Kitabı oku: «Coeur de Française (Chantecoq)»

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Arthur Bernède

Coeur de Française (Chantecoq)

Couverture: blason de ville de fr:Chantecoq (45) dessiné par Ssire pour le Projet Blasons de Wikipédia francophone. © GNU Free Documentation. EAN 4064066447182e-artnow, 2021

Table des Matières

Chapitre I : L’aéro de combat

Chapitre II : Le traître

Chapitre III : La révolte

Chapitre IV : L’embuscade

Chapitre V : Bertha Stegel

Chapitre VI : Frida

Chapitre VII : Le secret

Chapitre VIII : Les 3 champions

Chapitre IX : Chantecoq entre en scène

Chapitre X : L’armoire blindée

Chapitre XI : Face à l’orage

Chapitre XII : La citadelle de Spandau

Chapitre XIII : Projet d’évasion

Chapitre XIV : Tribunal secret

Chapitre XV : Chantecoq se joue de la garde

Chapitre XVI : Indigne

Chapitre XVII : Emma Lückner

Chapitre XVIII : Une partie difficile

Chapitre XIX : Guet-apens

Chapitre XX : Une petite dame qui va trop vite

Chapitre XXI : Guillaume II

Chapitre XXII : Gautier

Chapitre XXIII : Double revanche

Chapitre XXIV : L’homme protée

Chapitre XXV : L’hôpital militaire

Chapitre XXVI : Le mot d’ordre

Chapitre XXVII : La promesse

Chapitre XXVIII : La forte gaffe

Chapitre XXIX : Des menaces sérieuses

Chapitre XXX : Eva Strelitzer

Chapitre XXXI : Le défi

Chapitre XXXII : Dernière Chance

Chapitre XXXIII : Partie décisive

Chapitre XXXIV : Liberté

Chapitre XXXV : Le dilemne de von Talberg

Chapitre XXXVI : Le duel

Epilogue

Chapitre I : L’aéro de combat

A Saint-Mandé, par une belle fin d’après-midi d’octobre, le tramway qui part des fortifications venait de stopper à l’intersection du cours de Vincennes et de la grande rue de la République.

Hâtivement, quelques personnes en descendaient, se frayant un passage entre les gens qui se pressaient autour du marchepied de la voiture, lorsque le conducteur, s’adressant à un voyageur qui s’apprêtait à gagner le trottoir, lança d’une voix forte et bourrue : — Hé là-bas… monsieur, vous oubliez quelque chose ! Instinctivement, l’homme se retourna et, apercevant l’employé qui lui tendait une serviette remplie de dossiers, il fit, l’air un peu égaré : — Je vous remercie bien, mon ami.

— Puis comme s’il se parlait à lui-même, il ajouta : — Décidément, je ne sais plus ou j’ai la tête !

Alors, traversant la chaussée, il s’engagea dans l’avenue de la tourelle, les épaules voûtées, la tête basse, marchant d’un pas traînant et fatigué, et s’arrêtant par instant comme s’il hésitait à regagner sa maison.

Enfin, il tourna rue du Parc, poussa une porte grillée, traversa un jardinet jonché de feuilles jaunies qui commençaient à tomber des arbres et pénétra sans sonner dans un petit pavillon dont, les murs étaient garnis d’un treillage vert où s’accrochait une vigne vierge dont les tons mordorés annonçaient la fin des beaux jours.

— Melle Germaine est-elle rentrée ? demanda-t-il à une femme de ménage, qui, la taille entourée d’un tablier de grosse toile bleue, était accourue à sa rencontre.

— Pas encore… monsieur Aubry.

Mais la brave femme, dont le visage épanoui respirait la santé et la franchise, ajouta aussitôt, remarquant l’air sombre, préoccupé de son maître : — Il n’est rien arrivé à monsieur ?… Monsieur n’est pas malade ?…

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que monsieur a l’air tout drôle.

— C’est une idée que vous vous faites, ma bonne Victorine…

— Pourtant… monsieur…

— C’est bon… laissez-moi… interrompit nerveusement le maître de la maison qui, pénétrant dans son cabinet de travail, referma brusquement la porte…

Jetant d’un air découragé sa serviette sur la table placée au milieu de la pièce, il se laissa tomber dans un fauteuil en cuir ; et se cachant la tête entre les mains, il éclata en sanglots…

Jean Aubry pouvait avoir une cinquantaine d’années. De haute stature ; les cheveux gris, taillés en brosse, le regard ardent sous les sourcils touffus, la bouche surmontée d’une moustache à la gauloise, le front creusé par des rides précoces, il semblait en proie à une douleur violente qu’il avait longtemps concentrée en lui, mais qu’il ne pouvait plus contenir davantage…

De temps en temps, des lambeaux de phrases s’échappaient de ses lèvres : — Il n’y a plus rien à faire… rien… c’est la fatalité… Ah s’ils voulaient m’écouter… mais ils ne veulent pas… ils ne voudront jamais… C’est à désespérer de tout !…

La porte venait de s’ouvrir. Une jeune fille de vingt ans, dont le costume noir très simple faisait ressortir la taille impeccable et dont une toque de velours sombre, négligemment jetée sur une magnifique chevelure brune, rehaussait encore l’éclatante beauté, se précipitait dans les bras de Jean Aubry en disant : — Bonsoir, papa !

— Bonsoir, ma chérie ! fit l’inventeur en cherchant à dissimuler le chagrin qui l’étreignait.

Enveloppant son père d’un regard très bleu, très clair, ou il était impossible de lire autre chose que de l’intelligence, de la douceur et de la fierté, Germaine reprit, sur un ton de tendre reproche : — Je suis sûre que tu t’es encore fait de vilaines idées ?

— Mais non, ma petite.

— Oh ! si… pauvre cher papa !…

Comme Jean Aubry détournait la tête, Germaine, lui prenant les mains et le forçant doucement à s’asseoir près d’elle, sur le canapé, lui dit d’une voix aux inflexions à la fois câlines et profondes : — Je vois bien que depuis quelque temps tu te décourages. Il ne faut pas. Un homme de génie tel que toi triomphe forcément de tous les obstacles…

— Je l’ai cru un moment, répliquait l’inventeur d’une voix sourde, mais aujourd’hui…

— Aujourd’hui… qui sait si nous ne sommes pas à la veille de réussir ?…

— Je me suis encore rendu cet après-midi au ministère de la Guerre.

— Eh bien ?

— On ne m’a même pas reçu… Et cela ne m’étonne pas ; car la dernière fois que j’ai eu un entretien avec le président de la Commission, il m’a ri au nez et presque traité de fou, m’affirmant mon aéro de combat était une utopie irréalisable.

« Alors, que veux-tu que je fasse ?… A qui veux-tu que je m’adresse ?

— Et le capitaine Evrard ?

— Oh ! le capitaine Evrard !…

— Tu sais combien, lui aussi, croit en toi.

— Oui, je sais Mais que veux-tu qu’il fasse contre la force d’inertie des uns et la malveillance des autres ?

— Le capitaine Evrard, déclarait Germaine avec conviction, n’est pas seulement un aviateur d’une audace incomparable et d’un sang-froid à toute épreuve ; mais, enthousiaste de ton œuvre, il la défendra jusqu’au bout. Ses derniers exploits aériens lui ont conquis l’admiration des plus hautes personnalités. Il t’a promis d’aller plaider ta cause auprès du ministre, il le fera et il la gagnera…

— Ce serait trop beau !… soupira l’inventeur, complètement abattu.

Et comme, silencieusement, de nouvelles larmes tombaient de ses yeux, Germaine, appuyant sa tête sur son épaule, lui murmura avec une expression de douceur infinie.

— Mon papa… mon cher papa… tu ne peux pas te figurer combien cela me désole de te voir désespérer ainsi, toi que j’ai connu si fort, si vaillant…

« Les beaux jours viendront… J’en ai la certitude…

Le brave homme secouait négativement la tête. La jeune fille ajouta : — Tu m’effraies… Je crains que tu ne me dises pas toute la vérité.

— Mais si.

— Non, papa, tu me caches quelque chose !… Depuis la mort de ma chère maman, j’ai toujours été pour toi la confidente, l’associée… Eh bien ! parle… je t’en supplie…

— Ma pauvre petite…

— Oui, parle !…

— Je ne voulais pas te le dire, révéla Jean Aubry… Pourtant il faut que tu le saches… Mes dernières ressources sont épuisées… je n’ai plus d’argent, et je me demande ce que nous allons devenir.

— Ne suis-je pas là ?… répliqua simplement Germaine.

— Toi, ma chérie ! s’exclama le père, en enveloppant la jeune fille d’un regard plein de paternelle tristesse.

— Oui, moi !… affirmait Germaine. Quand j’étais enfant, tu t’es imposé de lourds sacrifices pour me donner une éducation supérieure. Tu m’as envoyée deux ans en Angleterre, puis trois années de suite à Berlin pour me perfectionner dans l’étude de la langue allemande. Grâce à cela, à mon retour en France, non seulement j’ai été nommée professeur au lycée Fénelon, mais je puis encore facilement trouver des leçons particulières…

— Non, je ne le veux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne me pardonnerais pas si tu tombais malade.

— Ne crains rien, je suis robuste…

— Et puis… mon enfant, j’ai un autre chagrin…

La voix tremblante, angoissée, le professeur ajouta : — Pourquoi ne veux-tu pas épouser le capitaine ?

A ces mots, la jeune fille avait tressailli…

Elle s’était levée subitement, frémissante, tandis qu’une vive rougeur se repandait sur son visage.

— Il t’aime… poursuivait l’inventeur… je n’ai pas besoin de te faire son éloge… Tu le connais aussi bien que moi. C’est un véritable héros.

— Père !… balbutiait Germaine au comble de l’émotion.

— Certes, je n’ignore pas combien il doit être parfois pénible d’être la femme d’un aviateur qui, chaque jour, risque d’ajouter son nom au glorieux martyrologe ou sont inscrits en lettres d’or et de sang les noms des Ferber, des Caumont et de tant d’autres.

« Mais il m’avait semblé, ma chère enfant que, toi aussi, tu éprouvais pour notre ami Evrard un sentiment…

— Mon père… interrompit brusquement la fille de Jean Aubry… j’ai pour le capitaine beaucoup d’estime et d’amitié ; j’admire sa belle audace… je lui sais surtout un gré infini de tout ce qu’il veut faire pour nous ; mais je ne peux pas être sa femme…

Et baissant la tête, elle ajouta en un murmure où sa voix semblait se briser : — Je ne l’aime pas…

Elle s’arrêta hésitante, comme si les mots s’étranglaient dans sa gorge…

Enfin, en un souffle, elle acheva :

— Et… je sens bien que je ne l’aimerai jamais…

D’un bond, comme s’il retrouvait toute son énergie, Jean Aubry s’était relevé.

— Alors… s’écria-t-il… que veux-tu que je devienne ?

— Nous lutterons encore.

— J’en ai assez ! je suis écœuré, désillusionné, je ne veux plus de cette existence abominable faite de combats quotidiens et d’incessantes défaites. Un forçat… tu m’entends, un forçat est plus heureux que moi… Lui, au moins, peut espérer son évasion ou sa grâce… tandis que moi, je suis l’éternel condamné qui n’a plus qu’à se briser le crâne aux murs de sa prison !…

Et, s’emparant de la serviette qui était restée sur le guéridon, fou de désespoir et de rage, il revint vers sa fille… lui clamant : — Tu sais ce qu’il y a là dedans… tous mes plans… tous mes secrets… tout le fruit de mes veilles… toute l’émanation de mon cerveau… Toi qui es initiée, tu sais aussi qu’il y a là de quoi rendre une armée invincible. Eh bien, tout à l’heure, j’avais oublié tout cela dans le tramway… Et sans le conducteur qui m’a rappelé… eh bien, ça serait allé ou ? Je n’en sais rien… peut-être faire des cornets chez un épicier… ou dans un bureau de tabac… Au moins, cela aurait servi à quelque chose !…

Et secouant les deux poches de la serviette dont les dossiers s’éparpillèrent sur la table, l’inventeur ajouta en un ricanement sinistre : — Au vent, les belles idées ! Dehors, les grands projet ! Mon aéro de combat va enfin flotter dans les airs, car je vais tout jeter par la fenêtre.

— Oh ! père, s’écria Germaine, en se précipitant vers l’inventeur.

— Arrêtez… mon cher monsieur Aubry, fit tout à coup une voix mâle, sonore, qui vibra dans la pièce.

Et la silhouette toute de sobre élégance d’un officier d’artillerie se profila sur le seuil !…

— Le capitaine Evrard !… s’écria la jeune fille en pâlissant…

Alors de la joie plein les yeux, la figure illuminée, d’une allégresse qui débordait de tout son être, le jeune aviateur reprit : — Oui, le capitaine Evrard qui vous apporte la bonne nouvelle…

Chapitre II : Le traître

Le père et la fille étaient demeurés sur place tout interdits.

L’officier s’avançait, les mains tendues et, saisissant en même temps celles de Jean Aubry et de Germaine :

— Oui, la bonne nouvelle !… accentua-t-il.

L’aviateur militaire était un homme de trente ans environ, à la figure martiale, ouverte, au front haut, dégagé, pénétrant.

— Les mauvaises heures sont finies, expliqua-t-il d’une voix vibrante de joie. Je viens de voir le ministre de la Guerre ; il m’a chargé de vous dire, mon cher monsieur Aubry, qu il vous attendra demain matin à dix heures à son cabinet.

— Est-çe possible ?… interrompit l’inventeur en chancelant.

— Attendez, je n’ai pas fini poursuivit le capitaine Comme je vous l’avais promis, j’ai explique au ministre tout le mecanisme de votre merveilleux aéro de combat.

— Et qu’a-t-il dit ?… interrogea fiévreusement Germaine.

Après m’avoir écouté avec la plus grande attention, il m’a posé de nombreuses questions qui m’ont prouvé à quel point j’avais réussi à l’intéresser. Je lui ai répondu de mon mieux et j’ai fini par le convaincre, car il a décidé que dès demain il mettrai à la disposition de M. Aubry tous les fonds nécessaires pour la construction d’un appareil d’épreuve que je suis chargé d’expérimenter en sa présence. Et il a ajouté que si, comme il le souhaitait de tout cœur, cet appareil réalisait pratiquement les espérances qu’il donne en théorie, il était prêt non seulement à vous acheter cinq cent mille francs votre brevet, mais encore à vous nommer directeur de l’usine qu’il fera édifier pour la construction d’une une flottille d’avions de combat dont le commandement me serait confié.

— Père !… s’écria alors Germaine, tu vois bien que j’avais raison quand je te disais de ne pas désespérer.

— Eh bien ! mon cher monsieur Aubry, êtes-vous content ?… demanda l’officier.

