Kitabı oku: «Poker d'As»
Arthur Bernède
Poker d’As
EAN 4064066446048e-artnow, 2021
Table des Matières
PREMIÈRE PARTIE : Le malheur près de la porte.
I : L’homme au chapeau marron.
II : Un secret de famille.
III : Le malheur près de la porte.
IV : Le cœur de Simone.
V : La nuit tragique.
VI : Le sacrifice.
VII : Rencontre sur un pont.
VIII : L’enquête.
IX : Où l’on voit la prétendue mort du comte de Rhuys provoquer des complications que celui-ci ne prévoyait pas.
X : Le chantage à l’honneur.
XI : Sur la terrasse de Marly.
XII : Un coin de Paris la nuit.
XIII : La rafle.
XIV : À l’usine Fulgor.
XV : Monsieur Darmont.
XVI : Hervé et Huguette.
XVII : Où l’on voit qu’Aryadès et Soreno n’avaient pas dit leur dernier mot.
XVIII : Une vie nouvelle.
XIX : Coups de feu dans la nuit.
XX : Où le bonheur d’Huguette et d’Hervé est de nouveau en péril.
XXI : L’enquête.
XXII : Le docteur Brière.
DEUXIÈME PARTIE : Le cœur d’un père.
I : Sur la piste.
II : La cité des morts.
III : À Fontenay-aux-Roses
IV : Où l’on voit les circonstances favoriser puissamment les machinations de Pierre Boureuil et du caissier Anselme Tricard.
V : L’abbaye de Thymadeuc.
VI : L’arrestation.
VII : Au palais de justice.
VIII : Où Simone laisse parler son cœur.
IX : Où l’on voit que la caissier-comptable Trincard est homme de précaution.
X : Le cœur d’un père.
XI : Patience et courage.
XII : Les faux documents.
XIII : Médecin du cœur.
XIV : Monsieur Jonvelle
XV : Le bâillon.
XVI : Simone et Huguette.
XVII : Où le juge d’instruction Jonvelle se décide à frapper un coup décisif.
XVIII : La cour d’assise.
PREMIÈRE PARTIE : Le malheur près de la porte.
I : L’homme au chapeau marron.
Le 15 janvier 1926, l’Académie française procédait à la réception du comte Robert de Rhuys, ancien ministre plénipotentiaire et écrivain de grand talent.
Sous la coupole, c’était l’élégante affluence des grands jours.
Dans l’assistance, parmi toutes les illustrations de la littérature, des arts, de la politique et de l’aristocratie française, on remarquait la marquise douairière de Rhuys, dont la toilette sombre, discrète, rehaussait encore une distinction qui eût paru assez distante, presque hautaine, si un regard, tout de bonté lumineuse, n’eût éclairé ses traits demeurés très purs malgré les années.
Près d’elle était assise une jeune fille délicieusement jolie, toute rayonnante de jeunesse et de charme.
C’étaient la mère et la fille du nouvel académicien.
Toutes deux, sans chercher à dissimuler leur légitime orgueil et leur douce émotion, écoutaient attentivement le maître JB. Lerson, l’illustre professeur en philosophie, qui remplissait l’office de récipiendaire.
Dans un discours fréquemment coupé de murmures flatteurs et d’applaudissements unanimes, après avoir salué en M. de Rhuys l’une des plus nobles figures de notre époque, l’éminent philosophe poursuivait :
« Descendant d’une vieille famille tourangelle, héritier d’un nom et d’une fortune considérables, ancien élève de l’École des Chartes, après une courte mais brillante carrière diplomatique et à la suite d’une perte cruelle qui semblait avoir à jamais endeuillé vos légitimes espérances, vous avez voulu vous consacrer à l’étude de la sociologie et de l’histoire.
« Vous avez publié plusieurs livres de haute valeur, qui ont tout de suite attiré sur vous l’attention des lettrés et des érudits, et votre dernière œuvre, le Droit des peuples au bonheur, toute vibrante d’humanité, vous a valu le prix Nobel en même temps que l’admiration et le respect de toutes les hautes individualités de notre temps.
« Mais cela, monsieur, ne vous a pas suffi. L’activité de votre cœur s’est révélée au moins égale à celle de votre esprit, puisque, à la tête de nombreuses œuvres de bienfaisance, vous consacrez une partie de vos revenus au soulagement des malheureux. Voilà pourquoi votre nom est devenu pour tous le synonyme des mots : devoir, justice et bonté !
Tandis qu’une longue ovation saluait cet éloge si digne de celui en faveur duquel il était prononcé, la baronne Sternheim, femme du gros banquier de la rue de Castiglione, se penchait vers la grande poétesse française Marthe de Dolignac et lui murmurait, sur ce ton de rosserie permanente qu’elle donnait au moindre de ses propos :
— Vous voyez cette chaise vide ?
— Près d’Huguette de Rhuys ?
— Oui… Vous devinez sans doute à qui elle était réservée ?
— A Henri de Kergroix ?
— Naturellement.
— Pourquoi n’est-il pas là ?
— Je vous le demande.
— C’est également ce que doit se dire la jeune Huguette.
— Le fait est que j’ai remarqué qu’elle avait sans cesse les yeux dirigés vers la porte d’entrée.
— Tenez, en ce moment, elle se penche vers sa grand-mère.
— Comme elle a l’air triste !
— Il y a de quoi !… Kergroix n’est-il pas presque son fiancé ?… Et il me semble que sa présence…
M. de Rhuys se levait pour répondre à JB.Lerson… Mais, avant que le silence se fût complètement rétabli, Huguette, après avoir réprimé un profond soupir, glissait à l’oreille de la marquise :
— Grand-mère, Hervé ne viendra plus maintenant !
Tandis que les applaudissements retentissaient encore, au-dehors, devant l’Institut, une foule compacte attendait, avec cette patience, cette obstination qui caractérisent une catégorie de Parisiens toujours avides d’assister à ces spectacles gratuits que, de temps à autre, nous donnent, dans la rue, les grands ou les privilégiés de la terre.
Toutes les classes de la société y étaient représentées : le littérateur qui, n’ayant pas réussi à se procurer une carte d’entrée, et qui comptant bien en être un jour, tient à se rendre compte lui-même si l’heureux élu porte avec élégance l’uniforme palmé de vert auquel il aspire… Le vieux général en retraite qui espère être cinématographié tout à l’heure serrant la main au maréchal Joffre ou au maréchal Foch, ce qui lui donnera un certain prestige auprès de ses camarades du cercle militaire… Quelques jolies femmes venues là pour bêcher les toilettes de celles qui, plus favorisées qu’elles, ont eu accès sous la coupole… Des employés sans emploi, des midinettes en rupture d’atelier ; enfin, toute cette figuration incolore de gens surgis d’on ne sait où, d’oisifs toujours prêts à se précipiter vers ce qui les sort un peu de la monotonie quotidienne de leur existence ; des informateurs de journaux spécialement chargés de décrire les impressions de la rue, et, enfin, juchés sur des installations de fortune, protégés par les agents, qui ont réussi à concentrer la foule en une double rangée, laissant un espace libre permettant de défiler tout à l’heure aux Immortels et à leurs invités, des Opérateurs de cinéma, attendant, la main sur la manivelle de leurs « moulins à café », le moment de faire fonctionner utilement leurs appareils.
Depuis un instant déjà, un individu assez bien mis, un chapeau marron enfoncé sur les yeux et le col du pardessus relevé, s’était glissé parmi les curieux.
Evitant de parler à qui que ce fût, se tenant même à l’écart, il gardait l’attitude d’un homme qui veut voir sans être vu, et ses yeux ne quittaient guère la porte donnant dans la cour de l’Institut et dont les deux battants, largement ouverts, laissaient apercevoir la double haie des gardes républicains qui, au repos, attendaient l’apparition des « officiels » pour reprendre leur attitude réglementaire.
Bientôt, un commandement bref, sonore, militaire retentit. Les « cipaux » *(Gardes municipaux) rectifièrent la position… Les curieux esquissèrent un mouvement en avant ; mais ils se heurtèrent au barrage des agents courtois, mais énergiques…
L’ordre et le silence s’établirent, comme par enchantement, ainsi qu’on le disait autrefois dans les vieux contes des veillées… Et le défilé commença…
Ce furent d’abord quelques Parisiens connus que le public s’amusait à reconnaître, tandis qu’ils échangeaient, les uns avec agitation, les autres avec scepticisme, les impressions que leur avaient inspirées les discours de JB. Lerson et de M. de Rhuys.
Les maréchaux, bien qu’ils fussent en civil, provoquèrent quelques acclamations discrètes et de bon ton… On se désigna quelques hommes de lettres qui, déjà, faisaient partie de l’Académie, et d’autres qui n’en étaient pas encore, croyaient qu’ils en seraient et n’y entreraient peut-être jamais.
Enfin, M. de Rhuys apparut, entre sa mère et sa fille. Un murmure sympathique s’éleva. Tous, consciemment ou non, eurent l’impression qu’en accueillant dans son sein celui qui incarnait à la fois, en lui, l’aristocratie, la diplomatie et l’histoire, l’Académie avait voulu rendre un hommage à l’homme éminent qui semblait tout désigné pour servir d’agent de liaison entre le présent et le passé.
Tandis que Mme de Rhuys regagnait sa voiture, l’individu au chapeau marron enfoncé sur le front, qui n’avait cessé de regarder fixement le nouvel Immortel, se dégageait adroitement de la foule, et, sans bousculer personne, évitant même de coudoyer ses voisins immédiats, il se rapprochait de la chaussée.
Pendant ce temps, la marquise, Huguette et M. de Rhuys se dirigeaient vers une limousine somptueuse qui stationnait devant l’Institut.
Mme de Rhuys monta la première dans la voiture, suivie par sa petite-fille, qui s’installa en face d’elle, et par son fils, qui prit place à côté de sa mère.
L’auto se mit en marche.
Tout à coup, M. de Rhuys, remarquant la tristesse d’Huguette, lui demanda :
— Qu’as-tu donc, ma chère enfant ?
Seul, un profond soupir lui répondit.
Le visage assombri à son tour, M. de Rhuys fit :
— Tu songes à ta pauvre maman et tu regrettes, toi aussi, qu’elle ne soit plus avec nous en ce beau jour ?
— Oui, père, répondit la jeune fille d’une voix sourde. Mais Mme de Rhuys qui lisait plus clairement dans le cœur de sa petite-fille se penchait vers elle pour l’embrasser et, doucement, elle lui murmurait à l’oreille :
— Ne te chagrine pas ainsi… Hervé aura eu un empêchement sérieux.
Huguette, douloureusement, hocha la tête… L’auto s’arrêtait brusquement… Il ne s’agissait que d’un embarras des voitures.
La foule en profita pour se regrouper autour de l’auto du nouvel académicien.
Instinctivement, Mme de Rhuys lança un coup d’œil à travers la glace… Elle tressaillit. L’homme au chapeau marron, campé au premier rang, dirigeait vers elle un regard si dur, si menaçant, qu’un cri lui échappa.
— Qu’avez-vous ? interrogeaient son fils et sa petite-fille, surpris de la frayeur que manifestait soudain Mme de Rhuys.
— Rien ! fit-elle en s’efforçant de sourire.
M. de Rhuys, inquiet, voulut à son tour regarder au-dehors… Mais la limousine s’était remise en marche et filait déjà à bonne allure vers le quai Voltaire, dégagé de tout encombrement.
La marquise, sentant bien qu’elle devait l’explication de son attitude à son fils et à sa petite-fille, qui continuaient à l’interroger des yeux, fit, tout en s’efforçant de reprendre sa physionomie habituelle :
— J’ai cru que nous allions écraser un passant.
— Ah ! vraiment ! ponctua l’académicien sur un ton qui sonnait faux.
Et ce fut le silence. On eût dit qu’une sorte de brume, toute de mélancolie et de mystère, enveloppait ces trois êtres dont les cœurs, ce jour-là, n’auraient dû battre qu’au rythme du bonheur.
Quant à l’homme au chapeau marron, après avoir vu l’auto disparaître au loin, il rejeta son chapeau en arrière et rabaissa le col de son pardessus, comme s’il voulait respirer à son aise…
Sa figure apparut en pleine lumière… C’était celle de M. de Rhuys !
Impossible d’imaginer, en effet, une ressemblance plus frappante… Mêmes traits, même taille, même silhouette… Seules les expressions de leurs visages différaient.
L’une était celle d’un homme d’honneur, l’autre celle d’un bandit.
Tandis qu’un rictus amer et méchant écartait ses lèvres, l’inquiétant personnage grommela :
Je crois que, maintenant, nous allons rire !
II : Un secret de famille.
Robert de Rhuys demeurait à Neuilly, boulevard Richard-Wallace, dans un très bel hôtel particulier entouré d’un jardin, avec sa mère et sa fille, la délicieuse Huguette. Il avait reporté sur elles deux toute sa tendresse, gardant en lui l’incurable tristesse du deuil que rien n’avait pu lui faire oublier et n’avait jamais songé à choisir une nouvelle compagne.
Mais, père avant tout, il s’était refusé à ce que l’existence de sa fille fût attristée par son propre chagrin… Il avait tenu, au contraire, à ce que la jeunesse de son Huguette s’épanouît dans une atmosphère de joie sans mélange et d’élégance bien comprise.
Compris et aidé par la marquise, il réussit à faire d’Huguette le type accompli de la jeune fille française, c’est-à-dire un modèle de grâce, d’intelligence, de charme, d’esprit et de souriante pureté.
Partout où elle apparaissait, dans l’éclat de ses vingt ans, au tennis, au golf, en visite, au théâtre, au bal, c’était autour d’elle un rayonnement qui n’était pas sans attirer dans son sillage de nombreux papillons dont elle savait, en son horreur de tout flirt et de toute coquetterie, d’un regard subitement hautain ou d’un joli mouvement d’éventail, arrêter les propos trop directs et les approches trop audacieuses.
Cependant, l’un d’entre eux avait su éveiller et même retenir son attention. Il se nommait Hervé de Kergroix.
Agé de trente ans, très distingué, très beau, mais d’une beauté robuste et fière qui rehaussait l’énergie de son regard et la loyauté de son caractère, conscient de son intelligence, appuyé sur une fortune solide, se refusant à mener l’existence oisive et vide qu’adoptent trop souvent certains jeunes gens riches et titrés, il avait voulu être quel qu’un.
Intéressé, captivé même, par le progrès de l’industrie moderne, il fondait, à vingt-sept ans, avec les capitaux que ses parents, prématurément décédés, lui avaient laissés, une usine d’automobiles. Mais, se gardant bien d’exagérer la confiance qu’il s’accordait, il prenait pour associé l’ingénieur Pierre Boureuil, technicien de grande valeur doublé d’un homme d’affaires remarquable.
Les deux collaborateurs, déjà liés par une étroite amitié, s’étaient entendus à merveille, et la firme Fulgor, à l’heure présente, comptait parmi les plus cotées de France.
Si Hervé de Kergroix avait bientôt compris que le cœur d’Huguette battait pour lui, il s’était non moins vite aperçu que Mlle de Rhuys lui avait inspiré un grand amour… Pourtant, bien qu’il eût la certitude qu’une demande en mariage serait fort bien accueillie, et par Huguette et par M. de Rhuys, qui, grand ami des siens, l’avait connu tout enfant et n’avait cessé de lui témoigner une affection presque paternelle, non seulement il s’était tu, mais il avait même espacé et presque complètement cessé toute visite.
Huguette en conçut un vif chagrin, et sa grand-mère comprit qu’il ne s’agissait point pour elle d’une banale et éphémère amourette. Prévoyant les souffrances qui menaçaient la pauvre petite, la marquise en prévint aussitôt son fils.
Le comte Robert, auquel l’inexplicable attitude de Kergroix n’avait pas échappé, décida, néanmoins, de l’inviter à la réception de l’Académie française. Et voilà que, même sans s’excuser, Hervé de Kergroix laissait sa place vide. Cette fois, il était bien décidé à exiger une explication de ce jeune homme, auquel la parfaite éducation, à défaut de l’amitié et de la reconnaissance, aurait dû dicter d’autres procédés, lorsque, en rentrant chez lui avec sa mère et sa fille, il entendit le valet de pied qui, dans le vestibule, le débarrassait de son manteau, lui dire : — Aussitôt après le départ de Monsieur le comte, M. de Kergroix a téléphoné pour s’excuser.
A ces mots, Huguette dressa la tête. Le domestique poursuivait : — M. de Kergroix a été obligé de se rendre d’urgence à son usine où un accident très sérieux venait d’arriver. Aussitôt, Huguette se précipitait dans le hall d’architecture très moderne et d’ameublement somptueux qui servait, en quelque sorte, de living-room à la famille de Rhuys… S’emparant du téléphone, elle demanda fébrilement le numéro de l’usine… Sa grand-mère et son père, qui l’avaient rejointe, l’écoutaient en silence lancer dans l’appareil d’une voix saccadée : — Allô !… C’est vous, monsieur Trincard ?… Oui… Je vais bien, je vais très bien… Et M. de Kergroix ?… Voyons, c’est impossible !… Allô !… Puisqu’il nous a fait dire… Vous devez vous tromper, monsieur Trincard… Vous êtes sûr ?… Tout à fait sûr ?… C’est inimaginable… Je vous remercie, monsieur Trincard.
Elle raccrocha le récepteur… Puis, le visage douloureux, elle dit, en se retournant vers ses parents : — On ne l’a pas vu à son usine et il n’y a pas eu d’accident.
Elle n’ajouta rien… Elle s’en fut lentement vers l’escalier de pierre à rampe en fer forgé qui conduisait au premier étage de l’hôtel.
La marquise esquissa un mouvement, pour l’accompagner ; mais, d’un geste, le comte Robert la retint. Tous deux, figés sur place, la regardèrent gravir les marches comme si elle pliait sous le poids d’un fardeau déjà trop lourd pour ses épaules.
Lorsqu’elle eut atteint le palier et disparu dans le corridor qui conduisait à sa chambre, M. de Rhuys se rapprocha de sa mère et lui dit : — Huguette a beaucoup de chagrin.
— Depuis un mois, reprenait la marquise, elle est très malheureuse.
— Je ne comprends pas l’attitude d’Hervé, déclarait le comte Robert. Jadis, il saisissait toutes les occasions de se trouver avec Huguette… Il semble maintenant les fuir. Tout en s’asseyant sur un divan, Mme de Rhuys répliquait : — Il est certain qu’Hervé de Kergroix nous évite, et, cependant, je suis sûre qu’il aime Huguette.
