Kitabı oku: «Surcouf, roi des corsaires, roman d'aventures»

Yazı tipi:

Arthur Bernède

Surcouf, roi des corsaires, roman d’aventures

Couverture: Combat de la Confiance, commandée par Robert Surcouf, et du Kent; huile sur toile par Ambroise-Louis Garneray (1783–1857). EAN 4064066446017e-artnow, 2021

Table des Matières

MOT DE L’AUTEUR

PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE : LES FIANCAILLES TRAGIQUES

I : LE RETOUR DU VAINQUEUR

II : MADIANA

III : L’AMITIÉ ET L’AMOUR !

IV : UN CŒUR DE BRETONNE

V : LE MALOUIN ET LE LORIENTAIS

VI : LE MYSTÈRE DU KENT

VII : À L’ABORDAGE !

VIII : APRÈS LA BATAILLE

IX : À SAINT MALO

X : À BORD DU CROWN

XI : L’ÉTRANGÈRE

XII : MARCOF

XIII : LE BONHEUR DES UNS, LE MALHEUR DES AUTRES

XIV : LES PRISONNIERS ANGLAIS

XV : TAGORE

XVI : LIBERTÉ ! LIBERTÉ CHÉRIE !

XVII : UN COUP DE THÉÂTRE

XVIII : LE SACRIFICE

XIX : PRÉPARATIFS D’EXPÉDITION

XX : EN FACE DE LA CROIX

XXI : LE TESTAMENT DU CORSAIRE

XXII : OÙ NOUS VOYONS SURCOUF FAIRE PREUVE D’UNE HABILETÉ ÉGALE À SON AUDACE

DEUXIÈME PARTIE : LA CHASSE A L’HOMME

I : A LA GRACE DE DIEU

II : L’HÔTE INATTENDU

III : OÙ L’ON VOIT TAGORE CONTINUER SON ŒUVRE INFÂME

IV : FRANCE… ANGLETERRE !

V : EN PRISON

VI : LE MESSAGE

VII : DANS LES RUINES DU GUILDO

VIII : LE GUET-APENS

IX : SURCOUF ET BONAPARTE

X : UNE FAMILLE EN DEUIL

XI : LES TROIS DUELS DU COMMANDANT SURCOUF

XII : L’ADIEU SUPRÊME

XIII : NUIT D’AGONIE

XIV : LE COUP DE POIGNARD

XV : UN MIRACLE

XVI : L’ADIEU À L’ÉQUIPAGE

XVII : DE VRAIS AMIS

XVIII : EN ATTENDANT LA MORT

XIX : CE QUE CONTENAIT LE MESSAGE DE BONAPARTE

XX : LE DERNIER CRIME DE JACQUES MOREL

XXI : IL ÉTAIT ÉCRIT LÀ-HAUT…

ÉPILOGUE

MOT DE L’AUTEUR

Il ne faut pas confondre corsaires avec pirates… Le pirate était un bandit qui exerçait en tout temps son métier infâme. Le corsaire, lui, n’armait qu’en temps de course, muni d’une autorisation expresse de son gouvernement appelée « lettre de marque ». Et les corsaires, noblement, accomplirent de fameux exploits.

C’est l’histoire du plus grand de tous, Robert Surcouf le Malouin sans peur et sans reproche, que, d’après des documents rigoureusement authentiques, nous allons vous raconter.

A.B.

PROLOGUE

Le 20 septembre 1786, une tempête terrible bouleversait la Manche. D’énormes vagues battaient les murs de Saint-Malo, patrie des rudes marins et des grands corsaires.

Les navires de cabotage et les baraques de pêche avaient pu rallier à temps le port, où leurs coques se pressaient les unes contre les autres, comme un troupeau-de moutons noirs à l’approche de l’orage ; et leurs mâts, dépouillés de toute voilure, se courbaient en gémissant sous la rafale.

Sur les remparts, cuirasse plusieurs fois séculaire de la vieille cité bretonne, des hommes, ruisselants sous les paquets de mer, des femmes, dont la pluie détrempait les ailes de leurs coiffes blanches, entouraient, anxieux, un vieux capitaine au long cours, au visage hâlé, creusé de rides et encadré d’un épais collier de barbe blanche. Celui-ci, à travers une longue-vue, regardait un frêle canot qui, à un mille de la côte, secoué par les lames gigantesques, semblait, à chaque instant, sur le point de s’abîmer dans les flots.

Tout à coup, l’observateur s’écria :

— Mille tonnerres de Brest ! mais c’est un enfant qui est dans cette barque !

— Un enfant ! répéta aussitôt une voix vibrante.

Et un homme d’une trentaine d’années, à la carrure puissante, à l’œil brillant, à la figure énergique, et portant l’uniforme d’officier corsaire, s’approcha vivement du capitaine.

La foule s’écarta avec respect. Elle venait de reconnaître le commandant Marcof, dont les exploits retentissants et quasi légendaires inspiraient une aussi vive terreur aux Anglais qu’une admiration enthousiaste à ses compatriotes.

Brusquement, Marcof s’empara de la longue-vue et sonda l’horizon.

Bientôt, il scanda, d’une voix rude :

— Vous avez raison, père Lequellec, c’est un moussaillon qui est dans cette coquille de noix… Il se défend bien, le petit bougre ! N’empêche qu’il est perdu si nous n’allons pas vite à son secours.

Et s’adressant à plusieurs marins de son équipage qui l’avaient rejoint :

— Venez, les amis ! lança-t-il… Il ne sera pas dit que nous aurons laissé périr sous nos yeux un p’tit gars de chez nous !

Suivi par ses compagnons, Marcof dégringola quatre à quatre un escalier qui conduisait à la grève… Une chaloupe gisait sur le sable, couchée sur le flanc. Sa coque, qui disparaissait à moitié sous les flocons d’écume, frissonnait sous les attaques du vent.

Marcof contempla un instant, d’un regard assuré, la mer déchaînée qui semblait défier son courage. Puis, d’un ton bref, impérieux, il ordonna à ses hommes :

— Mettez cette embarcation à l’eau !

Silencieusement, les matelots poussèrent la chaloupe au milieu du rejaillissement des vagues et s’y précipitèrent avec leur chef. Ils empoignèrent les avirons, et, arc-boutés sur leurs bancs, ils se mirent à ramer vigoureusement au milieu de la tourmente, tandis que Marcof, s’emparant de la barre, lançait ce cri, qui domina le tumulte de l’ouragan :

Hardi ! mes Bretons ! Hardi ! mes Malouins ! Et que Dieu nous garde !

L’enfant continuait à lutter avec une vaillance qui révélait une volonté et une adresse que lui eussent enviées bien des professionnels… C’était un garçonnet de treize à quatorze ans, courageux, ardent, râblé, intrépide. Les mains crispées sur les avirons, il s’évertuait, avec une opiniâtreté et une vigueur bien au-dessus de son âge, à regagner le port.

Mais ses forces commençaient à s’épuiser… L’eau envahit la barque… Une rame se cassa en deux. Soulevé par une énorme montagne liquide, le canot fut se jeter sur un rocher contre lequel il se brisa, et l’enfant disparut dans un remous.

Marcof allait-il arriver trop tard ?

Mais voilà qu’une tête émerge au milieu du ressac qui ceinture le rocher d’une mousse bouillonnante…

Toutes ses forces galvanisées en un effort suprême, le pauvre petit veut lutter encore… Il nage éperdument vers le bloc de granit cause de son naufrage, devenu maintenant son unique espoir… Mais il est épuisé… à bout… Il va couler de nouveau… et cette fois pour toujours… lorsqu’une lame énorme l’enveloppe, le soulève et le projette avec violence jusqu’au sommet de la roche qui forme une étroite plateforme sur laquelle il demeure étendu, évanoui, le front ensanglanté, au milieu de l’infernal concert où les hurlements du vent en furie se mêlent au tonnerre assourdissant des coups de mer heurtant, déchiquetant et menaçant de submerger le minuscule îlot battu par la tempête.

*

— Que me racontez-vous là, monsieur le supérieur ? Comment ! Robert s’est échappé ?

— Hélas ! oui, monsieur Surcouf, et j’arrive tout exprès de Dinan, par ce temps épouvantable, pour vous mander cette fâcheuse nouvelle.

Et le révérend père Monnier, régent du collège des jésuites à Dinan, vieil ecclésiastique froid et ascétique, ajouta d’un ton lugubre :

— Vous m’en voyez outré et peiné plus que je ne saurais vous le dire !

M. Surcouf — un homme de quarante-cinq ans environ, aux allures de grand bourgeois frotté d’aristocratie, très digne, très sévère, et quelque peu solennel — se tourna vers sa vieille mère, au visage si doux sous ses bandeaux de cheveux blancs et dont les yeux tout de claire bonté s’étaient embués de larmes.

Puis il exprima d’une voix tremblante de colère :

— Vous entendez, grand-maman… Je vous l’avais toujours dit que Robert serait la honte et le désespoir de notre famille !

Et il poursuivit, de plus en plus furieux et véhément, tout en arpentant à grands pas son vaste salon, dont les doubles fenêtres, secouées par de violentes rafales, donnaient sur une terrasse qui communiquait directement avec les remparts de la ville :

— Déjà, quand Robert était ici, nous ne pouvions pas en venir à bout… Il passait son temps à faire l’école buissonnière, à courir sur la grève avec la marmaille des pêcheurs, grimpant sur les rochers, se disputant, se battant, ne rentrant qu’au soir, les vêtements en loques et recommençant le lendemain, malgré les corrections que je lui infligeais !

« Et moi qui avais la naïveté de croire que sous la férule du père Monnier il finirait par s’amender ! Ah ! bien oui ! voilà, maintenant, qu’il se sauve comme un malfaiteur !…

Mais je ne me laisserai pas attendrir… Et c’est dans un pénitencier que je vais faire enfermer, cette fois, ce fils dénaturé, ce misérable !

— Calme-toi ! implorait l’aïeule bouleversée… Et vous, mon révérend père, dites à mon fils de ne pas se montrer aussi dur envers cet enfant.

— Madame, répliquait le Supérieur sur un ton de juge qui rend un verdict implacable, j’ai le regret de vous dire que votre petit-fils est indigne de toute pitié… Depuis trois mois qu’il est mon pensionnaire, il s’est montré l’élève le plus indiscipliné de tout le collège, entraînant ses camarades aux pires incartades, aux plus coupables extravagances.

« Ce matin, à l’heure de la récréation, ce véritable démon n’avait-il pas improvisé, dans la cour, un bateau avec des bancs et une vieille caisse ? Et tout en brandissant un drapeau fait avec un vieux chiffon flottant au bout d’un manche à balai, il s’écriait :

« — Moi, je suis Marcof, le corsaire !

« Puis, avisant le petit Jacques Morel, élève docile et studieux entre tous, il lui ordonnait :

« — Toi, tu es l’amiral anglais !

« Mais Jacques Morel, pas plus que ses camarades, ne voulait représenter l’ennemi… Alors, Robert se jeta sur lui et le frappa brutalement.

« Je me précipitai, je séparai les combattants… Je m’emparai de votre fils et je voulus lui administrer le fouet devant tous ses camarades… Mais, au moment où, tout en le tenant d’une main, je brandissais mon martinet, il se retourna, se cramponna à mes jambes, et me planta ses dents au gras du mollet…

— C’est un cannibale !… ponctuait M. Surcouf, au comble de l’indignation.

— Surpris par la douleur, continuait le père Monnier, je lâchai ce jeune misérable… qui en profita pour s’enfuir… escalader un mur… et disparaître dans la campagne… J’ordonnai aussitôt que l’on s’élançât sur les traces du fugitif… Mais il fut impossible de le rejoindre.

« Un marin du port de Dinan prétend l’avoir vu sauter dans un canot et s’éloigner sur la Rance, vers Saint-Malo… C’est, hélas ! tout ce que je puis vous dire.

— Mon Dieu ! soupirait la vieille Mme Surcouf, pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur !

Et elle se laissa tomber, en pleurant, sur une chaise.

