Kitabı oku: «Judex»

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Arthur Bernède

Judex

Couverture: Image tirée du film Judex de Louis Feuillade (1917) EAN 4064066446727e-artnow, 2021

Table des Matières

PREMIER ÉPISODE L’ombre mystérieuse

I LE CHEMINEAU DU DESTIN

II LE MESSAGE MYSTÉRIEUX

III LE MARCHAND D’OR

IV ET LORSQUE DIX HEURES SONNÈRENT

V JACQUELINE

VI LE DOSSIER RÉVÉLATEUR

VII L’ARGENT INFÂME

VIII VERS L’INCONNU…

DEUXIÈME ÉPISODE L’expiation

I LA MAÎTRESSE DE PIANO

II LE « ROI DU COTILLON »

III SINGULIERS PERSONNAGES

IV LE VERDICT

V AU CALLYX-BAR

VI DIANA MONTI

VII LES DEUX PIGEONS

TROISIÈME ÉPISODE La meute fantastique

I VIDOCQ

II DIANA, MORALÈS ET CIE

III L’HONNEUR… OU RIEN

IV VISITEURS INATTENDUS

V AU-DESSUS DE LA HAINE

QUATRIÈME ÉPISODE Le secret de la tombe

I PIERRE KERJEAN

II FACE À FACE

III LE CERCUEIL VIDE

IV UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

V L’OBSESSION

VI LE GUET-APENS

CINQUIÈME ÉPISODE Le moulin tragique

I EST-CE UN CRIME ?

II L’AMBULANCE URBAINE

III AU BORD BU GOUFFRE

IV LE PARDON DU FORÇAT

V LE JUSTICIER PEUT VENIR

SIXIÈME ÉPISODE Le môme Réglisse

I OÙ LE VOILE SE DÉCHIRE

II LE CRIME EN MARCHE

III LES DEUX FRÈRES

IV LE FRISSON DE LA PEUR ET CELUI DE L’AMOUR

V LES EXPLOITS DU MÔME RÉGLISSE

SEPTIÈME ÉPISODE La femme en noir

I L’ÉPOUSE

II LA MÈRE

III LA VEUVE

IV LE FILS

V LE PETIT-FILS

HUITIÈME ÉPISODE Les souterrains du Château-Rouge

I LUI !

II L’ÉTERNELLE DALILA

III LES OISEAUX DE NUIT

IV LE NEZ RÉVÉLATEUR

V UNE MANŒUVRE HARDIE

NEUVIÈME ÉPISODE Lorsque l’enfant parut

I LA VILLA DES PALMIERS

II JACQUES ET JACQUELINE

III LE BELVÉDÈRE

IV GRAND-PÈRE

V UN PLAN INFERNAL

DIXIÈME ÉPISODE Le cœur de Jacqueline

I OÙ VALLIÈRES REPARAÎT

II LA BAIGNEUSE

III LA VÉRITÉ

IV LE RENDEZ-VOUS

V LE GUET-APENS

ONZIÈME ÉPISODE L’ondine

I À BORD DE L’AIGLON

II MENSONGE ET VÉRITÉ

III LA FIANCÉE DE COCANTIN

IV LA REVANCHE DE L’HONNEUR…

V JUDEX !

DOUZIÈME ÉPISODE Le pardon d’amour

I LES ANGOISSES DE COCANTIN

II VERS LA GRANDE ÉPREUVE

III RÉDEMPTION

IV COCANTIN SAUVETEUR

V L’ABSOLUTION

ÉPILOGUE

PREMIER ÉPISODE L’ombre mystérieuse

I
LE CHEMINEAU DU DESTIN

Sur les bords de la Seine, entre Mantes et Bonnières, presque en face du château des Sablons, dont la silhouette imposante se dessine somptueusement au milieu des frondaisons d’un parc immense, un chemineau, au visage ravagé par la fatigue et la misère, examinait d’un air sombre un vieux moulin, jeté sur un des bras du fleuve et qui, depuis longtemps abandonné, disparaissait aux trois quarts sous un inextricable fouillis de vigne vierge et de lierre.

Bientôt, un sanglot douloureux secoua la poitrine du vagabond.

– Dire que tout cela a été à moi ! s’écria-t-il. Ma pauvre femme !… mon fils… tout mon passé… tout mon bonheur ! Mieux vaudrait en finir tout de suite… Mais je n’ai pas le droit de me tuer. J’ai mon fils à sauver… Mon fils !… Allons, courage !… Il le faut… Oui, courage ! ! !

Après avoir enveloppé d’un regard noyé de larmes ce coin agreste qui éveillait en lui de si poignants souvenirs, l’inconnu traversa la route, s’arrêta devant une grille monumentale dont les dorures étincelaient sous les rayons d’un clair soleil de juin et se mit à contempler, à travers les barreaux, avec une sorte d’avidité farouche, les allées aux cailloux fins, les pelouses émaillées de fleurs rares, les belles statues toutes blanches, et la demeure vraiment princière devant laquelle, dans un vaste bassin de marbre, des cygnes nageaient majestueusement, parmi le jaillissement svelte et continu d’un jet d’eau digne du palais de Versailles.

Au lointain, c’était le murmure d’un orchestre au rythme enveloppant et tendre ; et dans l’intervalle des bosquets, des couples, tout de jeunesse et d’élégance, tournoyaient enlacés en une danse de printemps et d’amour.

Les larmes du chemineau s’étaient séchées.

Maintenant, ce n’était plus du désespoir que reflétaient ses yeux… c’était une haine grandiose, superbe, qui donnait à ses traits une expression de noblesse en même temps que de mystère et le faisait ressembler à quelque envoyé du destin venu pour troubler la fête.

Un homme d’un certain âge, à la barbe et aux cheveux blancs, d’allure distinguée, mais d’apparence frêle et délicate, s’approcha, demandant au vagabond, sur un ton de bienveillante pitié.

– Que voulez-vous, mon brave ?

– Parler au banquier Favraux.

– M. Favraux est très occupé… Je suis son secrétaire… et je puis peut-être…

Tirant de sa poche une pièce d’argent, Vallières la tendit au vagabond qui protesta aussitôt avec une énergie farouche :

– Je ne demande pas l’aumône… je vous répète qu’il faut que je parle à M. Favraux.

Comprenant qu’il se heurterait à une volonté inébranlable, Vallières s’en fut rejoindre le banquier.

À l’écart de ses invités, dans un discret berceau de verdure d’où l’on apercevait un panorama splendide auquel, presque au premier plan, le vieux moulin aux trois quarts ruiné ajoutait une note charmante et pittoresque, Favraux se penchait amoureusement vers une fort jolie personne à la mise très simple et au maintien réservé.

– Monsieur…, annonça le secrétaire, il y a devant le portail un homme que je ne connais pas, et qui insiste vivement pour vous voir.

Avec un geste d’impatience, M. Favraux dont la maturité robuste, la sobre élégance, le visage glabre et le regard d’acier en faisaient le prototype de nos grands marchands d’or modernes, demanda sèchement :

– Quel est cet individu ?

– Un chemineau… monsieur.

– Un chemineau !… et c’est pour ça… que vous me dérangez ?

– Ce malheureux paraît très excité ; et j’ai craint qu’il ne se livrât à quelque extravagance.

À ces mots, un nuage rapide passa sur le front du banquier… Puis, tout en enveloppant d’un regard de passion violente la très séduisante créature qui se trouvait près de lui, il fit d’une voix dont il s’efforçait d’atténuer la rudesse naturelle :

– Vous permettez… ma chère amie ?

– Je vous en prie…, répliqua la jeune femme en baissant avec modestie ses yeux qu’elle avait noirs et profonds.

Favraux, accompagné par son secrétaire, s’avança d’un pas résolu vers le portail, devant lequel le vieil inconnu attendait, et tout de suite, arrogamment, il interpella :

– Que me voulez-vous, bonhomme ?

Jetant à terre son chapeau de feutre jauni par les intempéries et découvrant un visage torturé par la plus atroce des douleurs, le chemineau s’écria :

– Vous ne me reconnaissez pas ?

– Je ne vous ai jamais vu !

– Je suis Pierre Kerjean.

– Pierre Kerjean ! répéta le banquier, qui ne put réprimer un léger tressaillement.

– Allons, continuait le vagabond, rappelez-vous, monsieur Favraux… J’étais jadis un honnête homme… Je possédais, tout près d’ici, de l’autre côté de la route, un moulin, quelques terres. Je vivais heureux, avec ma femme et mon enfant… Un jour, vous êtes arrivé dans le pays… Vous avez acheté cette propriété des Sablons… Pour agrandir vos domaines, vous m’avez demandé de vous vendre mon bien… Séduit par la somme importante que vous me proposiez, je vous ai cédé… Puis, endoctriné par vos belles paroles, je vous ai confié mon argent… Alors, non seulement vous m’avez ruiné, mais vous êtes cause que je me suis laissé entraîner, moi un brave homme, à des spéculations hasardeuses et même à des actes malhonnêtes… Seulement, je n’ai pas eu autant de chance que vous… Je me suis fait prendre… tout de suite… c’était fatal !… J’ai été condamné à vingt ans de travaux forcés… Ma femme est morte de douleur et de honte… Et je ne suis sorti du bagne que pour apprendre, à la mairie de ce village, que mon fils, laissé seul, livré à lui-même, était devenu un scélérat !…

– Et après ? bravait insolemment le banquier qui s’était ressaisi.

– Je ne vous réclame pas d’argent…, poursuivit le vieux. Je ne veux même pas me venger… J’exige simplement que vous m’aidiez à retrouver mon fils et à le sauver !

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire…

– Tu ne sais pas ! rugit le chemineau en avançant le poing à travers les barreaux… Tu es donc encore plus misérable que je ne le pensais ?

– Si vous avez des droits à faire valoir, adressez-vous à la justice.

– La justice ! ricana l’ex-forçat. Ah ! je la connais, la justice ! Pendant vingt ans, elle a fait de moi un damné, tandis que toi, le vrai, le principal coupable, tu continuais à t’enrichir avec le bien des autres, accumulant sur ton passage toutes les ruines et tous les désastres ! Et quand je viens te réclamer un peu de pitié… tu me dis de m’adresser à la justice ! Tu veux donc m’écraser jusqu’au bout ?… Ah ! c’est lâche ! c’est abominable ! Puisqu’il en est ainsi, le peu de temps qui me reste à vivre, je veux le consacrer à te haïr ! Oui, chaque jour et à chaque heure, tu me verras me dresser devant toi, reproche vivant de tes crimes et de tes infamies !… Tu m’entendras te crier : « Tu n’es qu’un voleur et un bandit ! »

Tandis que Favraux, haussant les épaules d’un air méprisant, s’éloignait de la grille, et que Vallières avec des paroles pleines de mansuétude et de pitié s’efforçait de calmer la colère du vieux Kerjean, celui-ci eut un dernier rugissement :

– Sois maudit, banquier Favraux, sois maudit à jamais !

Puis, ramassant son chapeau et remontant sa besace, il reprit sa route… tout en grinçant entre ses dents :

– Je me vengerai… oui… je me vengerai !

Cet effort l’avait brisé…

À peine eut-il parcouru un demi-kilomètre, qu’il dut s’arrêter… S’effondrant sur un tas de pierres, laissant tomber près de lui son sac et son bâton… la tête entre les mains, il se mit à pleurer, évoquant comme à travers un lointain brouillard les années heureuses… hélas… si vite envolées !

Tout à coup, Kerjean tressaillit…

Le grondement rapproché d’une automobile venait de lui faire redresser la tête.

Un cri rauque lui échappa :

– Favraux !

Sur le siège d’une luxueuse 40 HP, au volant, à cinquante mètres de lui, le vieux Kerjean venait de reconnaître son ennemi.

Alors, affolé de la haine la plus terrible qui eût jamais ulcéré un cœur, il s’élança vers la voiture, en clamant, les bras tendus en avant :

– Canaille ! Canaille !

Le malheureux, happé par une des ailes du véhicule… tomba sous les roues… tandis que le banquier, qui n’avait même pas appuyé sur la pédale de frein… continuait son chemin, sans s’inquiéter le moindrement de celui qu’il venait d’écraser et qu’il laissait sur la route blanche, déserte, et bientôt tachée d’une mare de sang.

Presque aussitôt… le vieux Kerjean rouvrit les paupières.

Il eut encore la force de se soulever et d’apercevoir au loin, dans un nuage de poussière, l’auto qui emportait son bourreau, son assassin…

Le regard vitreux, la bouche tordue en un spasme suprême, il retomba en arrière, le visage tourné vers le ciel, et râlant en un cri d’agonie :

– Dieu te punira !… Dieu te punira !…

II
LE MESSAGE MYSTÉRIEUX

Dans son merveilleux cabinet de travail du plus pur Empire qui occupait le rez-de-chaussée entier de l’aile principale du château des Sablons, le banquier Favraux, toujours matinal, était déjà depuis plus d’une heure au travail, lorsqu’on frappa discrètement à la grande porte à deux battants qui donnait dans l’antichambre.

– Entrez…, fit le banquier, sur un ton de légère impatience.

Mais aussitôt, son visage s’éclaira.

La jolie femme brune, avec laquelle il causait si intimement la veille, s’avançait, tenant à la main un adorable garçonnet de cinq ans, véritable ange blond, que l’on eût dit échappé d’une fresque du Dominiquin ou d’Andréa del Sarto…

L’enfant, tout de suite, se précipita vers le financier, et, sautant familièrement sur ses genoux, il s’écria :

– Bonjour, bon-papa !

– Bonjour… Jeannot ! répondit Favraux qui, après avoir embrassé le petit, le posa à terre, tandis que ses yeux, brillants de désir, cherchaient ceux de l’institutrice.

Tandis que le bambin se précipitait vers une des larges fenêtres qui donnaient sur le parc, Favraux, avec l’accent de la passion la plus intense, murmura à la jeune femme qui semblait fort troublée :

– Marie, comme je vous aime !

– Monsieur…

– Je vous adore, et je veux… Oui, je veux que vous soyez à moi.

– Votre maîtresse, jamais !

– Et ma femme ?

– Monsieur Favraux…

– Aussitôt après le mariage de ma fille…, murmurait le banquier.

Mais une voix féminine demandait doucement de l’autre côté de la porte :

– Puis-je entrer, père ?

– Mais oui, maman chérie, répliqua spontanément le bambin en quittant la fenêtre.

Une jeune femme, radieusement jolie, au regard très doux, mais un peu triste, apparut sur le seuil, dans un seyant costume d’amazone qui faisait valoir ses lignes toutes de grâce harmonieuse et de frêle souplesse :

– Bonjour, Jacqueline, lança froidement Favraux.

– Bonjour, père…, répondit la fille du banquier, en s’avançant vers lui et en l’embrassant avec une visible expression de craintive déférence.

– Tu montes à cheval ce matin ? interrogea Favraux.

– Oui…, répliqua Jacqueline… Je m’en vais faire un tour en forêt avec M. de la Rochefontaine.

À ce nom, le petit Jean qui s’était emparé de la main de sa mère interrogea naïvement :

– Dis, maman… c’est vrai que je m’en vais avoir un nouveau papa ?

– Mais oui…, répondit la jeune femme, en rougissant légèrement.

– Comment faudra-t-il que je l’appelle ?…

– Père…

– Est-ce qu’il est aussi riche que bon-papa Favraux ?

Jacqueline, doucement, grondait :

– Mon chéri, ce sont des questions que ne doivent jamais poser les enfants bien élevés… Allons, va… mon petit… va prendre ta leçon avec Mlle Verdier ; et tâche, surtout, d’être bien sage et bien obéissant.

– Oui, maman… je te le promets.

L’enfant s’en fut avec son institutrice, tandis que Jacqueline soupirait tout en le regardant s’éloigner, avec cette expression de tendresse divine et d’orgueil souriant qui n’appartient qu’aux mères :

– Cher petit ange… comme j’aurais voulu me garder toute à toi !

– Allons, bon ! sursauta Favraux avec nervosité… Te voilà encore avec tes idées ridicules…

– Père… vous m’avez mal comprise… Laissez-moi vous expliquer…

– Tu ne sais pas ce que tu dis ! Tu es stupide, ma fille… stupide !

À cette phrase lancée brutalement, Jacqueline avait baissé le front, tandis que la tristesse grandissait sur son visage.

C’est qu’au milieu de tout le luxe qui l’entourait, Jacqueline n’avait jamais été heureuse…

D’abord, elle avait perdu très tôt sa mère, personne timide, effacée, que Favraux avait épousée aux heures difficiles et qui était morte écrasée par la fortune comme d’autres sont vaincus par la misère.

Puis, au sortir du couvent, son père qui, dans son égoïsme féroce, avait froidement résolu de se servir de sa fille comme d’un nouvel instrument de fortune, la mariait à un jeune ingénieur, Jacques Aubry, dépourvu de tout argent mais dénué de tout scrupule et doué du véritable génie des affaires…

Favraux, qui l’avait discerné entre tous, comptait en faire mieux que son associé, c’est-à-dire son complice. Mais au bout d’un an, Aubry périt dans un accident d’automobile, au cours d’un voyage d’études en Amérique pour le compte de son beau-père… Jacqueline, désireuse d’échapper à une tutelle dont elle avait déjà senti toute l’amertume, résolut de se consacrer entièrement à son enfant. Pendant plusieurs années, le banquier, absorbé en de nouvelles et formidables besognes, ne parut pas disposé à contrecarrer le désir de Jacqueline.

Mais, un jour, ayant senti la nécessité de pénétrer dans le monde aristocratique qui, jusqu’alors, lui était impitoyablement fermé, il attira fort habilement chez lui un jeune gentilhomme royalement fauché, mais en possession de toutes les relations dont le marchand d’or avait besoin pour grandir encore sa clientèle.

En quelques semaines, avec le despotisme d’un tyran devant lequel tout s’incline, Favraux bâcla ce mariage, imposant ainsi une seconde fois sa volonté à la pauvre jeune femme ; et celle-ci, comme la première fois, courba le front devant cette autorité de fer qui lui était toujours apparue comme une force de la nature.

Maintenant, en face de ce père qui n’avait jamais été pour elle qu’un tyran, elle s’effrayait déjà de lui avoir laissé entrevoir un peu du secret douloureux de son cœur ; et elle allait s’en excuser dans toute la timidité de son âme fragile et douce… lorsque le sifflet d’un tube acoustique retentit.

– Voici mon secrétaire, dit Favraux à sa fille. C’est l’heure du courrier… laissenous, et va faire ta promenade… Va ! et tâche d’être un peu gaie ce matin au déjeuner.

– Au revoir, père.

– Au revoir !

Jacqueline se retira toute dolente, mais soumise et résignée.

