux évolutions militaires. Cette approbation, cependant, n’était pas requise lorsque l’élu, podestat ou capitaine d’armes, réunissait l’unanimité des suffrages.
Le podestat jugeait sans appel les différends dont la valeur n’allait pas au-delà de dix livres; assisté du conseil de deux pères du commun, il pouvait juger jusqu’à trente, mais pas au-delà. Lorsque la somme était plus considérable, le jugement appartenait à un commissaire établi dans chaque piève et appelé podesta della pieve, dont les fonctions correspondaient à celles des juges de paix de nos jours. Il lui était spécialement recommandé de concilier les parties le plus possible, de remettre les moins graves à des juges arbitres ou à d’amiables compositeurs; d’apporter la plus grande promptitude dans les jugements , afin d’épargner les dépenses et les lenteurs; et de rendre justice gratuitement aux veuves et aux orphelins.
Dans les chefs-lieux de juridiction était un magistrat qui, comme nous l’avons déjà dit, tenait la place des anciens lieutenants. Il avait deux assesseurs nommés par la consulte et un avocat public nommé par le conseil suprême. C’était à peu près ce que sont aujourd’hui nos tribunaux de première instance.
Au-dessus de toutes les magistratures que nous venons d’énumérer était la rota civile, espèce de cour devant laquelle étaient portées, en appel, les affaires civiles jugées par les tribunaux de juridiction. Elle jugeait directement les affaires criminelles, et, dans ce dernier cas, il fallait l’assistance de six citoyens. Cette cour se composait de trois jurisconsultes distingués, dont la charge était à vie, à moins qu’ils ne tombassent sous la censure du syndicat.
A l’exception du général et des membres de la rota civile, tous les autres emplois étaient annuels. Inviolables pendant la durée de leur emploi qui, d’ailleurs, était de courte durée, tous les magistrats et tous les administrateurs étaient jugés, à leur sortie de charge, par le syndicat, espèce de haute magistrature temporaire dont les membres étaient nommés par la consulte. Ce syndicat parcourait les communes de l’île à des époques déterminées, recueillait les plaintes des citoyens contre les magistrats et les administrateurs de la localité, donnait de salutaires conseils, adressait des reproches ou des encouragements, et inculquait partout le respect de la loi et des autorités constituées . Sa surveillance s’étendait encore sur le conseil suprême et sur le général.
Nous avons vu que lorsque Paoli commença à administrer le pays, tout, dans l’île, était en désarroi: des haines et des inimitiés divisaient un grand nombre de communes; des troubles étaient fomentés par les Génois; les mécontents, toujours nombreux au commencement d’un gouvernement, entravaient la marche de l’administration. Force fut donc à Paoli d’employer des moyens énergiques pour ramener la tranquillité et pour assurer l’exécution de la loi. Il créa donc des juntes d’observation ou de guerre, qui avaient l’obligation de se transporter immédiatement sur les lieux où des troubles avaient éclaté, où des crimes s’étaient commis, pour punir d’une manière exemplaire les criminels et les perturbateurs de l’ordre public. La sévérité était si grande et le châtiment tellement prompt que les familles et les populations en étaient frappées de stupeur et d’effroi. De là est venue cette expression: giustizia paolina.
Les Consulte ou vedute qui, sous les Génois, se réunissaient à des temps indéterminés, furent convoquées tous les ans par Paoli, et même plus souvent suivant les circonstances. Sous la république, le rendez-vous était à Biguglia; mais sous Paoli, elle se réunissait à Corte et quelques fois en d’autres lieux, selon les besoins ou les nécessités du moment.
La consulte nationale, en qui reposait la souveraineté du pays, puisqu’elle émanait du suffrage universel, était composée d’un procureur ou député de chaque commune, de deux ou trois procureurs des magistrats des provinces et des supérieurs et députés du clergé régulier et séculier, au nombre de cinquante environ; ces derniers, cependant, qui avaient voix délibérative dans les affaires ecclésiastiques, n’avaient que voix consultative dans les affaires civiles, afin de n’occuper les hommes d’église que des choses concernant leur ministère.
