Kitabı oku: «L'obélisque de Luxor»

Yazı tipi:

Apollinaire Lebas

L'obélisque de Luxor


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066336301

Table des matières

INTRODUCTION.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

TROISIÈME PARTIE.

QUATRIÈME PARTIE.

APPENDICE.

I.

II. 9


INTRODUCTION.

Table des matières

LA brillante et rapide conquête de l’Égypte par l’armée française est inscrite dans les annales de l’histoire, au nombre de ces faits d’armes audacieux qui ébranlent les empires et donnent naissance à une foule d’intérêts nouveaux; si cette expédition n’avait produit d’autre résultat que le stérile avantage de prouver notre bravoure militaire, elle ne serait plus aujourd’hui qu’un épisode intéressant de la révolution de 89; là ne se sont pas bornées les conséquences de la campagne d’Égypte: elle a fourni les moyens d’explorer avec un égal succès, au profit de l’Europe savante, les débris du plus ancien peuple civilisé dont le souvenir soit parvenu jusqu’à nous; empreinte d’un cachet particulier d’utilité scientifique, elle porte, au milieu des faits qu’a produits la grande lutte révolutionnaire, un caractère exceptionnel et spécial, et constitue l’un des plus beaux titres que la France se soit acquis à la reconnaissance des nations.

Un événement dont l’influence a rejailli avec tant d’éclat sur les sciences et les arts, qui en a agrandi la carrière et étendu le domaine, méritait d’être symbolisé en quelque sorte dans un monument élevé au sein de la capitale, en témoignage de reconnaissance pour les héros et surtout pour les savants qui y ont participé. Ce monument devait avoir une physionomie locale, un caractère originel, qui rappelât à tous les yeux le fait qu’il était destiné à célébrer: il n’en était aucun qui pût mieux atteindre ce but que l’obélisque de Luxor, aussi le public a-t-il saisi avec empressement la pensée de voir transporter à Paris un de ces superbes monolithes resté debout au milieu des ruines de la Thébaïde.

Il était réservé à la génération actuelle de réaliser par une entreprise audacieuse, dont l’Europe moderne n’offre point d’exemple, le vœu qu’exprimait il y a deux siècles le plus grand de nos orateurs sacrés . Il appartenait à la Nation Française d’égaler la puissance romaine, qui, pour nous servir des expressions du même orateur, crut faire assez pour sa grandeur en empruntant au sol de l’Égypte les obélisques des Pharaons.

Elle n’existe plus cette Égypte, source de toute philosophie, antique berceau des sciences et des arts. Comment a pu disparaître de la face du monde cette nation jadis si florissante, si célèbre par ses institutions sociales, par ses profondes conceptions religieuses, emblèmes symboliques de la nature divinisée! Vingt fois envahie par les Perses, par les Grecs, par les Romains, l’Égypte, après avoir donné des lois au monde, fut réduite à la condition de province romaine; et, plus tard, inondée de flots de barbares que sans cesse poussaient sur elle le flux et le reflux de la civilisation, elle a vu peu à peu s’éteindre et se perdre son antique nationalité. Si quelques-uns de ses enfants échappèrent en petit nombre au désastre général , inconnus aujourd’hui à eux-mêmes, errants aux lieux où s’élevaient les illustres cités dont ils ne soupçonnent pas même la splendeur passée, confondus sans distinction de race et d’origine avec leurs oppresseurs, ils supportent en commun avec eux le joug que leur imposent de nouveaux maîtres. L’invasion et le despotisme leur ont tout enlevé, tout, jusqu’à l’espoir d’un meilleur avenir.

C’est surtout des invasions successives des Perses que l’Égypte eut le plus à souffrir comme nation indépendante: selon Diodore de Sicile, Cambyse, à la tête d’une armée formidable, couvrit de sang et de ruines les deux rives du Nil. Excités au meurtre et au pillage par ce prince violent et vindicatif, les Perses ravagèrent, incendièrent les palais et les temples. L’or, l’ivoire, les pierres précieuses, les vases sacrés, et tous les ornements qui les décoraient, devinrent la proie de ses avides soldats. Des colosses, des obélisques furent mutilés, renversés de leur base, coupés ou brisés en morceaux. Cambyse poussa la vengeance et l’impiété jusqu’à violer l’asile des morts. La momie du Pharaon Amasis, fouettée par ses ordres sur la place publique, fut brûlée dans son cercueil; celle de la reine, dépouillée de tous ses joyaux, subit le même sort.

Vingt-trois siècles après ces horribles ravages, suivis de nouvelles conquêtes et de nouvelles spoliations, on retrouve sur le sol de l’Égypte, qui semble dévolu à la destruction et à la barbarie, les traces de la frénésie des premiers vainqueurs; et cependant, telle a été la fécondité de l’art chez les Égyptiens, que l’on voit encore debout des colosses, des obélisques, des temples, des palais qu’habitaient autrefois les prêtres habiles et instruits, auprès desquels Hérodote, Solon, Platon, et tous les plus grands philosophes de l’antiquité, allèrent puiser des leçons de science, de morale et de sagesse. On dirait que ces chefs-d’œuvre d’architecture, qui par leur nombre et la difficulté de leur exécution, semblent nous accuser de faiblesse et d’impuissance, ont lassé le génie destructeur des conquérants: leur masse gigantesque les a préservés même du vandalisme de la civilisation moderne.

Malgré les nombreuses relations qui ont été publiées sur l’Égypte, il est impossible, même à l’imagination la plus féconde, de se former une idée exacte du Saïd et de la Nubie. Comment, en effet, se représenter un pays où rien ne ressemble à ce que nous avons vu dans notre enfance, où tout est soumis à un phénomène unique et annuel , dont la suspension momentanée anéantirait toute espèce d’existence. Là tout est nouveau pour nous, le sol, l’intensité de la lumière, les mœurs, les actions, le caractère, le costume des habitants; là le ciel est toujours pur et serein, l’atmosphère toujours brûlante. Des torrents de sables coupent, croisent, entourent des terres fertiles, avec lesquelles ils semblent être constamment en lutte. Ici c’est un empiétement du désert sur la plus riche végétation, plus loin des eaux limoneuses viennent féconder une plage aride et solitaire; on se croirait transporté dans une autre nature. Au milieu de tant de phénomènes, en présence de tant de monuments où se montre la puissance de la nature et du génie de l’homme, l’esprit est invinciblement entraîné à observer, à étudier, à chercher la solution de ces grands problèmes physiques, et surtout du problème plus important encore de l’origine sociale.

Qu’étaient donc les Égyptiens? d’où viennent-ils? où ont-ils puisé les éléments de leur science, eux qui possédaient un ensemble complet d’institutions sociales lorsque l’Europe était encore plongée dans les ténèbres de la barbarie? En vain les historiens les plus célèbres ont-ils consacré leurs veilles à la recherche de quelques témoignages authentiques sur ces longs siècles de formation et d’enfance; le nom du premier peuple civilisé, la partie du globe qu’il a occupée, sont encore un mystère en archéologie. Les nombreux documents recueillis par ces savants n’ont donné lieu qu’à une foule de systèmes contradictoires, que l’on chercherait en vain à concilier, à coordonner entre eux.

Les uns, comme le savant Bailly, font descendre les sciences des plateaux de la Tartarie; ils supposent que quelques familles se sauvèrent sur ce point culminant, et échappèrent ainsi au dernier bouleversement du globe (le déluge). Sans adopter ni combattre cette assertion, on peut admettre que des habitants de l’Afrique trouvèrent aussi un refuge contre l’inondation, sur le mont Taranta . Le voyageur Bruce regarde ce roc séculaire comme une des plus hautes montagnes du monde. Ses flancs sont percés d’une multitude de cavernes qui ont probablement servi de demeure aux premiers habitants de la terre. Une plaine fertile, couverte aujourd’hui de riches moissons, limite son sommet couronné par des forêts de cèdres de toute espèce. De vastes excavations y forment dans plusieurs endroits des citernes naturelles, où les eaux pluviales viennent s’amasser. Quelques hommes ont donc pu s’y retirer, échapper ainsi, survivre à un déluge qui avait submergé un grand nombre de points culminants du globe moins élevés que la cime du Taranta.

Plusieurs historiens, plaçant le berceau des sciences et des arts en Egypte, regardent la Chine et l’Inde comme des pays conquis et civilisés par les Pharaons.

Huet, évêque l’Avranches, et Mairan, soutiennent que Sésostris, à la tête de cent mille hommes, pénétra dans la Chine et y fonda la dynastie de Tchéou.

Les Brahmes, il est vrai, prétendent de leur côté que des Indous, s’étant retirés en Chine, abandonnèrent insensiblement la vie sauvage, se soumirent à un chef unique, qui les rassembla en corps de société, dont l’antiquité et la civilisation sont constatées dans des livres écrits depuis plus de trente-trois siècles; mais leur témoignage est infirmé par un passage de Confucius , que nous a transmis sir William Jones, instruit par les Brahmes, comme le fut jadis Hérodote par les prêtres de Memphis.

L’envahissement de cette partie de l’Asie par les Égyptiens, ou du moins par des hommes venant des bords de la mer Rouge, nous est encore confirmé par le célèbre de Guignes et par le jésuite Premare, qui connaissait parfaitement le sanscrit.

Quoi qu’il en soit de ces diverses opinions, aucun commentateur ne nous montre la race égyptienne dans toutes les phases de son existence jusqu’à sa complète soumission à la puissance romaine. Ce serait cependant un spectacle profondément intéressant que de voir Thèbes naître, s’élever, s’agrandir, s’étendre, sur les deux rives du fleuve, et devenir la plus belle, la plus grande et la plus étonnante ville de l’univers; et de suivre enfin dans leurs progrès successifs les hautes combinaisons du génie qui a pu produire tant de merveilles! Mais, quelque contradictoires que soient ces traditions du passé, elles s’accordent en ce point, que les premiers éléments de la société viennent de la Chine ou de l’Égypte; et si l’on pose la question de primogéniture, les probabilités seront en faveur de la patrie de Sésostris. Aucun écrivain, que je sache, n’a émis l’idée que les Pharaons aient eu pour aïeux les empereurs chinois, tandis que des hommes consciencieux et versés dans les langues orientales admettent le fait contraire. Cette observation fait pencher la balance du côté du peuple égyptien, qui a toujours été considéré avec raison comme un type, comme une race aborigène; il a tout tiré de son propre fonds, sans rien emprunter aux autres contrées. En est-il un sur la terre qui, plus que lui, porte le cachet d’une haute antiquité ? La sienne est prouvée incontestablement par les zodiaques sculptés dans les tombeaux et sur les plafonds des édifices sacrés. L’état du ciel que nous représente le zodiaque de Denderah n’est déjà plus celui que la sculpture traçait plus tard à la Nécropolis de Thèbes; et par suite de la précession des équinoxes, ce dernier n’est plus le ciel qui frappe aujourd’hui nos regards. A ce témoignage éclatant d’une immense antiquité et de connaissances profondes dans l’astronomie, s’en ajoutent mille autres: ce sont les Juifs, peuple sorti de son sein, aujourd’hui répandu sur toute la surface de la terre; c’est l’art de graver sur toute espèce de pierre fine, art qui ne tient à aucun des premiers besoins de la vie des peuples, et dans lequel cependant les Égyptiens excellaient deux mille ans avant notre ère; ce sont les édifices gigantesques dont le sol est en quelque sorte hérissé, et qui nous présentent le plus riche musée de l’univers: ces constructions dont les moins anciennes existaient dix mille ans avant Platon , qu’on viendra peut-être admirer encore lorsqu’il ne restera plus de vestiges de nos villes somptueuses, sont bâties en partie avec les débris d’autres constructions tombée des vétusté, ce qui indique deux ères de monuments, deux âges d’architecture.

Le temps de l’existence, ainsi mesuré, se déroule à l’imagination dans une immensité indéfinie. L’impossibilité de remonter plus haut, d’énumérer les âges antérieurs qui sont bien constatés par des faits matériels, de leur assigner une origine dont les bornes sont reculées tous les jours par de nouvelles découvertes, n’aurait-elle pas suggéré à quelques philosophes l’idée de l’éternité physique comme le sentiment qui est si profondément gravé en nous de l’existence de Dieu, a fait naître celle de l’éternité morale?

Les Grecs, qui tenaient directement des Égyptiens leurs arts, leurs sciences, leur philosophie, leur législation et jusqu’à leurs dieux, ne nous apprennent rien de bien positif sur le véritable état de l’Égypte avant l’époque où ils ont commencé à y pénétrer. Quant aux Romains, ils explorèrent l’Égypte plutôt en conquérants qu’en observateurs; ils se bornèrent à la soumettre militairement à leur puissance, à en tirer les blés qu’ils distribuaient au peuple, et la laissèrent livrée aux exactions de leurs préfets. Les amateurs de l’antiquité ont à regretter que ces deux peuples aient négligé de nous conserver l’alphabet hiéroglyphique qu’ils connaissaient sans doute, puisque plusieurs édifices, élevés pendant leur domination, sont couverts d’hiéroglyphes tout à fait semblables aux anciens, représentant les cartouches de Ptolémée, de Cléopâtre, etc.

Moïse, que l’Écriture sainte loue pour avoir été instruit dans la sagesse égyptienne, garde de même un silence absolu sur les mœurs, les lois, la religion des antiques habitants de ce pays. Uniquement occupé de sa mission divine, il ne rapporte guère que les faits qui y sont relatifs, et de ces faits résulte que, plus de vingt siècles avant l’ère chrétienne, l’Égypte était soumise à un gouvernement sage, régulier, basé sur le respect des lois et des mœurs, qui subsistait depuis un temps immémorial; que longtemps avant que Cécrops n’eût paru dans l’Attique, la religion, la morale, la politique, les connaissances astronomiques, les arts les plus utiles à la société et même les arts d’agrément, s’élevaient à un point de perfection qui exige plusieurs milliers d’années de culture. Nous voyons le prophète politique et législateur mettre en œuvre dans le désert les connaissances puisées dans les sacrés collèges; il dissout le veau d’or; secondé par les ouvriers israélites des manufactures de Thèbes et de Memphis, il fait exécuter tous les objets nécessaires à son culte, lesquels, d’après les détails qu’il en donne lui-même, exigeaient le concours d’un grand nombre d’artistes, sculpteurs, fondeurs, doreurs, graveurs, etc. Ce n’est pas tout, quelques auteurs ont prétendu que Moïse, initié dans les mystères les plus secrets du sacerdoce, se servit probablement de la poudre à feu pour nous montrer le buisson ardent, pour fendre un rocher, pour faire engloutir dans la terre, Coré, Dathan et Abiron.