Une adorable fillette de six ans accourait vers elle, l’entourait de ses bras, et lui murmurait avec un accent d’exquise tendresse :

— Ne pleurez pas, ma bonne marraine, Robert va sûrement revenir.

C’était Marie-Catherine, une nièce, une orpheline, que Mme Surcouf avait recueillie et qu’elle aimait autant que si elle eût été vraiment sa petite-fille.

Mais M. Surcouf paraissait de moins en moins disposé à la clémence.

— Je pars à la recherche de ce garnement, décidait-il.

Et, tout en s’emparant de sa canne, il martela :

— Pour commencer, je vais lui flanquer une de ces volées dont il se souviendra toute sa vie.

— Charles, mon ami… suppliait Mme Surcouf en se précipitant vers son fils et en cherchant à lui arracher son bâton.

Parrain !… parrain !… suppliait Marie-Catherine.

Mais M. Surcouf scandait, en frappant du pied :

— La paix, vous autres ! je porte un nom trop honorable pour le laisser salir, un jour, par le chenapan que menace d’être mon fils.

— Pitié pour lui ! implorait l’aïeule.

— Voyons, ma mère, vous oubliez donc que les Surcouf de Boigris sont des gentilshommes… que du sang de Duguay-Trouin coule dans leurs veines ?… Que votre arrière-grand-père, Porçon de la Barbinais, le plus illustre corsaire du XVIIe siècle, mourut comme un héros pour la gloire de la France, et que nul d’entre nous n’a jamais forfait à l’honneur !… Encore un coup, je ne tolérerai pas que notre nom soit traîné dans la boue !…

Mais, soudain, la porte s’ouvrait avec fracas, laissant apparaître une jeune servante qui annonçait, la mine effarée :

— Voilà monsieur Robert !

Tandis que M. Surcouf proférait un grognement de colère, et que le père Monnier se figeait en une attitude renfrognée, la grand-mère et Marie-Catherine s’élançaient au-devant du fugitif.

Mais toutes deux laissèrent échapper un cri de détresse…

Sur le seuil, le commandant Marcof venait d’apparaître, tenant dans ses bras un enfant évanoui.

— Robert, mon enfant, blessé !… mort, peut-être ! s’écriait la grand-mère.

— Rassurez-vous… rien de grave… se hâtait de déclarer Marcof, en déposant l’enfant sur un canapé.

Mme Surcouf se pencha vers son petit-fils, dont les vêtements ruisselaient et dont les cheveux s’entremêlaient de brins d’algues et de varechs humides.

— Mon petit… mon petit ! répétait-elle en le serrant dans ses bras.

Marie-Catherine, doucement, s’était emparée d’une des mains de Robert et la tenait dans les siennes comme pour le réchauffer.

— Ah çà ! d’où vient-il donc ? interrogeait M. Surcouf.

— D’un voyage au long cours qui a failli mal finir, répliquait le corsaire avec un large sourire… Ah ! il peut se vanter de l’avoir échappé belle !

L’enfant, sous les caresses de sa grand-mère, s’était ranimé… Ses paupières relevées laissaient apercevoir une paire d’yeux d’un gris d’acier qui, instantanément, avaient repris tout leur éclat… éclairant son visage encore un peu pâle d’une étrange lueur de farouche audace et d’indomptable volonté.

— Remercie notre ami Marcof, invitait Mme Surcouf, car c’est lui qui t’a sauvé !

Robert eut un cri de reconnaissance et de joie ; et se levant sans effort, déjà d’aplomb sur ses jambes nerveuses, la poitrine palpitante sous sa chemise en loques et toute trempée, il s’avança en souriant vers le corsaire… Mais son père lui barra la route… et, lui désignant le père Monnier toujours silencieux et impitoyable, il imposa d’un ton autoritaire :

— Demande d’abord pardon à ton maître !

Robert dirigea vers le régent un regard chargé d’hostilité et de colère. Puis, négativement, il secoua la tête.

— Obéis ou gare à toi ! menaçait M. Surcouf.

Mais le petit, les poings crispés, répliquait :

— Le père Monnier a voulu me battre… je me suis défendu ! Je n’ai pas à lui demander pardon !

— A genoux, vaurien ! Imposait le père, en secouant son fils par le bras.

Mais, échappant à son étreinte, Robert courait se réfugier dans les bras de Marcof en criant :

— Emmenez-moi, commandant ! Emmenez-moi ! Moi aussi, je veux être marin ! Moi aussi, je veux être corsaire !

— Ça, jamais ! se révoltait M. Surcouf.

— Vous avez tort, intervenait nettement Marcof… Vous devriez, au contraire, me confier cet enfant… Il est brave, solide, intelligent… aventureux… Il aime la mer… Il ferait un admirable marin.

— Voyons, Marcof ! vous n’y songez pas ?

— C’est sa vocation… soyez-en sûr !

— Oh ! oui, papa !

Et, transfiguré, Robert lança avec force :

— Si vous ne me laissez pas aller sur la mer, eh bien, je me jetterai dedans !

— Polisson ! vitupérait M. Surcouf, qui, quelque peu démonté par cette apostrophe, dirigea son regard vers le père Monnier comme pour lui demander conseil.

Alors le religieux, s’évadant de son impassibilité, fit, en désignant de son index squelettique Robert, qui, haletant d’émotion, attendait la décision paternelle :

— Laissez-le partir, car vous n’en ferez jamais rien de bon.

Radieux, l’enfant exultait.

— Oh ! oui, papa, donnez-moi au commandant Marcof… et je deviendrai, moi aussi, un corsaire !

M. Surcouf se taisait, perplexe. On eût dit qu’en proférant cette phrase, jaillie du fond de son cœur ardent et enthousiaste, son fils venait de se révéler à lui de telle sorte qu’il lui devenait impossible de contrecarrer sa destinée.

— Eh bien ! soit, articula-t-il… Qu’on me débarrasse de ce chenapan !

A ces mots, Mme Surcouf eut un sanglot douloureux… Elle adorait cet enfant dont elle avait remplacé la maman, prématurément disparue… et la pensée qu’il allait courir, si jeune, de si grands dangers, la bouleversait d’angoisse…

Mais Robert se précipitait vers elle.

— Grand-mère, s’écria-t-il, n’aie pas de chagrin… Je te rapporterai bientôt un beau cachemire des Indes…

— Mon pauvre petit, se désolait la brave femme, tu peux périr dans un naufrage, tu peux être tué au cours d’une bataille !

— Bah ! vous me mettrez au cou une médaille de sainte Anne d’Auray et je passerai au travers de la tempête et de la mitraille.

Et, s’adressant à Marie-Catherine qui, elle aussi, pleurait de toute sa pauvre âme affectueuse et tendre, il ajouta :

— Console-toi, petite cousine, je te ferai cadeau d’un collier de corail que tu mettras les jours de fête… et à toi, papa, j’offrirai une belle pipe que tu fumeras, le soir, sur la terrasse !

Puis, retournant vers Marcof, qui le contemplait avec une orgueilleuse allégresse, il fit, en rejetant en arrière ses cheveux qui découvrirent un front superbe, un de ces fronts qui semblent faits pour abriter les idées généreuses, les volontés inébranlables, les ardeurs sublimes :

— Commandant… quand partons-nous ?

— Demain ! p’tit gars… répondit Marcof.

— Quel bonheur !

Et tout en posant sa main, en un geste de protection fraternelle sur la tête de Robert, Marcof ajouta :

— Rappelez-vous ce que je vous dis, monsieur Surcouf, votre fils sera un jour un grand corsaire !

PREMIÈRE PARTIE : LES FIANCAILLES TRAGIQUES

I : LE RETOUR DU VAINQUEUR

Quatorze ans après les événements que nous venons de décrire, une corvette gracieuse, fine, légère, et qui semblait ralentir volontairement sa course, afin de permettre à quatre puissants vaisseaux de la suivre, arrivait en vue de Saint-Malo.

Sur la dunette, un homme très jeune encore, et dont l’uniforme de commandant corsaire faisait valoir la haute stature athlétique, le visage bronzé et magnifiquement volontaire, contemplait d’un air d’orgueilleuse allégresse la silhouette pittoresque de la vieille ville bretonne qui, incrustée à son rocher, se précisait peu à peu, avec ses fiers remparts à jamais inviolés que surplombaient les toits en ardoises des maisons étroitement massées autour du beau clocher de la cathédrale.

La prédiction de Marcof s’était réalisée.

Robert Surcouf rentrait en vainqueur dans sa petite patrie.

Après un rude apprentissage sous les ordres de Marcof, Robert était devenu, en effet, mieux qu’un habile marin, un chef formidable.

A la suite de nombreux exploits où il avait fait preuve d’une bravoure sans limites et d’une intelligence prodigieuse, Marcof, qui s’était pris pour lui d’une affection fraternelle, lui avait dit : — Maintenant, mon garçon, tu peux voler de tes propres ailes.

Généreusement, Marcof avait sollicité et obtenu du ministre de la Marine, pour son brillant élève, une lettre de marque grâce à laquelle le jeune Robert allait pouvoir armer un navire et faire la guerre de course pour son propre compte.

Surcouf s’embarquait aussitôt pour l’Ile de France, dernier fleuron de notre empire colonial des Indes, devenu le havre de nos plus hardis corsaires.

Il convainquit promptement un armateur de ce pays de lui donner le commandement d’un bateau ; puis, se libérant bientôt de cette tutelle, il se faisait construire un navire, un navire bien à lui, et quel navire ! la Confiance, une corvette mince, élancée, rapide comme une hirondelle, truquée comme un décor de féerie, pouvant se transformer presque instantanément en un paisible brick de cabotage ou en un merveilleux instrument de combat, dont le seul pavillon tricolore, lorsqu’il surgissait à l’horizon, suffisait à mettre en fuite l’adversaire, quand bien même celui-ci eût été dix fois supérieur en tonnage, en hommes et en canons.

Effroi des Anglais avec lesquels nous étions en guerre, s’emparant de leurs bâtiments de commerce, s’attaquant même à leurs vaisseaux de ligne, tantôt s’en emparant, tantôt les coulant à pic, se battant à la fois pour l’argent et l’honneur, le profit et la gloire, aussi audacieux que fertile en ruses, mais toujours généreux et chevaleresque, doué d’une de ces forces herculéennes qui n’appartiennent qu’à des Titans, Robert Surcouf, à l’âge de vingt-sept ans, était déjà nimbé d’une auréole quasi légendaire.

Adoré de ses matelots, qu’il courbait sous une discipline de fer, mais qui l’eussent suivi au bout du monde, tant il leur inspirait d’admiration et de dévouement, célèbre, redouté, il vivait mieux que l’existence qu’il avait rêvée dès son enfance, il exerçait sur les mers une dictature incontestable et incontestée.

Aujourd’hui, traînant à sa suite quatre bâtiments pris à l’ennemi et chargés d’un riche butin : le Pingouin, le Cartier, le Triton et la Diana, qui, à elle seule, ne comptait pas moins de six mille balles de riz dans sa carène, Robert Surcouf, trompant la surveillance de la flotte anglaise, revenait pour la première fois dans sa ville natale.

Après avoir doublé le fort Harbour, le grand et le petit Bé, îlots armés qui défendaient les abords de la ville et l’entrée de la Rance, la flottille, profitant de la marée haute, pénétra dans le port qui se trouvait à l’emplacement actuel des bassins et où les corsaires avaient l’habitude d’échouer leurs bateaux à marée basse.

Une vive agitation régnait sur l’estacade. Les Malouins s’apprêtaient à fêter leur compatriote.

Dès que la Confiance eut accosté, Surcouf sautait à terre au milieu des acclamations. Toutes les mains se tendaient vers lui, en un élan d’indescriptible enthousiasme… C’était vraiment le cœur de la vaillante cité qui, fière de son jeune héros, dont la renommée lui était parvenue à travers les océans, battait noblement à l’unisson du sien.