C’était une fois par année que tous les habitants de chaque commune se rassemblaient pour élire leur procureur à la consulte. Ce député recevait, à titre d’indemnité, une livre par jour pendant toute la durée de son mandat. Ce traitement, tout modique qu’il semble, était cependant suffisant à ces modestes représentants pour qui le luxe de la table et de la toilette était inconnu, mais il n’en restait pas moins une lourde charge pour le pays, à cause de sa pauvreté. Aussi, pour épargner les dépenses et pour éviter l’encombrement d’un trop grand nombre de députés , à cette forme d’élection en succéda une autre qui s’accomplissait de la manière suivante. Les municipalités nommaient leurs procureurs aux pièves, lesquels nommaient ensuite leurs procureurs à la consulte générale. Ce mode d’élection, cependant, ne fut guère usité, parce que les Corses, jaloux de leurs droits, voulaient voir clair par eux-mêmes dans les choses de l’État, et Paoli renonça toujours à l’exiger absolument par respect pour la volonté de la nation, espérant dans l’action lente, mais sûre du temps.
La consulte était une espèce d’assemblée législative chargée de faire et de promulguer les lois que le général, assisté du conseil suprême (Consiglio supremo del regno di Corsica), mettait à exécution. A ce conseil incombait la tâche de faire les règlements d’intérêt public et de traiter les questions politiques. Dans des cas très-rares et très-graves il décidait en dernier ressort les causes civiles ou criminelles. Ce conseil était composé, dans le commencement, de plus de trente membres, sans demeure permanente; ensuite il ne se composa que de neuf, lesquels étaient remplacés tous les ans. Ils passaient, trois par trois, quatre mois de l’année auprès du général pour l’aider, par leurs conseils et par leur coopération, dans l’exécution des lois et dans l’administration des affaires. Ces conseillers devaient être âgés de plus de trente-cinq ans; ils étaient choisis par la consulte parmi les magistrats ou parmi ceux qui avaient rendu des services signalés au pays. Aucun conseiller ne pouvait être réélu que deux ans après sa sortie de charge. Si le général venait à mourir ou à se démettre de ses fonctions, c’était le plus vieux qui prenait les rênes de l’État: il était tenu de convoquer la consulte, dans l’espace d’un mois, afin qu’elle procédât à l’élection d’un nouveau chef. Outre le conseil, auprès du général se trouvaient un grand chancelier et un secrétaire d’État.
Le général commandait les troupes et nommait aux différents grades; dans ses attributions entrait le jugement des litiges de commune à commune, qu’il avait l’art de rendre sans jamais exciter l’aigreur ni le mécontentement. A lui étaient adressés les rapports de tous les fonctionnaires de l’île, et ces rapports étaient, non pas annuels comme cela se pratique presque partout, mais trimestriels, afin de donner au chef de l’État une connaissance plus exacte des faits et d’imprimer une plus grande promptitude aux affaires.
D’ailleurs, dans les fréquentes tournées qu’il faisait, soit seul, soit en compagnie des juntes, il exhortait les peuples, tout en leur inspirant des sentiments d’indépendance et de liberté, à être soumis aux lois et à respecter les magistrats; et ceux-ci à remplir loyalement et exactement leurs devoirs, leur faisant comprendre que le bonheur de l’île dépendait de l’administration prompte et équitable de la justice. Il leur enseignait aussi, par son exemple, à avoir de la dignité dans le caractère et dans les manières, et à en avoir plus de soin que de la vie même. Il leur recommandait la bonne entente entre tous les fonctionnaires: «cette concorde, leur disait-il, vous rendra plus forts et plus respectés, et facilitera singulièrement l’accomplissement de tous vos devoirs». Et si quelqu’un venait à faillir, il s’effaçait pour ne parler qu’au nom de l’indignation publique.
Quelques écrivains français ont dit que Paoli, voyant combien il était aimé de ses compatriotes, et quelle influence il exerçait sur eux, se mit un jour à penser qu’il pourrait ceindre sans opposition la couronne de Théodore, et que, à cet effet, il commença à préparer le chemin qui devait le conduire à son but.