— Je m’attendais même, ajoutait l’académicien, à ce qu’il me demandât sa main… Aussi, je ne m’explique pas cette froideur subite.
Soudain, Mme de Rhuys se leva et, incapable de dominer plus longtemps l’angoisse qui l’étreignait, elle s’écria, bouleversée : — Saurait-il ?
M. de Rhuys eut un sursaut… Et tandis que la marquise le contemplait, il se mit à arpenter le hall à grands pas… Puis, revenant vers sa mère, il s’arrêta devant elle.
— Le passé est mort, n’y pensons plus ! fit-il.
Mme de Rhuys, baissant la voix, affirmait, d’un ton tragique : — Je l’ai vu !
— C’est impossible !… scandait le comte Robert.
— Je l’ai vu, te dis-je, plusieurs fois déjà… Il nous guette ; et, tout à l’heure encore, quand nous sommes partis de l’Institut, il était là, dans la foule… Je n’ai vu que ses yeux, ses yeux mauvais, ses yeux terribles que je connais si bien. Cela a suffi pour me fixer sur ses intentions, et j’ai compris qu’elles étaient redoutables. Sans doute a-t-il attendu son heure et est-elle prête à sonner ?… Voilà pourquoi j’ai peur, oui, peur qu’il ait déjà parlé, agi, et que ce soit lui qui, en se révélant à Hervé de Kergroix, ait créé, entre lui et nous, l’irréparable.
M. de Rhuys reprenait :
— Je crois bien connaître Hervé… Il est l’honneur même et son premier soin eût été de nous prévenir.
— Peut-être n’a-t-il pas osé ?
— En ce cas, il aurait manqué de courage et il en est incapable.
— Alors ?
— Il y a un malentendu que je me charge de dissiper… Je vais lui téléphoner tout de suite que je désire le voir dans le plus bref délai… Il est impossible qu’il ne se rende pas à mon appel… Il faudra bien, alors, qu’il me dise la vérité.
— Mais l’autre ? interrogeait la marquise avec effort.
— L’autre !… répétait le comte Robert.
— Déjà l’autre jour, avenue du Bois, j’avais aperçu, arrêté sur un refuge, en compagnie de deux individus aux allures de métèques, un homme qui te ressemblait à un tel point que, si tu n’avais pas été absent de Paris ce jour-là, j’aurais juré que c’était toi. Aussi, quand je l’ai revu aujourd’hui, me fixant avec cette expression qui n’appartient qu’à lui et qui, malgré les années, a laissé en moi une impression ineffaçable, bien qu’il dissimulât le reste de son visage, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire : « C’est lui ! »
— Alors ? reprenait M. de Rhuys, pourquoi est-il resté si longtemps sans nous donner de ses nouvelles ?
— Qui sait ce qui a pu lui arriver ?
— S’il a de mauvais desseins contre nous, pourquoi ne les a-t-il pas déjà exécutés ?
— Qui te dit qu’il n’a pas déjà commencé et que l’éloignement dans lequel Hervé de Kergroix se tient vis-à-vis de nous n’est pas son œuvre ?
— Tout d’abord, il faudrait être sûr que c’est bien lui.
— C’est lui, te dis-je… C’est ton frère !
Et, d’une voix brisée par les sanglots qu’elle ne parvenait plus à contenir, la marquise poursuivit : — Autant Jean et toi vous vous êtes toujours ressemblés physiquement, à un point qu’il était presque impossible de ne pas vous confondre l’un avec l’autre, autant vos deux âmes ont été sans cesse différentes. Toi, Robert, tu as toujours été l’honneur même !… Lui, on eût dit qu’un sang d’aventurier coulait dans ses veines. Quand il nous a quittés, emportant la part qui lui venait de l’héritage de son père, j’ai eu le pressentiment de sa déchéance. Et quand je songe à tout ce qu’il a déjà fait, comment ne tremblerais-je pas à la pensée de ce qu’il est capable de faire encore ?… C’est notre honneur qui est en jeu, Robert… Il faut le défendre.
— Je le défendrai ! affirmait le comte avec une énergie indomptable.
— Pourvu qu’Hervé n’ait pas surpris ce secret !… Ce serait effroyable !
— Vous si forte, si courageuse, s’exclamait le comte Robert, je ne vous reconnais plus !
— C’est que, en face du désespoir de ma pauvre Huguette, je me sens tout à fait désarmée.
— Etes-vous sûre qu’elle aime Kergroix à ce point ?
Deux larmes roulèrent sur les joues de la marquise.
— Elle l’aime à en mourir, affirmat-elle avec l’accent d’une conviction profonde.
Le comte Robert réfléchit un instant, puis il reprit :
— Rassurez-vous, mère, je la sauverai !
A peine M. de Rhuys avait-il prononcé ces mots qu’une sonnerie de téléphone vibrait dans le hall.
Le comte Robert saisit le récepteur.
A l’autre bout du fil, une voix lançait :
— Monsieur Robert de Rhuys ?…
— C’est moi. Qui est à l’appareil ?
— Jean.
Les traits altérés, M. de Rhuys, instinctivement, dirigea son regard vers sa mère qui, remarquant son trouble, avait pâli.
Au bout du fil, la voix répétait, railleuse :
— Allô ! Tu m’entends bien ? C’est moi, Jean.
Robert, un peu pâle, interrogeait :
— Que voulez-vous ?
— Je veux te voir.
— C’est impossible !
— J’ai absolument besoin de te parler.
— Tout est fini entre nous, tu le sais !
Mme de Rhuys voulut prendre le second récepteur… Son fils, doucement, mais fermement, l’en empêcha.
— Prends garde ! clamait Jean…
Haussant dédaigneusement les épaules, M. de Rhuys raccrocha le récepteur.
— C’était lui, n’est-ce pas ? interrogeait fiévreusement la marquise.
Son fils eut un signe de tête affirmatif…
La marquise, accablée, se laissa tomber sur un fauteuil, tout en disant : — Le malheur est à notre porte !
Les traits contractés, mais l’air résolu d’un homme qui est décidé à jouer crânement la partie, si périlleuse soit-elle, le comte Robert affirmait : — Quoi qu’il entreprenne, je ne céderai pas !
— Mais si un scandale éclate ?
— Eh bien ! il éclatera !
— Songe à notre honneur…
— Une branche pourrie ne suffit pas pour faire mourir un arbre séculaire.
— Et Huguette ?
— Si Hervé l’aime vraiment, ce n’est pas la divulgation d’un secret de famille dont elle ne peut pas être rendue responsable qui l’empêchera de l’épouser.
Et, se penchant vers sa mère, il l’entoura filialement de ses bras.
— Rappelez-vous la devise de nos ancêtres : « Sans rien craindre, sans rien feindre ! » Ce soir, j’aurai fait parler Hervé… Demain, j’aurai fait taire l’autre.
III : Le malheur près de la porte.
L’Infernal-Bar était une des innombrables boîtes de Montmartre qui, après la guerre, ont poussé sur la butte Montmartre comme autant de champignons plus ou moins vénéneux.
L’extérieur représentait une grossière contrefaçon en carton-pâte des sublimes portes de l’Enfer de Rodin. Puis, c’était un étroit vestibule éclairé en rouge et que l’on ne faisait que traverser pour pénétrer dans un vaste cabaret à l’aspect de grotte, dont le plafond, imitant la pierre, était soutenu par des colonnes camouflées en fausses stalactites et stalagmites… Tout autour, une corbeille de loges un peu surélevées et, plus bas, des tables rangées de façon à laisser vide un espace en demi-cercle qui servait de dancing et se terminait par une entrée de caverne obscure qui s’illuminait pour les entrées de ballet, principale attraction de la maison.
Sous la projection de lumières aux teintes changeantes, des couples assez chics exécutaient les danses les plus modernes, au son d’un orchestre de musiciens costumés en diables, ainsi que le barman qui, debout derrière son comptoir, procédait, avec la dextérité d’un prestidigitateur, à la confection de nombreux cocktails, et les garçons, en diables également, s’empressaient autour des consommateurs, faisant sauter bruyamment les bouchons de champagne.
Tout à coup, l’orchestre se tut. Les projecteurs s’éteignirent… Les danseurs mondains, qui, pour la plupart, étaient des habitués, regagnèrent leurs tables.
A peine s’y étaient-ils installés que la caverne du fond s’illumina, laissant apparaître une immense chaudière d’où sortit d’abord un jet de flammes, puis d’où jaillirent de jolies diablesses armées de petites fourches. C’était une troupe de girls qui, bondissant dans la salle, à la lueur d’un éclairage de pourpre, se mit à exécuter une série de pas assez originaux.
Ces ébats eurent le don de soulever l’enthousiasme des snobs et des snobinettes qui formaient la majorité du public.
Tandis que les applaudissements crépitaient et que les girls se préparaient à continuer leur numéro, deux hommes, d’une élégance un peu suspecte, l’un grand, élancé, au type de bellâtre étranger, sentant le métèque à plein nez, l’autre, petit, au nez retroussé, aux yeux en vrille, au sourire inquiétant, s’entretenaient à voix basse près d’une table sur laquelle deux consommations étaient servies. En face d’eux, une chaise vide semblait attendre un troisième client.
— Ah çà ! grommelait le bellâtre, est-ce que Poker d’As nous laisserait tomber ?
— Pourquoi dis-tu cela, Soreno ?
— D’ordinaire, il est très exact… Et, ce soir, il est en retard d’au moins une heure.
— A Paris, on ne fait pas toujours ce que l’on veut.
— Vois-tu, Aryadès, qu’il se soit défilé !
— Je connais Poker d’As. Ce n’est pas un type à jouer un pareil tour à des amis.
— Est-ce qu’on sait ?…
— Tais-toi, le voici…
Un homme de quarante-cinq ans environ, en habit, sous un mac-farlane à revers de soie et dont la silhouette élégante contrastait avec la flétrissure que le vice et sans doute aussi le crime avaient mise sur son visage, s’avançait vers les deux métèques.
Sans prononcer un mot, lentement, il s’assit sur la chaise vacante.
Remarquant son air soucieux, Soreno interrogeait :
— Alors, ça ne va pas ?
Poker d’As eut un sourire énigmatique et, d’un geste de la main, il fit signe à ses compagnons de se taire.
Soreno, après avoir adressé un léger signe de tête à Aryadès, regarda autour de lui afin de s’assurer qu’il n’était pas observé. Et il reprit sur un ton de sourde menace : — Poker d’As, il est temps que tu tiennes tes promesses.
Poker d’As eut un haussement d’épaules tout de flegmatique dédain.
Moins violent que son camarade, très insinuant, au contraire, mais plus dangereux à coup sûr, Aryadès intervenait à son tour : — Tu ne devrais pas oublier que, sans Soreno et moi, tu serais encore au Transvaal, au bagne, où tu avais été envoyé à perpétuité pour vol, meurtre, etc. Nous t’avons tiré de là à nos risques et à nos frais.
— Et tu nous avais juré, ponctuait Soreno…
Brutalement, les sourcils froncés, Poker d’As interrompait : — Que si vous me faisiez évader, nous nous rendrions tous les trois à Paris pour une grosse affaire !
— Voilà trois mois que nous attendons, observait Aryadès.
Eh bien ! s’écriait Poker d’As, dont le visage avait pris une expression vraiment satanique, demain soir je tiendrai parole.
— Tu peux bien maintenant, déclarait Soreno, nous raconter de quoi il s’agit.
— J’ai dit : demain.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Parce que…
— Tu n’as pas confiance en nous ?
— Autant que vous avez confiance en moi…
— Ce n’est pas une réponse…
— Laisse-le, conseillait Aryadès… Il n’est pas de bonne humeur.
— Je suis de très bonne humeur, protestait Poker d’As… Seulement… voilà… un coup comme celui que je prépare… ça demande de la réflexion… Mais ce que je peux déjà vous dire, c’est que vous verrez demain soir que je sais tenir mes promesses.
Une ruée de nouveaux clients envahissait la salle. L’un d’eux, un jeune homme aux allures distinguées et qui semblait quelque peu dépaysé dans ce milieu dont il n’était certainement pas un habitué, eut un mouvement de surprise en apercevant Poker d’As.
— Regardez donc… murmura-t-il à l’un de ses compagnons.
— Quoi ?
— Ce personnage attablé… avec deux individus plutôt suspects…
— Où donc ? Là, à droite. Tiens, mais l’on dirait…
— Le comte de Rhuys. En effet, c’est bien lui.
— Singulière façon de fêter sa réception à l’Académie !
Poker d’As, qui avait entendu cette réflexion, eut un sourire gouailleur… Et il se prit à grommeler entre ses dents : — Maintenant, à nous deux, monsieur mon frère.
Cet homme, nos lecteurs l’ont déjà deviné, n’était autre que celui que Mme de Rhuys avait cru reconnaître, c’est-à-dire Jean, son second fils, l’autre…
Ainsi qu’elle le prévoyait, le malheur était à sa porte !…
À la même heure, à l’hôtel de Rhuys, quelques intimes étaient venus féliciter le nouvel académicien.
Entouré de ses amis, M. de Rhuys faisait part à ceux-ci de ses impressions de séance… La marquise et la jolie Huguette cherchaient, non pas à bannir, mais à dissimuler leur angoisse secrète et à faire preuve, envers toutes et tous, de leur amabilité coutumière, lorsqu’un valet de pied annonça : — Monsieur Hervé de Kergroix.
A ce nom, Huguette sentit passer en elle le frisson d’un bonheur subit… Hervé, très élégant dans son frac impeccable, s’avança d’abord pour saluer Mme de Rhuys et serrer la main que lui tendait le comte Robert… Puis il revint vers Huguette qui, elle aussi, un peu tremblante, lui offrit la main. Hervé la prit et la serra avec une sorte de réserve volontaire. Mlle de Rhuys s’aperçut que son regard, son image, son attitude trahissaient en lui une froideur embarrassée… Aussitôt, la joie si brève qu’elle venait de ressentir fit place à une déception douloureuse qu’Hervé remarqua aussitôt… Ses yeux se fixèrent sur Huguette avec tendresse et il entrouvrit la bouche… On eût dit qu’il allait lui faire un aveu, une révélation… Mais, aussitôt, il se reprit, resta muet et quitta Huguette pour adresser ses salutations à d’autres personnes.
Comprenant qu’il devait des excuses à M. de Rhuys, il se rapprocha de lui et, avec un embarras grandissant, il lui dit : — J’espère, mon cher maître, que vous avez bien voulu me pardonner mon absence cet après-midi.
Le comte Robert répondit par un signe affirmatif… Et, profitant de ce que le cercle d’hommes de lettres et de mondains qui l’entourait se brisait pour s’attaquer aux rafraîchissements qu’un laquais en grande livrée faisait circuler sur de larges plateaux, il dit à Hervé, avec beaucoup de bienveillance : — J’ai besoin de vous parler très sérieusement.
Hervé n’en parut pas étonné. On eût même dit que ces quelques mots le libéraient du grand poids moral qui, visiblement, l’oppressait.
— Veuillez me suivre, invitait M. de Rhuys.
Occupés, les uns à potiner, les autres à se bourrer de sandwiches, de petits fours, ou à vider des coupes de champagne et des verres d’orangeade, les invités ne s’aperçurent pas de la disparition du maître de la maison et du jeune industriel, qui étaient passés tous deux dans un luxueux cabinet de travail communiquant directement avec la pièce qu’ils venaient de quitter.
Après avoir indiqué à Hervé de s’asseoir en face de lui, M. de Rhuys prenait place sur un siège, devant un admirable bureau Louis XV qui aurait pu rivaliser avec le chef-d’œuvre de Riesener, juste gloire de notre musée des Arts décoratifs, au Louvre.
— Mon cher ami, attaquait-il, vous savez toute l’amitié, toute l’estime que j’ai pour vous… Depuis la mort de vos parents, je me suis habitué à vous considérer comme mon fils.
— Et moi, déclarait Hervé avec élan, à vous aimer comme un père.
— Alors, s’écriait le père d’Huguette, pourquoi avez-vous cessé tout à coup de nous voir ?
Kergroix garda le silence. Le regard rempli d’une tristesse soudaine, on eût dit qu’il cherchait à éviter celui que le comte fixait obstinément sur lui.
— Tous ces derniers temps, reprit-il avec gêne, j’ai été très pris à l’usine.
— Je veux bien en convenir… Mais pourquoi nous avez-vous téléphoné que vous n’aviez pas pu vous rendre à l’Académie parce qu’un accident imprévu s’était produit dans l’un de vos ateliers ?
Hervé se tut encore.
— Vous avez dû vous douter, reprenait le comte Robert, qu’il m’était facile de contrôler la non-exactitude de ce prétexte.
Le jeune homme baissa le front.
Avec fermeté, M. de Rhuys martelait :
— Je ne veux pas qu’il y ait de malentendu et encore moins de mystère entre nous… Hervé, je veux savoir la vérité, toute la vérité.
— Je vous en supplie, monsieur, s’écriait Kergroix avec un accent d’étrange désespoir, ne me forcez pas à vous répondre.
A son tour, le comte Robert se tut ; et la même question que sa mère lui avait posée dans l’après-midi lui revint à l’esprit.
— Saurait-il ?
Dissimulant avec peine son inquiétude, il s’en fut vers Hervé qui, non moins ému, s’était levé et, le saisissant par le bras, il lui cria : — Vous n’avez pas le droit de vous réfugier ainsi dans l’équivoque… Je veux tout savoir, vous m’entendez ?… Tout ! … Je le veux, il le faut !
La gorge contractée, Kergroix murmura :
— J’aime votre fille !
— Je le savais, déclara M. de Rhuys en desserrant son étreinte.
Le jeune industriel se laissa tomber sur un siège… Le comte Robert l’observa un instant. Puis, s’avançant vers lui et dominant sa secrète anxiété, il lui demanda, d’un ton redevenu bienveillant, presque paternel : — Vous croyez peut-être qu’Huguette ne vous aime pas ? Eh bien ! moi, je vous affirme qu’elle vous adore.
Contrairement à son attente, ces paroles parurent grandir encore le désespoir d’Hervé.
De plus en plus étonné, le comte reprit :
— Vous redoutez que je vous refuse sa main ? Rassurez-vous, je suis prêt à vous l’accorder !
— Hélas ! mon cher maître, soupirait Kergroix, je n’ai pas le droit de vous la demander.
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas libre.
— Une liaison ?
— Oui, une liaison que je ne peux pas rompre.
— Par crainte du scandale ?