— C’est-à-dire… répondit l’inventeur, tout étourdi par cette nouvelle si inattendue et à laquelle il avait peine à croire encore… c’est à dire que je ne trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance…

Réconforté, transfiguré, il serrait avec effusion les mains de l’officier aviateur, tandis qu’il s’écriait, s’adressant surtout à sa fille qui, haletante, ne quittait plus des yeux le jeune capitaine :

— Enfin, on me rend justice !… Je veux que, dans quelques mois, la France possède une quatrième arme qui, pendant longtemps sera pour elle le gage de la victoire, et j’oublie à l’instant toutes mes déceptions et toutes mes souffrances… Je me sens tout grisé de joie… Je ne sais plus… Je ris… Je pleure… Je suis trop heureux… oui, trop heureux !…

En effet, des larmes mouillaient les yeux de l’excellent homme qui poursuivait, le cœur débordant d’émotion et de reconnnaissance :

— Mon bon ami, nous vous remercions de tout notre cœur, ma fille et moi. Sans vous, jamais je n’aurais réussi à arriver jusqu’au ministre… Sans vous, jamais mon œuvre n’aurait vu le jour.

— Ah ! capitaine… dit à son tour Germaine d’une voix toute tremblante… mon pauvre père était désespéré… aussi je vous… je vous…

Sa gorge ge se serrait ; et toute pâle, elle chancela, prête à defaillir.

— Chère enfant !… fit Jean Aubry en la recevant dans ses bras.

Et comme tout en larmes, la fille de l’inventeur appuyait sa tête sur l’épaule de son père, celui-ci reprit :

— Pourquoi pleurer ? Tu dois être heureuse comme moi maintenant…

— Oui, père… Je suis heureuse… très heureuse… balbutia la belle créature à travers ses larmes… mais…

— Quoi donc, ma chérie ?…

— Je n’ose pas… je ne peux pas…

— Parle… voyons…

— Eh bien ! il se mêle à ma joie une grande amertume… causée par le regret… d’avoir fait du chagrin au capitaine…

— A moi, mademoiselle ?… demanda l’officier tout ému.

Faisant alors appel à toute son énergie, la jeune fille, embellie par l’expression de pureté céleste qui se répandait sur ses traits, continua :

— Avant que vous n’arriviez, monsieur Evrard, mon père me disait combien mon refus d’être votre femme vous avait causé de la peine…

— En effet, mademoiselle… dit l’aviateur dont la voix énergique s’était mise à trembler… ce refus a été pour moi plus qu’un chagrin… une véritable douleur… Mais, profondément respectueux de votre volonté, jamais je ne me serais permis devant vous la moindre allusion à un désespoir qui ne doit pas avoir d’autre confident que moi-même…

Cependant puisque vous me donnez le droit de rompre le silence, laissez-moi vous dire que, plus que jamais, mon cœur est à vous… pour toujours…

— Ainsi, malgré mon dédain, s’écria Germaine, vous avez continué à défendre mon père… Vous avez réussi à mettre au jour son idée… et vous êtes prêt à exposer votre vie pour assurer le triomphe de son œuvre !…

— Je n’ai fait que mon devoir de soldat… D’ailleurs, je vous aime trop pour vous garder rancune On ne force pas une âme… Et puis, il y a là un homme de génie… un homme admirable dont j’ai fait mienne la cause sacrée entre toutes… Et enfin, planant au-dessus de toutes les considérations humaines, au-dessus de tout, il y a la Patrie pour laquelle tous doivent être prêts à saçrifier leur existence… leurs rêves !

— Ah ! pardonnez-moi, capitaine… pardonnez-moi !… s’écria la noble enfant, cédant à l’élan irrésistible qui s’emparait d’elle.

— Vous pardonner ?… Pourquoi ?…

— Parce que tout à l’heure, j’ai affirmé à mon père que vous aimais pas… que je ne vous aimerais jamais… Eh bien je mentais… oui, je mentais…

— Germaine !… s’écrièrent simultanément les deux hommes.

— Il fallait bien donner une raison à mon refus, expliquait elle à l’inventeur ; car je ne voulais pas te quitter au moment où tout s’écroulait autour de toi… Je voulais rester pour soutenir ton courage, pour ranimer ta foi et surtout pour réchauffer ton cœur…

— Ah, mes pauvres enfants, exclama M. Aubry. quand on pense que c’est moi qui ai retardé votre bonheur !…

— Il n’est que plus complet aujourd’hui !… fit la jeune fille en tendant sa main à l’officier qui s’empressa de la saisir et de la porter à ses lèvres avec une ferveur respectueuse.

— Vous comprenez le motif sacré qui m’a imposé cette conduite, reprenait Germaine… Vous m’avez comprise, n’est-ce pas ?… Je ne pouvais pas agir autrement…

— Ne vous défendez pas, dit l’officier. Le sentiment si pur qui a dicté votre attitude augmente encore mâ tendresse qui ne date pas d’hier… mais de l’an passé.

— De l’an passé ?…

— Oui… du jour où, pour la première fois, je suis monté au dessus des nuages… là-bas…

— Au champ d’aviation de Vincennes !… compléta Germaine toute radieuse à ce souvenir. J’étais là, moi aussi, perdue dans la foule , appuyée au bras de mon père… et tous deux nous ne quittions pas des yeux un tout petit point noir, à peu près gros comme une hirondelle et qui diminuait vite, très vite, pour disparaître bientôt tout à fait… Oh ! qu’elles m’ont paru longues ces minutes où l’on ne distinguait plus rien… rien !… Et quel cri de joie lorsque j’ai revu le tout petit point noir, la toute petite hirondelle qui revenait, grandissait et reprenait peu à peu sa forme première de libellule aux grandes ailes… Enfin l’aéro descendant plein de grâce et de majesté jusqu’au milieu de la piste… tandis que les applaudissements, les cris, les vivats succédaient au silence angoissé qui nous étreignait tous et que, de toutes parts, des gens s’évadaient des tribunes pour courir vers vous…

— Et qu’une jeune fille, adorablement belle, achevait le capitaine Evrard, se précipitait, arrachant de son corsage pour la donner à l’aviateur, une fleur, une simple rose dont j’ai toujours gardé en moi le parfum…

— Allons, à table !… dit Jean Aubry, plus ému qu’il ne voulait le paraître, en voyant apparaître Victoire, la cuisinière, qui donnait des marques d’impatience… Car vous restez dîner avec nous, capitaine.

— Oh ! c’est entendu, insista la jeune fille en voyant l’officier esquisser un geste de protestation. Ce seront nos fiançailles…

— Par exemple, avertissait Jean Aubry, vous allez faire un bien piètre repas.

— Parbleu ! dit Victoire qui ajoutait déjà un couvert, tout est trop cuit… non seulement vous arrivez en retard, mais vous vous mettez à causer…

— Nous nous rattraperons le jour de la noce !…

Et, tout en s’asseyant, l’inventeur ne put s’empêcher de dire :

— C’est égal… Le président de la commission technique va faire une drôle de tête quand il apprendra que le ministre a accepté mon aéro…

— Il ne sera pas le seul… dit l’officier.

— Mais j’en connais un, par exemple, qui va être joliment content… c’est notre ami Jacques Müller…

— Ah oui, ce jeune Alsacien qui a pour vous tant d’affection et de reconnaissance.

— Un brave garçon, souligna Germaine.

— Il me disait dernièrement combien tous les deux vous l’avez entouré d’attentions et de soins quand il était malade.

— C’était un enfant d’Alsace, sans famille, exposa Jean Aubry, sans ressources, sans appui moral, perdu en quelque sorte dans Paris… Je l’ai rencontré au cours que je fais chaque semaine à l’université populaire du faubourg Saint-Antoine… Tout de suite, je l’ai distingué des autres par son attention et ses bonnes manières… Il me paraissait heureux de s’instruire par les questions intelligentes qu’il me posait… Quand j’ai su qu’il était tombé malade dans une. mauvaise chambre d’hôtel, je suis allé le voir. Il était là, tout seul, abandonné. Je lui ai envoyé un médecin et j’ai veillé à ce qu’il ne manquât de rien…

« Je vois que je n’ai pas obligé un ingrat… Il va venir ce soir, car il demeure aux environs et il vient me prendre chaque fois que je vais à mon cours.

— Je serai très heureux de me rencontrer avec lui… déclara l’officier. De quelle ville est-il donc ?

— De Strasbourg… Il appartient à une très vieille famille de là-bas !… Son grand-père a été fusillé en 70, comme franc-tireur, par les Prussiens… Quant à son père et à sa mère, ruinés par des spéculateurs allemands, ils sont morts, il y a quelques années, de chagrin et de misère.

— Voilà M. Müller !… annonça Victoire en revenant pour son service.

— Je suis un peu en retard ce soir, dit Jean Aubry en consultant la pendule.

Et s’adressant à la domestique, il ajouta :

— Qu’il entre !… Il trinquera avec nous, n’est-ce pas Capitaine ?

— Très volontiers !

Un jeune homme de haute stature, à la moustache soyeuse, aux cheveux blonds partagés sur le milieu du front par une raie impeccable, gardant, sous la simplicité de sa mise, une élégance naturelle, s’avançait, le chapeau à la main, très à son aise, en familier de la maison.

— Nous étions justement eu train de dire du mal de vous, attaqua l’inventeur en lui tendant la main.

— Le capitaine Maurice Evrard, présenta-t-il ensuite, au moment où le jeune homme échangeait un salut avec l’officier. Comme je sais que vous êtes vraiment notre ami, j’ai le plaisir de vous apprendre qu’il est le fiancé de ma fille.

— Oh! mon cher capitaine, s’écria Jacques Müller avec un élan tout spontané, je vous félicite de tout mon cœur… Et vous aussi, mademoiselle… Croyez que je forme pour vous les vœux les plus ardents…

— Mais ce n’est pas tout !… poursuivait l’inventeur radieux. Mon aéro de combat, dont je vous ai parlé si souvent…

— Eh bien ?… interrogea vivement le nouveau venu.

— Il est accepté en principe, et demain j’en remettrai les plans au ministre de la Guerre, qui m’attend…

— Vous dites ?… tressaillit l’Alsacien en s’efforçait de maitriser le trouble qui s’était emparé de lui.

— Je dis, reprit Jean Aubry en s’animant, que, dans un an, la France possédera une véritable éscadre aérienne du haut de laquelle nous pourrons, grâce à un engin de mon invention, c’est à dire à l’aide d’un projectile d’un tout petit volume et d’une force d’expansion prodigieuse, non seulement détruire en quelques heures toute la ligne de défense de nos adversaires, mais encore anéantir leurs armées en marche.

Et comme l’Alsacien gardait le silence, le père de Germaine ajouta :

— Cela doit réjouir votre cœur de patriote !… Hein ! Mon cher Müller, quelle belle revanche !…

— Oui, quelle belle revanche… répéta sourdement l’homme à la moustache blonde.

Et, la voix angoissée, il reprit :

— Pardonnez-moi, monsieur Aubry, si je ne vous exprime pas comme je le voudrais tous les sentiments qui m’agitent… mais le mot que vous venez de prononcer me rappelle de tels souvenirs… là-bas… les miens… toutes ces tombes…

— Je vous comprends, mon bon ami, dit le patriote.

« Allons, Victoire, ordonna-t il joyeusement à la cuisinière. Apportez-nous cette bouteille de champagne, la dernière qui me reste afin que nous la vidions au bonheur de ces enfants et à la santé du ministre qui me rend enfin justice !

Jacques Müller avait pris place entre Aubry et Germaine, en face du capitaine qui, tandis qu’on débouchait le champagne, s’entretenait avec lui de l’Alsace qu’il connaissait bien.

Les coupes remplies furent choquées.

— A l’aéro de combat, dit Maurice Evrard.

— A l’aviation militaire !… et à votre bonheur, mes chers enfants, dit Jean Aubry.

Jacques Müller semblait avoir complètement chassé de son âme les souvenirs attristants que les déclarations enthousiastes de l’inventeur y avaient éveillés et il avait trinqué avec allégresse.

Mais, par instant, un nuage rapide passait sur son front ; une expression d’inquiétude chargeait son regard et un pli amer contractait sa bouche. Tout à leur joie, l’inventeur, Germaine et le capitaine ne pouvaient remarquer le trouble réel qui, de temps en temps, s’emparait de l’Alsacien et que celui-ci, d’ailleurs, parvenait à dominer presque aussitôt.

— Eh ! mais, l’heure passe !… s’écria tout à coup Jean Aubry en levant les yeux sur la pendule. Diable ! et mon cours !

Et, se levant, il ajouta :

— Je ne voudrais pas faire attendre ces braves gens qui prennent sur leur sommeil pour s’instruire.

Müller s’était levé aussi, se disposant à accompagner le professeur.

— Moi, dit l’officier, il me tarde d’aller annoncer nos fiançailles à ma chère maman… Je veux que, ce soir, elle ait aussi sa bonne nouvelle …

— Vous l’embrasserez bien pour moi… murmura la fille de l’inventeur en se penchant vers son fiancé.

— Je vous le promets.

— En route ! s’écria rondement l’inventeur.

— N’oubliez pas, cher monsieur Auhry, fit observer le capitaine, que vous êtes attendu demain matin à dix heures au ministère.

— Soyez tranquille, répondit l’inventeur de l’aéro de combat, je serai exact.

Et s’adressant à sa fille, il recommanda :

— Range tous mes dossiers et ma serviette dans le secrétaire, afin que je trouve tout prêt demain matin.

Puis prenant dans la poche de son gilet un petite clef nickelée, il la remit à Germaine en lui disant :

— Surtout ne l’égare pas.

— N’aie pas peur !… affirma la jeune fille, en passant la clef à une chaîne d’or qu’elle portait au cou et qui soutenait un médaillon contenant les cheveux de sa mère.

Alors embrassant son enfant, Jean Aubry lui dit :

— Je rentrerai entre onze heures et minuit, comme d’habitude. Surtout ne te crois pas obligée de m’attendre… Allons, bonne nuit, ma chérie.

— Bonsoir, père.

Germaine reconduisit les trois hommes jusqu’à la porte grillée, serra de nouveau tendrement la main de son fiancé et les regarda s’éloigner sur la route jusqu’à ce que leurs ombres, puis leurs pas se fussent perdus dans la nuit.

Revenant à la maison, tandis que Victoire desservait la table et rangeait la vaisselle, elle passa dans le bureau et enferma avec soin dans le secrétaire la serviette et les précieux dossiers de son père.

Comme la femme de ménage, son ouvrage terminé, venait lui demander avant de se retirer si elle n’avait besoin de rien, la jeune fille la remercia gentiment et la pria d’être là le lendemain matin de bonne heure, M. Aubry ayant à sortir pour ses affaires.

Demeurée seule, Germaine s’en fut fermer la porte d’entrée de la maison ; puis, retournant dans le cabinet de son père, elle prit un livre dans la bibliothèque, s’assit sur un fauteuil, près du guéridon, sur lequel une lampe à abat-jour vert était allumée, et distraitement elle commença à feuilleter les pages du volume.

Mais la pensée de la fiancée du capitaine Evrard était ailleurs… son esprit était absorbé par le bonheur que cette journée inoubliable lui avait apporté. Le succès désormais assuré à l’invention de son père, dont la gloire et la. fortune couronneraient bientôt les inlassables travaux… L’amour, cet amour si bien caché en elle depuis plusieurs mois, et enfin permis à son cœur…!