Hérodote, qui avait voyagé dans le Saïd postérieurement à Moïse, est sans doute digne de foi quand il rend compte de ses propres observations, et rapporte ce qui existait de son temps; mais on voit qu’il n’a recueilli sur les siècles antérieurs que de vagues notions, souvent même des contes puérils. Ce philosophe ne vit pour ainsi dire qu’en passant les prêtres de Memphis et de Thèbes, et ne les consulta que par l’intermédiaire d’un interprète. Comment, avec de pareils éléments, eût-il pu composer la véritable histoire du peuple égyptien, celle de la langue, des faits et des hommes: aussi est-il contredit et réfuté par Manethon, qui l’accuse de mensonge et de fiction.

Manethon, Égyptien et de la race sacerdotale, écrivit en grec l’histoire universelle de son pays, qu’il prétendait avoir tirée des archives sacrées du temple d’Héliopolis, où il remplissait les fonctions de sacrificateur. Malheureusement nous ne possédons de cet ouvrage, connu sous le nom de Chronique de Manethon, que des fragments incomplets et contradictoires, qui nous ont été conservés par Josèphe, Jules l’Africain et Eusèbe.

Les récits des autres historiens ne méritent pas plus de confiance que ceux d’Hérodote lorsqu’il s’agit de l’origine des Égyptiens, de leur écriture, des principes de leur constitution primitive, de leur histoire, du développement et des progrès des arts. Faits et dates, tout y est incertain, vague et mêlé de fables évidentes. Il y a contradiction dans la longueur des mesures, dans le nom et la position géographique des villes et des points remarquables de cette étonnante contrée. Quant aux écrivains modernes, ils n’ont fait que reproduire ou commenter les auteurs classiques, sans avoir pu jusqu’ici porter la lumière dans les profondeurs de ce chaos. Au point de vue historique, l’Égypte telle que nous l’ont livrée les siècles et d’obscures traditions, ressemble à une machine colossale dont les principaux organes auraient été détruits, anéantis pour toujours. Dispersés sur le sol et recouverts en partie par les sables, les débris de cet appareil, quoique mal étudiés, mal compris, annoncent néanmoins une grandeur de conception, une hardiesse, une originalité d’exécution qui ne peuvent être que le résultat d’une immense supériorité de science et d’habileté. Nous voyons bien tout ce qu’a pu produire de grand ce puissant mécanisme; mais jusqu’à présent, personne n’est parvenu à nous faire connaître le génie qui a présidé à sa construction, à expliquer le jeu des leviers et des ressorts cachés qui en faisaient mouvoir l’ensemble avec une harmonie si parfaite, à calculer sa puissance, ses effets, à retracer sa forme primitive et ses perfectionnements successifs jusqu’au moment de sa destruction. Pour quitter ce langage mathématique, nous dirons qu’il n’existe ni traductions ni extraits des livres égyptiens traitant de philosophie, d’industrie et de morale. Ce n’est pas que cette nation, à la fois morale et glorieuse de son passé, ait négligé de transmettre son histoire à la postérité. L’antique tradition est là, sous nos yeux, gravée sur les pierres les plus dures que recèle la terre. La vie publique et privée des Égyptiens, dans toutes les situations où l’homme peut se trouver depuis son enfance jusqu’à sa mort, leurs découvertes successives, leurs procédés, sont sculptés sur les faces des obélisques, sur les parois des édifices, dans les sépultures des rois et des particuliers avec des signes caractéristiques pris dans la nature, dont l’ensemble forme des tableaux variés et d’une perfection que n’ont pu surpasser les artistes modernes. Le génie de l’Égypte a tout prévu, tout calculé pour un immense avenir; les hiéroglyphes existent encore dans toute leur pureté, brillants des plus vives couleurs; mais il entrait dans les décrets de la Providence, qui se joue des prévisions humaines, que le premier peuple de la terre serait un jour ramené au dernier degré de l’échelle sociale, que l’on demanderait, sur l’emplacement même de la Thébaïde, dans quelle langue s’exprimait Sésostris; que l’on chercherait et que l’on cherchera peut-être toujours en vain, l’art de déchiffrer des caractères qui seuls pourraient révéler l’historique de ces temps reculés. Cette question, qui intéresse au plus haut degré la philosophie, les sciences et les arts, qui occupe les savants depuis tant d’années, est restée jusqu’à présent sans solution complète.

Il était réservé cependant à un homme doué d’un vaste savoir, à Champollion jeune, de porter le flambeau dans cette profonde obscurité et de résoudre ce grand problème; déjà il avait levé un coin du voile qui couvre l’histoire sacrée et profane de l’Égypte, un nouveau passé allait se dérouler à nos yeux, lorsque la mort est venue surprendre cet illustre orientaliste au milieu de ses travaux. Puissent les honneurs rendus à sa cendre susciter un génie égal au sien, qui, plus heureux, pénètre jusqu’au fond de la carrière mystérieuse qu’a ouverte notre savant compatriote!

Le lecteur ne doit pas considérer ces observations préliminaires comme le sommaire d’un ouvrage destiné à les développer. Là n’est point la mission de l’auteur. La relation qu’il publie, a principalement pour objet de présenter exposés dans toute leur simplicité, la série des faits relatifs à l’abattage, à l’embarquement et à l’érection de l’obélisque de Luxor. Si parfois il lui est arrivé de s’écarter de son sujet, si, par exemple, plusieurs semaines de loisir lui ont permis d’explorer la vallée d’Égypte et une partie de la Nubie; ce qu’il a vu, il l’a raconté fidèlement, sans autre prétention que de remplir le laps de temps qui s’est écoulé depuis l’achèvement des travaux jusqu’à la mise à flot du Luxor, par quelques détails sur les monuments, les produits et la culture du sol, les mœurs et coutumes des habitants de ces deux pays. Afin que le récit en soit plus clair et plus précis, ce livre se divise en plusieurs parties bien distinctes:

La première concerne le départ et la traversée de l’allège le Luxor et l’abattage du monument.

La deuxième est consacrée à une excursion rapide faite en Nubie, à quelques observations de mœurs, et au retour en France.

La troisième traite du travail de Paris, c’est-à-dire du débarquement, du transport et de l’érection du monolithe sur la place de la Concorde.

La quatrième donne la traduction d’un compte-rendu de l’ancien ingénieur italien Fontana, qui, en 1586, érigea à Rome l’obélisque de Caligula. Cette citation, de laquelle on n’a élagué que ce qui était étranger à la question d’art, permet ainsi de rapprocher, par la comparaison, les moyens employés à deux siècles et demi d’intervalle pour déplacer de grandes masses.

A ces quatre parties se joint un Appendice, où, indépendamment de quelques considérations sur les connaissances mécaniques des anciens, sont exposés les calculs qui ont limité les forces et les résistances du système, et déterminé le choix de leur point d’application dans les diverses manœuvres dont l’obélisque de Luxor a été l’objet.

PREMIÈRE PARTIE.

Table des matières

DÉPART. — TRAVERSÉE DE L’ALLÉGE LE LUXOR. — ABATTAGE DU MONUMENT.

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Premières négociations au sujet de l’un des obélisques égyptiens. — Opinion de M. Champollion jeune sur les obélisques de Luxor. — Mission de M. Taylor en Égypte. — Cession à la France par le vice-roi de l’un des obélisques de Luxor. — Construction de l’allège le Luxor. — Préparatifs de départ.

ON attribue a Napoléon la première idée de faire transporter en France un des obélisques d’Alexandrie. Si le grand homme n’a pas mis ce projet à exécution, il a dû le concevoir.

Après avoir porté dans la patrie des Pharaons nos armes victorieuses, le vainqueur de l’Égypte, rappelé en France par des événements que sa présence et son génie auraient su prévenir, devait en effet tenir à honneur de doter le pays d’un semblable trophée, et de laisser après lui un irrécusable témoin de notre étonnante campagne de 1799.

Ce même sentiment avait déjà valu à Rome la possession des obélisques qui décorent cette ancienne capitale du monde; monuments immortels de ses victoires, et seuls restes de ses conquêtes.

A toute époque de magnificence monumentale on songea aux obélisques. Les Pharaons, les Lagides, les Césars, les Papes ont tour à tour érigé à grands frais ces signaux imposants de la civilisation égyptienne. Thèbes, Alexandrie, Bysance, Rome, ont eu les leurs: Paris devait avoir le sien, c’est Thèbes qui le lui a donné. Transporté à dix-huit cents lieues du sol où il fut érigé pour la première fois, il y a trente-trois siècles, l’obélisque de Luxor, désormais à l’abri de tous les événements qui pouvaient menacer sa conservation, s’élève maintenant sur la plus grande, la plus belle de nos places, où il rappelle de glorieux souvenirs; la population parisienne a suivi avec un vif intérêt les opérations les plus minutieuses du débarquement et de la mise en place de ce monolithe; elle a visité avec une curieuse sollicitude le bâtiment qui l’a transporté ; elle s’est émue à la pensée des travaux, des fatigues et des dangers réels, qu’il a fallu surmonter pour arracher cet admirable monument des sables de la Thébaïde, et pour l’amener jusque sur les rives de la Seine. Il est juste que la part prise par chacun à cette œuvre soit aujourd’hui connue, il importe de dire par quels moyens a été obtenu ce résultat.

Nous avons parlé de l’idée attribuée à Napoléon. Ce que vingt ans de guerre et le blocus continental ne lui permirent pas d’entreprendre, Louis XVIII le commença.

C’est par ses ordres que le consul général de France, à Alexandrie, fut chargé de négocier auprès du vice-roi d’Égypte la cession d’un de ses monuments. Les démarches faites à ce sujet eurent un plein succès. Le vice-roi accorda l’une des deux aiguilles dites de Cléopâtre, la seconde fut donnée à l’Angleterre.

Il serait difficile d’indiquer bien précisément quelles furent les causes qui s’opposèrent à ce que l’obélisque donné à la France y fût amené. Le fait est qu’il demeura sur sa base à Alexandrie, où il est encore .

Quelque temps après, l’amour des sciences conduisit en Egypte M. de La Borde, et plus tard, M. Champollion jeune. Ce furent ces deux savants qui, frappés de la beauté des monuments de l’ancienne Égypte, réveillèrent le souvenir du don fait à Louis XVIII.

M. d’Haussez était alors ministre de la marine; M, le baron Taylor, que son rang, et plus encore ses goûts et ses études mettaient en position d’éclairer ce ministre, lui rappela qu’il existait à Alexandrie un obélisque appartenant à la France, mais qui pourrait lui échapper si, en négligeant de le faire enlever, on donnait à nos rivaux le prétexte et le temps de se l’approprier.

Le musée égyptien, auquel le roi Charles X avait donné son nom, venait de se former; on recherchait pour l’enrichir tous les fragments d’antiquités égyptiennes que l’on pouvait se procurer; n’était-ce pas le moment de s’assurer la possession d’un monolithe qui, à lui seul, pouvait donner tant de prix à cette intéressante collection?

Ainsi posée, la question fut bientôt résolue. M. le baron d’Haussez adopta avec empressement les idées de M. Taylor, et n’eut plus à cœur, dès ce moment, que de signaler son passage au ministère par une expédition qu’il considérait comme pouvant être un titre de gloire, et pour le règne sous lequel il vivait, et pour lui-même, qui devait présider à son exécution.

Le 18 novembre 1829 ce ministre écrivit à M. de Cerisi, ingénieur de la marine française, alors chargé de diriger les constructions navales du vice-roi d’Égypte, pour lui demander des renseignements sur les dimensions et le poids de l’obélisque, ainsi que son avis sur les moyens à employer pour l’abattre et le transporter. Un officier de la marine, employé dans l’escadre française du Levant, était en même temps chargé de se concerter à ce sujet avec M. de Cerisi.

Cependant M. Champollion jeune, en parcourant l’Égypte, avait vu les obélisques de Thèbes; frappé de la beauté de ces monuments, il s’exprimait ainsi dans une lettre, qui plus tard fut communiquée au ministre de la marine:

«Je suis bien aise que le savant ingénieur anglais ait eu la belle idée d’une

» chaussée de 300,000 francs pour dégoûter son gouvernement, et même tout

» autre, de ces pauvres obélisques d’Alexandrie, ils sont si peu de chose à côté

» de ceux de Thèbes! Si l’on doit voir un obélisque égyptien à Paris, que ce soit

» un de ceux de Luxor: il y restera celui de Karnac, le plus beau de tous; mais je

» ne donnerai jamais mon adhésion ( dont on n’a pas besoin) au projet de scier

» en deux ou trois morceaux un de ces magnifiques monolithes, ce serait un

» sacrilège.»

Une semblable observation, venant de la part d’un homme aussi compétent que Champollion jeune, devait faire impression sur M. le baron d’Haussez. Aussi ce ministre n’hésita-t-il pas à donner toute préférence aux obélisques de Luxor. Il s’agissait bien moins dès lors, dans sa pensée, de faire transporter à Paris l’obélisque d’Alexandrie, que d’obtenir ceux de Thèbes, dût-on même, pour les avoir, renoncer à l’Aiguille de Cléopâtre.

C’est d’après ces nouvelles idées que furent conçus les plans d’opération présentés par plusieurs personnes, et notamment un projet rédigé par M. Besson, officier de la marine française au service du pacha d’Egypte, projet sur lequel fut engagée la première délibération qui eut lieu à Paris, relativement aux mesures à prendre pour l’enlèvement et le transport des obélisques.