La consulte annuelle se réunissait à Corte, tandis que Paoli assiégeait Macinajo, poste très-important situé vers l’extrémité du Cap-Corse, et était sur le point de s’en emparer. Au lieu de se rendre lui-même à la consulte, il s’y fit remplacer par Barbaggi, mari de sa nièce, fille de Clément, son frère, afin d’accoutumer les Corses, disent-ils, à voir sans jalousie la grandeur de ses parents et la magistrature héréditaire dans sa famille. Cette délégation excita les murmures des représentants qui voulurent y voir une atteinte portée à la souveraineté nationale. Ces murmures n’étaient pas fondés, puisque l’homme dont se servait Paoli pour ce prétendu abus de pouvoir n’était que d’un médiocre mérite et ne devait nullement porter ombrage à la consulte. Néanmoins la cause de ces murmures étant parvenue jusqu’à l’oreille du général, il s’empressa d’abandonner un poste périlleux, mais où il croyait cependant sa présence opportune, pour se rendre à la capitale afin d’y calmer, par sa présence, l’agitation des esprits.
Voici une autre anecdote qui a plutôt l’apparence d’un conte que d’un fait avéré.
Dans la salle du conseil suprême fut élevé un trône en velours cramoisi, orné de franges d’or et entouré de neuf fauteuils de la même étoffe. Ce trône était le siège de la liberté, tandis qu’un autre plus petit, mais plus élégant, dressé dans la salle voisine de l’appartement de Paoli, était destiné à lui-même. Un jour, dit-on, prenant les allures d’un souverain, il se présenta au conseil suprême, vêtu d’un habit magnifique, l’épée au côté et le chapeau sur la tête. Il sembla aux conseillers que, en entrant, il voulût se diriger vers ce trône; mais leur morne silence lui fit comprendre quels sentiments animaient l’assemblée.
Quoi qu’en aient dit Germanes et Pommereul , Paoli n’a jamais songé à se faire roi: toute sa vie en est une preuve constante et non équivoque. D’ailleurs, qu’aurait-il fait de ce titre qui ne lui aurait rapporté que mépris et ridicule, comme au baron westphalien? Pour le laisser à sa postérité ? mais il n’était pas marié, et jamais il n’a manifesté l’intention de sortir du célibat; «mon épouse, répondait-il à ceux qui l’engageaient à se marier, mon unique épouse c’est la patrie», et comme telle il l’aima toujours, jusqu’à son dernier soupir. Même sur la terre étrangère qui lui avait donné l’hospitalité, la liberté de sa patrie fut l’objet de tous ses vœux; et lorsqu’il crut le bien de son pays assuré par les victoires du premier consul, il écrivit: «nous sommes libres, c’était dans mes vœux; quelle que soit la main qui nous accorde ce don, qu’elle soit bénie ». S’il avait eu la pensée d’asservir sa patrie, il aurait peu à peu préparé son terrain; mais en aucune circonstance de sa vie publique ou privée, il n’a rien fait qui pût le faire soupçonner d’aspirer à la tyrannie; au contraire, toutes ses actions ont tourné au profit de la liberté et de l’indépendance de son pays . Jamais il n’a abusé de son pouvoir ni de la confiance que les Corses avaient en sa vertu. Il était impossible au général de se rendre maître absolu, car la consulte, véritable souveraine, était là, la consulte à laquelle le général devait rendre compte de ses opérations, de ses correspondances avec les cours étrangères, et même des négociations secrètes. Il ne faut pas croire, non plus, que les députés représentants d’un peuple si jaloux de ses droits, fussent des instruments aveugles entre les mains de Paoli: ils se seraient opposés de toutes leurs forces aux empiétements du pouvoir exécutif qui, d’ailleurs, ne pouvait pas même les corrompre, car à lui n’appartenait pas la distribution des emplois. Et c’est un bien puissant moyen que celui de pouvoir amorcer les représentants et les citoyens par l’appât des emplois, des pensions et des faveurs! L’idée de devenir tyran n’a donc jamais traversé son esprit. De plus nobles sentiments dirigèrent sa conduite: il se glorifiait avec une admirable modestie de ne s’être jamais départi de ce que la consulte lui avait prescrit.