Comme elle passait devant Vallières qui venait d’apparaître et s’effaçait respectueusement devant elle, le banquier lui lança :

– Mes amitiés au marquis !…

Une fois seul avec son secrétaire, il fit en baissant la voix :

– Et cette affaire du chemineau, vous en êtes-vous occupé ?

– Oui, monsieur.

– Ah ! eh bien ?

Vallières, d’un ton posé, expliqua :

– J’ai acquis la certitude que personne ne vous soupçonnait d’être l’auteur involontaire de ce regrettable accident.

– Je préfère cela.

– Quant à Kerjean, quelque temps après votre passage, il a été relevé par des paysans qui l’ont transporté dans une charrette à Mantes, à la clinique du docteur Gortais.

– Il n’a rien dit, au moins ?

– Non, monsieur, et il ne dira rien.

– Il est mort ?

– Cette nuit, il est entré dans le coma, sans avoir repris connaissance ; et tout à l’heure, quand j’ai quitté la clinique, il ne donnait plus signe de vie.

– Allons, tout va bien !

Et, désignant le volumineux courrier qu’un valet de pied apportait sur un plateau d’argent, Favraux s’écria :

– Maintenant occupons-nous de choses un peu plus intéressantes.

Tandis que le domestique se retirait, le banquier, s’emparant d’un coupe-papier, commençait à dépouiller sa correspondance lorsque son attention fut attirée par une grande enveloppe jaune sur laquelle une adresse était tracée d’une écriture bizarre, aux caractères gothiques et tourmentés :

Au banquier Favraux

château des Sablons, près Mantes

(Seine-et-Oise)

Urgente Personnelle

Le père de Jacqueline, quelque peu intrigué, décacheta aussitôt l’enveloppe et lut à haute voix :

Non content de ruiner et de déshonorer les gens, il faut encore que vous les assassiniez. Je vous donne l’ordre, pour expier vos crimes, de verser la moitié de votre fortune à l’Assistance publique. Vous avez jusqu’à demain soir, dix heures, pour vous exécuter.

Le mystérieux message était signé d’un seul nom tracé en grosses lettres rouges et suivi d’un point d’exclamation qui ressemblait à une larme de sang :

JUDEX !

– Judex ! Judex !… répéta Favraux tout surpris…

– C’est un mot latin qui signifie « Justicier », traduisit le secrétaire.

– Oui, oui, je sais.

Et le banquier, d’un air qu’il voulait rendre méprisant, grommela entre ses dents :

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

III
LE MARCHAND D’OR

Maurice-Ernest Favraux était un de ces caractères qui, soit qu’ils choisissent le bien, soit qu’ils optent pour le mal, deviennent fatalement un très grand homme ou une immense fripouille.

Favraux avait choisi la seconde route, uniquement parce qu’elle devait lui permettre d’atteindre plus facilement et plus rapidement le but vers lequel le portaient ses appétits effrénés.

Il y avait marché à pas de géant.

Fils de modestes négociants du Havre, qui s’étaient saignés aux quatre membres pour lui donner une instruction solide et complétée par plusieurs séjours à l’étranger, il se dit qu’il n’y avait plus guère qu’à la Bourse que l’on peut faire une fortune rapide et brillante.

À dix-huit ans, petit employé dans un établissement de Crédit, à vingt-cinq ans commis principal chez un agent de change, à trente, grâce à l’apport de capitaux importants dont la source était toujours demeurée mystérieuse, il fondait, boulevard Haussmann, la Banque moderne de l’Industrie et du Commerce qui, sous son impulsion vigoureuse, ne tarda pas à prospérer de la façon la plus éclatante.

D’une audace inouïe, d’une souplesse extraordinaire, doué d’une formidable puissance de travail et d’une force de persuasion incomparable, le marchand d’or avait toujours été assez habile, tout en manœuvrant sans cesse en marge du code, pour ne pas se mettre en défaut contre la loi.

Écrasant impitoyablement ceux qui le gênaient, sacrifiant sans vergogne tous ses complices devenus compromettants ou inutiles, sachant acheter sans marchandage les concours précieux et les silences indispensables, Favraux n’avait pas tardé à se créer dans le marché mondial une situation financièrement et moralement inexpugnable.

Et c’était en plein triomphe, à la veille de la véritable apothéose qu’était pour lui le mariage de sa fille avec le marquis de la Rochefontaine, que venait le surprendre le message mystérieux de Judex.

– Oui… qu’est-ce que cela veut dire ? répétait-il. Est-ce que par hasard cette étrange missive aurait quelque rapport avec mon aventure d’hier ?…

« Pourtant, personne n’est au courant… et vous venez de me dire vous-même, mon cher Vallières, que le vieux Kerjean n’avait pas pu parler. Reste Martial, mon chauffeur… Mais je suis sûr de lui ; il m’est très dévoué. Il tient beaucoup à sa place… en tout cas, s’il voulait me faire chanter, ce garçon qui sait à peine lire et écrire n’irait pas choisir ce pseudonyme latin de Judex.

– Évidemment, approuvait le secrétaire.

– Par conséquent, concluait Favraux, ce n’est qu’une mauvaise plaisanterie à laquelle j’aurais bien tort de m’arrêter.

Puis, il ricana :

– Fichtre, il va bien, ce cher monsieur Judex !… La moitié de ma fortune à l’Assistance publique !… Dites-moi, Vallières, vous qui êtes au courant de la plupart de mes affaires, vous ne soupçonnez pas qui pourrait bien être l’auteur de cette mystification ?

– Ma foi non ! déclara le secrétaire. C’est bizarre tout de même !

– Allons…, s’écria le banquier en affectant un calme parfait… Voilà bien du temps perdu pour des bêtises. Au travail !

Avec une grande tranquillité apparente, Favraux reprit le dépouillement de son courrier, dictant les réponses à son secrétaire d’une voix toujours impérieuse, mais où, par instants, il y avait un peu de tremblement, indice d’une sourde et vague inquiétude.

Quand il eut terminé, tandis que Vallières se retirait dans son bureau pour rédiger les réponses, le marchand d’or devenu tout à coup inquiet, nerveux, laissa échapper d’une voix angoissée :

– C’est égal ! je donnerais bien dix mille francs pour savoir ce que c’est que ce Judex !

*

Quels n’avaient pas été la joie et l’orgueil de M. Cocantin, le récent héritier et successeur de M. Ribaudet, directeur de l’Agence Céléritas, 135, rue Milton, en voyant entrer dans son bureau, M. Favraux, l’un des rois de la Finance européenne !

Mais, bien plus grande encore fut sa surprise lorsque le banquier, sur ce ton bref, hautain, qui le caractérisait, lui déclara :

– Monsieur, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de demander à votre prédécesseur certains renseignements confidentiels… J’ai toujours été très satisfait de ses services. J’espère qu’il en sera de même avec vous.

Et, tendant au détective privé le message de Judex, Favraux ajouta :

– Je viens de recevoir cette lettre. J’ai la conviction qu’elle est l’œuvre d’un mauvais plaisant. Mais comme je n’aime pas que l’on se moque de moi, je vous prie de faire l’impossible pour en démasquer promptement le signataire ; car je tiens à lui prouver qu’on ne s’attaque pas impunément à un homme de mon envergure.

– Cher monsieur, répliqua Cocantin, ravi de l’aubaine, veuillez me confier ce papier.

Et, avec l’ardeur d’un débutant, il déclara d’un air de confiance présomptueuse :

– Je me fais fort… avant vingt-quatre heures, d’établir l’identité de votre mystérieux correspondant.

– Je vous remercie.

– Où devrai-je, monsieur, vous faire parvenir le résultat de mon enquête ?

– Demain, je ne quitterai pas mon château des Sablons, où je donne le soir un grand dîner… Peut-être pourrez-vous me téléphoner ?

– Oh ! pas de téléphone, monsieur, je vous en prie !

« Si la prudence est la mère de la sûreté, le téléphone est l’ennemi de la police. Je viendrai donc vous apporter moi-même le fruit de mes recherches.

– C’est entendu.

Lorsque le lendemain, à deux heures précises, le directeur de l’Agence Céléritas arriva au château des Sablons, il fut immédiatement introduit dans le cabinet du banquier.

Celui-ci l’attendait avec une certaine impatience.

En effet, depuis qu’il avait reçu cette lettre signée Judex, bien qu’il s’efforçât de réagir avec son énergie habituelle, Favraux ne cessait de sentir grandir en son esprit la sourde et instinctive inquiétude qui s’était emparée de lui aussitôt que son regard s’était arrêté sur l’enveloppe.

Bien des fois, il avait reçu des missives anonymes contenant de pareilles menaces… Et toujours, en haussant les épaules, il les avait jetées au panier, sans y prêter la moindre attention.

Pourquoi celle-ci lui causait-elle une impression aussi désagréable ? Pourquoi, involontairement, tremblait-il chaque fois que ses doigts rencontraient l’étrange papier ?

Pourquoi… rien que ce mot « Judex », suffisait-il à le plonger dans un trouble tel qu’il n’en avait jamais ressenti ?

Le banquier avait beau faire appel à toute sa raison, analyser les sensations qui l’agitaient, interroger sa mémoire, qu’il avait prodigieuse, il n’obtenait de lui-même aucune explication plausible, aucune réponse satisfaite… Et malgré tous ses efforts pour se dégager de cette hantise pénible, de cette obsession qui finissait par devenir douloureuse, il se sentait de plus en plus gagné, envahi par une sorte de mystère, inexplicable autant qu’inattendu.

À chaque instant, sans qu’il le voulût, il se surprenait en train de murmurer :

– Judex… Judex… qu’est-ce que cela veut dire ?…

Il avait l’impression qu’un poids très lourd pesait sur ses épaules et qu’il en serait ainsi tant qu’il n’aurait pas déchiffré cette énigme.

Aussi, lorsqu’il vit apparaître Cocantin, une lueur d’espoir brilla en ses yeux. Et ce fut avec un accent de cordialité sympathique qu’il interrogea.

– Eh bien, monsieur Cocantin, avez-vous quelque chose de nouveau à me raconter ?

Le détective privé, qui n’avait pas découvert le plus petit indice capable de le mettre sur le chemin de la vérité, se crut cependant obligé de bluffer.

– Vous pouvez être tranquille, cher monsieur, absolument tranquille… Dans vingt-quatre heures, et même avant, j’aurai certainement démasqué ce Judex.

Mais un valet de pied apportait le courrier de l’après-midi.

Et le détective se préparait à se retirer lorsqu’il vit le banquier, visiblement troublé, se dresser d’un seul mouvement, et ordonner d’un accent impératif à son domestique qui se retirait :

– Qu’on me laisse seul avec monsieur, et que personne ne me dérange.

Cocantin venait de constater que Favraux tenait dans ses mains une grande enveloppe jaune semblable à celle qui contenait le premier message de Judex.

Le banquier la décacheta nerveusement.

Puis il lut, scandant chaque mot, chaque syllabe :

Si ce soir avant dix heures, vous n’avez pas versé à l’Assistance publique la moitié de votre fortune mal acquise, ensuite, il sera trop tard. Vous serez impitoyablement châtié.

JUDEX !

Cocantin crut devoir souligner en un sourire gouailleur :

– La plaisanterie continue.

– Mais moi, gronda le banquier en fronçant les sourcils, je trouve qu’elle a suffisamment duré !…

– Ne vous fâchez pas… monsieur Favraux…, suppliait Cocantin… Le coupable est peut-être plus près d’ici que nous le pensons. Je vais me livrer tout de suite à une inspection très sérieuse de votre maison et de ses alentours. Et je ne doute pas un seul instant que ce sinistre farceur ne tombe bientôt en mon pouvoir.

Cocantin, qui avait placé la seconde missive de Judex dans son portefeuille, à côté de la première, s’écria, en regardant d’un air protecteur le grand financier dont les yeux brillaient d’une flamme sombre :

– Rassurez-vous, monsieur… je veille !

Demeuré seul, le banquier se laissa tomber sur son fauteuil comme s’il eût été frappé d’un mal soudain ou saisi d’une profonde épouvante.

C’est que depuis un moment, il voyait devant ses yeux, et sans pouvoir s’en débarrasser, l’énigmatique signature, les lettres rouges, le mot terrible… Judex !… Judex !… que suivait le point d’exclamation sanglant et si ressemblant à une étrange et lancinante menace !

Le financier évoquait toutes les ruines qu’il avait accumulées autour de lui, tous les désastres qui avaient marqué chacune de ses ascensions vers la fortune, tous les cadavres qu’il avait laissés sur son chemin !

En proie à une terreur irrésistible, il se sentait envahi par l’intuitif pressentiment qu’il ne s’agissait plus, ainsi qu’il l’avait cru d’abord, d’une de ces farces stupides, comme en inventent les envieux ou les mauvais plaisants… mais d’un danger terrible qui l’enveloppait peu à peu d’une atmosphère de mystère et de mort…

Et cette question angoissante, terrible, se posa à son esprit :

– Si c’était vrai ?… Si réellement, parmi mes victimes, l’une d’elles se relevait… furieusement, implacablement révoltée… et me déclarait dans l’ombre une guerre atroce et sans merci ? La moitié de ma fortune ! songeait Favraux, dans le désarroi de tout son être… La moitié de ma fortune !… Si je cède, je suis perdu ! Tout le reste y passera !… Non, non ! c’est impossible… Je ne veux pas !… Et pourtant !…

Alors il eut l’impression affreuse qu’une main invisible le serrait à la gorge cherchant à l’étouffer, à l’étrangler…

Un cri rauque lui échappa :

– Marie !

L’image de la jeune institutrice aux yeux noirs, d’un noir d’enfer venait de lui apparaître en une vision de volupté indicible.

À la pensée de la femme tant désirée, il se ressaisit.

– Céder à une pareille injonction, se dit-il, ce serait une lâcheté, une folie ! Si vraiment cet ennemi existe… mieux vaut l’attendre de pied ferme… accepter le défi… engager la bataille.

Galvanisé par sa passion pour Marie Verdier, brave de toutes ses luttes passées, audacieux de tous les crimes impunis, conscient de la force indomptable que lui donnaient à la fois sa puissance acquise et sa volonté victorieuse, il s’écria :

– Maintenant, je ne te crains plus et j’accepte la lutte !… Eh bien, à nous deux, Judex !… Qui que tu sois, nous verrons bien si tu es de taille à m’abattre.

IV
ET LORSQUE DIX HEURES SONNÈRENT

Les salons du château des Sablons, ornés à profusion des fleurs les plus belles, tout étincelants de lumière et d’or, regorgeaient de l’élégante cohue que le marchand d’or avait cru devoir inviter aux fiançailles de sa fille.

Amaury de la Rochefontaine, superbe, magnifique et rayonnant de bonheur, ne quittait pas sa fiancée.

Jacqueline, qui ne songeait qu’à son fils adoré, écoutait d’une oreille distraite les paroles toutes de tendresse enveloppante que lui prodiguait le beau marquis.

Quant au banquier, il allait d’un groupe à l’autre, recevant les félicitations de ses invités, plastronnant suivant son habitude, lançant de temps en temps un coup d’œil rapide vers Mlle Verdier à laquelle il avait dû faire doucement violence pour qu’elle assistât au dîner.

La jeune institutrice se tenait modestement à l’écart, comme si elle s’effrayait de se trouver au milieu d’un monde trop brillant pour elle…

Favraux semblait avoir complètement oublié les menaces de Judex, lorsque Cocantin, qui, impeccable dans son frac de soirée, s’était mêlé aux invités, s’approcha du banquier.

Prenant un air solennel, il lui murmura à l’oreille, sur un ton d’énigmatique importance : – Tout va bien !

La vérité était que le détective avait en vain fouillé le château de la cave au grenier, exploré les communs et les dépendances, sondé les buissons les plus épais du parc ; il n’avait absolument rien trouvé… sauf Favraux… qui, à l’abri d’un épais berceau de verdure, échangeait avec Mlle Marie les plus tendres propos.

Cocantin n’eut d’ailleurs pas le temps de bluffer davantage.

Une porte s’ouvrait à deux battants, laissant apercevoir un majestueux maître d’hôtel, qui lança d’une voix sonore : – Monsieur est servi !

Les convives pénétrèrent dans la superbe salle à manger du château où les attendait une table merveilleusement décorée.

Dans cette atmosphère toute de plaisir et de bonne chère, promptement la conversation devint brillante, animée…

Par instants, un éclat de rire féminin, sonore comme un choc de cristal, dominait le ronronnement actif des bavardages emmêlés…

Compliments, potins, critiques, médisances allaient leur train habituel…

Dans un salon voisin un orchestre égrenait en sourdine tout un chapelet de valses lentes… lorsque Favraux se leva, la coupe à la main, pour porter le toast d’usage.

La pendule monumentale fixée à l’un des panneaux de la salle marquait exactement dix heures moins deux minutes.

Le silence s’établit non sans peine.

Puis, d’une voix quelque peu altérée, et dont les circonstances expliquaient l’émotion, Favraux commença : – Mesdames, messieurs, permettez-moi de vous proposer la santé de ma fille, Mme Jacqueline Aubry, et du marquis Amaury de la Rochefontaine.

Un murmure approbateur circula dans l’assemblée.

Favraux continuait :

– C’est avec une joie d’autant plus grande qu’elle se manifeste au milieu de vieux amis, que je vous exprime, mon cher Amaury, ainsi qu’à toi ma chère enfant, tous les vœux de bonheur que je forme…

Soudain, le banquier s’arrêta comme si la parole lui manquait.

C’est qu’instinctivement ses yeux venaient de se porter vers l’horloge et de constater que les aiguilles touchaient presque à l’heure fatidique annoncée par Judex…

Alors le père de Jacqueline se rappela l’effroyable menace.

Une angoisse indicible le secoua d’un frisson mortel.

Toute son énergie, toute son audace l’abandonnèrent en une seconde ; car il se dit de nouveau : – Si c’était vrai ? Si, en ce moment même, la main de ce justicier inconnu allait s’appesantir sur moi ?

Cependant, il luttait encore…

Avec une force contrainte, d’un ton nerveux, saccadé, il voulut reprendre, s’adressant aux jeunes mariés : – Oui, tous les vœux que je forme pour votre bonheur.

Mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge…

Une sueur froide apparut à ses tempes… Un tremblement convulsif agita ses mains… Pour dissimuler son trouble, il porta à ses lèvres la coupe de champagne qu’il vida d’un trait.

Dix heures sonnaient à l’horloge.

Alors, le visage de Favraux se contracta en une convulsion hideuse…

Sa coupe lui échappant des mains se brisa sur la table…

Par trois fois, il battit l’air de ses bras affolés, et tandis qu’un râle effrayant s’échappait de sa gorge, il s’effondra abattu, foudroyé.

Judex avait tenu parole !

En un tumulte indescriptible, on se précipite au secours de Favraux qui ne donne plus signe d’existence.

On le transporte au salon ; on l’étend sur un canapé. Malgré tous les soins qui lui sont prodigués, on ne peut le rappeler à la vie…

Un médecin, ami de la famille, qui assiste au dîner, constate que le financier a succombé à une embolie…

Jacqueline, que son fiancé, ainsi que Vallières ont en vain essayé d’arracher à ce triste spectacle, Jacqueline obligée de se rendre à l’horrible évidence, s’écroule à genoux, sanglotant éperdument auprès du corps de son père, tandis que Marie Verdier, l’institutrice du petit Jean, d’un regard où se lit à la fois l’amertume et l’épouvante, contemple, dissimulée derrière une tenture, le cadavre du marchand d’or dont le faciès conserve dans la mort un atroce rictus de mystérieuse terreur, de surhumaine épouvante !…

V
JACQUELINE

Cocantin, qui s’était empressé de quitter le château en emportant les deux lettres de Judex, était rentré chez lui littéralement affolé.

– Pour mes débuts, se disait-il, en voilà une histoire ! Que dire ? Que faire ! Je ne sais plus, moi !… C’est effrayant ! J’en suis malade !

Le fait est qu’il y avait de quoi bouleverser un homme qui, trois semaines auparavant, menait une vie des plus joyeuses en même temps que des plus banales, et que rien, d’ailleurs, ne prédisposait au métier de détective.

En effet, jusqu’à l’âge de quarante ans, Cocantin avait vécu d’une rente assez rondelette que lui faisait son oncle, le sieur Ribaudet, fondateur-directeur de l’Agence Céléritas.

Il avait partagé son existence entre deux passions : les femmes et Napoléon.

Il va de soi que la première lui avait coûté infiniment plus cher que la seconde.

L’héritage Ribaudet était venu fort à propos pour le tirer d’embarras. Mais l’oncle ayant exigé par testament que son neveu lui succédât effectivement dans ses fonctions, Prosper Cocantin avait été forcé, presque à son corps défendant, de prendre du jour au lendemain la direction de l’agence.

Et voilà que, pour sa première affaire, il tombait sur le drame le plus déconcertant et le plus redoutable que l’on pût imaginer !

– Si j’allais, se disait-il, raconter tout à la police, à la grande, à la vraie, à la seule qui devrait exister !

Mais, au moment de sortir, il se ravisa.

– Voyez-vous qu’à la Préfecture, on me prenne pour le complice de Judex… ou pour Judex lui-même ! Le mieux pour moi est de garder le silence sur cette ténébreuse affaire. C’est dit : je me tairai !

Il crut avoir retrouvé le calme et la paix… Mais pas du tout ! Pendant deux jours, il lutta contre la hantise de Judex… Pendant deux nuits, il ne cessa d’être en proie aux cauchemars les plus terrifiants…

Afin d’échapper à cette obsession, Cocantin se préparait à déchirer en tout petits morceaux les deux lettres auxquelles commençait à trouver une sorte de parfum diabolique, lorsqu’il songea : – Favraux avait une fille… Ai-je le droit de la laisser dans l’ignorance des circonstances si troublantes qui ont précédé la mort de son père ?

Fort perplexe – car c’était un très honnête garçon –, il continuait à contempler les deux messages, lorsqu’il releva la tête.

Lentement, son regard se dirigea vers le buste de Napoléon placé sur le haut d’un cartonnier ; et le détective malgré lui se demanda : – Qu’eût-Il fait à ma place ?

La réponse ne se fit pas longtemps attendre… Cocantin venait d’avoir l’impression que la voix du maître vibrait à ses oreilles, lui lançant impérieusement cet ordre : – Préviens la famille !

Le directeur de l’Agence Céléritas n’avait plus qu’à obéir… Quelques heures après, il arrivait au château des Sablons et faisait prier Mme Aubry de bien vouloir lui accorder un entretien confidentiel au sujet d’une affaire très grave et très urgente.

Bien que Jacqueline, qui venait d’assister à l’enterrement de son père, fût toute brisée de chagrin et d’émotion, elle consentit à recevoir le détective qui, après s’être incliné respectueusement devant elle, attaqua : – Madame, je vous demande pardon de venir vous troubler dans votre peine. Mais, en possession d’un secret de famille qui vous intéresse tout particulièrement, j’ai compris que je n’avais pas le droit de garder le silence.

Puis, avec la plus complète franchise, le successeur de Ribaudet raconta à Mme Aubry la démarche que le banquier avait faite à son agence, ainsi que tous les événements qui l’avaient précédée et suivie.

Et lui remettant les deux lettres de Judex à l’appui de ses dires, il conclut, satisfait de lui et la conscience en repos : – Maintenant, madame, que j’ai fait tout mon devoir, il ne me reste plus qu’à vous adresser, avec tous mes regrets, l’hommage de mon profond respect.

Jacqueline, qui avait lu les deux messages, s’écria avec l’accent de l’indignation la plus vive : – Ces lettres sont une infamie et préludent sans doute à quelque chantage !

– Madame…, protesta Cocantin, avec l’accent de la plus vive sincérité, je vous jure que je suis tout à fait incapable…

– Monsieur, interrompit la fille du banquier, je ne vous accuse nullement ; je vous remercie, au contraire, de votre si parfaite loyauté. Mais vous comprendrez que je sois bouleversée à la pensée que la mémoire de mon père puisse être un instant suspectée… Aussi, je tiens avant tout à éclaircir cette affaire.

– Vous avez raison, madame.

– Et si j’ai besoin de vos services ?…

– Vous pourrez entièrement compter sur moi, promit le directeur de l’Agence Céléritas qui se retira après avoir salué Mme Aubry jusqu’à terre.

Demeurée seule, Jacqueline relut d’abord la première sommation.

Non content de ruiner et de déshonorer les gens, il faut encore que vous les assassiniez. Je vous donne l’ordre, pour expier vos crimes, de verser la moitié de votre fortune à l’Assistance publique. Vous avez jusqu’à demain soir, dix heures, pour vous exécuter.

JUDEX !

Puis, ce fut l’autre, véritable glas d’avertissement suprême :

Si avant dix heures, vous n’avez pas versé à l’Assistance publique la moitié de votre fortune mal acquise, ensuite, il sera trop tard. Vous serez impitoyablement châtié.

JUDEX !

Et la jeune femme, envahie par une terreur indicible, songeait que c’était précisément lorsque dix heures sonnaient à l’horloge de la salle à manger, que le banquier était tombé foudroyé.

– Plus de doute ! s’écria-t-elle en un sanglot déchirant… Mon père a été victime d’un complot tramé dans l’ombre. Mon père a été assassiné !

Jacqueline qui, jusqu’à ce jour, n’avait jamais soupçonné l’intégrité du financier, traitant, comme tant d’autres, de mensonges odieux et de calomnies stupides les rares et vagues accusations qu’elle avait entendu çà et là porter contre lui, se demanda, avec un sentiment de sourde terreur si ces rumeurs ne reposaient pas sur un fond de vérité.

Aussitôt, elle se révolta contre elle-même.

– Mon père un voleur, un assassin ! Certes, il aimait l’argent… il était âpre au gain, et impitoyable envers ceux qui se jetaient en travers de ses projets. Mais de là à commettre des crimes aussi épouvantables… Non, non, c’est impossible !… Père, père chéri, pardonne-moi d’avoir pu effleurer ta mémoire d’un pareil soupçon !…

Tout en s’efforçant de redevenir maîtresse d’elle-même, Jacqueline sonna un domestique.

– Bontemps, interrogea-t-elle, M. le marquis de la Rochefontaine a-t-il quitté le château ?

– Oui, madame. Il est parti pour Paris, en auto, il y a environ un quart d’heure.

– Alors, dites à M. Vallières que je désire lui parler.

Quelques instants après, le secrétaire de Favraux se présentait devant Jacqueline.

Pâle, silencieuse, la fille du banquier le considéra d’un de ces longs et profonds regards qui expriment : « Êtes-vous vraiment un ami ? »

L’expression de bonté sincère et même attendrie qui se lisait sur les traits de Vallières la rassura aussitôt ; car tout de suite, elle fit sur un ton plein d’énergie : – Monsieur Vallières, mon père avait pour vous beaucoup d’estime. La veille de sa mort, il me disait encore combien il était reconnaissant à son ami William Simpson – de New York – de vous avoir adressé à lui.

Comme Vallières s’inclinait d’un air grave, ému, Jacqueline continua :

– Je sais donc que l’on peut avoir entièrement confiance en vous.

Et, lui tendant les deux lettres de Judex, elle ajouta :

– Voici ce qu’un agent d’affaires vient de m’apporter… Lisez…

– M. Favraux m’avait mis au courant, répliqua le secrétaire, en reconnaissant les deux messages.

– Ah ! vous saviez ?

– Oui, madame, et je dois ajouter que Monsieur votre père n’avait prêté à ces lettres qu’une très médiocre importance.

– Et pourtant, s’écria Jacqueline, il a succombé juste à l’heure indiquée par elles !

– C’est exact !

– Voilà pourquoi je ne puis rester dans une aussi terrible incertitude… Je vous demanderai donc de m’accompagner à la Préfecture de police.

Vallières, considérant Jacqueline d’un air de douloureuse sympathie, reprenait :

– Voulez-vous, madame, me permettre de vous donner un respectueux conseil ?

– Je vous en prie.

– N’allez pas à la Préfecture.

– Pourquoi ?

– Ne me forcez pas à préciser.

– Au contraire, reprenait Jacqueline, je veux tout savoir.

– Contentez-vous de pleurer votre père, sans chercher à savoir ce que fut son passé.

– Son passé ! fit Jacqueline en un cri de terrible angoisse. Son passé ! Les accusations contenues dans ces lettres seraient donc vraies ? Alors pourquoi déjà m’avoir caché l’existence de ces deux messages ? Oui, pourquoi ces réticences et tout ce mystère ?… Monsieur Vallières, au nom du ciel, parlez !…

– Madame…, hésitait encore le secrétaire tout tremblant d’émotion.

– Vous ne voyez donc pas que vous me torturez affreusement…, s’écria Jacqueline en éclatant en sanglots. Oh ! je vous en supplie, dites-moi que mon père est innocent ! Au nom de mon fils, je vous en conjure, affirmez-moi, jurez-moi qu’il n’y a pas un mot de vrai dans cette histoire !

Tout en inclinant tristement le front, Vallières articula d’une voix dans laquelle il y avait des larmes : – Hélas ! madame… C’est la vérité !

VI
LE DOSSIER RÉVÉLATEUR

Jacqueline, fléchissant sous le poids de cette nouvelle douleur, s’était laissée tomber sur un canapé, prête à s’évanouir.

– Ah ! madame ! s’écria Vallières sur un ton de respectueux reproche… Pourquoi m’avez-vous forcé à vous révéler ces choses ?

La jeune femme, faisant appel à toute son énergie, répliqua :

– Non ! laissez… je serai forte ! Ne vous excusez pas, monsieur Vallières. Vous avez bien fait… oui, très bien fait de me prévenir. Maintenant, achevez ! Je vous répète que je veux tout connaître… C’est à la fois mon droit et mon devoir !

– En ce cas, madame, veuillez me suivre, invita Vallières en offrant son bras à Jacqueline et en la conduisant jusqu’au cabinet de travail du banquier.

Tandis que la jeune femme s’asseyait devant le bureau de son père, Vallières s’approcha d’une boiserie sculptée qui ornait un angle de la muraille et fit jouer un ressort secret. Un panneau se déplaça, laissant apparaître une excavation pratiquée dans la muraille.

– C’est là, déclara le secrétaire, que M. Favraux dissimulait ses documents confidentiels. Il n’y a que très peu de temps qu’il m’avait révélé l’existence de cette cachette en me faisant lui jurer, s’il venait à disparaître, de brûler tous ces papiers… J’allais le faire, madame, au moment où vous m’avez appelé près de vous…

Jacqueline eut alors le sublime courage de se plonger dans l’étude du dossier volumineux que Vallières avait déposé devant elle et qui contenait la preuve indiscutable que Favraux, par ses manœuvres, aussi sournoises que criminelles, avait provoqué le krach du Continental Consortium, la banqueroute de la Rente universelle, la faillite des Phosphates du Delta, l’incendie des Docks de New-City. Le bilan effroyable se chiffrait par plusieurs milliers de familles ruinées, par de nombreux suicides et enfin par la mort, dans les flammes, de plus de cent travailleurs.

– Vous saviez tout cela, monsieur Vallières ? reprenait Mme Aubry, d’une voix lourde de sanglots. Comment, vous, un honnête homme, avez-vous pu rester le secrétaire de… M. Favraux ?

À ces mots, une lueur étrange passa dans le regard de Vallières qui, courbant le front, murmura d’une voix étranglée :

– Je n’ai pas toujours été un honnête homme…

Prise de vertige en face de l’abîme d’infamie et de honte qu’elle venait d’apercevoir tout à coup, Jacqueline articula simplement :

– Laissez-moi, monsieur Vallières.

– Madame…, exprima le secrétaire, je n’ai pas besoin de vous dire que tout ceci restera enfermé à jamais entre nous.

Et, l’air mélancolique d’un homme qui n’a plus rien à espérer sur terre, il se préparait à partir.

Jacqueline le retint.

– Monsieur, fit-elle, avec une expression de dignité admirable, je souhaite que la franchise un peu tardive dont vous avez fait preuve à mon égard vous assure le pardon des fautes que vous avez pu commettre.

Vallières s’inclina. Deux larmes discrètes, lointaines, apparaissaient au fond de ses yeux. Et il sortit, plus voûté que de coutume.

Alors, la fille du banquier put donner libre cours à son désespoir.

– Ainsi, se disait-elle, mon père que j’aimais et que je redoutais, tant il m’apparaissait supérieur aux autres, n’était qu’un misérable qui a causé la ruine de tant de braves gens… la mort de tant d’innocents ! Cette fortune qu’il nous a laissée à mon fils et à moi a été acquise dans le sang et dans les larmes ! Quelle chose abominable ! Il me semble que je vais entendre sans cesse monter à mes oreilles les malédictions et les plaintes des victimes. Oui, déjà ils me crient : « Tout cet or… il n’est pas à toi… ni à ton fils… il est à nous… Ton père nous l’a volé ! »

Alors un cri déchirant lui échappa :

– Mon fils… mon Jean bien-aimé !

C’est qu’une pensée encore plus atroce, une crainte encore plus épouvantable venait de lui broyer le cœur.

– Judex !… Judex !…, songeait-elle…

« Quel est cet homme assez puissant pour avoir frappé à l’heure fixée par lui, au milieu d’une fête, mon père que rien n’a pu arracher à son destin ? Qui sait si, poursuivant sa vengeance, il ne va pas me frapper à mon tour, ainsi que mon enfant ? Peu importe !… Je suis prête à tout ! Mais mon petit !… Pitié pour lui !… Pitié !

Une phrase terrible vibra soudain à l’oreille de l’infortunée :

– Est-ce que ton père, lui, a eu pitié des innocents ?

– Mon Dieu !…, sanglota-t-elle, éperdue… Comment détourner la menace que je devine suspendue sur nos têtes ?… Comment désarmer Judex ?

Tout à coup, le visage de Jacqueline cessa de refléter le désespoir et la terreur. Une sorte d’ardeur mystique illumina son regard. Une expression de volonté sublime et surhumaine se répandit sur ses traits, transformant miraculeusement la créature frêle et désemparée en une femme noblement vibrante de tous les courages et de toutes les énergies. Puis, s’emparant des dossiers révélateurs, elle les serra contre sa poitrine et les emporta dans sa chambre en murmurant sur un ton de résolution farouche :

– Je sais maintenant ce qui me reste à faire !

VII
L’ARGENT INFÂME

Dans sa garçonnière de la rue de Prony, le bel Amaury de la Rochefontaine, à demi étendu sur un divan, et tout en fumant une khédive parfumée, se laissait aller aux plus souriantes espérances.

Convaincu que la mort du banquier ne faisait que reculer de quelques semaines la date de son mariage, il échafaudait les projets les plus magnifiques… Dans son égoïsme de viveur invétéré, il laissait déjà au second plan, presque dans l’ombre, l’adorable silhouette de Jacqueline, dont il n’avait pas compris un instant le douloureux sacrifice, lorsque la sonnerie du téléphone strida.

Nonchalamment… Amaury se leva et, tout en saisissant le récepteur, il lança rudement dans l’appareil :

– Allô !

Mais sa voix s’adoucit aussitôt.

– Ah ! c’est vous, ma chère Jacqueline ? Comment va ?… Bien triste… Je le comprends… Vous désirez que je vienne tout de suite aux Sablons ?… Vous savez bien que je suis et serai toujours à vous… Rien de grave, j’espère ?… Vous ne pouvez pas me dire cela maintenant ?… Bien, j’accours…

Raccrochant l’appareil, Amaury devenu soucieux, se demanda :

– Qu’est-ce qui a bien pu se passer là-bas ?… Jacqueline avait la voix contractée de quelqu’un qui vient d’apprendre une catastrophe… Si son fils était malade, elle me l’eût dit certainement… Alors ?…

Pour la première fois depuis la disparition du banquier, une légère inquiétude s’empara du marquis.

– Ah ! ça, se dit-il, est-ce que la petite aurait changé d’avis ?…

Reprenant le téléphone, M. de la Rochefontaine demanda à son cercle une auto qui le conduisit directement et rapidement aux Sablons.

Jacqueline l’attendait dans un petit salon.

Tout de suite, au visage ravagé de la jeune femme, à l’expression de détresse que révélait toute sa personne, le marquis se dit :

– Il est certainement arrivé un malheur !

Troublé cette fois, il interrogea :

– Jacqueline, ma chère amie… votre petit Jean ?…

– Il va très bien, rassura aussitôt la jeune femme, qui résolument attaqua :

– Amaury, vous m’aimez, n’est-ce pas ?

– Si je vous aime ! répliqua aussitôt le gentilhomme avec effusion… La mort de votre pauvre père, en me créant de nouveaux devoirs envers vous, n’a fait que grandir le sentiment déjà si puissant que vous m’avez inspiré.

– Je vous remercie, reprit Jacqueline. Maintenant, écoutez-moi…

D’une voix ferme, assurée, elle poursuivit :

– Je viens d’apprendre une chose terrible : par des preuves, hélas ! sans répliques, par des documents terriblement accusateurs que j’ai mis en sûreté dans un lieu que seule je connais, j’ai acquis depuis hier la certitude que mon père avait gagné sa fortune d’une manière illicite… je devrais même dire d’une façon criminelle.

« Ne voulant rien garder d’un argent dont je n’ai, hélas ! que trop profité jusqu’à ce jour, j’ai décidé d’abandonner à l’Assistance publique toute la part qui me revient de l’héritage paternel… Me Vigneron, mon notaire, accompagné de deux témoins, attend dans le salon que je signe l’acte de donation qu’il a préparé sur mon ordre. Quant à la part de mon fils, je n’ai pas le droit d’en disposer… Mais elle restera déposée entre les mains du notaire qui en assurera la gestion légale. Lorsque Jean aura atteint sa majorité, je lui mettrai sous les yeux les raisons qui ont provoqué ma décision. J’espère – que dis-je ? –, je suis sûre que, comme moi, il ne voudra pas profiter de l’argent infâme et qu’il le donnera, lui aussi, aux pauvres. Voilà, mon cher Amaury, tout ce que j’avais à vous dire ! »

En écoutant cette déclaration si noble, si émouvante, qui brisait subitement et irrémédiablement ses espérances, M. de la Rochefontaine avait pâli.

Parvenant néanmoins à se dominer, il formula :

– Je ne puis, ma chère Jacqueline, que m’incliner très bas devant le geste généreux, je devrais dire l’acte sublime que vous vous préparez à accomplir… Cependant, me sera-t-il permis de vous donner un très affectueux conseil ?

– Parlez !

– Il me semble qu’avant de réaliser une décision aussi grave, vous pourriez peut-être prendre le temps de la réflexion. Somme toute, vous n’êtes en rien responsable des erreurs de votre père, et je trouve injuste que vous vous dépouilliez ainsi, au profit d’inconnus, de la totalité d’une fortune…

– Recueillie dans la boue et dans la honte ! interrompit violemment Jacqueline… Oh ! monsieur de la Rochefontaine, comment pouvez-vous penser un seul instant que je pourrais conserver la moindre parcelle d’un tel héritage ?

– Je vous en prie, calmez-vous !

– Me calmer !… Je m’attendais de votre part à une autre réponse… Je me figurais que vous alliez me dire : « C’est bien, ce que vous avez fait là… Je ne puis que vous en aimer davantage… Plus que jamais, je veux être le compagnon de votre vie… » Et au lieu de cela, après avoir blêmi de déception, et presque tremblé de colère devant ces millions qui vous échappent, vous osez me déconseiller un acte qui fera désormais tout mon orgueil de femme sans tache et de mère sans reproche !

– Jacqueline !…

– N’insistez pas, monsieur ! Je suis fixée sur la sincérité de vos sentiments à mon égard… Et puisque vous n’en voulez qu’à cet or que je repousse et que, malgré toute l’infamie dont il est entaché, vous eussiez volontiers accepté, moi qui ne vous ai jamais aimé…

– Madame !

– Moi qui ne vous épousais que pour obéir à la volonté d’un père devant lequel j’avais toujours tremblé, c’est avec un sentiment de soulagement profond que je vous rends votre parole… et votre liberté.

– Laissez-moi vous dire…

– Pas un mot… monsieur, je vous en prie ! Je vous quitte sans rancune et sans haine… Je vous ai déjà oublié !

Jacqueline passa dans le grand salon où l’attendait le notaire.

S’approchant de la table où Me Vigneron avait déposé l’acte de donation en bonne et due forme, la fille du banquier, dont le visage reflétait l’ardeur du sacrifice librement accepté et grandiosement accompli, signa d’une main qui ne tremblait pas l’abandon aux pauvres de toute sa fortune.

Quelques instants après, le bel Amaury, fou de colère, quittait le château.

VIII
VERS L’INCONNU…

Jacqueline avait résolu d’abandonner, sans délai, les Sablons.

Aussitôt le notaire parti, elle rassembla tous ses domestiques ; prétextant un revers de fortune inattendu, elle les congédia, non sans avoir gratifié chacun d’eux d’un souvenir particulier et d’affectueuses paroles.

Puis, elle reçut Vallières qui lui renouvela ses protestations de dévouement sincère et de discrétion absolue et se retira visiblement ému…

Elle fit ensuite ses adieux à Mlle Marie Verdier dont elle était à cent lieues de soupçonner l’intrigue avec son père ; et elle lui exprima avec beaucoup d’affabilité tous ses regrets d’être obligée de se séparer d’elle.

L’institutrice, qui s’était composé une attitude de tristesse simple et sans excès, ne sut prononcer que quelques paroles toutes de convenable banalité… Mais, lorsqu’elle franchit le seuil du salon, une expression de menace, de rancœur, se répandit sur ses traits…

L’instant le plus douloureux était venu pour Jacqueline…

Ayant appelé près d’elle le vieux valet de pied Bontemps et sa fille Marianne qui avait été la nourrice du petit Jean, elle leur dit avec l’accent de la plus touchante simplicité :

– Mon cher Bontemps, vous m’avez dit que vous comptiez vous retirer avec votre fille à la campagne… aux environs de Paris, dans une petite maison que vous avez achetée avec vos économies ?

– Oui, madame.

– Je suis ruinée, complètement ruinée. Il ne me reste plus rien ; je vais être obligée de travailler.

– Est-ce possible ?

– Cela ne m’effraie pas, au contraire ; mais comme je ne pourrai plus m’occuper de mon fils, je viens vous demander de le prendre avec vous… Ah ! c’est un rude sacrifice que je m’impose… Me séparer de ce petit être que j’adore pardessus tout… C’est affreux, voyez-vous… mais il le faut ! Écoutez-moi, Bontemps, et vous aussi Marianne. Je veux que mon fils soit avant tout un honnête homme… Je sais qu’il ne peut pas tomber en de meilleures mains que les vôtres, voilà pourquoi je vous le confie et je vous remercie d’avance de ce que vous ferez pour lui.

– Croyez, madame, affirmait le vieux Bontemps que nous sommes très touchés…

– Oh ! oui, alors…, déclarait Marianne tout près de pleurer.

– Vous acceptez ?

– De grand cœur, fit Bontemps…, et comptez sur nous… Nous l’aimons tant ce cher petit… Il est si doux, si bon et si beau !

Jacqueline qui sentait son cœur se briser, ajouta :

– Emmenez-le dès ce soir… Cela vaudra mieux. Dès que j’aurai trouvé un logement, je vous enverrai mon adresse. Oh ! j’irai voir souvent mon chéri… Et puis, vous me l’amènerez aussi, n’est-ce pas ?

– Oh ! oui madame…, sanglotait Marianne, gagnée par le chagrin de sa maîtresse…

Courageuse jusqu’au bout, Jacqueline achevait :

– Me Vigneron vous fera parvenir régulièrement la pension du cher petit. Allons, embrassez-moi, Marianne, et vous aussi, mon cher Bontemps… Vous, au moins, vous êtes de vrais amis.

Puis, appelant son fils, qui jouait dans une pièce voisine, Jacqueline le prit sur ses genoux ; et, dissimulant l’atroce douleur qui la déchirait, elle fit :

– Mon mignon, je vais être obligée de partir en voyage…

– Tu m’emmènes avec toi, maman chérie ? s’écria aussitôt le bambin.

– Non, mon petit, c’est impossible.

– Tu seras longtemps partie ?

– Quelques jours seulement… Pendant ce temps-là, tu t’en iras à la campagne avec Bontemps et ta nourrice.

Et Marianne intervenant, promit :

– Vous verrez, monsieur Jean, comme vous serez heureux avec nous… Vous vous amuserez bien… Il y a un petit âne avec une belle voiture…

– Un petit âne ! s’écriait l’enfant, avec l’adorable versatilité de son âge. Oh ! je veux partir tout de suite, tout de suite… Tu veux bien, maman ?

– Oui, oui, mon ange… Va, amuse-toi, sois heureux.

Et l’étreignant une dernière fois contre son cœur, elle fit toute pantelante :

– Je t’aime et je te bénis !

Puis, se tournant vers Bontemps et sa fille, elle ajouta :

– Emmenez-le ! Je n’en peux plus ! c’est trop ! À bientôt ! À bientôt !

La fille du banquier, demeurée seule au château, commença ses préparatifs de départ, puisant dans la beauté de son acte l’héroïsme dont elle avait besoin pour aller jusqu’au bout de sa tâche.

Comme vers le soir, elle se disposait à se rendre à la gare… une sonnerie retentit dans le petit salon…

– Qui peut téléphoner à cette heure ? se demanda la jeune femme.

Et se rendant à l’appareil, elle saisit le récepteur et écouta…

Soudain… son visage se convulse.

Un cri étouffé s’échappe de sa gorge…

Jacqueline vient d’entendre et de reconnaître la voix de son père qui lui clamait :

– Ma fille… ma fille… pardonne-moi !

Convaincue qu’elle était l’objet d’une atroce hallucination, elle s’enfuit à travers les grandes pièces vides… gagna le parc… et disparut sous les arbres, s’enfonçant peu à peu dans la nuit qui s’était refermée sur elle.

*

Le lendemain matin, de très bonne heure, une jeune femme, en grand deuil, et qui semblait brisée de fatigue, suivait, une valise à la main, une rue déserte de Neuilly.

À plusieurs reprises, haletant, oppressée, elle avait dû s’arrêter pour reprendre haleine.

Or, depuis un moment déjà… une ombre… dont il lui eût été impossible de s’expliquer l’origine… s’était attachée à ses pas… s’arrêtant avec elle, fluide, impalpable, étrange, mystérieuse…

Était-ce quelque protecteur envoyé de là-haut ?

Était-ce la menace de nouveaux malheurs et de pires détresses ?

Quelle était cette ombre ?

DEUXIÈME ÉPISODE L’expiation

I
LA MAÎTRESSE DE PIANO

– Une lettre pour vous, madame Bertin.

– Merci, madame Chapuis.

– Comment cela va-t-il, ce matin ? Pas trop fort, n’est-ce pas ? En voilà des yeux rouges !… Je parie que vous avez encore pleuré toute la nuit.

– Mais non, j’ai très bien dormi…

– Il ne faut pas me dire cela, mon enfant. Vous avez du chagrin, ma pauvre petite…

Et Mme Chapuis, personne d’une quarantaine d’années, à la tenue extrêmement correcte, à la physionomie avenante et sympathique, ajouta, tout en enveloppant d’un regard de bienveillance émue, une ravissante jeune femme qui, vêtue d’une robe noire toute simple, demeurait debout dans l’entrebâillement d’une porte :

– Il n’y a pas très longtemps que vous êtes chez moi… Eh bien, je ne vous le cacherai pas, rien qu’en vous voyant, j’ai deviné que vous étiez une brave créature ; et si jamais vous avez besoin de moi je ne vous en dis pas davantage.

– Moi aussi, je me suis aperçue combien vous étiez bonne, répliquait la jeune femme d’une voix aux vibrations harmonieuses.

– Allons, bon ! le téléphone ! Il faut que je redescende au bureau… Au revoir, mon enfant, et bon courage.

Celle que Mme Chapuis venait d’appeler « mon enfant » avec tant d’insistance, rentra aussitôt dans une chambre des plus simples, mais très propre, et presque gaie… Puis, s’asseyant devant une table à ouvrage, elle décacheta la lettre que venait de lui remettre Mme Chapuis et lut ce qui suit :

Chère Madame,

Tout d’abord, laissez-moi vous dire que nous avons été bien heureux d’avoir de vos nouvelles et que votre petit Jean se porte à merveille. Les premiers jours, le soir surtout, il a pleuré en demandant sa maman… Mais nous l’avons consolé de notre mieux en lui promettant que nous le conduirions bientôt vous voir. Il a dansé de joie quand je lui ai lu votre lettre ; et j’ai dû la lui donner pour qu’il la garde sur son cœur ! C’est un vrai chérubin du bon Dieu ! Nous sommes satisfaits de savoir que vous êtes tombée à Neuilly sur une bonne pension de famille et que vous avez déjà trouvé quelques leçons de piano et d’anglais. En tout cas, chère madame, vous pouvez compter entièrement sur notre dévouement ainsi que sur notre discrétion.

Mon père se joint à moi pour vous adresser tous ses respects.

MARIANNE BONTEMPS.

au Verger… Loisy (Seine-et-Oise).

Un post-scriptum à la grosse écriture mal formée suivait ces lignes :

Marianne me tient la main pour t’envoyer mille caresses… en attendant de te voir bientôt, toi… ma vraie petite maman.

Ton petit garçon qui t’aime,

Jean.

La jeune femme approcha de ses lèvres la tendre et naïve missive… Puis ses yeux se dirigèrent vers le portrait de son fils.

– Mon Jeannot chéri, murmura-t-elle. Oh ! oui, comme je t’aime ! Désormais, tu es tout pour moi… mon bien-aimé !

Réconfortée par l’amour maternel, la jeune femme se coiffa d’un modeste chapeau autour duquel s’enroulait un long voile de crêpe… et, prenant un carton à musique, elle partit après avoir envoyé un long baiser à l’image radieuse de son enfant. Vite, elle gagna la rue, marchant d’un pas rapide, assuré, lorsque soudain, elle s’arrêta, tandis qu’un nom lui échappait :

– Monsieur Vallières !

Un homme d’une soixantaine d’années s’approchait d’elle, son chapeau à la main en une attitude pleine de déférence affectueuse.

– Madame, fit-il, je vous demande pardon de vous aborder ainsi. Mais puisque j’ai l’avantage de vous rencontrer en ce lointain quartier où j’avais une course à faire, me sera-t-il permis de vous demander de vos nouvelles et de celles de votre cher petit Jean ?

– Mon fils est à la campagne, chez les Bontemps, répliquait la maman du petit Jean. Quant à moi, je vais aussi bien que possible… Et vous, cher monsieur ?

– J’ai eu la chance de trouver une situation, qui, sans valoir celle que j’occupais auprès de Monsieur votre père…

– Monsieur Vallières, interrompit la jeune femme en pâlissant… vous m’avez donné, récemment, dans de bien cruelles circonstances, une preuve d’amitié loyale que je n’ai pas oubliée !… Eh bien, laissez-moi vous dire que pour vous comme pour tous, Jacqueline Aubry, la fille du banquier Favraux, a cessé d’exister pour faire place à Mme Jeanne Bertin… professeur de piano et d’anglais… Vous voyez… je me suis tenu parole… je travaille… Et j’en suis toute fière et très heureuse…

– Vous êtes la plus noble femme que j’aie jamais connue… affirma Vallières en s’inclinant respectueusement devant Jacqueline qui reprit :

– Excusez-moi, monsieur Vallières… je suis attendue et je ne voudrais pas être en retard… Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles. Je demeure tout près d’ici, à Neuilly, 10, impasse Saint-Ferdinand… Mais pas un mot à personne, je vous en prie.

– Je vous le promets.

*

La fille du banquier continua sa route. Absorbée par les souvenirs douloureux et angoissants que sa rencontre avec Vallières venait de réveiller en son cœur, elle n’avait pas remarqué que, depuis un moment, elle était suivie par un jeune homme à la silhouette élégante, aux allures aristocratiques, mais dont l’air de morgue et d’arrogance révélait à la fois le cerveau étroit et l’âme ingrate.

Au moment où Jacqueline atteignait l’avenue de Neuilly, l’inconnu accéléra le pas, comme s’il voulait dépasser Jacqueline. Mais il s’arrêta, songeant :

– Décidément, ce n’est pas une femme que l’on peut aborder dans la rue.

Et, contemplant d’un regard flambant de passion malsaine, l’exquise et frêle créature qui, toute à ses pensées, c’est-à-dire rien qu’à son devoir, traversait la chaussée pour se diriger vers la station du tramway à vapeur Saint-Germain-Porte-Maillot, il murmura, sur le ton de la plus insolente fatuité :

– Quelle adorable maîtresse je vais avoir !

Regagnant une auto fermée, très basse et très puissante, et qui stationnait à l’angle de la rue Saint-Pierre et de l’avenue, il lança impérieusement au wattman impeccable en sa livrée marron aux boutons d’or, où s’incrustait largement une couronne de marquis :

– Teddy, rue de Varennes, et très vite n’est-ce pas ?

Puis, tout en s’installant sur les coussins gris perle de la voiture, il grommela :

– Quoi qu’il arrive, et quoi qu’il m’en coûte, cette femme sera à moi !

II
LE « ROI DU COTILLON »

Celui qui venait ainsi de décréter avec tant de cynique désinvolture la conquête ou plutôt le déshonneur de Jacqueline n’était autre que le jeune marquis César de Birargues, vice-président du Polo-Club, trésorier du cercle des Sports et des Arts, champion de golf, prince du tennis et « roi du cotillon » !

Tous ces titres, d’ailleurs, ne l’empêchaient nullement d’être le snob le plus insupportable et le personnage le plus inutile de la terre.

Le duc, son père, excellent gentilhomme, avait en vain cherché à éveiller dans l’âme de son fils les sentiments d’honneur chevaleresque de tradition dans la famille. La duchesse, noble femme toute de vertu souriante et de charme captivant, avait dû, elle aussi, renoncer à lui prodiguer ses excellents conseils.

À sa majorité, quittant la somptueuse demeure que, depuis le XVIIe siècle, les Birargues occupaient au faubourg Saint-Germain, César s’était installé avenue Henri-Martin, dans un luxueux appartement de garçon… où il menait depuis près de deux ans… l’existence la plus désordonnée, ne rendant aux siens que des visites rapides et intéressées.

Aussi, grandes furent la surprise et la joie de sa sœur, la jolie et délicate Gisèle, lorsque, vers dix heures du matin, elle vit entrer le marquis dans le vaste salon où, depuis un moment déjà, elle s’exerçait sur un magnifique piano aux gammes chromatiques et aux arpèges les plus ardus.

– Bonjour, César ! s’écria-t-elle en courant embrasser son frère qu’elle ne pouvait juger qu’à travers la limpidité de son cœur virginal.

– Bonjour, mignonne, répondit le champion de tennis… Tu es en train d’étudier… Aussi, je te laisse.

– Non, reste…, suppliait gentiment Gisèle. Les instants que tu nous consacres sont si rares que je m’en voudrais de te les disputer même pour Beethoven ou pour Mozart.

César ripostait, cherchant à se mettre à l’unisson :

– J’en suis d’autant plus charmé que tu adores la musique.

– C’est un art si admirable.

– Es-tu en progrès ?

– Mme Bertin m’affirme que oui.

– Mme Bertin ? questionnait le « roi du cotillon » avec l’hypocrisie d’un « roué ».

– Mon nouveau professeur…, expliquait Gisèle. Je l’attends d’un moment à l’autre… et je suis persuadée qu’elle se fera un plaisir de te dire elle-même ce qu’elle pense de moi…

– Je suis très pressé…, affirmait César de Birargues.

– Oh ! Reste un peu, insistait Gisèle, je tiens beaucoup à ce que tu voies Mme Bertin… C’est une personne très distinguée, très douce… qui a eu, paraît-il, de gros revers de fortune… Elle nous a été recommandée par M. l’abbé Villetot… le premier vicaire de Saint-Philippe-du-Roule. Si tu pouvais lui procurer quelques leçons, je t’assure que tu ferais une bonne action… car cette jeune femme est tout à fait intéressante.

– Oh ! moi, les leçons de piano, ce n’est guère mon affaire, ripostait le « roi du cotillon » d’un air d’indifférence affectée… lorsqu’une porte s’ouvrit, livrant passage à une femme de chambre qui annonça :

– Mme Bertin.

Simplement… modestement… Jacqueline s’avançait, vite rejointe par Gisèle qui, gracieusement, présentait :

– Mon frère le marquis César de Birargues… Mme Bertin, mon professeur.

Saluant avec déférence, César fit aussitôt :

– Ma sœur, madame, m’a tant dit de bien de vous que je ne puis être que très flatté de faire votre connaissance.

– Mlle Gisèle me connaît depuis très peu de temps, répliquait la fille du banquier… Je crains qu’elle ne s’aperçoive très tôt combien elle exagère mes mérites.

– Je suis sûr, au contraire, protestait César, que ma sœur ne se trompe pas et que chaque heure que vous lui consacrez lui permettra de découvrir en vous de nouvelles et précieuses qualités.

À ce compliment, un peu trop direct pour une première rencontre, Jacqueline rougit légèrement ; et, après s’être inclinée avec une aisance discrète qui révélait une parfaite éducation mondaine, elle s’en fut déposer son carton de musique sur le piano.

– C’est cela, travaillons ! s’écria joyeusement Mlle de Birargues.

– Suis-je de trop ? demanda César, en esquissant un geste de sortie.

– Pas du tout ! lança Gisèle.

– Alors, commençons, fit gracieusement la fille du banquier.

Jacqueline, qui avait suivi jadis en bénévole les cours du Conservatoire, se montra non seulement excellente maîtresse, mais aussi véritable et vibrante artiste, achevant ainsi, sans s’en douter, d’exacerber la passion qu’elle avait inspirée à César.

La leçon était presque terminée, lorsque la femme de chambre reparut, prévenant que la baronne d’Orsel demandait Mlle Gisèle au téléphone.

La jeune fille déclara :

– C’est pour notre vente de charité… Vous permettez, madame Bertin ?

– Certainement, mademoiselle.

– Mon frère va vous tenir compagnie.

À peine avait-elle disparu que César, incapable de se maîtriser davantage, se levait brusquement, s’en allait droit à Jacqueline, et attaquait d’une voix que le désir faisait trembler :

– Madame, vous allez dire que je suis le plus maladroit et le plus insensé des hommes… mais je suis incapable de vous dissimuler plus longtemps le sentiment que vous m’avez inspiré.

À cette déclaration, aussi brutale qu’inattendue, Jacqueline était restée toute interdite.

– Monsieur, balbutia-t-elle, en se levant à son tour, je vous prie de cesser une plaisanterie qui m’est d’autant plus pénible…

Elle n’acheva pas…

Cédant à la fougue d’un tempérament naturellement emporté, César s’emparait de force des mains de la jeune femme et s’écriait avec un accent de passion véritablement insultante et sans vergogne :

– Écoutez-moi… je vous en supplie. Le premier jour où vous êtes venue ici… vous avez produit sur moi une impression tellement foudroyante que j’ai attendu que vous sortiez… Alors, je vous ai suivie, sans que vous vous en doutiez, jusque là-bas, à Neuilly… oui, jusqu’au seuil de cette pension de famille où vous demeurez, dans une chambre dont se contenterait à peine une ouvrière… Toujours à votre insu, je me suis attaché à vos pas… J’ai vécu avec vous ce véritable enfer qu’est l’existence à Paris d’une femme jeune, jolie, dénuée de ressources et qui se croit obligée de gagner sa vie par son travail… Votre courage tranquille, votre résignation touchante n’ont fait que grandir l’irrésistible sentiment que vous m’avez inspiré… Car je vous aime, madame, je vous adore à un point que je ne saurais vous exprimer… c’est-à-dire… à en devenir fou… à en perdre la tête… Voilà pourquoi, puisque les préjugés du monde auquel j’appartiens ne me permettent pas de vous donner mon nom, je vous conjure de me laisser faire de vous la femme la plus heureuse et la plus adorée.

Superbe d’honnêteté sereine, Jacqueline avait écouté sans un mot, sans un geste, la tirade classiquement enflammée du snob. Ce fut seulement quand il eut terminé qu’elle reprit, non plus de sa voix si naturellement douce et enveloppante, mais sur un ton de mépris glacial :

– Vous êtes gentilhomme, monsieur de Birargues ?

– De vieille race et je m’en vante.

– Alors, pourquoi vous conduisez-vous comme un manant ?

– Vous dites ? s’exclama César, cinglé par cette virulente apostrophe.

– Je dis, monsieur, qu’en abusant de ma situation pénible pour me faire une déclaration aussi outrageante, et cela dans la maison de vos parents, vous avez agi d’une façon indigne d’un homme d’honneur.

– Ne soyez pas implacable, et laissez-moi…

– Retirez-vous, monsieur… ou c’est moi qui m’en vais !

Intimidé par l’autorité souveraine qu’exprimaient le verbe et l’attitude de Jacqueline, César de Birargues balbutia :

– Je n’insiste pas, madame, mais rien ne m’empêchera de penser à vous, et d’espérer quand même.

Gisèle revenait souriante… César, reprenant instantanément sa physionomie habituelle, fit d’un air dégagé :

– Cette fois, petite sœur, je te laisse. Mais je tiens à te dire que le peu de temps que j’ai passé auprès de Mme Bertin n’a fait que grandir en moi le désir de la connaître davantage.

Et il s’en fut, un mauvais sourire aux lèvres, tandis que Gisèle, s’installant à son piano, modulait les premiers accords de l’adorable « Clair de lune », de Werther, où Massenet, notre Musset lyrique, semble avoir voulu faire passer en un frissonnement divin toute la douceur et la tendresse humaine… À mesure que les notes s’égrenaient et que son élève, toute à la musique, laissait errer sur ses lèvres un sourire de joie contemplative et chaste, Jacqueline, dont le visage reflétait une indicible tristesse, demeurait penchée vers son élève, au-dessus du clavier ; et comme deux larmes tombaient sur les touches blanches, Gisèle releva la tête.

Effrayée par cette manifestation subite de déchirante détresse, elle eut un cri d’effroi… Instinctivement, ses bras se nouèrent autour du cou de la jeune femme, et plongeant son regard clair dans les yeux noyés de la malheureuse, elle interrogea :

– Qu’avez-vous, chère madame ?

– Je pense à mon fils ! murmura Jacqueline en laissant retomber sa tête sur l’épaule de son élève.

*

Ce soir-là, Jacqueline, après avoir couru le cachet toute la journée, rentrait à Neuilly, vers sept heures du soir… Avant de descendre à la table d’hôte prendre son repas du soir, elle monta dans sa chambre.

Comme elle ouvrait sa porte, un cri de surprise lui échappa. Sur une table, au milieu de la pièce, dans une cage en osier, deux jolis pigeons blancs la saluaient d’un roucoulement de bon augure.

La jeune femme s’aperçut qu’une lettre était attachée à l’un des barreaux de la cage… Elle la décacheta, et lut ces quelques mots, qui la plongèrent aussitôt dans la stupéfaction la plus vive :

Madame, si quelqu’un vous menace, rendez la liberté à ces pigeons… J’accourrai à votre secours… Je veille sur vous !

JUDEX.

– Judex. Encore Judex !… murmurait la fille du banquier, oppressée. Quel est ce nouveau mystère ? Oh ! savoir ! Oui, tout savoir !… Mais, à quoi bon ?… Mieux vaut oublier ! Le coupable a subi un châtiment terrible… Je n’ai plus qu’à prier pour lui… Quant à ce justicier inconnu qui, après avoir frappé mon père, se fait aujourd’hui mon défenseur, je ne veux et ne dois rien accepter de lui… Quoi qu’il puisse m’arriver, ces oiseaux resteront à jamais enfermés dans leur cage.

Et, tout en enveloppant d’un regard de bonté attendrie les deux pigeons qui, simultanément, eurent un léger et gracieux battement d’ailes, Jacqueline se prit à murmurer :

– C’est étrange ! Il me semble que me voilà plus tranquille !

Et joignant les mains, elle ajouta, sublime en sa résignation de martyre volontaire :

– Merci, mon Dieu. Faites que mon fils soit heureux. Je n’ai pas le droit de vous en demander davantage !

III
SINGULIERS PERSONNAGES

Dans la nuit qui suivit les obsèques du banquier Favraux, une automobile, sans phares ni lanternes, s’arrêtait, vers une heure du matin, en face du petit cimetière des Sablons.

Deux hommes en descendaient aussitôt. L’un, très grand, à l’allure aristocratique, aux traits d’une beauté étrange et à l’expression d’indomptable volonté, se drapait dans une ample cape noire. Il était coiffé d’un chapeau de feutre mou, dont l’un des bords se relevait d’une façon cavalière.

L’autre, plus petit, mais nerveux, robuste, bien musclé, portait un élégant costume de sport en velours gris. Une casquette de même teinte surmontait une figure toute de jeunesse ardente en même temps que de précoce maturité.

– Roger, fit à voix basse le premier des deux personnages, tu es bien sûr que nous n’avons pas été suivis ?

– Absolument sûr.

– Tu n’as rien oublié ?

– Rien… Jacques.

– Alors… viens !

La route était déserte… Aucun bruit ne s’élevait aux alentours… De gros nuages voilaient la lune et les étoiles… et l’on distinguait à peine, à deux cents mètres de là, quelques maisons isolées, révélant la présence d’un village endormi.

L’homme à la cape noire gagna la grille du cimetière, dont il fit jouer la serrure à l’aide d’une clef toute neuve, choisie dans un trousseau abondamment garni. Puis, suivi de son compagnon, qui s’était emparé d’un sac de voyage en cuir jaune et d’un paquet, long, étroit, enveloppé dans de la serge verte, il pénétra dans le champ de l’éternel repos.

Après un rapide salut aux morts, qui montrait que les deux mystérieux individus n’étaient nullement de vulgaires bandits ou d’immondes violateurs de tombes, ils s’avancèrent sans la moindre hésitation vers une petite chapelle qui servait de sépulture à la famille Favraux…

Après en avoir ouvert la porte à l’aide d’une seconde clef, également neuve et empruntée au même trousseau, ils s’enfermèrent mystérieusement dans le monument funéraire… Au bout d’une demi-heure environ, ils en ressortaient emportant un corps enveloppé d’un blanc linceul qu’ils s’en furent déposer avec précaution sur les coussins, à l’arrière de la voiture…

L’homme au complet de velours gris rentra dans le cimetière… où il demeura un assez long instant…

Puis il reparut, son sac et son paquet à la main ; et, regagnant l’auto où son ami avait pris place, il murmura d’une voix qui n’était pas sans trahir une légère émotion :

– Tout est en ordre et nul ne se doutera jamais…

– Alors… filons ! coupa net l’homme au manteau noir qui semblait exercer sur son associé un ascendant considérable.

Après avoir mis le moteur en marche, Roger sauta sur le siège, s’empara du volant, et démarra avec l’adresse tranquille d’un chauffeur accompli… La voiture qui filait tous feux éteints, à une allure raisonnable, disparut bientôt dans la nuit.

Une heure après, elle s’arrêtait au pied d’une colline assez élevée dominant la vallée de la Seine et surmontée par les ruines d’une vieille et vaste demeure historique que la tradition, en souvenir des drames sanglants qui s’y déroulèrent au moyen âge, a surnommée le Château Rouge.

Après avoir remisé leur voiture dans une sorte de garage aux trois quarts dissimulé sous un épais manteau de lierre, et dont la fermeture métallique, réglée par un mécanisme secret, apparaissait d’une solidité à toute épreuve, Jacques et Roger, qui semblaient doués tous deux d’une remarquable vigueur physique, s’emparèrent à nouveau du corps et entreprirent l’ascension d’un sentier rocailleux, escarpé, qui aboutissait aux ruines encore imposantes de l’antique repaire féodal…

Ils traversèrent ensuite plusieurs salles dont il ne restait plus que de vagues pans de murs aux trois quarts écroulés et quelques arceaux brisés au milieu desquels nichaient de nombreuses corneilles…

Enfin, ils arrivèrent devant une sorte d’anfractuosité où se dressaient de robustes piliers de granit soutenant une lourde voûte encore solide et qui devait abriter jadis les sous-sols du château.

Sans doute l’un des deux hommes appuya-t-il sur quelque ressort invisible, car une dalle assez large bascula sur elle-même laissant apercevoir les montants d’une échelle en fer qui, solidement fixée à la muraille, se perdait dans le sol.

Jacques et Roger s’y engagèrent avec leur fardeau ; la dalle, automatiquement, se referma derrière eux.

– Frère…, fit Roger sur un ton qui révélait une affection sans bornes et une déférence absolue. Tu as donc résolu de laisser la vie à ce misérable ?

– Peut-être ! répliqua énigmatiquement l’homme à la cape noire, tandis qu’au lointain, parmi les ruines, une chouette, en un vol éperdu, rythmait son sinistre hululement.

*

Le lendemain soir, dans un vaste et lumineux laboratoire où se trouvaient rassemblés, à côté d’appareils électriques aux formes les plus étranges, tous les instruments nécessaires à un chimiste expert en son art, Jacques et Roger considéraient le corps du banquier Favraux qui, toujours inerte dans son suaire, était étendu sur un chevalet à la forme de table opératoire.

– Tout est prêt ? demanda Jacques, dont le visage était empreint d’une sorte d’autorité mystique.

– Oui, frère, répliqua Roger.

– Tu crois qu’il va revenir à la vie ?

– J’en suis sûr !

– Bien !

Roger, encore hésitant, demandait d’une voix grave, émue :

– Pourquoi veux-tu soustraire ce misérable au châtiment qu’il a cent fois mérité ? Pourquoi veux-tu qu’au lieu de se réveiller entre les planches de son cercueil… ses yeux aperçoivent encore la lumière et ses poumons aspirent librement l’air pur de la vie ?

– Parce qu’il le faut !

– Pourtant… rappelle-toi notre serment !

– Roger, déclara gravement, solennellement, l’aîné des deux frères, auquel un costume de velours noir au dolman boutonné jusqu’au col donnait presque l’allure d’un héros légendaire… Mon ami… mon frère… je t’en prie… pour l’instant, ne m’interroge pas… Bientôt, tu sauras, et tu m’approuveras !… Mais quoi qu’il arrive, je prends tout sur moi… tout ! Réveille cet homme !

Sans rien répliquer, Roger se dirigea vers une armoire en verre… Il y choisit une fiole qui contenait un liquide laiteux dont il remplit une seringue Pravez, et, s’emparant du bras glacé de Favraux, il y pratiqua une forte injection…

Dix minutes s’écoulèrent sans que le banquier donnât le moindre signe de vie. Puis, lentement, en imperceptibles soubresauts, le cœur recommença à battre, le sang circula de nouveau… Un long soupir s’exhala de la bouche, qui, avidement, s’était entrouverte… Les paupières se soulevèrent, se refermèrent, battirent plus fort découvrant enfin un œil atone et bientôt éclairé d’une lueur vague… Le cerveau se réveillait à son tour.

Favraux ne se rappelait rien encore ; mais il commençait à percevoir les objets… La silhouette altière et menaçante de Jacques se dessinait de plus en plus précise dans l’énigme qui l’entourait… Enfin, le père de Jacqueline, qui avait l’impression de sortir d’un sommeil sans rêve, bégaya d’une voix étouffée :

– Où suis-je ?

– En mon pouvoir…, répliqua Jacques d’une voix terrible.

– Qui donc êtes-vous ?

– Je suis Judex !

À ce nom, le banquier eut un cri d’épouvante…

Instantanément, il se souvenait de la minute effroyable où tout s’était brisé en lui… Ce toast aux fiancés… les dix heures sonnant à l’horloge… puis… plus rien… le néant… la mort !… Et voilà que tout à coup, il revivait, il ressuscitait face à face avec Judex… en tête à tête avec son bourreau !

Il voulut réagir… entamer une lutte… mais l’étreinte puissante de Roger l’immobilisa aussitôt… tandis que Jacques, après avoir appuyé sur un bouton électrique, approchait de son visage un appareil téléphonique, branché sur quelque poste lointain, inconnu, et lui ordonnait sur un ton impérieux :

– Favraux !… Demandez pardon à votre fille !…

– Non, non… laissez-moi…, écumait le banquier. C’est un guet-apens… un attentat abominable… Vous n’avez pas le droit…

– Demandez pardon à votre fille ! insistait l’implacable justicier…

Dompté par cette force qu’il devinait formidable, hypnotisé par la flamme qui brillait dans le regard de Judex, le père misérable, désarmé, impuissant, hurla, dans la véhémence d’un désespoir inutile :

– Ma fille !… ma fille !… je te demande pardon !

Jacqueline n’avait donc pas été comme elle le croyait, le jouet d’une hallucination étrange.

C’était bien son père qui, ce soir-là, avait parlé à son enfant !

IV
LE VERDICT

Moralement écrasé par cette formidable épreuve, en même temps que brisé physiquement par les efforts qu’il avait tentés pour se dégager, Favraux avait de nouveau perdu connaissance.

Combien de temps demeura-t-il ainsi, prostré, anéanti, privé de toute notion de vie ?… Quand il reprit ses sens, il eût été lui-même parfaitement incapable de le préciser.

Il constata d’abord avec stupeur, puis avec épouvante, qu’il était étendu sur une sorte de lit de camp, dans une étroite cellule pénitentiaire, à la porte en chêne plein, percée d’un étroit guichet grillagé puis, détail étrange, qu’il était vêtu du costume réglementaire des détenus de l’État.

– Je suis perdu…, songea-t-il avec terreur. Cet homme me tient… Il ne me lâchera jamais.

Un soupir immense gonfla sa poitrine. Un cri rauque s’échappa par trois fois de ses lèvres qui s’étaient recouvertes d’une écume sanglante :

– Judex !… Judex !… Judex !…

Retombant sur sa couche, le banquier, repris d’un désir intense de liberté, mordu, tenaillé par sa passion pour Marie Verdier dont il revoyait le regard profond, dont il entendait la voix troublante, eut alors un éclair d’espérance…

– Qui sait…, se demanda-t-il, si ces gens non point pour me châtier de mes prétendus crimes mais pour se livrer sur moi à quelque chantage, m’ont ainsi séquestré ?

Ignorant que pour tous, sauf pour ses deux geôliers, il reposait au fond d’une tombe dans le cimetière des Sablons, le marchand d’or raisonnait :

– Oui… ce doit être cela… Tout cet appareil romanesque n’a été inventé que pour me frapper, m’influencer, me terroriser… et me priver des moyens dont un homme de ma force dispose encore même au fond du cachot le plus solidement cadenassé. Mais nous allons bien voir… Si c’est une question de rançon, je suis prêt à la discuter… je paierai un million… deux… trois, si c’est nécessaire… quitte ensuite à les récupérer par la force… Mais je sortirai vivant d’ici !…

Alors… il sembla au misérable que de l’autre côté de la muraille s’élevait un ricanement fait de moquerie sans pitié et de sinistre défi.

Le père de Jacqueline tressaillit… dressant l’oreille. Puis, se levant, il promena son regard autour de lui… Bientôt, il recula, repris de frayeur, la gorge serrée… la sueur aux tempes. En haut de la muraille, au-dessus d’une table garnie d’un pot à eau et d’une cuvette en grès, tel un œil implacable et décidé à ne pas lui laisser un instant de répit, un miroir métallique, manœuvré par une main invisible, l’épiait, le suivait dans tous ses mouvements, dans ses moindres gestes, sans qu’il pût échapper à son inexorable surveillance.

Le banquier eut un rugissement de bête traquée… Il avait compris que ce miroir était là pour permettre à ses bourreaux de se repaître de ses souffrances… de triompher férocement de son immense douleur et de sa lente agonie !

Sa captivité se compliquait d’une nouvelle et atroce torture, celle qui consiste, pour un prisonnier, à sentir peser sur soi la perpétuelle observation d’un geôlier… non seulement le jour, mais la nuit, pendant le sommeil sans trêve… et après s’être vu retrancher de toute espèce de commerce humain, de se replier en soi-même, de se réconforter dans l’isolement total de son être, il allait donc lui être interdit de pleurer tout à son aise sur l’amertume d’un désespoir atroce !

L’être violent qu’était Favraux se rebella contre cette nouvelle épreuve.

– Non, non, pas ça, pas ça ! clama-t-il, en une crise de furie orgueilleuse.

Et, s’emparant d’une serviette placée sur la table, il se haussa sur la pointe des pieds et voulut en recouvrir le miroir… Mais le linge s’embrasa en une flamme rapide qui, en un clin d’œil, le volatilisa.

Le banquier, ivre de rage, s’élança en un bond formidable vers le miroir dont il chercha à s’emparer pour le détruire en miettes. Mais une très forte décharge électrique le renversa, tandis que tout près s’élevait, pour la seconde fois, le ricanement diabolique qui le fit frémir cette fois… d’une indicible épouvante.

– C’est l’enfer… l’enfer ! bégaya le père de Jacqueline avec un rictus de damné.

Mais tout à coup, un nouveau cri lui déchira la gorge. En face de lui… sur le mur… tandis qu’un crépitement léger se faisait entendre, des lettres fulgurantes apparaissaient sur le pan de muraille près de la porte… et voici ce qu’il lut :

Banquier Favraux,

Je vous avais condamné à mort… Votre fille, en abandonnant généreusement sa part d’héritage à l’Assistance publique, vous a sauvé la vie ; mais je vous condamne à la réclusion perpétuelle.

JUDEX !

– À la réclusion perpétuelle ! répéta le marchand d’or en claquant des dents.

Évoquant la silhouette énigmatique de cet étrange personnage qui s’était proclamé le justicier de ses crimes, Favraux comprit toute l’horreur de sa situation, toute l’étendue de sa misère… Il ne pouvait plus douter… Il ne pouvait plus espérer… Il n’était pas, ainsi qu’il l’avait cru un instant, l’otage de bandits audacieux et prêts à le remettre en liberté, moyennant finances ; il se trouvait entre les mains d’un homme, d’un inconnu qui s’était donné, ou bien avait reçu la mission de venger ses victimes !

– C’est fini… bien fini…, songeait le misérable. Plus de marchandage équivoque… Pas d’évasion possible… C’est la prison jusqu’au bout… la réclusion perpétuelle… entre ces quatre murs… et sous le regard du terrible miroir !

Alors, il se mit à pleurer, le fier agioteur… le voleur doré… l’assassin sans scrupules… Il pleura, non pas de remords et de honte… mais de colère et de rage… Il pleura sur cette vie de vanité, de luxe, de volupté et de puissance… Il pleura sur cette femme tant désirée… sur la seule créature qui eût réussi à lui inspirer une de ces passions morbides qui suffisent à pervertir les cœurs les plus dignes, à entamer les cerveaux les mieux résistants… Ce fut à peine si, dans son désarroi, il s’arrêta à la pensée de sa fille, sacrifiée par lui à ses intérêts et à ses appétits… Un instant, l’image exquise de l’adorable petit Jean sembla devoir purifier ses larmes… Mais ce ne fut qu’un éclair… Égoïstement, férocement, il en revint presque aussitôt à lui-même, à sa douleur à lui… à sa détresse affreuse… et, tendant le poing vers le mur où les lettres de feu s’étaient évanouies, il s’écria… tout en s’effondrant sur le sol :

– Judex !… Judex !… Je sais maintenant pourquoi tu ne m’as pas tué tout à fait !

De l’autre côté, dans le vaste et lumineux laboratoire, Judex, quittant la machine électrique qui lui a permis de projeter dans la cellule le verdict dont il a frappé Favraux, a rejoint son frère…

Grâce au miroir mobile que Roger fait habilement manœuvrer à l’aide d’une manette à arc concentrique, tous deux contemplent le marchand d’or… qui gît sur la dalle de son cachot… les épaules secouées par des soubresauts convulsifs et râlant sans arrêt son effroyable désespoir.

Judex se penche vers son compagnon et lui demande sur un ton plein de gravité :

– Eh bien, Roger ?

– Frère, tu as raison, répond le jeune homme d’un ton mystérieux. Elle ne pourra pas nous en vouloir !…

V
AU CALLYX-BAR

Le Callyx-Bar, situé dans une rue toute proche de la place de la Madeleine, est un de ces établissements au luxe criard et à l’aménagement ultra-moderne tels que, depuis plusieurs années, il s’en est fondé dans les quartiers de Paris où l’on s’amuse. Dirigé par une tenancière sans scrupule et fréquenté par une clientèle interlope, il est l’un des endroits où se retrouvent de préférence les rastas chics et les métèques inquiétants à l’affût de fructueuses aventures.

On y rencontre aussi quelques fêtards qui, par snobisme inconscient, se plaisent en ces compagnies regrettables, en ces promiscuités dangereuses, et trouvent « bien parisien » de s’entretenir dans le plus hideux argot avec les demoiselles aux mœurs faciles qui, juchées sur de hauts tabourets, semblent rechercher l’oubli de leur misère morale dans la dégustation de boissons fortement alcoolisées.

Ce jour-là, vers trois heures, le Callyx-Bar était presque vide… Dans un coin, à l’écart, un homme de vingt-huit à trente ans, assez joli garçon, vêtu avec une élégance d’un goût douteux, les doigts chargés de bagues clinquantes, et la cravate ornée d’une perle trop grosse pour être vraie, était attablé auprès d’une jeune femme brune d’une rare beauté, et qui… immobile… le regard sombre et le visage anxieux, semblait plongée dans une profonde rêverie que son voisin, visiblement préoccupé lui-même, semblait décidé à respecter.

Machinalement, celui-ci s’était emparé d’un journal qui traînait sur la banquette et s’était mis à le parcourir d’un air détaché, distrait, indifférent… Mais bientôt, son attention parut s’éveiller… Ses sourcils se froncèrent, sa bouche prit une expression d’amertume encore plus grande ; et, passant la feuille à sa compagne, il fit, tout en lui désignant un écho de première page :

– Lis… c’est très intéressant.

Avec un geste nerveux, la jeune femme s’empara du journal… Presque aussitôt ses traits reflétèrent une expression d’émotion farouche, haineuse… tandis que ses lèvres remuaient automatiquement, répétant chaque mot de l’entrefilet :

La mort du banquier F… a eu un mystérieux épilogue… Rompant ses fiançailles avec M. de la R…, la fille du regretté financier a disparu après avoir donné toute sa fortune aux pauvres… Les uns la disent entrée dans un couvent… les autres partie en Amérique. Mystère !…

– Tout cela, fit la belle créature en haussant les épaules, ne ressuscitera pas Favraux et ne nous rendra pas ses millions.

– En attendant, je me demande ce que nous allons devenir, scandait l’homme, visiblement désemparé.

– Dire que notre plan a failli réussir, reprenait Marie Verdier… L’avais-je assez affolé, ce cher Favraux ! Il allait m’épouser, moi, l’institutrice de son petit-fils… Je me faisais assurer par contrat les deux millions qu’il m’avait offerts de lui-même ! Six mois après, j’étais veuve !…

Puis, enveloppant son amant d’un regard qui était tout le crime, elle soupira :

– On peut le dire : nous avons passé à côté du bonheur !

Mais, redevenant soudain ce qu’elle était encore un an auparavant, c’est-à-dire, la belle, l’impérieuse Diana Monti, l’habituée des tripots cosmopolites et la soupeuse des casinos méditerranéens, elle fit :

– Il ne s’agit pas de se laisser abattre. Dès à présent, il faut songer à l’avenir. Tu viens de me dire que tu avais rendez-vous ici avec le marquis César de Birargues ?

– Je l’attends.

– Qu’est-ce que ce marquis ?

– Un jeune snob que j’ai connu il y a quelque temps au cercle mixte de la rue Washington, une nuit qu’il perdait gros… J’étais en fonds ; je lui ai prêté cinquante louis qu’il m’a rendus le lendemain… Nous sommes devenus une paire d’amis… Il me prend pour le baron Moralès et ne m’a jamais demandé ni mon extrait de naissance ni mon casier judiciaire. C’est un très gentil garçon… pas fier… fêtard en diable… bien fils à papa… colossalement riche et suffisamment poire pour qu’en s’y prenant adroitement, nous en tirions la forte somme.

– Parfait ! Parfait ! scandait la Monti, fort intriguée.

Moralès poursuivait :

– Il m’a confié l’autre soir qu’il était fort épris d’une jeune et « honneste » dame qui affiche une inattaquable vertu.

Il n’acheva pas…

César de Birargues s’avançait vers lui, daignant atténuer l’expression volontairement impertinente de son visage, par un sourire quelque peu familier.

Moralès se levant fit avec effusion :

– Cher marquis… voulez-vous me permettre de vous présenter mon amie… Mademoiselle Diana Monti… l’artiste lyrique dont je vous ai déjà parlé ?

– Mademoiselle… tous mes compliments, ravi… enchanté…, affirma le « roi du cotillon » en dévisageant Diana derrière son monocle, d’un air connaisseur et satisfait.

– Veuillez vous asseoir… marquis…, invitait gracieusement la Monti.

Tandis que César s’installait en face d’elle, Moralès attaquait sur un ton d’égalité parfaitement familière :

– Et ces amours ?

– Eh bien, justement, ça ne va pas, répliquait le « roi du cotillon » dont la naïveté égalait parfois l’orgueil.

Fort habilement, l’aventurière déclarait :

– Messieurs, si vous avez à parler de choses intimes, permettez-moi de me retirer.

Mais César, galamment, protestait :

– Du moment que vous êtes l’amie du baron Moralès, je ne dois pas avoir plus de secrets pour vous que je n’en ai pour lui.

Encouragé par un rapide coup d’œil de sa maîtresse, le rasta insinua aussitôt :

– Vous avez raison cher ami, car Diana peut nous être d’un excellent conseil.

– J’en suis persuadé, acquiesçait César qui, poussant l’inconscience jusqu’à son extrême limite, fit à Diana et à Moralès le récit de sa rencontre avec Jeanne Bertin, terminant par cette déclaration emphatique : Vous me direz que je suis complètement idiot… c’est fort possible… Mais je suis amoureux comme un collégien… et je sens très bien que si cette femme me repousse, la vie me deviendra absolument insupportable.

– Vous dites que cette personne est professeur de piano de Mademoiselle votre sœur ? interrogeait Diana.

– Parfaitement.

– Par qui lui a-t-elle été présentée ?

– Par l’intermédiaire de l’abbé Villetot, vicaire de Saint-Philippe-du-Roule. J’ai su également qu’elle avait fait passer quelques annonces dans les journaux…

– Et elle demeure ?

– 10, impasse Saint-Ferdinand, à Neuilly.

Avec un aplomb inouï, Diana formula :

– Si vous voulez m’écouter, marquis, avant quarante-huit heures, cette femme vous appartiendra.

– Est-ce possible ? sursauta César.

– Vous pouvez avoir confiance en Diana, insinuait Moralès, c’est une femme extraordinaire.

Le « roi du cotillon » reprenait :

– J’en suis persuadé… Cependant, je suis curieux de savoir comment mademoiselle va s’y prendre.

– Cela vous coûtera dix mille francs, posa cyniquement la Monti.

Et, considérant avec une expression d’ironie discrète César de Birargues qui semblait complètement ahuri, elle poursuivit :

– Vous allez voir combien c’est simple… Nous faisons enlever la belle… Laissez-moi vous expliquer… Nous faisons enlever la belle… tout doucement… tout gentiment… par des gens qui s’y connaissent… Je réponds de leur tact et de leur discrétion… Je vous préviens… Vous arrivez… Vous la sauvez… La reconnaissance la jette dans vos bras… et le tour est joué.

– Vous voyez ! faisait constater Moralès, ce n’est pas bien difficile…

César, devenu songeur, gardait un silence hésitant, partagé entre la crainte des responsabilités et l’acuité de son désir.

– Peut-être, observa Moralès, trouvez-vous que dix mille francs c’est trop cher ?

Piqué au vif dans sa vanité, César regimba.

– Pas du tout… Il n’y a pas de question d’argent pour moi… Mais… un enlèvement, c’est grave !

– Premièrement, la personne est majeure, rassurait Diana… Secondement, je puis vous affirmer que tout sera si bien réglé et si bien mis en scène, que nul ne soupçonnera que vous êtes l’instigateur du complot. D’ailleurs, je ne vois que ce moyen. Il est classique… Neuf fois sur dix, il réussit, vous auriez bien tort de refuser.

– Je verrai.

– Ces choses-là demandent à être exécutées promptement…, pressait la Monti. Et il ne tient qu’à vous que, dès demain, tout soit terminé.

– Dès demain ?

– Si vous acceptez, nous vous téléphonerons l’endroit où nous aurons emmené la belle.

– J’ai besoin de réfléchir.

– Soit, acquiesça l’ancienne institutrice qui comprenait que mieux valait ne pas brusquer les choses.

Et, tendant la main à César, elle ajouta :

– Vous pouvez, marquis, compter sur nous comme sur vous-même.

… Le soir, vers dix heures… dans sa garçonnière de l’avenue de Villiers, où Diana Monti était venue se réfugier après son départ des Sablons, Moralès recevait le billet suivant :

Mon cher baron,

Comme convenu, je vous envoie ci-joint un chèque de cinq mille francs pour l’exécution de mes projets. Je vous remettrai pareille somme… à la livraison.

Très cordialement vôtre.

CÉSAR DE BIRARGUES.

– Et maintenant, fit Diana, à l’ouvrage !

VI
DIANA MONTI

Vers quatre heures de l’après-midi, Jacqueline, ses leçons terminées, était rentrée à Neuilly. Après avoir embrassé à plusieurs reprises le portrait de son cher petit Jean, elle était en train de changer l’eau et de renouveler les graines des deux pigeons, lorsqu’on frappa à sa porte.

C’était la bonne Mme Chapuis, qui, la figure toute réjouie, venait lui annoncer qu’il y avait en bas une dame très élégante qui demandait à lui parler pour des leçons de piano.

– Je n’ai pas voulu la laisser monter sans vous prévenir, ajouta-t-elle. Mais ce doit être une personne très bien, car elle est venue en auto de maître.

– Veuillez, chère madame, lui dire que je l’attends.

Quelques instants après, la porte s’ouvrait, livrant passage à Diana.

Deux noms vibrèrent en un accent de surprise simultanée :

– Mademoiselle Marie !

– Madame !

Tout de suite, avec une bienveillance exquise, la fille du banquier s’avançait les mains tendues vers l’ancienne institutrice de son petit Jean… stupéfaite de se retrouver en présence de Mme Aubry.

– Mademoiselle Marie…, reprenait celle-ci, que je suis heureuse de vous revoir !… Mais… comment avez-vous pu découvrir mon adresse ? Seuls, M. Vallières et les Bontemps la connaissaient… et je m’étonne qu’ils se soient permis…

Diana, qui s’était déjà ressaisie, reprenait sur un ton d’hypocrisie affectueuse et déférente :

– Chère madame, je vous en prie, n’incriminez personne… Je n’ai revu ni les Bontemps… ni M. Vallières. Je suis en ce moment dame de compagnie chez de riches Américains qui viennent de se fixer à Paris. Chargée par eux de rechercher pour leurs enfants, un professeur de piano, sachant parler l’anglais… mon attention a été attirée par l’une des annonces que vous avez fait insérer dans un journal ; et je me suis empressée de me rendre chez cette Mme Jeanne Bertin afin de m’entendre avec elle… Vous avez dû voir combien vives ont été ma surprise et ma joie en me trouvant en face de vous.

L’aventurière, plus décidée que jamais à mener jusqu’au bout sa besogne infâme, continua, nullement désarmée par tant de noble courage et de touchante infortune :

– Vous ne pouvez vous imaginer combien je bénis la Providence qui m’a conduite jusqu’à vous.

Et, mettant le comble à son hypocrisie, la maîtresse de Moralès dont le regard venait de se poser sur la photographie du petit Jean, s’écria :

– Ce cher ange adoré !… Excusez-moi, madame, dans mon trouble, j’avais oublié de vous demander de ses nouvelles.

– Il va très bien, je vous remercie, répondait Jacqueline, entièrement dupe des menées de l’ex-institutrice.

Celle-ci insistait, jouant avec un art infini son rôle abominable :

– Que je suis heureuse de pouvoir reconnaître enfin toutes les bontés que vous avez eues pour moi !… En effet, les Hopskings sont excessivement riches… Vous pourrez leur demander vingt francs l’heure… Mais rassurez-vous, je respecterai votre incognito… Ils ne sauront rien… je vous le promets… pas plus eux que personne… Les enfants sont fort bien élevés… très gentils… Ils seront ravis de vous connaître… Ah ! tenez, chère madame, je suis tellement contente, que je vous demande la permission de vous embrasser.

– Très volontiers…, acceptait franchement Jacqueline qui, tout en rendant à la misérable son baiser de traîtrise, fit aussitôt dans l’élan spontané de son cœur généreux :

– Croyez, chère mademoiselle Marie, que je n’oublierai jamais la preuve d’affection que vous venez de me donner.

– N’est-ce pas tout naturel ?

– Quand me présenterez-vous ?

– Tout de suite ; les Hopskings demeurent à Auteuil… Nous y serons dans quelques minutes et dans une demi-heure, tout sera réglé… Venez !

Un peu étourdie par ces paroles que l’aventurière exprimait avec une volubilité cordiale et persuasive, Jacqueline hésitait.

– Allons, chère petite madame, s’écria la Monti, décidez-vous, ou bien je vous enlève de force.

– En ce cas, je vous suis, consentait Jacqueline, pleine de gratitude envers la perfide créature qui avait imaginé le lâche guet-apens où, à force de fourberie et de ruse, elle avait si bien réussi à entraîner la pauvre jeune femme.

Moralès, en costume de sportsman de la plus correcte élégance, faisait les cent pas sur le trottoir… Aussitôt qu’il aperçut Diana et Jacqueline, il s’avança vers elles, sa casquette à la main.

– Mme Jeanne Bertin, présenta aussitôt l’aventurière, M. James Hopskings qui a bien voulu m’accompagner.

Très empressé, Moralès aida la jeune professeur à monter dans la luxueuse limousine qui stationnait devant la porte de la pension Chapuis.

Diana s’assit près de Jacqueline… Moralès s’installa en face d’elle… L’auto gagna rapidement le bois de Boulogne, traversa l’allée de Longchamp, s’engagea dans la route des Lacs… Mais presque aussitôt, au lieu de continuer sa route, le wattman bifurqua à droite, dans une allée déserte.

Alors, Diana bondit sur Jacqueline et appuya fortement contre ses lèvres et ses narines un tampon de ouate chloroformée.

La malheureuse jeune femme n’eut pas le temps de pousser un cri… Ce fut en vain qu’elle voulut se débattre… Moralès l’immobilisait de toutes ses forces, tandis que le narcotique faisait son œuvre, et bientôt ce ne fut plus qu’une pauvre petite chose inerte… que, triomphalement, sauvagement, Diana et son amant emportaient.

– Sais-tu quelle est cette femme ? demanda la Monti à son amant.

– Non.

– Eh bien, c’est Jacqueline Aubry, la fille du banquier Favraux !

– Mais elle a dû te reconnaître ?

– Elle m’a reconnue.

– Et tu as osé ?

– Tais-toi ! Maintenant que nous sommes embarqués, ricana l’aventurière, il faut que nous allions jusqu’au bout du voyage !

VII
LES DEUX PIGEONS

– Dites papa Julien, quand est-ce dimanche ?

– Dans quatre jours, mon enfant.

– Et avant, je ne verrai pas maman ?…

– Hé, non… mon petit Jeannot.

– Pourquoi ne vient-elle pas plus tôt ?

– Parce qu’elle travaille, la pauvre chère dame !

– Oui… mais vous, pourquoi ne m’emmenez-vous pas la voir ?

Et le brave père Bontemps qui était en train de remplir de choux une voiture de maraîcher, expliquait avec un accent de bonhomie affectueuse :

– Nous aussi, mon mignon, nous avons beaucoup d’ouvrage… Mais ne vous tourmentez pas, quatre jours, c’est vite passé.

– Quatre jours ! quatre jours ! répétait le bambin, en comptant sur ses doigts.

Et il ajouta, tandis que deux grosses larmes, voilaient ses beaux yeux si doux :

– Pauv’petite maman chérie !

Tout le restant de l’après-midi, malgré les efforts répétés de Bontemps et de sa fille pour l’égayer, Jeannot demeura triste. Ce ne fut qu’au moment d’aller se coucher que sa physionomie reprit son expression de joie enfantine ; et lorsque après l’avoir bordé maternellement, puis tendrement embrassé, Marianne se retira chez elle, le regard de Jeannot se remplit d’une expression de satisfaction malicieuse et presque provocante. Puis le petit, fermant les yeux, parut s’endormir presque aussitôt, au lumignon d’une veilleuse qui répandait autour d’elle une discrète et rassurante clarté.

Or, M. Jeannot était parfaitement éveillé… L’oreille aux aguets, il entendit chaque bruit de la maison s’éteindre peu à peu ; et lorsque autour de lui tout devint silencieux, il se dressa sur son séant, demeura un instant immobile ; puis, se glissant hors de son lit, marchant sur la pointe des pieds, il s’en fut coller son oreille à la porte qui faisait communiquer sa chambre avec celle de Marianne.

Rassuré sans doute, il s’habilla entièrement, évitant avec soin de déranger inutilement les objets et de heurter imprudemment les meubles ; puis, marchant à pas de loup, il descendit au rez-de-chaussée, pénétra dans la cuisine dont il ouvrit la fenêtre avec les précautions les plus minutieuses, sauta dans la cour, se dirigea tout droit vers la voiture du maraîcher qu’il escalada non sans peine, disparut aussitôt au milieu des énormes choux qui allaient lui procurer la plus sûre des cachettes, s’y installa, s’y cala, avec le calme et le sang-froid de quelqu’un qui sait très bien ce qu’il fait et où il va… et lorsque, vers une heure du matin, le père Mathieu, un cultivateur du pays qui conduisait la charrette aux Halles, partit comme chaque nuit pour la capitale, il ne se douta pas, un seul instant, qu’il emmenait avec lui, enfoui sous un tas de légumes, un garçonnet de cinq ans paisiblement endormi, et rêvant à sa maman.

Le maraîcher arriva vers l’aube aux portes de la ville. Après avoir franchi les fortifications, il s’arrêta à proximité d’un marchand de vins où il pénétra aussitôt pour y boire un coup en cassant la croûte.

À peine eut-il disparu, qu’un de ces types de gamins de Paris, nichant on ne sait où et vivant on ne sait de quoi, haut comme une botte, vêtu d’un vieux paletot déchiré, une musette de toile en bandoulière, et coiffé d’un énorme melon gris qui lui entrait jusqu’aux oreilles, s’en vint rôder autour de la charrette. Constatant bientôt que la rue était déserte, brusquement, il s’empara du plus beau chou qui s’offrait à lui, et il se préparait à s’enfuir avec son butin, lorsqu’un cri lui échappa… Un bel enfant blond venait de lui apparaître.

– Mince, alors ! s’écria-t-il. On m’avait bien dit que les gosses venaient dans les choux… Mais j’aurais jamais cru ça !

Et tout de suite, d’un air important, il demanda à Jeannot :

– Quèque tu fais-là, le Momignard ?

– Je viens voir ma maman…, répliqua aussitôt le petit Jean…

– Dans c’te carriole ? reprenait le gosse à la musette.

– Je me suis sauvé cette nuit de la campagne.

– T’as donc pas le moyen de prendre le train ?

– Non… et puis mes parents nourriciers, ils ne m’auraient pas laissé m’en aller tout seul à Paris.

– Alors, tu t’es trotté ?

– Je m’ennuyais trop sans maman !

– Comment c’est-y que tu t’appelles ?

– Jean… et toi ?

– Le môme Réglisse.

– Le môme comment ?

– Réglisse, quoi ! C’est ceux du quartier qui m’ont donné ce nom-là, rapport que je suis noir comme une taupe… Et puis, c’est pas tout ça, mon vieux, s’agit de pas rester là et de te débiner en douce… car si un flic nous voyait là, il serait capable de nous demander not’livret militaire ou not’quittance de loyer ! Allez, ouste !

Après avoir aidé Jeannot à descendre de la charrette, le môme Réglisse le prit par la main et l’entraîna rapidement jusqu’au fond d’un terrain vague ; et, tout de suite, il lui demanda :

– Où c’est-y qu’elle demeure, ta mère ?

– Je ne me rappelle pas… Mais tu sais lire ?

– Un p’tit peu… pas beaucoup, et toi ?

– Je connais mes lettres.

Et Jeannot sortit de sous son gilet le message de sa mère, qu’il avait gardé précieusement sur lui… Assis côte à côte, penchés vers le papier dont ils tenaient un bout chacun, tous deux se mirent à épeler chaque mot, s’entraidant de leurs mutuelles lumières.

Mon enfant chéri,

J’ai été bien contente d’apprendre que tu étais bien sage. Aussi, pour te récompenser, je viendrai passer mon prochain dimanche avec toi et tes bons parents nourriciers, auxquels tu feras toutes mes amitiés. Voici le nom sous lequel je suis connue, et mon adresse : Madame Jeanne Bertin, chez Mme Chapuis, 10, passage Saint-Ferdinand, Neuilly-sur-Seine.

– Neuilly ! Neuilly ! répétait le môme Réglisse après un travail de déchiffrage qui n’avait pas duré moins d’une demi-heure. C’est pas la porte en face, mon colon. Ici, on est à la Villette. S’agit donc de traverser presque tout Paris. As-tu du pognon ?

– Du pognon ?

– De l’argent, quoi ?

Jeannot fouilla dans sa poche et en tira triomphalement une pièce de deux sous.

– C’est pas « besef », constatait le môme Réglisse. Avec ça, pas mèche de se payer le tram, ni même le métro… et encore moins un taxi… Te v’là frais, mon pauv’lapin.

Jeannot, tout désemparé, se mit à pleurer.

– Chiâle pas comme ça mon gosse…, fit son compagnon… C’est moi qui vais te conduire auprès de ta maman.

– Bien vrai ? s’écria le bambin.

– T’as une tête qui me revient, affirmait le gavroche… Tu ne fais pas de magnes (manières) et t’as l’air d’un bon fieu… Tu vas voir, on va se débrouiller… Le système D… ça me connaît… On mettra le temps qu’il faudra… Mais t’en fais pas, on y arrivera à Neuilly… et de bonne heure encore… et en carriole, comme des « bourgeois » !

Regardant son nouvel ami qui, grâce à son aplomb et à son bagout, lui inspirait la plus entière confiance, Jeannot demanda :

– Mais tes parents à toi… qu’est-ce qu’ils vont dire ?

– Mes parents ?… D’abord, j’en ai pas… j’en ai jamais eu… Je suis « empoyé » chez des zoniers… qui demeurent près des fortifs et qui m’ont ramassé quand j’étais tout petit, même que je m’en rappelle plus.

Et, baissant la voix, il ajouta :

– C’est des feignants qui n’en fichent pas un coup… Moi, dès le matin, faut que je parte au marché… Et quand je ne leur rapporte pas plein mes bras de légumes que j’ai barbotés dans les voitures ou aux étalages… qu’est-ce que je prends pour mon rhume… Et pis, je dégringole en ville, je ramasse des bouts de mégots aux terrasses des cafés… Aussi, depuis des ans que ça dure, je peux tout de même bien de temps en temps prendre un jour de sortie… Allons, viens, mon gosse… As pas peur… le môme Réglisse est un peu là !

Et passant son bras sous celui de son protégé, il ajouta, avec un accent de touchante envie :

– T’en as de la veine, mon gosse, d’avoir une maman !

*

Quel ne fut pas l’étonnement de Mme Chapuis en voyant un gamin presque en guenilles auquel donnait la main un petit bonhomme vêtu en paysan, sonner à sa porte vers six heures du soir et lui demander sur un ton plein de politesse comique :

– S’cusez-moi, madame, c’est bien vous, la pension de famille ?

– Oui, mon enfant. Qu’est-ce que vous désirez ?

– Mâme Bertin, si ou plaît ? J’y amène son gosse.

– Comment ! c’est le petit Jean ?

– Oui, madame, répliquait le fils de Jacqueline qui, bien que fatigué par son escapade, gardait un petit air crâne qu’il avait pris au contact de son intrépide compagnon.

Et tout de suite, le môme Réglisse ajouta :

– Il s’embêtait de ne pas voir sa mère, c’pauv’lapin… Ça se comprend… Alors, il a pris le train des maraîchers – la voiture à choux, quoi ! Je l’ai rencontré ce matin à la barrière, même qu’il ne savait plus où aller… Alors, on s’est débrouillé. On en a mis… C’est rien loin, chez vous. Pas commode à dégotter, votre boîte, même que si on n’avait pas trouvé en route une auto-taxi qui chargeait pour Neuilly… on ne serait arrivé que demain… Mais moi, mariolle… j’ai fait grimper mon copain sur un ressort, je me suis installé sur l’autre, et nous voilà !

– C’est très vilain, de se sauver comme ça, reprenait Mme Chapuis… Votre maman mon petit Jean, va vous gronder…

– Mais non, ripostait le bambin, puisque c’est pour l’embrasser… Où est-elle ? Je veux la voir… vite… bien vite.

– Elle est sortie, mais elle va rentrer.

Il y avait, en effet, une heure environ que Jacqueline, cédant aux perfides instances de la Monti, était partie en auto avec elle.

S’emparant alors de Jeannot, Mme Chapuis lui dit :

– Venez, mon mignon… ne restez pas dans la rue…

Mais le petit hésitait.

– Et lui ? demanda-t-il en montrant son ami.

Le môme Réglisse ripostait :

– Pas la peine, mon gosse… Va avec la dame… J’aime pas raser le monde… je retourne dans mon patelin… j’ai mon billet de retour. Bonsoir la « soce ».

– Au revoir, Réglisse ! s’écria le petit-fils du banquier, qui, en un élan charmant et spontané, lui sauta au cou.

– Au revoir, mon « pote », et t’en fais pas pour moi, fit le petit ramasseur de mégots qui s’en fut, fier de son exploit, conscient de son importance, tandis que Mme Chapuis, encore toute stupéfaite de cette aventure, conduisait Jeannot jusqu’à la chambre de Jacqueline.

Avec une franchise touchante, le bambin lui raconta tout…

Émue jusqu’aux larmes, la digne personne, qui n’avait pas le courage de le gronder davantage, l’embrassa avec bonté… Puis, comme une sonnerie stridente se faisait entendre, elle fit :

– Mon chéri, je suis obligée de descendre. Votre maman va revenir… Tenez-vous là bien tranquille…

Et Jeannot resté tout seul… regarda autour de lui… songeant :

– C’est pas si beau que chez grand-papa Favraut, mais c’est beau tout de même, puisque c’est la chambre de ma maman.

Puis, il se dirigea vers la fenêtre entrouverte, afin de guetter le retour de celle qu’il attendait avec une si adorable impatience.

Soudain, un cri de joie lui échappe :

– Oh ! les beaux petits pigeons !

L’enfant vient en effet d’apercevoir, dans leur cage, les deux oiseaux devenus les compagnons de sa mère.

Il s’avance vers la cage et contemple les pigeons qui, nullement effarouchés, le regardent en roucoulant avec douceur, comme s’ils devinaient en lui un ami.

– Oh ! oui, ils sont beaux…, admire-t-il. Je voudrais les caresser.

Mais, tout à coup, il cesse de sourire… il devient presque grave, tandis que ses yeux reflètent une expression d’exquise bonté.

– Maman, murmure-t-il, m’a dit bien des fois que les oiseaux n’étaient pas faits pour vivre en prison.

Et, tout doucement, il ouvre la porte de la cage en disant :

– Partez, mes petits, partez… Allez-vous-en vite, bien vite, retrouver vos parents.

Les deux pigeons se sont élancés au dehors… en un joyeux bruit d’ailes…

Après s’être orientés un instant, ils s’envolent bientôt vers les ruines du Château-Rouge… Jeannot les suit des yeux. Et sans se douter que son geste d’instinctive miséricorde va peut-être sauver sa mère, éperdu de ravissement, tout en frappant l’une contre l’autre ses menottes roses, il crie aux fidèles messagers de Judex :

– Bon voyage, mes petits pigeons blancs. Bon voyage !

TROISIÈME ÉPISODE La meute fantastique

I
VIDOCQ

Vers huit heures du matin, un homme de haute taille, d’allure aristocratique, drapé dans une ample cape noire et tenant en laisse un superbe chien policier, se présentait dans une pension de famille de Neuilly, sise impasse Saint-Ferdinand, et demandait aussitôt à parler à Mme Bertin.

– Mme Bertin n’est pas ici, répondit la propriétaire, l’excellente Mme Chapuis dont les traits tirés, les yeux rouges et les paupières gonflées, attestaient une nuit sans sommeil, et toute d’inquiétude.

– Comment… elle n’est pas ici ? s’exclama l’inconnu avec un étonnement qui aurait pu paraître factice à un observateur.

– Non, monsieur ! fit l’excellente femme qui, étonnée par le grand air de son interlocuteur, en même temps que rassurée par son regard de lumineuse intelligence et de loyale franchise, questionna avec une indication d’immédiate confiance :

– Vous êtes peut-être son parent ?

– Je suis un ami de sa famille, précisa Judex sur un ton plein de noblesse qui eût suffi à dissiper immédiatement toute équivoque.

– Entrez donc, monsieur, invita aussitôt la brave hôtelière qui, tout en faisant pénétrer le visiteur dans le petit salon du rez-de-chaussée, exprimait avec l’accent de la plus vive angoisse : Je vous demande pardon, monsieur, de vous recevoir ainsi ; mais je suis toute bouleversée. Je crains un malheur… Une personne si aimable et si sérieuse, qui était si facile à vivre et qui ne se plaignait jamais de rien !…

Et l’excellente créature, éclatant en sanglots, s’écria :

– Ah ! la pauvre petite femme !…

– Calmez-vous, madame, conseillait Judex avec bonté ; et veuillez m’expliquer ce qui s’est passé.

– Voilà, monsieur… Hier… vers la fin de l’après-midi, une dame que je n’avais jamais vue est venue demander Mme Jeanne Bertin pour des leçons de piano… Mme Bertin l’a reçue dans sa chambre, et, au bout d’un quart d’heure environ, elles sont redescendues toutes les deux. Elles devaient se connaître depuis longtemps, car elles semblaient très bonnes amies. Quand Mme Bertin est passée devant le bureau, elle m’a dit en accrochant sa clef au tableau : « Je vais faire une course ; mais je serai certainement de retour avant dîner. » Et elle n’est pas rentrée… Je l’attends encore ! Si elle avait été retenue au-dehors, elle m’aurait certainement prévenue. C’est donc qu’elle a eu un accident, Paris devient si terrible avec tous ces tramways et ces autos qui filent un train d’enfer dans tous les sens… Aussi, moi, depuis hier soir, je ne vis plus… j’ai passé toute ma nuit à attendre ma pensionnaire… J’espérais toujours la voir revenir… Mais rien !… Et, pour comble de malchance, son petit garçon nous est arrivé hier soir. Figurez-vous qu’il s’est sauvé de la campagne où sa mère l’avait placé chez de très braves gens, paraît-il… Il n’a que quatre ans et demi… Croyez-vous ?… Je ne savais qu’en faire… Il ne voulait pas se coucher avant d’avoir embrassé sa maman… Enfin, il a fini par s’endormir, le pauvre mignon… Mais quand il va se réveiller, et qu’il ne va encore voir personne, je me demande ce que je vais lui dire ! J’en suis malade d’avance !… En voilà des émotions !

Judex, qui avait écouté Mme Chapuis avec la plus sympathique attention, reprenait :

– Voulez-vous me permettre, madame, de vous poser quelques questions ?

– Volontiers, monsieur. Je ne vous connais pas ; mais du moment que vous êtes un ami de Mme Bertin…

– Avez-vous prévenu la police de la disparition de votre pensionnaire ?

– Non, monsieur, j’espérais toujours que la pauvre petite rentrerait… Mais, si vous le voulez, nous pourrions aller ensemble au commissariat…

– Attendez encore un peu. Mme Bertin recevait-elle des visites ?

– Aucune, monsieur.

– Avez-vous jamais vu des gens suspects rôder autour de chez vous ?

– Jamais… c’est-à-dire qu’à présent, je crois me rappeler qu’un jeune homme assez élégant s’est arrêté à plusieurs reprises devant la maison.

– Et cette personne qui est venue demander Mme Bertin, comment était-elle ?

– Très jolie fille, avec des bandeaux noirs, de grands yeux… et bien habillée, élégante, même. Enfin, si cela peut vous intéresser, Mme Bertin l’a appelée devant moi : Mlle Marie…

« Mlle Marie… » nota mentalement Judex qui reprit aussitôt :

– Avez-vous fait d’autres remarques ?

– Je ne sais pas… Je cherche… Faut pas m’en vouloir ; je n’ai pas très bien ma tête à moi… Attendez, mon bon monsieur… Cette demoiselle Marie est arrivée dans une belle auto de maître qui a attendu devant ma porte… Il y avait aussi un monsieur… un jeune homme… qui a fait les cent pas… sur le trottoir… et qui est monté dans la voiture avec Mme Bertin et la femme brune.

– Ce jeune homme était-il le même que celui que vous avez vu stationner en face de chez vous ?

– Non, monsieur !… Je puis même vous affirmer qu’ils ne se ressemblaient pas du tout.

Judex, qui avait enregistré les déclarations de Mme Chapuis avec la plus apparente impassibilité, continuait toujours sur ce ton de politesse parfaite qui révélait un vrai gentleman :

– Vous m’avez bien dit que le fils de Mme Bertin était ici ?

– Oui, monsieur. Je l’ai installé dans la chambre de sa mère.

– Pourriez-vous me conduire auprès de lui ?

– Très volontiers ! acceptait la brave hôtelière sur laquelle l’homme à la cape noire semblait avoir conquis un entier ascendant.

Cependant, comme elle jetait un regard anxieux sur le superbe chien que le visiteur tenait en laisse :

– Rassurez-vous…, fit Judex, Vidocq n’est méchant qu’avec les méchants… Autrement, c’est un animal, ou plutôt un être humain d’une intelligence et d’une bonté extraordinaires.

– Alors, venez, monsieur.

Quelques instants après, Judex pénétrait dans la chambre de Jacqueline.

Jeannot venait de s’éveiller.

En apercevant cet étranger, l’enfant eut un mouvement de frayeur. Mais la présence de Mme Chapuis le rassura aussitôt, en même temps que la vue du chien policier lui arracha ce cri d’admiration spontanée :

– Oh ! le beau toutou !

– Tu peux le caresser, mon mignon, invitait Judex en s’approchant du lit… Il est très doux et il aime beaucoup les enfants, surtout quand ils sont gentils.

Jeannot promenait sa main sur la tête du bel animal… qui le considérait déjà d’un air de protection affectueuse, lorsque, redevenu subitement anxieux, il demanda à Mme Chapuis, qui avait peine à retenir ses larmes :

– Dites, madame, est-ce que maman est revenue ?

– Pas encore !

– Mais elle ne tardera pas, déclara Judex en approchant ses lèvres du front d’ange qui s’offrait à lui, tandis que, gravement, comme s’il prenait envers lui-même le plus sacré des engagements, il déclarait :

– Je te le promets, mon enfant…, tu reverras bientôt ta maman.

Puis, se tournant vers l’hôtelière, il lui confia à voix basse, mais avec un accent d’autorité souveraine :

– Votre pensionnaire est vivante !

– Que le bon Dieu vous entende !

– Je m’en vais partir à sa recherche… Mais pas un mot, n’est-ce pas… à personne, vous m’entendez !… Le salut de Mme Bertin dépend de votre silence.

– Comptez sur moi !

Judex s’emparant d’un gant que Jacqueline avait laissé sur la table le fit flairer à son limier qui, les oreilles dressées et les prunelles en feu, sembla répondre aussitôt à son maître : « J’ai compris ! »

– Au revoir, madame, saluait poliment le mystérieux visiteur.

– Où pensez-vous qu’elle puisse bien être ? interrogeait avidement l’hôtelière…

– C’est Vidocq qui va me le dire…, répondit Judex, en désignant son chien qui, tout frémissant, les muscles du cou tendus, et le nez humant le sol, l’entraînait vigoureusement, dans sa hâte d’entrer en chasse.

Tandis que l’homme à la cape noire gagnait la rue, Mme Chapuis, le regardant s’éloigner, se prit à murmurer :

– Je n’ai pas osé lui demander comment il s’appelait : mais rien qu’à la façon dont il a embrassé le petit, j’ai tout de suite deviné que c’était un brave homme.

… Et Judex, tout en regagnant une automobile où l’attendait son frère, songeait, les sourcils froncés et en proie à une réelle angoisse :

– Pourquoi Diana Monti a-t-elle enlevé Jacqueline ?

II
DIANA, MORALÈS ET CIE

Étendue, ou plutôt prostrée sur un banc rustique, au fond d’une pièce voûtée, où le jour pénétrait par une sorte d’œil-de-bœuf hors de portée et garni de solides barreaux de fer, une jeune femme, dont le visage reflétait une expression de stupeur profonde, laissait errer autour d’elle un regard profondément douloureux.

C’était Jacqueline Aubry, qui venait de reprendre connaissance.

Ne saisissant pas bien, tout d’abord, la réalité, elle voulut se lever, se diriger vers une porte massive… à l’énorme serrure toute neuve et visiblement fermée du dehors…

Mais… elle n’en eut pas la force… Elle retomba sur le banc… et, comme elle voulait appeler, sa voix s’étrangla dans sa gorge en proférant cette phrase qui se termina en un déchirant sanglot :

– Je suis prisonnière !…

Tout de suite, une question d’autant plus tragique qu’elle se sentait incapable d’y répondre, se posa à son esprit :

– Pourquoi ?

Se souvenant à présent de toutes les péripéties de son enlèvement, elle se demandait :

– Oui, pourquoi cette demoiselle Verdier envers laquelle je n’ai jamais eu que de bons procédés et qui, elle-même, ne m’a jamais témoigné que beaucoup de déférence et de sympathie, m’a-t-elle attirée dans un aussi odieux guet-apens ?… Je suis pauvre… on ne peut donc rien espérer de moi… Je ne vois pas… je ne comprends pas…

Mais bientôt un nom s’échappa de ses lèvres :

– Judex !

Et la fille du banquier, envahie d’une torpeur irrésistible, se demandait :

– Si c’était lui qui m’avait fait conduire ici ? Si poursuivant jusqu’au bout son œuvre de vengeance implacable, après avoir endormi ma défiance par l’envoi de ces deux pigeons et de cette lettre où il se déclarait mon protecteur, il avait pris l’institutrice de mon fils pour complice ? Qui sait si ce n’est pas grâce à cette femme qu’il a pu frapper mon père ?

Incapable de soupçonner César de Birargues d’une pareille félonie, s’exaltant à ces soupçons terribles qui n’étaient pas loin de devenir pour elle la plus atroce des certitudes, Jacqueline cherchait à reconstituer dans son cerveau enfiévré toute la suite des événements tragiques qu’elle venait de traverser.

Ressuscitant en elle un tas de détails qu’elle avait jusqu’alors négligés, elle en arriva à conclure qu’elle était à son tour la victime de Judex et que Marie Verdier n’était que l’exécutrice des volontés de ce terrible et mystérieux personnage.

De nouveau, elle trembla pour son enfant.

– Mon petit Jean adoré ! s’écria-t-elle, en un accès de navrant désespoir… Ils vont me le prendre aussi… Car, je le sens, rien ne pourra désarmer ce bourreau… Rien ! pas même un innocent, pas même le regard d’un ange, pas même le sourire d’un enfant !… Qui te défendra, mon chéri, contre les attaques de nos ennemis ? Que ne suis-je près de toi pour te protéger !… J’aurais dû te garder à mes côtés ! Mon Dieu ! c’est effroyable… Je ne croyais pas qu’il y eût au monde de pareilles souffrances… Pourquoi me les avoir imposées… à moi qui n’ai jamais fait le mal…, à moi qui n’ai jamais été heureuse…, à moi qui suis prête à sacrifier pour mon petit mon dernier souffle de vie ?…

« Oui, mon Dieu, si, dans votre justice, vous avez décidé que moi aussi je devais expier les fautes de mon père, frappez-moi… sans pitié… Mais que votre colère s’arrête là… Ne soyez pas aussi cruel que le Jehovah des Juifs… Ne nous poursuivez pas jusque dans la troisième génération. Par pitié, épargnez mon enfant !…

Et, glissant à genoux sur le sol… la tête courbée… les mains jointes, elle pria de toutes les forces de son âme bouleversée, et jamais supplication plus ardente ne jaillit d’un cœur maternel…

Mais une fièvre intense s’était emparée d’elle… Quand elle se releva, elle était toute frissonnante… La soif lui desséchait les lèvres… Sur une lourde table de bois… comme on en voit à la campagne… il y avait une carafe d’eau… et un verre, que la jeune femme n’avait pas encore remarqués… Elle but à larges traits… avidement, quelques gorgées…

Presque aussitôt, une détente bienfaisante se produisit en elle. Ses larmes se remirent à couler, en même temps qu’une torpeur de plus en plus envahissante la ramenait vers le banc où elle se laissa choir ; et, brisée, meurtrie, mais calmée, apaisée, elle s’endormit en murmurant en un vague sourire fait d’un intuitif et inconscient espoir :

– Mon Jeannot… mon bien-aimé !

Quelques instants après… la porte s’ouvrait sans bruit… laissant apercevoir la silhouette de Diana Monti et de Moralès.

– Elle dort, fit celui-ci à voix basse.

– Oui, répliqua l’aventurière ; et elle n’est pas près de se réveiller… car j’ai un peu forcé la dose… Mieux vaut qu’elle ne nous voie pas… Cela nous évitera des explications ennuyeuses. Allons, tout va bien. D’ailleurs, ton ami a dû recevoir notre télégramme et ne saurait tarder !

Et elle ajouta, sarcastique, mauvaise :

– Laissons cet ange reposer en paix !

Après avoir soigneusement refermé la porte du caveau, les deux complices regagnèrent le rez-de-chaussée d’une petite villa qui s’élevait à l’orée de la forêt de Chevilly (Seine-et-Oise), un peu en retrait de la route si pittoresque qui va de Médan à Vernouillet.

Suffisamment isolée, elle servait de retraite au couple de bandits qu’étaient Diana et Moralès, chaque fois qu’à la suite d’aventures un peu trop corsées, il attirait sur lui l’attention de la police. Hâtons-nous de dire que, grâce à leur audacieuse adresse autant qu’aux précautions prises, ils avaient toujours réussi à échapper à toutes recherches.

Une fois au salon, meublé et décoré avec une élégance quelque peu tapageuse et dont les deux larges fenêtres formant baie donnaient sur un jardin superficiellement entretenu, Diana s’installa dans un rocking-chair et, allumant une cigarette, elle dit à son amant qui, le front collé aux vitres, semblait guetter l’arrivée d’un personnage impatiemment attendu :

– Tu m’as bien comprise… n’est-ce pas ?… Je puis compter sur toi ?

– Oui, oui, c’est entendu… mais ne crains-tu pas que notre ami ne trouve que nous allons un peu fort ?

L’ex-institutrice eut un haussement d’épaules méprisant et agacé.

– Mon petit Mora, lança-t-elle d’une voix mordante, tu devrais savoir que je n’aime pas les trembleurs… Et, si tu tiens à ce que nous restions bons amis, j’entends que tu sois un homme comme je te veux… c’est-à-dire… prêt à tout risquer sans peur, et à tout réaliser sans faiblesse.

– Diana… tu sais bien que je me ferais tuer pour toi, s’écria Moralès qui s’était rapproché de sa maîtresse et voulut, passionnément, s’emparer de sa main.

Mais celle-ci l’écarta d’un geste brusque.

– Bas les pattes ! fit-elle. En ce moment, il s’agit d’affaires sérieuses. As-tu bien retenu tout ce que je t’ai dit ?

– Je suis sûre que tu seras contente de moi.

– À la bonne heure !

– Une simple question, tu permets ?

– Parle.

– Une fois délivrée, la fille de ton banquier ne manquera pas de nous accuser.

– Et après ?

– Mais c’est très grave.

– Imbécile…, ricana l’ex-institutrice, nous avons de quoi nous défendre.

– Précise…

– D’abord la lettre de César… et je crois que ça compte…

– Puis ?…

– Je te dirai cela si l’occasion s’en présente.

– Diana, Diana, scanda sourdement Moralès effrayé, jusqu’où veux-tu donc m’entraîner ?

La Monti eut un sourire terrible… Mais elle n’eut pas le temps de répliquer. Une portière se soulevait, laissant apercevoir un singulier valet de chambre qui, sous sa livrée douteuse, dissimulait mal ses allures de bandit, et qui annonça d’une voix grasseyante :

– Le v’là qui arrive !…

En effet, une auto s’arrêtait devant la villa.

– Va lui ouvrir, et fais-le entrer tout de suite, ordonna l’aventurière.

– Bien… « dussèche », accentua le hideux personnage qui disparut aussitôt.

Quelques instants après, il introduisait César de Birargues dans le salon de la villa.

Le « roi du cotillon » était visiblement ému… Non point qu’il regrettât son geste aussi lâche que stupide… Dans l’enivrement de son désir, il n’avait pu mesurer encore toute la bassesse de sa conduite… Mais il était inquiet, très inquiet sur la suite de l’aventure.

Il se demandait s’il allait être éloquent pour convaincre et toucher la jeune femme, et si, devinant l’infâme comédie, elle n’allait pas l’accabler de son mépris…

Mais il était trop tard pour reculer…

D’ailleurs, le sourire de triomphe qui se dessinait sur les lèvres de la Monti et l’air nettement satisfait que s’était composé Moralès, le rassurèrent aussitôt.

– Eh bien, chère amie…, fit César de Birargues en embrassant galamment la main que lui tendait la belle Diana, tout s’est bien passé ?

– Admirablement.

– Elle est ici ?

– Elle est ici.

– Elle ne se doute pas, au moins, que je suis d’accord avec vous ?

– En rien…, affirmait Diana. L’affaire a été menée si rapidement que la chère enfant n’a même pas eu le temps de se reconnaître… En ce moment, elle dort paisiblement, en attendant que son prince Charmant vienne la réveiller.

– Vous êtes non seulement des gens très habiles, mais aussi des amis très sûrs…, remerciait sottement le beau César.

Et prenant cinq billets de mille francs dans son portefeuille, il ajouta :

– Voici le reliquat de la somme convenue… Maintenant, conduisez-moi auprès de la belle…

– Un instant ! fit Moralès stimulé par le regard expressif de sa maîtresse.

– Pourquoi, un instant ? questionna vivement le jeune de Birargues.

– Les frais ont été plus considérables que je ne le pensais…, développait cyniquement le rasta. Ce n’est pas tout ; nous courons de gros risques… nous avons dû nous assurer des complicités très coûteuses. Il me faut encore dix mille francs si vous voulez que je vous livre votre captive.

– Dix mille francs ! répéta César ahuri par cette complication imprévue.

– C’est à prendre ou à laisser…, conclut froidement Moralès.

M. de Birargues eut un frémissement de rage. En un seconde, la lumière s’était faite dans son esprit.

– Je suis roulé…, se dit-il au comble de la rage.

Puis tout haut, il reprit d’un air de dignité offensée :

– Vous êtes deux gredins !

– Marquis !

– Oui, deux gredins… et je vous donne cinq minutes pour remettre Mme Jeanne Bertin en liberté… sinon, je vais immédiatement porter une plainte au procureur de la République.

– Une plainte ! Contre qui ? interrogeait ironiquement Diana.

– Contre vous deux.

– Et ça ? fit Moralès, en mettant sous les yeux de César la lettre que celui-ci lui avait si imprudemment adressée la veille :

Mon cher baron,

Comme convenu, je vous envoie ci-joint un chèque de cinq mille francs pour l’exécution de mes projets. Je vous remettrai pareille somme… à la livraison.

Très cordialement vôtre.

CÉSAR DE BIRARGUES.

En relisant cette missive, à laquelle, en l’écrivant, il n’avait accordé aucune importance, le jeune snob comprit l’effroyable guêpier dans lequel il était tombé.

Pâle de fureur, secoué d’une sorte de frisson nerveux, il eut un geste de menace comme pour se jeter à la gorge du baron de pacotille, du rasta sans scrupules qui l’avait si impudemment floué.

– Canaille ! hurla-t-il. Tu vas me rendre cette lettre… ou bien…

– Viens la prendre…, riposta flegmatiquement Moralès, en sortant un browning de la poche de son veston.

Puis il ajouta… conciliant… ironique :

– Mon cher marquis, si vous ne voulez pas être inquiété vous-même… je vous engage à ne pas mêler la police à nos affaires… Si vous êtes à court d’argent, nous vous donnerons tout le temps nécessaire pour vous exécuter… N’avons-nous pas un otage ?

– C’est bien, riposta César, d’une voix sifflante… Attendez-moi ici… le temps d’aller à Paris et d’en revenir… et je vous rapporte la somme.

– À la bonne heure ! ponctua Moralès.

Et Diana, qui avait appuyé sur le bouton d’une sonnette électrique, dit au valet de chambre dont l’horrible silhouette apparaissait dans l’entrebâillement de la porte :

– Crémard, reconduisez M. le marquis jusqu’à sa voiture !

– Diana…, fit Moralès, lorsque César eut disparu… es-tu contente de moi ?… Ai-je bien récité ma leçon ?

– Pas mal !… Pas mal du tout ! reconnut l’aventurière qui, le regard perdu dans une mystérieuse et sombre rêverie, ajouta : Décidément, je commence à croire que je ferai quelque chose du petit Moralès !

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
27 şubat 2026
Hacim:
430 s.
ISBN:
4064066446727
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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