M. le baron Tupinier, directeur des ports au ministère de la marine, avait, dès le principe, émis l’opinion qu’on pouvait charger ces pesantes masses dans la cale d’un des transports de neuf cents tonneaux appartenant à l’état, en enlevant provisoirement, pour les y faire entrer, soit le pont, soit une partie de l’avant du navire.

M. Besson, au contraire, se rappelant les moyens anciennement employés par les Romains pour de semblables opérations, proposait de construire en Caramanie un radeau de 33 mèt. de longueur sur 13m,55 de largeur, de le faire ensuite remorquer par un bâtiment marchand jusqu’à Damiette ou Rosette, et de là jusqu’à Luxor ou Karnac par des Congés .

L’obélisque à transporter devait, d’après son projet, être enfermé dans un cylindre en bois de sapin fortement cerclé en fer, et placé ensuite au milieu du radeau, dans le sens de la longueur, de manière à saillir au-dessus de la surface supérieure de la moitié de son diamètre.

Ce moyen de transport ne pouvait être employé que pour conduire l’obélisque avec le secours d’un bateau à vapeur remorqueur jusqu’à la Seyne, au fond de la rade de Toulon. Là un navire aurait été construit tout exprès pour l’amener au Havre, d’où il serait venu à Paris au moyen des bateaux employés à la navigation de la Seine.

Ce projet, dont nous ne donnons qu’un aperçu sommaire, était, comme on le voit du premier coup d’œil, fort compliqué.

Les inconvénients qu’aurait présentés son exécution, les erreurs dans lesquelles l’auteur était tombé relativement aux dimensions à donner à son radeau, les difficultés qui rendaient à peu près impraticable l’opération tentée par ce moyen, n’échappèrent pas à l’examen attentif de M. le baron Tupinier, qui, dans un rapport soumis au ministre le 12 novembre 1829, démontra de la manière la plus évidente la nécessité de recourir à d’autres conceptions.

M. le baron d’Haussez approuva les conclusions de ce rapport, et décida qu’il serait communiqué à une commission composée de MM. de La Borde, Tupinier, Drovetti, Taylor, Briet, de Mackau, et de Livron, dont il se réservait la présidence.

Cette commission s’assembla en effet le 19 novembre dans le cabinet du ministre.

Après de longues discussions sur les meilleurs moyens à employer pour transporter en France les obélisques de Thèbes, la commission conclut, suivant la proposition de M. le baron Tupinier, qu’il fallait envoyer à Alexandrie, M. le baron Taylor, pour se concerter avec MM. de Cerisi et Besson, sur le meilleur plan d’opérations à adopter, et qu’en même temps on tiendrait les transports le Rhinocéros et le Dromadaire prêts à être envoyés en Égypte pour y recevoir les obélisques, s’il était reconnu possible de les embarquer sur ces bâtiments.

Toutefois, il fallait d’abord obtenir du vice-roi d’Égypte la cession des obélisques. C’est par-là que devait commencer la mission de M. le baron Taylor. Les dispositions connues de Mehemet-Ali à l’égard de la France ne laissaient pas de doute sur le succès des démarches à faire dans ce but; aussi le baron d’Haussez n’hésita-t-il pas à soumettre au Roi les propositions relatives à cette affaire. Nous croyons devoir transcrire textuellement le rapport présenté à ce sujet à Charles X, qui en approuva les conclusions le 25 novembre 1829.

Paris, le 25 novembre 1829.

SIRE,

«La France doit à ses Rois les plus beaux monuments qui la décorent, et Paris, qui

» ne le cède qu’à une seule des capitales de l’Europe moderne, le disputera bientôt

» aux villes les plus célèbres des temps anciens; mais ses palais et ses places publiques

» n’ont pas encore, il faut l’avouer, atteint le degré de splendeur auquel est parvenue

» Rome, dont la capitale de votre royaume se montre d’ailleurs la rivale

» en magnificence. On n’y voit aucun de ces obélisques transportés d’Égypte en

» Europe. Votre auguste frère, qui, comme votre majesté, accordait aux arts

» une protection si éclairée, avait ordonné de traiter avec le Pacha d’Égypte

» pour obtenir les obélisques d’Alexandrie, ou quelques autres qui se trouvaient

» sur cette vieille terre, riche des débris de l’ancienne civilisation du monde. Mehemet-Ali

» s’empressa de répondre aux désirs du Roi de France, en offrant l’un des

» obélisques d’Alexandrie, nommé Aiguille de Cléopâtre. Malheureusement cet

» obélisque, sur lequel le temps a exercé ses ravages, présente moins d’intérêt

» pour les arts que ceux qui sont encore debout à Luxor, dans la Haute-Egypte.

» Admirables par le fini du travail précieux sous les rapports archéologiques, si

» Paris les possédait, il n’aurait plus rien à envier à Rome, et leur élévation dans

» les places publiques, outre qu’elle les rendrait plus belles encore, deviendrait un

» motif de profonde reconnaissance de la part de ces hommes laborieux et instruits,

» qui ont voué leur existence à l’étude de l’antiquité.

» Les bonnes dispositions connues du vice-roi d’Egypte pour la France, la

» possibilité de transporter ces monuments sur un des bâtiments de votre marine,

» sans beaucoup de frais, le puissant motif de compléter en quelque sorte la

» collection des monuments égyptiens, pour laquelle il a déjà été fait de si honorables

» sacrifices, l’empressement que l’on doit mettre à recueillir enfin le

» fruit d’anciennes négociations et à ne pas être privé du monument déjà obtenu,

» m’engagent à proposer à votre majesté de charger d’une mission particulière

» pour cet objet, près le Pacha d’Egypte, M. le baron Taylor, connu

» dans les arts par ses travaux, par plusieurs voyages en Afrique et en Asie, et

» par son dévouement au service du Roi. Le but de cette mission serait de négocier

» l’échange de l’obélisque d’Alexandrie pour les obélisques de Luxor, ou

» d’obtenir les obélisques de Thèbes sans céder celui d’Alexandrie.

» C’est avec la conviction que le résultat de cette opération ne fera qu’ajouter

» à l’éclat du règne de votre majesté, que je la prie d’approuver les dispositions que

» je viens d’avoir l’honneur de lui soumettre.

» Si votre majesté daignait agréer ce projet, je réunirais auprès de moi une

» commission spéciale composée de MM. Alexandre de La Borde, de Livron,

» Drovetti, de Mackau, Tupinier et Taylor, qui, avant le départ de ce dernier,

» arrêterait le plan de la négociation, et en combinerait les moyens d’exécution

» de manière à en assurer le succès.»

Signé baron D’HAUSSEZ.

Dès que ce rapport eut reçu l’approbation du Roi, on ne s’occupa plus que de préparer les moyens d’exécution. Ce fut alors que, peu satisfait des réponses qui lui étaient parvenues d’Alexandrie sur le porjet d’employer au transport des obélisques un des bâtiments qui se trouvaient à Toulon, le ministre de la marine chargea M. le baron Rolland, inspecteur général du génie maritime, de s’occuper de cette question, afin d’arrêter un plan d’opération définitif.

M. le baron Rolland proposa de construire à Toulon un navire dont le plan serait calculé de manière à remonter le Nil et à recevoir dans sa cale un des obélisques de Thèbes, pour l’apporter ensuite jusqu’à Paris.

M. le baron d’Haussez, convaincu de la préférence que ce plan méritait sur tous les projets antérieurs, n’attendit pas même le départ de M. le baron Taylor, ni par conséquent le don officiel des obélisques, pour ordonner la construction de ce bâtiment, qui, dès la mise en chantier, reçut le nom de Luxor.

L’allége le Luxor était destiné, par la nature de sa mission, à naviguer sur la mer et sur deux fleuves; ainsi le problème à résoudre consistait d’abord à lui donner des dimensions et des formes telles, qu’il pût passer sous les arches des ponts de la Seine, et que, chargé de l’obélisque, il n’enfonçât pas au de là de deux mètres, tirant d’eau de rigueur pour la navigation fluviale. Afin d’atteindre ce but, M. Rolland fut forcé de s’écarter des règles suivies dans l’architecture navale; la longueur du Luxor n’est pas en rapport avec sa largeur, et la surface de sa carène se rapproche beaucoup de celle d’un parallélipipède dont on aurait émoussé les angles et les arêtes. Sa membrure fut composée en partie avec du bois de sapin, au doublage en cuivre on substitua un placage en planches pour diminuer autant que possible les dépenses et le poids de la masse.

Ce n’était pas tout que de coordonner ces données contra ires à la marche et à la sûreté du bâtiment, de nouvelles conditions à remplir exigeaient d’autres modifications non moins importantes.

Le Luxor devait s’échouer sur une plage de sable, dans une position parfaitement droite, sans le secours d’épontilles ou étais, et porter un monolithe dont la masse était hors de proportion avec l’espace qu’il occuperait dans la cale. C’est dans ces prévisions que cet ingénieur eut à combiner tous les détails de la charpente. Ainsi il lui fallut armer le navire de cinq quilles, pour se créer des soutiens de chaque côté de la quille principale, et, par ce moyen, répartir la pression exercée par le fardeau sur un plus grand nombre de points. Ainsi il lui fallut consolider les murailles par des porques obliques, et multiplier les liaisons longitudinales afin de rendre le système solidaire. Ces difficultés, ajoutées à toutes les autres, méritaient d’être signalées. En résumé, M. Rolland fit ce qu’il y avait de mieux à faire, et l’expérience a justifié ses combinaisons .

Cependant M. Taylor s’occupait des préparatifs de son départ. Nommé, par ordonnance royale du 6 janvier 183o, commissaire du roi auprès du Pacha d’Égypte pour négocier la cession des obélisques de Thèbes, et faire transporter en France l’aiguille de Cléopâtre, il fut en outre chargé de recueillir en Égypte des objets d’art et d’antiquités, destinés à enrichir le Musée Royal du Louvre.

On lui confia divers présents destinés à être offerts à Mehemet-Ali et à son fils. Un crédit de 100,000 fr. fut ouvert pour faire face aux frais de sa mission, et le brick le Lancier reçut l’ordre de le transporter à Alexandrie.

M. Mimaut, consul général de France en cette résidence, et lui-même animé d’un amour éclairé des arts, avait été prévenu de l’objet de la mission de M. Taylor, et invité à le seconder de son crédit et de son influence. M. de Cerisy avait aussi reçu le même avis, et l’on ne devait pas douter de leur utile concours.

Le Lancier, retardé dans sa marche par de gros temps et des vents contraires, n’arriva à Alexandrie que le 23 avril 1830.

M. Mimaut ne s’y trouvait point alors; il était au Caire, auprès du vice-roi; mais il avait laissé en partant ses instructions à M. Bottu, qui le remplaçait en sa qualité de vice-consul. Ce fut ce dernier qui reçut M. le baron Taylor, et le présenta au fils de Mehemet-Ali, Ibrahim Pacha, qui commandait alors à Alexandrie en l’absence de son père; après un excellent accueil de la part de ce prince, M. Taylor se mit en route pour le Caire, où il ne trouva plus le Pacha, et ce ne fut qu’en revenant à Alexandrie à la fin de mai qu’il put enfin le rencontrer.

Cependant M. Mimaut s’était, dès les premiers avis qu’il avait reçus de la mission de M. Taylor, empressé d’en entretenir le Pacha, et l’avait déjà disposé à accueillir favorablement la demande que le commissaire du roi était chargé de lui présenter. M. Taylor, qui du reste n’a cessé de se louer de la coopération de M. Mimaut, dut s’en apercevoir, lorsque le 31 mai de la même année eut lieu l’audience dans laquelle ils demandèrent de concert, et obtinrent la cession des trois obélisques qui aujourd’hui appartiennent à la France.

Cette intéressante négociation n’était cependant pas sans difficultés, et il ne fallait rien moins que l’habileté, le talent et la persévérance de M. Taylor pour surmonter les premiers obstacles qu’il eut à vaincre. La France ayant négligé de faire enlever l’obélisque d’Alexandrie, il semblait en quelque sorte qu’elle en eût perdu la propriété, et, d’un autre côté, le pacha avait donné les obélisques de Luxor à M. Barker, consul d’Angleterre, qui les lui avait demandés avec instance.

Mais le désir d’être agréable au roi de France, à qui, disait-il, il n’avait rien à refuser, sans doute aussi l’habile intervention de M. Taylor, suggérèrent au vice-roi le moyen de tout concilier. Il donna à la France les deux obélisques de Luxor, confirma le don qu’il lui avait fait précédemment de l’obélisque d’Alexandrie, et offrit en échange à M. Barker l’obélisque de Karnac. Ce dernier accepta l’échange proposé, et dès lors fut entièrement conclue cette affaire. On convint, pour éviter toute difficulté ultérieure, que M. Taylor recevrait, avant de retourner en France, une pièce officielle attestant le don des trois obélisques.

Pendant ce temps l’on hâtait à Toulon la construction du Luxor; déjà tout était disposé en France pour l’expédition; M. Mimerel, ingénieur de la marine, avait d’abord été désigné pour diriger les travaux d’abattage et d’embarquement des obélisques, et ceux que nécessitait leur érection à Paris; d’un autre côté, M. Verninac de Saint-Maur avait été chargé du commandement du bâtiment.

Le Luxor fut mis à l’eau le 26 juillet 1830; le 27, l’ordre d’en presser l’armement par tous les moyens possibles fut adressé au préfet maritime de Toulon. Déjà le Dromadaire avait été expédié pour Alexandrie, où il se trouvait dès le 25 juin.