Paoli, il est vrai, dominait tout de sa haute intelligence, et les populations donnaient leur assentiment à tout ce qu’il faisait, persuadées que tout ce qui émanait de lui était conforme au bon sens et à la raison. C’est si vrai, qu’après 1765, les difficultés devenant de jour en jour plus grandes, à cause des vues non équivoques de la France sur la Corse, il fut confié au général de plus grands pouvoirs sans qu’il se rendit pour cela plus indépendant et plus absolu. Il avait le commandement des troupes de terre et de mer, la direction du commerce et l’administration des revenus de l’État; mais il se fit un devoir de tenir la consulte nationale au courant de toutes ses opérations.
Voyons maintenant comment se traitaient les affaires au sein de la consulte, dont la session durait environ deux semaines. Le gouvernement soumettait les projets à la consulte par l’organe du président de cette assemblée, et le peuple présentait ses réclamations par la voix de l’orateur de la consulte, lequel, de même que le président et le chancelier, était élu par les deux tiers des suffrages d’une commission composée de deux députés de chacune des neuf provinces et des juges de la rota civile. Le plus souvent, les projets étaient soumis à une commission qui en faisait une étude particulière; puis le projet était mis à la délibération de l’assemblée générale qui l’adoptait par acclamation s’il n’y avait pas d’opposition sérieuse. Mais lorsqu’il y avait divergence notable d’opinions, on allait au scrutin secret et la motion était adoptée à la moitié des suffrages plus un. Plus tard on exigea les deux tiers des voix afin d’obtenir une plus grande manifestation de la volonté commune.
Le gouvernement, cependant, avait la faculté de refuser de mettre à exécution une loi votée, à la condition pourtant d’expliquer à la session suivante les motifs de son refus. Une motion qui n’aurait obtenu que la moitié des suffrages pouvait être représentée deux fois pendant le cours de la session; une autre qui aurait été repoussée à une grande majorité pouvait être soumise de nouveau aux délibérations de la consulte à la session prochaine, parce que, comme le dit avec raison Pompei, «Paoli avait senti le danger d’abandonner l’adoption ou la révocation des lois les plus importantes au caprice d’une majorité souvent faible ou mal dirigée».
Ce fut donc ainsi, à force d’expériences et de modifications, et avec le concours de toutes les capacités de l’île envoyées à la consulte par les communes ou par les pièves, que Paoli parvint à établir un gouvernement libre et fort et à former un code de lois, appelé Statut, parfaitement adapté au caractère des Corses, au besoin des populations et à l’esprit du temps, statut qui lui a fait prendre rang en Europe parmi les plus grands législateurs. Il sut aussi, en inspirant à tous les sentiments dont il était lui-même animé, s’entourer de magistrats intègres, de vaillants guerriers, d’hommes capables, et faire de tous les Corses d’excellents citoyens encore plus occupés de leurs devoirs que de leurs droits.
CHAPITRE III.
Table des matières
CONSÉQUENCES ET RÉSULTATS DE L’ADMINISTRATION DE PAOLI.
La consulte s’occupait, pendant la durée de chaque session, des impôts, des revenus et des dépenses de l’État, des moyens de développer l’agriculture, le commerce et l’industrie, et, enfin, de tout ce qui était nécessaire au bien public et à la prospérité de l’île.
Chaque famille payait aux collecteurs publics deux livres par mille de la valeur des biens meubles et immeubles, à l’exception des maisons d’habitation. Cette contribution qui, sous les Génois, était de douze livres, fut réduite à quatre par a consulte de 1768; cependant ceux qui ne possédaient que mille livres n’en payaient qu’une, et on usait même de ménagements envers eux pour le recouvrement.
Le papier timbré, les amendes, les mines de plomb, le sel, la pêche du corail , les droits sur l’extraction et l’introduction des marchandises et des denrées étaient d’autres sources de revenu. Ajoutez le produit de la confiscation des biens des sujets génois, les revenus des évêques réfugiés dans les villes qui étaient encore sous la domination génoise, les offrandes spontanées du clergé et des couvents, et vous aurez à peu près toutes les branches du revenu public.
Les prêtres et les moines qui avaient tant fait et tant souffert pour la patrie et qui toujours s’étaient montrés au nombre de ses plus zélés défenseurs, ne se démentirent pas sous l’administration de Paoli. Les premiers donnèrent le dixième et le vingtième de leurs revenus, et les couvents 80 livres chacun. En outre, lorsqu’il s’agit de battre monnaie, toutes les paroisses, à la voix de Paoli, se désaisirent du superflu de leurs ustensiles d’or et d’argent.