Longtemps, Germaine demeura ainsi songeuse. Un sourire de félicité illuminait son adorable visage…

Tout son être débordait d’une joie surhumaine, presque divine et, se levant, elle fut vers le portrait d’une femme encore jeune et jolie qui s’appuyait à un vase où ’épanouissaient quelques roses. Elle s’empara de l’image et la porta à ses lèvres en disant :

— Ma chère maman, pourquoi n’es-tu plus là pour partager notre bonheur ?..

Mais tout à coup, Germaine s’arrêta.

Il lui avait semblé qu’on heurtait discrètement à la porte du pavillon.

— Ce ne peut-être mon père qui rentre, se dit-elle ; il est trop tôt… D’ailleurs, il a sa clef.

Mais presque aussitôt, un coup plus fort retentissait.

Germaine ne s’était donc pas trompée… il y avait quelqu’un à la porte…

Du vestibule, elle questionna :

— Qui est là ?

— C’est moi, mademoiselle Germaine, répondit la voix connue de Jacques Müller.

Germaine se hâta pour traverser le jardin.

— Est-ce que mon père ?… interrogea-t-elle subitement angoissée.

— Rassurez-vous… Il n’est rien arrivé de fâcheux à M. Aubry, répondit l’Alsacien en pénétrant dès que la grille fut ouverte.

— Bien vrai ?… demanda la jeune fille en l’accompagnant dans l’antichambre. Il n’est rien arrivé à papa ?

— Je vous l’assure…

— Alors ?…

— M. Aubry a oublié des notes qui lui sont nécessaires pour sa conférence… expliqua Jacques Müller. Il voulait rebrousser chemin… mais il était déjà en retard… et j’ai voulu lui éviter cette peine en venant à sa place…

— Ah tant mieux !… J’ai eu peur !…

— Ce sont des notes qu’il a laissées dans sa serviette ajouta le jeune homme, en montrant le secrétaire.

Mais si Germaine, encore alarmée, n’avait pas été mise en éveil par la voix agitée de Jacques Müller, l’éclair qu’elle vit briller en ses yeux au moment où ses regards se dirigèrent vers le meuble lui inspira une soudaine défiance.

Instinctivement elle porta la main à son cou où pendait la petite clef.

Le jeune homme crut qu’elle allait la prendre pour ouvrir le meuble, et d’un geste trop prompt, il tendit la main, en disant :

— Donnez… Je sais, où les papiers se trouvent…

Germaine se recula d’un pas.

— Dépêchez-vous, mademoiselle… insista l’Alsacien. Il faut que je rejoigne M. Aubry… Il m’attend.

Envahie tout à coup par une atroce inquiétude. Germaine recula, balbutiant :

— Je vous assure que mon père avait sur lui les documents… et je ne comprends pas…

Elle n’acheva point…

En un geste brutal, rapide, imprévu, Jacques Müller s’était précipité sur elle, saisissant tout à coup la chaîne d’or que la jeune fille portait au cou ; de la main gauche, il l’arracha violemment, la brisant et traçant sur le cou de la malheureuse un rouge et douloureux sillon.

Germaine demeura un instant comme pétrifiée, fixant d’un œil hagard cet homme qu’elle avait jusqu’alors considéré comme un ami, cet homme qui était le protégé et l’obligé de son père et qui maintenant, farouche, haineux, terrible, l’enveloppait d’un regard de menace et de mort !…

— Misérable !… s’écria-t-elle en un cri de colère et de douleur.

— Pas un mot… ou je vous étrangle !… rugit le traître tandis qu’une flamme de crime s’allumait dans ses prunelles.

— Cette clef… Rendez-moi cette clef !… clama d’une voix furieuse Germaine qui avait déjà deviné les intentions criminelles du faux Alsacien.

Alors, harcelé par le danger que les cris de la jeune fille rendaient imminent, Jacques Müller lui sauta à la gorge et il allait la serrer, implacable, lorsque tout à coup il sentit le corps de Germaine glisser entre ses mains, tandis que la tête se renversait en arrière et que les paupières, après avoir battu deux ou trois fois, se refermaient lourdement sur les yeux.

— Evanouie !… murmura le bandit, en considérant froidement la jeune institutrice qui gisait inanimée sur le parquet.

Et cyniquement, il ajouta :

— C’est préférable !…

Puis, courant au secrétaire de Jean Aubry, il introduisit dans la serrure la clef qu’il venait si lâchement de voler à la jeune fille sans defense, ouvrit le meuble et se mit a fouiller parmi les dossiers que la serviette contenait.

Au bout d’un instant sa figure prit une expression de triomphe.

— Aéro de combat… murmura-t-il. C’est cela… Je tiens mon affaire !…

Et glissant les plans secrets de l’inventeur dans une vaste poche pratiquée à l’intérieur de son veston, il s’élança au dehors…

Chapitre III : La révolte

Il était près de minuit lorsque Jean Aubry, son cours terminé, regagna son domicile.

Rajeuni de dix années, il marchait d’un pas allègre, roulant mille projets nouveaux dans son cerveau toujours en ébullition, lorsqu’en arrivant devant le pavillon et remarquant de la lumière aux fenêtres , il fit : — Elle m’aura encore attendu, la douce entêtée… Ah ! ce n’est pas moi qui la gronderai ce soir !…

Mais il s’arrêta surpris.

La grille du jardin était entrebâillée.

— Pourtant, s’étonna-t-il, je l’avais bien fermée en m’en allant…

Hâtant le pas, il traversa le jardin. La porte du pavillon était également ouverte.

Cette fois, Jean Aubry sentit l’inquiétude l’envahir. Il se précipita dans le vestibule, appelant d’une voix forte : — Germaine !… Germaine !…

Rien ne répondit…

Le cœur serré d’angoisse, il allait pénétrer dans son bureau, lorsqu’il s’arrêta, cloué sur le seuil… Il venait d’apercevoir sa fille étendue sur le parquet.

— Morte !… s’écria le père en un cri de désespoir. On me l’a assassinée !…

Alors, se jetant sur la jeune fille, il aperçut le sillon sanglant sur le cou… puis, à terre, la chaînette d’or brisée.

Instinctivement, l’inventeur dirigea ses yeux vers le secrétaire et constatant qu’il était ouvert et que les dossiers avaient disparu, il eut un hurlement de douleur indicible : — Ils m’ont tout volé et ils ont tué ma fille !…

Retombant à genoux auprès de Germaine, il se pencha sur elle, la saisit dans ses bras, écoutant si elle respirait encore. Puis, au bout de quelques secondes d’attente effroyable, il murmura : — Vivante !… Elle est vivante !…

Et, la transportant sur un canapé, il chercha à la rappeler à elle.

— Germaine… ma fille adorée… reviens à toi… Je suis là… pour te défendre…

Tout en parlant, Jean Aubry couvrait de baisers le front de son enfant qui, peu à peu, insensiblement, entrouvrait les pau pières, respirait plus librement et faisait entendre quelques plaintes douloureuses, tout en cherchant, en des gestes saccadés, à éloigner de ses yeux une terrible vision qui revenait la hanter à mesure qu’elle recouvrait ses sens.

— Père… c’est toi ?… demanda-t-elle bientôt d’une voix éteinte.

— Oui, ma chérie…

Alors, soulevant la tête, elle interrogea :

— Il est parti, n’est-ce pas ?…

— Qui donc ?…

— Jacques Müller…

— Jacques Müller !… répéta l’inventeur tout interloqué.

— Oui… le voleur… le bandit… le traître !… révéla Germaine d’une voix sifflante. C’est lui qui a tout pris… lui qui a tout emporté…

— Lui !… Tu deviens folle !…

— Non, non… c’est lui, te dis-je… Il est revenu tout à l’heure… Moi, sans défiance, je l’ai reçu… Il semblait troublé… Il a prétendu que tu l’avais envoyé pour chercher,des notes que tu avais oubliées… Mais il a vu que je ne le croyais pas… il a compris que je me défiais de lui… il s’est jeté sur moi… Il m’a arraché la clef de ton secrétaire… J’ai cru qu’il allait me tuer… Il un m’a saisie… empoignée à la gorge… Un nuage a obscurci mes yeux et il m’a semblé que je mourais…

— Alors, reprit Jean Aubry d’une voix sourde, cet homme serait…? Non, non, ce n’est pas possible… Jacques Müller m’a quitté en s’excusant de ne pas assister à mon cours parce qu’il était un peu souffrànt. Tu te trompes… Un Alsacien… un patriote…

— Un Alsacien… un patriote, lui !… s’écria la jeune fille qui, peu à peu, retrouvait toute sa force et son énergie. Non, père, c’est un misérable qui, connaissant l’importance de tes secrets, s’est introduit chez nous afin de les surprendre… spéculant sur notre bonté, trompant notre confiance et trahissant indignement l’amitié qu’avec tant d’habileté perfide il avait su nous inspirer…

— Mais c’est abominable !…

— Ce soir, il a appris que tu étais sur le point de remettre le plan de ton aéro de combat au ministre de la Guerre, et il s’est dit « Il est temps d’agir !… Demain, il serait trop tard ! »… Il a pris une excuse pour te quitter… Il est revenu ici, où il savait que j’étais seule, et voilà ce qu’il a fait…

— Mon Dieu !… Etre trahi ainsi… Et tu crois que Jacques Müller est ?…

— Un espion Prussien, j’en suis sûre !… affirma la jeune fille dont l’œil étincelait d’indignation et de colère.

— Un espion !… fit l’inventeur avec un accent déchirant.

— Ainsi, non seulement tout mon travail est perdu pour moi, mais il va encore leur servir là-bas !… Et cette supériorité que j’allais donner à mon pays, c’est l’ennemi qui va en profiter pour nous écraser à jamais… Le misérable ! comme il m’a bien dupé en m’exaltant sa haine du vainqueur et son désir de revanche !… Comme il se jouait de moi en me parlant de son grand-père le franc-tireur… Ah ! si je le tenais, je le briserais… je l’étranglerais… Oui, je tuerais ce bandit !… Mais il est loin déjà… et il emporte ma pensée volée… mon rêve détruit… tout ce qui allait être ma vie, mon orgueil, ma gloire !…

— Père, proposa Germaine qui avait repris tout son sang-froid, il faut courir chez le commissaire de police et donner le signalement de cet homme… En téléphonant dans toutes les directions, peut-être parviendrait-on à l’arrêter.

— Peine inutile !… fit Jean Aubry en secouant la tête, un gredin de cette envergure s’est entouré de toutes les précautions… Songe qu’il est minuit passé !… Avant que nous eussions mis la police en mouvement le traître aura franchi la frontière… Et cela au moment où je touchais au but… au moment où nous nous réjouissions d’un succès que je n’osais plus espérer !… Que dira le ministre, demain, quand je lui raconterai qu’un espion allemand s’est introduit chez moi et m’a volé mes plans ?… Qui sait s’il me croira ?… Qui sait s’il ne m’accusera pas d’avoir vendu mon invention à l’étranger ?…

— Père !…

Alors, envahi par une hallucination soudaine, l’inventeur s’écria : — Oh ! je les vois, ces engins de guerre enfantés par mon cerveau… Ils ne planent plus au-dessus de nos têtes, précurseurs des revanches sacrées… Mais ils s’avancent, sombres oiseaux de nuit, semant sur notre territoire la dévastation, le carnage et la mort !…

— Eh bien !… non ! s’écria tout à coup Germaine, dans un sublime et impétueux élan d’amour filial et de patriotisme exalté. Non, cela ne sera pas… Je sais ce que j’ai à faire… Je vais partir !…

— Partir ?…

— Oui, là-bas… non seulement pour m’efforcer de reprendre tes secrets à nos ennemis, mais pour tâcher de dérober les leurs !…

— Quelle folie, ma pauvre enfant !…

— Non, père, car je saurai vaincre tous les obstacles… Je passerai partout… Je pénétrerai au cœur des places fortes, des citadelles, dans le bureau des inventeurs, jusque chez les généraux et les ministres… et je te jure que je rapporterai à la France dix fois ce qu’on lui a volé !…

— Projet insensé qui te perdra…

— Noble tâche que je réaliserai…

— Que feras-tu seule, là-bas ?…

— J’ai vécu trois années à Berlin… Je parle l’allemand aussi bien que ma langue maternelle… L’amour de mon pays et ta chère pensée me guideront et me donneront la force nécessaire…

— Et ton fiancé ?…

A cette évocation, l’héroïque jeune fille eut un tressaillement douloureux ; mais elle domina aussitôt son émotion ; et, superbe elle reprit : — Tu lui diras… adieu… ou plutôt au revoir pour moi. Car je reviendrai… Oui j’en suis sûre, je reviendrai ! Mais il vaut mieux que je parte sans le revoir… Ce serait trop cruel… Il m’approuvera, j’en suis sure… Oui… il m’approuvera !

— Mais moi, éclata alors Jean Aubry, je ne veux pas que tu partes… Non., je ne le veux pas !… Je te le répète, ce serait de la folie… Tu serais, tout de suite découverte par la police, arrêtée comme espionne, enfermée dans quelque forteresse dont tu ne sortirais jamais… Il suffira, en effet, que l’on sache là-bas que tu es ma fille pour que tu sois suspectée tout de suite.

— Là-bas, je ne serai pas ta fille, répondit Germaine dont la résolution était déjà mûrie. Demain matin, à la première heure, j’irai trouver le Directeur de la Sûreté générale ; je lui dirai qui je suis et ce que je veux faire… il se chargera de me procurer un état civil grâce auquel je passerai partout sans être reconnue.

— Non, je ne veux pas… je ne veux pas… refusait toujours le père. Tu peux te trouver en face de cet espion, de ce misérable qui te dénoncera lâchement.

Il ne me dénoncera pas… Je l’aurai tué avant !… prononça Germaine avec une énergie inmplacable… il faut que je parte père !… Maintenant j’ai ma mission comme tu avais la tienne… et de même qu ’hier je n’avais pas le droit de te quitter, aujourd’hui tu n’as pas le droit de me retenir !… Quand la Patrie est en danger, un Français n’empêche pas son enfant d’aller se battre !…

Alors ouvrant tout grands ses bras à l’héroïque créature, Jean Aubry s’écria en un tragique sanglot : — Eh bien ! va, ma fille !… va.

Chapitre IV : L’embuscade

Le jour commence à poindre.

Une auto à la carrosserie longue, basse et peinte en gris, file à toute vitesse sur la route de Lunéville à Avricourt.

L’homme qui la pilote est seul. Un pare-poussiere tout taché l’huile et de graisse recouvre ses vêtements ; une casquette est enfoncée sur sa tête jusqu’aux oreilles ; de grosses lunettes noires cachent la moitié de son visage… Ses mains nerveuses se crispent sur le volant. De temps en temps, Jacques Müller, complètement transformé, les cheveux coupés ras, la moustache entièrement raisée, murmure d’une voix saccadée :

— Enfin, je les tiens, ces plans… ces dossiers que mes chefs voulaient à tout prix posseder !… Je les rapporte a mon pays !…

Quel coup de maître !… Quel triomphe m’attend la-bas !…

Mais tout à coup, un cri s’échappe de la poitrine de l’espion. A lueur de l’aube naissante, il vient d’apercevoir, barrant la route à cinquante mètres devant lui, un attelage chargé de fumier, comme les paysans en laissent parfois dans les champs… Müller empoigne aussitôt son frein ; l’auto obéit, ralentit, et s’arrête à quelques centimètres de l’obstacle. A ce moment, cinq hommes correctement vêtus se précipitent sur le conducteur qui n’a pas eù le temps de se mettre sur la défensive, tant l’attaque a été brusque et inattendue.

— Pas un cri ou tu es mort !… menace l’un des bandits, son revolver à la main.

Mais l’espion prussien, d’un bond, s’est dégagé. Il saute de l’autre côté de la voiture, tire un browning de sa poche et, par trois fois, fait feu sur ses agresseurs. Deux hommes tombent, les autres ont déjà riposté.

Müller, atteint en pleine poitrine, bat l’air de ses mains et s’effondre sur la route… Alors les trois bandits, s’acharnant après lui, martèlent son visage à coups de talon de botte en grondant :

— Tu as touché deux des nôtres, mais au moins tu as ton compte !…

Sans perdre un instant, les trois voleurs d’auto reIèvent ensuite les corps de leurs camarades, les couchent dans la voiture puis repoussant sur la banquette du chemin la charrette qui obstrue la route, ils sautent dans l’auto, s’y entassent comme ils peuvent près de leurs complices dont l’un râle et l’autre vient d’expirer et ils s’élancent à toute vitesse pour tourner bientôt à gauche dans la direction de Nancy…

Jacques Müller est resté inanimé sur le chemin, au milieu d’une mare de sang.

Une petite pluie fine et lancinante commence à tomber sur la campagne déserte.

Bientôt un léger frisson secoue le blessé qui semble se ranimer. Ses paupières s’entrouvrent un instant. Un crié touffé vient expirer sur ses lèvres… Il a un geste instinctif… Il ramène sa main sur sa poitrine qu’une balle a trouée ; mais il ne cherche pas sa blessure… Ses doigts tremblent, palpent, tâtent, furettent ; soudain un cri de joie monte à ses lèvres :

— Les papiers sont là !… murmure-t-il. Ils ne me les ont pas volés… Mais comment faire pour les sauver puisque je suis encore en France ?… Si je meurs ici, on les trouvera sur mon cadavre… et je ne veux pas qu’on me les reprenne !… Ils sont à moi… à moi !…

Alors, se raidissant, faisant appel à tout ce qui lui reste encore de force et d’énergie, l’espion se traîne vers un tas de cailloux fraîchement cassés et dont la blancheur se détache sur l’herbe humide.

Il n’a que quelques mètres à parcourir… Pourtant il s’arrête trois fois et, malgré toute sa volonté de dompter la douleur, des plaintes lui échappent…

J’ai mal… Je souffre… C’est horrible !… Pourvu que je ne meure pas avant !…

Mais il se reprend… il rampe encore, sur les genoux et sur les coudes… Il avance… il atteint le but… il est là, penché au-dessus du fossé… ses mains, à tâtons, s’emparent d’un couteau qu’il ouvre avec ses dents… Au milieu de la boue, dans la terre détrempée, il creuse un trou… sa blessure saigne ; le sang coule sur ses mains ; ses oreilles bourdonnent… Il creuse encore, il creuse toujours… et quand la cachette lui paraît assez grande, il déboutonne son vêtement et tire de sa poitrine rougie un paquet mince et taché de sang qu’il enfouit dans la terre… Ce sont les plans de l’aéro de combat volés à Jean Aubry.

Il n’y a que la moitié de la besogne faite… Il faut combler le trou… L’espion est à bout de forces.

Au loin, éclate une sonnerie de clairon. Ce sont des soldats qui arrivent.

— Tout est perdu !… râle le blessé.

Cependant, en un effort suprême, il se ressaisit.

— Non ils ne les auront pas !… pense-t-il rageusement.

Se redressant, il s’agenouille ; il prend des pierres au tas de la route ; il les entasse sur le trésor… Il a encore la force de ramasser ensuite de la terre, des brindilles, des touffes de gazon qu’il arrache, dissimulant ainsi la place où sont enfouis les plans de l’aéro de combat.

Alors, une grimace atroce contracte son visage meurtri, défiguré, et il exhale une dernière plainte qui est comme un soupir de détente et de joie.

Tandis que le chant du clairon français s’approche, l’espion se renverse en arrière et roule dans le fossé détrempé, au milieu des hautes fougères, dans lesquelles il disparaît, subitement enseveli…

Chapitre V : Bertha Stegel

Dans un vaste salon lourdement somptueux et dont les hautes fenêtres, garnies de tentures de brocart aux crépines d’or, s’ouvrent sur la Wilhelmstrasse, une jeune fille vêtue d’une robe noire très simple et coiffée d’un chapeau garni de tulle attendait, debout, laissant errer ses yeux sur les portraits suspendus aux murs et représentant des officiers allemands de tous grades, en grand uniforme de cuirassiers blancs, uhlans, hussards de la mort, depuis le grand Frédéric jusqu’à nos jours.

Parmi toutes ces figures sévères de guerriers imposants se détachaient, tel un couple de grands seigneurs égarés au milieu d’un camp de reîtres, deux belles toiles ovales du dix-septième siècle, entourées d’un cadre en chêne doré. L’un représentait un gentilhomme aux traits réguliers, au regard énergique à l’attitude toute de noblesse et de dignité. L’autre personnifiait une femme d’une rare beauté dont la toilette de cour rehaussait l’éclat, mais dont le regard mélancolique et doux inspirait, sans qu’on pût s’en défendre, un sentiment de sympathie voisine de la pitié :

— C’est singulier, murmurait la jeune fille, on dirait que ces deux portraits sont plutôt faits pour être accrochés aux murs du palais de Versailles que chez le chef de l’Etat-major de l’armée allemande.

S’approchant encore, cherchant les signatures, elle parvint à les distinguer, constatant, toute surprise :

— Mais c’est de Rigaud… le grand peintre de Louis XIV…

Comme, instinctivement, ses yeux allaient vers la toile voisine, — un maréchal du temps de Frédéric, — elle remarqua avec étonnement qu’il ressemblait beaucoup, dans sa poudre et sous son armure, au grand seigneur et aussi à la belle dame de France.

Le portrait suivant, un colonel de hussards, leur ressemblait aussi, mais déjà moins… et le type si nettement racé se continuait ainsi à travers la lignée, toujours se transformant, pour s’effacer tout à fait et reparaître encore dans le dernier cadre, celui d’un jeune officier de la Garde de Guillaume II, roi de Prusse et Empereur d’Allemagne.

— Est-ce que, par hasard, le général von Talberg serait d’origine française ?… se demandait l’inconnue dont la curiosité s’était éveillée à la vue de tous ces soldats d’outre-Rhin qui semblaient la regarder avec une sorte de haine farouche.

Mais une portière se soulevait et un planton, un immense uhlan coiffé de son schapska et profilant sa haute silhouette sur le seuil d’une porte à deux battants, lança d’une voix rauque :

— Le général vous attend !

La jeune fille suivit le soldat qui l’introduisait dans un grand cabinet à l’ameublelïlent gothique et au fond duquel, devant une table chargée de paperasses et de dossiers méticuleusement rangés, un général en petite tenue se tenait assis.

A la vue de la jeune fille, von Talberg se leva tout d’une pièce, automatiquement, à l’allemande.

C’était un homme magnifique, dans toute l’acception du mot ; si sa structure et sa stature étaient celles d’un colosse, ses traits fins et réguliers, encadrés d’une barbe brune à peine grisonnante, son regard clair et loyal, son front haut et dégagé, révélaient une origine aristocratique et une intelligence d’élite.

— Mademoiselle Bertha Stegel, n’est-ce pas ?… interrogea von Talberg d’une voix bien timbrée.

— Oui, général.

— Vous venez de la part de l’agence Friedmann ?

— Oui, général.

— Soyez la bienvenue.

Désignant à la visiteuse un fauteuil placé en face de lui, le chef d’Etat-major ajouta :

— Veuillez vous asseoir, je vous prie.

La jeune fille obéit.

Tirant d’un sac de cuir qu’elle portait à la main une liasse de papiers retenus par une faveur bleue qu’elIe dénoua, elle les déposa sur le bureau ; et dans l’allemand le plus pur, nuancé de l’accent très net des provinces du nord :

— Général, dit-elle… si vous voulez prendre connaissance… ce sont mes actes d’état civil et mes certificats.

Avec la plus grande attention, le général se mit à examiner les papiers que la jeune fille venait de lui remettre ; puis, au bout d’un instant, il reprit :

— Vous êtes née à Rostock, dans le grand-duché de Mecklembourg, et vous avez vingt-deux ans… Vous avez déjà été institutrice dans plusieurs familles…

— Dans deux seulement, général, rectifia l’inconnue, l’une à Dantzig, l’autre à Thorn.

— Je vois que l’on a été très satisfait de vous… Qui vous a donné l’idée de venir à Berlin ?

— L’espoir de m’y faire une situation meilleure qu’en province.

— Vous êtes orpheline ?

— Oui, général.

— Mais vous avez sans doute encore de la famille ?

— Quelques parents éloignés que j’ai perdus de vue.

— La maison Friedmann, en qui. j’ai la plus grande confiance, vous recommande à moi d’une façon toute particulière.

« Les très bons renseignements qu’elle me donne sur vous, joints, je ne le cache pas, à l’excellente impression que vous me produisez, me décident à vous prendre chez moi.

— Je vous remercie, général, répondit la jeune fille, et j’ose espérer que vous n’aurez qu’à vous féliciter de mes services.

Von Talberg, tout à fait conquis par les manières distinguées et la façon si correcte dont s’exprimait la jeune institutrice, poursuivit avec bienveillance :

— Avant de vous présenter à ma fille, il est indispensable que vous connaissiez son caractère, ses goûts et ses aptitudes. C’est une enfant très douce, mais facilement impressionnable…

« Elle est souvent en proie à de longues crises de mélancolie que j’attribue à la mort de sa mère, survenue il n’y a que cinq ans. dans des circonstances tragiques… un terrible accident d’automobile… Alors elle s’enferme dans un mutisme dont rien ne peut la faire sortir ; elle se réfugie dans sa chambre et pleure pendant de longues heures.

« Le travail immense que m’imposent mes fonctions m’empêche de m’occuper de cette chère enfant autant que je le voudrais…

« Les parents qui pourraient me suppléer demeurent les uns à Hambourg, les autres à Dresde… et Frida, de nature peu liante, ne semble pas tenir à se faire des amis…

« C’est une petite sauvageonne que vous aurez bien de la peine à apprivoiser… Je vous la confie… Il ne me reste plus qu’à vous présenter à votre élève.

Le chef de l’Etat-major ayant appuyé sur le bouton d’une sonnette électrique, le uhlan colosse apparut aussitôt s’arrêtant, immobile, dans l’encadrement de la porte.

— Ulrich, commanda le général, allez prévenir Melle von Talberg que je désire lui parler.

Le planton abaissa la main, fit demi-tour et disparut.

Quelques instants après, la porte s’ouvrait de nouveau…

Une mignonne et frêle créature, vêtue d’une robe blanche et le visage encadré d’une soyeuse chevelure blonde, surgit, telle ne apparition divine.

— Ma fille, attaqua le géneral, je te presente Melle Bertha Stegel que je t’ai choisie pour institutrice.

La jeune fille s’avançait déjà vers Frida, le sourire aux lèvres… lorsque, pénétrant en coup de vent dans la pièce, un officier en uniforme de colonel d’infanterie saxonne, dont le visage glabre, rasé à la de Moltke, portait les traces du plus vif bouleversement, accourut jusqu’au chef de l’Etat-major en criant :

— Je vous demande pardon, mon général…

— Qu’y a-t-il, colonel Hoffmann, pour que vous vous permettiez…

— Mon général, expliqua le nouveau venu dont la voix tremblait à la fois d’émotion et de colère, le lieutenant Wilhelm Ansbach a disparu et…

— Taisez-vous, malheureux, interrompit von Talberg en désignant du regard l’institutrice et son élève.

Mais à peine avait-il proféré cette phrase qu’un cri déchirant retentissait.

Frida venait de s’évanouir dans les bras de Bertha Stegel.

Déjà le général von Talberg s’était précipité vers son enfant : il aida la jeune fille à la déposer sur un fauteuil.

Très ennuyé, le colonel Hoffmann roulait des yeux effarés.

Avec un sang-froid merveilleux, l’institutrice s’était emparée d’une carafe d’eau et, mouillant son mouchoir, elle l’appliqua sur les tempes moites de la jeune fille qui, peu à peu, revenait à elle et murmurait, s’efforçant de réagir :

— Ce n’est rien… un simple étourdissement…

Bien vrai… vous vous sentez mieux ?… interrogeait l’institutrice avec empressement.

Avant de répondre, Frida l’enveloppa d’un long regard interrogateur, comme si elle voulait tout de suite savoir ce qu’il y avait dans l’âme de sa future compagne.

Puis, tandis que sa tête retombait languissante sur son épaule, elle fit d’une voix faible :

— Je voudrais me retirer dans ma chambre.

— Frida !… s’écria le général visiblement angoissé.

— Oui… répéta la jeune fille, je voudrais m’en aller… toute seule…

Des larmes plein les yeux, la jolie Berlinoise s’était levée et faisait déjà quelques pas mal assurés vers la porte, lorsque Bertha Stegel, s’approchant d’elle, lui dit d’une voix très douce en lui offrant son bras:

— Appuyez-vous sur moi, mademoiselle… et permettez-moi de vous accompagner.

La fille du général s’arrêta et lançant un regard fait de curiosite inquiete vers celle qui venait de lui parler avec tant d’affectueuse bonté, tandis qu’un sourire d’une melancolie étrange errait sur ses lèvres pâlies, elle dit simplement :

— Venez, mademoiselle.

Et telles deux sœurs improvisées, Bertha et Frida s’éloignèrent, déjà rapprochées par cette sorte de lien mystérieux que certaines douleurs semblent si bien créer entre certaines âmes.

Etonné et rassuré tout à la fois, von Talberg les suivit du regard jusqu’au moment où la lourde portière retomba derrière elles. Puis, comme s’il se parlait à lui-même, il murmura :

— Elles doivent se comprendre toutes deux… elles n’ont plus de mères !…

Revenant vers le colonel Hoffmann, dont les yeux vifs, pétillants, ardents, formaient un contraste frappant avec son allure raide, compassée, presque automatique, il fit sur un ton de violent reproche :

— On n’a pas idée d’une pareille maladresse !…

« Comment, c’est vous, le chef de notre Bureau de renseignements, qui, sans vous occuper s’il n’y a personne chez moi, venez m’annoncer d’une façon aussi brutale une nouvelle qui, jusqu’à nouvel ordre, doit rester ignorée de tous !…

« Cela me surprend de votre part, colonel Hoffmann… Vous n’aviez habitué à plus d’adresse et de sang-froid !..