M. Taylor, qui dans ce moment parcourait l’Egypte afin de recueillir divers objets d’art pour les musées de France, apprit, par les lettres que lui portait le bâtiment, les progrès de la construction du Luxor, et le projet de l’expédier vers le mois de septembre. Il crut devoir, non-seulement faire embarquer sur le Dromadaire l’obélisque d’Alexandrie, mais aussi faire exécuter immédiatement, par les moyens mis à sa disposition, et d’après les indications que fournirait M. de Cerisy, le transport du deuxième obélisque de Luxor, de telle sorte que ces trois monolithes fussent rendus en France vers la fin de l’automne. Un pareil résultat, nous devons le dire, était impossible: en se flattant de l’atteindre, M. Taylor n’avait consulté que son zèle, sans entrevoir les difficultés qui l’arrêteraient dès le début.

Tel était l’état des choses lorsque le vice-roi d’Égypte apprit à Alexandrie les événements de juillet 1830. Les détails lui en étaient parvenus par des lettres de commerce, qui ne donnaient des nouvelles que jusqu’au 4 août.

Les intrigues recommencèrent alors pour arracher à la France, à la faveur de l’incertitude née de cette première nouvelle, les admirables monuments qui étaient devenus sa propriété. Le consul anglais avait conçu le dessein de les faire enlever, et plusieurs agents du Pacha étaient dans ses intérêts. Le bruit se répandit même que le vice-roi ne voulait plus laisser embarquer sur le Dromadaire l’aiguille de Cléopâtre, en échange de laquelle il avait donné, disait-on, les deux obélisques de Luxor. Mais ce bruit, passé des antichambres du sérail, où il avait pris naissance, dans les cafés d’Alexandrie , et répandu de là jusqu’à Paris, ne reposait sur rien de vrai. Ce n’était qu’un propos d’oisifs ou de jaloux, toujours prêts à contrarier ou à déprécier les plus nobles entreprises.

D’ailleurs MM. le baron Taylor et Mimaut n’avaient pas donné aux rivaux de la France le temps de faire valoir auprès de Mehemet-Ali leurs nouvelles prétentions. Bien qu’ils ne fussent pas fixés sur la détermination qui serait prise relativement au transport des trois monolithes, ils avaient parfaitement compris que, dans tous les cas, il fallait en conserver à la France l’incontestable acquisition.

Ils n’eurent pas de peine à persuader au Pacha que la révolution survenue en juillet ne devait pas être un motif de ravir à leur pays le don qu’il lui avait fait, que de semblables monuments ne pouvaient, même dans sa pensée, avoir été donnés à la personne du roi, mais bien à la nation elle-même, dont ils étaient devenus la propriété irrévocable. Ils parvinrent enfin à obtenir du Pacha la confirmation pleine et entière de sa première disposition. Le don des obélisques au gouvernement de Louis-Philippe fut sanctionné dans une lettre que ce souverain fit écrire officiellement par son ministre, le 29 novembre 1830, à M. le comte Sébastiani, alors ministre de la marine.

Cette pièce importante doit trouver ici sa place; nous la citons textuellement:

Alexandrie, le 29 novembre 1830.

EXCELLENCE,

«Son altesse le vice-roi d’Égypte a reçu par M. le baron Taylor la dépêche

» dont il était porteur, du ministre secrétaire d’état de la marine et des colonies,

» pour négocier au nom de S. M. le roi de France, et obtenir une des aiguilles

» de Cléopâtre à Alexandrie, et particulièrement les deux obélisques de Luxor,

» qui font partie des ruines de Thèbes.

» Son altesse le vice-roi m’a chargé d’exprimer à votre excellence la satisfaction

» qu’il éprouve à montrer sa reconnaissance à la France pour les nombreuses

» marques de bienveillance et d’amitié qui lui ont été à différentes époques manifestées,

» et qui lui ont été récemment renouvelées de la part de sa majesté le

» roi des Français, par l’organe de M. le consul général Mimaut.

» Je suis ordonné par son altesse de mettre les trois monuments cités à la disposition

» de S. M. le roi des Français dès ce moment, et votre excellence est

» priée de vouloir bien en faire hommage à S. M. au nom de S. A. le vice-roi

» Mehmet Aly Pacha.

» Il est très-flatteur pour moi d’être l’interprète des volontés de mon prince

» dans cette occasion, et je prie votre excellence d’agréer l’assurance de ma considération

» très-distinguée.

» Signé BOGHOZ JOUSSOUF.»

Nous avons vu précédemment que le Dromadaire était arrivé à Alexandrie le 25 juin, en l’absence de M. Taylor, pourvu des apparaux supposés nécessaires pour l’embarquement de l’obélisque. Ce navire n’avait cependant pas apporté de Toulon tous les bois indispensables à l’accomplissement de cette œuvre; il y avait nécessité de les acheter en Caramanie, l’arsenal d’Alexandrie ne possédant pas une seule pièce de bois dont le Pacha pût disposer en faveur de l’opération. Les délais nés de cette circonstance furent la cause qui, plus tard, dut faire renoncer à enlever ce monument.

Cependant le changement survenu dans le gouvernement de la France n’avait pas fait perdre de vue au ministre de la marine la grande affaire des obélisques; le chef que la France venait de se donner était lui-même trop ami des arts et par-dessus tout trop jaloux de nos gloires nationales pour qu’une entreprise destinée à en rehausser l’éclat pût être abandonnée sous son règne. On avait donc continué à s’occuper de l’armement de l’allège le Luxor. Les instructions préparées pour MM. Mimerel et Verninac de Saint-Maur avaient été expédiées le 22 septembre, et un ordre télégraphique du 6 octobre suivant avait prescrit de presser par tous les moyens le départ du bâtiment. De son côté M. Champollion, qui était alors à Paris, n’avait eu garde de laisser tomber en oubli un projet dont l’exécution était une de ses pensées dominantes; il en fit lui-même une question d’à propos. Il disait, dans une note du 29 septembre: «Le précédent gouvernement n’avait

» eu d’autre intention que d’orner la capitale d’une décoration nouvelle, le gouvernement

» national doit se proposer un but plus élevé et plus grand; à lui seul

» il appartient de marquer ses premiers pas en éternisant la mémoire des glorieux

» triomphes de nos armées pendant les guerres de la république. Ces souvenirs,

» noble patrimoine de la génération qui la première a combattu pour la liberté

» française, attendent encore leur consécration. Ce n’est pas sans étonnement que

» l’étranger parcourt notre capitale sans y rencontrer quelque part un seul monument

» qui rappelle, même indirectement, notre étonnante campagne de 1799.

» Aucun monument ne peut mieux atteindre ce but qu’un des obélisques

» d’Égypte.»

Sa conclusion était qu’il fallait se hâter de mener à fin l’entreprise commencée; mais il insistait pour qu’on s’attachât surtout aux obélisques de Luxor, beaucoup plus précieux, ajoutait-il, que ceux d’Alexandrie, et pour qu’entre les deux on donnât la préférence à l’obélisque de droite ou occidental, dont les inscriptions rappellent le nom du grand Sésostris.

M. le comte Sébastiani avait parfaitement apprécié ce qu’il y avait de juste dans ces observations. Le Luxor allait partir, lorsque M. Taylor, arrivé à Toulon par le brick le Lancier, demanda qu’on différât l’expédition au moins de quelques jours. Il avait, disait-il, à donner à M. Mimerel des explications indispensables sur les ressources dont cet ingénieur devait se pourvoir; la saison étant d’ailleurs passée pour la navigation du Nil, il fallait attendre le commencement de l’inondation de 1831 qui n’arrive qu’en juillet. Suivant M. Taylor, tout ce qu’on pouvait faire, pour ne perdre ni temps ni argent, était de transporter en France l’obélisque d’Alexandrie, et de retourner ensuite en Égypte dans la saison favorable à la remonte du fleuve. Un autre motif venait en outre à l’appui de cette opinion: comme, d’après Champollion, l’aiguille de Cléopâtre était très-inférieure aux autres obélisques, qu’on ne savait pas s’il serait possible de les transporter tous les trois, et qu’il convenait ainsi de songer d’abord au plus beau de ceux de Thèbes, on dut retarder le départ du Luxor jusqu’au printemps prochain.

Tous les frais relatifs à l’expédition avaient été, par une ordonnance du 6 janvier 1830, mis au compte de la marine, et les chambres avaient accordé pour cet objet un crédit de 300,000 fr.

Les dépenses déjà faites tant pour la construction et l’armement de l’allége, que pour la mission de M. Taylor, ne laissaient plus sur cette somme qu’environ 37,000 fr. disponibles. Aucun crédit nouveau n’était d’ailleurs ouvert au ministère de la marine sur l’exercice de 1831. Cette observation soulevait naturellement la question de savoir s’il convenait de persister dans une entreprise dont on n’avait pu jusques-là apprécier exactement la dépense totale, ou si, ajournant toute opération ultérieure, il ne fallait pas envoyer d’abord à Thèbes un ingénieur qui dresserait en connaissance de cause le devis estimatif des travaux à exécuter.

Cette question n’était pas sans gravité dans un moment où la France avait à subvenir aux besoins impérieux du commerce et de l’industrie, et de plus à soutenir son indépendance qu’elle pouvait croire menacée par l’Europe continentale.

M. le comte Sébastiani ne se dissimula pas cette difficulté ; mais, envisageant la chose de plus haut, il sentit combien il importait de ne pas laisser inachevée une œuvre grande et utile. Il pensa aussi, et avec juste raison, que l’envoi d’un ingénieur, pour dresser un devis, ne serait qu’un moyen de perdre du temps et de dépenser de l’argent sans objet et sans utilité ; il se représenta d’ailleurs le mauvais effet que produirait en Égypte le brusque abandon de ces monolithes si ardemment recherchés jusque-là. De toutes ces considérations, il conclut que, s’il fallait encore employer 200,000 fr. pour effectuer le transport des obélisques, il valait mieux s’imposer ce nouveau sacrifice que de perdre le fruit des dépenses déjà consommées. Dans tous les cas, il aurait cru mériter un juste blâme si, avant de renoncer à ce projet, il n’avait du moins soumis la question à un vote législatif.

Les chambres allouèrent le crédit demandé, et ainsi fut levé le dernier des obstacles, qui succesivement avaient été sur le point d’entraver cette intéressante entreprise. Le ministre de la marine, d’après les intentions du roi, prescrivit dès le 19 janvier 1831, au préfet maritime de Toulon, de faire tout disposer pour que le Luxor pût du moins être expédié au commencement du printemps.

M. Mimerel avait fait pressentir que l’état de sa santé s’opposerait probablement à l’accomplissement de sa mission; cette prévision se confirma, et il devint nécessaire de lui donner un successeur. Consulté sur le nouveau choix à faire, M. le préfet maritime de Toulon me proposa, ainsi que M. Moissard, ingénieur de la marine.

Désigné par M. le ministre pour diriger une opération aussi importante, j’acceptai avec orgueil cette marque de confiance: mon premier soin fut de choisir, selon l’autorisation que j’en avais reçue, les hommes qui devaient me seconder et les objets du matériel que je jugeai nécessaires. Tout étant ainsi disposé, je m’embarquai sur l’allège le Luxor, dont M. Verninac de Saint-Maur avait le commandement.

Voici les instructions qui me furent adressées par M. le comte Sébastiani.

» MONSIEUR,

» Vous avez reçu l’ordre de vous rendre en Égypte pour y diriger une opération

» importante qui a pour but d’amener à Paris les deux obélisques de Thèbes

» que le vice-roi Mehemet a donnés à la France.

» Vous savez que l’allège le Luxor a été construit à Toulon pour servir au

» transport de ces monuments, et que le tirant d’eau de ce bâtiment a été calculé

» de manière à ce qu’il puisse remonter le Nil jusque près du lieu où ils se

» trouvent.

» J’ai donné des ordres pour que le Luxor soit prêt à partir à la fin de ce mois.

» Vous vous embarquerez sur ce bâtiment comme passager, il vous portera d’abord

» à Alexandrie, et là vous verrez s’il vous convient de rester à bord pour

» vous rendre devant Thèbes, où s’il sera préférable que vous précédiez son arrivée

» dans cet endroit.

» Vous examinerez avec la plus grande attention la situation des deux obélisques

» et l’état des lieux environnants, afin d’établir le plan des travaux que

» vous aurez à faire exécuter pour les mettre à terre, les transporter jusqu’au bord

» du Nil, et les faire entrer dans le bâtiment destiné à les apporter en France.

» Si, comme je le présume, un seul des obélisques peut trouver place dans

» le Luxor, l’opération devra se faire en deux fois, et il faudra commencer par

» celui de droite, qui est désigné comme le plus précieux, ainsi que vous pourrez

» le voir dans la copie ci-jointe d’une lettre de M. Champollion jeune, qui en a

» récemment relevé et traduit les inscriptions.

» Vous serez spécialement et exclusivement chargé de diriger tous les travaux

» relatifs à l’abattage, au transport par terre et à l’embarquement de chacun des

» obélisques, ainsi que tous ceux qui auront pour objet de disposer le terrain pour

» faire arriver le monument au bord du Nil.

» Vous aurez à vous concerter avec l’officier qui commandera le Luxor sur le

» choix du lieu où il vous conviendra de le fixer, et sur tous les moyens à employer

» pour l’embarquement de l’obélisque; vous déciderez s’il faut échouer le

» bâtiment, enlever son pont ou l’ouvrir à l’une des extrémités, et cet officier aura

» l’ordre de vous seconder de tous ses moyens dans l’exécution de ces divers travaux

». Vous devrez aussi vous entendre avec lui pour le meilleur emploi à faire

» de son équipage dans les manœuvres que vous aurez à exécuter, et pour que les

» ressources matérielles du bord y soient appliquées au besoin.

» Aussitôt que l’obélisque sera embarqué et que vous aurez fait rétablir les

» parties du bâtiment que vous aurez été forcé de démolir ou de démonter, le

» Luxor ne dépendra plus que de son capitaine, qui dès ce moment restera seul

» chargé de le conduire jusqu’à Paris; votre tâche sera alors terminée, jusqu’à

» l’époque où il faudra recommencer les mêmes opérations pour l’embarquement

» du second monument.