Murato fut le lieu choisi pour l’établissement de la Monnaie, et la direction en fut confiée à Barbaggi. Sur les pièces de monnaie était gravée la tête du maure, surmontée d’une couronne, en mémoire de l’ancienne domination des Sarrazins. Cette monnaie cependant, vu la pauvreté du trésor, n’était qu’obsidionale, c’est-à-dire qu’elle avait une valeur plus forte que sa valeur intrinsèque.
Parmi les dépenses, il faut compter le traitement des magistrats, des fonctionnaires et des troupes. Deux bataillons furent recrutés et payés aux frais de l’État. Les soldats préposés à la garde d’un fort ou d’une tour étaient payés à raison de huit livres par mois; ceux qui étaient au chef-lieu de province en recevaient quinze; et les gardes de Paoli n’avaient qu’un traitement quotidien de huit sous. En temps de guerre, tous les citoyens étaient soldats, hormis les pasteurs d’âmes: ils étaient divisés en trois bans qui se relevaient successivement à quinze jours d’intervalle, et n’étaient point rétribués, tout au plus leur fournissait-on les munitions de guerre. Quand aux munitions de bouche, chacun portait dans son sac de peau (zano), suspendu en bandoulière, du pain de châtaignes (pisticcine).
Il est inutile d’énumérer toutes les dépenses pour voir quelle économie apportait Paoli dans l’administration des deniers publics. Il en mettait partout et il veillait même sur les plus petites choses, car il avait pour principe que quiconque méprise les petites ne sait guère s’occuper des grandes. Il menait une vie très-frugale; pas de luxe dans ses habillements, et encore moins dans sa maison d’habitation. Il ne voulut jamais qu’on y fit la moindre réparation, et c’est tellement vrai qu’un jour en arrivant à la Stretta, il y brisa les carreaux de vitre qu’on avait fait placer aux fenêtres pendant son absence.
L’agriculture, si longtemps négligée sous les dominations que les Corses ont subies, et particulièrement sous le gouvernement génois qui avait intérêt à maintenir les habitants dans la pauvreté, pensant que cet état de misère calmerait leur ardeur pour l’indépendance, l’agriculture, dis-je, reçut une vigoureuse impulsion sous l’œil vigilant et actif de Paoli et de la consulte. Mais ce développement rencontrait de nombreux obstacles: d’abord de la part des bandits qui, soudoyés par les Génois, infestaient toute l’île et empêchaient, par conséquent, les insulaires de se livrer en. toute sécurité aux travaux des champs; ensuite de l’oisiveté invétérée par une trop longue habitude, d’où dérivent la dangereuse passion du jeu, le goût de la chasse et celui des armes, et par dessus tout, de la manie des places qui emporte à la recherche d’un emploi incertain et bien mesquin quelquefois, tant de bras si utiles pour l’agriculture et pour l’industrie. Robiquet n’a que trop raison, dans ses recherches historiques et statistiques sur la Corse, quand il dit:
«nulle part les emplois ne sont plus recherchés qu’en Corse».
Oh! que la Corse serait heureuse et prospère si, comme le voulait Paoli, les habitants prenaient le goût de l’agriculture et des travaux des champs! Le travail, loi sacrée et divine, en mettant l’homme aux prises avec les grandes forces de la nature, le rend plus doux et plus traitable; en l’occupant de ses intérêts, en le distrayant par de nobles et bonnes pensées, il l’empêche de songer aux pensées mauvaises, suites du désœuvrement et de la fainéantise.
Lorsque les bandits eurent été détruits ou obligés de chercher un asile sur la terre étrangère par Paoli qui les traquait de près et qui ne leur laissait ni repos ni trêve, les Corses, voyant leurs personnes et leurs biens placés sous la protection tutélaire des lois et d’un gouvernement qui se fortifiait de jour en jour, commencèrent à déposer les armes et à sentir avec plaisir et profit leurs mains allourdies et durcies, non plus par le fusil, mais bien par la charrue et la pioche. Les taillis commencèrent à disparaître pour faire place aux terres défrichées; les plaines, désormais cultivées, donnèrent d’abondantes moissons et rapportèrent de quoi pourvoir amplement aux besoins de la population. Les Corses alors sentant la vie se répandre à flots dans leurs contrées, naguère si malheureuses, ne purent que vénérer et chérir cet homme extraordinaire à qui ils devaient non seulement la sécurité et la liberté, mais aussi l’abondance et le bonheur.