— Excusez-moi, mon général, balbutia l’officier aussi penaud qu’un écolier pris en faute ; mais jamais je n’avais ressenti une émotion, pareille… Songez donc, mon général, au moment de toucher au but… car il les avait, les papiers… il les tenait, les plans…

Alors, le chef de l’Etat-major, frappant un grand coup sur la table avec un presse-papier en bronze massif, interrompit, d’une voix tranchante, acerbe :

— Colonel Hoffmann, je vous prie de mettre un peu d’ordre dans vos idees et de m’exposer avec methode l’événement qui vous amène.

— A vos ordres mon général, obtempéra le colonel.

Domptant immédiatement ses nerfs surexcités, le policier en uniforme exposa brièvement

— Mon général, il y a dix jours, j’avais reçu un télégramme chiffré du lieutenant Wilhelm Ansbach, parti depuis six mois en mission extraordinaire…

Ce télégramme, expédié et daté du 8 septembre dernier à dix heures et demie du soir, à la Bourse de Paris, m’annonçait sans autres détails que Wilhelm Ansbach avait réussi à mettre la main sur le plan d’un aéro de combat à la veille d’être accepté par le ministre de la Guerre français.

« Le lieutenant ajoutait qu’il serait le surlendemain, au plus tard, à Berlin,dans mon cabinet, avec les précieux documents…

« Au bout de trois jours, ne voyant rien venir, je commençai à m’inquiéter… J’envoyai un premier télégramme, en langage convenu, à l’adresse du lieutenant, c’est-à-dire M. Jacques Müller, poste restante, à Vincennes.

« Ne recevant aucune réponse, je m’adressai à Emma Lülckner qui dirige si habilement notre contre-espionnage à Paris, et avec laquelle Wilhelm Ansbach était en rapports…

« J’appris que cet officier, ainsi qu’il me l’avait télégraphié, s’était bien emparé des plans en question ; qu’il était parti, la nuit même, dans une excellente auto de course qu’Emma Lückner lui avait fournie et qu’il se dirigeait à toute vitesse vers la frontière…

Depuis… plus rien !…

« Alors, mon général, avant de vous en référer, j’ai envoyé un de nos meilleurs limiers faire sur place une enquête et le viens d’apprendre qu’après avoir suivi jusqu’au delà de Lunéville les traces de l’auto pilotée par le lieutenant Ansbach, il les avait perdues définitivement.

Le colonel Hoffmann conclut :

— A mon avis, le jeune officier a été assassiné… Par qui et dans quelles circonstances ?… Je ne saurais vous le dire. Mais maintenant j’estime qu’il n’y a plus d’espoir de le retrouver et que nous devons porter le deuil de ce vaillant qui est mort au service de la patrie.

— Eh bien ! moi, s’écria le général von Talberg, qui avait écouté son subordonné avec la plus grande attention, je prétends que nous devons continuer nos recherches jusqu’à ce que les ténèbres qui enveloppent cette mystérieuse affaire soient complètement dissipées… Il faut que Wilhelm Ansbach se retrouve mort ou vivant !…

« Vous m’entendez, colonel Hoffmann ?… mort ou vivant !…

Tandis que ses yeux lançaient un éclair fait à la fois de haine ardente et d’énergique défi, le chef du Bureau des renseignements, redressant sa haute taille et portant la main à la visière de son casque, prononça :

— A vos ordres, mon général !…

Chapitre VI : Frida

En voyant la blonde et douce Frida s’évanouir subitement dans ses bras, Germaine Aubry, nos lecteurs l’ont reconnue, dans l’élan spontané de son cœur généreux, avait complètement oublié le but de son voyage, pour ne plus accorder qu’une touchante compassion à cet être frêle et charmant qui semblait si douloureusement blessé.

Tout de suite, la jeune institutrice avait lu, sur ce front si pur et à travers ce regard si clair, la plus indicible des tristesses.

Elle avait deviné que, dans cette mélancolie qui enveloppait la fille du général comme d’une brume sombre et presque impénétrable, il y avait autre chose que le réel et profond chagrin causé par la disparition prématurée d’une mère chérie.

Lorsqu’elle s’était trouvée seule avec Frida, dans une chambre toute tendue de bleu tendre, et qui, par son ameublement plein de goût donnait plutôt l’impression de l’intérieur élégant d’une jeune Parisienne de l’avenue du Bois que celui d’une Berlinoise de la Wilhelmstrasse, tout naturellement, tout sincèrement, Germaine lui avait demandé :

— Mademoiselle… voulez-vous que je sois votre amie ?…

Et la petite « sauvageonne », qui, jusque-là, se montrait si réfractaire à toute effusion amicale, lui avait gentiment tendu la main en lui disant :

— Je veux bien, car vous me semblez bonne.

— Vous aussi, mademoiselle.

— Je ne sais pas… déclara Frida en secouant négativement la tête.

— C’est si triste, soupira la fille de l’inventeur, de n’avoir plus de mère !…

— Ah ! vous aussi !… s’exclama Melle von Talberg.

— Hélas ! ll y a plus de six ans…

— Moi, il y en a cinq.

— Mais vous, répondit la fausse Bertha Stegel, vous avez au moins la consolation… que dis-je ?… la joie de rester auprès de votre père.

— Je le vois si peu, déclara Frida. Ses fonctions de chef de l’Etat-major général l’absorbent à un tel point que c’est à peine s’il a le temps de m’embrasser furtivement le matin et pas plus longuement le soir…

« Presque tous les jours, je déjeune et je dîne toute seule… Souvent mon père s’en va en inspection, en mission, en manœuvres… Alors, moi j’ai peur dans cette grande maison…

— Mais vous avez des distractions ?

— Des distractions !…soupira la fille du general.

« Des réceptions officielles où mon père m’emmène avec lui, et où tout le monde est comme en représentation, les hommes sanglés dans leurs uniformes de gala ou figés dans leurs habits noirs, les femmes hautaines et même agressives dans leurs toilettes criardes et prétentieuses…

Ah ! quand je me rappelle mon voyage en France… à Paris… et surtout ce mois passé dans un petit coin de la Côte d’Azur, à Beaulieu, au bord de la Méditerranée et au pied des Alpes blanches !…

S’interrompant soudain, Frida demanda :

— Vous ne connaissez pas la France ?

— Non… mademoiselle… répondit Germaine Aubry en dominant le trouble qui, au nom de son pays, s’était emparé d’elle.

— C’est un si beau pays !… poursuivit la jeune Berlinoise devenue songeuse.

— Vous l’aimez donc bien ?… insinua la fille de l’inventeur.

— Oh! oui, s’écria la blonde créature avec une vivacité étrange…

« J’aime tout ce qui vient de lui, ses écrivains, ses poètes, ses musiciens, ses artistes, ses modes et jusqu’à ses fruits savoureux qui ne pourraient pas mûrir sous le ciel gris de notre Allemagne…

— Et cela n’a rien d’étonnant, car je suis d’origine française…

— Vraiment !…

— Oui… Mes ancêtres, qui demeuraient dans les Cévennes, au dix-septième siècle, ont dû se réfugier en Prusse, afin d’éviter les persécutions qu’après la révocation de l’Edit de Nantes Louis XIV avait ordonnées contre les protestants.

— J’en avais l’intuition, laissa échapper Germaine.

— Comment cela ?… interrogea Frida surprise.

— Tout à l’heure, en attendant l’honneur d’être reçue par monsieur votre père, j’ai eu le loisir de regarder dans votre salon les beaux portraits qui le décorent… et mon attention a été surtout attirée par celui d’une dame au regard plein de mélancolie…

— On dit que je lui ressemble, fit doucement la fille du général.

— En effet, approuva Germaine. Vous lui ressemblez même beaucoup.

— C’est mou aïeule… la Française !…

Baissant la voix, Frida poursuivit :

—Ah ! que de fois je l’ai contemplé, ce portrait !… Elle a dû avoir, elle aussi, bien du chagrin, ma pauvre aïeule !… C’est ma seule confidente… Lorsque je me sens le cœur trop gros, je vais la voir et il me semble, quand je lui ai parlé tout bas, bien bas, qu’elle penche la tête et qu’elle, pleure avec moi…

— Il ne faut pas vous attrister ainsi, conseilla la fille de Jean Aubry.

« Vous êtes jeune, vous êtes jolie, très jolie… Vous portez un nom illustre, vous avez de la fortune… Un jour, bientôt peut être, vous rencontrerez sur votre route un cœur qui battra bien doucement près du vôtre…

— Oh ! ne me dites pas cela !… s’écria Frida en pâlissant.

— Vous ne voulez donc pas être aimée, aimer vous-même ?… s’étonna la fiancée du capitaine Evrard.

Alors, en un geste tout d’élan, la jolie Berlinoise, s’emparant des mains de son institutrice, dit :

— Mademoiselle… il n’y a qu’un instant que je vous connais… et chose étrange, il me semble que j’ai déjà en vous une amie… Non… je ne vous le cacherai pas, vous qui êtes pour moi une inconnue, vous m’inspirez une confiance que je n’ai jamais pu accorder à personne…

« Moi qui ai toujours renfermé mes pensées comme dans un coffret que je cachais à tous et dont je gardais jalousement la clef, j’éprouve comme un irrésistible besoin d’étaler devant vous mes souffrances.

— Vos souffrances ?…

— Oui, mes souffrances !… Cela vous surprend de m’entendre vous parler ainsi !… Mon père, en effet, a dû me présenter à vous sous l’aspect d’un petit être sauvage et rétif à toute effusion… Moi-même, je suis tout étonnée, toute stupéfaite… Je ne me reconnais plus !… Pourquoi suis-je ainsi avec vous ?… Je me le demande… Est-ce parce que vous me parlez avec une douceur, une bonté et surtout un tact que je ne suis pas habituée à rencontrer autour de moi ?…

Et tandis que sa voix se brisait en un sanglot, la fille du général poursuivit :

— Est-ce enfin parce que vous êtes arrivée au moment où j’allais apprendre…

Frida n’acheva pas.

Cette fois, terrassée par une douleur qu’elle cherchait vainement à contenir, la jeune fille laissa retomber sa tête sur l’épaule de l’institutrice ; et, incapable de prononcer un mot, elle se mit à pleurer comme un enfant.

— Voyons… Qu’y a-t-il ? questionna affectueusement la fille de l’inventeur qui, devant la détresse touchante de sa gracieuse élève, avait complètement oublié la mission qu’elle s’était assignée.

Et elle continuait, caressant de sa main très fine les boucles soyeuses et blondes de Frida :

— Calmez-vous, chère demoiselle… Puisque vous vous sentez attirée vers moi par une très réelle sympathie, pourquoi ne pas me dire toutes vos peines… dont je crois, d’ailleurs, deviner le secret ?…

— Vraiment !… murmura Frida en relevant la tête. Vous avez deviné ?

— Peut-être !

— Alors, dites… Cela m’aidera tant.

La jeune Française, plongeant son regard dans les yeux de la douce Allemande, dit lentement :

— N’est-ce point la nouvelle que tout à l’heure cet officier est venu annoncer à Mr votre père qui vous a ainsi plongée dans l’émoi ?…

— Oui, avoua tristement Frida en se remettant à sangloter. Vous aimez ce lieutenant ?

La jeune Berlinoise eut un simple signe de tête qui en disait à lui seul plus long que bien des aveux.

— Et lui vous aime aussi sans doute ?… insinua doucement la Française.

Décidée à parler, la fille du général reprit, s’interrompant presque à chaque phrase pour comprimer les sanglots qui montaient à sa gorge:

— Nous nous étions connus l’an passé, en France, à Beaulieu, chez des amis… dans une villa dont le beau jardin tout ombragé d’arbres exotiques, tout parfumé de mimosas et de roses semblait naturellement appeler aux confidences. Comme deux écoliers en vacances, nous nous promenions sur un terrain à mi-côte dominant la mer, dont le murmure berçait doucement notre rêverie…

Nous nous tenions par la main, nous étions silencieux… Seules nos âmes parlaient… Nous nous aimions…

Et comme, de plus en plus gagnée par ces révélations touchantes, Germaine mettait sur le front de la jolie Frida un fraternel baiser, la fille du général continua :

— A notre retour à Berlin, j’en fis l’aveu à mon père, qui me déclara que j’étais encore beaucoup trop jeune pour me marier…

Il ajouta que, si cet officier appartenait à une excellente famille prussienne et s’il était doué de certaines aptitudes militaires, son manque presque absolu de fortune devait lui interdire tout espoir de m’épouser… Alors, Wilhelm Anbasch, désespéré, demanda un congé… Il partit sans me dire où il allait…

« Depuis son départ, je n’en avais plus entendu parler… Tantôt je me disais « il souffre !» tantôt je pensais: « il oublie !»

Et voilà que tout à coup j’apprends qu’il a disparu… qu’il s’est peut-être tué de désespoir…

« C’est épouvantable, mademoiselle, et si un pareil malheur est arrivé, je sens bien que je ne m’en consolerai jamais !…

— Rien ne prouve que vos terribles pressentiments soient justifiés.

— Quand même… mon rêve est condamné pour toujours… mon père ne reviendra pas sur sa décision…

Et se levant, pour faire diversion à sa douleur, Frida prit son institutrice par la main et lui dit:

— Venez… je vais vous montrer mes reliques.

Conduisant Germaine jusqu’à un petit secrétaire Louis XV, véritable merveille d’art qui rappelait encore la France dans ce joli coin fleuri et parfumé que Frida avait su créer au milieu du grand hôtel sombre, elle ouvrit un tiroir à secret et en retira d’abord une rose de Nice, toute fanée, mais gardant jusque dans la mort un peu de cette senteur radieuse qui semble née sous les baisers du soleil.

— C’est Wilhelm, reprit la jeune fille, qui me l’a donnée.

« Ceci, ajouta-t-elle en montrant une petite étoile d’or pailletée et entourée d’un flot de rubans multicolores c’est le souvenir d’un cotillon au carnaval de Nice.

Tirant enfin d’une enveloppe une photographie, elle la passa à la jeune Française, en lui révélant.

— C’est lui !…

Germaine étouffa un cri…

Dans le bel officier de uhlans à la moustache blonde, elle venait de reconnaître l’homme qui avait volé les plans de l’aéro de combat, Jacques Müller, le faux Alsacien, l’espion infâme !

Tout d’abord Germaine avait frémi de tout son être.

— Si cet homme revient ici, avait-elle songé, s’il me trouve dans cette maison… chez le chef de l’Etat-major, il me reconnaîtra… il me démasquera… et tout sera perdu…

Mais, la vaillante Française se reprit aussitôt.

— Non, se dit-elle avec une résolution implacable, tout ne sera pas perdu, car, ainsi que je l’ai dit à mon père, s’il le faut… je le tuerai… sans pitié !…

— N’est-ce pas… qu’il est bien ?… questionna timidement la jolie Berlinoise.

— Oui, répondit Germaine en se faisant violence, il est très bien.

Mais tout en reprenant son empire sur elle-même, la Française sentait un tourbillon de pensées envahir son cerveau.

A présent, elle était sûre que les plans de l’aéro n’étaient pas entre les mains de l’ennemi, et prête au sacrifice, au martyre, elle raisonnait :

— Maintenant que je suis dans la place, en admettant que ce Wilhelm Ansbach, attardé en route pour des raisons que j’ignore, apporte ici les documents qu’il nous a volés… qui sait si je ne pourrai pas l’empêcher de les remettre à ses supérieurs ?…

« Non, mille fois non, je ne fuirai pas devant lui… Il peut venir, le misérable… je l’attends !…

Tandis que Frida, d’une voix dolente, lui parlait de son Wilhelm, Germaine se disait:

— Et moi qui m’attendrissais sur cette jeune fille… moi qui, en la plaignant, oubliais la raison de ma présence en cette demeure !…

A quoi bon m’apitoyer ainsi ?… Au moment où la lutte s’engage, je ne dois pas faiblir… Après tout, ce n’est pas cette jeune fille que je vais combattre… C’est mon pays que je défends !… On ne choisit pas ses adversaires, et, quels qu’ils soient… on frappe.

La porte s’ouvrait, livrant passage au général von Talberg qui, l’air soucieux, venait s’enquérir de l’indisposition de sa fille.

D’un geste rapide, Frida avait rejeté la photographie dans le tiroir du secrétaire.

Le général, comme s’il ne s’était aperçu de rien, s’approcha de son enfant, et l’attirant dans ses bras, il lui dit :

— Console-toi, ma douce Frida… J’ai compris, tout à l’heure, combien tu étais malheureuse… Je te promets que si nous retrouvons le lieutenant Wilhelm Ansbach, tu seras sa femme.

— Père !… s’écria la jeune fille en un mouvement de reconnaissance éperdue.

Debout, immobile, la Française regardait et un frisson terrible la secoua.

— Non, non !… songea-t-elle farouche, cet ange ne sera pas à ce démon !… car je l’aurai tué avant !…

Chapitre VII : Le secret

Germaine Aubry, dans un costume tailleur sombre, suivait d’un pas alerte la Leipsigerstrasse, et seule, comme perdue dans la foule, elle redevenait elle-même, affranchie pour quelques instants de la contrainte que son rôle lui imposait.

Mais en s’approchant de l’hôtel du général von Talberg, la fille de l’inventeur s’était composé instantanément une physionomie toute différente de celle qu’elle avait reprise en ces quelques instants de liberté…

Copiant avec beaucoup de vérité, ainsi qu’elle le faisait depuis son arrivée à Berlin, les attitudes, les gestes, le maintien et les intonations des institutrices berlinoises que, pendant les longs séjours qu’elle avait faits dans la capitale de l’Allemagne, elle avait pu observer et retenir jusque dans leurs moindres détails, sans se douter alors qu’elle aurait un jour à utiliser le fruit de ses observations.

Néanmoins, malgré tout son talent d’assimilation, Germaine n’avait pu arriver à effacer d’elle cette grâce et cette distinction naturelles dont elle était douée ; et sous ses attitudes froides et volontairement guindées, elle demeurait essentiellement femme, conquérant malgré elle tous ceux qui l’approchaient, depuis sa douce élève, la blonde Frida, et le général von Talberg, jusqu’aux officiers d’ordonnance, qui subissaient inconsciemment, eux aussi, le charme de la Française.

Il n’y avait pas jusqu’à Ulrich, le fameux planton du général, molosse sans cesse de garde à la porte de son maître, qui ne s’inclinât avec une sorte de respect attendri devant l’adorable créature,qui, lorsqu’elle passait, laissait derrière elle comme une traînée de soleil et de printemps.

Enfermée dans sa chambre, Germaine déchiffra lentement les quatre pages de la lettre écrite en langage convenu et qu’elle avait été chercher à la poste de la Spandauerstrasse. Le capitaine Evrard lui disait sa surprise douloureuse quand il avait appris son départ subit, et son admiration pour l’œuvre qu’elle avait entreprise.

Il lui apprenait que son père avait fait preuve d’une grande énergie morale et s’était entièrement ressaisi, depuis, surtout qu’il avait appris que les plans volés de son aéro de combat n’étaient pas arrivés à l’Etat major de Berlin.

Le ministre de la Guerre, touché par le courageux dévouement de Germaine, avait vivement engagé l’inventeur à se remettre à l’œuvre, lui affirmant que l’homme de génie qu’il était ne tarderait pas à reconstituer un nouvel aéro de combat, grâce auquel on n’aurait plus à redouter les conséquences du vol commis par les ennemis.

L’officier donnait surtout, en terminant, à Germaine, des conseils de prudence, regrettant de ne pouvoir la rejoindre pour lutter avec elle, et il exprimait l’espoir que bientôt elle serait rendue à son père et à lui.

A peine lue, cette lettre fut brûlée ; et refoulant au plus profond de son cœur les tendres sentiments qui le gonflaient en songeant à ces deux êtres chéris, son père et son fiancé, l’institutrice rejoignit son élève.

Ce jour-là, Frida et la Française devaient dîner seules, le général von Talberg ayant été appelé au dehors pour les nécessités du service.

De plus en plus, la jeune Berlinoise prenait son institutrice en amitié.

Depuis qu’elle lui avait fait ses confidences et qu’elle avait reçu d’elle les plus délicates consolations, elle en était arrivée promptement à la considérer comme une sœur aînée et commela meilleure des amies.

De son côté, Germaine se sentait s’attacher chaque jour davantage à la douce jeune fille. Elle avait beau lutter contre ce sentiment qui l’envahissait, se disant qu’elle n’avait pas le droit d’aimer cette enfant, dont le père synthétisait pour elle l’ennemi, le raisonnement de l’esprit ne pouvait tenir contre l’entraînement du cœur… et elle aussi se sentait pour Frida une affection toute fraternelle.

Ce soir-là, la fille du général avait été tout particulièrement mélancolique. Durant le repas, c’est à peine si elle avait prononcé quelques phrases.

Germaine avait respecté ce silence, éprouvant elle-même le besoin de s’isoler et de laisser sa pensée s’en aller vers ceux dont elle était séparée, lorsque, brusquement, en se levant de table, Frida s’approcha d’elle, et, passant son bras sous celui de l’institutrice, elle lui murmura à l’oreille :

— Venez dans ma chambre… J’ai quelque chose à vous dire.

Docilement, Germaine suivit son élève et, dès que la porte fut refermée, la jeune Berlinoise commença :

— Promettez-moi, mademoiselle, de ne jamais révéler à personne et surtout à mon père ce que je vais vous confier.

— Vous pouvez être tranquille, ma chère petite, répondit la Française très intriguée par ce mystère.

Lorsqu’il y a cinq ans, poursuivit Frida, ma pauvre maman nous a quittés pour le ciel, mon père, dans son désespoir, car il adorait ma mère, — a donné l’ordre de fermer hermétiquement les portes de son appartement et de le laisser dans l’état où il se trouvait, afin que personne autre que lui ne pût y pénétrer… A chaque anniversaire, il s’y rend avec des fleurs et s’y enferme pendant de longues heures… Plusieurs fois, je lui ai demandé de l’accompagner et il a toujours refusé. Il ne veut pas que je le voie pleurer, sans doute.

« Mais moi, qui adorais tant petite mère, il me semble que cela me ferait du bien, surtout en ce moment où j’ai tant de peine, de passer quelques instants dans cette chambre que je ne quittais guère quand j’étais enfant et où j’ai entendu de si douces paroles, reçu de si tendres caresses.

Baissant la voix, un peu gênée, comme si elle allait avouer une faute, Frida déclara :

— Longtemps j’ai cherché la clef de cet appartement ; mais papa la cachait avec tant de soin que je ne pouvais arriver à la découvrir… Tout à l’heure, avant de dîner, étant montée dans la chambre de papa pour dire bonsoir au portrait de maman, j’ai aperçu sur la cheminée une clef brillante… Je l’ai reconnue tout de suite… c’est très mal, mais je m’en suis emparée… la voici !…

Dites, mademoiselle Bertha, voulez-vous venir avec moi dans la chambre, parce que, toute seule, j’aurais peur ?…

Germaine hésita et essaya de dissuader son élève de ce projet ; mais Frida y mit une si douce et si pressante insistance qu’elle finit par consentir.

Dans la maison silencieuse, les deux jeunes filles accomplirent ensemble, avec mille précautions, le pieux pèlerinage.

Frida lui montrait tous les souvenirs de la chère morte, la chambre où elle avait vécu, véritable sanctuaire aujourd’hui de piété et de douleur…

Germaine essayait d’abréger cette visite douloureuse et s’efforçait d’entraîner Frida, lorsque la fille du général, s’arrêtant soudain, souleva une tenture qui cachait une porte garnie d’une vieille serrure en fer forgé.

— Cette porte donne dans le bureau de mon père, révéla t-elle.

A ces mots, Germaine tressaillit ; mais réprimant aussitôt son trouble, quoique toute haletante de curiosité, elle écouta Frida qui poursuivait :

— C’est par cette porte que maman allait rejoindre mon père quand il travaillait tard dans la unit Alors moi, souvent, je faisais semblant de dormir… puis je me levais et, sur la pointe des pieds, j’allais ouvrir tout doucement la porte Je m’avançais sur la galerie qui fait le tour du cabinet, je me penchais sur la balustrade et j’apercevais papa devant une grande table, penché sur des dossiers, tandis que maman, assise près de lui sur un fauteuil, faisait de la broderie Je restais la un moment a les contempler, et tout a coup, je m’ecriais « Bonsoir, papa ! Bonsoir, maman ! » Ils relevaient la tête tous les deux en même temps. Papa grondait… oh ! pas bien fort… « Petit démon ! »… tandis.que mère souriait en disant: « Mon cher ange ! »… et je me sauvais vite….

« Aujourd’hui cette porte est condamnée, acheva la jolie Berlinoise… personne ne passe plus par là, comme personne ne vient plus par ici.

— Partons, allons-nous-en !… dit fiévreusement l’institutrice. En voilà. assez, ma chère enfant… Vous allez, vous rendre malade. Que dirai-je a votre père demain, s’il me questionne ?…

Avec un dernier regard, un baiser envoyé au portrait de la morte, Frida se laissa emmener.

*

Une semaine après.

Il est deux heures du matin. Tout est silencieux dans l’hotel de l’Etat-major, que le général von Talberg a quitté la veille pour partir en tournée d’inspection du côté de la frontière française.

Dans l’antichambre qui précède le bureau du grand chef, Ulrich, le colossal uhlan, étendu sur un lit de sangle, veille, un revolver à portée de sa main, prêt à bondir au premier bruit suspect.

A l’étage supérieur, Frida dort paisiblement.

Seule de toute la maison, Germaine Aubry ne s’est pas enfermée dans sa chambre, elle examine a la lueur de la lampe deux clefs, l’une de dimension ordinaire, l’autre très grande et bizarrement ouvragée.

Elle les fait disparaître dans sa poche, tire d’une pile de linge caché un revolver de faible volume qu’elle glisse dans son corsage, éteint sa lampe, en allume une autre toute petite, électrique, et elle s’apprête à ce qu’elle a résolu.

Mais elle s’arrête, hésitante. Elle est pâle. Un combat terrible se livre en elle.

— Ai-je bien le droit de faire cela … se demande-t-elle prise de scrupules. Le général von Talberg m’a accueillie chez lui avec bonté… Il a confiance en moi… Il semble loyal, généreux même… Sa fille est si charmante et si douce… et c’est elle qui, en me choisissant pour confidente de ses peines, en me faisant pénétrer dans ce sanctuaire fermé à tous, m’a pour ainsi dire indiqué la voie que je devais suivre pour pénétrer jusqu’au bureau du général… N’est-ce pas elle qui m’en ouvre aujourd’hui la porte, puisque c’est par elle que j’ai eu l’idée de relever d’abord à la cire l’empreinte de la première serrure, de m’en aller trouver cet agent secret avec lequel la Sûreté française m’a mise en rapport et de lui demander de me faire fabriquer une clef, grâce à laquelle j’ai pu m’introduire de nouveau dans l’appartement de la comtesse et prendre cette fois l’empreinte de la seconde serrure fermant la porte qui donne accès dans le bureau du général ?…

« Maintenant que j’ai presque atteint mon but, maintenant que je suis sur le point de pénétrer dans cette pièce qui cache tant de secrets utiles à mon pays, je sens en moi se glisser… non pas la peur… mais le remords… j’en arrive à me demander si j’ai le droit d’agir de la sorte…

Mais tout à coup, nerveusement, Germaine Aubry relève la tête. Une vision terrible vient de frapper ses yeux. Elle revoit la scène effrayante où, seule, dans le pavillon de Saint-Mandé, elle a failli être assassinée… Elle aperçoit Jacques Müller entrant dans la maison, lui arrachant la clef du secrétaire et cherchant à l’étrangler… l’infâme !…

Puis c’est ce père désespéré… ce grand honnête homme qui, croyant enfin toucher son but, exultait de joie et qui, à présent se désespère et s’effondre au milieu des ruines de son bonheur à jamais écroulé… Il lui semble qu’une voix lui crie

« A quoi bon ces scrupules ?… En a-t-il eu, Jacques Mûller, pour tout saccager chez toi… pour duper honteusement ton père ?… Et puis, n’y a-t-il pas derrière toi toute une nation qu’il faut défendre, tout un pays qu’il faut sauver ?…

« France d’abord !… comme l’a dit le poète. Va, courage !… tu n’es pas l’espionne qui trahit et qui ment… Tu es le soldat envoyé en reconnaissance et qui cherche à surprendre l’ennemi… Tu es l’extrême avant-garde d’une armée qui attend de toi les renseignements qui vont éclairer sa route !… En avant, Française !… En avant toujours et quand même !…

Le sort en est jeté… Elle quitte sa chambre… se glisse dans le couloir… Elle pénètre sans bruit dans l’appartement condamné… L’une après l’autre, les deux clefs, habilement exécutées fonctionnent… La Française s’introduit dans le bureau du chef de l’Etat-major allemand.

La voilà penchée sur la balustrade de la galerie, d’où elle regarde le vaste cabinet… Elle descend l’escalier d’un pas ferme, assuré… Tout son être ne se tend plus que vers un seul désir dde prendre sa revanche.

Elle depose la lampe qui l’eclaire et elle cherche autour d’elle, sur la table… les dossiers importants sont enfermés sans doute…

Rien. Ce vaste coffre-fort qui est là lui dérobe tout ce qu’il y a de précieux pour elle, de secret…

Germaine s’irrite de son impuissance. Elle fouille la corbeille à papiers, n’y découvrant que quelques fragments de papiers couverts d’écriture, dont elle s’empare et qu’elle cache dans sa poitrine.

Mais là, sur le sous-main garni de buvard, elle voit des traces de lettres, imprimées à l’envers… Elle le prend, l’approche d’une glace… les caractères se redressent… les mots se précisent… elle lit :

« Ordre au colonel Hoffmann, chef du Bureau des renseignements, d’envoyer le capitaine Kefnerr le plus tôt possible en France avec mission d’étudier le materiel des batteries lourdes de campagne”

Alors Germaine, radieuse, note ce nom dans sa mémoire, et elle se dit triomphante :

— Enfin, j’en tiens un !…

Avec des précautions infinies, elle regagne sa chambre, non sans avoir jeté un dernier regard sur le cabinet en se disant :

— Je reviendrai !… Oh oui, je reviendrai !…

Chapitre VIII : Les 3 champions

Il etait pres de minuit lorsque les trois majors d’infanterie pénétrèrent dans la fameuse brasserie Alt-Bayern, située sur la Potsdamerstrasse, qui regorgeait de clients.

On les regardait avec déférence, s’étonnant seulement de les voir en uniforme, contrairement à l’usage.

Eux s’avançaient lentement, lourdement, cherchant une place, lorsqu’un garçon vif, alerte, se précipita vers les officiers et les engagea à s’installer à l’une des tables dont le service lui était confié.

— Moi, je n’en peux plus… restons ici… accepta aussitôt l’un des majors, épais, lourd, à la figure de lune et à la toute petite moustache rasée presque à fleur de peau.

Ses deux camarades, l’un grand, fort, à la grosse moustache rousse et au nez rubicond, et l’autre ventru, courtaud et la barbe en hérisson, s’installèrent tout en grognant à ses côtés.

— Décidément, le major Schlaffen est toujours fatigué !… fit l’un.

— C’est colossal !… dit l’autre.

Mais le major Schlaffen, sans entendre les réflexions de ses compagnons, commandait d’une voix pâteuse :

—Un « halb » (demi)… et un coussin.

— Un coussin !… s’étonna le garçon.

— Oui, un coussin… pour dormir.

— Moi, un « ganz » (litre), commanda le major aux moustaches rousses.

Moi, une choucroute garnie et un demi, dit l’officier au ventre proéminent.

Alors, bâillant, le major Schlaffen dit lentement :

— Espérons que, demain, nos malles seront enfin retrouvées et que nous pourrons nous mettre en civil pour aller à la brasserie.

Et, presque agressif, il ajouta :

— C’est de votre faute, major Tourchtig… Vous étiez chargé de faire enregistrer les bagages et vous êtes resté au buffet de la gare de Dantzig à boire de la bière !…

— Pardon !… rectifia l’officier mis en cause, c’est le major Hunguerig qui était chargé des bagages… et s’il n’était pas resté à manger de la saucisse jusqu’à l’heure de monter dans le train…

— Je vous arrête… interrompit le troisième major. Ce n’est pas moi qui devais m’occuper des malles… C’est le major Schlaffen… et s’il ne s’était pas endormi dans une salle d’attente…

—Pardon, pardon !… se réveillait Schlaffen, je vous assure que c’est le major Tourchtig !…

— Non, c’est Hunguerig !…

— Du tout… c’est vous, Schlaffen !…

La discussion fut arrêtée par l’arrivée du garçon, tenant un coussin sous le bras, d’une main les deux « halb » et le « ganz », et enfin de l’autre la choucroute garnie.

Schlaffen, après avoir aussitôt vidé la moitié de son verre, prit le coussin, le cala derrière lui sur le dossier de la banquette, y appuya la tête et, fermant les paupières, il articula pâteusement :

— Major Tourchtig… Vous me réveillerez quand j’aurai soif.

— En a-t-il de la chance de pouvoir ainsi dormir à volonté !… soupira Hunguerig. Moi, il me faut dix choucroutes dans le ventre.

— Et moi mes vingt « ganz » dans l’estomac, affirma Tourchtig.

A ce moment, un énorme gaillard, vêtu d’un costume gris, sur lequel tranchait une cravate rouge et coiffé d’un chapeau melon trop petit pour sa grosse tête au teint coloré se dirigeait vers les trois officiers, tenant en laisse un très beau dogue, dit de Bismarck, et qui, sous la muselière comprimant sa gueule énorme, conservait un air suffisamment féroce.

Se campant à l’entrée du box, le nouveau venu s’écria :

— Comment… vous… ici, à Berlin… tous les trois !…

— Oh !… le capitaine professeur titulaire de la locomotion aérienne dans l’armée allemande !… lança tout d’un trait le major Tourchtig, en se levant automatiquement et en tendant d’un geste brusque sa large main à l’officier en civil.

— Comment va l’invincible champion de la bière de Munich dans tout le royaume de Bavière ?… fit le nouveau venu en secouant énergiquement la main du major.

— Très bien, capitaine Schmidt.

Et le capitaine Schmidt, tendant également la main au major Hunguerig, interrogea :

— Et l’incomparable champion de la saucisse de Francfort dans toute la province de Hesse Nasau ?

Le major Hunguerig ne put répondre: il avait la bouche pleine. Il se contenta de hocher la tête en signe affirmatif.

Alors, contemplant d’un œil plein d’admiration le major Schlaffen qui n’avait pas bronché, le capitaine professeur titulaire… etc., etc…. demanda :

— Et l’immortel champion du sommeil à volonté dans tout l’empire d’Allemagne ?

— Vous voyez !… fit Tourchtig. Il continue !… Mais asseyez-vous donc… Vous allez bien prendre un demi avec nous ?…

Le capitaine s’installa ausitôt entre les deux majors, tandis que le dogue se couchait sous la table en faisant entendre quelques grognements prolongés.

Le garçon était ailé chercher un nouveau « halb ».

— Alors, attaquait le capitaine professeur titulaire..etc… etc… vous êtes de passage à Berlin ?…

— Non… déclara Tourchtig. Nous y sommes appelés à poste fixe.

— En mission de confiance, ajouta Hunguerig.

— Tous mes compliments !…

— Nous avons été désignés par le général von Talberg, chef de l’Etat-major, pour veiller sur les plans de mobilisalion renfermés au ministère de la Guerre, salle de Moltke, armoires B. M. W.

— A tour de rôle, ajouta Tourchtig, l’un de nous trois devra rester clans la salle, revolver au poing, avec ordre de tirer sur toute personne pli se présenterait sans un ordre signé de la main de S. M. l’Empereur, du ministre de la Guerre ou du chef de l’Etat-major.

« Nous nous relèverons de six heures en six heures… Jamais de congé pendant toute l’année que comporte notre mission… mais augmentation d’un tiers de la solde… puis permission de trois mois… et proposition pour la Croix de fer.

Très bien… refélicitations… fit le capitaine Schmidt.

— Alors, à votre santé !…

— Major Schlaffen !… rappelait l’incomparable champion de la saucisse de Francfort daris toute la province de Hesse Nassau.

— Major Hunguerig ?…

— Vous avez soif !

Alors, apercevant le capitaine, Schlaffen, élevant son demi, grogna d’ime voix de plus en plus pâteuse :

— A votre santé, capitaine professeur titulaire de la locomo….

Il ne put achever la longue énumération du titre del’officier, ingurgitant les trois quarts de son verre, déjà renouvelé, pour reposer immédiatement sa tête sur le coussin.

Les trois autres officiers continuèrent jusqu’à l’heure de la fermeture à boire et à causer, s’entretenant surtout de l’aviation militaire qui les intéressait vivement, malgré les nombreux déboires essuyés jusqu’alors par l’inventeur des machines de guerre aériennes.

Lorsque tous les consommateurs se furent retirés et que les lumières eurent été éteintes, le garçon à l’œil malin, qui avait revêtu un pardessus marron et s’était coiffé d’un chapeau mou, partit l’un des. derniers.

Les mains dans les poches, le col relevé, il longea d’un pas alerte la Potsdamerstrasse, traversa la place de Leipzig, pour s’engager dans la rue du même nom et tourner à droite dans la Wilhelmstrasse.

Alors il se mit à faire, à quelque distance, les cent pas devant l’hôtel du général von Talberg, lançant de temps en temps un regard rapide vers une fenêtre du troisième étage, celle de la chambre de la fausse Bertha Stegel.

La rue était déserte.

La façade de l’hôtel était entièrement plongée dans l’obscurité.

Mais la fenêtre que le garçon épiait s’éclaira tout à coup, puis retomba dans les ténèbres, pour briller de nouveau… Un signal certainement… Car il se dit, lorsque l’obscurité fut devenue définitive :

— Elle viendra demain… Allons nous coucher.

Le lendemain matin, vers dix heures, par une belle matinée d’octobre tout ensoleillée, un homme assez corpulent, le visage encadré d’une barbe grise, une paire de lunettes d’or chevauchant un nez charnu et retroussé, vêtu d’un complet gris de fer, coiffé d’une casquette noire à visière de cuir, et donnant bien l’impression d’un bourgeois de Berlin, officier dans le landsturm (armée territoriale) était assis sur l’un des bancs de Sièges-Allées, avenue large et ombreuse qui traverse le riche quartier de Thiergarten.

Il semblait lire avec attention la Gazette de Cologne, tout en fumant béatement une grosse pipe de porcelaine décorée.

A certains moments, son regard vif et pénétrant passait par dessus ses lunettes et se dirigeait avec une expression d’impatience vite réprimée dans la direction de la Bellevue-Strasse.

Tout à coup, il eut un léger tressaillement une jeune fille à l’allure un peu guindée et au costume sombre d’institutrice de grande maison, mais au visage d’une beauté dont une coiffure sévère à bandeaux plats n’atténuait pas le charme, s’avançait sains hâte ; avec l’air calme d’une personne qui fait une promenade hygiénique.

Sans paraître aucunement connaître l’homme à la pipe en porcelaine, elle vint s’asseoir sur le banc qu’il occupait, de telle sorte qu’elle se trouva dos à dos avec lui… Elle tira lentement du sac en cuir qu’elle tenait à la main une brochure allemande et se mit à lire.

Au bout d’un instant, sans se retourner et tout en aspirant de longues bouffées de tabac, l’homme à la casquette, les yeux toujours rivés à son journal, commençait à voix basse

— Comment cela va-t-il, mademoiselle Germaine ?

— Très bien, monsieur Chantecoq… Et vous ?

— A merveille… Vous avez des choses intéressantes ?

— Oui… Hier, le général von Talberg est resté près de deux heures enfermé dans son cabinet avec le colonel Hoffmann… J’ignore ce qui s’est dit dans ce long entretien ; cependant, ayant trouvé le moyen de me glisser dans l’antichambre au moment où le colonel se retirait, je l’ai entendu très nettement dire à son chef : « Je vais exécuter vos ordres, mon général ; mais rien ne m’ôtera de l’idée que toutes nos recherches seront inutiles et que Wilhelm Ansbach ne reviendra jamais parmi nous.» Vous voyez que l’Etat-major allemand est décidé à retrouver coûte que coûte le disparu !… Il faut donc redoubler de surveillance…

— Vous pouvez compter sur moi, promit l’agent secret.

— Si nous sommes prévenus à temps, nous pourrons empêcher cet homme de remettre à ses chefs les plans de l’aéro de combat qu’il nous a volés.

Et tandis que, derrière ses lunettes à branches d’or, ses yeux pétillaient de malice, Mr Chantecoq reprit :

— Nous pourrons même nous emparer de l’individu et le réexpédier à Paris, grâce à un petit moyen dont vous me direz des nouvelles… Mais je crois bien que nous n’aurons pas cette joie… Si Wilhelm Ansbach avait dû revenir, il serait déjà là ; or, pas plus la police de Berlin que celle de Paris n’a pu retrouver sa trace… En tout cas, mes précautions sont prises ; et si jamais ce misérable remet les pieds à Berlin, vous n’aurez pas besoin de le tuer je lui ménage un petit tour de ma façon.

— J’ai confiance en vous, dit Germaine.

— Maintenant, laissez-moi vous mettre au courant de ce que j’ai fait, poursuivait Chantecoq… J’ai quelques trouvailles à vous communiquer… Hier soir, à la brasserie Alt-Bayern, où fréquentent des officiers de l’Etat-major et du ministère de la Guerre, et où j’ai réussi à me faire embaucher comme garçon, j’ai pu apprendre que les plans de mobilisation sont enfermés dans la salle de Moltke, dans trois armoires blindées qui portent les lettres B. M. W… et que ces armoires vont être placées sous la garde de trois majors qui me font l’effet de parfaits imbéciles, dévoués à leur consigne sans doute, mais faciles à berner… ils répondent aux noms de Schlaffen, Tourchtig et Hunguerig. Is doivent entrer dès demain en fonctions pour un an et leur service consistera à monter la garde à tour de rôle devant les armoires blindées.

Les yeux toujours attachés à son livre, Germaine demanda avec un accent plein de netteté et de décision :

— Savez-vous où se trouve cege salle de Moltke ?

— Dans la partie des bâtiments du ministère de la Guerre qui touche à l’hôtel du général von Talberg, précisa Chantecoq.

— Ce sera malaisé d’y pénétrer.

— Allons donc !… Ce que vous avez fait déjà prouve que vous êtes capable d’accomplir des prodiges.

— Vous oubliez, monsieur Chantecoq, que c’est vous qui m’avez fabriqué un état civil et qui m’avez présentée à l’agence Friedmann… C’est vous aussi qui m’avez fourni les fausses clefs qui m’ont permis de m’introduire dans le bureau du général…

— Possible… mais vous avez joliment su vous en servir… fit l’agent secret. Vingt-deux contre-espions allemands brûlés en France… et d’après ce que je viens de lire dans la Gazette de Cologne, le capitaine Keiffer arrêté aux environs de Verdun au moment où il s’apprêtait à lever le plan d’un fort… Tout cela est votre ouvrage, mademoiselle Germaine, et vous pouvez en être fière… Ça n’a pas traîné.

— Ce n’est rien à côté de ce que je veux faire, répondit la, jeune fille. Si je pouvais arriver à mettre la main sur les documents que renferment ces trois fameuses armoires, j’aurais rendu un fier service à mon pays, et j’aurais pris une belle revanche !… Aussi, je vais réfléchir, étudier, combiner… Il faut que j’arrive au but…

— Bravo, mademoiselle !

— De votre côté, organisez une filature très serrée des trois majors et tenez-moi au courant de leurs faits et gestes.

— C’est ce que je me proposais.

— Le général va ce soir à une grande réception chez l’Empereur… J’aurai donc de dix heures à minuit toute latitude pour travailler dans le bureau. Il y a là un coffre-fort dont je voudrais bien connaître le secret, car j’ai la certitude d’y trouver la clef qui flous ouvrira toutes les portes… Demain matin, j’aurai sans doute du nouveau à vous apprendre… vous viendrez ?

— Comme toujours, entre deux heures et demie et trois heures, mais aux Tilleuls cette fois.

— Comment serez-vous habillé ?

— En bonne. grosse Berlinoise qui va faire ses achats en ville… Une robe bleu pâle avec un chapeau à plumes roses… Je tiendrai à la main un paquet enveloppé de papier gris avec une ficelle rouge. Nous nous accosterons comme si nous nous connaissions de vieille date.

— Oui, ce sera plus commode pour parler…

— Alors, à demain, mademoiselle Germaine, et bonne chance !

— Merci, monsieur Chantecoq.

Et après avoir fermé soigneusement son livre, la fille de l’inventeur se leva et, sans hâte, reprit le chemin de l’hôtel de l’Etat-major.

Le soir, vers onze heures, avec une sécurité et un sang-froid que lui donnaient déjà plusieurs expériences menées avec succès, après s’être assurée que le général von Talberg s’était bien rendu au palais impérial, que Frida s’était retirée dans sa chambre et que les domestiques ne pouvaient la surprendre, la jeune Française s’introduisait dans les appartements de la comtesse et pénétrait dans le bureau du général.

Elle s’y enferma, en poussant le verrou, pour parer à toutesurprise et, sa lampe électrique à la main, elle vint à la table.La moisson promettait d’être abondante : contrairement à son habitude, von Talberg, surpris par l’heure, avait laissé sur son bureau des documents qui apparurent à Germaine, après un rapide examen, d’une grande importance.

Ne pouvant pas les emporter, en hâte elle sténographia des notes sur son carnet, tout en jetant de temps à autre un rapide coup d’œil vers le coffre-fort, objet de ses convoitises… lorsque tout à coup il lui sembla que, dans l’antichambre, elle entendait un bruit de pas…

Elle courut coller son oreille à la porte.

Elle ne se trompait pas. C’était le général qui rentrait et qui réveillait Ulrich, son planton.

Germaine eut un moment d’angoisse effroyable ; mais elle ne perdit pas la tête.

Elle fit glisser, doucement le verrou hors de sa gâche et, sur la pointe des pieds, elle courut se cacher derrière les grands rideaux de damas rouge qui garnissaient la fenêtre ; et là, sa petite lampe éteinte, cherchant à comprimer les battements de son cœur, pelotonnée dans l’embrasure de la fenêtre, dissimulée entièrement par l’épaisse draperie, elle attendit.

Le général parut avec un jeune officier de la garde.

Tandis que ce dernier — un aide de camp de l’Empereur — s’arrêtait droit, immobile, von Talberg, après avoir tourné le bouton de la lumière électrique, s’en fut au coffre-fort dont il manœuvra la serrure, mettant au jour les lettres du secret. Ensuite, ayant tiré de sa poche une petite clef, il fit jouer l’un des battants du coffre, s’empara d’une autre clef plus grande et portant une étiquette et, après avoir repoussé la lourde porte blindée qui se referma avec bruit, il revint à l’aide de camp, disant :

— Veuillez me suivre, lieutenant von Limbürg Nous allons dans la salle de Moltke chercher les documents qu’attend Sa Majesté.

Se dirigeant vers la grande table en chêne massif, le général se baissa légèrement et appuya le pouce sur un ressort secret dissimulé dans une des chimères en bois sculpté qui s’enroulaient le long des pieds du meuble gothique.

Sans que le moindre bruit se fît entendre un pan de mur tapissé en cuir de Cordoue et qui était adossé aux bâtiments du ministère s’écarta, glissant sur des rainures invisibles et mettant à découvert un passage étroit et sombre dans lequel, suivi du lieutenant, le chef de l’Etat-major s’engagea.

Germaine, de sa cachette, à travers l’interstice du rideau et du mur, n’avait rien perdu de toute cette scène.

Lorsqu’elle eut entendu les pas s’éloigner, elle s’élança vivement vers le coffre-fort…

Un cri de triomphe faillit lui échapper.

Les lettres étaient restées à la même place, formant un nom, celui de la comtesse von Talberg

“ELSA”

La jeune fille n’avait pas besoin d’en apprendre davantage. Elle gagna la galerie et disparut dans les appartements privés de la morte.

Chapitre IX : Chantecoq entre en scène

La mystérieuse disparition du lieutenant Wilhelm Ansback n’était pas, en ce moment, la seule préoccupation de l’Etat-major général.

Des fuites graves avaient été constatées par le colonel Hoffmann, chef du service des renseignements ; et cela le désorientait complètement, car son flair policier ne parvenait même pas à en soupçonner l’origine.

Une dernière nouvelle, plus écrasante encore, venait de lui parvenir, transmise par cette espionne internationale, Emma Lûkckner qu’il avait mise à la tête du service de contre-espionnage en France: le capitaine Keiffer, envoyé récemment en mission spéciale, venait d’être arrêté aux environs de Verdun.

— C’est jouer véritablement de malheur !… se disait-il… Le capitaine Keiffer, un si bon officier… si vaillant… si prudent aussi !… Comment a-t-il pu être brûlé ainsi, avant même son arrivée ?…

Et le chef du Service des renseignements, comprimant son front entre ses deux mains crispées, semblait s’efforcer de faire jaillir de son cerveau une étincelle qui éclairerait cet incroyable mystère.

Il était là depuis un long moment, courbé sur ses rapports, véritablement effondré, lorsqu’un planton vint le prévenir que le chef de l’Etat-major général le faisait mander auprès de lui.

Le général von Talberg ne pouvait se décider à prendre son parti de l’incroyable disparition du jeune officier de uhlans et, devant la morne douleur de Frida qui torturait son cœur de père, il avait resolu, coûte que coûte, de percer a jour cette sombre énigme.

— Toujours pas de nouvelles du lieutenant Wilhelm Ansbach, colonel ?… attaqua-t-il avec un mécontentement visible.

— Aucune, malheureusement, mon général… répondit piteusement le colonel Hoffmann.

— C’est incroyable !… Que font donc les agents que vous avez en France !… A quoi sont-ils bons, je me le demande !…

— Je vous assure, mon général, que toutes les investigations possibles ont été tentées… On a parfaitement suivi le lieutenant Ansbach depuis son départ de Saint-Mandé, où il avait pu s’emparer des plans de l’aéro de combat de l’inventeur Aubry, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire… Mais sa piste s’est trouvée perdue sur la route de Lunévilie, à quelques kilomètres à peine de la frontière… et, malgré toutes les recherches, il a été impossible de retrouver ni sa trace, ni celle de l’auto qu’il pilotait lui-même.

Von Talberg s’irritait de cette déconvenue nouvelle et, éclatant, il signifia sévèrement :

— J’entends que l’on sache à n’importe quel prix ce qu’est devenu cet officier. ll ne faut pas, en laissant un mystère dans l’ombre, jeter l’hésitation et le découragement parmi ces gens dont le dévouement spontané nous a donné de si puissants résultats… Car n’oubliez pas, colonel Hoffmann, que ce qui a fait en 70 notre supériorité, c’est que nous savions où nous allions et que parmi ces chefs qui conduisaient nos soldats à la victoire, il n’y en avait pas un qui ne connût par cœur, non pas la carte qu’ils tenaient à la main, mais le sol qu’ils envahissaient.

— Vous avez raison, mon général… fit le colonel. Je vais écrire de nouveau, de manière plus pressante…

— Il ne s’agit pas d’écrire, interrompit durement le père de Frida. Vous allez reprendre cette enquête en personne… et au besoin vous rendre vous-même à Paris…

— A vos ordres, mon général… mais je crains qu’en ce moment une pareille démarche soit inutile… et même dangereuse.

— Pourquoi cela ?

— Depuis quelque temps, nous avons constaté au Bureau des renseignements que non seulement il y avait des fuites importantes, mais encore que l’Etat-major français était tenu, pour ainsi dire jour par jour, au courant de presque tout ce qui se passe à l’Etat-major allemand…

— Ce n’est pas possible !

— C’est la vérité, mon général… avoua avec consternation le colonel qui ajouta : Je viens même de recevoir un rapport de là-bas m’apprenant que le capitaine Keiffer, que vous m’avez désigné vous-même comme un des agents les plus intelligents, avait été arrêté par les autorités françaises.

— C’est trop fort !… s’emporta von Talberg.

— Ce n’est pas tout, mon général… Depuis six semaines, on a arrêté en France plus d’hommes à nous qu’on n’en arrête ordinairement en une année…

— A quoi attribuez-vous un pareil état de choses ?

— Mon général, tout mon service est complètement dérouté. Jamais, je vous assure, nous n’avons exercé une surveillance plus rigoureuse… Jamais nos agents n’ont dépensé plus d’activité, plus d’énergie… et je suis obligé de vous avouer que nous n’avons rien découvert.

— ll faut que cela cesse !… s’écria le chef de l’Etat-major. Sachez-le, colonel, vous êtes responsable de votre service… et ce n’est pas à moi à vous apprendre votre métier !…

— Je vous affirme, mon général, que je ne suis coupable d’aucune négligence… protesta nettement mais humblement le chef du Service des renseignements. Je ne me permettrai pas de vous rappeler les services que j’ai rendus…

Le général l’interrompit.

— Le services passés, fit-il sèchement, n’excusent pas les fautes présentes… Sachez donc, colonel Hoffmann que si, dans quarante-huit heures, le lieutenant Wilheim Ansbach n’est pas retrouvé mort ou vivant, je soumettrai à la signature de S. M. l’Empereur la nomination de votre remplacement.

— A vos ordres, mon général.

*

Tout en paraissant absorbée dans la lecture d’un livre qu’elle tenait, Germaine Aubry mûrissait le plan audacieux qu’elle avait conçu.

Les clefs des armoires blindées, elle le savait, se trouvaient dans le coffre-fort du général dont le secret lui appartenait désormais.

Grâce aux renseignements que Chantecoq lui avait fournis, elle savait aussi que la garde des fameuses armoires était confiée à trois officiers qui ne connaissaient que leur consigne consistant à veiller, le revolver au poing, et à tirer sur quiconque ne venait pas de la part de l’Empereur, du ministre de la Guerre ou du chef de l’Etat-major général.

Cela n’était guère rassurant.

En effet, pénétrer par surprise dans la salle de Moltke, grâce au passage secret qu’elle connaissait, c’était se vouer à une mort certaine autant qu’inutile.

Mais Germaine se rappelait également qu’en lui donnant tous ces renseignements, Chantecoq avait ajouté :

— Ces trois majors sont trois imbéciles.

Donc, il y avait de la ressource, surtout pour un cerveau aussi fécond et un esprit aussi délié que ceux de la Française.

L’héroïque créature avait réfléchi.

Sans doute, ses méditations avaient dû donner de bons résultats car, le soir, en rentrant dans sa chambre, un sourire de satisfaction errait sur ses lèvres.

Après avoir fermé sa porte, elle s’installa à sa table et se mit à écrire à son père une lettre qui commençait par ces mots:

« Père chéri,

« Je crois qu’enfin je touche au but… »

Germaine avait le droit de parler ainsi ; car si elle réussissait dans ses entreprises, si elle parvenait à livrer à l’Etat-major français tous ces plans qui formaient la base même de la mobilisation allemande, sa mission serait terminée et elle pourrait rentrer en France, même sans attendre le retour, d’ailleurs pour elle désormais impossible, de Wilhelm Ansbach.

Sa missive terminée, Germaine se coucha tranquillement et s’endormit presque aussitôt.

Depuis qu’elle était à Berlin, jamais encore la fille de l’inventeur n’avait dormi d’un meilleur sommeil.

*

Le lendemain matin, le major Schlaffen recevait un ordre signé du général von Talberg, lui enjoignant de partir immédiatement pour Stettin, où le commandant de la place devait lui remettre un pli cacheté au nom de Sa Majesté l’Empereur.

A l’instant même, l’immortel champion du sommeil à volontédans tout l’empire d’Allemagne prit sa meilleure plume et, de sa grosse écriture lourde, il écrivit le billet suivant au major Tourchtig :

« Mon cher camarade,

Etant envoyé par Sa Majesté en mission spéciale et confidentielle, et ne pouvant savoir combien durera mon absence, je viens vous prier, comme cela est prévu au titre III, article 21, paragraphe 79, du règlement spécial concernant la conservation des trois armoires blindées B. M. W. de la salle de Moltke au ministère de la Guerre, de prendre jusqu’à nouvel ordre la garde à ma place.

« Agréez, mon cher camarade, mes meilleurs compliments.

“ Major Schlaffen.”

Mais le major Tourchtig, de son côté, avait reçu un ordre du général von Talberg lui enjoignant de se rendre immédiatement, toute affaire cessante, à Magdebourg, où le commandant de la place devait lui remettre un pli cacheté au nom de Sa Majesté l’Empereur.

Alors, sautant sur sa plume, l’invincible champion de la bière de Munich dans tout le royaume de Bavière, exultant de vanité, avait adressé cette lettre à son collègue Hunguerig :

« Mon cher camarade,

« Je viens de recevoir un ordre du chef de l’Etat-major m’enjoignant de me rendre immédiatement à Magdebourg, au nom de l’Empereur. Je viens donc vous demander, comme cela est prévu au titre III, article 21, paragraphe 79, du règlement spécial concernant la conservation des trois armoires blindées B. M. W. de la salle de Moltke au ministère de la Guerre, de prendre jusqu’à nouvel ordre la garde à ma place.

« Agréez, mon cher camarade, etc.

“ Major Tourchtig.”

Or, quelques instants avant de recevoir cette missive, le major Hunguerig avait été touché par un ordre, toujours signé du général von Talberg et lui enjoignant d’avoir à se transporter par le premier train à Francfort, où le commandant de la place lui remettrait un pli cacheté au nom de Sa Majesté l’Empereur.

Alors,l’incomparable champion de la saucisse de Francfort dans toute la province de Hesse Nassau, avait empoigné son porte-plume, et étouffant d’allégresse, il avait écrit ce billet au major Schlaffen :

« Mon cher camarade,

« Je viens de recevoir un ordre du général von Talberg m’envoyant en mission confidentielle à Francfort-sur-le-Mein… Je viens donc vous demander, comme cela est prévu au titre III, article 21, paragraphe 79, du règlement spécial concernant la conservation des trois armoires blindées B. M. W. de la salle de Moltke au ministère de la Guerre, de prendre la garde à ma place.

« Agréez, mon cher camarade, etc.

“ Major Hunguerig.”

Cette lettre devait demeurer cachetée sur le bureau du destinataire ; car le major Schlaffen était déjà parti pour Stettin, l’âme tranquille et la conscience en repos.

Non moins calmes et non moins rassurés, Tourchtig et Hunguerig avaient de leur côté pris la direction de Magdebourg et de Francfort.

*

D’accord avec Germaine, Chantecoq s’était chargé, durant la journée, de la filature des trois majors.

Certain qu’ils avaient pris leurs trains respectifs, il s’était rendu, vers minuit, sous les fenêtres de l’institutrice qui, le front collé aux vitres, attendait avec impatience… et, par un signal convenu, il lui avait fait savoir qu’elle pouvait opérer en toute sécurité.

La belle Française eut un soupir de soulagement.

Certes, toutes ses précautions avaient été bien prises. Grâce à la facilité qu’elle avait à présent de pénétrer dans le bureau du chef de l’Etat-major et d’ouvrir son coffre-fort, elle avait pu fabriquer en leur donnant l’aspect de l’authenticité la plus parfaite, les trois ordres qui enjoignaient aux trois majors de se rendre dans trois directions différentes.

Elle était donc certaine qu’aucun de ces officiers n’aurait le moindre soupçon… et, en admettant que l’un d’eux eût l’idée bien invraisemblable d’aller trouver le général von Talberg, soit pour se faire confirmer de vive voix l’ordre écrit, soit pour solliciter quelques explications complémentaires, il n’y avait également rien à redouter de ce côté, le général étant parti la veille même avec l’Empereur pour assister à des expériences de mobilisation sur la frontière de l’Est et ne devant rentrer que le lendemain soir, au plus tôt, à Berlin.

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27 şubat 2026
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4064066447182
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