— Non, par devoir, par pitié.
Profondément affecté, M. de Rhuys hocha la tête d’un air découragé. Puis il fit : — Comment avez-vous pu, mon pauvre enfant, vous laisser prendre ainsi ?
Hervé expliquait :
— Quand j’ai connu cette femme, Huguette était encore presque une enfant et elle ne m’inspirait qu’une affection toute fraternelle. Mais, à mesure qu’elle grandissait, je me sentais attiré vers elle par un sentiment de plus en plus vif que je croyais être encore de l’amitié, lorsqu’un soir, au bal de l’ambassade d’Angleterre, son charme m’enveloppa d’une lumière si pénétrante que je vis clair en moi. J’aimais Huguette d’amour, et d’un tel amour que je ne croyais pas qu’il pût en exister d’aussi grand au monde…
— Alors ?…
— Je voulus rompre avec… mon amie. Elle ne m’adressa aucun reproche… Elle ne chercha pas à me retenir et je ne vis même pas de larmes apparaître au fond de ses yeux qui me regardaient avec tristesse, mais sans amertume. Elle me dit simplement : « Va et sois heureux ! »
— Eh bien ?
— Le même soir, mon associé, Pierre Boureuil, me prévenait qu’elle avait voulu se tuer… Pouvais-je contre signer, par mon départ, un arrêt de mort auquel elle n’avait échappé que par miracle ?… Non ! Terrifié de la responsabilité que j’assumerais, je lui jurai de ne jamais la quitter.
— C’est effrayant ! murmura M. de Rhuys d’une voix sourde.
— Qu’avez-vous ? interrogeait Kergroix.
Le comte, haletant, répliquait :
— Huguette, elle aussi, peut en mourir.
Bouleversé, Hervé s’écriait :
— C’est abominable !… Non ! non ! cela ne se peut pas… cela ne sera pas…
Faisant appel à tout son sang-froid, M. de Rhuys demandait : — Quelle est cette femme ?
— Une malheureuse, définissait le jeune industriel… Un jour, il y aura bientôt trois ans, elle se présenta à l’usine pour demander du travail. Elle me dit qu’elle était seule au monde. Elle manifestait à la fois tant de dignité et tant de détresse que je l’accueillis sans hésiter. Je n’eus pas à le regretter. Elle était excellente dactylographe… et puis si douce, si sérieuse, si appliquée à son travail… si simplement dévouée… J’en fis ma secrétaire… Bientôt je crus l’aimer et elle se donna à moi… Mais jamais elle ne voulut accepter de moi une autre situation que celle qu’elle devait à son travail… Telle est la triste vérité.
— Et son passé ?
— Le peu qu’elle m’en a raconté me donne à penser qu’il a dû être un vrai calvaire.
— Mon pauvre ami !
Douloureusement, Kergroix poursuivit :
— Vous dire ce que je souffre, surtout après ce que vous venez de me confier, est impossible !… Huguette ! ma chère Huguette !… Moi qui donnerais ma vie pour elle !… Car c’est elle que j’aime, elle seule, je vous le jure !…
Avec cette volonté sereine qui n’appartient qu’aux âmes d’élite, le comte Robert déclarait : — Il ne faut pas qu’il y ait de sacrifiée… ni mon enfant, ni cette pauvre fille. Laissez-moi réfléchir… Ayez confiance en moi. Si Dieu le veut, nous sortirons de cette impasse… et Dieu le voudra ! Je vous remercie, monsieur, de m’avoir parlé ainsi…
— Maintenant, vous comprenez pourquoi je me suis éloigné de vous, et j’ose espérer que vous me pardonnez.
— Mon cher enfant, le seul reproche que j’ai le droit de vous adresser est que vous auriez dû me parler tout de suite avec la même franchise que ce soir. Mais je tiens à vous le répéter, soyez sûr que tout ce qui dépendra de moi pour assurer le bonheur d’Huguette et le vôtre dans le repos de votre conscience sera fait, avec toute la sincérité de l’affection que je vous porte.
— Encore merci, et au revoir.
— A bientôt, j’espère ?
— Au revoir, mon cher maître.
— Ayez confiance !
Après avoir serré la main du comte, Kergroix se retira.
Dès qu’il fut parti, une portière se souleva et Mme de Rhuys s’avança vers son fils. Son trouble évident signifiait qu’elle n’avait rien perdu de l’entretien précédent.
— Mère, s’écriait Robert, vous avez entendu ?
— Oui.
— Que faire ?
— Nous en reparlerons tout à l’heure, quand nos invités seront partis.
Mais la porte du salon s’ouvrait, démasquant Huguette qui, les yeux pleins de larmes, s’écriait : — Hervé vient de partir. On eût dit qu’il faisait semblant de ne pas me voir… et, lorsque je me suis avancée vers lui… c’est à peine s’il m’a dit adieu. Père, que s’est-il passé ?… Il ne m’aime pas, n’est-ce pas ?
Le comte fit un geste de dénégation ; mais la jeune fille insistait : — Je sens bien qu’il se passe quelque chose de grave.
Et elle se jeta dans les bras de sa grand-mère.
— Il ne m’aime plus ! sanglotait-elle. Il ne m’aime plus ! Et fermant les yeux, renversant sa tête en arrière, elle s’effondra sur le tapis avant que la marquise ait eu le temps de la retenir.
Vite, M. de Rhuys la transporta sur une chaise longue, puis se précipita dans le salon, où les invités commençaient à s’étonner de la disparition successive de leurs hôtes.
Se dirigeant vers un homme d’un certain âge qui, avec des airs de galanterie un peu surannés, s’entretenait avec la duchesse de Sallabris et la célèbre romancière Eve Myrtale, il fit à voix basse : — Docteur, voulez-vous venir un instant ?… Huguette vient de se trouver mal.
Le médecin, qui n’était autre que le célèbre professeur Martineau, s’empressa de suivre le comte Robert.
La duchesse de Sallabris, qui avait tout entendu, s’empressa de faire circuler la fâcheuse nouvelle ; et un mouvement de retraite s’esquissa.
Le professeur Martineau s’approcha d’Huguette, qui commençait à rouvrir les yeux… Il lui prit le pouls… et constata qu’il battait régulièrement.
— Allons, ça ne sera rien, fit-il… La fatigue de cette journée… Il faut que cette charmante jeune fille s’en aille tout de suite faire dodo.
— Te sens-tu assez forte pour monter dans ta chambre ? interrogeait la marquise.
— Oui, grand-mère.
Huguette, soutenue par son père, se redressa.
— Je vais mieux, fit-elle.
— Appuie-toi à mon bras, invitait Mme de Rhuys.
Elles s’en furent toutes deux par une porte qui donnait sur un couloir où elles prirent l’escalier qui conduisait au premier étage.
Le comte Robert regarda le médecin. Celui-ci n’avait plus cette expression d’optimisme qu’il manifestait un instant auparavant… Et, le front barré d’un pli, il fit : — Mon cher comte, voilà une enfant à laquelle il faut éviter toute émotion. Sinon !…
M. de Rhuys frémit… Sa femme était morte d’une maladie de cœur…
Dissimulant son angoisse, le comte Robert s’en fut, avec le docteur Martineau, rejoindre ses invités qui, aussitôt, l’entourèrent, lui demandant tous à la fois des nouvelles, s’apitoyant en des formules banales : — Quel dommage… au soir d’un si beau jour !
— Espérons que cela ne sera rien.
— Demain, nous téléphonerons pour avoir des nouvelles.
— Tous nos hommages à la marquise.
Enfin ce fut l’exode, et M. de Rhuys se retrouva seul avec le professeur Martineau.
— Rien de grave ? fit-il d’une voix angoissée.
— J’espère que non… Mais je ne puis pas encore me prononcer. Je reviendrai demain examiner plus sérieusement cette chère enfant… Au revoir, mon cher maître et ami.
— A demain.
Le professeur parti, le comte Robert se préparait à rejoindre sa fille lorsque sa mère reparut.
— Qu’a dit le docteur ?… interrogea-t-elle.
— Qu’il fallait éviter à Huguette toute espèce d’émotion.
— Mon Dieu !…
— Il reviendra demain.
— Pourvu que…
— Ma pauvre Marie-Louise, n’est-ce pas ?…
— Je vois que nous avons eu la même pensée…
— Ce serait affreux !
— Oh ! oui, trop affreux… !
Alors la marquise eut ce cri :
— Il faut la sauver !
Avec une expression de noblesse infinie, le comte Robert décidait : — Il faut les sauver…
— Tous les deux ?…
— Tous les trois !…
IV : Le cœur de Simone.
Sur le coteau de Suresnes, dans une très modeste villa enfouie sous la verdure, une jeune femme brune, au profil régulier et pur, se penchait au-dessus d’un parterre et y cueillait quelques roses.
C’était Simone Servat, l’amie d’Hervé de Kergroix.
Sa moisson terminée, elle rentrait dans la maison toute simple, un rez-de-chaussée recouvert d’un toit mansardé, dont les murs disparaissaient sous des treillages où s’accrochaient des frondaisons de vigne-vierge sur lesquelles des capucines piquaient leurs notes jaunes et rouges.
Elle pénétra dans un petit salon meublé sans la moindre recherche, mais presque coquet, tant il respirait le soin et la propreté, et, se dirigeant vers la cheminée, tout de suite elle disposa les fleurs dans un vase comme pour en ombrager et en embaumer le portrait d’Hervé, entouré d’un cadre joli et de bon goût.
Tout en contemplant le portrait de l’aimé avec un sincère amour et une profonde mélancolie, Simone murmura :
— Il ne m’aime plus, puisqu’il a voulu me quitter !… Alors, pourquoi n’ai-je pas la force de partir ?… Pourquoi n’ai-je plus la volonté de mourir ?
Douloureusement, elle secoua la tête… Des larmes affluaient à ses yeux… Cessant de regarder l’image, elle s’en fut vers une table sur laquelle il y avait une lettre ouverte dont elle s’empara. Et elle se mit à relire ces lignes datées de la veille :
Mademoiselle,
Pour des raisons graves, je voudrais vous parler seule à seule… Pouvez-vous m’attendre demain, chez vous, vers six heures du soir ?
Ceci confidentiellement.
Avec mes sentiments distingués, Marquise de Rhuys.
Ce message avait d’abord vivement surpris Mlle Servat. Bien qu’elle eût entendu, à plusieurs reprises, prononcer par Kergroix le nom des Rhuys et qu’elle n’ignorât pas que celui-ci entretenait avec cette famille des relations affectueuses et suivies, à cent lieues de soupçonner le véritable motif qui avait inspiré cette démarche à la grand-mère d’Huguette, elle se demandait avec une instinctive angoisse quelles pouvaient être ces raisons graves qui poussaient une femme d’aussi grande naissance à lui demander à elle, simple employée, un entretien chez elle.
Sa première pensée fut : « Pourvu qu’il ne soit pas arrivé malheur à Hervé !… »
Mais elle ne s’arrêta pas longtemps à cette conjecture. En effet, depuis qu’elle avait reçu cette lettre si étrange et si inattendue, elle avait revu le jeune industriel à l’usine. Il n’avait d’ailleurs fait qu’y passer… pour prendre connaissance de son courrier et dicter en hâte quelques lettres… Mais il semblait soucieux, préoccupé… Et, tout en traitant, comme toujours, sa secrétaire avec douceur, il l’avait quittée assez brusquement et oublié, pour la première fois depuis qu’ils étaient l’un à l’autre, de lui adresser son regard habituel qui lui disait non seulement « au revoir », mais aussi « à bientôt ».
Un soupçon l’envahit… soupçon qui la déchira, parce qu’il lui laissait entrevoir l’irréparable.
Hervé est toujours décidé à rompre, et, redoutant que je renouvelle ma tentative de suicide, il a demandé à la marquise de Rhuys de me convaincre que je dois le quitter, sans me laisser aller à un acte de désespoir qui pèserait à jamais lourdement, douloureusement, sur toute sa vie. Craignant que je ne me rende pas à son appel, elle a voulu venir elle-même… tout comme si elle était sa mère.
En un geste de découragement, elle laissa retomber la lettre sur la table… Machinalement, son regard s’en fut vers la pendule… Six heures étaient près de sonner… quelques secondes encore… Dans la rue… un roulement d’auto… A travers la fenêtre, elle aperçut une auto luxueuse qui stoppait devant la porte grillagée du jardinet.
Un tintement de sonnette retentit au-dehors… Le cœur battant, Simone sortit de la maison et s’en fut ouvrir… Une femme aux cheveux blancs, vêtue de noir, la dévisageait avec une bienveillance qui atténuait ce qu’il pouvait y avoir de naturellement distant en elle.
— Mademoiselle Servat ? interrogea-t-elle.
— C’est moi, madame.
— Je suis la marquise de Rhuys.
— Je vous attendais, madame, répondait Simone avec une politesse déférente qui trouvait immédiatement sa bonne éducation.
— Toutes deux, sans échanger un mot, franchirent les quelques mètres d’allée, puis l’amie d’Hervé fit entrer la grande dame dans la pièce qu’elle venait de quitter.
Bien qu’elle se sentît rassurée par la visible sympathie que Mme de Rhuys semblait lui témoigner, Simone, en présence de cette femme dont l’âge et les allures aristocratiques lui inspiraient un intuitif et profond respect, se sentait gênée, intimidée… car elle avait tout de suite compris, à la contrainte du sourire qui se dessinait sur les lèvres de la marquise, que celle-ci se présentait à elle en messagère de douleur…
— Madame, invitait Simone, en lui désignant l’unique fauteuil… veuillez vous asseoir.
Mme de Rhuys s’installa et promena son regard autour d’elle. L’aspect si simple de cette demeure et des objets qu’elle contenait parut à la fois la surprendre et la satisfaire… et avec beaucoup de douceur, elle dit à Simone, qui avait pris place sur une chaise en face d’elle :
— Mon nom ne vous est pas inconnu.
La jeune secrétaire eut un signe affirmatif.
La marquise reprit :
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, mademoiselle, et ce que j’en ai appris m’a inspiré à votre égard le plus vif intérêt… Aussi ai-je voulu me procurer tout de suite votre adresse.
Elle s’arrêta… Maintenant qu’elle était en présence de la victime, elle hésitait à lui porter le coup fatal.
En effet, elle était bien telle qu’Hervé l’avait décrite au comte Robert, c’est-à-dire très tendre, toute fidèle, toute dévouée, et si noblement désintéressée. Son visage reflétait son âme… Et comme elle devait être jolie, cette âme, comme ne devait y entrer aucun calcul, aucune arrière-pensée !… Seule, une ambition devait y fleurir, la plus divine, celle d’être aimée autant qu’elle aimait ; et la grand-mère d’Huguette frémit à la pensée qu’elle allait être obligée de briser ce cœur si pur, de jeter pour toujours, peut-être, un voile de deuil sur tant de jeunesse charmante.
Combien elle eût préféré se trouver en face, sinon d’une aventurière, mais d’une femme tenant avant tout à sa situation et, par conséquent, parfaitement accessible à l’offre d’un dédommagement profitable !
Si répugnant qu’eût été pour elle un pareil marché, elle l’eût préféré à toutes les larmes qu’elle sentait prêtes à couler, à cette douleur poignante qu’elle devinait déjà à travers l’angoisse dont la pauvre petite était étreinte. Comprenant toute l’étendue du sacrifice qu’elle était venue imposer, persuadée qu’il n’y avait que de l’amour (et quel amour !) en cause, elle se dit :
Pourquoi faut-il que, pour sauver ma petite-fille, je sois obligée de condamner peut-être à mort cette malheureuse ?
Et la grande croyante qu’elle était, s’élevant vers celui qui, en ses heures de grande détresse, avait été si souvent pour elle le consolateur suprême, elle fit mentalement :
— Mon Dieu ! puisque je n’ai pas le droit d’avoir pitié d’elle, protégez-la !
Et elle reprit, réconfortée par cette courte prière :
— Mademoiselle, je ne suis pas une ennemie… Ne voyez en moi qu’une grand-mère qui veut sauver son enfant !
Simone tressaillit… Elle commençait à comprendre.
Mme de Rhuys précisait :
— Ma petite-fille aime Hervé de Kergroix.
Simone eut un sursaut de souffrance que, courageusement, elle réprima.
Avec l’accent d’une maternelle bonté, la marquise poursuivait
— Je sais que vous aimez, vous aussi, ce jeune homme à un tel point que vous avez voulu mourir pour lui.
— C’est vrai.
— Eh bien ! s’animait la marquise, j’ai la conviction que si ma petite-fille n’épouse pas M. de Kergroix, elle ne se tuera pas, mais elle s’en ira tout de même de consomption, de désespoir.
— Et, avec un sanglot dans la voix, elle ajouta :
— Cette enfant est toute ma vie !
Simone… elle aussi, eut un sanglot… et quel sanglot !… le premier glas qui sonnait l’enterrement de sa jeunesse et de son amour.
Se cachant la tête entre les mains, le front penché en avant… on eût dit qu’elle ne voulait plus rien voir, plus rien entendre… et que, morte moralement, elle n’attendait plus que le moment où on viendrait l’ensevelir dans le linceul de son bonheur à jamais détruit.
Mme de Rhuys se leva, s’en fut vers elle et lui murmura d’une voix brisée :
— Vous aurez pitié d’elle et de moi, n’est-ce pas, mademoiselle ?
A cet appel, Simone découvrit son visage baigné de larmes.
— Ma pauvre enfant ! fit Mme de Rhuys avec compassion.
— Si vous saviez, madame, haletait Simone, Hervé est tout pour moi… le seul rayon de soleil que j’aie connu dans ma vie ! Et vous me demandez de renoncer à lui pour toujours !