Entraîné par ses amis, Surcouf, après avoir passé sous un arc de triomphe fait de trophées maritimes et dont le fronton portait cette inscription en grosses lettres : « Honneur à Surcouf, roi des corsaires », tout en marchant sur les fleurs que des femmes jetaient sous ses pas, se hâtait vers la maison paternelle, où les siens l’attendaient.

Echappant à ses admirateurs, le corsaire gravit juvénilement les degrés de l’escalier qui donnait accès à la terrasse. M. Surcouf et la bonne grand-mère s’avançaient tous deux, un peu vieillis… lui, maîtrisant avec peine l’émotion qui l’étreignait, elle, souriant à travers ses larmes heureuses.

Robert attira contre lui Mme Surcouf et la garda dans ses bras en une longue étreinte… Puis le père et le fils échangèrent une chaleureuse accolade. Vite, Mme Surcouf, s’emparant de nouveau de son petit-fils, l’entraînait par la main vers une exquise jeune fille qui, dans tout l’épanouissement de sa vingtième année, apparaissait sur le seuil…

Déjà sous le charme, Surcouf la considérait avec une expression d’étonnement joyeux.

— Mais c’est Marie-Catherine ! s’écria-t-il.

Et, tout en lui prenant la main, il ajouta :

— Que tu es devenue jolie !

Marie-Catherine baissa la tête en rougissant.

— Eh bien ! embrasse-moi… invitait Surcouf.

La jolie Bretonne tendit son front pur comme celui d’une madone… Robert y appuya ses lèvres.

Mais Surcouf disait à son fils, en lui désignant un jeune homme d’aspect malingre, au visage tourmenté, au regard sombre et fuyant et qui, jusqu’alors, s’était tenu discrètement à l’écart : — Tu ne reconnais donc pas Jacques Morel, avec qui tu te battais autrefois ?

— Comment ! c’est toi ! s’écriait Surcouf, en tendant loyalement la main à son ancien condisciple du collège de Dinan.

Et, rondement, il ajouta :

— Qu’es-tu devenu, mon cher Jacques ?

Morel répliquait, avec une humilité marquée d’une certaine amertume : — Oh ! pas grand-chose ! Je suis simplement commis aux écritures chez un armateur de Saint-Malo… Moi, je n’ai jamais eu de chance !

Mme Surcouf, se rapprochant de son petit-fils, lui demandait avec une tendre et timide anxiété : — Alors, tu vas rester un peu avec nous ?

— Longtemps… toujours… s’écria le corsaire… Je suis riche à présent, et je veux que nous soyons tous heureux !

La bonne maman eut un cri d’allégresse… Elles étaient donc finies, les longues journées d’attente, les interminables nuits d’angoisse… Et, chancelant sous le poids de son trop grand bonheur, elle murmura, les mains jointes : — Est-ce possible, mon Dieu ? Est-ce possible ?

Robert, qui la dominait de sa haute taille, l’attira de nouveau dans ses bras…

— Venez, fit-il, nous avons tant de choses à nous dire…

Et il disparut avec elle dans la maison, suivi par son père exultant d’orgueil, par Marie-Catherine radieuse d’allégresse, et par Jacques Morel toujours taciturne et amer.

Jusqu’au soir, Surcouf, avec la simplicité, la modestie des vrais héros, raconta ses exploits aux siens… Puis ce fut, après tant d’années, le premier repas en famille… et quel repas !… solide, plantureux, et sans cesse égayé par la verve truculente, l’entrain véhément du grand marin , dont son père et son aïeule, ainsi que Marie-Catherine, buvaient chaque parole, s’enthousiasmant à ses récits, les revivant avec lui, et ne cessant de l’inciter à parler…

Jacques Morel, lui-même, s’efforçait de se mettre à l’unisson. Mais personne ne faisait attention à lui… Il était écrasé par le voisinage du grand homme… et, sous son sourire figé, il ne parvenait pas à dissimuler le dépit que lui inspirait sa présence.

Tour à tour son regard sournois s’arrêtait sur Robert et sur Marie-Catherine et, lorsqu’il entendait celle-ci, qui n’avait d’yeux que pour son beau cousin, s’exclamer d’admiration, lorsqu’il la voyait battre des mains et se pencher naïvement vers le narrateur, comme pour mieux goûter encore le charme ardent de sa parole, un frisson d’âpre jalousie le secouait de la nuque aux talons et c’était de la haine qui commençait à s’emparer de son cœur aigri et de son âme tourmentée.

A la fin du souper, les matelots de la Confiance apparurent, portant des coffrets lourdement chargés, que, sur un ordre de leur commandant, ils déposèrent dans un coin de la salle.

Surcouf, leur lançant une bourse pleine d’or, s’écriait :

— Allez, mes braves, allez faire ripaille dans tous les cabarets de la ville, vous l’avez bien mérité !

Les matelots se retirèrent en agitant leurs bonnets de laine.

Alors Surcouf fit, le visage illuminé d’une joie presque enfantine : — Ce sont des cadeaux que je vous apporte !

Et, tout de suite, il s’en fut quérir l’un de ces coffres, dits de mer, défendu par une forte serrure et tout peinturluré de couleurs éclatantes : — Vous voyez, s’exclamait-il, je tiens mes promesses !

Tirant de la malle un superbe cachemire des Indes, il s’en fut le placer sur les épaules de sa grand-mère.

— Marie-Catherine !… appela-t-il gaiement.

— Mon cousin ?… répliqua la jeune fille en le rejoignant aussitôt.

Surcouf lui entoura le cou d’un collier, non pas de corail, mais de perles d’un orient magnifique.

— Et moi, je n’ai rien ? interrogeait M. Surcouf avec bonhomie, tandis que Jacques Morel, les lèvres pincées, dirigeait un mauvais regard vers Marie-Catherine, qui, toute confuse, faisait admirer à sa marraine le royal présent du corsaire.

Surcouf, plongeant dans le coffre, en retira un coffret d’ébène, aux incrustations d’ivoire ; et il revint vers son père, en disant : — Ouvre-le… Il renferme une surprise !

La surprise, c’était une superbe pipe en écume de mer, montée en or, et qui, finement ciselée, reproduisait, avec un art véritable, les traits de Duguay-Trouin.

Le brave papa, étouffant d’émotion, ne put que murmurer :

— Ah ! mon fils… c’est trop beau… c’est trop beau !…

Mais déjà Surcouf brandissait deux splendides pistolets damasquinés qu’il avait pris dans le coffre.

— Cela, fit-il, c’est un souvenir que je rapporte à mon ancien commandant… à mon vieil ami Marcof.

Au nom de Marcof, un grand silence se fit…

Une expression de tristesse s’était instantanément répandue sur tous les visages.

Inquiet, Surcouf interrogeait :

— Lui serait-il arrivé malheur, pendant mon absence ?

— Non, répliquait M. Surcouf, il fait toujours la course entre Saint-Malo et Portsmouth, sur son bateau le Jean-Bart. Seulement… ce n’est plus l’homme que tu as connu.

— Comment cela ?

— C’est toute une histoire, déclarait M. Surcouf avec mélancolie.

« Imagine-toi qu’il a ramené, l’an passé, de l’un de ses voyages, une femme étrange, qu’il s’est bien gardé de présenter à ses amis… Ceux qui l’ont aperçue disent qu’elle est vêtue d’un costume oriental et qu’elle est belle… très belle… mais qu’elle ressemble plutôt à une Européenne qu’à une femme de là-bas…

« Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Nul ne le sait ! Sauf lui et peut-être les hommes de son équipage… mais ceux-ci, respectueux du secret de leur chef, n’ont jamais voulu répondre aux questions qu’on leur posait à ce sujet… Toujours est-il qu’il s’est enfermé avec elle dans sa propriété du Chêne-Vert, sur les bords de la Rance… où il vit… comme un sauvage.

— Ah ! par exemple !… scandait Robert, au comble de l’étonnement.

— Cette païenne l’a ensorcelé, affirmait Mme Surcouf, avec une expression de crainte superstitieuse.

— Marcof amoureux ! Marcof ensorcelé ! s’écriait gaiement le corsaire… En voilà une nouvelle ! et sans attendre à demain, je vais me rendre tout de suite au Chêne-Vert.

— Il ne te recevra pas, ponctuait M. Surcouf.

— Moi, son meilleur ami… moi qu’il a toujours appelé son frère !…

Et, tout en passant les deux pistolets à sa ceinture, Surcouf se dirigea vers la porte.

Mais Marie-Catherine s’élançait vers lui, suppliant :

— Robert, n’allez pas là-bas !

— Pourquoi, petite cousine ?

Alors, toute pâle, toute tremblante, la jolie Bretonne murmura :

— Il paraît que cette femme porte avec elle le malheur !

Surcouf répliqua, tout en lui tapotant la joue :

— Comment ! Marie-Catherine, tu crois encore aux mauvais sorts ! Eh bien ! je ne la crains pas, cette mystérieuse inconnue, pas plus d’ailleurs que personne…

Et, tout en repoussant doucement Marie-Catherine qui, en un geste instinctif, irraisonné, s’était emparée de sa main, il ajouta : — Bonsoir, petite cousine, bonsoir, tout le monde !… A demain !

D’un pas allègre, il gagna la terrasse et disparut dans la nuit. Marie-Catherine, incapable de maîtriser l’angoisse qui l’étreignait, inclina la tête en pleurant.

Mme Surcouf s’approcha d’elle et lui dit avec bonté :

— Il ne faut tout de même pas te forger de pareilles idées.

Mais Marie-Catherine se jeta dans ses bras en sanglotant :

— Marraine, fit-elle… j’ai peur pour lui… j’ai peur !…

Et Jacques Morel, plus blême encore que de coutume, le front barré d’un pli et la bouche entrouverte en un rictus de sourde colère, grinça entre ses dents : — Elle l’aime !

II : MADIANA

Par un admirable clair de lune, sur une terrasse dominant la Rance, ce joli fleuve aux rives si pittoresques qui, après avoir pris sa source aux monts Menez, cœur de la Bretagne, vient se jeter dans la mer entre Dinard et Saint-Malo, une femme à la beauté troublante, vêtue d’une tunique de soie blanche, ses splendides cheveux noirs dénoués sur ses épaules aux reflets d’ambre, se tenait debout, près du parapet qui avait conservé la dentelure de ses vieux créneaux.

Son regard, perdu dans le vague, semblait dédaigner ce beau paysage fait d’eau miroitante et de collines aux verdures estompées d’ombre qui s’offrait à elle comme pour l’envelopper de sa délicieuse poésie.

Immobile, les yeux levés au ciel en une attitude extatique, elle semblait interroger les étoiles… et n’eussent été le rythme régulier qui soulevait légèrement sa poitrine et, par instants, le frémissement de ses narines aspirant l’air de la nuit où se mélangeaient les senteurs de la brise marine et le parfum pénétrant de la campagne environnante, on eût dit une de ces statues étranges, féeriques, telles que la tradition veut qu’autrefois, sous leurs baguettes magiques, les enchanteurs faisaient jaillir d’une source cristalline ou d’une prairie en fleurs.

Tout était en elle grâce et harmonie… On eût dit une perle de l’Orient enchâssée dans un bijou serti par le plus artiste des orfèvres de France.

Mais ce qu’elle avait de plus beau, c’étaient ses yeux. D’un noir de velours, caressants et doux, ils exprimaient une fierté native qui révélait ses hautes origines. Il semblait qu’ils eussent été créés uniquement pour exprimer les plus nobles sentiments… et leur rayonnement superbe annonçait beaucoup plus la fille des dieux que la compagne des hommes.

Près d’elle, sur un banc, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, mais dont le mâle visage aux tempes blanchies révélait, sous son masque tourmenté, une vitalité intense, la contemplait en silence avec une expression d’ardent amour.

Tout à coup, la jeune femme tressaillit… Un cri lui échappa… Son visage se crispa et ses yeux si limpides s’assombrirent d’épouvante…

D’un bond, Marcof s’était levé ; et, l’attirant dans ses bras, il lui demandait d’une voix dont il s’efforçait de tempérer la rudesse naturelle :

— Qu’as-tu, Madiana ?