» Peut-être serait-il possible d’employer d’autres moyens pour le transport de

» l’un des deux obélisques. M. Mimaut, consul général de France en Égypte, mettra

» pour cet objet à votre disposition M. Linant, Français établi depuis longtemps

» dans le pays, et qui paraît fort intelligent.

» Je joins d’ailleurs ici la copie d’une lettre dans laquelle M. le baron Taylor

» fournit à ce sujet quelques renseignements qui, sans avoir rien de bien positif,

» peuvent du moins être bons à consulter, surtout pour le choix des objets à

» emporter de Toulon.

» Je donne au préfet maritime de Toulon l’ordre de faire mettre à votre disposition,

» par les diverses directions de ce port, tous les moyens en matériel qui

» vous paraîtront nécessaires pour l’exécution des opérations dont il vient d’être

» question.

» Si lorsque vous serez sur les lieux d’autres ressources vous devenaient indispensables,

»vous les trouverez probablement à Alexandrie par l’intervention de

» M. le consul général de France, et dans le cas où il serait impossible de les tirer

» d’Alexandrie, vous en adresseriez la demande à Toulon.

» Vous choisirez dans l’arsenal de ce port un maître charpentier entretenu,

» un contre-maître de la même profession et dix ouvriers, qui soient à la fois

» charpentiers, perceurs, calfats, et, s’il se peut, menuisiers; vous y joindrez un

» forgeron chef de feu, deux bons frappeurs et deux tailleurs de pierres.

» Tous ces maître, contre-maître et ouvriers, seront traités pendant leur absence

» de France, comme l’ont été ceux qu’on a précédemment envoyés en Morée.

» De bons maîtres de manœuvres seront aussi embarqués sur le Luxor, et ils

» pourront vous être fort utiles dans le cours de vos opérations.

» Vous êtes au surplus autorisé à prendre sur les lieux mêmes le nombre

» d’hommes que vous jugerez nécessaire d’employer comme manœuvres; toutes

» les informations portent à croire que vous en trouverez toujours autant que

» vous pourrez le désirer et à très-bas prix.

» M. le consul général de France à Alexandrie mettra à votre disposition les

» fonds qui vous seront nécessaires; vous voudrez donc bien vous adresser à lui

» pour cet objet, et tenir un compte exact de toutes vos dépenses, afin d’en justifier

» au retour.

» L’intervention du même consul général vous procurera de très-grandes facilités

» près des autorités égyptiennes pour en obtenir les moyens d’exécution que vous

» pourriez désirer, et même, au besoin, des secours contre toute espèce de contradiction.

» Vous avez au surplus à Alexandrie un appui naturel dans le crédit

» dont y jouit M. de Cerisy, officier du génie maritime français, chargé en chef

» de la direction des constructions navales du vice-roi d’Égypte; je ne doute pas

» que vous ne trouviez en lui le plus grand empressement à vous donner de bons

» renseignements, et à vous aider des moyens d’exécution dont il peut disposer.

» Je joins ici les copies de plusieurs documents, dont la connaissance peut vous

» être utile, ce sont: 1° un mémoire de M. Besson, ancien officier de la marine

» française, maintenant au service de Mehemet-Ali, sur les moyens de transporter

» les obélisques de Luxor; 2° une lettre de M. de Cerisy sur le même sujet;

» 3° l’extrait dont j’ai déjà parlé de celle de M. Taylor, et enfin la lettre de M. Champollion,

» dont il a été question au commencement de cette dépêche.

» Je crois, monsieur, n’avoir rien omis de ce qui peut être propre à assurer

» le succès de la mission dont vous êtes chargé ; vos talents et votre zèle me sont

» garantis par vos services antérieurs, et je suis convaincu que vous réussirez

» complètement dans l’opération qu’il s’agit d’exécuter.

» Vous voudrez bien m’adresser le plus souvent possible des rapports sur les

» progrès de vos opérations.

» Je joins ici une lettre pour M. Mimaut, consul général de France en Égypte,

» et une autre pour M. de Cerisy; elles ont pour objet de leur annoncer la mission

» dont vous êtes charge, et de les prier de vous aider de tout leur pouvoir

» à la mettre à exécution. Vous voudrez bien les leur remettre à votre arrivée

» à Alexandrie.

«Signé comte SÉBASTIANI.»

CHAPITRE II.

Table des matières

Départ de Toulon et arrivée à Alexandrie. — Entrevue avec Mehemet-Ali. — Départ d’Alexandrie. — Rosette. — Aspect du Nil et de ses rives. — Arrivée au Caire. — Krali-Effendi. — Départ de Boulac pour la Haute-Égypte. — Les pyramides; Memphis. — Scheriff Bey. — Denderah. — La flottille arrive en vue de Thèbes.

LE Luxor, chargé de tous les apparaux dont on se sert habituellement dans les manœuvres de force, appareilla de la rade de Toulon le 15 avril 1831, par une brise favorable de N.-O., et atteignit en cinq jours les côtes de la Sicile.

Depuis notre départ nous naviguions vent largue ou vent arrière; sous ces deux allures, le bâtiment se comporta très-bien et fila jusqu’à huit nœuds. Il n’en fut pas de même lorsque, dans la journée du 21, les vents ayant passé à l’est, on fut obligé de louvoyer. Le Luxor manquait des qualités nécessaires à ce genre de navigation; il dérivait beaucoup, inconvénient prévu, mais inévitable résultat de sa conformation forcée. Nous passâmes la nuit du 24 au 25 en calme au milieu d’une mer houleuse qui fatiguait beaucoup la mâture: le lendemain, la brise ayant repris de la partie N.-O., nous continuâmes notre route sans autres contrariétés ni accidents, et le 3 mai le Luxor mouilla dans le port d’Alexandrie en face du palais du vice-roi.

Quelques minutes après, M. Cardin, chancelier de France, était à bord; il nous apprit que M. Mimaut, consul général, se trouvait au Caire auprès du vice-roi, qui habite cette ville pendant la mauvaise saison. La présence et le concours de M. Mimaut m’étaient indispensables pour mettre à exécution le projet que j’avais formé pendant la traversée: je m’étais proposé de partir immédiatement pour la Haute-Égypte, de devancer le Luxor à Thèbes, afin d’explorer avant l’inondation le terrain sur lequel je devais opérer, de préparer un lit d’échouage pour recevoir le navire, et de commencer en même temps les travaux préparatoires. Tout fut forcément suspendu jusqu’à l’arrivée du consul à Alexandrie; elle n’eut lieu que vingt jours après. Cette contrariété au début de la campagne me parut d’un mauvais augure.

Toutefois je consacrai ce laps de temps à parcourir la ville aux grands souvenirs, dont les monuments servent de signaux de reconnaissance aux marins, et guident l’Arabe dans le désert.

Tout a été dit sur Alexandrie, sur ses ruines confuses, sur son sol remué et bouleversé dans tous les sens; c’est un sujet épuisé pour l’érudition, il ne reste plus au voyageur qu’à voir, admirer et se taire.

Parmi les débris de l’ancienne ville, les aiguilles dites de Cléopâtre attiraient naturellement mon attention; souvent j’allais les visiter pour prendre des inspirations sur les lieux, étudier, méditer les données du problème dont j’avais entrepris la solution, et préparer par la pensée les procédés que je me proposais d’employer plus tard.

A la vue de ces monolithes, je ne me dissimulai pas les difficultés que devait offrir le déplacement d’une masse aussi considérable; mais je puisais dans la nouveauté même de cette opération la confiance, l’énergie et la persévérance nécessaires pour les surmonter.

Le 8 juin, le pacha nous reçut dans son palais, situé sur le Pharos . Prévenu d’avance par le consul général de ma petite stature, il eut l’air de ne pas s’apercevoir de ma présence, et demanda en riant: Où donc est l’ingénieur? Sur ma présentation par M. Mimaut, il ajouta: Il était donc caché derrière vous, dites-lui de s’asseoir à côté de moi pour que je le voie. Cette circonstance fournit du reste au vice-roi l’occasion de faire quelques plaisanteries qui décelaient en lui une imagination vive, un esprit prompt à saisir des rapports.

Son œil, toujours vif et scrutateur, ne laisse rien échapper, sa finesse, sa perspicacité, la profondeur de ses idées, ses réparties heureuses, lui donnent sur tous ceux qui l’approchent un empire auquel il serait assez difficile de se soustraire .

Mehemet-Ali, passionné pour les grandes entreprises et généralement pour tout ce qui sort de la ligne ordinaire, nous témoigna à plusieurs reprises le vif intérêt qu’il prenait au succès de notre hardi projet. «Je m’y intéresse, nous dit-il,

» comme s’il était exécuté en mon nom et pour ma gloire. Les ordres les plus

» formels sont déjà donnés pour que rien de ce qui peut contribuer à l’accomplissement

» de cette œuvre gigantesque ne vous soit refusé.»

Le vice-roi m’adressa ensuite, ainsi qu’au capitaine, diverses questions fort judicieuses, relatives à la flotte que construisait M. de Cerisy, ingénieur de la marine; enfin la généreuse et noble conduite de Mehemet-Ali, son empressement à m’assurer toutes les facilités désirables et le concours des autorités locales m’inspirèrent la plus grande confiance dans la mission qui m’était confiée.

Dès ce moment rien ne me retenait plus à Alexandrie, le matériel avait été transbordé du Luxor sur des barques du pays, appelées djermes , tout était prêt pour mon départ que des circonstances indépendantes de ma volonté avaient retardé jusque-là.

Le 11 juin, au lever du soleil, les bateaux de transport firent voile pour Rosette; je m’étais embarqué avec tous les ouvriers sur la plus grande des djermes qui composaient cette petite flottille. Vers les quatre heures du soir, la couleur jaunâtre des eaux et la figure rembrunie du patron nous annoncèrent l’approche de l’une des bouches du Nil. Cette embouchure est obstruée par des monticules de sable qui se déplacent journellement. Le courant du fleuve, combiné avec la violence de la mer, se crée à travers ces obstacles une ou plusieurs ouvertures souvent sinueuses et de profondeur inégale; la passe qui est reconnue navigable se nomme Boghas (2). Elle est toujours bordée d’écueils sur lesquels les lames viennent déferler, en se déployant avec plus ou moins d’écumes, suivant la force du vent qui les agite. Malheur au navire qui se trouve enveloppé dans ces brisants! il court le risque d’être jeté à la côte et d’y périr. Bientôt nous aperçûmes deux djermes renversées et couvertes en partie d’alluvions, indices certains de naufrages antérieurs; nos barques, toutefois, traversèrent ce passage dangereux en sillonnant le fond sans accident; nous entrâmes ainsi dans ce superbe fleuve, après avoir contourné une île qui n’existait pas il y a quarante ans; c’était au contraire le point de la barre le plus profond où mouillèrent en 1799 les canonnières de l’armée française. Trois heures après nous étions à Rosette, au milieu du plus frais et du plus verdoyant de tous les pays.

Cette ville, autrefois si riche, si florissante, naguère l’un des principaux entrepôts du commerce de l’Orient, languit dans une triste décadence depuis l’ouverture du canal du Mahmoudie ; ce canal dont l’entrée est située à trois lieues en amont joint le Nil au vieux port d’Alexandrie. Toutes les productions de l’Égypte s’écoulent par cette voie, qui exige moins de dépenses et offre plus de sécurité que le transport par mer; aussi la population de Rosette a-t-elle considérablement diminué, à en juger par le grand nombre de maisons qui ne sont pas habitées.

Là il fallut encore transborder le matériel sur des agabas, bateaux à fond plat, destinés spécialement à la navigation du Nil; pendant ce temps le Luxor franchit le Boghas et vint mouiller à Rosette, où il dut séjourner en attendant que la crue du fleuve lui permît de continuer sa route jusqu’à Thèbes. Quelques marins furent répartis sur les agabas; M. Jaurès, élève de première classe, et M. Pons, médecin en second, s’embarquèrent avec moi sur une cange, canot léger, étroit, qui marche avec la plus grande vitesse, soit à la voile, soit à l’aviron. Une maisonnette en bois s’élève à l’arrière de cette embarcation; elle est divisée en deux chambres: la première sert de salon et de salle à manger, la seconde de chambre à coucher. Tous ces préparatifs étant ainsi disposés, nous dîmes adieu à nos compagnons de voyage restés à bord du Luxor, et le 19 juin la flottille, appareillant de Rosette, commença à remonter le Nil.

C’est alors surtout que notre attention fut vivement excitée par les objets qui nous environnaient. Tout était nouveau pour nous, l’aspect des lieux, les arbres, les plantes, les costumes et le langage des Arabes, qui accouraient en foule sur le rivage, et pour lesquels nous étions nous-mêmes un objet de curiosité ; notre vue se reposait agréablement sur le Delta, sur cette terre de nouvelle création, dont les productions nombreuses et variées sont pour la plupart inconnues en Europe. Non loin de Rosette, et sur la rive gauche, se trouve la fameuse mosquée d’Abou-Mandour, lieu de pèlerinage, où les femmes viennent chercher une fécondité qu’elles attribuent aux eaux de la fontaine renfermée dans ce monument religieux; au delà, les deux rives bordées de roseaux déroulent à l’œil étonné du voyageur des forêts de palmiers, de mimosa, de riches moissons; mais auprès de ces fertiles campagnes sont de vastes déserts sans aucune apparence de végétation. Çà et là l’on aperçoit encore les vestiges d’un beau pays tombé dans la plus affreuse misère, de grands villages en ruines, des terrains fertiles perdus pour la culture, de mauvaises cahuttes construites en briques cuites au soleil, et plus souvent en terre. La partie supérieure de ces maisons, si toutefois on peut leur donner ce nom, est réservée aux colombiers, d’où s’échappent parfois des myriades de pigeons. Jamais le fusil meurtrier n’y effraie ces paisibles habitants. Les Arabes ne les mangent pas, ils ne les soignent que pour la fiente, dont ils font un excellent engrais.

L’Obélisque de Luxor.


Paris. Carilian-Gœury et Vr Dalmont éditeurs. Quai des Augustins 39 8c41.