Le commerce de l’île, encore à l’état d’enfance, dût naturellement se ressentir des progrès de l’agriculture. Il prit un accroissement considérable par les soins de Paoli qui pourvut les côtes de magistrats sanitaires chargés de surveiller l’arrivée des bâtiments, l’importation et l’exportation des marchandises (consulte de 1764, § XII). Il visita lui-même les ports et ce fut dans une de ces courses qu’il vit et choisit un emplacement qui lui parut fort propre à favoriser le commerce de cette partie importante de l’île, la Balagna; il y jeta les fondements d’une ville, aujourd’hui l’Ile-Rousse, qui devait porter un coup fatal à Calvi toujours fidèle aux Génois. Les bienfaits du commerce se firent sentir bien vite: le numéraire circula en abondance dans l’île et les transactions furent plus sûres et plus promptes.
Le commerce fut notablement favorisé par la permission qui fut donnée aux habitants des villes occupées par les Génois, de venir trafiquer aux ports et mouillages de la nation, aussi bien que par celle qui fut accordée aux Français de venir se pourvoir aux marchés corses de ce qui leur était nécessaire. Ce fut seulement lorsque Paoli s’aperçut que les habitants de Bastia contrariaient ses rapports avec le Cap-Corse, qu’il défendit aux habitants de l’île tout trafic avec eux.
Pour un administrateur aussi prévoyant et aussi sagace que Paoli, l’industrie qui était pour ainsi dire nulle en Corse ne devait pas être oubliée. Aussi lui donna-t-il l’impulsion que comportait la situation du pays et le peu de ressources qu’il possédait. Il établit un moulin à poudre, une fabrique d’armes et une fonderie. Il trouva des armuriers dans la piève d’Orezza; il fit venir des maîtres artilleurs de l’étranger, et lui-même voulut étudier l’artillerie; c’est pourquoi en écrivant, le 12 avril 1762, au comte Rivarola, consul de S. M. Sarde, à Livourne, chargé en même temps des affaires de la Corse avec les cours de Piémont et de Toscane, il le priait de lui envoyer quelque traité d’artillerie et quelques instructions sur la science diplomatique.
Paoli, qui demandait des renseignements à un consul, n’était-il donc qu’un apprenti dans cette science? Non, il possédait la véritable science du droit des gens; mais il avait besoin d’en connaître le langage, la pratique et les formes.
En mettant de l’économie partout, Paoli parvint à réaliser des épargnes, et il les employa à des choses d’utilité publique, à acheter des instruments de labourage qu’il distribuait dans ses visites aux campagnes à ceux qui se distinguaient dans le perfectionnement des cultures, à rendre les routes moins scabreuses et plus praticables, à faire construire des ponts afin de faciliter les communications de pièves à pièves, de communes à communes, dont beaucoup sont séparées entre elles par des ruisseaux qui deviennent d’impétueux torrents pendant la saison des pluies et de la fonte des neiges. Une junte était établie à l’effet de surveiller les voies de communication. De plus la consulte de 1764 décida que le gouvernement établirait dans chaque province deux ou plusieurs fonctionnaires chargés d’inspecter la culture des terrains, la plantation des vignes et de toute autre sorte d’arbres, spécialement des mûriers (§ XIII). Sentant les inconvénients qui résultent de l’absence d’un même système de poids et mesures, cette même consulte en prescrivait à l’avenir l’uniformité dans tout le royaume (§ XIV). Elle s’occupa aussi d’une foule d’autres prescriptions tendant toutes au bien de la classe pauvre, entre autres de la fixation des honoraires des greffiers, des médecins, des chirurgiens, etc., afin de mettre un terme à un grand nombre d’abus devenus intolérables par la cupidité de tous ces fonctionnaires qui, sous les Génois, n’avaient que trop ajouté par leurs exactions particulières au poids énorme des impôts qui écrasaient les pauvres habitants de l’île.