Celle que Marcof avait appelée de ce nom doux comme le chant d’un oiseau des iles répondit en un français à peine teinté d’un léger accent exotique :

— Je viens de voir une ombre rôder au pied de la terrasse.

Marcof se pencha… La berge, que la marée basse laissait à découvert, était déserte. Au loin, venant de la mer, un petit canot traçait sur le fleuve un paisible et silencieux sillage.

— Tu vois, fit-il constater, il n’y a rien… sauf là-bas, une barque de pêche qui sans doute regagne l’anse de Saint-Suliac.

— Si, si, j’en suis sûre… insistait Madiana… J’ai vu… j ai vu !

— Encore ces vilaines idées !

Et Madiana, appuyant sa tête contre la robuste poitrine du marin, fit avec une expression d’effroi indicible :

— Sans cesse je revois ces hommes, ces bourreaux prêts à me frapper !

— Tu n’as rien à craindre… rassurait Marcof… N’avons-nous pas mis entre eux et toi la distance infinie des océans ?

— Tu les connais, insistait Madiana… Ils sont capables de toutes les ruses… aussi bien que de toutes les infamies… Ils disposent de moyens surnaturels… Ils ont juré de me faire périr !… Ils me tueront !… Pierre, ils me tueront !…

— C’est impossible… puisque je suis près de toi.

— Oh ! oui, ne me quitte pas… ne me quitte jamais ! Je ne suis vraiment tranquille que lorsque je suis avec toi, à bord de la corvette… au milieu de tes braves matelots… Là, je n’ai peur de rien, pas même des risques de la bataille… des dangers de l’abordage… parce que je suis sûre que tu seras toujours vainqueur !…

Et, étendant la main vers le château qui profilait, au fond de la terrasse, sa masse sombre flanquée de deux tourelles, elle poursuivit :

— Mais là… dans cette grande maison, je tremble… La nuit, il me semble que j’entends des pas… que je vois des fantômes errer dans les escaliers… parmi les couloirs. Oh ! Pierre, nous repartirons bientôt sur ton beau navire. C’est là seulement, près de toi, au milieu de tes marins qui m’aiment comme une sœur et me respectent comme une reine, que je suis parfaitement heureuse !

« Toutes les visions qui me hantent ici, toutes les craintes qui m’obsèdent disparaissent aussitôt au souffle du vent, au bercement de la mer… Tandis que, dans cette maison, si bien gardée que j’y sois par toi, j’ai peur… j’ai toujours peur… car j’ai le pressentiment qu’il m’y arrivera malheur !

— Calme-toi, je t’en prie…

— Emmène-moi, Pierre, je t’en supplie, emmène-moi…

— Nous partirons bientôt… dans quelques jours…

— Demain.

— Eh bien ! oui, demain… je te le promets…

— Merci !

Approchant ses lèvres du front fiévreux de la jeune femme, Marcof y déposa un long baiser.

Puis il reprit :

— Viens et dis-toi bien que nul au monde n’oserait s’attaquer à toi lorsque je suis à tes côtés, lorsque je te tiens dans mes bras !

Doucement, il l’entraîna vers la demeure, un charmant castel du XVIe siècle, que le corsaire avait fait restaurer quelques années auparavant afin de s’en faire un asile de repos entre deux croisières…

Ils en atteignaient le seuil lorsqu’un appel joyeux, sonore, monta de la Rance :

— Ohé ! Marcof !… Ohé !

Tous deux s’arrêtèrent… Marcof un peu troublé, Madiana frissonnant de crainte.

Mais la voix lançait de nouveau :

— Ohé ! Marcof ! Ohé ! c’est moi, Surcouf !

— Surcouf ! tressaillit le corsaire, dont le visage se rasséréna.

Et il dit à Madiana :

— C’est un ami, celui dont je t’ai parlé si souvent… Surcouf… le meilleur, le plus brave !… Je vais le recevoir… Va m’attendre dans la grande salle. Je te le répète… je te jure… tu n’as rien à redouter. Va !

Madiana obéit à regret.

Tandis que Marcof s’éloignait, elle entra dans la maison, traversa un large vestibule et pénétra dans une salle d’aspect sévère, aux vieux meubles bretons en bois sculpté et uniquement éclairée par une lampe d’église, en argent massif, qui pendait à la voûte.

Au fond, une fenêtre garnie de vitraux était ouverte…

Madiana s’en approcha… et, comme elle se penchait au-dehors, une exclamation lui échappa.

Elle venait d’apercevoir une échelle de corde fixée par des crochets de fer à la barre d’appui et descendant jusqu’à la berge du fleuve qui, en un angle en retrait à peine arrondi, contournait le castel.

A la rive… en bas de l’échelle… une barque vide était attachée.

— Pourquoi cette échelle ?… Pourquoi ce canot ?… se demandait-elle avec épouvante…

Mais une tenture se soulevait… Deux hommes vêtus de tuniques noires, véritables démons surgissant des ténèbres, s’élançaient vers elle.

— A moi ! … au secours ! … eut-elle le temps de proférer en un cri d’épouvante.

Les deux inconnus aux visages bronzés, aux yeux de braise, aux mouvements de félin, s’étaient rués sur Madiana qui, après s’être vainement débattue, s’évanouissait dans leurs bras…

L’un d’eux, très grand, très robuste, s’emparait d’elle et se dirigeait vers la fenêtre… lorsqu’un bruit de pas saccadés retentit sur les dalles du vestibule…

Vite, le second personnage, un homme très jeune, presque un adolescent, au corps agile, onduleux, s’en fut, d’un bond de panthère, s’embusquer derrière la porte.

Brusquement, celle-ci s’ouvrait, livrant passage à Marcof qui, attiré par les cris de Madiana, s’était précipité dans le château.

A peine avait-il pénétré dans la pièce qu’il chancelait et s’écroulait comme une masse… L’homme aux aguets lui avait planté son poignard entre les deux épaules.

Vite, l’assassin se hâtait de rejoindre son complice qui s’apprêtait à fuir avec sa proie par l’échelle de corde… Il n’en eut pas le temps…

Un homme surgissait tout à coup, colossal, formidable… C’était Surcouf !

A sa vue, les deux agresseurs eurent un instant d’hésitation.

On eût dit qu’ils avaient la subite compréhension qu’ils se trouvaient en face d’une des forces de la nature à laquelle rien ne peut résister.

Surcouf en profita pour saisir l’assassin de Marcof et, lui broyant le bras dans une étreinte d’acier, il le forçait à lâcher son arme. Le ravisseur de Madiana, abandonnant sa victime, se glissait vers le corsaire, cherchant, comme l’avait fait son complice, à le frapper dans le dos… Surcouf, se retournant brusquement, l’empoigna à la gorge… et il allait l’étrangler sans coup férir, lorsque l’autre bandit, qui s’était relevé, s’armait d’un siège et le lançait dans la direction du corsaire…

Mais il avait mal calculé son but et l’objet, au lieu d’atteindre Surcouf, s’en fut heurter la lampe qui s’éteignit, à demi fracassée… Et ce fut l’obscurité absolue…

Surcouf sentit son adversaire lui glisser entre les mains comme un serpent…

Emporté par la fureur, il voulut le rattraper… Mais, se heurtant au corps de Madiana et de Marcof, étendus sur les dalles, trébuchant contre les meubles, il ne put qu’entrevoir vaguement deux ombres qui s’agitaient et disparurent tels des fantômes s’évaporant dans la nuit.

Courant vers la fenêtre, il se pencha au-dehors et aperçut un canot qui s’éloignait à force de rames vers la rive droite de la Rance…

Quant à l’échelle de corde, elle avait disparu !

Surcouf eut un moment l’intention de s’élancer à la poursuite des mystérieux malfaiteurs… Mais une plainte s’élevait

— Grâce !… Pitié !… À moi !… À moi !…

Vite, Surcouf battit un briquet et alluma une chandelle de cire plantée dans un flambeau d’étain.

A sa lueur sinistre, il aperçut une femme agenouillée près de Marcof qui baignait, inanimé, dans une mare de sang.

Les yeux hagards, les cheveux en désordre, les traits convulsés par une terreur folle, elle bégayait :

— Ils l’ont assassiné !… Ils l’ont assassiné !

Surcouf s’approcha d’elle… A la vue du corsaire, son épouvante parut grandir encore… Elle étendit en avant ses bras magnifiques en un geste d’imploration suprême.

Mais Surcouf, bouleversé par cette tragique apparition, s’écriait

— Ne craignez rien ! C’est moi qui vous ai sauvée !

Et, s’agenouillant près de Marcof, dont il souleva doucement la tête, il ajouta, en dirigeant vers Madiana un regard plein de profonde pitié :

— Je suis Robert Surcouf !

Mais Madiana continuait à fixer Marcof qui baignait dans son sang.

— Il est mort ? interrogeait-elle avec épouvante.

— Non… blessé seulement… répondait Surcouf.

Et avec ce sang-froid, cette promptitude de décision qui le caractérisaient, il ajoutait :

— Conduisez-moi jusqu’à sa chambre… Je vais lui donner tous les soins nécessaires.

Dominée par l’ascendant du grand corsaire, en même temps que rassurée par sa présence, Madiana, d’une main encore tremblante, s’empara de la chandelle de cire et conduisit Surcouf, qui portait dans ses bras vigoureux Marcof évanoui, jusqu’à une chambre du rez-de-chaussée qui donnait sur un large vestibule.

Avec précaution, Robert déposa son ami sur un grand lit à baldaquin et, s’adressant à la jeune femme, il fit, d’un ton bref, impératif :

— Apportez-moi vite de l’eau et du linge blanc…

Madiana, dont les teneurs semblaient à présent entièrement apaisées, s’empressa d’obéir.

Quelques instants après, elle revenait avec les objets demandés.

Surcouf, qui avait enlevé la veste de Marcof, écarta sa chemise tout empourprée et examina sa blessure encore saignante.

Puis il continua à la laver doucement, sous le regard anxieux de Madiana qui, silencieuse, n’osant l’interroger, le contemplait avec une expression dans laquelle il y avait déjà de l’admiration, de la gratitude et de l’amitié.

Surcouf, maintenant, transformait en un tampon de charpie un morceau de toile de lin d’une blancheur immaculée que lui avait apporté l’étrangère ; ensuite il l’introduisit dans la plaie béante avec une dextérité que lui eussent enviée plus d’un chirurgien professionnel et, tranquillement, méthodiquement, il terminait son pansement en enroulant autour du corps de Marcof le restant de la bande de toile dont il noua solidement les deux bouts.

Et, se tournant vers Madiana, il fit, en poussant un soupir de soulagement :

— Rassurez-vous… Je m’y connais… et j’en ai vu bien d’autres, lui aussi, d’ailleurs.

« Ce ne sont pas quelques pouces de fer dans le corps qui peuvent abattre un gaillard tel que Marcof. Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus.

Madiana, toujours muette, contemplait Surcouf. Il n’y avait plus, à présent, aucune trace de frayeur sur son visage… que, seule, une immense ferveur transfigurait.

De son côté, le corsaire se sentait attiré vers cette femme d’une beauté si étrange, presque surnaturelle, par une sympathie aussi ardente qu’instantanée…

Il commençait à comprendre que Marcof eût été, comme on le disait au pays, ensorcelé par cette étrangère… Et sa curiosité s’avivait de savoir qui elle était, comment Marcof l’avait connue et par quelle suite d’événements mystérieux, imprévus, elle était devenue la compagne de son bienfaiteur, de son maître.

Il se préparait à l’interroger… Mais Marcof revenait à lui.

Son premier regard rencontra ceux de Surcouf et de Madiana en quelque sorte rivés l’un à l’autre. Il eut un léger tressaillement.

Madiana s’approchant de lui, se pencha en un geste plein de grâce affectueuse et murmura sur un ton mystérieux et encore tout frémissant d’angoisse :

— Je te l’avais bien dit : Ils sont venus jusqu’ici !