Sous ces cabanes de boue, couvertes par des feuilles de palmier, végète une population malheureuse, qui n’a pour loi, pour institutions sociales, que le caprice et le bâton de quelques Turcs, souvent plus brutes que la brute même. Vous ne voyez partout que des hommes couverts de haillons, exténués par la faim, vieillis par les mauvais traitements et par les privations; des enfants des deux sexes entièrement nus, venant implorer l’assistance du voyageur. Au moindre signal fait par un Turc, tout Arabe est sujet à passer par les courbaches . Sous ce rapport il y a égalité parfaite dans les domaines du vice-roi: tout y est soumis à un despotisme affreux et, je le répète, stupide.

Notre navigation jusqu’au Caire présenta des difficultés auxquelles j’étais loin de m’attendre. Les reïs, ou patrons des agabas, exploitaient une des conditions de leur marché, comme à Paris le cocher de fiacre exploite le voyageur qui le prend à l’heure. Intéressés à rester en route le plus longtemps possible, ils échouaient à dessein leur bateau sur des bancs de sable. Cette manœuvre, qui retardait considérablement notre marche, me causait les plus vives inquiétudes. Déjà la couleur verdâtre des eaux indiquait une crue sensible; il fallait de toute nécessité arriver à Thèbes dans le plus bref délai, pour préparer avant l’inondation une cale d’échouage, d’où dépendait en partie le succès de l’opération. Pressés par cette considération, craignant surtout qu’il ne se perdît quelque partie du matériel dont la moindre parcelle m’était indispensable, nous profitions de la vitesse de la cange pour aller en avant, en arrière, à droite, à gauche, sur tous les points enfin où un agaba était échoué. Nous forcions les équipages à se haler dans les hauts-fonds, tantôt les aidant du mieux que nous pouvions, tantôt ayant recours à l’aide des habitants des villages les plus rapprochés.

Un de ces bateaux, celui qui portait les matériaux les plus importants, lefilinblanc , vint talonner sur un banc de sable et perdit son gouvernail. L’ébranlement causé par le choc détermina une voie d’eau considérable. Le cordage allait être mouillé, avarie qui pouvait avoir les conséquences les plus graves; il n’existait à bord ni pompes ni instruments dont on pût se servir pour épuiser l’eau, et ce ne fut qu’à l’aide de leurs chapeaux de cuir et des débris de quelques vases en poterie, que les marins et les ouvriers parvinrent à l’extraire de la cale. Cette opération terminée, les charpentiers et les calfats mirent le bateau en état de naviguer jusqu’au Caire. Nous arrivâmes dans cette ville le 27 juin 1831.

Je me rendis immédiatement à la citadelle, où réside le gouverneur, tant pour lui faire une visite que pour réclamer l’intervention de son autorité. La première chose qu’il fit, sur le rapport de l’interprète, fut de donner l’ordre de bâtonner les reïs, conformément à la charte du pays. Je m’opposai à cette cruelle punition; toutefois, pour prévenir la fourberie de ces derniers, je priai le gouverneur de faire embarquer sur la flottille quatre cawas , qui seraient chargés de les surveiller pendant la traversée. S. E. me répondit gracieusement qu’il n’avait rien à me refuser, et me remit en même temps une dépêche à l’adresse de Krali-Effendi, directeur de la navigation, par laquelle il autorisait ce fonctionnaire à mettre à ma disposition un nouvel agaba.

En sortant du palais nous descendîmes dans le puits dit de Joseph, qui n’offre rien de bien remarquable; il est creusé dans le rocher et à une assez grande profondeur. On en élève l’eau au moyen de plusieurs roues garnies de godets en terre. Je me reprochais déjà d’avoir accordé quelques minutes à ma curiosité, lorsque notre interprète, Joussouf, ancien mamelouck français, me fit observer, avec son flegme imperturbable, que l’heure avait déjà sonné où tout bon musulman se renferme dans son harem, que le directeur de la navigation ne serait visible que le lendemain dans l’après-midi. Bon gré malgré il fallut se soumettre à ce retard forcé.

L’audience était pour quatre heures; Krali-Effendi, assis sur une espèce de tribune élevée sur la plage, et abritée par des tentes contre l’ardeur du soleil, donnait des ordres aux marins du Nil. Aussitôt qu’il m’aperçut, il me fit signe de m’asseoir à côté de lui. C’était un homme de haute taille, d’une force herculéenne, d’une figure commune, et dont le regard dur et impérieux faisait trembler tous les Arabes.

Après le cérémonial d’usage, je lui exposai le motif qui m’amenait auprès de lui. Au lieu de me répondre, il nous raconta qu’il avait été chargé par le Pacha de transporter à Alexandrie les pierres du roi de France (c’est ainsi qu’il appelait les obélisques de Luxor ). «Arrivé sur les lieux, me dit-il, je fus effrayé de la grandeur

» et de la masse de ces monuments. Ce n’est pas au premier coup d’oeil, mais

» après avoir fait des calculs très-exacts, que je reculai devant les difficultés d’une

» entreprise dont l’exécution me paraît impossible.»

A l’appui de son assertion, il me présenta une règle divisée en parties égales, portant des numéros d’ordre qui indiquaient le cube et le poids de la tranche horizontale du monolithe correspondant à une hauteur proportionnelle à chaque division de l’échelle, ce qui donnait pour poids total environ 500 milliers; «immense

» fardeau, ajouta-t-il, que tu tenteras vainement de déplacer et. de descendre

» de sa base sans accident.»

Étonné de l’instruction et de la justesse des calculs de Krali-Effendi, je lui adressai quelques questions sur la position des obélisques par rapport au fleuve et aux ruines, et sur leur état de conservation. Il me répondit que l’obélisque de droite, en entrant dans le temple, était sillonné par une fissure qui, partant de la base, s’élevait jusqu’au tiers environ de la hauteur. Cela n’est pas possible, m’écriai-je, en me tournant vers le drogman, vous avez mal compris ou mal interprété, le pyramidion seul est ébréché. Mon exclamation, mon étonnement, firent sourire le directeur; il se leva pour me montrer sur un des poteaux de l’estrade une gerçure à peu près semblable à la fente de l’obélisque; en me faisant observer, toutefois, qu’il n’avait pas pu s’assurer si cette fente traversait le granit, parce que la face opposée est cachée par des maisons où sont renfermées des femmes, asile toujours respecté par un Turc . Prenant ensuite le calepin que je tenais à la main, il se mit à dessiner sur un des feuillets le croquis d’un chameau monté par un Arabe du désert. Si les observations du directeur m’avaient étonné, je le fus bien davantage en voyant le dessin qu’il venait de tracer sous mes yeux . Le chameau était bien représenté ; la physionomie de l’Arabe parfaitement caractérisée.

Krali-Effendi avait appris les éléments du dessin et de la géométrie sous la direction de M. Coste, architecte français, et il avait conservé, non sans raison, une haute idée des talents de son maître. Après cet entretien, qui se prolongea plus de deux heures, il donna l’ordre au maître de port de mettre à ma disposition un des meilleurs bateaux du Nil.

Pour revenir à la fissure dont m’avait parlé Krali-Effendi, il est remarquable qu’elle n’a été signalée ni dans le grand ouvrage sur l’Égypte, ni dans la relation plus récente de Champollion jeune. On y trouve, au contraire, que le fut de l’obélisque de droite est dans un état parfait de conservation. Je me fis donc un cas de conscience de croire qu’elle existait réellement; et, me complaisant dans le doute à cet égard, je tâchai de me persuader que Krali-Effendi s’était trompé, qu’il avait peut-être confondu le monolithe de droite avec celui de gauche, dont la partie inférieure est en effet fracturée, ou qu’il avait imaginé ce prétexte pour s’excuser auprès du pacha de l’insuccès de sa mission.

Je croyais bien n’avoir plus d’obstacle à rencontrer: mais il n’en était pas ainsi; le lendemain de mon entrevue avec le directeur de la navigation, le maître du port prétendit que tous les agabas étant chargés, celui qui m’était destiné ne serait disponible que dans trois jours. Informé, par expérience, de l’esprit de rapine qui anime les agents subalternes du pacha, je lui glissai dans la main quelques kiriès (petites pièces d’or); le contact de ce métal, éveillant tout à coup son empressement et sa sollicitude, eut bientôt mis fin à cette difficulté. Une heure après, j’étais en possession de l’agaba tant désiré, et, grâce à un nouvel emploi du même argument, j’obtins les hommes nécessaires pour opérer le transbordement.

Le 3o juillet au soir, la flottille appareilla de Boulac pour la Haute-Égypte. Nous allions enfin atteindre le but désiré ; c’est alors que, rassuré par la présence des cawas qui montaient quatre de nos bateaux, je me décidai à faire une rapide excursion jusqu’aux pyramides de Giseh.

Ces monuments, dont l’aspect est si grandiose, si imposant lorsqu’on les aperçoit des bords du fleuve, perdent de leur grandeur et de leur proportion à mesure qu’on gravit le plateau sur lequel ils sont posés. La raison en est, que leurs formes rentrantes et anguleuses les dissimulent à l’œil, et qu’après avoir traversé la zone cultivable, on ne trouve plus aucun objet qui puisse servir de termes de comparaison. Quoi qu’il en soit, le jugement s’égare en présence de ces masses régulières qui s’élèvent au milieu d’un vaste désert. Mais si l’on énumère le nombre (203) d’assises en grosses pierres qui constituent chacun de ces immenses escaliers pyramidaux, si l’on compare la hauteur de la marche moyenne à la taille d’un homme ordinaire, si l’on réfléchit que vu à une petite distance, le sommet paraît se terminer en pointe, tandis qu’il offre en réalité une surface équivalant à quarante mètres carrés, alors toute l’attention se porte sur des dimensions insolites que l’imagination seule peut embrasser, et qui, appréciées à leur valeur positive, et réduites en chiffre, donneront pour le côté de la base 233 mètres, pour hauteur totale 146 mètres, et pour le volume 2,662,628 mètres cubes.

Nous pénétrâmes dans l’intérieur de la plus grande pyramide par une ouverture pratiquée au tiers environ de la face ouest, et formant un canal incliné. Guidés à la lueur des flambeaux à travers ces antiques retraites, nous parcourûmes, avec une admiration qui commandait parmi nous le silence et une sorte de stupéfaction, de longues galeries et deux salles, dont la plus vaste renferme un beau sarcophage. Jamais rien de si grandiose n’avait frappé mes regards, c’est un travail gigantesque qui semble dépasser les efforts humains. La quantité de matériaux employés à la construction des Pyramides; les difficultés que durent offrir la superposition de ces blocs, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur; la durée, la solidité de ces masses inébranlables, aussi peu susceptibles de dégradation que les chaînes de montagnes qui limitent l’Égypte; les cent mille ouvriers qui y travaillèrent pendant plus d’un siècle, les placent au rang des plus grandes entreprises de l’homme . Quelle patience, quelle pratique suivie n’a-t-il pas fallu pour diriger, coordonner tant d’immenses détails! Les Pyramides, quoi qu’on en ait dit, n’en attestent pas moins aux générations présentes, comme elles le témoigneront aux siècles à venir, l’antique civilisation d’une société sans rivale, qui a pu trouver en elle des ressources suffisantes pour faire élever ces vastes nécropoles et des hommes capables de concevoir et de réaliser un semblable projet.

En sortant des Pyramides, nous nous dirigeâmes vers la plaine où l’on suppose que florissait Memphis. Selon la tradition, cet emplacement était traversé par le fleuve dont Mènes, premier Pharaon, détourna le cours, comme s’il était possible au premier roi d’un pays d’entreprendre et d’exécuter une pareille opération; nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet dans le cours de l’ouvrage. Il ne reste plus de cette antique cité qu’une grande chaîne de décombres, couverte de palmiers, des amas de pierres brisées et accumulées en tout sens. Toutefois on peut juger, par l’inspection des lieux, que cette ville a été parfaitement décrite par Hérodote et Strabon. Memphis était bornée au nord par les pyramides de Gizeh, et au sud par une file d’autres pyramides moins grandes, qui occupent plus de deux lieues de longueur.

Qui pourrait parcourir ce sol arrosé de sang français, et témoin naguère de nos triomphes, sans se rappeler avec admiration le courage et l’énergie de nos soldats? C’est là, disait notre conducteur arabe, que l’armée française s’ébranlant en masse, pulvérisa la meilleure cavalerie de l’univers (les mameloucks), malgré le nar kétir (le feu ardent) qui leur brûlait les pieds; et plus loin, ce nuage de poussière rougeâtre n’est-il pas habité par les âmes errantes des braves d’Héliopolis!

La journée du 30 juin fut consacrée à cette excursion. Douze heures de marche à l’ardeur du soleil nous avaient harassés de fatigue; la chaleur avait été si intense, que notre pauvre chien sautait sur le sable en poussant des cris douloureux, comme s’il eût posé ses pattes sur des charbons ardents; il aurait infailliblement succombé à ses souffrances, si quelqu’un de nous ne l’eût placé en travers sur son âne. A six heures du soir, nous arrivâmes à Sakkàra, bourg situé sur les bords du Nil, où nous attendait la cange.

Pressés de rejoindre la flottille qui devait nous devancer de quinze lieues environ, nous continuâmes à remonter le fleuve, dont les flots fécondants baignent une vallée sinueuse et limitée de droite et de gauche par une chaîne de montagnes blanches, ondulées et dépourvues de toute espèce de terre. Pendant le jour, la chaleur est excessive, insupportable pour un Européen; mais le soir la navigation du Nil devient très-agréable; la brise de N.-O. rafraîchit l’atmosphère; des étoiles, à peine visibles en Europe, brillent de tout leur éclat sous un ciel toujours pur et serein; rangés en cercle autour du grand mât, les matelots chantent des chansons arabes, et la cange, ses antennes apiquées, fait bouillonner par la rapidité de son filage les eaux du fleuve, où viennent se projeter par longues ombres des forêts de palmiers et de sycomores. Tout cet ensemble concourt à exciter dans l’âme un sentiment d’admiration calme et délicieux.