Tandis que Mme de Rhuys gardait un douloureux silence, Simone poursuivait :
— Mon enfance a été atroce… Une mère toujours malade… Un père… je n’ose en parler… J’avais douze ans quand il est parti… J’ai su, depuis, que, pour ne pas être arrêté, il s’était enfui à l’étranger… Maman est morte peu de temps après… Des parents m’ont recueillie… Ils ne m’aimaient pas… J’étais pour eux une bouche de plus à nourrir… Dès qu’ils ont pu, ils m’ont fait travailler… chez une blanchisseuse… mais je voulais m’élever… m’instruire… Alors j’allais à des cours, le soir… C’est ainsi que j’ai appris la sténo et la dactylographie… Souvent, quand je rentrais, ils me traitaient de galvaudeuse… Ils m’accusaient de traîner dans des bals… Ils m’injuriaient… Ah ! ces huit années de misère, de souffrance… Vous ne pouvez pas vous imaginer, madame, ce que j’ai enduré… Mais j’ai tenu bon… et quand je me suis sentie assez capable, j’ai été consulter un tableau de petites affiches… J’ai vu qu’on demandait des sténodactylos pour une usine d’automobiles, à Puteaux. Je me suis présentée… c’est un employé qui m’a reçue… Il m’a posé quelques questions et m’a fait passer un petit examen… Il m’a dit qu’il était satisfait et qu’il allait me présenter au patron… Le patron, c’était M. de Kergroix. Il m’a reçue très poliment, très aimablement même… J’ai débuté au service de la correspondance générale. Quelque temps après, ayant eu besoin d’une secrétaire, M. de Kergroix m’a prise avec lui… Puis, nous nous sommes aimés… M. de Kergroix est devenu ma raison de vivre… Il était si bon envers moi… Jamais je ne l’ai entendu me dire que des paroles de tendresse et de douceur… J’avais l’illusion qu’il était autant à moi que j’étais à lui… Il n’eût tenu qu’à moi de cesser mon travail et de mener, comme tant d’autres, une existence d’oisiveté et de plaisir… Mais je voulais vivre avec ce que je gagnais et ne pas ternir mon amour de la moindre apparence de vénalité… Et puis, j’étais si heureuse et fière d’être là, près de lui… Et ce bonheur… il faut que je m’en dépouille pour une autre, moi qui suis seule dans la vie… Ah ! ce serait trop injuste, trop au-dessus de mes forces !
— Mon enfant ! s’écriait Mme de Rhuys, en caressant les cheveux de Simone, qui releva vers elle son visage désolé.
Toutes deux échangèrent un regard de silencieuse détresse. Et Simone, tout oppressée, murmura :
— Non, je ne peux pas !… Je ne peux pas !…
Mme de Rhuys baissa la tête… On eût dit qu’elle s’inclinait devant cet immense déchirement.
— Et moi, fit-elle, qui étais venue, je ne vous le cache pas, pour vous prier, vous supplier… maintenant je n’ose plus… et c’est affreux… Ma petite-fille… Mon Huguette chérie… Mais devant votre souffrance… je n’ai pas le droit d’insister…
Elle fit un mouvement de retraite vers la porte… Au moment où elle l’atteignait, elle chancela et porta la main à sa poitrine comme si elle étouffait.
Simone, effrayée, s’élança vers elle, cherchant à la soutenir… Mais Mme de Rhuys déjà se ressaisissait avec l’énergie dont elle était coutumière.
— Ce n’est rien, fit-elle… Adieu !…
Elle saisit la poignée de la porte… Mais Simone se récriait :
— Vous ne pouvez pas partir ainsi, madame… Restez encore un moment…
Et avec précaution, elle reconduisit la marquise vers le fauteuil qu’elle venait de quitter et où elle s’assit lourdement…
Simone dirigea lentement son regard vers le portrait d’Hervé, au-dessus duquel commençait à s’effeuiller une des jolies roses que, tout à l’heure, elle avait cueillies dans le jardin.
Puis, revenant vers la grand-mère d’Huguette, elle reprit :
— Me permettrez-vous, madame, de vous poser une question ?
— Volontiers, mon enfant.
— M. de Kergroix sait-il que vous êtes venue me demander de disparaître de sa vie ?
Avec une loyauté superbe, la marquise répliquait :
— Il l’ignore et il l’ignorera toujours.
Simone, un instant, ferma ses paupières… Ses lèvres s’agitèrent comme si elle murmurait pour elle, rien que pour elle, des paroles de renoncement.
Au comble de l’émotion, Mme de Rhuys attendait.
Alors, en un sublime effort d’abnégation et de courage, Simone reprit :
— Il y a quelque temps, sans bien en définir la vraie cause, que je viens seulement d’apprendre de votre bouche, j’ai deviné que je ne pouvais être qu’un obstacle au bonheur d’Hervé. Comprenant qu’il avait le cœur trop grand pour me quitter, mais qu’il ne restait avec moi que par devoir, plutôt que de nuire à son bon avenir… que dis-je, briser sa vie, j’ai voulu me tuer.
— Oui, je sais…
— Heureusement, on m’en a empêchée. On a bien fait d’éviter une pareille tristesse à Hervé.
— Vous avez raison.
— Alors, comme il se montrait très bon envers moi, je me suis reprise à espérer… C’était les journées de grâce que je m’accordais… Et puis, vous êtes venue me confirmer mes soupçons, ou plutôt raffermir ma certitude… Il aime Mlle de Rhuys, n’est-ce pas ?… Vous ne me répondez pas… Oui, il l’aime, je le comprends… Je ne l’ai vue qu’une seule fois, un jour où vous visitiez l’usine avec elle… Comme elle est jolie ! … Elle est de son rang… de sa caste… et puisqu’elle l’aime bien… et qu’il l’aime, lui aussi, et puisqu’un seul sacrifice peut assurer le bonheur de deux êtres faits pour s’aimer, j’y consens, madame.
— Oh ! merci ! s’écria la marquise en saisissant la main de la pauvre Simone.
Et elle ajouta :
— Mais jurez-moi que vous ne chercherez plus à mourir.
— Je vivrai sans lui… avec son souvenir.
— Vous me le jurez ?
— Je vous le jure.
Mme de Rhuys s’écriait, en l’attirant vers elle :
— Dites-vous que vous avez en moi mieux qu’une protectrice… une amie.
Simone laissa retomber sa tête sur l’épaule de la vieille dame qui l’embrassa au front, maternellement, tout en lui répétant :
— Merci ! Merci !
Et elle partit à reculons, enveloppant d’un regard de reconnaissance et de pitié celle qui venait de s’arracher le cœur pour en empêcher un autre de saigner.
Demeurée seule, Simone s’en fut refermer la porte… Et, revenant vers la cheminée, elle demeura debout, les yeux fixés sur le portrait d’Hervé, autour duquel plusieurs roses, à présent, s’effeuillaient.
Puis elle se dirigea vers la table, prit dans un buvard une feuille de papier, et commença à écrire :
Ami,
Je m’en vais pour toujours. C’est, la plus grande preuve d’amour que je puisse te donner…
Sois bien persuadé que, si il y a en mon cœur un grand deuil… il ne s’accompagne d’aucune amertume.
Je te devrai trois ans de bonheur… Trois ans de bonheur, c’est beau pour une femme qui est née pour être malheureuse…
Je n’ai pas à me plaindre, puisque, par toi, j’aurai connu ce qu’est vraiment l’amour…
De beaux souvenirs, et je t’en dois tant ! C’est encore du rayonnement secret… de la vie intérieure… Se rappeler, c’est mieux qu’espérer… C’est sur ce qui fut la plus radieuse des certitudes que je pourrai m’arrêter et non sur des rêves qui, lorsqu’ils s’envolent, ne vous laissent que déception et tristesse. Il est des disparus qui ne meurent pas et qu’on a l’impression de sentir souvent près de soi, surtout aux heures de solitude. Je ne serai jamais seule, puisque mon amour sera toujours avec moi.
Ce que je te dis là doit te convaincre que je suis décidée à vivre, ne serait-ce que pour t’éviter le chagrin de penser que je suis morte à cause de toi.
Mais cette existence, que m’inspire plus que tout ma volonté de ne pas mettre un voile de deuil sur la joie de deux êtres qui s’aiment, je ne veux, ainsi que je l’ai fait jusqu’ici, ne la devoir qu’à mon travail, au travail libérateur et salutaire dans lequel, à défaut de l’impossible oubli, je rencontrerai le calme et l’apaisement nécessaires.
Adieu donc, ami… Un baiser, le dernier… pas celui d’une amante, mais d’une sœur qui te dit : sois heureux !
Simone.
Après avoir cacheté cette lettre, dans laquelle elle avait fait passer toute son âme, elle décida d’aller la jeter tout de suite à la boîte.
Malgré toute sa volonté d’être jusqu’au bout courageuse, une grande douleur, soudain, la déchira…
Elle venait de comprendre qu’il lui serait désormais impossible de rentrer dans cette petite maison où lui, ne devait plus jamais revenir, mais qui lui semblait encore toute vibrante de sa présence, toute pleine du son de sa voix… Il lui sembla, à chaque instant, qu’elle se figurerait entendre son pas allègre et bien martelé dans l’allée, qu’elle verrait sa fière et élégante silhouette se profiler sur le seuil de la maison, qu’elle l’entendrait lui lancer de sa voix claire et sonore :
— Je viens faire la dînette avec toi… sous la tonnelle… comme deux étudiants !
Et ces délicieuses soirées d’été où, leur modeste repas terminé, ils se laissaient doucement envelopper par l’ombre… où, sans se parler, rien qu’en étreignant leurs mains, ils avaient, l’un et l’autre, l’impression que ces instants d’abandon seraient éternels…
Non, non, tout cela était trop pour Simone… C’était au-dessus de ses forces. Il fallait qu’elle partît très vite… Où ? Elle n’en savait rien encore.
Elle rassembla ses effets dans une valise… sans regarder autour d’elle, de peur de revoir trop d’objets évocateurs… La blessure était encore trop récente pour qu’elle pût la panser avec des souvenirs… Elle allait et venait, d’un pas d’automate, parmi le silence des choses qui s’estompaient dans la nuit approchante.
Elle se hâtait… car elle ne voulait pas allumer la lampe… Elle préférait ne plus distinguer trop nettement ce qu’elle quittait pour toujours… Ce fut presque en tâtonnant qu’elle mit un léger manteau, qu’elle se coiffa de son chapeau. Elle avait si peu le souci d’être coquette ! Enfin, elle s’approcha une dernière fois de la cheminée, sortit la photo de son cadre, la contempla, l’embrassa longuement, pieusement, puis la glissa dans son sac, et, s’emparant de sa valise, s’en fut… sans regarder en arrière. Lorsqu’elle franchit la petite porte grillée qui se referma derrière elle avec un bruit sourd, elle eut l’impression qu’elle quittait le cimetière où elle venait d’enterrer son bonheur… Et elle resta un moment debout… figée… n’osant pas se retourner… Un sanglot la secoua.
— C’est trop ! fit-elle. C’est trop !…
Et elle songea : « Où aller, maintenant ? »
Ces deux mots : « Où aller ? » inspiraient à Simone une sorte d’épouvante… Où aller ? Elle savait déjà, par expérience, combien il est difficile, à Paris, de trouver tout de suite à gagner sa vie. Le travail qui lui avait paru une chose si douce, puisqu’elle l’accomplissait chaque jour auprès de celui qu’elle aimait et que, par instants, elle avait l’impression qu’elle était vraiment pour lui une collaboratrice véritable, maintenant il se présentait à elle comme une corvée pénible, uniquement destinée à l’empêcher de mourir de misère et de faim.
Et puis elle se savait jolie. A plusieurs reprises, elle s’était vue l’objet d’offres avantageuses ou de propositions outrageantes. Un jeune contremaître de l’usine Fulgor qui, grâce au voile discret que Simone et Hervé avaient tenu à jeter sur leur amour, la croyait entièrement libre, l’avait un jour demandée en mariage… Et assez souvent elle avait été suivie dans la rue par des messieurs d’âge mûr et d’aspect cossu qui, en lui parlant tout de suite argent, n’avaient réussi qu’à lui faire accélérer le pas.
Mais elle ne s’attarda pas en ces pensées qu’elle avait déjà presque oubliées… Non seulement il lui eût été impossible de s’unir même légitimement à un autre qu’à Hervé de Kergroix, mais elle voulait garder intact son souvenir, et, pour cela, lui demeurer fidèle.
Aussi, devant la terrible bataille pour son honneur qu’elle prévoyait d’avoir à livrer, sans autre défenseur qu’elle-même, elle se prit à trembler…
De nouveau l’idée d’en finir la hanta ; mais elle la chassa bien vite, à cause d’Hervé. Et puis, elle avait juré à la marquise qu’elle vivrait. Elle était de celles qui savent tenir un serment.
Et elle s’en fut dans la nuit qui tombait, douloureuse, mais forte, de toute l’immensité de son amour intact et de son devoir accompli.
V : La nuit tragique.
Au moment où, héroïquement, Simone Servat s’acheminait sur la route du sacrifice, Mme de Rhuys rentrait à son hôtel de Neuilly et communiquait immédiatement à son fils le résultat de sa visite…
Elle termina son récit, que le comte Robert avait écouté avec la plus profonde attention, en disant : — J’ai été surprise de trouver en cette jeune femme tant de désintéressement, de délicatesse et de distinction. Elle a d’autant plus de mérite que son père, paraît-il, était un méchant homme, et qu’ayant perdu très tôt sa mère, elle a été élevée par des parents qui lui étaient nettement hostiles et chez lesquels elle n’a trouvé aucune tendresse. Voilà pourquoi tu me vois encore toute peinée du profond chagrin que j’ai été contrainte de causer à cette malheureuse. Si l’existence de notre chère Huguette n’avait pas été en jeu, je crois que je n’aurais pas eu le courage de demander à cette pauvre enfant un si cruel sacrifice.
M. de Rhuys reprenait :
— Nous avons contracté envers elle une dette de reconnaissance infinie, puisque nous lui devons le salut et le bonheur de notre Huguette. Obligée de quitter son emploi, elle va se trouver dans une situation difficile. Dès demain nous devrons donc nous occuper d’elle.
— Je lui ai dit, déclarait la marquise, qu’elle aurait en moi mieux qu’une protectrice, une amie.
— Je reconnais bien là votre cœur généreux.
— Mais je me suis tout de suite aperçue que Simone Servat était la dignité même… et qu’elle ne consentirait à tirer de son sacrifice que l’honneur de l’avoir accepté et accompli.
— Il faudra aviser cependant… Je le ferai… discrètement… sans qu’elle s’en doute… Car elle nous est désormais sacrée, et sans l’avoir vue, rien que par ce que vous me dites, je me sens attiré vers elle, moins par la gratitude que par une sincère et instinctive sympathie.
Huguette survenait dans le hall où se trouvaient la marquise et son fils.
Encore sous l’impression de la déception si pénible qu’elle avait éprouvée la veille, elle s’avançait, cherchant à réagir contre la tristesse qui l’accablait, s’efforçant même de sourire aux siens.
— Ma chérie, fit M. de Rhuys, j’ai une bonne nouvelle à t’apprendre.
Une furtive rougeur colora le teint de la jeune fille. Les paroles de son père venaient, en effet, d’éveiller en elle un subit espoir… celui qui refleurit parmi les cœurs endeuillés…
Le comte Robert poursuivait :
— Je crois que, d’ici peu, le malentendu qui s’était élevé entre Hervé de Kergroix et toi va se dissiper.
— Vraiment ?
— Oui, ma chérie… Crois bien que je ne te dis pas cela pour te causer une fausse espérance.
— Vous avez eu une explication avec Hervé ? interrogeait la jeune fille toute palpitante d’anxiété amoureuse.
— Oui, et très loyale… répliquait son père. J’ai même acquis la certitude qu’il t’aimait.
— Père !
— Et que s’il n’avait pas encore demandé ta main, c’était uniquement parce qu’un scrupule inspiré par un sentiment qui l’honore, seul, l’en avait empêché.
Avec une naïveté adorable, Huguette s’écriait :
— Alors, il n’était pas fâché contre moi ?
— Lui ! souriait M. de Rhuys… Je te le répète… tu n’es pour rien dans une attitude qui lui a été imposée par certaines hésitations très nobles de sa part. Grâce à l’intervention de ta grand-mère, elles sont aujourd’hui entièrement dissipées.
Huguette, déjà transformée, se précipitait dans les bras de la marquise.
On eût dit que le malheur cessait de rôder à la porte de leur demeure, s’en était éloigné pour toujours.
Pendant tout le dîner, Huguette se montra pleine de gaieté.
Tour à tour, elle regardait son père et sa grand-mère avec une tendresse infinie…
Il lui semblait qu’elle les aimait encore davantage… Elle eût voulu aller sans cesse de l’un à l’autre, les embrasser, leur crier sa reconnaissance, sa joie…
Lorsque, le repas terminé, elle se retrouva, comme chaque soir, dans le petit salon du premier étage qui séparait les appartements de la marquise et du comte, elle éprouva tout à coup le vif désir de remonter dans sa chambre afin d’y feuilleter, non plus en pleurant, mais le cœur irradié de soleil, cet album qui contenait de nombreuses photos d’amateur où on la voyait avec Hervé, jouant au tennis, se promenant en bateau ou contemplant sur la jetée d’un port l’océan dont les vagues venaient mourir à leurs pieds.
Elle lutta un moment contre elle-même… Mais elle ne demeura pas longtemps la plus forte, et, prétextant une fatigue que légitimaient les émotions des jours précédents, elle demanda la permission de se retirer à ses parents, qui la lui accordèrent aussitôt.
Après leur avoir souhaité un affectueux bonsoir auquel ils répondirent par les plus tendres baisers, Huguette partit rejoindre les jolies images qui l’attiraient et allaient achever de recréer autour d’elle une atmosphère de bonheur reconquis.
— Elle n’est déjà plus la même, constatait avec plaisir le comte Robert…
Puis, remarquant que le visage de la marquise s’était assombri, il demanda, inquiet : — Qu’avez-vous, ma mère ? Craindriez-vous que cette jeune fille ne tînt pas sa promesse ?
— Non, j’ai lu dans son âme à travers son regard et je suis absolument sûre d’elle !
— Peut-être redoutez-vous qu’Hervé ?…
— Hervé ! interrompait la marquise, je suis bien tranquille !… Dès qu’il connaîtra la décision de Mlle Servat, et cela ne saurait tarder, je suis convaincue que nous recevrons immédiatement sa visite.
— Alors pourquoi cette subite tristesse ?
— Je ne suis pas triste, mon cher Robert.
— Vos yeux sont pleins de larmes… Je n’ai pas besoin de vous demander pourquoi ?… Vous pensez à l’autre.
— Oui.
— J’ai fait le nécessaire… Au lieu de m’adresser à la préfecture de police, ainsi que j’en avais d’abord eu l’intention, j’ai préféré me mettre en rapport avec le détective privé, qui, jadis, avait déjà servi si utilement et si discrètement d’intermédiaire entre mon frère et nous. C’est un homme extrêmement sûr. Il a déjà dû se mettre en campagne, et, dès qu’il aura retrouvé la trace de… de celui dont nous n’osons plus prononcer le nom, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour éviter un scandale, sans avoir besoin de reprendre contact avec ce misérable.