Et, désignant Surcouf, que l’attitude charmante et la voix si mélodieuse de la jeune femme semblaient plonger dans un véritable ravissement, elle ajouta encore toute tremblante de crainte :

— Sans ton ami, qui les a mis en fuite, ils m’enlevaient après avoir voulu te faire périr !

« Car c’étaient bien leurs ombres que j’avais aperçues rôdant autour de la maison.

« Tu le vois, Pierre, j’avais raison de trembler !

Marcof saisit la main de Madiana qu’il porta jusqu’à ses lèvres.

Puis il reprit :

— Robert… viens aussi auprès de moi !…

Surcouf s’avança, pénétré d’une émotion telle qu’il n’en avait encore jamais ressentie.

— Mon ami, mon frère, s’écriait Marcof, qui ajouta :

« Madiana, je t’avais bien dit que Surcouf était, de tous mes amis, le meilleur et le plus brave.

« Maintenant, nous allons être deux à veiller sur toi.

— Repose-toi… intervenait le jeune corsaire… Si tu restes calme, je réponds de ta prompte guérison. Mais ne parle plus jusqu’à demain.

« Et vous, madame, allez prendre un peu de repos…

« Soyez tranquille… Ces gredins ne reviendront pas de sitôt…

« Je suis là et je veille !

Madiana, après avoir appuyé ses lèvres sur le front fiévreux de Marcof, se tourna vers Surcouf et, tout en lui tendant la main, elle fit simplement :

— Merci !

Dans ce simple mot, il y avait un si pur élan, une si loyale sincérité, et aussi… un si total abandon dans la confiance, que le corsaire sentit son émotion grandir encore.

Mais, docile et rassurée, comme si elle se sentait désormais invulnérable sous cette protection inattendue à laquelle elle devait déjà sa liberté et peut-être même sa vie, elle s’éloignait, soulevait une tenture, pénétrait dans une pièce voisine et disparaissait en laissant derrière elle, dans cette atmosphère de meurtre et de rapt, un sillage lumineux de fascination et de rêve.

Marcof avait fermé les paupières. Presque aussitôt il s’endormait sous la garde vigilante de son ami, qui était installé à son chevet et se demandait :

« Quelle est cette femme et quels sont lés gens qui ont voulu s’en emparer et frapper Marcof ? »

Et, toute la nuit, n’osant rejoindre Madiana, il attendit le réveil de son ami, ne cessant de se demander :

« Quel est ce mystère ? »

Au point du jour, Marcof, dont la fièvre était tombée, se réveilla en murmurant un mot, un seul :

— Madiana !

Surcouf s’en fut soulever la tenture… La jeuné femme, étendue sur son lit, dormait profondément.

— Elle repose ! fit Surcouf en laissant retomber le rideau.

Puis il revint vers Marcof… et, tout en lui tendant un verre qu’il avait rempli de vieille eau-de-vie de France dont il avait trouvé une bouteille dans une vaste armoire qui se dressait au fond de la salle :

— Prends, fit-il… Pour nous, les loups de mer, ça vaut mieux que toutes les drogues et pharmacopées bonnes pour les vieilles femmes de nos campagnes ou les freluquets des villes.

Marcof but, à petites gorgées, le cordial que lui présentait le corsaire.

Puis, réconforté, il reprit :

— Ainsi, les craintes de Madiana, que je prenais pour des visions, pour des chimères, étaient donc fondées, puisque ceux qui ont juré sa mort ont réussi à l’atteindre et à me frapper aussi.

« Pour être venus jusqu’ici, il faut que ces misérables disposent, sinon de forces surnaturelles, mais tout au moins de moyens d’action si puissants, si mystérieux qu’ils échappent à notre entendement et sont capables de désarmer notre prudence et de vaincre notre courage.

« Sans toi, Robert, le double crime était accompli.

« Tu nous as sauvés tous les deux, je ne l’oublierai jamais !

— Pierre, répliquait le Malouin ; je te dois tout et je n’ai fait que payer une faible partie de la dette que j’avais contractée.

— Ne dis pas cela ! protestait Marcof. Tu as fait mieux que me secourir. Tu as protégé, défendu la femme qui, pour moi, est tout au monde, celle qui, en s’emparant de mon cœur de rude marin, m’a révélé ce qu’étaient les élans de la passion, le charme de l’amour.

Surcouf reprenait avec une nuance de tristesse :

— Ils diraient donc vrai, ceux qui te prétendent ensorcelé !

— Ensorcelé ! s’écriait Marcof… Oui, je le suis… mais par la plus pure, la plus tendre, la plus noble des magiciennes…

Quand tu connaîtras bien Madiana, car je veux que tu l’aimes comme une sœur… je veux que tu sois pour elle comme tu l’es pour moi, un ami, un frère, tu comprendras non seulement par quels liens je suis attaché à elle, mais aussi pourquoi je garde jalousement ce trésor d’une incalculable richesse…

Marcof poursuivait avec fièvre :

— Elle est mieux pour moi qu’une femme, que la femme ! Je la tiens comme un de ces êtres de là-haut… comme un reflet du paradis… Ah ! cela te surprend de m’entendre parler ainsi, moi le corsaire violent et brutal qui, faisant fi de tout ce qui n’était pas son métier, n’avait eu jusqu’alors pour amie et pour confidente que la mer… notre maîtresse commune à tous… qui nous prend tellement que nous la chérissons encore davantage au moment où elle menace de nous garder pour toujours…

« Eh bien ! c’est elle, c’est Madiana qui m’a transformé, non pas en amoureux transi, en soupirant timide, en Hercule filant la laine aux pieds d’Omphale, comme on nous l’apprenait au temps où nous faisions nos humanités, mais en un amant qu’a grandi son amour !

« Non, Surcouf, crois-le bien, elle n’a pas éteint en moi la flamme du devoir, elle l’a purifiée !…

« Elle l’a débarrassée des fumées noirâtres qui en obscurcissaient l’éclat. Elle m’a enlevé à ces plaisirs grossiers, à ces orgies stupides qu’étaient nos lendemains de grandes victoires…

« Elle ne m’a pas détourné de ma mission, puisque je continue et nos ennemis en savent quelque chose, à risquer ma vie dans l’accomplissement de ma tâche.

« Au contraire !

« Elle a stimulé mes ardeurs, puisque, à présent, je ne me bats pas seulement pour mon pays, pour mon profit et pour ma gloire, mais aussi pour elle !

— Marcof, reprenait gravement Surcouf, ne crois pas un seul instant que j’aie douté de ta vaillance… Et je me félicite de voir quelle heureuse influence cette femme a eue sur ton caractère et sur ta destinée… Mais puisque tu veux que je l’aime comme une sœur, et j’y suis tout prêt… parle, ne me cache rien… Apprends-moi toute la vérité…

— Tu as raison… reconnaissait Marcof. Pour un ami tel que toi, je n’ai pas le droit d’avoir un secret… Je vais donc tout te dire !

« Il y a deux ans… naviguant dans l’océan Indien, j’avais jeté l’ancre en face de Mandagore, sur la côte du Bengale, et j’étais descendu à terre avec quelques matelots de mon équipage pour renouveler ma provision d’eau douce, lorsque je vis accourir vers moi une jeune fille hindoue qui, se jetant à mes genoux, me désignait avec effroi des guerriers lancés à sa poursuite…

« Ceux-ci se dirigeaient vers nous dans l’intention de s’emparer d’elle. Mais la malheureuse enfant se cramponnait à moi, en criant : “Sauvez-moi ! Ils veulent me tuer !“

« Je fis signe aux Hindous de s’éloigner… Mais excités par un brahmane, ils se ruèrent sur nous… Nous étions prêts à les recevoir et un violent combat s’engagea.

« Nous eûmes vite fait de mettre en fuite ces sauvages… Après avoir abattu deux de mes adversaires à coups de sabre, je m’élançai sur le brahmane qui cherchait à entraîner sa proie et, d’un coup de pointe, je le clouai sur le sol… Alors, le prêtre hindou se souleva, sanglant et terrible… et il s’écria en tendant le poing vers sa victime qui s’était réfugiée dans mes bras :

« — Tu as causé la mort d’un brahmane… Sois maudite ! … Je serai vengé !

« Puis il retomba lourdement… Il était mort…

« J’emmenai celle que je venais de sauver à bord du Jean-Bart… Elle me raconta qu’elle était née aux Indes d’un père français et d’une mère hindoue.

« Ses parents ayant été massacrés au cours d’une révolte de “Parsis”, elle fut recueillie et élevée par une mission catholique où elle reçut une instruction et une éducation françaises… Un jour, les brahmanes la firent enlever et l’emmenèrent dans un de leurs couvents, d’où elle parvint à s’évader.

« Quand elle eut fini son récit, elle m’embrassa les mains et me déclara :

« — Grâce à vous, j’ai pu échapper à ces hommes qui, en vertu de leurs lois barbares, m’eussent brûlée vive si j’étais retombée entre leurs mains… Oh ! gardez-moi près de vous… Je ne suis qu’à moitié française de sang, mais je le suis tout à fait d’esprit et de cœur… car les bons missionnaires m’ont tellement parlé de votre beau pays, que j’ai toujours désiré le connaître… Emmenez-moi avec vous, Oh ! oui, emmenez-moi !

« Je lui déclarai que j’étais corsaire et, par conséquent, exposé aux pires dangers…

« Elle me répondit :

« — Ces dangers-là, je ne les crains pas !… Je vous ai vu me défendre ; vous serez toujours le plus fort !

Et Marcof ajouta :

— Elle était chrétienne !… Je l’ai épousée devant un prêtre.

« Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus quittés… Elle a partagé ma vie à terre comme à bord de mon bateau. Je l’ai vue assister sans frémir aux plus rudes combats, puis, l’ennemi repoussé, prodiguer ses soins aux blessés, fermer les yeux des morts et pleurer doucement sur ces pauvres corps que nous n’avions pas le temps d’ensevelir en terre sainte et que nous étions obligés d’abandonner à la mer.

« Elle est devenue l’idole de tout mon équipage qui, d’abord, la considérait comme une intruse et craignait qu’en s’emparant de mon cœur elle n’amollît mon courage… Mais maintenant qu’ils ont vu, maintenant qu’ils savent, il n’est pas un de mes marins qui ne soit prêt à donner tout son sang pour elle ; car, depuis qu’elle est avec nous, je n’ai connu que des victoires.

« Elle est l’ange tutélaire de notre Jean-Bart, comme elle est le rayonnement de mon existence.

« Aussi, je les laisse dire, ceux qui m’accusent de m’être laissé ensorceler par une païenne… Je hausse les épaules à ces propos stupides que j’ai même interdit à mes matelots de démentir.

« Que m’importe ce que l’on dit de moi… ce que l’on pense d’elle !

« N’est-elle pas au-dessus de toutes les médisances, de toutes les calomnies… comme je suis au-dessus de toutes les injures ?… il n’y a que des hommes comme toi, comme mes compagnons du Jean-Bart, qui puissent m’approuver… Les autres… des envieux… des sots… des méchants… Est-ce que je leur dois des comptes ?… Et puis, ils ne comprendraient pas ! Ils riraient d’elle… Ils se moqueraient… Elle est si différente des autres… C’est un tel trésor que je ne veux pas que le commun des mortels en connaisse même le rayonnement !

« Vois-tu, Robert, je l’aime, oui, je l’aime à en mourir !

A peine Marcof avait-il prononcé ces mots dans lesquels vibrait toute son âme, que Madiana apparut sur le seuil.

Se soulevant à demi, Marcof lui désigna le corsaire qui la contemplait en silence.

— Madiana, fit-il, j’ai tout appris à Surcouf.

La belle Hindoue attacha sur le Malouin son regard tout de charme enveloppant et de troublant mystère.

— Capitaine, fit-elle de cette voix harmonieuse comme le chant d’une harpe céleste, Pierre m’avait déjà beaucoup parlé de vous… il m’avait fait le récit des nobles victoires que vous aviez remportées ensemble… Souvent il me répétait qu’il était fier, très fier de vous et qu’il ne regrettait qu’une chose, c’était que la destinée vous eût séparés. « Maintenant, vous voilà réunis… Je souhaite que ce soit pour longtemps… pour toujours.