Devant nous passent successivement plusieurs grands bourgs ou villes, tels que Atfyh, Beni-Soueyf, Abou-Girgeh, et parfois des villages tapissés de verdure, mais tristes, pauvres, et dont le silence n’est troublé que par des cris sauvages et des plaintes amères. Ici, comme dans la Basse-Égypte, le despotisme étend sur toute la population un réseau d’airain dont chaque maille est le centre d’action d’une tyrannie subalterne, et, comme dit Montaigne: «Avoir plusieurs maîtres, c’est autant que d’avoir autant de fois à être extrêmement malheureux» ; la civilisation, n’en doutons pas, pénétrera un jour dans ces contrées; elle y naîtra infailliblement du contact de l’Orient et de l’Occident; mais gardons-nous de donner ce nom à l’organisation violente et brutale qui pèse encore sur ce malheureux pays.

Jusque là le Nil n’offre en général aucun des inconvénients de nos grandes rivières, on ne trouve dans son lit ni rochers ni pierres, un caillou même y est une rareté ; la remonte y est toujours possible; le vent de N.-O. ou de N.-E., qui règne pendant toute l’inondation, donne le moyen de vaincre son rapide courant par le simple secours des voiles; seulement, dans les coudes, la brise, qui était favorable dans la direction primitive, devient contraire. Alors les matelots sautent à terre et halent la barque à la cordelle, en réglant leurs pas au son d’un air cadencé ; pendant cette manœuvre, la marche de la cange était si lente, que nous aurions pu, sans perdre beaucoup de temps, faire une excursion vers la montagne où une foule d’objets attiraient nos regards. C’étaient des excavations, des ouvertures en forme de portes creusées dans les flancs de la chaîne arabique qui borde le Nil, des pilastres, des colonnes supportant des portiques brillants encore des plus vives couleurs; mais je savais par expérience que les heures s’écoulent rapidement pour le voyageur qu’arrêtent ces vestiges gigantesques jetés avec tant de profusion et de grandeur sur le sol de l’Égypte. Je m’étais donc imposé l’obligation de ne prendre terre qu’à Siouth, pour remettre à Schérif-bey, gouverneur de la Haute-Égypte, les dépêches dont j’étais porteur. Cette relâche forcée eut lieu plus tôt que je ne m’y attendais, mais ce fut à Mellaouï.

Quelques bateaux étaient mouillés en face de cette ville, située à deux milles environ des bords du fleuve. Nous les prîmes de loin pour nos barques de transport; à une distance plus rapprochée, l’interprète reconnut, aux insignes qui flottaient au sommet des mâts, les canges de Schérif-bey. Son excellence était en tournée dans son gouvernement, et devait séjourner pendant quelques jours à Mellaouï. Arrivé sur les lieux après le coucher du soleil, je me fis annoncer au gouverneur pour le lendemain de très-bonne heure.

A six heures je m’acheminai avec l’interprète vers Mellaouï. Nous parcourûmes une partie de cette ville, qui est plus grande et mieux bâtie que les précédentes. Du N. au S. elle est traversée par un vaste bazar qui semblerait annoncer un peuple commerçant et industriel; mais ce point de réunion, ce foyer de la vie orientale, était presque désert. La plupart des boutiques fermées, les maisons abandonnées, tout enfin accusait une diminution sensible de population et de fortune.

L’interprète de S. E., Ibrahim, dont nous aurons l’occasion de parler plusieurs fois, m’introduisit dans les appartements du gouverneur. On avait dissimulé l’état assez misérable de la salle où il se tenait, au moyen des ornements qui décorent les canges. Le parquet était couvert de nattes et de tapis; une chaise grossièrement travaillée était placée en face de Schérif-bey; l’interprète m’engagea à m’y reposer immédiatement, car tel est l’usage du pays; il est de bon goût de s’asseoir, de respirer pendant quelques minutes avant même de saluer.

S. E., assise à l’orientale, et les bras mollement étendus sur d’élégants coussins de velours, était entourée de quelques officiers, de son médecin, de deux secrétaires et de plusieurs domestiques arabes. Après un grand nombre de salams (salutations), de compliments, qui ne durèrent pas moins de cinq minutes, on servit la pipe et le café. Le moment était venu de remettre à Schérif-bey les ordres du Pacha; il les lut avec beaucoup d’attention; se tournant ensuite vers ses officiers et le médecin, il leur fit remarquer, avec un air de satisfaction et de contentement, la dernière phrase de la dépêche: c’était un compliment de Mehemet-Ali, qui honorait son fidèle serviteur du nom de son fils.

La figure de Schérif-bey annonçait de l’esprit naturel, de la finesse et des dispositions à la gaieté. Le son de sa voix était remarquable par sa douceur; loin d’avoir l’arrogance et la brutalité de son compatriote Krali-Effendi, il se distinguait par un accueil gracieux, par ces manières polies et aisées, qui sont le partage de la bonne compagnie. Nommé, quoique fort jeune, au gouvernement de la Haute-Égypte, par la seule faveur du pacha, il s’y était maintenu par son intelligence, par son zèle et un dévouement sans bornes. Attentif à seconder les vues de son souverain, Schérif-bey ne négligeait aucune occasion de s’informer de ce qui pouvait contribuer à l’accomplissement des vastes projets de Mehemet-Ali; aussi, persuadé que les Français, naturellement très-communicatifs, ne doivent plus avoir de secrets à 1,100 lieues de leur pays, me fit-il subir un long interrogatoire sur la diplomatie européenne et particulièrement sur les projets de la Russie, puissance qu’il paraissait cordialement détester. Apprenant ensuite que j’avais fait partie de l’expédition d’Alger, il voulut connaître jusqu’aux moindres détails de cette mémorable campagne. Après avoir répondu à toutes ses questions et d’une manière qui parut le satisfaire, nous en vînmes à parler de l’obélisque.

Schérif-bey me témoigna à plusieurs reprises le désir de se trouver à Luxor le jour où le monolithe serait descendu de sa base. Il me remit ensuite pour les nazhers de Kéné, de Qous et d’Esné, des dépêches qui, en informant ces fonctionnaires de l’objet de ma mission, leur enjoignaient de m’aider de tout leur pouvoir. L’entrevue se termina du reste comme elle avait commencé, avec une cordialité et une satisfaction réciproques.

Partis de Mellaouï à midi, nous atteignîmes vers les neuf heures du soir le passage périlleux d’Abou-Fedda. Ce mont, qui fait partie de la chaîne arabique, s’élève à pic sur la rive droite, à cent mètres de hauteur; ses flancs offrent des découpures de formes bizarres, dont il serait difficile de se faire une image exacte. Le Nil, forcé de dévier de son cours par ce rempart naturel, roule avec la plus grande rapidité ses eaux bourbeuses le long de cet écueil gigantesque. Réfléchis par cet obstacle dont la crête est couronnée de pitons aigus, les vents réagissent suivant toutes sortes de directions et tourbillonnent avec violence.

La flottille avait doublé le mont Abou-Fedda avant la chute du jour, et se dirigeait en bon ordre vers le prochain mouillage. Le patron de la cange, moins courageux et peut-être plus superstitieux que ses camarades, effrayé d’ailleurs de l’obscurité produite par l’ombre portée de la montagne, refusa de s’engager pendant la nuit dans une passe aussi difficile. Malgré ses observations sur les dangers qui nous menaçaient, nous le forçâmes d’aller en avant; prenant alors son couteau, il le plante dans une gerçure du grand mât, lance une poignée de sel dans le feu, se recommande au prophète, et, rassuré par cette cérémonie bizarre, il oriente ses voiles .

La cange, luttant avec peine, à l’aide de toute sa voilure, contre un courant de quatre à cinq nœuds, avait à peine doublé le tiers d’Abou-Fedda, qu’une raffale, tombée à bord comme un coup de foudre, fit craquer son grand mât. C’était l’avant-coureur d’un véritable ouragan; nous passions instantanément d’un calme plat à une brise violente, qui faisait le tour du compas dans l’espace de cinq minutes. Lancée dans ces mouvements tumultueux, notre frêle embarcation marchait tantôt en avant, tantôt en arrière, à droite, à gauche, courant sous ses deux voiles, plus souvent sous la trinquette, et quelquefois à sec de voiles. Plus nous avancions, plus la tourmente redoublait d’intensité : emportés par la violence du vent jusqu’au pied de la montagne, nous n’étions avertis de notre position critique que par le choc des lames contre les écueils, quand tout à coup nous aperçûmes à fleur d’eau une lumière qui se dérobait par intervalles à nos regards. La scène, pour être éclairée, n’en était que plus effrayante. A la lueur vacillante de ce feu réfléchi par les parois d’une vaste excavation, on distinguait une partie du mont, qui semble menacer de sa chute le navigateur; puis des rocs ardus avançant leur tête luisante dans le lit du fleuve, et contre lesquels le vent et le courant nous poussaient avec la plus grande impétuosité. Le danger était imminent; la cange, enveloppée dans des tourbillons, roulait comme une paille le long de ces rochers, et faillit plusieurs fois à se briser. Ce ne fut qu’après avoir manœuvré pendant deux heures avec beaucoup de prudence et d’habileté que les marins arabes parvinrent à franchir le point le plus dangereux. Alors les vents se calmèrent un peu, les raffales devinrent plus rares, et bientôt nous atteignîmes l’extrémité d’Abou-Fedda. Trois heures après nous étions à Manfalout, où nous attendait la flottille. Notre séjour dans cette ville ne fut pas de longue durée: une brise fraîche de N.-O. nous en fit partir de bon matin, au grand désespoir du reïs, qui, depuis notre passage sous Abou-Fedda, avait pris la navigation en horreur.

Notre marche, toujours favorisée par un vent régulier, fut si rapide, qu’après cinq jours de navigation nous étions en vue de ces superbes forêts de palmiers et de Doums qui précèdent les ruines de Denderah. Ce dernier arbre, dont on m’avait parlé dans la Basse-Égypte, pouvant m’être de quelque utilité dans les travaux de charpentage, j’avais demandé à Schérif-bey l’autorisation de couper ceux dont je présumais avoir besoin. S. E. me remit à cet effet un ordre pour le nazher de Kéné, auprès duquel je me rendis à 7 heures du soir.

Quand la tourmente des premiers compliments et des salutations fut apaisée, je lui communiquai la dépêche du gouverneur. Afin d’éviter toute difficulté, je m’empressai de le prévenir que les bois de Doums seraient payés immédiatement au propriétaire sur l’estimation faite par l’autorité locale. «Avec de l’argent, me dit-il, on t’enverra à Luxor une forêt toute entière.» Après avoir, selon les us et coutumes, bu trois tasses de café et fumé autant de pipes, je pris congé de ce bon vieillard. Ma surprise fut extrême lorsqu’en sortant de sa maison, je fus saisi par des saïs , qui me juchèrent sur un cheval dont l’énorme grosseur contrastait d’une manière singulière avec ma petite taille; mes jambes se trouvaient dans une position presque horizontale. Comme ma situation paraissait fort gênée, le chef des coureurs chercha à me rassurer en me vantant la docilité du cheval que son maître, âgé et infirme, ne craignait pas de monter tout en fumant sa pipe. Cependant par mesure de précaution, il fit placer à mes côtés deux saïs qui serraient de la main l’extrémité de mes bottes, deux autres tenaient la queue et la bride du cheval, et quatre domestiques armés de flambeaux précédaient notre marche. Ils me conduisirent ainsi processionnellement jusqu’à la Cange. On me donnait là, je le sus depuis, un témoignage de grande distinction que l’on paye fort cher, attendu qu’il faut largement rétribuer tous ceux qui y concourent. Bien mal venu serait en Égypte (et il n’en est pas ainsi en Égypte seulement ) celui qui s’y présenterait les mains vides.

Nous voilà parvenus à Kéné. Cette ville de 15,000 âmes environ est le rendez-vous de toutes les caravanes de pèlerins qui vont à la Mecque ou en reviennent. Quoique fort ancienne, elle n’offre aucun vestige d’antiquité. Mais Kéné est renommé par ses excellentes poteries. On y trouve cette terre poreuse qu’on emploie à la confection des alcarazas ( vases en terre, destinés à rafraîchir l’eau), dont on fait un si grand usage en Égypte; c’est delà que partent tous les ans ces radeaux de jarres, goulets, etc., qu’on dirige sur les villes principales où ces mêmes poteries sont vendues à vil prix. En face de Kéné se trouvent les ruines de Denderah, et le premier temple bien conservé que l’on rencontre sur la route que nous venions de parcourir.

Malgré notre extrême impatience, il fallut payer un juste tribut d’admiration à cette œuvre colossale du génie égyptien. Pendant la nuit la flottille traversa le fleuve. Au lever du soleil, officiers, marins et ouvriers agités d’une curiosité électrique, couraient vers Denderah comme s’ils eussent craint que les ruines pussent leur échapper.

Je ne tenterai pas de décrire le spectacle sublime qui s’offrit à nos regards: quelle langue fournirait des termes suffisants pour peindre les effets de ce monument merveilleux! Une pareille tâche est d’ailleurs au-dessus de mes forces. Le temple de Denderah en dit plus à lui seul que des milliers de volumes et de dessins; tout y est grand, inoui, prodigieux.

Je tressaillis en remarquant sur un des murs de refend, des traces de la sauvage ignorance des Turcs. Aux yeux de ces barbares, les antiquités ne sont que des amas de pierres, une carrière propre à fournir des matériaux en partie façonnés pour leurs grossières constructions. Déjà le marteau de la démolition avait retenti sur les dalles antiques, l’édifice allait être mutilé, détruit, anéanti pour toujours, sans l’intervention des consuls européens qui protestèrent contre cet acte de barbarie. Le temple fut conservé, respecté par les Turcs; mais la civilisation garda moins de ménagements. C’est des plafonds de Denderah qu’on a détaché le zodiaque qui, aujourd’hui, se trouve déposé dans les salles du Louvre.