— Ce misérable qui est mon fils ! soupirait la marquise… Et, parfois, lorsque je pense à lui, je me demande si j’ai vraiment donné tout l’effort nécessaire pour modifier sa nature, étouffer ses défauts, et le ramener, en un mot, dans le bon chemin. Il m’arrive alors de me reprocher mes excès d’indulgence et de sévérité, et de me demander avec une indicible tristesse si nous avons suffisamment lutté, tous les deux, pour l’arracher au mal, à la honte !
M. de Rhuys, gravement, affirmait :
— Nous avons fait notre devoir, plus que notre devoir… Je ne veux plus, mère, que vous vous tourmentiez ainsi. Je suis là pour vous dire combien je vous ai admirée, que votre conscience doit être en repos… et qu’il n’y a qu’un coupable : lui ! Et, quand bien même, ce que je ne veux pas supposer, un scandale éclaterait, je puis vous garantir, à la suite de l’entretien que j’ai eu avec Hervé de Kergroix, que celui-ci aime trop grandement, trop noblement notre chère Huguette, pour qu’il la rende responsable, ainsi que nous, d’une honte qui n’est ni la nôtre, ni encore moins la sienne !
— Je te remercie du réconfort que tu m’apportes… Je vais me reposer plus tranquillement.
Ils se séparèrent pour regagner leurs appartements respectifs…
Mme de Rhuys s’en fut s’agenouiller sur un prie-Dieu que dominait un grand Christ en ivoire…
Au bout de quelques instants, elle crut entendre dans la pièce voisine le grincement d’une porte qu’on ouvre.
Elle n’y prêta pas, d’abord, une grande attention.
C’est Robert qui a oublié son journal ou un livre… se dit-elle.
Et elle se replongea dans sa méditation.
Elle en fut bientôt arrachée par un bruit de pas qui, après s’être approché de sa chambre, s’éloignait, puis revenait avec insistance.
Elle s’en fut vers la porte qui donnait dans le petit salon et, l’ouvrant toute grande, elle aperçut, à la clarté qui tombait d’un lustre, son fils vêtu d’un pardessus et son chapeau sur la tête.
— Robert, fit-elle, surprise… Tu sors à cette heure-ci ?
— Je ne suis pas Robert, lançait une voix gouailleuse, insolente. Et comme il s’avançait vers Mme de Rhuys, elle eut un cri : — Jean !…
— Oui, c’est moi, martela Poker d’As.
La marquise voulut traverser le salon pour appeler son autre fils… Mais Poker d’As lui barra la route… et d’un ton menaçant, il ricana : — Vous ne m’attendiez plus ?
Dominant son angoisse, la marquise répliquait :
— Si, je t’attendais !
— Mon frère vous avait bien dit que je lui avais téléphoné ?
— Oui… et je t’avais reconnu.
— Quand cela ?
Hier matin, devant l’Institut, où tu étais venu dans l’intention de me braver, de me menacer.
— Ne me faites pas plus méchant que je ne suis… J’étais au contraire dans des dispositions les plus conciliantes et si Robert ne m’avait pas envoyé promener très rudement, je n’aurais pas été obligé d’employer des moyens de cambrioleur pour rendre une petite visite à ma maman. Cela fait longtemps, bien longtemps qu’on ne s’est vu, et, comme toujours en pareil cas, on a pas mal de choses à se dire.
Bouleversée par le langage et l’attitude du gredin, Mme de Rhuys ne put que murmurer : — Va-t’en !
— Comment !, répliquait Poker d’As d’un ton gouailleur… Ça n’est pas gentil… pas gentil du tout…
Il allait continuer… Mais, soudain, il s’arrêta.
Le comte Robert venait d’apparaître sur le seuil de sa chambre.
Les deux frères échangèrent un long regard… On eût pu croire, tant ils étaient pareils, qu’une glace leur renvoyait leur propre image ; mais, tandis que la figure de Robert s’éclairait d’un admirable rayonnement de loyauté et d’honneur, celle de Jean portait tous les stigmates de l’infamie.
On eût dit Abel et Caïn !
Après un tragique silence, M. de Rhuys, s’adressant à la marquise à demi défaillante, lui dit, sur un ton de respectueuse fermeté : — Laissez-nous, je vous en prie.
Jean esquissa un geste de protestation : mais Robert lui adressa un coup d’œil si plein d’autorité implacable, qu’il n’insista pas, et Mme de Rhuys se retira dans sa chambre.
Les deux frères demeurèrent seuls en présence.
Tout de suite, le comte interrogeait :
— Que viens-tu faire ici ?
Goguenard, Poker d’As répliquait :
— Vous rendre visite. Comme je le disais tout à l’heure à maman, il y a si longtemps qu’on ne s’est vu… et c’est si bon, la famille.
Maîtrisant la colère qui grondait en lui, le père d’Huguette s’écriait : — Comment as-tu réussi à pénétrer ici ?
— Moi, quand on me met à la porte, j’y mets le temps, mais je rentre toujours par la fenêtre… Allons, ne te frappe pas… Personne ne m’a vu entrer, et il ne tient qu’à toi que personne ne me voie sortir…
— Que veux-tu ?… Un scandale ?…
— Si j’avais eu cette intention, ce serait déjà fait.
— Alors ?
— Je suis tout de même un peu, beaucoup ton frère… Un frère peu reluisant, je l’avoue… qui, après avoir mangé sa fortune personnelle, triché au jeu, commis un faux, en un mot mené une vie peu recommandable, n’a dû qu’à toi de ne pas être arrêté et condamné… Tu constates que je te fais la part très belle et que je n’hésite pas à reconnaître mes torts.
Et, d’un accent devenu plein d’âpreté, et qui laissait passer une latente menace, Poker d’As poursuivit : — Tu as exigé que je change de nom et que je disparaisse à jamais… Tu m’as même remis une somme importante pour que je puisse refaire ma vie. Il y a quinze ans de cela.
Robert eut un signe d’acquiescement. Jean, se rapprochant de son frère, lui dit, les yeux dans les yeux : — Jusqu’ici, j’ai tenu parole, et tu n’as plus entendu parler de moi… Mais la faim fait sortir le loup du bois… et j’ai faim… Comprends-tu ?
— Oui, je comprends… souligna M. de Rhuys.
— Je suis sans le sou, précisait le bandit… et puis j’en ai assez de la vie que je mène.
— Je me doute de ce qu’elle a pu être.
— Non, s’écriait Poker d’As avec un accent terrible… Tu ne peux pas te l’imaginer… Je suis hors la loi… hors la loi… tu m’entends ? Au Transvaal, où j’étais parti pour tenter la fortune, il m’est arrivé des histoires… Il y a beaucoup de bandits par là… On devient vite comme eux… surtout quand on est déjà sur la pente… Alors, on se met à jouer, à boire, et puis on vole, on tue ! C’est ce que j’ai fait.
— Malheureux !
— Résultat : les travaux forcés à perpétuité. Je me suis laissé condamner sous un faux nom… L’honneur des Rhuys est sauf… Vous voyez que j’ai tenu ma parole… Alors, après m’être évadé, je suis revenu en France, où l’on ne me connaît encore que sous le nom de Poker d’As… et voilà.
— Combien veux-tu ? interrogeait Robert.
— Un million ! répliquait nettement le dévoyé.
— Un million ?
— C’est la somme qu’il me faut pour refaire mon existence.
Et, tout en lançant un rapide regard vers la fenêtre, qui était restée entrouverte, il ajouta : — J’ai des copains à rembourser.
M. de Rhuys réfléchit un instant, puis il reprit :
— Je voudrais te sauver, mais si je te donne ce million, en six mois, tu l’auras gaspillé.
— Pas sûr !
— Je suis prêt à te faire une pension et à t’aider de tous mes moyens… à redevenir un honnête homme.
— Trop tard !
— Il n’est jamais trop tard pour se repentir.
Le comte Robert avait prononcé ces mots avec un tel accent de grandeur et de générosité, qu’ils parurent produire sur son frère une impression favorable. Mais, presque aussitôt, les traits de Poker d’As, qui s’étaient légèrement détendus, reprirent leur masque de dureté et de vice.
Et il scanda :
— C’est un million qu’il me faut !
— Et si je refuse ? ripostait le comte Robert.
Poker d’As déclarait :
— Il ne me restera plus qu’à me livrer à la justice.
Le comte Robert eut un sursaut.
— Ça t’ennuie, ça ? constatait le bandit… et je le comprends, car ça va faire du potin, cette histoire ! Un million, après tout, qu’est-ce que c’est pour toi ?… Je trouve même que, pour l’honneur du nom, c’est donné.
Avec fermeté, mais sans colère, M. de Rhuys déclarait :
— Après cet argent, il t’en faudra d’autre encore, et le nom sera toujours menacé…
Jean eut un geste de protestation. Mais, d’un ton formel, définitif, le père d’Huguette s’écriait : — Je refuse !
Tout en écarquillant les yeux, Poker d’As éclata d’un éclat de rire formidable…
Puis, tendant vers son frère un poing menaçant, il s’écria :
— Je te jure qu’à la prochaine affaire, on saura qui je suis… Le nom que j’ai caché, je le crierai à tous.
Et, avec force, il accentua :
— L’argent ou le nom !
— Misérable !
— Choisis !
Atterré, M. de Rhuys gardait le silence… S’il avait été sûr qu’une fois ce million reçu, son frère ne se livrerait plus à aucune tentative de chantage, il le lui eût donné sans hésitation… Mais il redoutait qu’une fois pris dans l’engrenage, toute sa fortune, celle de sa mère et la dot d’Huguette y passât.
D’autre part, il songeait que le scandale allait éclater, formidable, quand on saurait que le frère du comte de Rhuys, membre de l’Académie française, détenteur du prix Nobel, était un voleur, un assassin…
Quelle infamie, quelle honte !… et Robert se débattait dans cet effroyable dilemme lorsque, las d’attendre, Poker d’As s’écria : — Tu ne marches pas ?… Bon… Je vais voir si ma mère… Il voulut s’élancer vers la chambre de la marquise.
— Je t’interdis… s’écria M. de Rhuys qui cherchait à le retenir.
Mais, d’un ton railleur, le scélérat répliquait :
— Et après ? Un fils peut bien parler à sa mère. Il voulut avancer… Son frère le saisit par le bras.
Poker d’As se dégageant, se retourna vers lui et, l’empoignant à la gorge, l’étreignit furieusement… Une lutte terrible, implacable, s’engagea entre Abel et Caïn… en présence de Mme de Rhuys qui, alarmée par les éclats de voix et les cris des deux adversaires, s’était précipitée dans le petit salon.
Poker d’As, furieux, resserrait de plus en plus son étreinte… Le comte Robert se débattait désespérément… Beaucoup moins robuste que son frère, il devait fatalement succomber, lorsque, en un effort suprême, il parvint à se dégager…
Poker d’As voulut l’empoigner de nouveau, mais son adversaire le repoussa et le misérable, s’embarrassant les pieds dans un tapis qui, au cours de la lutte, s’était relevé, glissa, chancela, et tomba à la renverse.
Dans la chute, sa tête s’en fut porter violemment contre l’angle d’une table de marbre et il roula sur le parquet où il demeura inanimé.
M. de Rhuys aperçut seulement sa mère qui s’avançait vers lui… pâle, tremblante… Tous deux contemplèrent le corps de Jean qui ne donnait plus signe de vie… Le comte Robert se pencha sur lui… Il souleva sa tête fracassée qui retomba, inerte… Une écume rougeâtre frangeait ses lèvres… Le cœur avait cessé de battre !…
Poker d’As était mort !
Au regard que lui lança son fils, Mme de Rhuys devina la vérité.
Un sanglot souleva sa poitrine… Un murmure lui échappa :
— C’était tout de même mon fils !
Elle se baissa vers le cadavre et lui ferma les yeux, tandis que le comte Robert écoutait, haletant d’anxiété.
La maison était silencieuse… Nul n’avait perçu le bruit de la querelle… étouffée par les tentures, ni celui de la chute, amortie par un tapis épais.
M. de Rhuys revint auprès de sa mère qui, agenouillée auprès de Poker d’As, suppliait, les mains jointes : — Mon Dieu ! ayez pitié de lui !… Ayez pitié de nous.
— Que faire ? se demandait le comte Robert, étreint par la plus horrible des épouvantes.
Au-dehors, dans la rue, devant l’hôtel de Rhuys, deux hommes faisaient les cent pas.
C’étaient Soreno et Aryadès qui attendaient que Poker d’As leur tînt parole.
VI : Le sacrifice.
Atterré, les mains crispées, l’œil rivé sur le corps de son frère, qui, dans la mort, semblait encore le défier, M. de Rhuys répétait avec épouvante : — Je l’ai tué ! Je l’ai tué !
Il n’y avait pas un instant à perdre.
En effet, si l’on découvrait ce cadavre, le comte Robert aurait beau déclarer que c’était celui d’un cambrioleur qui avait pénétré dans l’hôtel pour voler et que c’était en se défendant contre ses attaques qu’il lui avait donné la mort, il n’en resterait pas moins le fait évident et troublant entre tous que le malfaiteur ressemblait au maître de la maison à un tel point qu’il était impossible de ne pas confondre l’un avec l’autre, le mort avec le vivant. La justice, alarmée, enquêterait. Il lui serait facile de découvrir la véritable identité de Poker d’As ; et bien que ce dernier n’eût jamais été condamné en France et n’eût donc ni casier judiciaire ni fiche anthropométrique, rien ne serait plus aisé à la Préfecture de police que de reconstituer son passé et le scandale éclaterait dans toute sa tristesse !
Il fallait donc, à n’importe quel prix, éviter un tel désastre.
Mais de quelle façon ?
Faire disparaître le corps ?
A cette pensée, M. de Rhuys eut un frisson d’horreur… D’ailleurs, comment le transporter ?… Où le cacher, sans éveiller l’attention de personne ? Il était quatre heures du matin… Bientôt il ferait jour… En une sorte d’hallucination, le comte Robert se vit, traversant un couloir en tenant son frère mort dans ses bras… Des pas de domestiques annonçaient leur arrivée… Des lumières s’allumaient… Des silhouettes de laquais ironiques, insolentes, quelques-unes épouvantées, s’avançaient vers lui… Non, non, c’était trop affreux… trop épouvantable !
— Pas ça !… pas ça !… fit-il.
Et, se retournant vers sa mère qui venait de fermer les yeux du réprouvé, il lui demanda d’une voix étranglée : — Que faire, mon Dieu, que faire ?
La marquise eut un geste d’incertitude… Les yeux épouvantés de son fils se reportèrent sur Poker d’As.
La mort avait déjà fait disparaître de son visage les stigmates de l’avilissement dans lequel il était tombé. Il n’y avait plus aucune différence entre le faciès du bandit et celui de l’honnête homme… Les deux frères n’en faisaient plus qu’un.
S’emparant de la main glacée de la marquise, Robert reprit : — Je crois que j’ai trouvé le moyen de préserver notre nom d’une honte ineffaçable.
— Comment cela, mon fils ?
— Je ne puis vous le dire maintenant… car j’ai besoin de réfléchir encore. Veuillez retourner dans votre chambre !
Tout en parlant, M. de Rhuys entraînait la marquise vers son appartement. Lorsqu’il la vit chez elle, effondrée sur une bergère, incapable, quant à l’instant du moins, de réagir et même d’avoir une volonté, il l’embrassa pieusement au front et regagna le petit salon dont il s’en fut fermer d’abord toutes les portes, sauf celle qui donnait accès chez Mme de Rhuys.
Ensuite il se dirigea vers la fenêtre et regarda au-dehors. A travers la grille qui clôturait la propriété, il aperçut, se promenant patiemment sur le trottoir, deux individus aux allures louches.
— Ses complices, se dit-il. Il faut que je me hâte !
Il revint vers son frère. Alors, en une nouvelle hallucination, il crut apercevoir, étendu à ses pieds, Poker d’As revêtu de ses propres habits. Cette vision, au lieu d’augmenter son désarroi, parut, au contraire, lui apporter la certitude qu’il allait pouvoir s’épargner, et, avant tout, éviter aux siens, l’opprobre d’un scandale inoubliable. Et lentement, très lentement, ses mains s’approchèrent et commencèrent, en tremblant, à déboutonner le veston du criminel.
*
Une demi-heure après, quel n’était pas l’étonnement de Mme de Rhuys, qui n’avait pas quitté sa chambre, de voir reparaître le comte Robert en costume de voyage, une valise à la main.
— Tu pars ?… s’exclama-t’elle.
— Oui, mère.
D’un geste saccadé qui semblait vouloir dire : « Eh bien ? » la marquise lui désigna la porte du salon où gisait Poker d’As.
Soulevant une tenture, le comte Robert désigna le corps de son frère.
En voyant celui-ci revêtu des habits de Robert, et comprenant les intentions de ce dernier, elle s’écria, tout en lui étreignant les mains : — Non ! je ne veux pas !…
Mais M. de Rhuys lui déclarait avec l’accent d’une volonté profonde : — Pour l’honneur de notre nom, pour le bonheur d’Huguette, il faut que l’on croie que c’est moi qui ai été assassiné par un cambrioleur.
Mme de Rhuys, broyée de douleur, interrogeait : — Et toi, mon pauvre Robert, que vas-tu devenir ?
Je n’en sais rien encore… L’essentiel est que je disparaisse.
Tu ne peux pas t’en aller pour toujours.
— Si, il le faut !
— Tu veux te tuer ?
— Non, car ce serait lâche !
— Mon Robert !
— Je veux me créer une personnalité nouvelle grâce à laquelle personne, sauf vous, ne pourra soupçonner que je suis vivant.
— Alors, je ne te verrai plus ?
— Si… peut-être.
— Et Huguette ?
— Le secret ne doit être connu que de nous deux.
— Songe à son désespoir.
— Huguette aime et est aimée, posait M. de Rhuys. Et c’est cet amour-là que je veux aussi sauver… non pas que je craigne la moindre défaillance du côté d’Hervé… Quoi qu’il arrive, il épousera celle qu’il aime !… Mais je connais Huguette. Si le scandale éclatait, elle refuserait ce mariage avec la noblesse, la dignité, la fierté qui sont en elle. Et ainsi que vous me l’avez dit, mère, elle en mourrait.
La marquise eut un sanglot…
Pour épargner l’existence de sa petite-fille, son fils brisait la sienne, au lendemain d’un triomphe, en plein bonheur, en splendide lumière.
Le comte Robert poursuivait :
— Vous lui parlerez souvent de moi, comme si je n’étais plus… Vous lui laisserez croire, lorsqu’elle s’en ira prier sur la tombe de l’autre, que c’est sur la mienne devant laquelle elle vient s’agenouiller.
— Aurai-je le courage de lui mentir ainsi ?
Oui… car il le faut… et vous serrez d’autant plus forte que vous saurez que je suis toujours là.
— Mon fils, mon Robert, que tu dois être malheureux !
— Non, puisque je fais mon devoir.
— Adieu, mon Robert…
— Non, pas adieu. Dès que j’aurai choisi ma retraite, je vous la ferai connaître.
— Quelle consolation tu me donnes là dans ma détresse !
— Et vous, quel réconfort vous m’apportez dans l’efficacité de mon sacrifice !
— Mon fils, je t’admire et je te bénis !
Tous deux s’embrassèrent longuement.
Le comte Robert s’en fut.
La marquise fit quelques pas vers la petite porte par laquelle il avait disparu… Elle voulait le revoir… l’embrasser encore… Mais, à bout de forces, elle chancela et s’écroula au pied de son lit.
Tout doucement, M. de Rhuys traversa un couloir obscur qu’il longea jusqu’au moment où il arriva devant une porte, celle de la chambre de sa fille… Il s’arrêta… Ses yeux étaient pleins de larmes… Une tentation s’empara de lui : celle de revoir une dernière fois l’être adorée qu’il allait quitter pour toujours, et qui, demain, à son réveil, apprendrait qu’il avait été assassiné pendant la nuit.
Avec des précautions infinies, il entrebâilla la porte. Huguette reposait. Une expression de calme et de bonheur était répandue sur ses traits qu’éclairait la lueur d’une lampe électrique encapuchonnée d’un épais abat-jour, ce qui en faisait une discrète veilleuse…
M. de Rhuys contempla d’un dernier regard douloureux et fervent sa fille endormie ; et il referma la porte avec le même souci de silence.
Gagnant un escalier de service, il sortit de la maison par une porte qui donnait sur les communs, et, introduisant une clef dans la serrure d’une petite porte grillée, il gagna une ruelle déserte, parallèle au boulevard Richard Wallace. Après avoir adressé un dernier regard à la demeure où il laissait tous ses souvenirs, toute sa tendresse, toute son âme, il s’en fut, sa valise à la main, son chapeau rabattu sur les yeux, un foulard noué autour du cou, se dissimulant dans l’ombre, lui, le héros de l’honneur, comme un bandit de grand chemin.
*
Sur le boulevard, devant l’hôtel, Aryadès et Soreno continuaient à attendre Poker d’As près d’une auto qui stationnait à une cinquantaine de mètres environ de l’hôtel de Rhuys.
Le jour commençait à poindre… et le bandit ne paraissait toujours pas…
— Pourvu, grommelait Soreno, qu’il ne soit pas laissé « fabriquer » !
— Non ! affirmait Aryadès avec autorité… D’abord, il est trop malin pour ça… Et puis, s’il avait été surpris, on aurait certainement téléphoné à la police… et l’on aurait vu rappliquer les « bours »*(Agents de police en argot de l’époque)… Tandis que, regarde… tout est calme, là-dedans… On ne voit même plus de lumière.
— C’est vrai.
— Sais-tu ce que je pense ?
— La même chose que moi, sans doute.
— Dis un peu, Soreno.
— C’est que Poker d’As, son coup fait, a dû cavaler avec le magot.
— Il en est bien capable…
Rappelle-toi qu’il n’a pas voulu que nous entrions avec lui dans la maison. Il disait même que c’était inutile de faire le guet.
— Parfaitement !
— Conclusion : il nous a plaqués…
— Et si jamais nous le retrouvons…
Les deux bandits eurent un geste significatif. Persuadés qu’ils avaient été joués, ils venaient de condamner Poker d’As à mort.
VII : Rencontre sur un pont.
Accablée à la pensée qu’elle ne reverrait plus jamais Hervé de Kergroix, Simone, après avoir quitté la petite maison où elle s’était bercée de l’illusion d’être toujours heureuse, était partie au hasard… tout droit devant elle… se demandant :
— Où aller ?… Où aller ?
Dans sa hâte de mettre tout de suite une certaine distance entre elle et le passé, elle avait gagné le pont de Suresnes qu’elle avait traversé d’un pas nerveux, saccadé… et, franchissant la grille de l’octroi où elle avait dû, formalité si pénible pour elle en un pareil moment, ouvrir sa valise et en soumettre le contenu à l’examen du représentant de cette institution aussi vexatoire qu’inutile, elle s’était dirigée vers la station du tramway dit du « Val-d’Or ». Son intention était de se rendre à Paris. Grâce aux ressources qu’elle possédait (elle avait touché, l’avant-veille, à l’usine, sa mensualité), il lui était possible, en attendant un emploi que, plus que jamais, elle désirait de tout son être, de descendre dans une pension de famille modeste, mais bien fréquentée et bien tenue. Elle se sentit un peu réconfortée à la pensée qu’elle n’allait pas être réduite, du moins quant à présent, à ces promiscuités fâcheuses qu’elle redoutait par-dessus tout, et qu’elle aurait le temps d’organiser cette existence laborieuse à laquelle elle s’était vouée désormais.
Posant sa valise à terre, elle attendit donc que le tramway du Val-d’Or parût. Plongée dans ses pensées, elle ne songeait même pas à regarder les gens qui se trouvaient autour d’elle… lorsqu’un timbre vibra à plusieurs reprises, en même temps que s’élevait le bruit caractéristique d’un tramway en marche qui, à travers les arbres, s’apprêtait à gagner le point terminus.
Simone se baissa pour prendre sa valise… Mais, bousculée par deux individus qui se trouvaient à ses côtés, elle roula à terre… Lorsqu’elle se releva, sa valise et son sac à main avaient disparu. Un moment, elle resta abasourdie et, lorsqu’elle voulut faire part au contrôleur du double vol dont elle avait été victime, les deux gredins, juchés sur une motocyclette, filaient à toute allure dans la direction de la cascade. Il était trop tard pour les rattraper…
Simone se trouvait donc sans la moindre ressource… Mais ce qui lui faisait le plus de peine, c’était la disparition de la photo d’Hervé, seul souvenir qu’elle avait tenu à emporter… Découragée, elle murmura :
« Décidément, je suis née pour être malheureuse ! »
De nouveau, la question : « Où aller ? » se posait à elle, d’autant plus poignante qu’il ne lui restait plus rien, pas même un bijou de minime valeur qui lui eût assuré la sécurité de la nuit et du lendemain.
Etreinte d’angoisse, elle songeait :
« Je ne puis pas retourner là-bas… dans ma petite maison… car maintenant je n’aurais plus la force d’en partir ! »
Elle se rappela les paroles pleines de gratitude et de bonté que Mme de Rhuys avait eues pour elle. Mais elle songeait :
« Je lui ai dit que je ne voulais rien accepter… je ne peux donc revenir sur ma décision et m’en aller lui demander l’aumône… sous prétexte que des voleurs m’ont pris ma valise et mon sac. Elle ne me croira pas et se figurera que je lui joue une vilaine comédie. Or, je tiens avant tout à son estime ; et je ne veux pas surtout qu’Hervé, mis au courant d’une pareille démarche, se figure un seul instant que mon sacrifice n’est pas aussi désintéressé que mon amour.
Et elle se prit à murmurer :
« La Seine est là, tout près… Si je n’avais pas fait le serment de vivre, j’irais vite m’y précipiter. »
La nuit était venue. Avec résignation, la pauvre enfant se dit :
— J’attendrai le jour sur un banc, puis, dès demain matin, je m’en irai à l’œuvre des « Femmes sans travail » demander de l’ouvrage en attendant qu’on me vienne en aide. Car il ne faut pas que je m’éloigne du programme que je me suis tracé et que j’oppose un démenti à la lettre d’adieu que j’ai écrite à Hervé.
Réconfortée par la résolution énergique qu’elle venait de prendre, Simone s’engagea dans un chemin qui descendait au bord de la Seine… qu’elle suivit d’un pas lourd, hésitant. Elle n’en pouvait plus. Si les émotions de la journée n’avaient pas entamé son courage, elles avaient brisé ses forces physiques… Une invincible torpeur l’envahissait peu à peu… Elle chercha à lutter… mais en vain… Ce n’était pas le sommeil qui la gagnait, mais un engourdissement progressif, symptôme d’une de ces prostrations qui abattent les plus robustes.
A plusieurs reprises, pour ne pas glisser sur le sol, elle dut s’appuyer contre un arbre… Mais, reprenant haleine, elle se remit en route.
Après un nouvel arrêt contre un gros peuplier qui, trop lourd pour ses racines, commençait à s’incliner vers le fleuve, elle allait continuer son chemin de croix nocturne, lorsqu’un bruit léger de pas sur la terre battue du sentier, en même temps qu’un murmure très doux de voix que l’on eût dites tendrement enlacées, telles que devaient l’être celles que Roméo et Juliette échangeaient amoureusement, frappa les oreilles de l’errante.
Simone aperçut deux ombres qui s’avançaient lentement… Lui avait passé son bras sous la taille de l’aimée.
Elle posait langoureusement sa tête sur l’épaule de son amant…
L’amie d’Hervé devina qu’ils chantaient ou plutôt qu’ils modulaient la même chanson, celle dont tant de fois elle avait répété le refrain à l’unisson de celui qu’elle ne devait plus jamais revoir.
Ils passèrent près de Simone, qui s’était dissimulée derrière le peuplier… Ils s’arrêtèrent… A la clarté de la lune, Simone aperçut leurs visages… Celui de l’amant était quelconque, sans caractère, sans personnalité… Celui de l’aimée avait la même banalité… Et pourtant, ils étaient beaux tous les deux, beaux par les sentiments qui embaumaient leurs âmes, beaux par l’échange de leurs cœurs divinement attachés !
Les amoureux s’éloignaient à petits pas…
Simone se laissa glisser à genoux au pied de l’arbre auquel elle s’appuyait.
Une plainte lui échappa :
— Aurai-je la force de tenir la promesse que j’ai faite à Mme de Rhuys ?
Elle regarda la Seine, long ruban d’argent miroitant sous le reflet de la lune… Un vaste chaland tout noir en suivait le cours, entraîné par un remorqueur dont la sirène, avant d’arriver à l’écluse, laissa échapper des hululements sinistres. Il lui sembla que ce bateau était comme un immense cercueil au fond duquel, étendue sur la planche très dure, elle reposait au milieu de ses espérances, mortes comme elle…
Pour ne pas succomber à la tentation qui l’envahissait, elle se cacha la tête entre les mains… A plusieurs reprises, son buste oscilla et elle finit par tomber sur le sol où, écrasée de la fatigue, elle s’endormit…
Ce sommeil lourd, fiévreux, prolongé, ne fut interrompu que par un bruit de pas rapprochés. Un promeneur, attardé sans doute, qui était passé près de la malheureuse sans l’apercevoir, tant elle se confondait avec la nuit, devenue maintenant obscure… Le temps de se réveiller, de se soulever, Simone n’entrevit plus qu’une ombre… Mais sous l’influence du rêve auquel elle venait d’échapper et dans lequel elle se figurait voir son Hervé cherchant à la retenir, à l’attirer dans ses bras, à la couvrir de baisers, elle eut ce cri :
« Hervé, c’est lui ! … C’est toi !… »
Alors, elle se leva… L’ombre avait disparu. Cependant elle s’élança sur sa trace avec les allures d’une hallucinée… Elle atteignit ainsi, sans s’en rendre compte, le pont de Puteaux… Et, désillusionnée, elle s’appuya contre le parapet et se mit à pleurer.
*
À la même heure, M. de Rhuys venait de dépasser le château de Madrid qui s’élève en bordure du bois de Boulogne. Son intention était de gagner à pied la gare de banlieue la plus rapprochée, d’y prendre le premier train pour Versailles et, de là, de se rendre, sous un déguisement, à l’abbaye des trappistes de Thymadeuc, en Bretagne, dont le père abbé était un de ses amis d’enfance. A lui, mais à lui seul, sous le sceau du secret le plus absolu, il dirait toute la vérité… et il trouverait, dans cet asile de paix, un sûr refuge.
Tout en cheminant, il évoquait la haute et puissante silhouette du vieux couvent… Il respirait avec ferveur son atmosphère de sécurité… et il lui semblait qu’il était déjà là-bas, dans la chapelle austère, parmi les moines prosternés au pied de la croix, et qu’il voyait apparaître, à travers les vitraux, une douce aurore qui apportait l’apaisement à son cœur déchiré… Mais non, c’était le jour qui commençait à naître à travers les sombres frondaisons du Bois.
S’évadant de sa rêverie, il pressa le pas, atteignit rapidement le pont de Puteaux. Comme il le traversait, il lui sembla entendre des plaintes vagues. On eût dit une voix d’enfant qui appelait au secours… Il regarda avec plus d’attention et aperçut, pliée en deux, une femme qui sanglotait, affalée sur le parapet… Vite, il s’approcha d’elle et dit :
— Que faites-vous là, ma pauvre enfant ?
Simone ne lui répondit pas… Le comte Robert lui prit la main… Elle leva la tête et le regarda. Son visage eut aussitôt une expression étrange et un cri inouï, formidable, lui échappa :
— Mon père ! Mon père !…
M. de Rhuys demeura un instant interdit. Puis, doucement, il reprit :
— Vous vous trompez, mademoiselle.
— Non, non, protesta Simone… C’est vous, c’est bien vous… Je suis votre fille… Vous ne me reconnaissez pas ? Je comprends… J’étais une enfant quand vous êtes parti… Mais moi, je suis sûre que vous êtes bien mon père.
Au comble de la stupéfaction, le comte Robert contemplait la malheureuse qui dirigeait vers lui ses yeux dans lesquels il y avait à la fois toutes les craintes et toutes les prières.
Tout à coup, la lumière se fit dans son esprit… Cette désespérée, c’était la fille de Poker d’As, la fille de son frère que, sans le vouloir, il venait de tuer de sa main.
Bouleversé, il interrogeait :
— Quel est mon nom ?
— Jean Servat… mais on vous avait surnommé…
Robert l’invitait à continuer et elle acheva avec embarras :
— Poker d’As ! Maintenant, M. de Rhuys ne pouvait plus en douter… C’était bien la fille de l’autre qui était devant lui !… Une expression de douleur contracta son visage et, en une sorte de réflexe involontaire, il voulut dégager sa main que Simone n’avait pas lâchée.
— Ne m’abandonnez pas… supplia-t-elle. Je suis si malheureuse !… Il y a maintenant trop de douceur dans vos yeux, trop de noblesse dans votre visage pour que vous n’ayez pas pitié de moi.
Profondément ému, le comte Robert sentit qu’il n’aurait plus le courage de poursuivre seul sa route…
Déjà se précisait en lui l’impression que le destin, en plaçant la fille de son frère sur sa route, lui imposait le devoir de lui venir en aide.
Cédant à l’immense générosité qui avait toujours été le guide de ses actes, il releva Simone et l’emmena vers un banc sur lequel il la fit asseoir ; et il demeura près d’elle, troublé, silencieux.
Elle avait repris sa main, sur laquelle il sentait la pression de ses doigts tremblants et qui semblaient ne réclamer de lui que de la tendresse…
— Vous avez sans doute appris, dit-elle, que maman était morte… Vous vous rappelez combien elle était bonne… J’ignore pourquoi vous l’avez quittée… Elle ne me l’a jamais dit… et je ne le lui ai jamais demandé. Tout ce que je puis vous dire, c’est que, quand elle me parlait de vous, elle disait toujours : « Ton pauvre père », et jamais elle n’a eu un mot méchant pour vous. C’était une vraie sainte… Aussi quand elle est morte, j’avais douze ans et que j’ai dû aller vivre chez les autres… Mais je vous raconterai tout cela plus tard…
Et, en un sanglot, elle murmura :
— Si vous saviez combien j’ai souffert… combien je souffre encore !
M. de Rhuys s’assit près de Simone qui, en un geste d’abandon filial, laissa retomber sa tête sur son épaule.
— Je veux tout dire… fit-elle. Oui, je veux que vous n’ignoriez rien de moi.
— Oui… parlez.
— Pour une jeune fille seule, la vie est très dure et je désespérais, lorsque je rencontrai un jeune homme auquel, sans calcul, sans arrière-pensée, je vous le jure, je me suis donnée… Je lui dois trois années de bonheur… C’était trop sans doute, puisque…
Elle s’arrêta, la voix éteinte.
M. de Rhuys questionnait :
— Il vous a abandonnée ?
— Non ! Protestait Simone… C’est moi qui suis partie.
— Pourquoi ?
— Il croyait m’aimer… il se trompait… Il en aimait une autre… Je n’ai pas voulu briser sa vie… Alors…
Elle désigna la Seine…
— Vous avez voulu mourir !… s’écriait le comte Robert, haletant.
— Oui, mais je me suis rappelé à temps que j’avais fait le serment de vivre.
— À qui ?
— A la marquise de Rhuys, la grand-mère de celle pour qui je me suis sacrifiée.
En un irrésistible élan, le comte Robert attira Simone contre lui.
Il ne pouvait plus en douter : celle qui avait sauvé son Huguette, il la tenait dans ses bras, frémissante de douleur, de confiance et de suprême espoir…
Désormais Simone était pour lui sacrée… Et, d’un long baiser paternel, il scella l’engagement qu’il venait de prendre envers lui-même d’être pour cette noble enfant le père qu’elle réclamait et qu’elle était prête à chérir. Ce n’est donc pas dans un monastère qu’il irait s’enfermer en tête à tête avec son sacrifice, mais dans quelque retraite isolée, paisible et souriante, avec celle qui serait deux fois son enfant.
Pas un instant, il ne songea aux conséquences que pouvait avoir pour lui cette décision que lui dictaient à la fois sa conscience et son cœur. Pas une minute il ne réfléchit qu’en reconnaissant pour sienne la fille de Poker d’As, c’était son frère indigne qui allait revivre en lui…
Cédant à une impulsion irrésistible que son âme de croyant attribuait à la volonté de la Providence, il n’avait plus qu’un désir : consacrer son existence, qui lui semblait sans but, au salut et au bonheur de cette âme.
Et, tout en attirant Simone vers lui, il fit simplement :
— Viens, ma fille !…
*
Le jour se levait… éclairant de cette clarté grise et maussade qui, trop souvent, même à la belle saison, caractérise la région parisienne…
Des ouvriers attendaient sur le quai auquel aboutit le pont de Puteaux le passage du premier tramway destiné à les conduire à leur travail.