Et, tendant sa main à Surcouf, qui, charmé, ébloui, s’en empara et la garda dans les siennes jointes en une douce étreinte, elle ajouta :

— Marcof était votre frère… Moi, je sens que je vous aime déjà comme une sœur.

Marcof reprit, d’une voix presque solennelle :

— Robert, tu connais maintenant toute la vérité ! Parce qu’un brahmane est mort à cause d’elle, ces Hindous fanatiques la poursuivront obstinément de leur vengeance. Et cette nuit, sans toi, ils accomplissaient leur odieux forfait…

Aussi, jure-moi, si je venais à disparaître, de la protéger… de la défendre.

Et, tout en gardant entre ses mains celle que Madiana, toute émue, lui abandonnait, Surcouf répondit d’une voix qui tremblait légèrement :

— Je te le jure !

III : L’AMITIÉ ET L’AMOUR !

Bien que la propriété de Marcof fût gardée par les plus fidèles marins du Jean-Bart qui, nuit et jour, exerçaient autour d’elle une surveillance extrêmement rigoureuse, Surcouf, pendant la convalescence de son ami, n’avait guère quitté le Chêne-Vert.

C’est à peine si, de temps en temps, il faisait au domicile paternel une brève apparition, au cours de laquelle il se montrait de plus en plus nerveux, préoccupé, irritable…

Pendant les rares repas qu’il prenait en famille, lui qui, le jour de son arrivée, ne respirait que la joie de vivre, était en proie à une étrange mélancolie… Lointain, pensif… comme hanté par une idée fixe, il avait d’inquiétants silences dont il ne s’évadait qu’avec peine.

Alors, son regard s’arrêtait, tantôt sur sa vieille grand-mère, tantôt sur la jolie Marie-Catherine avec un subit attendrissement… Puis il se levait, gagnait la terrasse, demeurait quelques instants en contemplation devant la mer et s’en allait brusquement, après avoir lancé aux siens, consternés, un laconique au revoir.

La bonne-maman Surcouf se désolait :

— Je crois que Robert s’ennuie avec nous.

M. Surcouf cherchait à la rassurer :

— Laissons-lui le temps de s’habituer à cette vie nouvelle !

— Crois-moi, objectait l’excellente femme. Il regrette déjà cette existence de combats, d’aventures, de dangers ! Robert n’est pas fait pour la vie paisible qui l’attend ici… Je suis sûre qu’il pense déjà à reprendre la mer… La preuve, c’est qu’il n’a pas congédié son équipage.

— Robert, répliquait M. Surcouf, est trop généreux pour ne pas garder ses compagnons tant qu’ils n’auront pas trouvé d’engagement.

— Oui, je le sais… Malgré tout, je ne suis pas tranquille ; j’ai la conviction que Robert traverse en ce moment une crise morale dans laquelle se jouent son avenir et peut-être sa destinée ; et que, par crainte de nous chagriner, il n’ose pas s’en ouvrir à nous. Ah ! je le crains bien, mon fils, je n’ai pas fini de pleurer.

— Prenez garde ! Le voici… intervenait Marie-Catherine qui, assise près d’une table, brodait de la dentelle.

Surcouf, l’air sombre, venait d’apparaître.

Visiblement distrait, loin de tous, il s’en fut effleurer d’un rapide baiser le front de son aïeule, adressa à l’orpheline un bonjour presque indifférent, et sera à peine la main que lui tendait son père. Puis, s’installant sur un siège il se plongea dans de profondes réflexions.

M. Surcouf, après avoir dirigé son regard vers sa mère, dont les bons yeux étaient pleins de larmes, et sur Marie-Catherine qui, douloureuse elle aussi, affectait de s’absorber dans sa besogne, s’en fut vers son fils et, tout en lui posant affectueusement la main sur l’épaule, il attaqua :

— Ah çà ! Mon garçon, je ne te reconnais plus… Qu’est-ce que tu as donc ?

Robert tressaillit légèrement, puis répliqua d’un ton sous lequel perçaient de l’agacement, de la mauvaise humeur :

— Je n’ai rien !

— Pourquoi fais-tu une tête pareille ? La grand-maman nous disait tout à l’heure qu’elle avait peur que tu ne t’ennuies chez nous.

Le corsaire eut un léger haussement d’épaules.

Et, se levant, il s’en fut vers une fenêtre à travers laquelle on apercevait la mer qu’il se mit à contempler avec une singulière insistance.

Son père le suivit et lui demanda :

— Songerais-tu à repartir déjà ?

— Non, répliquait catégoriquement Robert.

La grand-mère eut un cri de joie. Marie-Catherine se baissa encore un peu plus sur son ouvrage.

M. Surcouf eut un hochement de tête qui n’allait point sans un certain scepticisme.

Pourtant il connaissait la loyauté de son fils. Il savait que celui-ci était incapable d’une inexactitude et à plus forte raison d’un mensonge.

Alors que se passait-il donc en lui, pour qu’après l’allégresse du retour et les démonstrations de tendresse que Robert leur avait prodiguées, il se montrât si rapidement changé, si étrangement morose ?

Un grand silence pesa lourdement dans cette pièce qui, quelques jours auparavant, retentissait de baisers sonores et de francs éclats de rire ?

Le père Surcouf se mit à bourrer la pipe que lui avait donnée son fils, puis il lança avec bonhomie :

— Et ton ami Marcof, est-ce qu’il se remet de sa blessure ?

— Tiens… vous avez appris ?… fit le corsaire en se retournant brusquement.

— Toute la ville de Saint-Malo ne parle que de son aventure.

— Ah ! vraiment !… Et que raconte-t-elle donc, cette bonne ville de Saint-Malo ?

— Que Marcof aurait été attaqué, la nuit, dans sa propriété des bords de la Rance, et qu’il aurait failli être assassiné par des individus qui ont disparu du pays sans qu’il fut possible de retrouver leur trace.

— C’est vrai ! reconnaissait Robert.

— On prétend même, poursuivait M. Surcouf, que ces bandits mystérieux étaient venus pour enlever la femme de Marcof.

— C’est encore vrai !

— Et que c’est toi qui les aurais mis en fuite !

— C’est toujours vrai !

— Pourquoi ne nous as-tu pas raconté tout cela ?

— Parce que Marcof voulait que l’on fît le silence sur cette affaire.

— Est-ce donc cela qui te préoccupe ainsi ?

— Peut-être !

— Sans doute, émettait M. Surcouf, Marcof redoute-t-il de nouvelles attaques de la part de ses ennemis ?

— Oh ! maintenant, affirmait le corsaire dont l’œil s’embrasa d’une grande flamme… ils peuvent venir, ils seront bien reçus… Je crois d’ailleurs qu’ils ne s’y frotteront pas.

— Marcof a-t-il des soupçons ? poursuivait M. Surcouf.

— A quel sujet ?… coupait Robert d’un ton bref.

— Mais sur ceux qui ont voulu enlever sa compagne.

— Il a mieux que des soupçons… des certitudes.

— Ce sont des étrangers ?

— Ce n’est pas mon secret.

— Et cette femme ? interrogeait à son tour la grand-maman. Tu l’as vue ?

— Je l’ai vue.

— Elle est belle ?

— Très belle ! affirmait le corsaire avec un frémissement dans la voix… et c’est aussi un noble cœur.

— Alors, observait Mme Surcouf, pourquoi Marcof ne la fait-il pas connaître à ses amis ?… Pourquoi la cache-t-il ainsi aux yeux de tous, puisqu’il n’a pas à rougir d’elle ?

Presque avec colère cette fois, Robert ripostait :

— Laisse donc Marcof tranquille… Ses actes ne regardent que lui seul… Et c’est lui qui a raison !

Sans rien ajouter, il quitta les siens, les laissant plus consternés encore.

M. Surcouf se mit à tirer de sa pipe de larges bouffées. Sa mère s’essuya les yeux… et Marie-Catherine, se levant, se dirigea vers un escalier qui conduisait au premier étage.

— Où vas-tu ? demandait Mme Surcouf.

— Ranger mon ouvrage, répondit la jeune fille… d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre naturelle.

Elle se hâta vers les marches qu’elle franchit rapidement, puis pénétra dans une jolie chambre claire, tapissée de toile de Jouy bleue, meublée simplement, mais avec goût ; et, après avoir jeté sa dentelle sur une petite table, elle se laissa tomber sur une chaise… donnant libre cours aux sanglots qui l’étouffaient.

En effet, si l’attitude de Robert causait à ses parents de vives inquiétudes, plus cruelles encore étaient les angoisses de Marie-Catherine… Déjà, avant que Surcouf eût reparu avec l’auréole du triomphe, la jolie Bretonne, sans qu’elle s’en doutât, aimait, ou plutôt adorait son cousin, comme en un rêve de prière et d’extase.

Cette tendresse, tout d’abord instinctive, faite de ces souvenirs d’enfance qui savent si bien embaumer les cœurs sensibles d’un impérissable parfum, en s’augmentant de la fierté qu’elle éprouvait d’être la parente, la sœur d’adoption du fameux corsaire dont la renommée glorieuse avait précédé le retour, s’était transformée, aussitôt qu’elle l’avait revu si beau, si chevaleresque, en un de ces amours dont l’angélique pureté peut seule égaler la sublime tyrannie.

Dans la perpétuelle communion de son âme avec celle de son héros, par cette infaillible divination qui n’appartient qu’à ceux dont un seul être est devenu l’unique raison de vivre, elle seule avait deviné pourquoi Robert était triste et semblait malheureux.

Pour elle, aucun doute n’était possible : l’étrangère avait ensorcelé Robert comme elle avait ensorcelé Marcof !

Marie-Catherine ne se trompait pas. Surcouf aimait Madiana, lui aussi, à en mourir !

Ce n’était pas une de ces passions subites, un de ces incendies spontanés dont sa loyauté sans limites n’eût point manqué d’éteindre les premières flammes, qui s’était emparée de Robert.

Non… cet amour coupable, puisqu’il était une invitation à trahir une amitié sacrée entre toutes, s’était infiltré en lui lentement, mais irrésistiblement, au cours de ses quotidiennes visites au Chêne-Vert, se confondant d’abord avec l’admiration charmée que lui inspirait la belle Hindoue et augmentant chaque jour davantage son emprise sur son âme, sur ses sens et surtout sur son cœur…

Quand il s’était enfin rendu compte que toutes ses pensées étaient souverainement dominées par la même image, qu’il ne s’appartenait plus et que tous ses efforts pour se dégager de cet esclavage délicieux, mais redoutable, s’usaient en une vaine révolte contre lui-même, en une stérile résistance à la fatalité, il avait tenté, dans l’élan de sa si haute conscience, de s’en aller en de nouveaux voyages.

Vite, il renonça à ce projet, non point qu’il fut incapable de passer outre à la douleur d’une séparation éternelle… Mais partir, n’était-ce pas s’enfuir ?… N’était-ce pas surtout s’avouer qu’il était incapable de résister à l’entraînement d’une irréparable félonie ? N’était-ce pas pire qu’une faiblesse… une lâcheté ?

D’ailleurs Madiana ne l’aimait pas… ne pouvait pas l’aimer… Donc, il avait le droit de rester… puisqu’il la savait inattaquable, et qu’il avait la conviction, la certitude que son amitié serait plus forte que son amour.

Il resta ! Fidèle au serment qu’il s’était juré à lui-même, jamais un mot, jamais un regard n’eussent trahi son secret… si un événement inattendu n’était venu le placer en face d’une réalité contre laquelle allait se briser sa volonté d’être le plus fort.