La diversion de cette station curieuse et instructive imprima à toutes nos facultés une nouvelle énergie pour supporter de nouveaux labeurs. Chacun de nous se trouvait amplement dédommagé des fatigues de la traversée, par la vue de ces imposantes ruines.

Le lendemain, dès la pointe du jour, la flottille sous voile avançait lentement vers sa destination; une brise légère, des détours nombreux retardaient notre marche. Enfin le coude Gamouleh est franchi à la cordelle vers les quatre heures du soir; c’est alors que de tous côtés apparurent les vestiges gigantesques de l’antique cité ; éclairées par les derniers rayons du soleil, ces masses séculaires offraient un spectacle admirable, témoignage de la puissance créatrice d’un peuple que nul autre n’a jusqu’ici égalé par le grandiose des conceptions.

A droite, les ruines de Gournah, du Memnonium; derrière, la vallée des tombeaux, et plus loin, au pied de la chaîne lybique, les temples de Medinet-Abou; à gauche, ceux de Karnac, ses immenses pylones, son obélisque géant de trente mètres de haut; un peu plus vers le sud, la colonnade du palais de Luxor, son vaste pylône précédé de deux obélisques en granit. A l’aspect de ces deux monuments, tout s’effaça, tout disparut à mes yeux; pour la première fois, la vue des ruines de Thèbes éveilla dans l’âme d’un voyageur d’autres idées que des souvenirs d’histoire, de grandeur et de décadence. Thèbes! ce n’est plus la ville aux cent portes où il y a des palais, des sphinx, des colosses. Ce n’est plus qu’un point qui renferme un seul objet, l’obélisque de droite, en entrant dans le Rhamséium.

Le bateau de tête se dirige vers la rive de Luxor et vient mouiller en face des obélisques, les autres imitent sa manœuvre. Au même instant, marins et ouvriers s’élancent à terre, traversent la plage en courant, et disparaissent au milieu des ruines. La Cange formant l’arrière-garde pour veiller les traînards arrive la dernière et se place au centre de la flottille.

CHAPITRE III.

Table des matières

Arrivée à Thèbes. — Premier examen de l’obélisque. — La pierre est félée. — Démolition des maisons qui entourent le monolithe de droite. — Aspect général de Luxor et description de l’ensemble des monuments. — Reconnaissance des localités. — Quelques détails historiques.

LE premier devoir d’un ingénieur étant de rendre compte de tout ce qui est relatif à ses travaux, mon objet sera de reproduire les faits qui s’y rattachent et la série d’impressions sous lesquelles je me suis trouvé placé, dans l’ordre où ils se sont présentés. Le lecteur ne doit donc pas s’attendre à une description complète et méthodique des localités et des monuments, à un exposé historique de leur origine.... Plus tard, sans doute, j’entrerai dans quelques détails à ce sujet; mais telles n’étaient pas les préoccupations qui m’avaient saisi à mon arrivée à Thèbes. Pour moi, je le répète, tout était dans cette masse de granit, du poids d’environ 230,000 k., qu’il s’agissait de déraciner du sol et d’embarquer à bord d’un navire destiné à la transporter en France. A mes yeux, il y avait, dans cette opération, quelque chose de grand qui m’exaltait l’âme; mais c’était principalement la question d’art mécanique, la difficulté de la tâche, la solution d’un problème cherché et par dessus tout, la responsabilité que faisait peser sur moi une mission donnée au nom de la France.

Ce ne fut donc pas sans émotions que nous mîmes le pied sur le sol qui allait être le théâtre de nos travaux. Depuis plus d’une heure, on nous y attendait avec impatience.

La vue de nos bateaux portant en tête de mât les couleurs françaises, l’espoir d’être gratifiés par les Européens de quelques paras , avaient attiré sur la plage une partie des habitants de Karnac et de Luxor. Là, comme dans toute l’Égypte, nous fûmes assaillis par une foule de malheureux qui demandaient le bacchis (l’aumône); après ces cris de misère, qui répondaient parfaitement aux haillons dont se couvrait à peine leur nudité, les Arabes, encouragés par le don de quelques pièces de monnaie, vinrent s’informer auprès de notre interprète, du but de notre voyage.

L’idée d’abattre un obélisque et de l’embarquer sur un navire venant de France leur parut si bizarre, si déraisonnable que, malgré les assertions de l’interprète, ils persistèrent à nous supposer d’autres intentions. Selon eux, nous venions dans le Saïd pour explorer les lieux, sonder l’esprit du peuple, afin de revenir plus tard en force nous emparer du pays. «L’obélisque, lui disaient-ils, n’est évidemment qu’un faux prétexte; tu sais aussi bien que nous que ces birbe (ces antiquités) furent bâties sur place avec un mastic particulier que le soleil a durci; qu’il est impossible de les déplacer sans les démolir, les couper par morceaux; existe-t-il d’ailleurs un navire assez grand, assez fort pour porter cet énorme fardeau, et quel homme oserait entreprendre une semblable opération?» Tiens, le voilà cet homme, répondit Joussouf, en me désignant du doigt. La répartie de l’interprète fit éclater de rire tous les assistants. «Allah! allah! s’écrièrent-ils. Qui? celui-là ! mais mon bâton est plus haut que lui, il n’est pas capable seulement de remuer la plus petite pierre du temple.»

Pendant cette conversation, nous nous dirigions vers les obélisques. Après avoir traversé quelques monticules de décombres et une allée de colonnes gigantesques, nous entrâmes dans une ruelle tortueuse, bordée de constructions modernes. Notre présence au milieu des habitants fit surgir de toutes ces cahuttes une foule d’enfants de tout âge qui se joignirent aux premiers en criant bacchis (aumône; c’est, je crois, le premier mot que l’on prononce dans ce pays). Ce chemin aboutit à deux masses pyramidales réunies à la partie inférieure par un mur en briques percé d’une petite porte. On pénètre par cette ouverture sur une place où se trouvent les obélisques et les colosses qui décorent la façade du palais de Luxor.

Les matelots et les ouvriers nous avaient devancés dans cette visite. L’Italien Mazacqui, tailleur de pierre, frappait doucement sur la face orientale de l’obélisque de droite et prêtait attentivement l’oreille au bruit qui résonnait sous le coup de masse. Aussitôt qu’il m’aperçut, il s’écria dans son langage moitié italien, moitié français: Moussu, la pietra, elle est fêlée, mais je ne crois pas quelle soit routta (rompue), lou son est sano, on pourra l’enlever pourvu qu’elle tombe piano, ben piano. Le vice signalé par cet ouvrier était patent; il fallut se rendre à l’évidence, et reconnaître que tout rude qu’il était, Krali-Effendi avait bien observé.

Je rentrai dans la barque fatigué, pensif, embarrassé, n’ayant rien examiné, pas même le chemin que nous suivîmes pour nous rendre à bord; je marchais comme un homme ivre, répétant sans cesse: Il existe une fissure dont aucun ouvrage sur l’Égypte ne fait mention. Mille pensées divergentes venaient m’assaillir à la fois; plein de trouble et d’agitation, j’étais en même temps à Toulon, à Paris, à Thèbes. La seule pensée qu’on pourrait m’accuser d’avoir fait éclater l’obélisque en le descendant de sa base, ou en le conduisant à bord, absorbait toutes mes facultés.

Le lendemain, après quelques heures de repos, je me trouvai dans une disposition d’esprit toute différente. J’eus presque honte de mon excessive inquiétude. Le casque en tête, a dit JUVÉNAL, il n’est plus temps de reculer. Je me mis donc à l’œuvre, je visitai l’intérieur et l’extérieur du temple pour prendre connaissance de ses diverses parties, et m’en faire une espèce de carte topographique, contenant les obélisques, les ruines, le cours du fleuve et la forme du terrain. Le résultat de cet examen fut qu’il me serait de toute impossibilité d’appliquer les plans dont je m’étais occupé dans le cours du voyage, tant il est vrai que les projets conçus, élaborés dans le cabinet, pèchent toujours par quelques données essentielles: survient une particularité imprévue dans le sol, dans les distances ou les objets environnants, et tout à coup s’écroule l’échafaudage qu’on a laborieusement conçu et élevé.

Je dus donc m’occuper de rédiger un nouveau plan, d’approprier les procédés aux circonstances impérieuses de la situation, de combiner avec soin toutes les parties d’un appareil que, par la nature de sa fonction, on pouvait craindre de voir détruit, et détruit instantanément par la rupture d’un seul de ses éléments. Il fallut ensuite se fixer définitivement sur les données du problème, en déduire les équations, prendre des mesures exactes, et soumettre le tout à l’épreuve rigoureuse des calculs pour la garantie des résultats.

Dès le lendemain de notre arrivée à Luxor, l’interprète avait rassemblé quelques fellahs qui, depuis cette époque, travaillaient à déblayer le pied de l’obélisque, dont le fût était en partie enfoui dans le sable. J’étais impatient de le mettre entièrement à nu, afin de pouvoir reconnaître si la fissure descendait jusqu’à la base, et traversait le granit. Ce travail et les opérations ultérieures exigeaient la démolition préalable de plus de trente maisons, ou pour parler plus exactement, de trente mauvaises cahuttes. Toutes misérables qu’elles étaient cependant, la vue de l’or, d’ordinaire si puissante sur les Arabes, ne put les déterminer à les vendre; j’ignorais alors qu’ils cherchaient à gagner du temps, afin d’aviser aux moyens d’enlever, pendant la nuit et à l’insu des Turcs, les denrées qu’ils ont coutume de voler dans les champs, au moment de la récolte.

Instruit de ces difficultés par un courrier a dromadaire, porteur d’un rapport circonstancié, le gouverneur du Saïd dépêcha à Luxor son interprète Ibrahim et le cawas-bachi , avec ordre formel de faire exécuter sur-le-champ tout ce que je demanderais. Ceux-ci, arrivés à Thèbes, voulurent terminer la discussion à la turque, c’est-à-dire en employant la courbache. Je m’y opposai formellement; il fut convenu qu’une commission présidée par le nazher et composée du cadi, du chef du village, du cawas-bachi et des deux interprètes, régleraient les indemnités à accorder aux propriétaires. Cette commission se réunit le 25 juillet 1831.

A l’appui de leurs demandes, les Arabes présentèrent le relevé des maisons à démolir, suivi d’un devis estimatif s’élevant à une somme plus que décuple de la valeur réelle. Sur les observations d’Ibrahim, tous les assistants parurent fortement impressionnés; les plus jeunes se plaignirent de ce qu’on voulait les expulser du toit paternel, sans leur donner ni le temps ni les moyens de bâtir une autre maison. Les vieillards exposèrent d’un ton suppliant qu’on leur supposait à tort des felous (de l’argent), qu’ils n’avaient d’autres ressources pour vivre que leur petit pigeonnier. Le plus âgé dont le chef était orné d’un turban vert, à titre de l’un des descendants du prophète, garda un morne silence, mais ses lèvres contractées, sa main qui serrait convulsivement l’extrémité de son pied ( il était assis à l’orientale), décélait la vive agitation à laquelle il était en proie. Le chef du village et le cadi, le visage incandescent, la sueur au front, insistèrent sur l’exactitude du toisé dont les mesures avaient été prises en présence du méhendes (de l’ingénieur). Une pauvre aveugle couverte de haillons demanda humblement deux thalaris pour toute indemnité. Son accent, son calme, rendaient témoignage de sa sincérité ; je lui remis immédiatement le triple de la somme qu’elle réclamait, avec promesse de remplacer sa cahutte de boue par une maison en briques. Tout au contraire de ce qu’on eût pu attendre, cet acte d’humanité produisit un très-mauvais effet. Les Arabes persistèrent plus que jamais dans leurs prétentions exagérées, et les appuyèrent cette fois sur l’évaluation de la demeure de la pauvre aveugle.

Après avoir longuement discuté sur le prix d’un pic de maçonnerie en briques, sur la longueur de la perche qui avait servi de mesure, Ibrahim m’annonça qu’il allait porter le coup de grâce et terminer la discussion. En effet, debout au milieu de l’enceinte, agitant bras et jambes, on voyait sa figure longue et maigre, que rendait plus caractéristique l’énorme protubérance de son nez, prendre successivement un air grave et menaçant, apostropher chaque propriétaire et exposer les griefs du gouvernement contre le village. Ce fut un débordement de sons gutturaux mêlés d’inflexions variées, de cris perçants impossibles à décrire. Enfin ce pétulant Arménien débita plus de paroles, et fit plus de gestes en un quart d’heure, qu’un Turc n’en fait d’ordinaire en une année entière. Prenant ensuite un ton plus calme, plus modéré, Ibrahim se plaça alternativement à côté de l’Arabe le plus âgé et du cadi, leur parla à l’oreille, fit mille grimaces, se fâcha de nouveau, les écouta ensuite avec bienveillance, et finit par promettre un bacchis, le pot de vin, argument qui ne manque jamais de produire un effet magique sur les Arabes. Au même instant se présentèrent en masse devant la commission les familles intéressées dans la vente des maisons; les femmes ne laissaient voir que les yeux et le front, sur lesquels on lisait facilement les symptômes de la douleur et de la colère; elles firent entendre quelques reproches, puis les sanglots les empêchèrent de continuer. Cet incident fut cause que le nazher et le cawas-bachi, qui jusqu’alors avaient fumé la pipe sans prononcer un seul mot, s’écrièrent en même temps: Rou-barra (allez-vous-en).

Enfin, après beaucoup d’altercations et de clameurs, et au moment où chacun déployait toute la force de ses poumons, j’appris à mon grand étonnement, que les débats étaient clos et l’affaire terminée. «Nous sommes d’accord, me dit l’interprète de S. E., et le nazher vous invite à dîner.»

A ces mots, les Arabes se calmèrent comme les flots de la mer sous le terrible quos ego. Chacun d’eux en se retirant vint me baiser la main, témoignage de respect et d’affection en usage dans toute l’Égypte.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
351 s. 53 illüstrasyon
ISBN:
4064066336301
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar