Kitabı oku: «Mandrin, roman d'aventures»
Arthur Bernède
Mandrin, roman d’aventures
Couverture: Louis Mandrin (1725-1755), gravure faite par un auteur inconnu au XVIIIe siècle. EAN 4064066446758e-artnow, 2021
Table des Matières
AVANT-PROPOS
PREMIERE PARTIE : Les Noces de Mandrin.
Chapitre I : Les contrebandiers.
Chapitre II : Tiennot le berger.
Chapitre III : Le frère Théatin.
Chapitre IV : La souricière.
Chapitre V : Un odieux marché.
Chapitre VI : De mystérieux préparatifs…
Chapitre VII : La corbeille de noce.
Chapitre VIII : La maison vide.
Chapitre IX : Au château des aigles.
Chapitre X : Mariée.
Chapitre XI : Une adresse machiavélique.
Chapitre XII : Maitre Alcofribas.
Chapitre XIII : Une nuit de noces mouvementée.
Chapitre XIV : Sourire mêlé de larmes.
Chapitre XV : Rusé comme un singe.
Chapitre XVI : Mandrin chez Voltaire.
Chapitre XVII : Une parole engagée à la légère.
Chapitre XVIII : Le devoir et l’amour.
DEUXIEME PARTIE : La trahison.
Chapitre I : Une décision d’importance.
Chapitre II : Encore un bon tour.
Chapitre III : Une rude bataille.
Chapitre IV : Un bon point pour Pistolet.
Chapitre V : Le démon tentateur.
Chapitre VI : Ou pistolet semble reprendre l’avantage.
Chapitre VII : La caisse est vide.
Chapitre VIII : La favorite.
Chapitre IX : Le colonel de la Morlière.
Chapitre X : Le Roi Louis XV.
Chapitre XI : Un orage de palais.
Chapitre XII : Raison d’état.
Chapitre XIII : Le retour.
Chapitre XIV : La prisonnière.
Chapitre XV : Au Présidial de Grenoble.
Chapitre XVI : Les deux rivales.
Chapitre XVII : Assaut suprême.
Chapitre XVIII : Au secours de Mandrin.
Chapitre XIX : La messagère.
Chapitre XX : L’exécution.
EPILOGUE
AVANT-PROPOS
En l’an de grâce 1754, sous le règne de Louis XV, M. de Voltaire mandait à son ami le prince de Ligne, qui voyageait en Hollande :
Mon cher prince,
Vous n’ignorez point qu’en France, depuis 1681, une société de « partisans », moyennant une redevance annuelle de soixante millions, a le droit de percevoir tous les impôts : douanes, gabelles, domaines et même tabacs.
Ces gens, connus sous le nom de fermiers généraux, réalisent ainsi des bénéfices incalculables, qui leur permettent de mener joyeuse vie… On me conte, à ce sujet, une assez piquante anecdote… Sa Majesté Louis XV se promenait un jour aux environs de Fontainebleau, en compagnie de son exquise amie, la marquise de Pompadour, lorsque son attention fut attirée par une très luxueuse maison de plaisance, qui s’élevait au milieu d’un parc féerique.
— A qui cette « folie » ? interrogea le roi.
— Sire, au fermier général Bouret d’Erigny, répliqua un courtisan de la suite.
— Et ces bois magnifiques ?
— Sire, à M. Bouret d’Erigny.
— Et tous ces champs fertiles, qui s’étendent à perte de vue ?
— Sire, à M. Bouret d’Erigny.
— Et, là-bas, ce splendide château, qui domine la vallée de la Seine ?
— Sire, à M. Bouret d’Erigny.
Et Sa Majesté de s’exclamer :
— Mais c’est donc un vrai marquis de Carabas !
Jugez, mon cher prince, d’après un tel luxe, combien grande doit être la misère en notre pays de France…
Dans les villages, on ne voit que pauvres gens qui sont jetés hors de leurs demeures, et dont les meubles sont vendus à l’encan, parce qu’ils n’ont pu payer leur tribut à messieurs « les partisans »…
On me raconte que des familles entières en sont réduites à camper dans les bois ou à se réfugier dans des carrières abandonnées, où elles achèvent de mourir de faim et de froid…
Puisse, un jour prochain, surgir un homme assez audacieux pour venger tous ces malheureux !…
Voltaire
Le vœu de l’illustre écrivain n’allait pas tarder à être exaucé… Un jeune paysan, à l’âme exaltée d’aventurier sans peur et sans scrupules, mais au cœur généreux, allait lever l’étendard de la révolte, faisant bientôt trembler ces fermiers généraux, terreur des pauvres gens. Il se nommait Louis Mandrin…
Voici sa tragique et véridique histoire, remplie d’exploits fabuleux, dont le souvenir est demeuré légendaire.
Arthur Bernède
PREMIERE PARTIE : Les Noces de Mandrin.
Chapitre I : Les contrebandiers.
Par un beau jeudi de mai, vers dix heures du matin, la pittoresque localité de Beaujeu, accrochée au flanc des Alpes Dauphinoises, à quelques portées de fusil de la frontière savoyarde, était le théâtre d’une panique extraordinaire…
Des jeunes gens terrorisés traversaient en courant la grande place, faisant fuir devant eux des troupeaux d’oies qui agitaient éperdument les ailes… De vieux paysans cherchaient un refuge dans les auberges, dont les lourdes portes se refermaient avec fracas.
Un sacristain, l’air effaré, verrouillait promptement la porte de l’église… Des bergers se hâtaient de faire rentrer leurs bestiaux dans les écuries… Des femmes se sauvaient dans leurs maisons et s’y barricadaient avec leurs petits… Une pauvre vieille s’enfuyait sur ses béquilles, s’efforçant péniblement de regagner son modeste logis… Des gamins se terraient dans des buissons… et parmi les abois des chiens aux poils hérissés et aux gueules menaçantes, une rumeur montait d’un groupe de paysans, prudemment dissimulés derrière un mur, à l’entrée du pays.
La bande à Mandrin ! La bande à Mandrin.
Bientôt, une troupe de cavaliers coiffés jusqu’aux yeux de larges chapeaux couverts de poussière, armés jusqu’aux dents et encadrant plusieurs mulets chargés de ballots de tabac d’Espagne, débouchait sur la place déserte.
A leur tête un homme d’une trentaine d’années, monté sur un superbe cheval blanc… Très grand, musclé, son fier visage encadré d’une longue chevelure dont les boucles flottaient au vent, la taille entourée d’une ceinture de cuir, à laquelle pendait une immense rapière, et où s’accrochaient deux énormes pistolets, les yeux brillants d’une flamme révélatrice d’énergie indomptable et de volonté sans limites, — vêtu d’un habit de drap d’Elbeuf gris, d’une culotte de peau et de guêtres en ratine, coiffé, ainsi que ses compagnons, d’un grand feutre noir, dont l’aile était rabattue en visière, il semblait, malgré sa jeunesse, incarner cette force, cette autorité et cette expérience qui font reconnaître au premier coup d’œil un chef indiscutable et indiscuté.
— Halte ! commanda-t-il d’un ton impératif.
Tous obéirent avec une régularité militaire qui dénotait un esprit de discipline…
Sautant à terre, un des contrebandiers, qui portait un tambour, saisit ses baguettes et fit entendre une série de roulements plus joyeux que menaçants et qui eurent pour résultat immédiat de faire sortir les paysans de leurs abris et les enfants de leurs cachettes.
Les fenêtres et les huis s’entrebâillaient laissant apparaître des têtes exprimant plus de curiosité que de crainte…
Le sourire aux lèvres, le visage épanoui de santé et de belle humeur, le chef faisait de bienveillants appels de la main aux villageois qui, revenus de leur grande peur, se rapprochaient de lui, encore hésitants et timorés.
Alors, se dressant sur ses étriers, le cavalier attaqua d’une voix vibrante :
— Eh bien oui, je suis Mandrin, capitaine général des contrebandiers de France.
« Mais, morbleu mes camarades, n’ayez pas une telle crainte ! Je n’en veux pas à vous, pas plus qu’à vos femmes et même à vos volailles. Je ne suis pas l’ennemi du peuple, je suis son défenseur… et je veux le venger des exactions des fermiers généraux.
Voila pourquoi je traque les traitants, les croupiers et les porteurs de contraintes ou tout quidam de cet acabit ; car autant l’impôt est chose sacrée, quand il a pour objet la prospérité et la défense d’un pays, autant il devient une chose inique et révoltante, quand il ne sert qu’à enrichir des faquins.
« Or, on vous vole, on vous pressure, on vous rançonne, on vous ruine, on vous tue !…
« Vous payez le sel douze fois sa valeur et vous n’avez même pas le droit de vous en priver.
« Ceux qui sont surpris avec une livre de faux sel sont condamnés à neuf ans de galère ou pendus, tandis que les intendants qui volent l’or par tonneaux sont honorés, applaudis, et leur richesse est faite de votre misère »
A ces mots, une grande clameur d’allégresse s’éleva de la foule de plus en plus compacte entourant l’orateur.
Ainsi Mandrin, que l’on représentait comme le pire des bandits, chargé de tous les crimes, qui passait pour un voleur, un faux-monnayeur, un assassin toujours prêt au pillage, était, au contraire, le révolté qui se dressait pour la défense des pauvres gens, persécutés par les commis des fermiers, le justicier qu’ils attendaient inconsciemment.
Il n’en fallut pas plus pour les rassurer, les réconforter, leur donner espoir et leur rendre confiance. Lorsque le « capitaine » reprit de sa voix claironnante :
— Ne voyez donc en moi qu’un ami, qu’un frère !… Je ne vous demande qu’une chose, celle de m’indiquer la demeure de l’entreposeur des tabacs.
Un bras se tendit, puis deux, puis dix, puis cent ! vers une maison d’apparence cossue, et qui, entourée d’un jardinet, s’élevait au fond de la place, en face de l’église…
Mandrin, à la tête de ses compagnons, suivi d’un cortège sans cesse grossissant de villageois, se dirigea vers l’habitation où semblait régner la paix la plus absolue.
L’entreposeur des tabacs de Beaujeu, le bonhomme Agénor Malicet ne s’attendait guère à cette visite matinale…
Vautré dans un confortable fauteuil, en face d’une table sur laquelle était ouvert un registre, il paraissait plongé dans de laborieux calculs de comptabilité… En réalité, il dormait.
En effet, en dehors de ses repas, copieux et abondamment arrosés de vins généreux, dormir était son occupation principale.
Soudain, un scribe, aux allures de rat de cave famélique, qui contemplait son maître d’un air irrévérencieux, eut un tressaillement de surprise…
Des poings vigoureux heurtaient la porte… qui s’ouvrait presque aussitôt avec fracas, livrant passage à Mandrin, escorté de plusieurs contrebandiers, portant sur le dos des ballots de tabac.
Le rat de cave, sidéré, disparut derrière un meuble… Sans lui accorder la moindre attention, Mandrin se dirigea vers le bonhomme Malicet, que cet envahissement n’avait pas réveillé, et qui continuait à ronfler bruyamment.
Le « capitaine » posa lourdement sa main d’acier sur l’épaule du receveur ; comme celui-ci hésitait à sortir de sa torpeur, il le secoua rudement ; et Agénor Malicet, éberlué, se décida enfin à entr’ouvrir les paupières.
— Le contenu de ta caisse !… ordonnait le chef des contrebandiers, sur un ton qui fit frémir le bonhomme.
— Man… Mandrin !… articula Malicet d’une voix étouffée.
— Oui, Mandrin… scanda le capitaine.
Et portant la main à la crosse de son pistolet, il ajouta :
— Allons, exécute-toi, car je n’ai pas de temps à perdre.
Malicet jeta autour de lui un regard d’effroi. Son bureau était rempli de contrebandiers aux allures dégagées… et aux mines peu rassurantes… Il ne pouvait compter sur aucun secours de la part de son scribe et de ses autres employés qui, paralysés par la peur, se tenaient cois dans une pièce voisine… Alors, d’un pas incertain il se dirigea vers une grande armoire qui occupait presque entièrement l’un des panneaux de la pièce et introduisit d’une main tremblante une clef dans la serrure.
— Mi-Carême… Carnaval, faites votre besogne commandait Mandrin.
Deux contrebandiers, le premier petit… sec… maigriot… au nez en quart de brie et aux yeux de renard en quête ; le second, un grand gaillard robuste, bien découplé, à la mine éveillée et au nez en trompette, s’avancèrent vers l’infortuné entreposeur.
Mon trésorier… et mon secrétaire, présentait pompeusement le « capitaine » au vieil Agénor livide et frissonnant.
Les deux contrebandiers s’emparèrent rapidement de l’argent que renfermait l’armoire et le firent disparaître dans un coffre.
Alors, Mandrin, qui s’était installé dans le fauteuil du maître de céans, attaquait, toujours souriant, et avec toutes les apparences de la correction la plus parfaite.
— Maintenant, monsieur l’entreposeur, si vous le voulez bien, réglons nos comptes.
— Nos comptes ?… nos comptes ! répétait Malicet en s’approchant rapidement du terrible capitaine.
— Parfaitement, appuyait celui-ci… Combien contenait votre caisse ?
— Trente-sept mille livres.
Mandrin s’empara d’une plume, et d’une écriture large traça ces mots sur un morceau de papier
« Reçu de M. Agénor Malicet la somme de trente sept mille livres, en échange de quoi je lui laisse quatre balles de tabac d’un poids et d’une valeur indéterminés.
« Capitaine Louis MANDRIN ».
Puis il passa le reçu à son interlocuteur qui, après l’avoir parcouru d’un œil effaré, bredouilla piteusement :
— Dieu m’est témoin que j’ai défendu jusqu’au bout les intérêts de Sa Majesté.
Soudain un cri, fait à la fois d’admiration et de surprise, échappait à Mandrin.
Une jeune fille, d’une grâce adorable et dont le charme délicieusement ingénu semblait l’auréoler d’une couronne de lumière, venait d’apparaître sur le seuil et, s’élançant vers le chef des contrebandiers, elle s’écriait avec un accent de crânerie, qui la rendait plus exquise encore.
— Je suis Nicole Malicet, et je vous prie de ne pas faire de mal à mon père.
— Mademoiselle, saluait Mandrin avec toute l’élégance d’un véritable grand seigneur.
Mais il n’eut pas le temps de poursuivre… Une importante bourgeoise, aux allures énergiques, derrière laquelle trottinait un amour de petite servante, faisait brusquement irruption dans le bureau. C’était Mme Thérèse Malicet, née Poisson.
Un instant, elle demeura médusée par le spectacle qui s’offrait à elle…
Successivement, son regard se dirigea sur Mandrin, dont le visage reflétait une étincelante bonne humeur, sur les contrebandiers qui partageaient visiblement la satisfaction de leur chef, sur son mari qui, effondré sur un siège, la contemplait avec une expression de terreur plus vive encore que celle que lui inspirait Mandrin, et, enfin vers l’armoire, dont les battants largement ouverts laissaient apercevoir les étagères vides de tout numéraire.
Alors, plus rouge qu’une pivoine, elle bondit sur Agénor, et, furieuse elle martela :
— A quoi vous sert-il, monsieur, d’avoir le profil de Louis XIV, pour vous laisser dépouiller par ces bandits ?
Thérèse ! voulut riposter Malicet.
— Vous êtes un niais, un lâche, un bélître.
Et fonçant vers Mandrin, elle vaticina avec une fougue et une audace qui paraissaient fort le divertir :
— Quant à vous, brigand, sachez que vous ne me faites pas peur. Apprenez aussi que je suis la cousine de la marquise de Pompadour et que je n’ai jamais tremblé devant personne !…
Mais un cri s’élevait au fond de la pièce.
— Laissez-moi !… mais laissez-moi donc !…
C’était Nicole qui se défendait bravement contre un contrebandier qui cherchait à la lutiner.
— Corbleu ! s’écriait l’irascible Thérèse en bondissant au secours de sa fille…
Mais Mandrin l’avait devancée !…
Se jetant sur le contrebandier, il l’envoyait d’un simple coup de poing rouler à terre… puis, se tournant vers Nicole, il lui déclarait, en s’inclinant avec une politesse raffinée :
— Mademoiselle, rassurez-vous… je vous jure que ce drôle sera cruellement châtié.
Nicole baissa la tête, intimidée par le regard étincelant qui l’éblouissait.
Et Mandrin, revenant vers M. Malicet, abruti de détresse, et Mme Malicet, suffoquée de colère, s’écriait, d’un ton enjoué :
— Madame, monsieur… excusez-moi, encore un coup, du dérangement que je vous ai causé ! Puissiez-vous ne point trop m’en tenir rancune.
Et se tournant vers ses compagnons, il ajouta :
— Et maintenant, camarades, en route.
Les contrebandiers se hâtèrent vers la sortie… Mais au moment où Mi-Carême et Carnaval allaient franchir le seuil, Mandrin les rappela :
— Restez, vous autres ; car je tiens à ce que ces dames ne gardent pas un trop mauvais souvenir de ma visite.
Et il adressa un signe mystérieux à Mi-Carême qui s’empressa d’enlever sa ceinture, ses armes et sa veste, et de dénouer le bout d’une pièce de dentelle enroulée autour de sa taille…
Puis, tandis qu’il tournait sur lui-même comme une toupie, Carnaval se mit à dérouler la pièce qui s’entassa à terre, au grand étonnement des Malicet, qui ne comprenaient rien à ce manège ; et, lorsque le tas fut complet, Mandrin s’empara de la dentelle, et, d’un ton empreint de délicatesse, il dit, en la présentant à Mme Malicet abasourdie :
—Permettez-moi, madame, de vous offrir cet humble cadeau, en compensation des ennuis que nous avons pu vous causer.
— Je ne sais si je dois accepter, hésitait l’opulente Thérèse, à moitié conquise, malgré elle, par le grand air et les façons chevaleresques du contrebandier.
— Non, non, c’est impossible se gendarmait le vieil Agénor.
Mais, poussée par cet esprit de contradiction qu’elle apportait dans toutes les manifestations de sa vie conjugale, la cousine de Mme de Pompadour déclarait aussitôt :
— Eh bien ! si, j’accepte.
Malicet eut un geste de désolation impuissante.
Toujours souriant, empressé, Mandrin, retirant de son petit doigt une jolie bague en or enrichie de brillants, s’emparait de la main de Nicole de plus en plus troublée, et glissait le riche anneau à l’index de la jeune fille, tout en disant :
Puisse, mademoiselle, ce modeste présent vous faire oublier l’inconvenance de l’un de mes soldats.
En un geste d’instinctive pudeur, Nicole retira promptement la bague.
Mais le beau « capitaine » poursuivait, d’une voix dont il cherchait à tempérer l’éclat :
— Puisse-t-elle aussi vous faire garder de Mandrin un souvenir qui ne vous sera pas trop désagréable.
Nicole, tout en rougissant, remit l’anneau à son doigt…
Alors Mandrin, se baissant vers la petite main toute tremblante qui, instinctivement, se tendait vers lui, y déposa un long baiser.
Outré, le bonhomme Malicet s’écriait :
— Ah par exemple, ceci dépasse les bornes.
— Agénor ! taisez-vous ! imposait sa compagne.
— Mais… madame.
— Imbécile scandait la dame Malicet, après vous être laissé dépouiller, voulez-vous que ces gens incendient notre maison et nous pendent haut et court ?…
— Rassurez-vous, madame, répliquait Mandrin avec un gracieux sourire, désormais vos personnes me sont sacrées.
Et, saluant les Malicet, comme l’eût fait le duc de Richelieu en personne, Mandrin, pirouettant sur les talons, regagna le dehors.
— Décidément, concluait la femme de l’entreposeur, ce Mandrin est peut-être un coquin, mais c’est un coquin joliment sympathique.
Une tempête d’acclamations s’élevait au dehors…
C’était la foule qui, à travers les fenêtres ouvertes, avait assisté à cette scène et applaudissait au succès de celui qu’elle considérait déjà comme un héros.
Mandrin, au milieu des bravos, lançait :
— Maintenant, mes amis, dites-moi où est la prison ?
— Par ici, capitaine. Nous allons vous y conduire clamèrent plusieurs paysans.
Le cortège gagna aussitôt une rue voisine et s’arrêta devant un bâtiment d’aspect sinistre, dont les fenêtres étaient munies d’épais barreaux de fer… Mandrin, avec le pommeau de sa rapière, frappa plusieurs coups sur la porte en chêne massif de la geôle…
A peine s’était-elle entrebâillée, laissant apparaître la tête effarée d’un guichetier, que le capitaine, avec une force irrésistible, l’ouvrait toute grande, empoignait le porte-clefs au collet, et l’entraînait, suivi de ses hommes, jusqu’au préau intérieur sur lequel donnaient toutes les cellules.
Plusieurs gardiens arrivaient à la rescousse. Mais, tandis que les contrebandiers les tenaient en respect, avec leurs fusils, Mandrin, immobilisant d’une main le guichetier en chef qui se débattait, et lui mettant de l’autre son pistolet sous le nez, ordonnait d’une voix tonnante :
— Que l’on ouvre tous les cachots et il ne vous sera fait aucun mal… Sinon, gare à vous !…
L’argument parut sans réplique. Les gardes, forcés de capituler, se dirigeaient vers les cellules, faisant manœuvrer les verrous… Quelques instants après, une vingtaine de prisonniers étaient rassemblés devant Mandrin, qui reprenait :
— Que ceux d’entre vous qui sont condamnés pour manquements au fisc ou pour faits de contrebande, viennent vers moi.
Une douzaine de captifs, après s’être consultés du regard, s’avançaient d’un pas hésitant, se demandant ce que pouvait bien leur vouloir ce singulier personnage qui leur parlait en maître.
Mandrin, souriant, reprit aussitôt :
— Amis, le capitaine Mandrin, au nom de la justice, vous rend la liberté.
Une expression de joie et de reconnaissance infinies rayonna soudain sur les visages de ces malheureux qui, spontanément, s’élancèrent vers leur libérateur.
Mais, se dégageant, Mandrin commandait aux autres prisonniers :
— Quant à vous, escrocs, banqueroutiers, voleurs et assassins, justement condamnés par les lois, rentrez dans vos cachots.
Un mouvement de révolte se dessina parmi ces malfaiteurs, qui s’attendaient, eux aussi, à être délivrés.
Mandrin, faisant deux pas en arrière, ordonnait à ses compagnons :
— En joue !
Les contrebandiers, en un mouvement d’une régularité mécanique, épaulaient leurs armes… forçant tout le lot de bandits à réintégrer, bien à contrecœur, leurs cellules dont les gardiens se hâtaient de refermer les portes.
Et Mandrin, porté en triomphe par les paysans et par ceux dont il venait de faire cesser la captivité, regagna la place, où quelques-uns de ses hommes l’attendaient avec les chevaux.
Un nouveau geste de Mandrin allait achever de porter jusqu’au délire l’enthousiasme de ses nouveaux partisans.
Apercevant, devant l’église, un vieux prêtre qui gesticulait au milieu d’un groupe, Mandrin s’en fut vers lui, et, prenant un sac d’écus dans le coffre que transportaient Mi-Carême et Carnaval, il le dénoua et s’écria, en le tendant au prêtre qui levait les bras au ciel, l’air scandalisé.
— Pour vos pauvres, monsieur le curé.
Le bon abbé, qui n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles, repoussa d’un geste affolé le présent des contrebandiers.
Une femme en haillons qui tenait un tout petit enfant dans ses bras s’empara du sac, et le tendant au pasteur, lui dit :
— Prenez, messire, c’est de l’argent bien gagné.
Le prêtre s’empara du sac, et Mandrin, puisant dans le coffre, se mit à jeter des écus à la foule ; puis, se dérobant aux remerciements, tout fier, tout heureux du bonheur qu’il venait de semer autour de lui, vite, il sautait sur son cheval blanc… et donnait à ses compagnons le signal du départ.
A ce moment, Nicole qui, debout sur une des marches, avait assisté à toute cette scène, et dont le visage reflétait l’admiration la plus vive, lançait à Mandrin, en un élan spontané, une rose qu’elle avait prise à son corsage… Mandrin la saisit au vol… la porta à ses lèvres… puis envoya un baiser à la jeune fille, qui semblait déjà regretter son geste audacieux.
Mandrin qui, avec sa troupe, s’apprêtait à quitter le village, se retourna, adressant un dernier geste d’adieu à celle que ses parents entraînaient, en la réprimandant…
Et, portant de nouveau la rose à ses lèvres, le capitaine murmura :
— C’est un peu de cette jolie enfant que j’emporte avec moi dans la montagne.
Chapitre II : Tiennot le berger.
Le même jour, à l’heure où le crépuscule du soir commence à voiler les cimes des Alpes Dauphinoises, Mandrin et sa bande, avant de s’engager dans le défilé abrupt qui conduit à la frontière savoyarde, où ils savaient trouver un sûr asile, avaient fait halte, pour le repas du soir, à mi-flanc de la montagne, au milieu d’un pittoresque éboulis de rochers…
Tandis que ses hommes achevaient de manger une soupe appétissante et de boire, en leurs gobelets d’étain, le vin clairet au bouquet de terroir, Mandrin, assis à l’entrée d’une grotte qui abritait un feu improvisé, semblait plongé dans de profondes réflexions.
Ses « soldats-camarades », ainsi qu’il appelait familièrement ses compagnons, respectaient, comme toujours, la méditation de leur chef.
Mandrin n’était-il pas, avec une rapidité foudroyante, devenu en quelque sorte le maître de cette vaste région, qui s’étend du pays lyonnais jusqu’à la Méditerranée ?
Partout, dès qu’il était apparu à la tête de ses hommes, triés sur le volet, animés du même esprit de bataille, et auxquels il inspirait un dévouement fanatique, n’avait-il pas vu venir à lui toutes les sympathies de ses populations malheureuses, où régnait déjà l’esprit républicain ?
Vite, il avait achevé de les gagner à sa cause, comme « ceux de Beaujeu », en leur prouvant que ce n’était point à ses compatriotes qu’il déclarait la guerre, mais qu’il n’avait, au contraire, qu’un but : les délivrer de ceux qui les opprimaient.
Aussi n’avait-il pas tardé à s’assurer de tous côtés et dans tous les milieux, et jusque dans les presbytères, de nombreuses complicités ; et bientôt il n’y eut guère d’hostellerie ou d’auberge dont le maître ne fût son affilié, peu de maisons où il ne fût accueilli, et dont il ne rémunérât largement l’hospitalité.
Les fonctionnaires civils eux-mêmes avaient pris le parti de fermer les yeux sur ses exploits… et chaque fois que la maréchaussée avait mission de le combattre, il se produisait toujours un incident inattendu et il arrivait même parfois un contre-ordre mystérieux qui permettait toujours au capitaine général des contrebandiers de France de regagner sans encombre le vieux château savoyard qui lui servait de quartier général, tout près du poste-frontière de Pont-de-Beauvoisin, où il avait établi son principal entrepôt de marchandises.
Et Mandrin, qui se croyait sûr de l’impunité et se plaisait à affirmer « que les troupes du roi avaient reçu la défense de l’attaquer », pouvait contempler, de son regard d’aigle vainqueur, le pays qui s’étendait à ses pieds.
Mais peu à peu, ses yeux, dont les prunelles étaient comme semées de sable d’or, prirent une expression de douceur étrange… C’est qu’ils s’étaient arrêtés sur la rose qu’il avait épinglée à son habit ; et la fleur évoquait en lui la pensée de celle qui la lui avait donnée.
L’image de l’adorable Nicole, tour à tour courageuse, craintive, indignée, timide, attendrie et légèrement coquette, l’enveloppait d’autant plus de charme, qu’il se sentait presque le droit de se dire qu’il n’était pas sans lui plaire… Et lui, auquel déjà tant de femmes avaient adressé leurs sourires, envoyé leurs baisers, lui qui avait pu lire dans tant de beaux regards une expression d’admiration qui est déjà tout un aveu d’amour, lui qui, emporté par le tourbillon des événements, lui, dont le cœur n’avait jamais battu que pour les luttes de géants et les splendides représailles, sentit tout à coup ses nerfs se détendre et son cerveau s’apaiser, sous l’irrésistible douceur d’un sentiment qu’il ne connaissait pas encore.
Cela mettait en lui une sorte de ferveur silencieuse, de paix, de j oie, que ne traversait aucun désir… et l’aventurier formidable, le révolté sans trêve, se laissait aller à l’allégresse de cette idylle naissante qui ne pouvait, chez un être tel que lui, que prendre rapidement l’essor d’une passion dévorante, lorsque, tout à coup, son regard se tendit vers l’horizon.
Bientôt, il distinguait s’estompant dans la nuit tombante, le clocher de Beaujeu où, sans s’en rendre compte encore, il venait de laisser tout de lui-même, lorsqu’il aperçut une de ses sentinelles qui lui faisait un signe d’appel.
Instantanément repris par son devoir de chef, il s’empressait de se diriger vers le guetteur, qui lui désignait, tout en bas des rochers, deux hommes côtoyant un petit torrent, avec les allures de chasseurs en quête d’une piste.
Mi-Carême et Carnaval, le fusil à la main, avaient rejoint leur capitaine.
— Ces deux gaillards ne m’ont pas l’air très catholiques, grommelait Mi-Carême en vérifiant la pierre à feu de son arme.
— En effet… déclarait Mandrin, on dirait deux « gabelous ».
— Est-ce qu’on les descend ? interrogeait Mi-Carême.
De la main, Mandrin leur imposa silence. Il venait d’apercevoir, se défilant derrière un amas de broussailles, un jeune garçon qui tenait en laisse deux gros chiens.
Les deux douaniers avaient dû l’apercevoir aussi, car, simultanément, ils épaulèrent leurs fusils… mais ils n’eurent pas le temps d’en faire usage… Mandrin s’emparait du tromblon de Mi-Carême, l’épaulait… tirait… et la crosse du fusil de l’un des douaniers volait en éclats…
Alors, prompt comme l’éclair, le capitaine empoignait l’escopette de Carnaval… et, deux secondes après, l’arme du second douanier subissait le même sort que celle de son camarade.
Les deux « gabelous » terrifiés, constatant qu’ils n’avaient reçu que de légères éraflures, s’empressèrent de déguerpir à toutes jambes.
— Poursuivez-les ! … ordonnait Mandrin à ses compagnons.
Et, s’élançant avec une agilité remarquable à travers les blocs de granit qui surplombaient le torrent, il se précipita vers l’adolescent, qui était demeuré sur place, littéralement pétrifié par cette scène.
A l’aspect du capitaine qui accourait vers lui, le jeune inconnu eut un brusque mouvement de frayeur…
Mais soudain son visage s’éclaira ; et il s’écria d’un ton vibrant :
— Capitaine Mandrin, je vous reconnais et je vous remercie.
Mandrin l’enveloppa d’un long regard où perçait déjà une réelle sympathie.
Mince, élancé, bien découplé dans son costume de berger des Alpes, la figure très fine, aux traits réguliers, les yeux superbes, mais voilés d’une profonde mélancolie, les cheveux noirs abondants, flottant sous son feutre gris, aux ailes relevées, les jambes fines, robustes et sanglées de guêtres en cuir jaunâtre, le jeune homme contemplait son sauveur avec une sorte de ferveur mystique… exprimant ainsi, mieux que par des paroles, l’admiration et la reconnaissance que lui inspirait le fameux « capitaine ».
— Qui es-tu ? interrogeait Mandrin avec bienveillance.
— Je m’appelle Tiennot… je suis berger, mais je fais surtout la contrebande du tabac.
— Et ta famille ?
— Je n’en ai plus.
— Que sont devenus tes parents ?
— Ils sont morts tous les deux.
— Il y a longtemps ?
— Oui, bien longtemps.
— Pauvre petit.
— As-tu des frères, des sœurs ?
— Non, capitaine.
— Des amis ?
— Non plus.
— Alors tu es seul au monde ?
— Tout seul.
— Tu dois être malheureux ?
— Très malheureux.
— Morbleu ! Tu m’as pourtant l’air d’un garçon énergique.
— Il le faut bien, capitaine. Si je ne l’avais pas été, il y aurait déjà beau temps que je me serais jeté dans un précipice… ou noyé dans un torrent…
« Si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas parce que j’ai manqué de courage, mais parce que j’estime qu’on n’a pas le droit de se détruire. On ne sait jamais ! Un jour, on peut tout de même être utile à quelqu’un ou bon à quelque chose.
— J’aime ce langage, petit ! s’écria Mandrin ; car il me prouve que tu as du sang.
Et, avec un fier sourire, il ajouta :
— Alors, tu as entendu parler de moi ?
Qui ne connaît pas le capitaine Mandrin ? ripostait le berger. N’est-il pas celui en qui les honnêtes gens ont mis toutes leurs espérances ?
— Tu m’as déjà vu ?
— Oui, plusieurs fois, lorsque vous traversiez la montagne pour rentrer en Savoie… Mais je n’ai pas osé vous approcher… Songez, aujourd’hui, si je suis heureux, capitaine, puisque, pour la première fois que je vous parle, c’est pour vous remercier de m’avoir sauvé la vie.
— Tu me plais, berger… et, pour un rien, je t’engagerais dans ma bande…
— Oh ! capitaine ! s’écria Tiennot, dont le visage s’éclaira.
Les contrebandiers ramenaient les deux douaniers qu’ils avaient réussi à capturer. Ceux-ci, d’ailleurs, en hommes qui ont conscience d’avoir accompli leur devoir, s’étaient vite ressaisis et faisaient bonne contenance.
Mandrin, fronçant les sourcils, marcha vers eux… Le verbe haut et les yeux fulgurants, il leur lança, violemment, en leur désignant Tiennot :
— N’avez-vous pas honte de tirer sur cet enfant ?
— Chacun son métier, répliquait, non sans crânerie, un des « gabelous.
—Alors Mandrin, avec un accent de réelle noblesse, s’écria :
— Si je faisais le mien, je vous ferais pendre… Mais je ne suis pas un assassin Allez-vous-en et ne retombez jamais entre mes pattes.
Les contrebandiers relâchèrent aussitôt les deux « gabelous », qui, enchantés d’en être quittes à si bon compte, s’éloignèrent sans demander leur reste.
Très simplement, Tiennot s’avançait vers le chef et lui demandait sur un ton de prière :
— Capitaine Mandrin, emmenez-moi … Je vous serai dévoué jusqu’à la mort.
Le capitaine considéra un instant le jeune berger.
Puis, posant amicalement ses deux mains sur les épaules de Tiennot, il scanda :
— Viens, petit.
L’adolescent s’empara des mains de son chef et, longuement, les serra.
— Capitaine, dit-il… Je vous jure de ne vivre et de ne mourir que pour vous !
Quelques instants après, la bande à Mandrin s’engageait dans le défilé et, bientôt passant la frontière, regagnait l’antique château de Rochefort, vieille ruine pittoresque, dont le capitaine avait su faire une imprenable citadelle. La nuit venue ; et tandis que ses soldats allaient prendre un repos bien gagné, Mandrin juché tout au sommet du pic ou se dressait son repaire, demeura longtemps les bras croisés, contemplant les feux qui s’allumaient dans la plaine.
Alors, il lui sembla que tout au loin, là-bas, une lumière brillait, plus scintillante que les autres, et il eut l’impression que c’était l’âme de la gentille Nicole qui lui envoyait comme un reflet de son tendre rayonnement.
Mandrin, le lion de la révolte, Mandrin l’aigle de la contrebande, commençait à aimer.
Ce soir-là, à Paris, dans l’un des somptueux salons de son splendide hôtel, véritable palais, qui se dressait orgueilleusement au cœur même du faubourg Saint Germain, M. le fermier général Michel Bouret d’Erigny recevait ses collègues.
Réunis autour d’une grande table, à leur visages graves, compassés, il était facile de deviner qu’il était cette fois question, non plus de plaisir, mais d’affaires sérieuses.
Autour de Bouret d’Erigny, il y avait Grimod de la Reynière, celui dont les chevaux avaient des mangeoires d’argent ; Brissard, qui habitait, aux environs de Versailles, une sorte de palais enchanté ; Dupin, propriétaire à Paris du fameux hôtel Lambert, décoré par les illustres peintres Le Sueur et Le Brun, et, véritable roi du château de Chenonceaux, l’opulent Faventines, qui possédait dix châteaux, et dont le pied-à-terre de Puteaux contenait cent quarante matelas, dont quatre-vingt-quinze à l’usage des domestiques… Villemur, dont les maisons poussaient sur les boulevards comme les fleurs d’un magique parterre ; Beaujon, qui dépensait deux cent mille livres par an pour que, chaque soir, de jeunes et jolies femmes en toilettes de bal vinssent autour de son lit lui murmurer des contes jolis et lui fredonner des ariettes jusqu’à ce qu’il fût endormi…
Bref, toute cette cohorte pleine de morgue, dont le lieutenant de police, marquis d’Argenson, pouvait dire :
« Ils ont tous la tête bien haute… Ils ne rendent plus de visites, à l’exemple de M. le chancelier et des ministres ! »
Jusqu’à ce jour, bien que l’on s’indignât justement, même dans les hautes classes de la société, de leurs actes tyranniques, et qu’on leur reprochât ouvertement « d’abuser de leur situation, de commander aux monarques et d’obliger les pouvoirs publics à faire des lois à leur mesure », ils avaient réussi à exercer sans résistance leur monopole aussi dangereux pour les finances de l’Etat que pour les deniers des contribuables…
Louis XV, qui avait déjà pour principe de remettre au lendemain les affaires sérieuses, et entendait mener sans trouble ni souci l’existence de satrape à laquelle il s’était voué, avait fermé l’oreille à ce qu’on appelait les criailleries des mécontents.
Et voilà que, tout à coup… un paysan, un montagnard, un contrebandier, levait contre eux l’étendard de la révolte et osait leur déclarer la guerre.
Tout d’abord, ils en avaient fait fi… persuadés que la maréchaussée se chargerait de réduire promptement à merci cet insolent énergumène…
Mais Mandrin, qui semblait imprenable autant qu’invincible, n’avait cessé de grandir le cercle de ses opérations, de remporter victoires sur victoires, et d’acquérir une telle popularité, qu’édifiés par les rapports de leurs agents, MM. les fermiers généraux, redoutant que l’incendie allumé dans le Dauphiné ne gagnât toute la France, avaient daigné considérer Mandrin, non plus comme un bandit de grands chemins bon pour la roue ou la potence, mais comme un adversaire qu’il faut écraser à tout prix. Aussi avaient-ils décidé d’en finir…
— Messieurs… déclarait Bouret d’Erigny, le moment est venu d’en finir, une bonne fois pour toutes, avec cet ennemi redoutable qu’est Mandrin.
« Je vous ai offert de prendre moi-même l’affaire en main… Vous avez accepté… Votre confiance m’honore, et j’ose espérer que je m’en montrerai digne.
— Nous n’en doutons pas un seul instant, s’écriait l’important Grimod de la Reynière.
— Vous étiez le personnage tout désigné pour cette besogne, déclarait le nonchalant Brissard…
— N’êtes-vous pas le plus jeune d’entre nous ?… scandait le gros Dupin.
— Le plus actif, proclamait le subtil Faventines.
— Le plus hardi… surenchérissait l’affable Villemur.
— Le plus riche, ronronnait l’épicurien Beaujon.
Impassible sous ce concert d’encouragements et d’éloges, Bouret d’Erigny poursuivait d’une voix cassante :
J’ai eu, ce matin, une audience de M. le lieutenant général de la police ; je lui ai exposé nos doléances, je lui ai montré quelles conséquences cette odieuse rébellion, si elle n’était promptement matée, pouvait avoir, non seulement pour nos intérêts particuliers, mais encore pour la sécurité de l’Etat… et je l’ai prié d’agir auprès de Sa Majesté, pour qu’Elle consente à mettre à notre disposition les forces militaires dont nous avons besoin pour réduire à merci Mandrin et sa bande…
« M. d’Argenson, qui m’avait écouté avec beaucoup d’attention, m’a répliqué :
« — Je me garderai bien d’entretenir Sa Majesté de cette affaire… Elle me répondrait, comme à l’ordinaire, que je la fatigue avec mes calembredaines… D’ailleurs, je crois qu’il serait fort imprudent d’envoyer les troupes du roi contre ces brigands. Ce serait à la fois leur faire trop d’honneur et risquer, en groupant autour d’eux les forces encore éparses du populaire, de transformer une émeute locale en une révolution qui pourrait ébranler les assises de la monarchie elle-même. »
A ces mots, les fermiers généraux firent entendre quelques protestations… Mais, d’un geste impérieux, Bouret d’Erigny leur imposait silence et reprenait avec autorité :
— Attendez, messieurs ! … Voici ce que M. le lieutenant de police a ajouté :
— Ce qui importe avant tout, c’est de frapper la tête… c’est-à-dire Mandrin ! Morte la bête… Mort le venin ! … Emparons-nous de ce brigand… livrons-le au bourreau et, croyez-en mon expérience, tout rentrera dans l’ordre, sans le moindre délai ! »
Avec autorité, Bouret d’Erigny concluait :
— Je ne vous cacherai pas, messieurs, que je partage entièrement les vues de M. le marquis d’Argenson…
— Ce Mandrin, interrompait Grimod de la Reynière, n’est pas un gibier facile à prendre au collet…
— M. le lieutenant général, ripostait Bouret d’Erigny, met à notre disposition son meilleur limier… C’est, paraît-il, un homme extraordinaire qui a déjà à son tableau de chasse un nombre incalculable de malfaiteurs. Chaque fois qu’il s’attache à une piste, on peut être sûr qu’elle le conduit au succès… Jamais, paraît-il, ce policier n’a manqué son homme.
« J’attends, messieurs, votre décision pour vous le présenter.
— Il est ici ? interrogeait Dupin.
— Dans mon antichambre.
— Eh bien ! cher ami, faites-le entrer, invitait Faventines, approuvé par M. de Villemur, qui se rengorgeait, et par M. de Beaujon, qui se tournait les pouces, rêvant sans doute aux jolies chansons que ses « berceuses » lui murmuraient le soir avant qu’il s’endormît.
Bouret d’Erigny fit résonner un timbre. Un laquais chamarré apparut.
— Introduisez la personne qui attend, ordonnait le fermier général.
Un individu aux allures étranges apparut sur le seuil.
Il portait la tenue sombre et classique des exempts de cette époque… et, à en juger par l’acuité de son regard louche, l’expression énigmatique de son sourire, et par la facilité avec laquelle son échine se courbait en une cérémonieuse révérence, son âme devait être aussi noire que son costume, ses cheveux et son visage…
Il parut cependant faire une excellente impression sur les fermiers généraux qui, du premier coup d’œil, avaient flairé en lui le personnage retors et sans scrupules dont ils avaient besoin pour mener à bien leur campagne contre Mandrin.
D’un geste hautain, mais tempéré par une certaine condescendance, Bouret d’Erigny présentait :
— Le sieur Troplong, dont je viens de vous parler…
L’exempt s’inclina jusqu’à terre devant le brillant aréopage qui l’examinait avec une curiosité presque bienveillante. Puis il reprit, d’une voix papelarde :
— Troplong, dit Pistolet, qui se charge, messieurs les fermiers généraux, de vous livrer Mandrin avant que les cloches de Pâques aient sonné.
Oh ! oh ! c’est bien vous avancer… lançait Grimod de la Reynière en secouant, avec scepticisme, les fines dentelles qui ornaient son jabot.
— Monsieur le fermier général, répliquait le limier, en accentuant encore l’humilité de son attitude, j’ai toujours eu pour principe de tenir plus que je ne promettais.
— Vous n’ignorez pas, intervenait Brissard, que vous allez avoir affaire à un bandit de grande envergure.
— J’en ai maté de plus terribles ; et, sans me donner de gants, je crois pouvoir vous affirmer que celui-là ne pèsera pas lourd entre mes mains.
— Oh ! oh ! exempt Trolong, ricanait Faventines, vous m’avez l’air d’avoir une bien haute opinion de vous-même.
L’homme noir, dont les manières et le ton plein de modestie contrastaient étrangement avec son langage, reprit en esquissant une nouvelle courbette :
— M. le lieutenant de police veut bien me reconnaître quelque expérience ; et les résultats sont là pour démontrer qu’il n’a pas tout à fait tort d’avoir confiance en moi.
— En ce cas, s’écriait M. de Villemur, dites-nous comment vous pensez vous y prendre pour capturer Mandrin.
— C’est impossible, monsieur le fermier général.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’en sais rien encore.
Quelques exclamations ironiques suivirent cette déclaration dépourvue de tout artifice.
Sans s’émouvoir, toujours sur le même ton onctueux, et avec des gestes compassés, Pistolet reprenait :
— L’art du policier, messieurs les fermiers généraux, ne consiste pas à mûrir d’avance des plans laborieux et compliqués qu’un simple incident suffit souvent à faire écrouler comme de simples châteaux de cartes…
« Il doit, avant tout, s’inspirer du temps, du lieu et des circonstances au milieu desquels il doit opérer.
« Permettez-moi donc de faire connaissance avec le sieur Mandrin, d’étudier le théâtre de ses exploits, de me familiariser avec ses habitudes, de démêler ses intrigues, de me mettre en rapport avec ses amis et ses complices, et de découvrir ainsi le point faible de sa cuirasse.
« Alors, soyez persuadés que je frapperai à coup sûr… Je vous ai demandé jusqu’à Pâques pour atteindre mon but… Je prends l’engagement de ne pas vous réclamer de délai, même jusqu’à la Trinité. »
Cette déclaration parut rallier tous les suffrages de l’assistance, et, cette fois, ce fut une rumeur d’approbation générale qui accueillit le petit discours de l’exempt.
— Je vois, messieurs, s’empressait de déclarer M. d’Erigny, que nous sommes tous d’accord pour confier nos intérêts au sieur Troplong.
« D’ailleurs, il ne partira pas seul pour le Dauphiné… Je l’accompagne muni de pleins pouvoirs par M. le lieutenant de police ! »
Et, avec un accent de haine indicible, il martela, le poing crispé :
— Le sieur Troplong vous a promis de vous livrer Mandrin, moi je vous jure de vous apporter sa tête !…
Le soir venu, Bouret d’Erigny et Pistolet se mettaient en route pour la grande aventure.
Chapitre III : Le frère Théatin.
Quelques jours après les événements que nous venons de décrire, plusieurs habitants de Beaujeu, réunis sur la place, lisaient une affiche qui avait été placardée le matin sur le portail de l’église.
Elle était ainsi libellée :
Arrêté du Parlement de Grenoble.
Au nom du Roi, nous déclarons le sieur Louis Mandrin coupable de rébellion envers Sa Majesté, et le condamnons par contumace à être roué vif, en même temps que nous enjoignons à tous les su jets de Sa Majesté de s’emparer de sa personne, ainsi que de tous ceux qui se seraient faits ses complices, soit en lui prêtant asile, soit en traitant avec lui de quelque façon que ce soit.
Tandis que les curieux échangeaient avec animation leurs impressions — et nous devons reconnaître qu’elles étaient plutôt favorables à Mandrin que sympathiques au décret parlementaire — Mr, Mme et Mlle Malicet faisaient leur apparition sur la place. Intrigués par ce rassemblement, ils s’approchèrent, pour prendre connaissance à leur tour du terrible document.
— Enfin ! approuvait l’entreposeur des tabacs. On se décide à agir contre ce misérable.
— Silence ! imbécile ! grondait l’irascible commère, en accompagnant, comme toujours, ses paroles d’une bourrade vigoureuse à l’adresse de son somnolent mari.
— Thérèse ! tu me fais mal !… protestait Agénor.
— Assez ! te dis-je !…
Et baissant la voix, elle ajouta :
— Il se pourrait fort bien qu’un espion de Mandrin rôdât aux alentours et surprît tes paroles. S’il te plaît d’être rôti à petit feu ou coupé en morceaux, c’est ton affaire, et, pour ma part, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais, moi, j’aime mieux mourir dans mon lit, et le plus tard possible. Voilà pourquoi je t’ordonne de te taire.
Tandis que le ménage Malicet échangeait ces aménités, menue monnaie de leurs discussions conjugales, une scène étrange se déroulait tout près d’eux.
Un paysan s’était approché furtivement de Nicole dont le regard attristé demeurait fixé sur l’ordre implacable qui condamnait Mandrin à mort ; et, après lui avoir glissé rapidement un billet dans la main, il disparaissait avant que la jeune fille eût le temps de revenir de sa surprise.
Instinctivement, Nicole cachait le billet dans son corsage. Il était temps. Ses parents se retournaient vers elle.
— Ah çà ! qu’est-ce que tu as ?… interrogeait sa mère, en remarquant la tristesse répandue sur ses traits.
— Rien, maman.
— Tu mens… on dirait que tu vas pleurer.
Et, tout en entraînant Nicole, Mme Malicet se mit à vitupérer :
— Ce n’est pas une raison parce que ce Mandrin nous a offert quelques bouts de dentelles pour que tu t’attendrisses ainsi sur son sort.
Nicole refoula deux larmes prêtes à jaillir de ses paupières.
— Ah çà ! mademoiselle, s’exclamait l’irascible Thérèse, est-ce que ce bandit vous aurait tourné la tête ?
— Mandrin n’est pas un bandit, ripostait d’un élan la jolie Nicole.
— Ma fille ! intervenait le bonhomme Malicet avec indignation.
Il n’acheva pas.
D’un vigoureux coup de coude dans le creux de l’estomac, sa respectable épouse venait d’interrompre, une fois de plus, le fil de son discours.
— Toi ; d’abord s’écria-t-elle… mêle-toi de ce qui te regarde… Quand on n’est bon, comme toi, qu’à boire, à manger et à dormir, on boit, on mange, on dort… mais on se tait… Tu m’as compris ?
— Oui, Thérèse.
Dompté, mais soufflant à pleins poumons, Agénor Malicet se résigna à suivre non sans peine, sa femme et sa fille, qui regagnaient leur demeure.
Tandis que Malicet s’installait dans son fauteuil, désireux de se remettre, par un bon somme, des émotions qu’il venait de traverser, Mme Malicet passait sa mauvaise humeur sur sa servante Martine, qu’elle avait surprise en train d’échanger des baisers par la fenêtre de sa cuisine avec l’un des scribes de son mari… Et Nicole, s’esquivant par une petite porte, gagna le jardin et s’en fut s’asseoir près de la margelle d’un vieux puits.
Tirant de sa cachette le billet que le mystérieux inconnu venait de lui remettre, toute tremblante d’émotion, elle le déplia et en commença la lecture.
Aussitôt, une vive rougeur colora ses traits. Son cœur se mit à battre précipitamment sous la fine mousseline du corsage… et, en un geste spontané, elle porta le billet à ses lèvres, qui s’entr’ouvraient en un sourire de virginale extase.
Voici ce qu’elle venait de lire :
« Je pense à vous et je vous aime.
Capitaine MANDRIN. »
Il m’aime ! Il m’aime !… murmura-t-elle… avec une expression de joie, adorablement triomphante.
C’est que si, depuis le jour de leur première rencontre, Mandrin n’avait pas cessé de rêver à Nicole, Nicole n’avait pas cessé de rêver à Mandrin,
Mais si l’aventurier s’était tout de suite laissé aller, sans s’en défendre, au charme d’un rêve par lui encore insoupçonné, Nicole, dans toute la pureté de son cœur, s’était défendue contre le sentiment dont elle n’avait pas tardé à comprendre, non sans frayeur, l’irrésistible intensité et la délicieuse tyrannie !…
Elle ne pouvait détacher sa pensée de celui qui lui était apparu tout à coup si beau, si généreux, si vibrant, si romanesque… Sa voix chantait sans cesse à ses oreilles. Elle gardait sur sa main satinée, tout près de la bague qu’il lui avait donnée, l’ineffable mais très douce brûlure de ce baiser qu’y avait déposé le galant capitaine.
Et malgré elle, cherchant à se mentir à elle-même, elle soupirait :
— Tout cela n’est que folies, que chimères Vaillante et chaste jusqu’au bout, elle se raccrochait à l’espoir que l’oubli la délivrerait bientôt de ce rêve impossible.
Ah ! comme elle se trompait, la pauvre petite… Elle l’avait bien senti, en lisant l’arrêt du Parlement de Grenoble, puisqu’elle avait eu grand’peine à retenir ses larmes et que, du fond de son cœur, avaient jailli ces mots :
— Quel malheur ! Je ne le reverrai plus jamais.
Et voila que ce simple billet si décisif dans son laconisme, lui apprenait qu’elle aussi était aimée.
A la première minute d’indicible bonheur qui l’avait galvanisée, succédait maintenant un désarroi qui allait vite se préciser en un irrésistible besoin de confidence.
Mais à qui ouvrir son cœur ?… A ses parents ?… Il ne fallait point y songer… A ses amies ?… Elle ne pouvait compter que sur leur indiscrétion et leurs moqueries… Un tel secret était trop grave pour le confier à des êtres humains. Il ne relevait que de Dieu ; et Nicole, bouleversée, résolut de se rendre aussitôt à l’église. Se levant, elle fit quelques pas dans l’allée et jeta un coup d’œil à l’intérieur de la maison.
A travers la fenêtre entr’ouverte du petit salon campagnard, elle aperçut son père qui reposait béatement dans son fauteuil, puis… Mme Malicet qui ajustait à son bonnet les dentelles dont Mandrin lui avait fait présent.
Alors, tranquillisée, elle se dirigea vers la porte du jardin qui donnait sur la rue, et elle allait en franchir le seuil, lorsqu’elle se trouva en face d’un moine, courbé en d.eux sous sa robe de bure et qui, le capuchon rabattu sur les yeux, lui tendait la main en un geste d’aumône.
— Mon enfant, murmurait-il, avec la voix cassée d’un vieillard qui a beaucoup souffert, je suis un frère quêteur de l’ordre des Théatins… Pour l’amour de Dieu, je vous demande la charité.
Nicole tira de sa bourse une pièce d’argent qu’elle remit au moine. Celui-ci, tout en la faisant disparaître dans une poche de son froc, reprenait d’un ton de plus en plus dolent :
— Je suis harassé de fatigue. Voulez-vous me permettre de me reposer ?… Un peu de paille me suffirait…
— Mon frère, déclarait la jeune fille avec un accent de grande bonté, ceux qui agissent au nom des pauvres sont toujours les bienvenus dans notre demeure… Venez.
Le Théatin, d’un pas traînant, mal assuré, suivit Nicole dans le jardin ; et comme il était sur le point de succomber à la fatigue qui l’accablait, il se laissa choir sur la margelle du puits.
Tandis que Nicole le contemplait avec pitié, le moine, brusquement, releva son capuchon… Nicole eut un cri étouffé. Elle venait de reconnaître Mandrin.
— Je suis venu pour vous… attaquait le beau capitaine avec un accent enflammé… oui pour vous, dont la pensée remplit maintenant ma vie à un tel point que je ne trouve pas de mots pour vous le dire.
Nicole, bouleversée, se cacha la tête entre les mains.
Mais Mandrin, dont le froc était tombé à terre, poursuivait avec un accent de sincérité et d’ardeur :
— Nicole, la fleur que vous m’avez lancée quand je passais devant vous, la jolie rose aujourd’hui flétrie, mais que je garderai toujours comme le plus précieux des talismans, m’a enveloppé d’un délicieux sortilège.
« Grâce à elle, je connais le plus doux des bonheurs : celui d’aimer Car je vous aime… de toutes les fibres de mon être… de tous les élans de mon cœur…
« Oui, vous avez accompli ce miracle d’apporter, à travers la tempête qui était en moi, la clarté d’un soleil qui me permet de contempler la beauté dans tout ce qu’elle a de plus pur, de plus noble et de plus attirant…
« Mais rassurez-vous, je ne veux pas troubler votre existence, vous arracher à votre foyer, vous emporter…
« Non ! je veux simplement vous dire : Moi qui vous adore, puis-je espérer qu’un jour par vous je serai un peu aimé ? »
Nicole, éperdue, allait tomber dans ses bras ; mais se ressaisissant devant le danger, elle reprit, d’une voix dans laquelle passait un tremblement de sanglots, qui était comme un demi-aveu de sa faiblesse :
— Comment pourrais-j e vous aimer ? N’êtes-vous pas hors la loi ?
— Oui, reprit Mandrin, dont le front s’était assombri… Oui, l’arrêt du Parlement de Grenoble me condamne à la roue… Mais ils ne me tiennent pas encore et j’ose même dire qu’ils ne me tiendront jamais.
Nicole se cacha la tête entre les mains.
Le beau capitaine poursuivait avec amertume :
— Je vous fais peur, n’est-ce pas ?… Sans doute, vous ne voyez en moi qu’un brigand, qu’un misérable… digne du supplice que l’on me promet… Et pourtant, je vous le jure, je ne suis pas un bandit… Je suis un justicier.
Nicole voulut s’enfuir… mais Mandrin lui prit les mains et les emprisonnant tendrement dans les siennes, il la supplia :
— Ecoutez-moi… je vous en conjure.
Nicole, à bout de forces, crut qu’elle allait défaillir ; mais le capitaine la faisait s’asseoir auprès du puits et, avec une émotion tellement intense qu’elle acheva de désarmer la pauvre enfant, il reprit :
— Laissez-moi vous dire qui j’étais et ce que je suis devenu.
Et, posant un genou sur le rebord de la margelle, penché vers la jeune fille, dont le cœur battait à se rompre, il commença :
— Je suis né non loin d’ici, à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, petite ville rustique, qui se tasse dans le creux de la plaine de Bièvre. Mon père était maquignon… ; et j’avais appris avec lui ce métier, Lorsqu’il mourut, en 1742, il laissait une femme et sept enfants… J’étais l’aîné, j’avais dix-sept ans… Chef de famille à cet âge… c’était déjà bien lourd pour moi…
Ma mère tenait un petit commerce d’épicerie qui n’allait guère. Moi, je courais les foires les plus renommées, achetant et revendant des chevaux et des mulets… Mais les affaires n’étaient guère brillantes, et je gagnais juste de quoi assurer à mes frères et sœurs le pain quotidien. Un jour, je suis chargé, pour le compte de la commune, de me procurer et de conduire à l’armée du Piémont une centaine de mules.
C’est une aubaine inespérée pour moi… presque le commencement de la fortune. Mais, en route, une épidémie se déclare sur mes bêtes… Beaucoup succombent, et celles qui survivent sont dans un si piteux état que je suis obligé de les revendre à un vil prix.
« C’est plus qu’un désastre… C’est la ruine définitive de toutes mes espérances. Mais ce n’est rien encore. Vous allez voir et vous allez comprendre ce que j’ai pu souffrir.
— Mon ami, murmura malgré elle Nicole, profondément touchée par le récit du capitaine.
Celui-ci continuait :
— Je rentre au pays… En arrivant devant notre demeure, quelle n’est pas ma douleur, et aussi ma colère, en voyant nos meubles dans la rue.
« Les agents des fermiers généraux… les maudits « gâpians », sont venus en mon absence saisir le maigre bien de ma pauvre famille, qui n’a pas su s’acquitter de l’impôt.
« Je pénètre dans la maison… Ma mère, entourée de tous ses enfants en larmes, supplie en vain un de ces monstres de lui laisser au moins le crucifix qui a recueilli le dernier soupir de mon père… Une de mes sœurs m’aperçoit et s’élance vers moi en sanglotant :
« — Grand frère, nous rapportes-tu un peu d’argent pour donner à ces hommes ?
« Je jette sur la table les quelques écus qui traînent au fond de ma bourse…
« Un des gâpians les empoche aussitôt… Mais la somme n’est pas suffisante et la saisie continue… Ces gredins s’emparent d’un berceau où pleure mon plus jeune frère, âgé de deux ans…
« Ma mère veut s’élancer… Brisée de douleur, elle s’effondre à terre… Marie, ma sœur aînée, se précipite pour protéger l’innocent… Mais un gâpian, brutalement la repousse… Alors, la colère qui grondait en moi éclate… Je saisis un escabeau… et le lance à la tête du gâpian, qui tombe assommé… J’en empoigne deux autres… Je les cogne l’un contre l’autre avec fureur… et en un clin d’œil, ils ne sont plus que deux loques entre mes mains… Mais leurs camarades accourent à leur aide… Maintenant, ils sont dix contre moi… Je vais succomber… Tout à coup, je songe qu’ils vont m’emprisonner, me condamner à la prison, aux galères… Il faut que je reste libre, que je vive… que je me batte encore pour eux… Sans moi, que deviendraient-ils ?
« Ma mère qui s’est relevée, me crie : « Louis, mon fils ! mon enfant !… » Mes sœurs, mes frères, poussent des hurlements de terreur et de détresse. Alors, en un effort suprême, je me dégage… Je bondis au dehors… Les gâpians veulent me poursuivre. Mais ceux de Saint-Geoirs, qui sont là devant la porte, les arrêtent et me permettent de fuir… Je me réfugie dans la campagne… marchant à travers les ronces… Bientôt, mes vêtements sont en lambeaux… Une fièvre ardente me brûle… Je me désaltère à l’eau d’une source… Je m’évanouis… et quand je reviens à moi, je me trouve au milieu d’une bande de contrebandiers qui m’ont recueilli… Ce sont tous, comme moi, les victimes des oppresseurs. Dès qu’ils connaissent ma triste histoire, ils s’empressent de m’offrir une place dans leurs rangs. J’accepte… Je prends part aussitôt à leurs expéditions… Je deviens vite leur ami… et bientôt leur chef…
« Devinant tout le parti que l’on peut tirer de ces hommes résolus à tout, sûr de leur dévouement, de leur loyauté, de leur courage et de leur confiance… je leur développe mes plans de guerre implacable et sans merci à tous ceux qui sont les ennemis du peuple, les sangsues de la France… mon idée les enthousiasme, et nous entrons en campagne.
« Vous connaissez à présent mon histoire. Mais ce que je tiens à vous dire encore, à vous jurer sur la tête des miens, c’est que je ne me suis jamais attaqué qu’aux fermiers généraux et à leurs agents, à ces bourreaux des malheureux, et que je suis innocent de tous les vols, de tous les crimes dont on cherche à me salir… Je vous le répète, je suis un justicier, rien qu’un justicier… Et maintenant, Nicole, jugez-moi ! »
La jeune fille qui avait écouté Mandrin avec une grande émotion… s’empara à son tour de sa main… et, dirigeant vers lui son regard où se lisait tout son amour, elle s’écria :
— Louis, je vous aime !
Mandrin s’inclina vers le front si pur qui s’offrait à lui et, longuement, y déposa ses lèvres.
Une rumeur accompagnée d’un roulement de carrosses, de claquements de fouets et de tintements de grelots, s’élevait dans la rue toute proche.
Mandrin et Nicole, brusquement, se séparèrent.
Nicole, effrayée, courut à la porte.
- Une chaise de poste était arrêtée devant la maison de ses parents… Un gentilhomme en descendait, suivi d’un homme tout de noir vêtu.
— Bouret d’Erigny ! s’écriait Nicole, en pâlissant.
— Le fermier général !… ajoutait Mandrin, qui avait rejoint la jeune fille.
— Lui-même.
— Vous le connaissez donc ?
— Oui, mais fuyez… car je le vois qui donne, à voix basse, des ordres à un exempt… Peut-être avez-vous été trahi.
Mais Mandrin, le regard étincelant, s’écriait :
— Ce coquin de fermier général ne me fait pas peur, et je ne serais nullement fâché de lui dire ses vérités en face.
— Il frappe à la porte ! Il n’y a pas un instant à perdre, je vous en supplie… partez.
— Vous l’exigez ?
— Je vous le demande en grâce… Car je ne me consolerais jamais s’il vous arrivait malheur à cause de moi.
— Alors, je vous obéis.
Nicole jeta sur les épaules de Mandrin le froc qu’il avait laissé tomber à terre, et, le prenant par la main, elle l’entraîna vivement au fond du jardin, vers une porte qui donnait sur la campagne.
— A bientôt ! s’écria le beau capitaine.
— Oui, à bientôt.
— Et qui sait ? peut-être à toujours.
Mais Nicole repoussait le battant et regagnait la maison.
Mandrin réfléchit quelques secondes.
Puis, entrebâillant la porte et rentrant dans le jardin, il se glissa à pas de loup à travers les buissons des lauriers-roses… se rapprochant peu à peu de la fenêtre entr’ouverte… et il demeura là, le regard tendu, l’oreille aux aguets et tourmentant nerveusement la crosse d’un pistolet accroché, sous son froc, à sa large ceinture…
Chapitre IV : La souricière.
La scène qui frappa tout de suite Nicole, lorsqu’elle pénétra dans le petit salon de ses parents, était à la fois singulièrement dramatique et bouffonne.
Debout au milieu de la pièce, Bouret d’Erigny, sombre, autoritaire et menaçant, considérait avec un sourire de mauvais augure la vigoureuse Mme Malicet qui secouait frénétiquement son mari, appesanti par un sommeil que rien n’eût réussi à l’arracher.
A la vue de Nicole, le visage du fermier général parut s’adoucir quelque peu, et ce fut d’un signe de la main presque gracieux qu’il répondit à sa timide révérence.
— Agénor ! Agénor ! s’époumonait Thérèse en continuant à secouer son mari…
« Excusez-le, monsieur le fermier général… Il est un peu fatigué… Agénor… voyons, Agénor ! »
Agénor, enfin daigna sortir de sa torpeur. Un sourire béat épanouit tout d’abord sa face au triple menton et aux joues rebondies.
Mais presque aussitôt, ses yeux exprimèrent une frayeur intense… Car ils venaient de se croiser avec ceux de Bouret d’Erigny, qui le dévisageait avec une sévérité bien faite pour lui donner la chair de poule.
Non sans effort, il se souleva sur son fauteuil… salua gauchement et bredouilla d’une voix pâteuse :
— Monsieur le fer… mier… gé… gé… né… ral… je crois deviner le … motif… de… votre visite… et je vous prie…
Il ne continua pas… Bouret d’Erigny, l’air de plus en plus courroucé, s’avançait vers lui et déclarait :
— Je n’ignore pas que les vôtres et vous, vous vous êtes laissé intimider par Mandrin et sa bande et que, cédant à la peur, vous avez consenti à traiter avec lui… contre du tabac dont ce pot en faïence de Delft contient certainement quelques onces, contre de la dentelle dont j’aperçois à la coiffe de cette chère Mme Malicet un échantillon qui me renseigne immédiatement sur sa réelle valeur.
Et, tout en fixant la main que Nicole, instinctivement, cherchait à cacher sous son fichu de mousseline, il ajouta lentement, et en pesant bien sur chacune de ses paroles :
— Et… contre divers objets, sur lesquels j’aurai le bon goût de ne pas insister.
Cette phrase tomba dans un morne silence.
Les époux Malicet se considéraient d’un air consterné… Agénor flageolait sur ses jambes incertaines… La poitrine de Thérèse avait d’inquiétants soubresauts…
Quant à Nicole, elle baissait la tête… sous le poids de l’orage qu’elle sentait prêt à éclater.
Bouret d’Erigny se tourna vers Pistolet dont la silhouette sinistre se profilait depuis un instant dans l’embrasure de la porte.
— Monsieur l’exempt, ordonna-t-il d’un air glacial, faites votre devoir.
Pistolet s’avança, démasquant deux gendarmes qui attendaient dans le couloir ; et, sans dire un mot, il leur désigna, d’un index énergique, Malicet et sa femme, qui, pétrifiés de terreur, demeuraient cloués sur place.
— Alors, bégaya l’entreposeur… vous allez nous mettre en prison ?
— En prison ! se révoltait sa femme… Moi, une Poisson !… Moi… la petite-cousine de la marquise de Pompadour.
— Ne l’avez-vous pas mérité ?… soulignait Bouret d’Erigny.
— Nous avons accepté ces cadeaux de Mandrin, c’est vrai… se défendait Mme Malicet, avec une remarquable crânerie.
« Mais pouvions-nous faire autrement ?… D’abord, Mandrin nous les avait offerts fort galamment… Et puis, si nous les avions refusés, il était capable de nous occire tous… ou de nous emporter dans son repaire.
— C’est fort possible, mais, en attendant, vous avez désobéi à la loi et vous devez être châtiés.
— Monsieur, implorait Nicole… ayez pitié de mes parents.
— Hélas ! mademoiselle… je suis au regret… Mais la justice doit suivre son cours…
— Alors ! envoyez-moi aussi en prison.
— Non, car vous avez agi sans discernement… tandis qu’eux…
— C’est entendu… regimbait l’irascible Thérèse, nous sommes des contrebandiers, des voleurs, des assassins, des piliers de bagne et de la chair à potence.
Et, avec une véhémence sans cesse grandissante, elle poursuivit :
— Ah ! vous me la baillez belle, monsieur le fermier général, et vos grands airs ne m’intimident pas…
Quand le roi Louis XV connaîtra l’abus d’autorité dont vous vous êtes rendu coupable envers une de ses cousines par alliance… c’est à la Bastille qu’il vous enverra, car je vous garantis que j’obtiendrai contre vous une lettre de cachet, et rira bien qui rira le dernier !
— Vous vous expliquerez, madame, devant les juges du Parlement de Grenoble, ripostait sèchement le fermier général.
— A moins que vous n’alliez d’ici-là faire connaissance avec la paille humide des cachots.
— Monsieur l’exempt, je vous réitère l’ordre de faire votre devoir.
— Ne me touchez pas ! … lançait la vigoureuse commère au gendarme qui s’approchait d’elle…
Et dressée sur ses ergots, elle martela :
— C’est la tête haute que je me rends en prison, c’est la tête encore plus haute que je saurai en sortir.
Et, attirant contre elle sa fille qui pleurait à chaudes larmes, elle ajouta :
— Au revoir, ma fille… Embrasse-moi… embrasse aussi ton père… Ne te désole pas, nous reviendrons bientôt.
Tandis que Nicole s’échappait des bras de sa mère pour aller tomber dans ceux du brave Malicet qui, complètement abruti, s’apprêtait à suivre docilement les gendarmes, l’énergique Thérèse, se campant les poings sur les hanches devant Bouret d’Erigny, toujours figé dans la même impassibilité hostile et dédaigneuse, lui jetait d’un air de défi :
— Au revoir, monsieur le fermier général ; je vous prouverai bientôt que j’ai du sang de Poisson dans les veines.
Et, avec la dignité d’une reine outragée, elle rejoignit Pistolet qui lui indiquait la porte, et disparut en secouant frénétiquement sa robe à paniers, suivie par le pauvre et dolent Malicet dont deux gendarmes soutenaient les pas de plus en plus incertains et flageolants.
Visiblement satisfait de sa première et facile victoire, Bouret d’Erigny considéra un instant Nicole, qui, effondrée sur une chaise et en proie à un violent chagrin, essuyait, avec une fine mousseline de batiste, les larmes qui inondaient son joli visage.
Un énigmatique sourire erra sur les lèvres du fermier général… Une lueur inquiétante s’alluma dans son regard… et, s’approchant lentement de la jeune fille, il s’empara de sa main.
Nicole voulut la retirer, mais Bouret d’Erigny la saisit de nouveau et, sur un ton d’amabilité hypocrite, il fit :
— Que vous avez là, mademoiselle, une jolie bague…
Nicole ne put réprimer un profond soupir.
Bouret, de plus en plus doucereux, continuait :
— C’est bien Mandrin, n’est-ce pas, qui vous a donné ce superbe bijou ?
— Oui, c’est Mandrin, répliquait la pauvre petite, avec franchise.
— Savez-vous, ma belle enfant, que je pourrais vous faire arrêter… J’en ai le droit et même le devoir.
Nicole eut un tressaillement.
Mais Bouret reprenait, en affectant un air de désinvolture bienveillante et protectrice :
— Rassurez-vous… telle n’est point mon intention… Je n’ai, au contraire, qu’un désir : vous être agréable !…
La jeune fille, se levant aussitôt, s’écria, d’un seul élan.
— Alors, rendez-moi mes parents.
— Vous rendre vos parents ?
— Oui, je vous le demande en grâce… Vous êtes tout-puissant, et vous n’avez qu’un mot à dire pour qu’ils soient remis tout de suite en liberté.
— Vous vous trompez, mademoiselle, une telle mesure ne dépend pas de moi.
— De qui donc, alors ?
— Devinez.
— Du roi ?
— Non… de vous ;
Nicole eut un sursaut d’étonnement.
— Vous ne comprenez pas ? reprenait Bouret avec un sourire de plus en plus inquiétant.
— Non, je l’avoue.
— En ce cas, voulez-vous me permettre de vous conter une petite histoire ?
— Mais…
— Allons, ma belle, asseyez-vous là, et écoutez-moi avec calme… Je crois que vous n’aurez pas à vous en repentir.
Toute brisée de chagrin, Nicole se laissa choir sur un fauteuil, et Bouret d’Erigny, prenant un siège, s’installa auprès d’elle… sans se douter un seul instant qu’il était épié par Mandrin qui, enveloppé dans son froc et, son capuchon rabattu sur ses yeux, avait réussi à se rapprocher de la fenêtre, et se préparait à ne rien perdre de la scène qui s’engageait de si étrange manière.
Après un léger temps, Bouret d’Erigny, tout en prenant une attitude avantageuse, attaquait :
— Il était une fois une fillette de province, nommée Nicole Malicet, qui était venue à Paris pour y voir sa cousine, la marquise de Pompadour.
A ces mots, Nicole eut un geste d’émoi ; mais, imperturbablement, le narrateur continuait :
— La favorite du roi lui fit un chaleureux accueil, car elle la trouvait fort à son gré… Non seulement Nicole était exquise, mais elle chantait à ravir de jolies chansons, auxquelles sa grâce ingénue donnait une saveur toute particulière… La marquise voulut produire cette gracieuse enfant à la cour, et elle pria Louis XV et quelques courtisans de choix de l’entendre, dans un concert qu’elle donnait dans l’un des salons de ses appartements privés de Versailles.
« Bien qu’intimidée par la présence du monarque, Nicole chanta un naïf et vieux Noël languedocien…
Ah ! je l’entends encore… avec tellement de charme, de grâce et d’émotion, qu’elle réussit à amuser le roi, ce qui n’était pas chose facile… Sa Majesté lui témoigna sa reconnaissance en lui tapotant les joues ; et tous, sans en excepter les dames, applaudirent au succès de l’adorable petite Dauphinoise.
« Parmi les assistants, il en était un qui se montrait tout particulièrement enthousiaste… Car, sans s’en douter, Nicole Malicet venait d’embraser le plus riche des fermiers généraux de France.
« Le soir même, il rencontrait la divine Nicole qui se promenait seule dans une allée du parc ; et, sans ambages, il lui déclarait sa flamme.
« Mais, aux premiers mots d’amour qu’il lui murmurait, elle se récriait avec indignation :
« — Vous vous moquez, monsieur.
« Le financier affirmait :
« — Je vous ferai une existence encore plus brillante que celle de la marquise !…
« Nicole répondait, non sans impertinence :
« — Les lauriers de ma cousine ne m’empêchent pas de dormir.
« Et comme son interlocuteur avait la hardiesse de montrer quelque insistance, la jolie fleur du Dauphiné lui ripostait :
« — J’entends rester une honnête fille, rentrer dans mon pays, m’y marier et avoir beaucoup d’enfants.
« Et tandis que prenant la fuite elle disparaissait sous une charmille, le fermier général, fort dépité, dut s’avouer battu !… »
Alors, d’une voix qui frémissait d’une passion longtemps contenue, Bouret d’Erigny s’écria :
— Le fermier général n’a pas oublié la petite Nicole.
« Eperdument épris, et subjugué par sa grâce, il vient lui demander d’être…
— Votre maîtresse !… interrompit la jeune fille, en se dressant courroucée.
— Non, ma femme.
A ces mots, Mandrin, incapable de maîtriser la fureur qui, depuis un moment l’exaspérait, saisissait son pistolet et il s’apprêtait à franchir le rebord de la fenêtre. Mais au moment où il allait bondir dans la pièce, une main vigoureuse arrachait brutalement son froc.
Interdit, Mandrin se retourna et se trouva face à face avec l’exempt Troplong qui, avec une dextérité d’escamoteur, lui subtilisait son arme, avant qu’il eût le temps de s’en servir.
Mandrin allait se jeter sur lui, lorsque soudain il aperçut tout un essaim de gendarmes qui se précipitaient au secours de l’exempt.
Comprenant que seule une fuite rapide pouvait le sauver, il s’élançait à travers le jardin, cherchant à gagner la porte qui donnait sur la campagne.
Fébrilement, il voulut l’ouvrir, mais elle était fermée… Pistolet excellait, en effet dans l’art de préparer une souricière.
Le capitaine, traqué, se préparait à escalader le mur.
Mais trop tard… l’exempt et ses gendarmes étaient déjà sur lui, le menaçant, le sommant de se rendre.
Et Mandrin, acculé contre la porte, la main sur la poignée qui lui résistait toujours, harcelé comme une bête fauve par une meute impitoyable, eut un rugissement de lion en fureur.
Seul un prodige pouvait le sauver… Allait-il s’accomplir ?
Chapitre V : Un odieux marché.
— Emparez-vous de ce bandit, vociférait l’exempt Troplong.
Deux argousins s’apprêtaient à lui mettre la main au collet lorsque, soudain, la porte s’entrebâilla, laissant surgir un poing armé d’un pistolet.
Mandrin, profitant du désarroi, franchit d’un bond le seuil et reconnut Tiennot qui, avec autant de promptitude que de vigueur, s’empressait de refermer le battant que Mandrin barricadait à l’aide d’une traverse en bois qu’il avait ramassée à terre.
Tous deux se trouvaient dans une sorte de hangar obscur et encombré d’outils de jardinage…
Mandrin et Tiennot se dirigèrent vers une fenêtre qui donnait sur la campagne et par laquelle ils s’empressèrent de déguerpir… En hâte, ils s’élancèrent sur leurs chevaux qui attendaient sur le chemin… et il disparurent au triple galop dans la direction de la montagne.
Après avoir franchi environ la distance d’un quart de lieue, Mandrin fit stopper sa monture, et ordonnant à Tiennot de l’imiter, il sauta à terre. Puis, tout en se dissimulant derrière un rideau de jeunes arbres il se pencha vers la plaine qui s’étendait à ses pieds.
— Regarde ! dit-il à Tiennot qui l’avait rejoint.
Dans le chemin qui longeait la demeure des Malicet,
Pistolet et ses hommes s’évertuaient à retrouver la piste du fugitif.
L’exempt, incliné vers le sol, semblait rechercher avec attention une trace capable de le mettre sur la bonne voie.
Tout à coup, Mandrin et Tiennot le virent se redresser d’un air triomphant et indiquer du doigt à ses hommes le village de Beaujeu.
Et tous disparurent en courant, en criant et en agitant les bras.
Mandrin partit d’un vaste éclat de rire. Tiennot, surpris, interrogeait :
— Pourquoi, capitaine, ces gens ont-ils pris une direction opposée à la nôtre ?
— Tu vas voir… fit le capitaine d’un air mystérieux.
Et, soulevant la jambe de son cheval, il ajouta en montrant le pied de l’animal à son interlocuteur :
— Mes chevaux sont toujours ferrés à l’envers…
Maintenant, ce coquin d’exempt et ses hommes peuvent courir à nos trousses, ils seront essoufflés avant de nous rejoindre.
— C’est égal, capitaine, ne pouvait s’empêcher d’observer Tiennot, vous l’avez échappé belle.
— Tu peux même dire que c’est grâce à toi, reprenait Mandrin, que j’ai pu sortir indemne de cette aventure.
— Ne vous ai-je pas dit, capitaine, que je vous étais dévoué jusqu’à la mort ?
— Tu viens de me le prouver, et je ne l’oublierai pas.
— Mais pourquoi vous aventurer ainsi en plein jour ?…
Tiennot n’acheva pas… Les sourcils subitement froncés, Mandrin s’écriait :
— Je ne pouvais pas deviner que j’allais me trouver face à face avec Bouret d’Erigny et ce suppôt de police que l’on a fait venir tout exprès de Paris pour s’emparer de moi.
Et l’œil étincelant, le capitaine général des contrebandiers de France scanda, avec un emportement farouche :
— Tiennot, tu m’as l’air de fort aimer la lutte.
— Sous vos ordres, elle m’enchante et elle me grise.
— Tu viens, à l’instant, de me montrer que tu n’étais pas seulement un garçon courageux entre tous, mais que tu étais encore d’un sang-froid et d’une adresse remarquables. Aussi, à partir de ce moment, tu ne me quittes plus ; je fais de toi mon aide de camp.
— Capitaine !…
— Et puisque tu aimes à en découdre, sois satisfait. Tu vas avoir de la besogne, de la rude et de la belle, encore.
« Ah ! ah ! monsieur le fermier général Bouret d’Erigny ose venir en personne se mesurer avec moi…
Il apprendra d’ici peu, ainsi que ce sinistre homme noir qui l’accompagne, de quel bois Mandrin se chauffe.
« Berger, mon ami, es-tu content ?
— Comment ne le serais-je pas à la pensée que je vais être désormais votre lieutenant ?
— Dis mon bras droit…
— Et aussi votre bouclier.
— Mon bouclier ?
— … Toujours prêt à vous éviter les mauvais coups et à périr, s’il le faut, à votre place.
— Tiennot, reprenait Mandrin avec gravité, pourquoi parles-tu donc toujours de mourir ?
Et, posant amicalement sa main sur l’épaule du jeune homme, il ajouta tout en l’enveloppant d’un regard à la fois profond et attristé.
— Petit, ne m’aurais-tu pas dit toute la vérité ?
Tiennot, à ces mots, ne put maîtriser un léger tressaillement ; mais dominant l’émoi que cette question semblait avoir mis en lui, il répliqua d’une voix qui tremblait un peu.
— Mais si, capitaine.
— Alors, plus de ces idées-là ; car il faut vivre, Tiennot, vivre pour la tâche à laquelle je me suis consacré.
Et tandis qu’une expression de douceur étrange atténuait soudain l’éclat de ses yeux, il fit :
— Oui, vivre, pour être puissant, pour être heureux, pour être aimé.
Brusquement, il remonta en selle, sans remarquer que son compagnon, tout en l’imitant, essuyait une grosse larme du revers de sa manche.
De son côté, Nicole n’avait pas résisté à l’émotion que lui causait l’imminente arrestation de Mandrin et, tout en poussant un cri de détresse, elle s’était effondrée sur le parquet ; aussitôt, Bouret d’Erigny se précipitait vers elle, la saisissait dans ses bras et la transportait sur un canapé.
Martine, qui était accourue, lui prodiguait les soins les plus empressés, mais en vain. La pauvre petite, successivement frappée en sa tendresse filiale et dans son grand amour, ne revenait pas à elle. Sa tête se penchait sur son épaule, languissante et pâlie. Un souffle à peine perceptible s’exhalait de ses lèvres tremblantes et l’on eût dit que son cœur se refusait à battre.
Nicole, en effet, était une de ces natures exquises entre toutes qui ne semblent exister que pour illuminer de jeunesse et de joie tout ce qui les entoure.
Jusqu’alors sa vie avait été si douce, si facile Adorée par ses parents, chacun selon leur manière, elle leur rendait en attachement tout ce qu’elle recevait d’eux en affection et en bonté ; elle savait toujours d’un mot charmant, d’un regard malicieux, apaiser l’humeur souvent variable de sa mère et mettre fin aux querelles, d’ailleurs innocentes, qui s’élevaient entre les siens, les grondant gentiment, les apaisant tour à tour avec la même effusion, en véritable petite fée de la bonne humeur.
Toutefois, son inaltérable gaieté ne s’inspirait d’aucune insouciance ; Nicole savait penser ; Nicole savait raisonner avec bon sens et même avec sagesse.
Elle n’avait été nullement grisée par ce voyage à Paris qu’imprudemment ses parents lui avaient fait entreprendre, ni par le succès qu’elle avait obtenu chez la Pompadour, en présence du roi.
Et voilà que son cœur parlait, embrasé soudain par une flamme dont elle ne soupçonnait pas l’ardeur voilà qu’elle se sentait irrésistiblement entraînée vers celui qui lui était apparu un jour nimbé d’une auréole de bravoure chevaleresque et de puissance généreuse et qui avait si bien su détruire en elle toute hésitation, toute crainte, en achevant de l’entraîner par la franchise enfiévrée de ses paroles et par l’irrésistible élan de son amour.
Aussi, lorsqu’elle avait vu l’exempt Troplong et ses agents sur le point de s’emparer de Mandrin, elle avait éprouvé un tel déchirement qu’elle avait cru mourir à la pensée du sort terrible qui attendait le révolté.
Tandis qu’elle demeurait prostrée dans l’agonie morale qui l’avait abattue, Bouret d’Erigny, indifférent, mais seulement en apparence, faisait les cent pas dans la pièce… Sans doute était-il tout autant préoccupé de voir Nicole revenir à elle que de contempler Pistolet lui ramenant Mandrin… et si, par instants, son oreille se tendait vers la fenêtre, cherchant à surprendre les rumeurs du dehors, bien plus souvent son regard s’arrêtait sur la jeune fille, à laquelle la dévouée Martine continuait à prodiguer ses soins empressés.
Enfin, Nicole commença à entr’ouvrir les paupières. Sans doute se rendit-elle compte immédiatement de la situation tragique entre toutes dans laquelle elle se débattait ; car un long soupir souleva sa poitrine et ces paroles s’échappèrent de ses lèvres en un murmure d’indicible émoi.
— Maman ! mon père !
Bouret, décidé à jouer serré, la considéra avec une expression de menaçante ironie.
— En prison… sanglotait la pauvre petite… En prison tous les deux !… Mon Dieu ; que vais-je devenir ?
Bouret s’avança vers elle. Nicole, qui ne l’avait pas encore aperçu, eut un cri d’effroi. Mais le fermier général, tout en s’inclinant galamment, attaqua sur un ton de douceur hypocrite :
— Je vous l’ai déjà dit, mademoiselle, la liberté des vôtres est entre vos mains.
Nicole eut un cri déchirant :
— Mon Dieu !
C’est que, tout à coup à la pensée des siens entraînés par les gendarmes, s’ajoutait celle de Mandrin poursuivi, traqué, arrêté sans doute, peut-être même déjà incarcéré, lui aussi, dans une prison qu’il ne quitterait que pour la mort, et quelle mort !… la plus infamante, la plus effroyable de toutes… la roue.
Se cachant la tête entre les mains, elle crut qu’elle allait de nouveau défaillir… Mais un homme apparaissait, la figure déconfite : c’était Pistolet.
— Eh bien ? interrogeait avidement Bouret.
— Monsieur le fermier général, ripostait l’exempt, dont les yeux brillaient de lueurs mauvaises… C’est à croire que ce bandit de Mandrin a signé un pacte avec le diable.
— Il vous a échappé ! sursauta d’Erigny.
— Dites plutôt qu’il s’est évanoui comme un fantôme.
— Ah ! c’est trop fort.
— C’est trop fort, en effet.
Tandis qu’une furtive rougeur se répandait sur le visage de la jolie Nicole, Bouret les lèvres pincées, s’avançait vers l’exempt.
— Décidément, s’écriait-il, cette campagne commence bien fâcheusement pour vous… Seriez-vous au-dessous de votre réputation ?
— Monsieur le fermier général, se défendait Pistolet, veuillez avoir l’indulgence de ne pas me juger d’après ce premier échec et daignez croire que je suis homme à prendre promptement ma revanche.
— Nous verrons bien.
— Je vous ai promis de vous livrer Mandrin avant que les cloches de Pâques aient sonné… Je tiendrai ma parole.
— En attendant, coupait d’Erigny d’un ton autoritaire, vous allez m’expédier le sieur et la dame Malicet à la prison de Grenoble.
A ces mots, Nicole se dressait, épouvantée… et se précipitant entre Bouret et l’exempt, elle leur demandait, les mains jointes, et tout en larmes :
— Que va-t-on leur faire ?
Prenant un air de bienveillante compassion, Bouret répliquait :
— Ma pauvre enfant, ne nous obligez pas à vous le révéler.
— Si… je veux tout savoir… tout… Parlez, je vous en supplie.
— Puisque vous insistez, martelait le fermier général, avec une lenteur calculée, sachez que votre père sera envoyé aux galères et que votre mère sera enfermée dans une prison pendant plusieurs années.
— Non, non ! ce n’est pas possible ! s’écriait Nicole affolée.
Et, se tournant vers l’exempt, elle ajouta :
— Dites-moi, monsieur, que ce n’est pas vrai.
Avec une fielleuse compassion, Pistolet déclarait :
— Hélas ! si, mademoiselle…
Ecrasée, Nicole retomba sur le canapé… toute secouée par les sanglots et ne sachant que répéter, en son immense désespoir.
Mon cher papa, ma pauvre maman.
D’Erigny contempla son œuvre. Il pouvait en être satisfait… Cette douce et charmante enfant n’était plus maintenant qu’un pauvre être désemparé… à bout de force… d’énergie, véritable jouet entre ses mains.
Certain d’avoir dompté sa résistance et brisé sa volonté, il se pencha vers elle et murmura insidieusement à son oreille.
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit, Nicole. Je vous aime et je n’ai qu’un désir vous voir heureuse !… Un mot de vous… vous savez lequel… et je vous rends votre père et votre mère.
Nicole releva la tête, dévisageant avec horreur celui qui osait lui proposer un aussi odieux marché… Tout de suite, elle devina que rien ne saurait l’attendrir… en face du dilemme dont elle se sentait prisonnière, elle comprit que son devoir était de sauver les siens… fût-ce au prix du plus amer des sacrifices… Et, d’une voix brisée, elle balbutia :
— Eh bien soit, je serai votre femme.
— Nicole ! s’écria Bouret, en s’emparant de sa main glacée.
Et, tout radieux de victorieuse allégresse, il lança à Pistolet :
— Monsieur l’exempt, faites remettre immédiatement M. et Mme Malicet en liberté.
Pistolet s’inclina et sortit, un sourire diabolique aux lèvres.
Alors, d’Erigny, frémissant de passion, voulut attirer Nicole contre lui.
Mais la jeune fille, se dégageant, s’en fut se jeter en pleurant dans les bras de Martine, qui avait assisté à toute cette scène sans oser exprimer l’indignation qu’elle lui inspirait.
Et la gentille servante murmura à sa jeune maîtresse :
Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle… Mandrin est libre, et vous n’êtes pas encore mariée.
Pendant que ces événements se déroulaient dans leur demeure, le ménage Malicet, que l’on avait enfermé dans le même cachot, faisait plutôt triste figure.
Si Malicet, prenant le seul parti que lui inspiraient à la fois une invincible habitude et une philosophie toute naturelle, s’était presque immédiatement endormi, son irascible épouse, après avoir inspecté la geôle et constaté que toute tentative d’évasion était impossible, avait été envahie par une de ces colères que, sous peine d’apoplexie, il importe d’extérioriser à tout prix.
Mais à qui s’en prendre, si ce n’est à l’infortuné bonhomme qui, effondré sur une maigre botte de paille, semblait d’ailleurs y reposer aussi douillettement que s’il eût été étendu dans son lit.
Quel homme ! s’indignait-elle ! Il dort ! Il ronfle ! Il ronfle même comme il n’a jamais ronflé…
Et cela au moment où nous avons le plus besoin, tous deux, de notre dignité, de notre énergie.
Mais un bruit sinistre de verrous que l’on tire, de clefs qui grincent dans des serrures, mit tout à coup une digue au torrent de son éloquence… et la porte du cachot s’ouvrit avec fracas.
Pistolet, plus énigmatique, plus funèbre que jamais, s’avançait, suivi du guichetier en chef, vers l’opulente Thérèse qui, malgré tout son courage, le dévisageait avec une frayeur justifiée.
Pistolet s’arrêtait à quelques pas d’elle et, d’un geste autoritaire, lui fit signe d’approcher.
Puis, tout en lui indiquant la porte, qui était restée grande ouverte, il ordonna d’une voix lugubre.
— Sortez !
Paralysée par l’émotion, l’infortunée Thérèse demeurait figée sur place.
— Sortez, vous dis-je, insistait l’exempt.
L’accent avec lequel Pistolet avait proféré cet ordre était si terrible que la femme du receveur crut, de la meilleure foi du monde, que sa dernière heure avait sonné ; elle s’écroula aux genoux de l’homme noir en bégayant :
— Vous n’allez pas me livrer au bourreau ?
L’exempt eut un sourire de mystérieuse ironie qui acheva de plonger la mère de Nicole dans les transes les plus épouvantables.
Et, joignant les mains, elle murmura :
— Au nom du ciel, pitié.
Estimant que la plaisanterie avait suffisamment duré, le policier reprenait toujours avec la même impassibilité.
— Puisque je vous dis « Sortez ! » cela signifie que vous pouvez partir.
Bouleversée, Mme Malicet haletait :
— Alors… je… je suis libre ?…
— Parbleu !
Un large soupir de soulagement gonfla la majestueuse poitrine de Thérèse.
Et, récupérant soudain toutes ses facultés physiques et morales, elle se releva lestement et, désignant son mari qui continuait à dormir aussi paisiblement qu’un enfant dans son berceau, elle questionna.
— Et lui ?
— Lui aussi ! articula Pistolet.
Mme Malicet se précipita sur le bonhomme Agénor, s’évertuant à l’éveiller… Mais peine perdue ! … L’entreposeur des tabacs opposait aux efforts de sa conjointe une résistance somnifère que rien ne semblait pouvoir faire cesser.
L’exempt, d’un air indifférent, sortit de la poche de son justaucorps une tabatière en écaille et y puisa une large prise.
— Agénor ! s’enrouait Thérèse… en multipliant les bourrades. Agénor… on nous remet en liberté… Voyons… debout !…
Pistolet, tout en remettant sa tabatière dans sa poche, lança un coup d’œil obliqué vers les Malicet et, se dirigeant vers la porte près de laquelle le guichetier attendait, il dit à ce dernier.
— Puisqu’ils ne veulent pas partir… qu’ils restent en prison.
Mme Malicet eut un cri de rage… Et saisissant une cruche pleine d’eau, qui se trouvait à portée de sa main, elle en versa le contenu sur la tête de son mari.
Ce remède énergique produisit un immédiat effet. Malicet eut un sursaut et, se redressant sur ses genoux, il promena autour de lui un regard effarouché ; mais il n’eut pas le temps ni de parler ni même de comprendre… Sa commère, l’empoignant par le bras, le força à se remettre sur ses jambes et, dans un de ces élans irrésistibles dont elle avait le secret, elle l’entraînait vers la sortie et gagnait le dehors sans plus s’occuper de Pistolet qui, dédaigneusement, haussa les épaules.
Grande fut la surprise de Martine quand elle vit reparaître ses patrons, dont le désordre des vêtements et de la coiffure attestait l’épreuve qu’ils venaient de subir.
— Monsieur ! Madame ! … s’écria-t-elle… Alors, vous vous êtes évadés ?
— Taisez-vous ! péronnelle, s’exclamait Mme Malicet… et sachez que l’on ne saurait retenir en prison la cousine du roi.
Nicole, qui avait reconnu la voix maternelle, accourait se jeter dans les bras de sa mère, qui l’étreignait avec transport… Et le bon Agénor s’apprêtait, à son tour, à embrasser sa fille, lorsque Bouret d’Erigny apparut : et, saluant M. et Mme Malicet avec une courtoisie affable, il déclara solennellement.
— J’ai l’honneur de vous demander la main de Mademoiselle votre fille.
— La main de ma fille ! s’exclama Thérèse, qui étouffait littéralement de stupéfaction.
— La main de ma fille ! répéta l’entreposeur, qui n’en croyait pas ses oreilles.
— Oui papa affirmait Nicole, qui avait grand’peine à retenir ses larmes.
Le fermier général poursuivait, d’un air avantageux :
— Je l’aime depuis le jour où j’eus l’ineffable bonheur de l’entendre chanter à un concert de notre divine marquise… et je n’ai plus cessé de rêver à elle, tant elle m’avait ensorcelé par sa grâce ingénue et son charme vainqueur.
Monsieur le fermier général, regimbait Mme Malicet, vous aimez Nicole, dites-vous, vous l’aimez même à la folie, et vous n’avez pas hésité à nous envoyer en prison, nous, ses parents.
Bouret, qui s’attendait certainement à cette réflexion, répliquait sans la moindre hésitation :
— Croyez, madame, que j’en ai été fort marri et que c’est la mort dans l’âme que j’ai dû prendre une pareille mesure… J’avais reçu des instructions formelles de M. le lieutenant de police, et mon devoir était de les exécuter… Mais, maintenant, je vous supplie d’oublier cette mésaventure… puisque tout est arrangé. M. le marquis d’Argenson s’il m’a donné pleins pouvoirs pour faire justice, m’a aussi accordé le droit de faire grâce selon mon bon plaisir… et il ne saurait s’offusquer que, pour la première fois, ma clémence s’étendît sur mes futurs beaux-parents, auxquels j’exprime encore, avec toutes mes excuses, l’assurance de ma respectueuse et sincère sympathie.
— Devant une aussi galante attitude, ripostait Mme Malicet, déjà bouffie d’orgueil, je ne puis, monsieur le fermier général, que vous dire combien je suis satisfaite et flattée de vous voir entrer dans notre famille.
— Et moi de même, appuyait Agénor, tout en tamponnant avec son mouchoir les traces encore humides de la douche que lui avait administrée son épouse.
Et, tout en observant sa fille qui, le visage morne, consterné, avait peine à retenir ses larmes, il hasarda :
Ah çà ! qu’as-tu donc, mon enfant ? On dirait que tu as envie de pleurer.
— C’est de joie ! s’empressait d’interrompre Mme Malicet.
Et elle ajouta, en poussant Nicole vers Bouret d’Erigny :
— Ma fille, embrassez votre fiancé.
Mais Nicole s’effondrait dans les bras de sa mère et, tout en sanglotant, elle lui murmurait :
— Maman, c’est bien pour papa et pour toi que je me sacrifie
Thérèse en demeura sidérée.
Mais Bouret intervenait aussitôt :
— J’ai le plus vif désir de hâter la cérémonie…
« Aussi vous demanderai-je de bien vouloir partir prochainement pour mon château des Aigles, près de Grenoble, où cette adorable enfant trouvera le cadre qui sied à sa beauté, et vous, madame et monsieur, une hospitalité qui, je l’espère, achèvera de vous faire oublier les petits ennuis de cette journée.
— C’est entendu… acceptait Mme Malicet.
Et, se tournant vers l’entreposeur, elle ajouta :
— Maintenant que vous allez être le beau-père du plus noble et du plus riche fermier général de France, je pense que vous…
Un cri de colère lui échappa…
Agénor dormait debout !…
Chapitre VI : De mystérieux préparatifs…
Le quartier général du capitaine Mandrin était en territoire savoyard, tout en haut d’une petite montagne à pic qui dominait le village de Rochefort, en bordure de la Guiers, rivière rocailleuse qui, au moment de la fonte des neiges, se transformait en torrent.
Mandrin avait choisi ce site parce que la maréchaussée, n’ayant pas le droit de le poursuivre hors de la frontière, il lui offrait les avantages d’un asile quasi inviolable.
Aussi, n’avait-il pas cru devoir fortifier outre mesure le château aux trois quarts ruiné et abandonné depuis longtemps par ses propriétaires, si tant est qu’il en eût encore. Il en avait aménagé sommairement les salles principales qui servaient de dortoirs et réfectoires à ses troupes, se contentant pour lui d’une chambre dont les carreaux absents avaient été remplacés et qu’il avait fait meubler avec un confort plutôt sommaire, se contentant d’un lit provençal à baldaquin, d’un bahut, d’un coffre, d’un fauteuil garni en cuir de Cordoue, sillonné de larges éraflures, d’une table en chêne massif et de quelques escabeaux solides… Une haute cheminée, au manteau de granit, offrait, l’hiver, asile aux immenses bûches et aux troncs d’arbres à la flamme desquels le capitaine séchait ses bottes maculées de boue et ses vêtements souvent trempés par les pluies.
D’une grosse poutre qui traversait le plafond pendait une lampe de cuivre à crémaillère… Aux murs, des armes, rien que des armes !… Epées, rapières, arquebuses, baïonnettes, couteaux de chasse, pistolets de tous les calibres et de toutes les dimensions, haches, piques, épieux, hallebardes… et, face à la fenêtre, fixé au mur par la lame d’un poignard à manche de nacre un exemplaire de l’arrêté du Parlement de Grenoble ordonnant l’arrestation de Mandrin et le condamnant préventivement au supplice de la roue.
Ce matin-là, le capitaine qui, la veille, en compagnie de Tiennot, avait regagné son repaire sans la moindre anicroche, s’était levé de fort gaillarde humeur…
Après avoir passé l’inspection de ses hommes, félicité les uns, gourmandé les autres, et dévoré d’un bel appétit une soupe paysanne, une omelette au lard et une copieuse tranche de venaison, le tout arrosé d’un Châteauneuf-des-papes qui avait achevé de lui mettre l’âme en fête, il était rentré dans sa chambre et, tout en sifflotant un air de chasse, il s’était livré à un inventaire mental des meubles et objets divers qui garnissaient la pièce.
Sans doute cet examen ne lui donna-t-il pas satisfaction ; car, après une moue des plus significatives, il sortit, s’engagea dans un étroit escalier de pierre, en colimaçon, qui conduisait à l’étage situé au-dessus de ce qu’il appelait, en plaisantant, sa tanière, tira de sa poche une clef qu’il introduisit dans la serrure toute neuve d’une porte en chêne massif et pénétra dans une petite salle voûtée… C’était l’ancien oratoire de la châtelaine…
Mandrin, qui avait des instincts d’artiste, et un goût très particulier pour les belles choses, s’était fait un point d’honneur de respecter cette merveille.
Il aimait, de temps en temps, aux heures de repos et de méditation, s’y isoler, loin de tout tapage…
Etendu sur un vieux sofa à la soie passée, la tête appuyée contré un coussin de velours grenat à la frange d’or intermittente, tantôt il y mûrissait ses plans de campagne, tantôt il s’y délassait l’esprit en lisant les œuvres de M. de Voltaire, envers lequel il professait une admiration sans bornes.
Mais Mandrin, quant à l’instant du moins, ne semblait guère disposé à la méditation ni à la lecture.
Mesurant d’un rapide coup d’œil la hauteur et l’étendue du joli sanctuaire au fond duquel on apercevait, encadrée d’une adorable guirlande de fleurs sculptée en pleine pierre, une niche qui avait dû contenir quelque statue de madone, il se prit à murmurer :
— Allons, j’ai bien fait de conserver intact ce charmant réduit. Arrangé comme je veux qu’il le soit, il deviendra, j’en suis sûr, une véritable petite merveille.
Le sourire aux lèvres, il quitta l’oratoire, dont il referma soigneusement la porte à clef, et s’en fut rejoindre, dans la cour du château, un groupe de contrebandiers qui, ainsi que chaque jour, se rassemblaient à pareille heure pour le rapport.
— Prêt-à-Boire, Le Camus et le Piémontais… appelât-il de sa voix de commandement.
Les trois compères, sortant du rang, s’approchèrent de leur chef qui ordonnait :
— Vous allez prendre un chariot et vous rendre immédiatement à Chambéry… où vous achèterez, à n’importe quel prix, une chambre complète, la plus belle que vous trouverez. Vous vous procurerez également de somptueuses tentures, des tapis moelleux, un secrétaire en acajou moucheté, un bonheur-du-jour et une coiffeuse avec ses accessoires de toilette en argent massif… un miroir à main, une boîte à poudre, à onguents, à fards et à mouches… Vous n’oublierez pas non plus des vases, de jolis vases en cristal… ou en porcelaine rare… que vous remplirez de toutes les plus jolies fleurs que vous trouverez à la ville et sur votre route… En un mot, vous m’apporterez tout ce qu’il faut pour recevoir ici dignement une femme.
Ces instructions inattendues parurent produire sur la troupe, pourtant si disciplinée de Mandrin, un effet de profonde stupeur.
Tandis que Tiennot, encore plus ému que ses camarades, s’approchait de son chef, Mi-Carême, dont le nez de dimensions déjà considérables paraissait s’allonger d’une aune, répétait d’un air effaré :
Une femme, capitaine, une femme ici.
Et, dans le désarroi de son esprit, il hasarda timidement :
— Capitaine, ne croyez-vous pas ?…
J’ai dit une femme, scanda Mandrin en foudroyant Mi-Carême d’un regard courroucé.
Et il ajouta en frappant du pied, ce qui était le signe d’un imminent orage :
— Décampez tout de suite, faquins ; car j’entends que, dès demain, tout soit prêt pour recevoir dignement celle que j’attends, et que je vous ordonne — sous peine de mort — de traiter avec le plus grand respect… Allez !
— Capitaine, haletait Tiennot, pâle et frémissant.
— Morbleu, qu’as-tu donc ? s’écriait Mandrin, fort étonné par l’attitude de son jeune compagnon… Voilà que tu es plus blanc qu’un suaire.
Allons, parle, explique-toi…
— Pas devant eux ! murmura Tiennot, en désignant ses compagnons.
Mandrin fixa le berger de son regard d’aigle.
Puis, brusquement, il lança :
— Rompez, vous autres, et repos aujourd’hui pour tous ceux qui ne sont pas de garde ni de corvée.
Les contrebandiers s’éloignèrent, sans oser encore échanger les impressions que leur inspirait la décision inattendue de leur chef.
Celui-ci, les sourcils froncés, continuait à dévisager de son œil perçant Tiennot qui, ne pouvant se contenir davantage, s’écriait, d’une voix étranglée :
— Capitaine, vous m’avez donc reconnue ?
— Non ! répliquait Mandrin surpris. Mais pourquoi me demandes-tu cela ?
— Parce que…
— Tu m’as donc menti ?
— Oui, capitaine.
— Ah çà qui donc es-tu ?
Tiennot, baissant les yeux, articula faiblement :
— Je suis la fille de Jacques Destenave.
— La fille de Jacques Destenave.
— Oui, capitaine.
— Jacques Destenave, s’écriait Mandrin avec émoi, cet artisan de Grenoble qui, l’an passé, a été roué vif pour fabrication de fausse monnaie ?
— Il était innocent.
— Je le sais Mais, à plusieurs reprises, il m’avait rendu service en m’avertissant des différents traquenards que me tendait la maréchaussée.
— Il vous admirait tant.
— Et, comme cela ne suffisait pas aux policiers pour le faire condamner à mort, ces gredins ont forgé de toutes pièces cette accusation de fausse monnaie qui ne reposait que sur des témoignages mensongers.
— C’est vrai.
— Malheureusement, le procès s’est déroulé si rapidement que je n’ai pu intervenir à temps, sans quoi j’eusse tout mis en œuvre pour le sauver.
— Je vous reconnais bien là, capitaine.
— Ma pauvre enfant, combien tu as dû souffrir.
— Plus que vous ne pouvez l’imaginer… Ma mère est morte de douleur, quelques jours après l’effroyable supplice de mon père… Je suis restée seule au monde car vous pensez bien que ma famille et mes amis m’ont reniée… Pour tous, j’étais la fille du réprouvé, roué vif en place publique. Alors je me suis sauvée dans la montagne, je suis devenue Tiennot le berger… ou plutôt le contrebandier, jusqu’au jour où je vous ai rencontré sur ma route et où vous m’avez témoigné tant de compassion que je n’ai plus regretté d’être vivante !
— Pourquoi, alors, ne m’as-tu pas dit la vérité ?
— Parce que j’ai craint, si je vous révélais que j’étais une femme, que vous refusiez de me garder près de vous.
— C’est juste.
Toute pâle d’angoisse, Jeanne Destenave s’écriait :
— Vous n’allez pas me chasser ?
Mandrin se tut… Sans doute hésitait-il entre la difficulté de conserver cette jeune fille au milieu de ses compagnons et la profonde pitié que lui inspirait sa détresse.
Devinant ce qui se passait en lui, la malheureuse implorait :
— Ne me forcez pas à vous quitter. Nul ne soupçonne qui je suis et nul, je vous le jure, ne le saura jamais.
Et, tombant a genoux devant le capitaine elle poursuivit :
— J’étais si heureuse de partager vos périls, si fière de la confiance et de l’amitié que vous m’aviez accordées, que j’en étais arrivée à me persuader que j’étais vraiment Tiennot, oui Tiennot, votre aide de camp, dévoué jusqu’à la mort. Capitaine ! attendez encore avant de vous séparer de moi !… Laissez-moi vous prouver jusqu’à quel point je vous suis attachée… Je vous en supplie, ne me chassez pas.
Mandrin contempla un instant la malheureuse. Bientôt son regard s’adoucit en une expression de profonde pitié ; car il avait compris que c’était un arrêt de vie ou de mort qu’il allait prononcer.
— Mieux vaut, se dit-il, qu’elle meure de courage en se battant à mes côtés que de désespoir au fond d’un ravin ou au coin d’un bois sombre.
Et, tout haut, il reprit :
— Allons, relève-toi.
Transfigurée d’une subite espérance, Jeanne Destenave obéit.
— Tiennot… fit Mandrin en insistant sur ce nom.. Tiennot, je te garde.
— Oh ! merci ! merci ! s’écriait Jeanne.
Et elle continua radieuse, exaltée :
— Commandez-moi les missions les plus dangereuses… oh ! oui, ne m’épargnez pas… et, puisque vous consentez à oublier que je suis une femme… vite, bien vite… mettez-moi à l’épreuve.
— Soit ! acceptait Mandrin.
« Tu vas te rendre au pays de Beaujeu et t’efforcer de retrouver l’exempt Pistolet.
— Je le retrouverai.
— Tu lui diras que tu es prêt à me livrer à lui.
moyennant cent écus. Tu tâcheras de le convaincre… Je t’ai vue à l’œuvre et je sais que tu es capable de rouler ce coquin.
— J’essaierai.
— Tu réussiras.
« S’il accepte et il faut qu’il accepte, tu lui diras que, ce soir, j’ai un rendez-vous d’amour près de la Roche-des-Pins, avec une jeune fille du village.
Tiennot ne put réprimer un léger tressaillement.
— Tu hésites ?… lançait Mandrin avec nervosité.
— Non, non, protestait le faux berger, j’y vais tout de suite… Comptez sur moi, capitaine. Oh oui, comptez sur moi.
Tiennot allait s’éloigner ; mais Mandrin la saisit par le bras.
— Un mot encore, fit-il.
Et, lentement, impérieusement, il scanda :
— Pour tous et même pour moi, tu es et tu resteras toujours Tiennot le berger… C’est entendu ?
— C’est entendu.
— C’est promis ?
— C’est juré.
La jeune fille s’éloigna… gagnant à grandes enjambées le sentier encaissé qui descendait vers la plaine.
Bientôt, à bout de forces, elle se laissa tomber sur le talus de la route, en sanglotant, la tête entre les mains.
Elle n’était plus la montagnarde farouche, aux muscles d’acier et à l’énergie sans limites. Et ce n’était plus un cœur de contrebandier qui battait, farouche, sous sa vareuse de berger, mais un cœur de femme atrocement rongé par la jalousie qui la dévorait depuis qu’elle avait compris que Mandrin aimait Nicole et, surtout, qu’elle savait que c’était elle qu’il attendait.
Son maître, son Dieu, une autre l’avait conquis, une autre le lui prenait, le lui volait…
Etait-ce possible ? Mandrin amoureux de cette petite bourgeoise !… L’aigle épris de la colombe, quand il avait à ses côtés et toute prête à s’envoler avec lui, jusqu’aux plus hautes cimes, la compagne, créée à son image.
Ne savait-elle pas se battre comme un soldat, épauler un mousquet, tirer l’épée, jouer du poignard ?
N’était-elle pas capable de le suivre dans ses randonnées les plus éperdues, dans ses aventures les plus périlleuses, d’être là, toujours là, près de lui, à tout instant de péril et de gloire… et, si l’heure de la défaite sonnait, orgueilleusement décidée à comparaître devant le même tribunal, à gravir le même échafaud, à subir le même supplice, et, après avoir vécu la même vie, à mourir de la même mort !
Mais Mandrin ne voulait pas cela ! Mandrin préférait la petite bourgeoise timide, inquiète, effarouchée, à la fille de sa race, de son sang, de son envergure.
Et Jeanne Destenave, toute vibrante de l’orgueil que lui inspirait la puissance d’amour qui était en elle, se révoltait de n’avoir pas été devinée, comprise, aimée.
Déjà grondait en son âme une haine terrible contre cette demoiselle de village que, dans son aveuglement, elle trouvait laide et souhaitait méchante, hypocrite, sotte et peureuse.
Ah non, elle ne s’enfuirait pas, ainsi qu’elle en avait eu un moment l’intention, devant cette rivale inattendue ; elle saurait cacher sa rancune à Nicole, ainsi qu’elle avait su dissimuler son amour à Mandrin. Ce n’était pas un sacrifice qu’elle acceptait, c’était un combat qu’elle allait affronter sans répit, combat dans l’ombre, fait d’embûches, de ruses, de volonté opiniâtre et dont Mandrin était l’enjeu, combat où elle avait résolu d’écraser sa rivale à force de courage, de dévouement, d’abnégation et de prouesses.
Alors, se relevant, elle contempla longuement le château de Rochefort qui apparaissait tel l’aire immense d’un oiseau de proie ; et, d’une voix frémissante, elle s’écria :
— Elle peut venir la colombe, je me charge de lui faire bientôt battre des ailes !
Et Tiennot le berger partit en courant vers la plaine.
Chapitre VII : La corbeille de noce.
La maison des Malicet présentait, par ce bel après-midi de printemps, une animation aussi inusitée qu’extraordinaire.
Agénor et Thérèse, bouffis d’orgueil à la pensée que leur fille allait devenir Mme la fermière générale, s’étaient empressés de faire part à leurs amis de l’heureux événement et de les inviter à admirer les somptueux cadeaux que Bouret d’Erigny, avec le faste d’un grand seigneur, avait déjà fait parvenir à sa fiancée.
Mme Malicet débordait littéralement d’allégresse… Quant au brave entreposeur, s’il n’en avait pas perdu l’appétit, il en avait du moins perdu le sommeil. Et, miracle qui ne s’était pas produit depuis de nombreuses années, après un copieux déjeuner, plus copieux peut-être encore que d’ordinaire, le bonhomme, en se levant de table, au lieu de gagner son fauteuil, entre les bras duquel il avait coutume de faire la sieste, s’était rendu directement au salon, déjà rempli d’un lot respectable de braves bourgeois et de gentes damoiselles qui, ostensiblement éblouies, s’extasiaient devant les véritables merveilles qui s’entassaient sur une grande table au milieu de la pièce.
Le fait est que Bouret d’Erigny avait fait royalement les choses.
Escomptant d’avance son succès et persuadé que Nicole, ainsi que ses parents, accepteraient avec enthousiasme l’offre d’un mariage inespéré, il avait apporté de Paris une véritable corbeille de noces qui dépassait en splendeur les mirages les plus féeriques.
Collier de perles d’un orient admirable, bagues innombrables, véritable gamme étincelante de toutes les pierreries les plus rares, pendentifs, sautoirs, bracelets, boucles d’oreilles en diamant, montées par le plus merveilleux orfèvre de l’époque, dentelles de Malines, de Valenciennes, point d’Angleterre, d’Alençon et de Venise, tissus de Chine importés par la Compagnie des Indes, soieries de Lyon brochées aux chatoyantes couleurs, velours de Gênes, bref, un prodigieux trésor.
Et c’était des exclamations à l’infini… invariablement soulignées par cette phrase sous laquelle perçait l’inévitable jalousie :
— Nicole a bien de la chance.
Tandis que sa mère triomphait bruyamment et que son père transformait ses bâillements habituels en un sourire d’amène allégresse, Nicole, sur laquelle toutes ces richesses ne semblaient produire aucun effet, se tenait à l’écart, répondant par un sourire contraint aux félicitations plus ou moins pincées de ses amies.
La pauvre enfant était désespérée. A mesure qu’elle voyait s’approcher l’heure où elle devrait tenir l’engagement qui lui avait été si brutalement arraché, elle sentait grandir sa douleur et aussi sa honte ; car le simple aveu de son amour à Mandrin lui apparaissait, dans la limpide loyauté de son âme, comme une promesse sacrée entre toutes ; et le regret de son sacrifice se doublait pour elle d’un parjure d’amour.
Toutes ces richesses étalées, tous ces bijoux, dont elle allait être obligée de se parer, augmentaient encore sa détresse. Qu’elle se fût vendue pour sauver les siens, ce n’était qu’un malheur déplorable dont elle souffrait atrocement, mais dont elle n’était pas responsable. Seul était coupable celui qui n’avait pas craint d’exercer sur elle un chantage aussi abominable.
Qu’elle fût contrainte à étaler au grand jour le faste dont son opulent mari voulait l’entourer, à accepter de partager son existence quasi royale, à paraître avec lui, le sourire aux lèvres, dans ces réceptions auxquelles elle ne manquerait pas d’être conviée, à présider les fêtes que Bouret d’Erigny parlait déjà d’organiser dans ses princières résidences, en un mot à jouer une comédie à laquelle rien ne la prédestinait et qui lui était d’autant plus odieuse qu’elle ne pouvait être que le masque d’une inguérissable tristesse, cela était déjà au-dessus de ses efforts.
Mais ce qui la désolait le plus, c’était de constater que ses parents, pourtant si braves gens, étaient incapables de comprendre ce qui se passait en elle et se réjouissaient dans l’inconscience de leur esprit entiché de grandeurs, d’une union qui brisait à jamais sa vie.
Aussi, lorsque le flot de visiteurs se fut écoulé, la pauvre Nicole, donnant libre cours à son chagrin, fondit-elle en larmes.
— Ah çà ! par exemple ! s’exclamait Mme Malicet, voilà que tu pleures comme une fontaine… quand tu devrais être si heureuse.
— Heureuse ! s’écriait la pauvre petite dont les sanglots redoublaient.
— Regarde cette corbeille de noces ! s’écriait l’excellente Thérèse avec toute la bonne foi dont elle était capable.
« Si ton père m’en avait seulement offert le quart, j’eusse été folle de joie ! Décidément les jeunes filles d’à présent donnent bien du tourment à leurs mères.
— Ma petite Nicole ! cherchait à consoler bonassement le papa Malicet.
— Tais-toi … interrompait sa femme. Tu vas encore l’attendrir et ce n’est pas le moment
« Allons, ma fille, essuie tes yeux, et quand mon gendre se présentera, j’entends que tu lui fasses une autre figure.
— Maman, déclarait Nicole, ne me demandez pas une chose qui dépasse mon courage.
— Qu’est-ce à dire, mademoiselle ?
— C’est uniquement pour obtenir votre liberté que j’ai consenti à épouser M. d’Erigny.
— Tu nous as déjà raconté à ce sujet un tas de sornettes que je ne veux plus entendre.
— C’est pourtant la vérité.
— Quand je songe qu’il y en a tant qui voudraient être à ta place.
— Je n’aime pas cet homme.
— Tu es difficile ! Si c’était un barbon laid et mal conformé, je comprendrais qu’une jolie fille comme toi éprouvât quelque répugnance à unir ses jours aux siens… Mais M. d’Erigny est jeune et beau… Sa distinction est incomparable…
« Ah tu fais la moue… Vraiment, je n’aurais jamais cru que j’avais pour fille une pareille mijaurée. Songe donc à l’existence que tu vas mener… au faste dont tu seras environnée, aux succès qui t’attendent à la ville et à la cour ! C’est un rêve inespéré que tu vas vivre.
— Non mère, ripostait bravement Nicole… c’est un grand chagrin que je vais réaliser.
— Un grand chagrin ! Ma parole, tu perds la tête.
— Non, j’ai toute ma raison ; et, d’accord avec mon cœur, elle me dit que je ne serai jamais heureuse avec cet homme.
— Pourquoi ?
— Parce que, pour obtenir ma main, M. Bouret d’Erigny a usé d’un procédé qui a achevé de me le rendre odieux.
— Ah çà malheureuse, intervenait Malicet tout tremblant, tu veux donc nous faire renvoyer en prison ?
— Rassurez-vous, mon père ! J’ai promis à M. Bouret d’Erigny d’être sa femme en échange de votre liberté ; je ne m’en dédis pas et je l’épouserai.
« Mais j’espère bien démontrer, par la suite, qu’on ne violente pas impunément l’âme d’une jeune fille !…
— Que signifient ces menaces ? s’exclamait Mme Malicet.
— C’est mon affaire…
— Vous êtes une insolente, une péronnelle !
— Je vous ai sauvés, ne m’en demandez pas davantage.
Et Mme Malicet, poussant son mari vers son fauteuil, lui intimait sur un ton qui n’admettait pas de réplique :
— Ah vous pouvez vous vanter d’avoir su élever votre fille.
— Maman !
— Et cela se permet de ressembler à Louis XIV.
— Thérèse.
— Plus un mot… dors… et tais-toi.
La soubrette Martine annonçait :
— Monsieur le fermier général.
— Qu’il soit le bienvenu ! s’écriait la commère.
« Et toi, glissa-t-elle à sa fille, tâche au moins de sauver les apparences. »
Et elle s’empressa vers Bouret d’Erigny qui s’avançait avec le sourire infatué d’un conquérant irrésistible.
— Monsieur d’Erigny, s’écriait Thérèse, vous avez comblé ma fille… Cette chère Nicole est tellement émue qu’elle ne sait comment vous remercier.
— Je suis charmé, madame, ripostait le fermier général, d’apporter un peu de joie dans cette demeure… Mais serais-je indiscret en vous priant de me permettre d’avoir un entretien avec ma fiancée ?
— Nullement, mon cher… je n’ose pas vous dire mon gendre.
— Vous le pouvez.
— Eh bien ! mon cher gendre, que votre désir soit exaucé… Agénor… Agénor !… Viens… laissons en paix les amoureux.
Et Mme Malicet disparut en entraînant son mari. Bouret d’Erigny considéra un instant Nicole qui, les yeux baissés, attendait qu’il prît le premier la parole.
— Nicole, fit-il, je vois que l’aversion que je vous inspire n’est pas encore dissipée.
Nicole eut un mouvement.
Avec un accent de persuasion qui était sincère, d’Erigny poursuivait :
— Je n’ignore pas ce que vous me reprochez… Pour fléchir votre volonté, je me suis servi d’un moyen peu honorable… Mais je vous adore à un tel point que j’eusse bravé l’enfer pour vous posséder.
« Aussi, pardonnez tout de suite à celui qui, désormais, n’a plus qu’un but : toucher votre cœur et le conquérir comme vous avez conquis le sien.
« Je vous en supplie, écoutez-moi…
« Ne voyez pas en moi l’amoureux frivole, emporté par une passion aussi véhémente qu’éphémère… Non, Nicole, je sens très bien que je suis attaché à vous pour toujours et qu’en dehors de vous rien ne saurait exister pour moi.
« Je viens donc vous répéter avec encore plus de conviction ardente ce que je vous ai dit l’an passé dans le parc de Versailles : je veux que vous soyez la plus heureuse des femmes »
Et désignant d’un geste large les merveilles étalées sur la table, il ajouta :
— Ceci n’est rien à côté de ce que je veux faire pour vous.
— Croyez-vous donc, ripostait Nicole, que la richesse suffise à assurer le bonheur ?
Sans doute, concluait Bouret d’Erigny, avec amertume, attachez-vous un prix plus grand à certaine petite bague que vous portiez au doigt le jour de mon arrivée, et que vous avez eu la délicatesse de faire disparaître.
— Que voulez-vous dire ?
— Puis-je vous parler avec franchise ?…
— Si vous le voulez ?
Arrêtez-moi si je vous offusque, et excusez-moi si je vous offense.
— Dites toujours.
— Eh bien ! je me demande avec angoisse si la froideur que vous me témoignez n’est pas en raison directe de l’admiration que vous inspire celui qui vous avait offert ce bijou.
Et quand cela serait ! se révolta soudain Nicole.
— Ma chère petite reprenait Bouret d’Erigny, vous voyez avec quel calme je m’explique, avec quelle résignation je vous écoute… Et savez-vous pourquoi ?
Parce que je vous aime d’un amour qui est tellement au-dessus des misères humaines que, comprenant votre faiblesse, je n’ai pas en moi d’autre volonté que celle de vous guérir. Oui, j’en suis sûr, si ce Mandrin vous a un instant troublée… ce ne peut être que par surprise… Mais, par Dieu, ressaisissez-vous !…
Oh je sais ce que vous allez me répondre : Mandrin n’est pas un bandit… c’est le défenseur des malheureux, l’ennemi des fermiers généraux, des oppresseurs du peuple, ainsi qu’il nous appelle.
« Eh bien ! tout ça n’est qu’une légende qui lui sert à masquer ses actes les plus abominables, et grâce à laquelle il a réussi à troubler votre cœur compatissant et généreux.
« Mandrin !… Demain il sera sous les verrous… Il comparaîtra devant ses juges… et la vérité éclatera dans toute sa laideur… Alors, ma bien-aimée, écœurée, désillusionnée et déplorant d’avoir considéré ce brigand de grands chemins comme un héros, vous vous réfugierez dans mes bras… dans ceux de votre mari qui veut être aussi pour vous le plus passionné des amants… et vous oublierez vite cet égarement romanesque… en entendant vibrer près du vôtre un cœur qui ne bat et ne battra jamais que pour vous ! »
Un silence glacial accueillit ces paroles.
— Hélas ! reprenait Bouret, je m’aperçois que je ne vous ai pas convaincue… Mais mon amour n’est pas pétri que de désir ; il est fait aussi d’une inlassable persévérance… Et j’en ai la conviction, vous m’aimerez un jour, oui, vous m’aimerez.
La jeune fille qui, jusqu’alors, s’était enfermée dans un douloureux silence, s’écria avec une franchise qui n’avait d’égal que son courage :
— Croyez-vous donc, monsieur, qu’il vous suffise, pour me faire oublier votre conduite à mon égard, de me combler de cadeaux… de m’accabler de déclarations brûlantes, de m’éblouir d’éloquentes promesses ?
« Non, car je ne suis ni une coquette ni une ambitieuse. Ainsi que je vous l’ai déclaré en réponse à vos premiers aveux, ma façon de comprendre le bonheur est si différente de la vôtre, que vous auriez dû vous rendre compte qu’il me sera impossible d’être heureuse avec vous.
« Pour vaincre ma résistance, vous n’avez pas craint d’envoyer en prison les braves gens que sont mes parents… et nul doute que, si je ne vous avais pas cédé, vous n’eussiez pas hésité un seul instant à les faire condamner à des peines aussi sévères qu’imméritées ; et si, à l’heure présente, je refusais de vous épouser, je lis dans votre regard de quelle vengeance vous seriez capable… Cette fois, vous seriez sans pitié.
« Ah ! combien il serait plus digne de votre part, maintenant que je vous ai parlé en toute loyauté, de me dire : « Nicole, je renonce à vous, je ne veux pas vous contraindre à une union qui vous désespère !… »
Oh ! alors, j’oublierais vite tout ce que vous m’avez fait souffrir… et à défaut d’un amour impossible, avec quelle joie je vous accorderais toute ma reconnaissance et toute mon amitié.
— Nicole ! répliquait Bouret d’Erigny, n’attendez pas de moi une pareille faiblesse.
— Dites plutôt le plus grand des services.
— Non ! car je ne veux pas vous perdre… Je veux vous sauver… oui, vous sauver de Mandrin et de vous-même.
— Soit ! déclarait Nicole… Puisque vous exigez que je sois la rançon de la liberté des miens, je m’incline donc devant votre volonté.
— Et moi, concluait Bouret, je ne désespère pas de désarmer un jour le plus adorable des otages.
Martine accourait, annonçant :
— M. l’exempt Troplong désire parler à M. le fermier général.
— Dites-lui d’aller m’attendre près de l’église.
Tandis que Bouret d’Erigny s’éloignait, Nicole s’avança vers Martine, et lui demanda à voix basse :
— Aucune nouvelle de Mandrin ?
— Aucune.
— Mon Dieu ! soupira la jeune fille, faites qu’il me comprenne, et surtout qu’il me pardonne.
— Eh bien ! monsieur l’exempt, attaqua avec hauteur Bouret d’Erigny, qui avait rejoint Pistolet.
— Monsieur le fermier général, répliquait le policier, hélas ! je n’ai rien encore.
— C’est fâcheux.
— Croyez que je ne suis pas resté inactif… Depuis que Mandrin nous a filé entre les mains, je n’ai pas pris un seul instant de repos… J’ai multiplié enquêtes sur enquêtes, interrogé tour à tour les habitants de Beaujeu… hommes, femmes, enfants… Mais je dois avouer que je n’ai rien pu leur tirer… Aussitôt que l’on prononce devant eux le nom de Mandrin, toutes les bouches se ferment… et le vénérable curé de cette paroisse n’a répondu à mes respectueuses questions qu’en joignant les mains et en levant les yeux au ciel… J’ai même observé parmi la maréchaussée de cette localité un certain manque d’empressement à s’élancer à la poursuite de notre homme… Non point que ces gendarmes manquent de courage, mais ils me semblent fort impressionnés, malgré eux, oh ! bien malgré eux, par le prestige et la popularité de cet infernal bandit.
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