Madiana, elle aussi, s’était sentie attirée vers Surcouf par un immense et irrésistible amour… Elle en avait connu les mêmes phases : d’abord un enthousiasme subit et fervent pour cet homme si beau, si généreux… dont les traits révélaient la noblesse et l’héroïsme… Puis cela avait été une sorte d’envoûtement d’autant plus dangereux qu’il lui semblait plein de délices… Enfin, lorsqu’elle avait compris la nature du sentiment que lui inspirait le corsaire, elle avait cherché, comme lui, à barricader son cœur contre la passion qui le consumait. Et, s’indignant à l’idée d’être infidèle, même par la pensée, à l’homme admirable qu’était son sauveur, elle avait employé, elle aussi, tout le courage que lui donnait sa si haute conception du devoir et de l’honneur puisée à l’école des idées françaises, à garder jalousement enfermé au plus profond d’elle-même son sublime et douloureux mystère.

Et Surcouf n’avait pas plus deviné son secret qu’elle n’avait pénétré le sien.

Mais si capables fussent-ils tous deux de demeurer à la hauteur de leur sacrifice, ils avaient compté sans cette grande force d’amour que rien ne peut détruire ni même enchaîner et qui, malgré eux, en faisant éclater leurs cœurs si obstinément, si volontairement opprimés, allait en une minute tragique et décisive, sans qu’une parole s’échappât de leurs lèvres, rien que par leurs regards, dont ils n’étaient plus maîtres, leur révéler à tous deux la terrible vérité !

Ce fut un soir, au crépuscule, sur la terrasse du Chêne-Vert, que le voile se déchira…

Surcouf venait d’apparaître… Madiana, absorbée dans une profonde méditation, ne l’avait pas entendu venir. Surcouf s’arrêta un instant pour la contempler… Assise sur le petit mur crénelé de la terrasse, jamais elle ne lui avait paru aussi belle… Une brise légère agitait l’écharpe transparente qu’elle avait jetée sur ses épaules. De la Rance montait une brume vaporeuse qui entourait son adorable silhouette d’un nimbe de rêve.

Figé sur place, comme en extase, Surcouf comprimait sa poitrine avec ses mains comme pour étouffer le cri d’amour prêt à en jaillir.

Enfin Madiana l’aperçut… Tressaillant, elle se leva… et s’en fut vers lui… Leurs mains se joignirent… Elles tremblaient… Ce fut alors que leurs yeux se rencontrèrent… Ceux de Surcouf brillaient à la fois de passion et de désespoir… Ceux de Madiana s’embuaient de larmes… Vaincue, elle laissa retomber sa tête sur l’épaule du corsaire… et ils demeurèrent silencieux, mais éperdus… leurs âmes rapprochées dans un même amour qui était toute la douleur ; et leurs bouches frémissaient à l’approche du premier baiser.

Mais tous deux, se ressaisissant à temps, s’éloignaient de quelques pas, et Madiana se cacha la tête entre les mains.

Surcouf, bouleversé, n’osait plus se rapprocher d’elle… Il la contemplait avec une expression à la fois de la plus amoureuse passion et du déchirement le plus indicible.

C’est que ces deux êtres si également nobles et beaux, si naturellement créés pour se comprendre et pour s’aimer, voyaient tout à coup se dresser entre eux l’image de celui qui était pour Madiana le sauveur, et pour Surcouf le grand ami, le frère !

Et la possibilité d’une défaillance, l’idée d’une trahison les révoltaient, tous deux à un tel point qu’on eût dit qu’en cet instant décisif et émouvant entre tous ils ne songeaient qu’à rendre encore plus infranchissable l’obstacle d’honneur qui les séparait.

Mais ce n’était pas sans un terrible déchirement. Et l’un et l’autre, malgré eux, en arrivaient à maudire le devoir qui, elle, la liait à Marcof au nom de la reconnaissance la plus sacrée, et qui lui interdisait, à lui, de songer à cette femme, au nom de la plus haute des amitiés.

Un tel sanglot jaillit du cœur de l’étrangère que Surcouf lui répondit par un cri qui était toute la douleur…

Irrésistiblement, sans le vouloir, ils se retrouvèrent l’un près de l’autre… les mains tendues… comme pour s’en faire un bouclier contre l’élan de leurs âmes en délire, les ardeurs de leur sang enfiévré.

Ils restèrent ainsi un instant… toujours sans proférer un mot… les lèvres frémissantes, les yeux en flammes, les narines palpitantes…

Et ce fut Madiana qui parla la première… Jamais sa voix mélodieuse n’eut de plus troublants, de plus purs accents lorsqu’elle murmura ces paroles qui révélaient toute sa détresse :

— Robert… comme nous sommes malheureux et combien nous allons souffrir !

— Madiana !… Madiana !… répétait Surcouf, qui ne trouvait pas d’autres mots que le nom de la bien-aimée pour lui crier toute l’amertume de son sacrifice.

Lentement, scandant chacune de ses phrases, elle reprenait :

— Pourquoi avez-vous empêché ces bandits de m’emporter ?

— ils voulaient vous tuer ?

— Eh bien ! Aujourd’hui, je serais morte et j’ignorerais le supplice que j’endure, que je vais désormais subir chaque jour… et qui me sera d’autant plus cruel que nous ne pourrons plus jamais nous revoir et que nous devons pousser le renoncement de nous-mêmes jusqu’à nous oublier !

— Nous oublier ! Nous oublier ! Martelait le corsaire, dont le tumulte intérieur se lisait sur son visage tourmenté.

— Il le faut, pourtant, Robert ! Imposait Madiana…

«Je dois la vie à Marcof… Vous lui devez la gloire !

— C’est vrai !

— C’est une double dette que nous devons payer, quand bien même nous devrions en mourir.

« Emportons, chacun de notre côté, notre secret ; enfermons-le au plus profond de notre cœur qui devra être la tombe sur laquelle on ne trace aucune inscription, on n’élève aucune croix, au pied de laquelle on n’a même pas le droit de prier.

« Votre Dieu, qui est aussi le mien, n’a pas voulu que nos destinées fussent unies…

« Inclinons-nous devant sa volonté !

On eût dit que la sublime résignation de celle qui s’immolait augmentait encore le désespoir du corsaire.

— Vous invoquez notre Dieu… fit-il d’une voix sourde… Et vous avez cru, comme moi je le croyais, dans ma foi de Breton et de marin, qu’il était toute bonté et toute justice.

« Alors pourquoi nous a-t-il à la fois permis et défendu de nous aimer ? Pourquoi, après nous avoir fait entrevoir le ciel, nous précipite-t-il ainsi dans l’enfer ?

— Robert, ne blasphémez pas !… Les missionnaires qui m’ont jadis révélé les mystères de la religion catholique m’ont toujours dit qu’il ne fallait pas chercher à comprendre les desseins de la Providence.

«Elevons-nous, au contraire, au-dessus des misères humaines… Efforçons-nous de rendre à nos cœurs comme à nos visages la sérénité qui nous est nécessaire pour épargner à celui que nous respectons au-dessus de tout les affres d’un odieux soupçon.

« Et vous, la force, la vaillance même, donnez-moi l’exemple du courage.

— Âme admirable entre toutes ! s’écriait Surcouf, tu viens de m’indiquer ma route.

Et, d’un geste large, Surcouf indiquait l’horizon au fond duquel chantait la mer.

Mais tous deux se turent…

Un bruit de pas faisait grincer les graviers d’une allée. Et Marcof, encore pâle et convalescent, apparut, s’appuyant sur une canne.

Surcouf, brusquement, se sépara de Madiana et dirigea vers son ami un regard troublé, hésitant…

Sans doute Marcof eut-il l’intuition de la vérité, car ses traits prirent une expression de dureté que, même aux heures les plus terribles, son compagnon ne lui avait jamais connue.

Redressant sa haute taille, un instant courbée sous le poids de la trahison qu’involontairement il avait failli commettre, Surcouf s’avança vers lui. Et, tandis que sa figure reprenait sa sérénité, il scanda d’une voix résolue :

— Pierre… je suis venu te dire adieu !

— Adieu ? répéta sourdement Marcof.

— Oui, je pars. Il le faut !

Madiana avait fermé les yeux… Sans doute pour empêcher de couler ses larmes… Alors, sans dire un mot, Marcof tendit la main à son ami… Et ce fut une sublime étreinte… ils s’étaient compris… Les phrases étaient inutiles… De cette épreuve qui pouvait les jeter l’un contre l’autre en un duel effroyable, leur amitié sortait encore plus pure et plus belle.

— Adieu, Madiana… reprit Surcouf, qui n’avait jamais été plus grand.

La jeune femme eut à peine la force d’esquisser un signe de tête. Puis elle ramena ses voiles sur son visage. Surcouf s’éloigna sans retourner la tête… Marcof le regarda partir et, lentement, Madiana rentra dans la maison… Le sacrifice était consommé !

IV : UN CŒUR DE BRETONNE

Lorsque le matin, de bonne heure, Marie-Catherine apparut dans la salle commune où, depuis un moment déjà, la bonne-maman Surcouf, en parfaite maîtresse de maison, présidait en personne aux soins du ménage et activait le zèle de deux jeunes et gentilles chambrières, la pauvre petite qui, durant toute la nuit, n’avait cessé de pleurer, avait les yeux encore tout gros de larmes.

Elle s’en fut, aussitôt, tendre son front à sa marraine dont l’affection vraiment maternelle l’avait toujours si doucement consolée de la disparition prématurée des siens.

Mme Surcouf qui la chérissait tendrement, car elle appréciait tout le véritable trésor de vertus et de qualités que renfermait l’adorable écrin qu’était sa jolie âme, l’attira dans ses bras et, la regardant avec bonté, elle fit :

— Toi aussi, tu as du chagrin !

Marie-Catherine baissa la tête en rougissant… et la bonne vieille maman reprit :

— Voilà de pauvres yeux qui en racontent plus long que bien des paroles.

— Marraine ! murmurait Marie-Catherine… J’ai travaillé hier soir très tard ; je voulais terminer la nappe que je brode en ce moment pour l’autel de notre bonne mère sainte Arme.

— Chère petite ! … Allons… dis-moi la vérité… Tu as des yeux rouges parce que tu as pleuré, et tu as pleuré parce que ton cousin t’inquiète comme il nous inquiète tous ici.

Et comme Marie-Catherine se taisait, Mme Surcouf reprit :

— Tu l’aimes bien, toi aussi !

— Oui, marraine.

— Je le comprends !… Il y a tant de souvenirs entre vous deux… des souvenirs d’enfance… les meilleurs de tous… Et puis, nous avons toutes deux si souvent parlé de lui, qu’il est tout naturel que tu te sois prise à l’aimer comme un grand frère.

« Et nous qui étions si heureuses de le revoir !

« Le jour de son arrivée, quand je l’ai retrouvé si beau, si plein d’entrain, si bon avec nous tous et surtout si simple, malgré toute la gloire et toute la fortune qu’il avait conquises, j’ai cru que le bonheur allait refleurir pour toujours à la maison et qu’il allait ensoleiller les quelques armées qui me restent à vivre.

— Moi aussi, je le croyais, soupirait l’orpheline.

— Ah ! reprenait Mme Surcouf, ton instinct ne te trompait pas lorsque tu cherchais à l’empêcher de se rendre chez Marcof… Oui, tu avais raison d’avoir peur, puisque c’est à partir de ce moment qu’il a changé envers nous ! Dès le lendemain je m’en suis bien aperçue… Il n’avait plus le même visage, les mêmes yeux, la même voix !

Et sans se douter jusqu’à quel point elle exaspérait le chagrin de sa pauvre petite filleule, la bonne dame ajouta :

— C’est à se demander si cette étrangère n’aurait pas ensorcelé aussi notre Robert.

Marie-Catherine ne répondit pas. Elle craignait, en effet, par des phrases imprudentes, de révéler le secret qu’elle gardait pudiquement enfoui au fond de son cœur.

Et, tandis que sa marraine passait dans une pièce voisine, la jolie Bretonne, demeurée seule, et toujours obsédée par la hantise d’un rêve qu’elle jugeait à présent irréalisable, se prit à murmurer tristement :

— Oui… elle l’a ensorcelé !

Marie-Catherine comprit que c’était pour elle un dur calvaire qui allait commencer.