A la devanture d’un café, un garçon en tablier bleu, une serviette blanche nouée autour du cou, tournait la manivelle d’un rideau de fer qui s’élevait en grinçant.
Au moment où l’armature finissait de découvrir la façade vitrée de l’établissement, le comte de Rhuys apparut, soutenant Simone Servat exténuée.
D’un coup d’œil rapide, il examina le petit café ; puis, passant devant le garçon étonné de voir des clients aussi matinaux, il pénétra avec la jeune fille dans une salle dont les tables en faux marbre supportaient des chaises cannées aux montures en bois noir recourbé.
Le garçon, tout en débarrassant rapidement une table, demanda, tout en donnant un petit coup de serviette :
— Qu’est-ce que Madame et Monsieur veulent prendre ?
— Deux cafés-crème, lançait le comte Robert.
— C’est que le laitier n’est pas encore passé.
— Alors, deux cafés noirs.
Le garçon disparut dans une sorte d’officine où il se contenta de faire réchauffer dans une casserole, au-dessus d’un réchaud à gaz, ce qu’il appelait : le jus de la veille… Simone, qui s’était assise près de M. de Rhuys sur une banquette en moleskine, regardait avec tendresse celui qu’elle croyait être son père.
Il lui prit les mains pour les réchauffer… Elle se mit à tousser… Il s’inquiéta… Elle eut un faible sourire et murmura :
— Ce n’est rien !
Le garçon revenait avec la cafetière… En passant devant la caisse, il prit deux soucoupes, deux verres et un petit plateau en métal sur lequel il y avait plusieurs morceaux de sucre et, après avoir déposé le tout devant les deux consommateurs, tranquillement, il se mit à balayer la salle.
Simone but quelques gorgées ; puis, avec beaucoup de douceur, elle dit au comte Robert :
— Il me semble que j’ai déjà oublié beaucoup de mes peines.
M. de Rhuys ripostait :
— Il faut pourtant que nous demeurions quelques jours séparés.
Simone, alarmée, interrogeait :
— Pourquoi ?
— C’est indispensable, déclarait le père d’Huguette.
Et, tutoyant pour la première fois la fille de son frère devenue la sienne, il ajouta :
— Ne m’interroge pas… je ne pourrais pas te répondre.
Simone, instinctivement, se rapprocha.
— Fais-moi confiance, invitait le comte Robert avec un bon sourire, je te jure que mon absence ne sera pas de longue durée.
Mais elle s’écriait, toute tremblante :
— Me retrouver seule avec mes hantises, mes souvenirs !…
— Ne crains rien, affirmait M. de Rhuys. Je reviendrai vite et nous ne nous quitterons plus jamais.
— Père ! si vous saviez combien je suis heureuse de prononcer ce nom.
— Et moi, combien il m’est doux de t’entendre me parler ainsi.
Les cafés terminés, M. de Rhuys, tirant de sa poche son porte-monnaie, appela le garçon qui, abandonnant son balai, s’en vint toucher le prix des consommations… Puis il demanda :
— Ne connaîtriez-vous point, monsieur, une pension de famille bien tenue ?
— Parfaitement, monsieur… répliquait l’employé. La pension Norbert, à cent mètres sur la droite, sur le quai. Il y a une plaque de cuivre sur le mur, près du portail. C’est une très bonne maison.
— Je vous remercie.
M. de Rhuys et Simone longèrent le quai et se dirigèrent vers la pension Norbert. Ils avaient à peine fait quelques pas que Simone s’arrêtait, se retournait et fixait son regard sur une vaste usine dont les hautes cheminées se profilaient dans le ciel à l’entrée de Courbevoie.
C’était l’usine d’Hervé de Kergroix.
Surpris de voir une subite tristesse envahir le visage de sa compagne, le comte Robert lui demanda :
— Qu’as-tu donc ?
Elle secoua la tête et, sans rien répondre, elle se mit en marche… Mais M. de Rhuys avait tout deviné.
« La pauvre enfant, se dit-il… Je serais vraiment le dernier des ingrats si je ne faisais pas tout pour la guérir. »
Silencieusement, ils arrivèrent devant la pension de famille. Elle avait vraiment bon aspect. A travers la grille d’entrée, on apercevait un petit jardin avec une pelouse bien entretenue ; puis, au fond, un grand pavillon dont les murs venaient d’être recrépis et les volets repeints. Tout cela respirait la propreté, l’honnêteté, et inspirait immédiatement confiance.
— Je crois, déclarait M. de Rhuys, que ce garçon nous a donné un utile renseignement. Je n’ai malheureusement pas le loisir de te présenter moi-même à la directrice… J’ai un rendez-vous important, à cent kilomètres de Paris, et je n’ai que le temps de prendre mon train.
Et, tout en sortant de son portefeuille une liasse de billets de banque qu’il lui glissa dans la main, il dit :
— Je tiens à ce que tu ne manques de rien pendant mon absence.
— Merci, père… mais que dirai-je à cette dame Norbert ?… Comment me présenterai-je à elle ?… On m’a volé ma valise… mes papiers…
Sans la moindre hésitation, le comte répliquait :
— Tu n’auras qu’à lui dire la vérité… sauf que tu m’as rencontré… Cependant… mais ne t’inquiète pas… tu sauras bientôt pourquoi.
Et si Mme Norbert ne se contente pas de mes affirmations ? Si elle exige de moi des références ?
Le père d’Huguette réfléchit un instant, puis il fit :
— Tu n auras qu’a lui dire de s’adresser a la marquise de Rhuys. Après ce que tu as fait pour sa petite-fille, cette dame ne peut que se porter garante de toi.
— Alors, au revoir, père.
— Au revoir, mon enfant. A bientôt.
— Oui, à bientôt, je le jure.
Tandis que M. de Rhuys s’éloignait, Simone appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique, tout en murmurant :
— Pourquoi ne m’a-t-il pas dit où il allait ?… Et pourquoi, surtout, ne veut-il pas que je dise à Mme Norbert que je l’ai rencontré cette nuit ?
Mais aussitôt elle se reprit :
— J’ai tort de m’inquiéter. Quand on a un regard tel que le sien, on ne peut être qu’un honnête homme.
VIII : L’enquête.
L’usine Fulgor, quoique de création récente, n’en était pas moins devenue l’une des plus importantes fabriques d’automobiles de Paris.
Chaque jour, de ses ateliers en pleine activité, il sortait un nombre considérable de voitures qui donnaient satisfaction à la clientèle, tant par la robustesse de leur matériel que par l’élégance de leur carrosserie et la modicité relative de leurs prix.
Ce matin-là, Pierre Boureuil, l’associé d’Hervé de Kergroix, après avoir passé l’inspection des ateliers, s’était enfermé dans son bureau. C’était un homme de trente-cinq ans environ. De haute stature, taillé en athlète, l’air grave, réfléchi, il exerçait sur tout le personnel, employés et ouvriers, un très grand ascendant.
Après avoir décacheté et parcouru quelques lettres, il appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique…
Dans un bureau voisin, M. Anselme Trincard, caissier-comptable, absorbé dans l’étude d’un journal de courses, tressaillit au coup de sonnette.
Promptement, il saisit une « chemise » qui contenait une certaine quantité de papiers, et il se rendit auprès de l’ingénieur… Celui-ci, sans dire un mot, s’empara du dossier, l’étala devant lui, et, pièce par pièce, il se mit à l’étudier avec une fébrile attention.
Bientôt un sourire étrange se dessinait sur les lèvres minces du caissier.
— C’est parfait !… déclara Pierre Boureuil en repassant le dossier à Trincard.
Et il ajouta d’un air mystérieux :
— Encore quelques opérations de ce genre, et la firme Fulgor est à nous.
Le caissier accentua son sourire. Puis il questionna : — Si M. de Kergroix me demande des renseignements, que lui répondrai-je ?
— Il ne vous demandera rien, scanda l’ingénieur avec autorité… il est trop occupé ailleurs pour penser à son usine.
— Cependant, objecta Trincard, s’il m’interroge ?
— Vous lui direz que tout va bien.
Le caissier-comptable eut un signe d’acquiescement qui prouvait que non seulement il avait compris ce que désirait son interlocuteur, mais qu’il était encore décidé à exécuter servilement tous ses ordres, quels qu’ils fussent.
Et il allait se retirer, lorsque Hervé de Kergroix apparut, l’air très ému. Il s’en fut droit à son associé, qui s’était levé, échangea avec lui une poignée de main cordiale et, se tournant vers Trincard, il lui dit : — Laissez-nous, Anselme… Mon associé et moi nous avons à parler.
Le caissier s’inclina et sortit avec ses paperasses. Kergroix, tendant un papier à l’ingénieur, lui dit simplement : — Lis cela !
C’était la lettre de rupture et d’adieu que lui avait adressée Simone Servat. Boureuil en prit connaissance avec le flegme qui le caractérisait.
— Parfait ! fit-il simplement.
En proie à une sourde anxiété, Kergroix reprenait : — Pourvu que Simone n’ait pas encore tenté…
— Pourquoi veux-tu qu’elle t’ait menti ? répliquait l’ingénieur… C’est une fille très intelligente… Elle a compris… Elle refera sa vie, voilà tout…
Kergroix s’écriait :
— S’il lui arrivait malheur, je ne m’en consolerais jamais !
— D’abord, affirmait Boureuil, il ne lui arrivera rien… Et puis, tu as la conscience tranquille… Ce n’est pas toi qui la quittes… C’est elle qui s’en va…
Une sonnerie de téléphone vibra dans le bureau. L’ingénieur saisit l’appareil et, après l’avoir gardé pendant quelques secondes, il le passa à Kergroix, en disant : — C’est pour toi !
Hervé saisit le récepteur et écouta. Presque aussitôt son visage trahit l’étonnement, puis l’anxiété, l’angoisse.
— J’arrive tout de suite !
Et, tout en raccrochant le récepteur, il dit à son associé : — Je viens d’apprendre une terrible nouvelle. Le comte de Rhuys a été assassiné, cette nuit, dans son hôtel.
Malgré tout son flegme, Boureuil ne sut réprimer un geste de stupeur.
Affolé, Kergroix déclarait :
— Je vais là-bas !
— Je t’accompagne ? questionnait Boureuil.
Hervé accepta, et, tous deux, quittant le bureau, sautèrent dans une auto qui stationnait dans la cour. L’ingénieur prit le volant et, quelques secondes après, la voiture filait à toute allure dans la direction de Neuilly.
*
Une atmosphère de consternation et d’épouvante planait sur l’hôtel de M. de Rhuys, dont les persiennes étaient fermées en signe de deuil… Sur le trottoir, stationnait une foule de curieux, auxquels s’étaient mêlés plusieurs journalistes en quête d’informations. Le corps de Poker d’As gisait toujours, étendu à la même place, revêtu des habits du comte. Le procureur de la République, le chef de la Sûreté, le juge d’instruction, un commissaire de police et un médecin légiste procédaient aux premières constatations.
Un valet de chambre, l’air grave et désolé, répondait sans la moindre réticence et avec la plus parfaite netteté aux questions que lui posaient les magistrats et le docteur, questions qui démontraient, ainsi que les réponses du domestique, que tous, dupés par l’extraordinaire ressemblance des deux frères, étaient absolument convaincus que c’était bien le cadavre du comte Robert qu’ils avaient en face d’eux.
Pendant que les magistrats poursuivaient leurs investigations, Huguette, qui était restée avec sa grand-mère dans son boudoir, sanglotait douloureusement. La marquise, les épaules courbées sous le poids du terrible secret qu’elle partageait avec son fils, cherchait à la consoler, lorsqu’un valet de chambre annonça : — Monsieur Hervé de Kergroix et Monsieur Pierre Boureuil !
Mme de Rhuys donna l’ordre d’introduire les visiteurs. Tandis que, discrètement, l’ingénieur se tenait un peu l’écart, Kergroix se précipitait vers la marquise et lui exprimait, avec toute la sincérité dont il était capable, l’immense chagrin que lui causait la mort tragique du comte. Puis il se retourna vers Huguette qui, effondrée, ne put que murmurer à travers ses larmes : — Mon pauvre papa !…
Avec une expression de respect attristé, Boureuil s’inclina devant la marquise ; Hervé, doucement, prit la main d’Huguette. Le domestique revenait annonçant : — M. le procureur désire parler à Madame la marquise.
— Où est-il ?
— Dans le grand salon.
Faisant appel à toute son énergie, Mme de Rhuys répondait : — Dites à M. le procureur que je le rejoins dans un instant.
Le domestique sortit.
La marquise, se dirigeant vers Hervé qui regardait Huguette avec une expression de tendresse infinie, lui dit : — Hervé restez auprès d’elle !
Elle se dirigea vers la porte d’un pas chancelant qu’elle s’efforçait de raffermir. Avec un empressement déférent, Pierre Boureuil lui offrit son bras, auquel elle s’appuya… Tous deux quittèrent le boudoir, descendirent le grand escalier et pénétrèrent dans la vaste pièce où s’étaient transportés le procureur et les autres représentants de la justice.
Tous s’inclinèrent devant la grande dame, dont la noble figure portait les traces des émotions de la nuit terrible qu’elle venait de passer.
Le procureur commençait :
— Je m’en voudrais, madame, d’ajouter à l’immense douleur qui vous frappe… mais j’ai le devoir de faire toute la lumière.
— Interrogez-moi, monsieur, je vous répondrai, répliquait Mme de Rhuys, qui se rendait compte de la gravité de la situation.
Le magistrat, simplement, reprenait :
— Madame, veuillez nous dire ce que vous savez.
Aussitôt, la grand-mère d’Huguette déclarait :
— Ce matin, vers huit heures, j’ai trouvé mon fils étendu à terre au milieu du petit salon qui sépare ses appartements des miens. Il portait une blessure à la tête. Affolée, je me suis précipitée dans ma chambre pour sonner les domestiques ; mais je me suis évanouie, et lorsque je suis revenue à moi, j’ai appris que mon pauvre Robert avait cessé de vivre.
Le chef de la Sûreté observait :
— D’après nos premières constatations, il a dû s’engager entre la victime et son assassin…
Mme de Rhuys eut un geste évasif.
Le juge d’instruction intervenait :
— Votre chambre à coucher, madame, est contigüe à la pièce où le crime a été commis ?
— Parfaitement !…
— Et vous n’avez rien entendu ?
— Rien.
— C’est extraordinaire.
Mme de Rhuys répliquait d’un air et d’un ton parfaitement naturels : — Sujette, depuis quelque temps, à de longues insomnies, j’absorbe chaque jour une assez forte dose de véronal.
Le procureur fit un signe d’acquiescement… Il était facile de voir à son visage, et à ceux des fonctionnaires qui l’entouraient, que cette explication était pour tous des plus admissibles. Le chef de la Sûreté déclarait : — J’ai interrogé les domestiques… et ils ont été unanimes à déclarer qu’ils n’avaient perçu aucun bruit.
— Il n’y a rien d’étonnant à cela, appuyait la marquise, leurs chambres se trouvent dans les communs de l’hôtel.
— Parmi eux… interrogeait le magistrat, en est-il que vous soupçonniez ?…
Mme de Rhuys répondait avec force :
— Non, monsieur ! Tous sont à notre service depuis longtemps, et ce sont de fort braves gens…
— M. de Rhuys avait-il des ennemis ?
— Je ne lui en ai jamais connu.
Le procureur résumait :
— Nous sommes certainement en présence d’un crime ayant le vol pour mobile.
Et il conclut :
— Je vous remercie, madame… Je m’excuse, au nom de tous, que la loi nous ait obligés à vous poser toutes ces pénibles questions, et j’estime qu’il est inutile de prolonger cet interrogatoire.
Tous s’inclinèrent de nouveau devant la marquise, qui s’éloigna au bras de Pierre Boureuil ; et tous deux regagnèrent le boudoir d’Huguette.
Kergroix murmurait à la jeune fille des paroles de réconfort… Elle l’écoutait, les traits un peu rassérénés… Déjà, il y avait moins de larmes dans ses yeux. Elle ne vit pas apparaître sa grand-mère ni Pierre Boureuil qui s’étaient arrêtés sur le seuil au moment où, saisissant la main d’Hervé, elle s’écriait sur un ton d’affectueux reproche : — Pourquoi a-t-il fallu ce si grand malheur pour vous rapprocher de moi ?
Hervé affirmait avec élan :
— Désormais je ne m’en irai plus ainsi. Je resterai toujours près de vous, si vous le voulez, oui, toujours…
Il prit sa main et y appuya ses lèvres…
Ce fut presque un sourire qui se dessina sur les lèvres tremblantes de la jeune fille, en même temps que deux larmes, lentement, très lentement, roulaient sur ses joues.
Le douloureux visage de la marquise s’éclaira d’un rayon d’espérance. On eût dit que son front se nimbait de l’auréole de son calvaire.
Alors, apercevant sa grand-mère, Huguette se leva et courut se jeter dans ses bras.
L’admirable femme eut encore la force de lui murmurer : — Puisse, ma chérie, le retour de celui que tu aimes et qui t’aime endormir la douleur que te cause le départ de celui qui s’en est allé pour toujours !
IX : Où l’on voit la prétendue mort du comte de Rhuys provoquer des complications que celui-ci ne prévoyait pas.
En quittant Simone, le comte Robert avait gagné la station de Puteaux et pris le train, ainsi qu’il en avait eu tout d’abord l’intention…
Il s’arrêta à Versailles et gagna un hôtel voisin, de modeste apparence, à l’aspect tranquille et sûr, où il demanda une chambre que l’on s’était empressé de mettre immédiatement à sa disposition.
Avant d’en prendre possession, il dut remplir la fiche obligatoire… sur laquelle il inscrivit un nom d’emprunt.
Le garçon, fort heureusement, et ainsi que d’ailleurs cela se pratique généralement, surtout lorsque les voyageurs ont des allures sympathiques, ou simplement un aspect recommandable, ne lui réclama aucun papier, et le comte Robert, mué pour l’instant en M. Charles Nicard, put monter dans sa chambre, guidé par le garçon, qu’un billet de dix francs, glissé par le voyageur de la main à la main, avait achevé de lui rendre tout à fait favorable.
Rompu de fatigue, M. de Rhuys, après avoir fermé sa porte au verrou, se déshabilla, se coucha et s’endormit.
Plus que jamais, en effet, il allait avoir besoin de toutes ses forces, maintenant surtout que, touché par la détresse de Simone, il avait résolu de ne pas la détromper et de consacrer sa vie à lui rendre le bonheur qu’involontairement, héroïquement, elle avait sacrifié pour ne pas briser le cœur d’Huguette.
Il se réveilla vers onze heures du matin, entièrement reposé. Maintenant, aussi sûr de ses forces physiques que de ses forces morales, il se mit à songer à l’avenir.
Tout d’abord, il commença à se transformer entièrement le visage en se rasant la moustache et en changeant de coiffure… en attendant qu’il se procurât les ingrédients nécessaires pour blanchir ses cheveux et accentuer ses rides, ce qui achèverait de le rendre absolument méconnaissable.
Quand il eut terminé, il se regarda dans une glace et constata que déjà sa physionomie était tellement transformée qu’elle ne ressemblait en rien à ce qu’elle était la veille.
Satisfait, il s’en fut s’asseoir à une table et écrivit ce qui suit :
Ma mère bien-aimée,
En vous quittant, j’avais d’abord l’intention de me réfugier près de mon vieil ami le père d’Evron, le supérieur des trappistes de Thymadeuc.
Là, cloîtré à tout jamais derrière les murs de ce grand monastère, le mort vivant eût attendu dans la paix et dans le silence que Dieu le rappelât à lui.
Mais un événement inattendu a changé entièrement les dispositions que j’avais arrêtées… Je me hâte de vous dire qu’il a apporté un grand adoucissement à mon malheur en m’imposant tout à coup, au moment où je m’y attendais le moins, une mission à laquelle je n’ai pas le droit de me soustraire.
En traversant le pont de Puteaux, j’ai entendu des plaintes, des sanglots… C’était une jeune femme qui semblait broyée par une immense douleur.
Je me suis approché d’elle… et, au moment où j’allais l’interroger, elle s’est tournée vers moi et elle a eu ce cri : « Mon père !… » Elle me prenait pour l’autre !
M. de Rhuys essuya quelques gouttelettes de sueur qui apparaissaient sur son front, puis il se remit à écrire :
Sans lui dire, bien entendu, qui j’étais, j’ai voulu la convaincre qu’ ‘elle se trompait… Mais elle a insisté avec un tel accent de conviction et de détresse, que je n’ai pas eu le courage de la dissuader qu’elle était ma fille… Or, savez-vous quelle était cette malheureuse ?… Simone Servat, l’amie de Kergroix qui, la veille, cédant à votre prière, avait, en disparaissant de l’existence d’Hervé, sauvé notre chère Huguette.
Après cela, comment l’aurais-je repoussée ?… Comment ne lui aurais-je pas tendu la main ?…
Je lui ai dit : « Eh bien ! oui, je suis ton père ! »
Je n’ai pas pu rester auprès d’elle… Elle se trouve en ce moment dans une pension de famille de Puteaux, en attendant que je lui dise de revenir près de moi.
Lorsqu’on veut vivre caché, Paris est encore l’endroit du monde où l’on trouve un plus sûr asile. C’est donc à Paris, après m’être entièrement transformé, que j’ai décidé de vivre désormais avec celle qui me croit son père et que j’ai acceptée pour enfant.
J’espère vous fixer prochainement un rendez-vous où nous pourrons, vous me parler de ma chère Huguette, et moi faire provision, près de vous, de tout le courage qui m’est encore nécessaire.
Donc, à bientôt, ma chère bien-aimée… Je vous embrasse de tout l’élan de ma filiale et respectueuse tendresse.
Robert
M. de Rhuys, après avoir enfermé cette lettre dans une enveloppe sur laquelle il traça l’adresse de la marquise, la glissa dans la poche de son veston. Puis, après avoir bouclé sa valise, il sonna le garçon.
Celui-ci, à la vue de son « client » privé de sa moustache, ne put réprimer un cri de surprise.
— Ah çà ! par exemple, fit-il, je ne vous aurais jamais reconnu ! Ce que ça vous change d’être sans moustache ! Je sais bien que c’est la mode…
— Dites-moi, mon ami, interrompait avec bienveillance le comte Robert… Maintenant que je me suis reposé, je vais vous régler ce que je vous dois… car il faut que je sois à Paris cet après-midi, vers trois heures.
— C’est trente francs, monsieur, plus dix pour cent de service.
— Voici quarante francs.
— Merci, monsieur.
Le garçon s’empara de la valise, qu’il descendit. Arrivé en bas, il demanda :
— Faut-il aller vous chercher une voiture ?
— Non, je vous remercie.
Le comte Robert se dirigea vers le centre ville, s’arrêta devant une boutique de coiffeur, y pénétra et, sous prétexte qu’il était obligé de se rendre à une fête costumée, il y fit l’acquisition d’une perruque blanche, en véritables cheveux, qui lui allait fort bien et qui ajoutait encore à sa distinction naturelle et achevait de rendre impossible toute espèce de rapprochement entre la personnalité qu’il avait quittée et celle qu’il venait de prendre.
Ensuite, après avoir jeté dans une boîte la lettre qu’il venait d’écrire à sa mère, il s’en fut faire un tour dans le parc de Versailles. S’isolant dans un bosquet désert, il retira la perruque du papier dans lequel elle était enveloppée et, à l’aide d’une petite glace de poche, il l’adapta soigneusement.
Il constata alors que son chapeau était maintenant un peu trop étroit pour sa tête. Alors il enleva la bordure de cuir intérieure, ce qui rétablit l’équilibre, et, regagnant la ville pénétra dans un restaurant de bonne apparence et commanda son déjeuner.
Bien qu’il fût deux heures de l’après-midi, on le servit tout de même… Comme il attaquait des œufs sur le plat, un gamin qui portait une liasse de journaux pénétra dans la salle et s’en fut lui proposer une feuille qui paraît à Paris vers midi, il en acheta une, et se plongea dans sa lecture.
Ce qui le frappa tout d’abord, ce fut son portrait en académicien qui s’étalait en première page… Il était encadré d’un article, assez bref d’ailleurs, annonçant que le comte de Rhuys avait été assassiné, la nuit précédente, par un cambrioleur, que la police était sur la trace du coupable, et que l’arrestation de celui-ci était imminente…
Instinctivement, M. de Rhuys jeta un regard vers une glace voisine… Il ne se reconnut pas lui-même.
J’ai bien fait, se félicita-t-il, de ne pas tarder à changer de visage…
Il allait continuer son repas, lorsque, tout à coup, une question lui traversa l’esprit :
« Et Simone ? Elle m’a vu sous mes véritables traits… Si un exemplaire de ce journal lui tombe sous les yeux, que pensera-t-elle, que dira-t-elle ?… De déduction en déduction, n’en arrivera-t-elle pas à soupçonner que c’est moi, qu’elle croit son père, c’est-à-dire Jean Servat, dit Poker d’As, qui ai tué M. de Rhuys, tandis que c’est moi, M. de Rhuys, qui, sans le vouloir, en me dégageant de son étreinte, ai provoqué la mort de mon frère !… »
De nouveau le père d’Huguette regarda son portrait. La contemplation de sa propre image parut le rassurer un peu. En effet, la photo reproduite par le journal n’était pas très bonne, et son tirage fort mauvais achevait de le rendre fort peu ressemblant à son modèle… Et puis, M. de Rhuys se prit à songer que Simone ne l’avait vu que la nuit et dans la grisaille du petit jour.
Enfin, il trouverait bien le moyen de lui expliquer pourquoi il avait changé sa physionomie… Elle ne demandait qu’à l’aimer… Donc, elle ne demanderait qu’à le croire… Et pas un instant l’homme admirable qu’était l’auteur de « Droit des peuples au bonheur » ne songea à la solution la plus simple de ce problème aussi dangereux que délicat, c’est-à-dire de disparaître sans revoir Simone… Le fait qu’il lui avait promis de la retrouver… et qu’il s’était promis à lui-même de jouer auprès de celle qui avait sauvé sa fille le rôle d’un père affectueux et dévoué lui interdisait de s’arrêter à une pareille pensée.
Le sort en était jeté… Rien ne l’écarterait de la route qu’il avait choisie.
*
Simone n’avait pas eu à se repentir d’être descendue dans la pension de famille que lui avait indiquée le garçon du petit café de Puteaux. Tout de suite, elle avait été sympathique à la directrice-propriétaire, Mme Norbert, une excellente femme qui était douée d’un flair, grâce auquel elle devinait presque instantanément le caractère et la moralité des clients qui se présentaient à elle.
Le visage encore douloureux, le regard honnête de Simone, son attitude pleine de réserve et même de distinction lui avaient tout de suite suggéré qu’elle se trouvait en présence d’une grande infortune morale… et, dans les bons yeux de l’hôtesse, Simone lut tant de pitié qu’elle n’hésita pas, conformément au conseil que lui avait donné son père, à lui raconter toute la vérité.
— Pauvre petite ! plaignit Mme Norbert… entièrement conquise par l’accent de sincérité, en même temps que par la simplicité touchante avec lesquels s’était exprimée la narratrice.
Et elle ajouta aussitôt :
— J’ai justement une très gentille chambre qui donne sur le grand jardin et où vous serez très bien, en attendant que votre papa vienne vous chercher.
— Je crois, madame, reprenait la jeune fille, qu’il est d’usage de payer une semaine d’avance ?
— Ce sera comme vous voudrez.
— Je préfère me conformer aux usages de votre maison.
— Alors, c’est entendu ; et si votre papa revient plus tôt, je vous rembourserai votre dû.
— Je vous remercie, madame.
Simone remit à Mme Norbert la somme qui représentait le prix pour sa pension complète. Puis la directrice la conduisit dans sa chambre qui, tout en étant de dimensions assez restreintes, était très propre, très aérée… La fenêtre s’ouvrait sur un jardin planté de tilleuls… à l’ombre desquels il devait faire bon se reposer en lisant.
Simone ne redescendit que lorsque la cloche du déjeuner retentit… Elle avait brossé soigneusement son unique robe… et s’était presque coquettement recoiffée.
Lorsqu’elle parut dans la salle à manger, les quelques vieilles dames et les très vieux messieurs qui étaient déjà installés autour de la table la regardèrent avec une sympathie marquée.
De la tête, Simone leur adressa à tous un salut déférent. Tout de suite Mme Norbert qui, ainsi qu’au bon vieux temps, présidait sa table, prit la parole :
— Mesdames, messieurs, fit-elle en lançant à Simone un coup d’œil significatif, je vous présente une charmante jeune fille, mademoiselle Simone Servat qui, pendant l’absence de son père, est venue passer quelques jours parmi nous.
Puis, tour à tour, la brave femme présenta :
Mademoiselle Davijeon, ancien professeur de dessin à la manufacture de Sèvres ; madame Perdignac, veuve du colonel, mort en 1916, au champ d’honneur ; madame Lebardy, propriétaire, qui possède une très belle villa à Saint-Cloud, mais préfère vivre avec nous plutôt que de rester seule…
La vérité était que Mme Lebardy avait l’idée fixe qu’elle serait assassinée par ses domestiques.
Mme Norbert poursuivait son énumération :
— Mademoiselle Davidet, femme de lettres ; madame Sornin-Destouches, professeur de piano… Monsieur Gompard, ancien chef de bureau au ministère des Postes et Télégraphes ; monsieur Lorieux, attaché au ministère des Affaires étrangères ; le commandant Sarre-Louis, héros de la guerre, huit blessures, cinq citations, etc.
Tous et toutes adressèrent leur plus aimable sourire à Simone, qui s’assit à la place restée vide entre M. Gompard et Mme Lebardy… Et bientôt, tout en faisant honneur au repas très simple, mais bien préparé, qu’on leur servait, les clients de Mme Norbert engageaient une conversation générale qui, chose très rare, prouvait que l’entente la plus parfaite régnait dans la maison.
Jamais, en effet, pension de famille n’avait mieux mérité son nom. C’était Mme Norbert qui, à force de bienveillance et de bonne humeur, avait réussi à instaurer chez elle ce bon état d’esprit.
D’ailleurs, aussitôt qu’elle s’apercevait qu’elle avait laissé s’introduire chez elle une poseuse, ou un grincheux, en un tournemain elle s’en débarrassait… toujours avec le sourire, mais avec une volonté qui ne supportait pas de réplique…
Il est évident que chacun de ses pensionnaires avait ses petits défauts, mais Mme Norbert était là pour les pallier… et s’il s’élevait une discussion un peu vive, d’un mot drôle elle savait tout apaiser. Bref, elle avait la bonté à la fois si communicative et si inépuisable qu’elle parvenait, sans en avoir l’air, à en imprégner tout son entourage, et voilà pourquoi tous ceux qui savaient prendre le ton de la maison ne la quittaient jamais.
Au milieu de cette atmosphère de tranquillité à laquelle ne manquait point cette gaieté de bon aloi qui, de nos jours, semble, par une sorte de snobisme étroit, malvenue et même déplacée, Simone se sentait revivre, espérer. Certes, son cœur saignait bien cruellement encore… De telles blessures ne se cicatrisent pas dans l’espace d’une nuit… même lorsque l’on trouve sur sa route le réconfort sur lequel on comptait le moins.
Mais ce n’était déjà plus cet âpre désespoir qui vous fait envisager le néant comme une délivrance et elle n’en était plus à discuter avec la mort. Puis n’avait-elle pas une raison de vivre plus puissante encore que celle que lui avait inspirée la marquise de Rhuys ?…
Son père ! Ce père tout prêt à se dévouer pour elle… et qui semblait avoir racheté ses erreurs passées et être devenu un grand cœur, un parfait honnête homme… Et s’il n’y avait pas encore de sourire sur ses lèvres, il y avait de la lumière en son cœur !
Après le déjeuner, comme il faisait beau, les pensionnaires en profitaient, les uns pour se rendre à Paris, les autres pour faire une promenade dans le bois de Boulogne tout proche.
Simone demeura donc seule à la pension… Elle ne se sentait pas le courage de sortir, d’abord parce qu’elle se sentait fort lasse, puis elle ne voulait pas risquer de rencontrer peut-être Hervé de Kergroix, qui circulait assez souvent en auto dans ces parages, et revoir, à coup sûr, même de loin, cette usine Fulgor qui ranimait en elle des souvenirs qui ne pouvaient être que de la souffrance.
Elle s’en fut dans le salon et s’installa dans un fauteuil… Bientôt, succombant à la fatigue, elle s’endormit… Lorsqu’elle se réveilla, elle aperçut près d’elle une table sur laquelle on avait déposé un plateau supportant une tasse, un petit pot de lait, des toasts, un sucrier… Comme elle s’en étonnait, Mme Norbert, qui se tenait debout derrière elle, s’avança et lui dit :
— Vous dormiez si bien que je n’ai pas voulu vous déranger. Mais maintenant que vous voilà réveillée, je vais vous apporter une tasse de thé.
— Oh ! madame, vous êtes vraiment trop bonne. Cela me fait tant plaisir de vous gâter !
La bonne hôtesse s’en fut pour revenir quelques instants après avec une théière. Elle remplit la tasse du breuvage parfumé.
Simone prit la tasse, l’approcha de ses lèvres et but quelques gorgées…
Tout en déposant sur la table un journal qu’elle avait glissé sous son bras, la directrice reprenait.
— Maintenant, voilà les derniers échos du jour, de quoi vous distraire… Je m’en vais, car j’ai une nouvelle cuisinière… et elle a encore besoin d’être mise au point. A tout à l’heure, ma chère enfant !
— A tout à l’heure, madame Norbert… Encore, merci ! Simone acheva de boire son thé ; puis elle déplia le journal qui était resté sur la table et le parcourut distraitement.
Tout à coup, son regard se fixa en une expression de surprise… Elle venait de lire ces mots, imprimés en gros caractères :
ASSASSINAT DU COMTE DE RHUYS
Elle demeura un instant comme pétrifiée… Mais son émoi allait grandir encore.
Encadré par les lignes qui relataient le drame dont, la veille au soir, l’hôtel du boulevard Richard-Wallace avait été le théâtre, le portrait de M. de Rhuys, en académicien, venait frapper ses yeux. Et, troublée, elle murmura :
— On dirait mon père !
Elle fixa longuement le portrait, le même que celui qu’avait regardé le comte Robert au restaurant de Versailles. Il était d’ailleurs encore plus mal tiré.
Ce ne peut être qu’une ressemblance, se dit-elle. Et, tout en continuant à regarder le portrait, elle fit :
— C’est étrange !…
*
Il n’y avait pas que Simone à être intriguée par cette photographie… Assis à la terrasse d’un établissement sélect du bois de Boulogne, Aryadès et Soreno examinaient, eux aussi, avec une attention soutenue et même une curiosité ardente, la photo du comte Robert, reproduite par le journal du soir.
Aryadès murmurait :
— Je commence à voir clair dans cette histoire… Il n’y a que deux frères qui puissent se ressembler ainsi.
— En effet, approuvait Soreno.
Son compagnon poursuivait :
— Parbleu ! Poker d’As aura voulu le faire chanter… M. le comte n’aura pas voulu marcher, et Poker d’As l’aura « bouzillé » en cinq sec et filé les poches pleines…
— Tu crois ?
— Parbleu !… Tiens ! écoute ça…
Et le gredin se mit à lire tout haut l’entrefilet suivant :
— Plus de cinq cent mille francs en bijoux et billets de banque ont disparu.
Soreno fronça les sourcils et réfléchit un moment. Puis il grommela avec un accent haineux :
— Tu avais raison… Il nous a roulés !
Aryadès complétait :
— Et pour ne pas nous remettre la part qu’il nous avait promise, il a joué la fille de l’air.
L’air farouche, Soreno martelait :
— Un homme, ça se retrouve. Et alors, il faudra bien qu’il nous rende des comptes !
Le Grec fit, en posant sa main sur l’avant-bras de son ami :
— Calme-toi… il y a mieux à faire.
— Quoi ?
— Je vais te le dire.
Aryadès se pencha vers Soreno et commença à lui parler à l’oreille.
A mesure qu’il s’exprimait, son compagnon, qui semblait tout aussi canaille que lui, mais ne paraissait pas doué de la même astuce ni d’un aussi rapide esprit de décision, l’écoutait avec une attention sans cesse grandissante.
Dès qu’Aryadès eut terminé son exposé, qui ne pouvait manquer d’être que celui d’un plan criminel, Soreno reprit :
— C’est merveilleux !… Décidément, tu es l’as des as… Le tout, si nous voulons réussir, est d’avoir de l’audace !
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.