C’est remarquable que dans un pays très-pauvre et trop longtemps soumis à une domination oppressive, où il n’y avait pas d’écoles (car on ne peut considérer comme des écoles quelques leçons données isolément par des prêtres ou des moines), et où rares étaient ceux qui pouvaient aller à l’étranger puiser des connaissances, Paoli pût trouver d’excellents magistrats; c’est qu’il sut les créer et qu’il se contenta de leur équité et de leur bon sens. Ce n’est pas qu’il crût toutefois que l’instruction était inutile, au contraire il savait qu’elle est indispensable dans toutes les carrières. Les Corses l’avaient compris avant lui, puisque dans toutes leurs réclamations au gouvernement Ligurien ils demandaient, mais toujours en vain, la création d’un établissement d’instruction publique.
Ce fut le 1er novembre 1764 qu’une université fut fondée à Corte, grâce à l’esprit actif et économique de Paoli, qui lui fit surmonter tous les obstacles. De tous côtés la jeunesse de l’île s’empressa d’accourir dans cette ville où l’enseignement était donné gratuitement, afin que cette institution, spécialement destinée aux jeunes gens des familles aisées, fût aussi un bienfait pour les enfants des pauvres qui n’en étaient pas exclus. Le pain de la science y fut dispensé par des professeurs tous corses, mais d’un grand mérite. Le premier entre tous était le P. Mariani, surnommé Rosso de Corbara, de l’ordre des Mineurs réguliers, docteur de Salamanque, professeur émérite de l’université d’Alcala, secrétaire général et chronologiste de son ordre, et membre de l’académie des Conciles. Tous les autres aussi étaient des moines. Les prêtres et les moines étaient alors en Corse presque les seuls qui eussent une solide instruction. Ils l’avaient acquise, non au sein de la patrie qui, comme nous l’avons dit, manquait d’écoles, mais en Italie, en Espagne, en Italie surtout où plusieurs brillèrent en qualité de professeurs aux universités de Rome, de Padoue et de Pise; plusieurs même firent fortune à Venise où ils étaient en grande estime .
Cette université n’eut qu’une bien courte durée à cause de la conquête française qui arriva quatre ans après. Elle rendit de grands services aux Corses, en initiant la jeunesse aux principes du droit naturel et du droit des gens, aux éléments des sciences mathémathiques pour lesquelles les Corses ont beaucoup de propension, et aux beautés de la littérature. On y enseignait aussi l’histoire et la théologie dogmatique et morale. Les leçons des professeurs étaient faites en langue latine, et les examens, qui étaient fréquents, avaient lieu en présence des premières autorités du gouvernement, afin que, dit Tommaseo, l’amour du savoir fut ennobli par l’amour de la patrie.
Une conséquence de la création de l’université, fut l’établissement d’une imprimerie, qui fut placée d’abord à Cervione, ensuite à Corte, siège du gouvernement. La première œuvre qui sortit de ses presses fut la Giustificazione della rivoluzione di Corsica, du chanoine Don Grégoire Salvini, œuvre qui eut un grand retentissement en Italie et en France, et qui démontra péremptoirement à l’Europe la justice de la cause des Corses, et la tyrannie, les injustices et les vexations de toutes sortes que la faible et orgueilleuse république de Gênes fit souffrir à ce malheureux peuple revendiquant, les armes à la main, les droits qu’on refusait depuis tant de siècles à ses justes réclamations.
La République répondit à cette justification; mais ses efforts furent impuissants à donner le change à l’opinion générale, et n’aboutirent qu’à rendre de plus en plus évidents, aux yeux des nations, et les torts des Génois et la justice de la cause des Corses.
A l’effet de publier les actes du gouvernement et de faire connaître les affaires importantes de l’île, un journal hebdomadaire, sous le titre de Ragguagli del l’isola di Corsica, s’imprimait à Corte par les soins de Paoli. Cette publication écrite avec beaucoup de précision et de clarté se distinguait aussi par la noblesse des sentiments. Elle était lue avidement à l’étranger et particulièrement par les Italiens, désireux de connaître les nouvelles de cette petite île qui avait leurs sympathies et qui occupait l’attention de l’Europe.
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