Mais, dans sa noble souffrance, il n’y avait pas la moindre rancœur, l’ombre d’une jalousie. Elle ne ressentait aucune haine, envers cette inconnue en laquelle, sans l’avoir jamais vue, sans avoir jamais rien entendu, rien appris d’elle, uniquement guidée par une sorte de divination qui était mieux que de l’instinct, elle avait tout de suite deviné une rivale victorieuse.

Avant tout, par-dessus tout, elle plaignait Robert… Elle s’épouvantait de cet amour deux fois coupable, puisqu’il était inspiré par une femme qui d’abord était celle d’un autre, et qui, ensuite, n’était ni de son sang, ni de sa race… et risquait, de ce double fait, de l’entraîner vers les plus irréparables péchés et de ternir à tout jamais la radieuse auréole qui nimbait le front du jeune conquérant.

Ah ! pourquoi ne l’avait-il pas choisie… elle… qui ne demandait qu’à se dévouer à lui… qu’à lui donner ce bonheur clair et charmant qui doit fêter le retour du vainqueur ?

Elle n’eût été, en effet, ni sa maîtresse, ni son esclave, mais sa compagne, celle dont le sourire tout de confiance, de tendresse et d’abandon l’eût accueilli sans cesse !

Plus fière encore de partager avec Surcouf son âme que son nom, son amour que sa gloire, ne lui eût-elle pas fait la plus riche des offrandes en lui donnant entièrement son cœur de Bretonne attachée, fidèle et dévouée jusqu’à la mort ?

Mais hélas ! Robert n’avait pas cessé de voir en elle la petite cousine que l’on est tout prêt à aimer comme une sœur… Et il était passé à côté du trésor qui se cachait, timide et modeste, et que ne faisait valoir aucune parure volontaire…

Il s’était laissé éblouir par un mirage qui, pour la croyante sincère qu’était Marie-Catherine, n’était qu’un piège tendu par le démon. Et, dans sa déception, dans sa peine, s’apitoyant sur Robert plus que sur elle-même, elle se disait :

— Comme je vais prier pour lui, pour qu’il ne soit pas trop malheureux et surtout pour qu’il ne compromette pas le salut de son âme !

Depuis un instant déjà, Jacques Morel, qui s’était faufilé sans bruit dans la pièce, observait la jeune fille. Celle-ci, plongée dans ses réflexions, n’avait pas remarqué sa présence.

Son visage ingrat, au regard fuyant, à la bouche mauvaise, exprimait une sorte de convoitise haineuse qui le rendait encore plus antipathique.

On devinait qu’il désirait plus la jolie Bretonne qu’il ne l’aimait, et que son âme, incapable de donner asile à tout autre sentiment qui n’eût point été de la méchanceté et de l’égoïsme, était déjà ulcérée par la rancœur que lui inspirait la dédaigneuse indifférence de l’orpheline à son égard.

— Bonjour, Marie-Catherine, fit-il d’une voix mielleuse.

Marie-Catherine tressaillit. Son front se barra d’un léger pli… et dans ses yeux il y eut une ombre de méfiance.

— Bonjour, Jacques, répondit-elle avec froideur.

Robert n’est pas là ? Demandait insidieusement le commis aux écritures.

— Non… il n’est pas là.

— Comme vous avez l’air triste aujourd’hui, Marie-Catherine… Auriez-vous quelque chagrin ?

La jolie Bretonne se taisait… Mais une larme qu’elle n’avait pu refouler roula lentement sur sa joue.

Jacques Morel se rapprocha d’elle et reprit sur un ton d’hypocrite compassion :

— Je vois que vous avez appris la grande nouvelle et je comprends que vous soyez très affligée à la pensée que Robert va de nouveau s’embarquer sur la Confiance.

— Vous dites que Robert va partir ? Sursauta la pauvre enfant.

— Comment ! Vous ignoriez ! Pardonnez-moi de vous avoir révélé si brusquement…

— Il va partir !… Il va partir !… répétait Marie-Catherine en joignant les mains.

— Je suis navré… feignait de s’excuser Jacques… Si j’avais pu prévoir !… Mais ne vous désolez pas ainsi… Il fallait bien vous attendre à ce que Robert ne reste pas longtemps au pays et qu’il s’ennuie ici… Il lui faut la mer, les grands horizons, les batailles.

« Hier, il me disait encore : “Moi, je ne suis pas fait pour vivre à terre, pour me marier, pour mener une existence banale de bourgeois et pour mourir bêtement dans mon lit… mais pour me battre encore… toujours, et pour expirer sur le pont de mon navire en criant à mes marins : En avant En avant !“

« Ah ! ce Robert, ce n’est pas du sang, c’est du feu qu’il a dans les veines.

Ces paroles, distillées cruellement par Jacques Morel, achevèrent de bouleverser Marie-Catherine. Maintenant, de grosses larmes sillonnaient son visage devenu tout blanc… sous la morsure de la douleur.

Et, le misérable, qui éprouvait une sorte de joie sadique à torturer celle qu’il désirait, accentuait, de plus en plus insinuant, sournois et lâche :

— Je comprends votre peine… Et moi qui voudrais ne voir que de la joie dans vos yeux… du sourire sur vos lèvres…

Vous qui avez déjà tant souffert de n’avoir pas connu les vôtres, vous qui pourtant méritez tant et plus que toute autre d’être heureuse en ce monde.

Mais un cri échappait à la jeune Bretonne :

— Robert !

Surcouf venait de pénétrer dans la salle… Il avait revêtu son uniforme de commandant corsaire… Il était grave, presque solennel… Son visage, empreint d’une grande sérénité, ne portait plus aucune trace de l’orage intérieur qui l’avait ravagé, et ce fut à peine si un léger clignotement de ses paupières révéla l’émotion qui s’était emparée de lui en se trouvant en face de sa petite cousine en pleurs et en voyant apparaître son père et sa vieille grand-maman qui, tout de suite, rien qu’au costume et à l’attitude de Robert, avaient deviné que l’heure d’une nouvelle séparation allait sonner.

— Alors c’est vrai, tu t’en vas ?… haletait Marie-Catherine au milieu de ses sanglots.

— Il le faut… répondait Surcouf… J’ai réfléchi que je n’avais pas terminé ma tâche… Mon devoir est de partir… je pars.

— Mon Robert !… reprochait tendrement l’aïeule… Je suis bien vieille et sans doute je ne te reverrai plus jamais… Pourtant, tu nous avais promis de rester avec nous.

— L’amour des aventures, ponctuait douloureusement M. Surcouf.

Surcouf, l’air sombre, embrassa tour à tour sa grand-mère et Marie-Catherine… Puis il tendit la main à son père et à Jacques Morel qui s’efforçait de dissimuler la joie que lui causait le départ de son cousin.

Et, saisissant en une dernière étreinte la pauvre bonne-maman qui, en sanglotant, lui murmurait encore de ces mots tels qu’un cœur maternel sait seul en trouver quand elle voit s’éloigner son enfant pour longtemps, pour toujours peut-être, il gagna le dehors et disparut d’un pas rapide… suivi par plusieurs matelots qui portaient ses bagages.

Marie-Catherine se cacha la tête entre les mains… N’était-ce pas toute son âme que le beau corsaire emportait avec lui ?

Jacques Morel s’approcha d’elle.

— Marie-Catherine ! fit-il d’un ton doucereux, laissez-moi, Oh ! oui, je vous en supplie, laissez-moi vous consoler…

Et vous… laissez-moi souffrir !… s’écria l’orpheline.

Elle s’en fut tomber sur un siège, écroulée, anéantie.

Et lentement elle murmura :

— Je savais bien que cette femme portait avec elle le malheur !

V : LE MALOUIN ET LE LORIENTAIS

Ce jour-là, c’est-à-dire le 4 mai 1800, à Port-Louis, capitale de l’Ile de France, dans une des tavernes du port à l’enseigne Au rendez-vous des Bretons, régnait une bruyante animation.

Cet établissement, en effet, était le rendez-vous de tous les corsaires qui venaient y manger ou plutôt y boire leur part de prise.

Des marins servis par des nègres buvaient d’amples rasades d’eau-de-vie qui n’étaient pas sans colorer leurs visages et surchauffer leurs cerveaux… Deux colons faisaient un brin de cour à une jolie mulâtresse qui trônait prétentieusement en agitant un éventail en paille tressée qu’agrémentaient de clinquantes verroteries.

Plusieurs matelots lisaient avec attention une immense affiche aux grosses lettres noires sur fond tricolore et qui recouvrait presque entièrement du haut en bas l’une des cloisons de la taverne.

Elle était ainsi rédigée :

Que tous ceux qui n’ont pas d’engagement s’enrôlent à bord de mon navire, le Brûle-Gueule. Au cours de ma prochaine croisière, au lieu de manger selon mon habitude avec mon équipage, j’ouvre une table de capitaine et ce sera mon équipage qui mangera avec moi.

Je m’engage, en outre, à relâcher tous les quinze jours pour me procurer des vivres frais.

Car je veux que mes hommes soient heureux et vivent dans une continuelle bombance.

J’ajoute que tous les hommes embarqués à bord de mon navire, depuis le capitaine jusqu’au dernier matelot, toucheront part de prise égale.

Commandant DUTERTRE,

dit « le Lorientais ».

Tandis que les lecteurs de cette pittoresque proclamation se livraient aux commentaires les plus flatteurs à l’égard du généreux commandant et se promettaient tous de répondre à ce séduisant appel, deux groupes isolés de matelots corsaires, aux culottes dites « à la hollandaise », serrées dans de solides bottes de mer qui leur montaient aux genoux, aux vestes en forme de carmagnoles, fendues sur la chemise en toile écrue, aux cols largement ouverts, coiffés, les uns de bonnets de laine, les autres de madras et de petits chapeaux en cuir à fond plat et communément appelés « lampions », échangeaient des regards nettement hostiles et qui suffisaient à prouver qu’un esprit de grande rivalité régnait entre eux.

Le premier groupe appartenait à l’équipage de la Confiance, la corvette de Surcouf, qui, depuis près d’un an qu’il était de retour aux Indes, s’était illustré par de nouveaux et retentissants exploits.

L’autre était recruté parmi les marins du Brûle~.Gueule, bâtiment commandé par Dutertre, auquel la gloire de Surcouf n’était pas sans porter quelque ombrage.

Le Lorientais n’avait rien trouvé de mieux que d’attirer à lui et d’accaparer par les mirifiques promesses, dont nous venons d’avoir un échantillon, tous les hommes qui se trouvaient disponibles, enlevant ainsi à Surcouf le moyen de réparer les brèches qui s’étaient produites dans son équipage à la suite de glorieux mais meurtriers combats.

Surcouf, qui n’était déjà pas très commode et qui l’était devenu encore moins à la suite du drame intime qui l’avait forcé à reprendre la mer, en avait conçu une violente colère.

Sa fureur avait redoublé lorsque ses yeux étaient tombés sur cette fameuse affiche que Dutertre avait fait placarder, non seulement Au rendez-vous des Bretons, mais encore sur les murs de la ville.

— Il est temps d’en finir, s’était-il écrié en tourmentant nerveusement la poignée de son sabre.

Il avait ajouté :

— Un tête-à-tête de cinq minutes au champ de Mars entre le Lorientais et moi videra tout d’un coup ce différend !

Et il était parti à la recherche de son rival dans l’intention de le provoquer, de l’amener sur le terrain et d’en finir avec lui une bonne fois pour toutes par un de ces duels terribles, tel qu’il en avait déjà eu plusieurs et où il avait toujours eu le dernier mot.

Si la situation était plutôt tendue entre les deux chefs, elle l’était sinon plus mais tout autant entre ces rudes gars qui n’avaient pas l’habitude d’atténuer leurs propos ni de masquer leurs sentiments.

Et si l’on n’en était pas encore aux querelles qui fatalement aboutissent à des rixes sanglantes, les exclamations gouailleuses, les rires provocants, les gestes caractéristiques qui s’échangeaient en une atmosphère nettement belliqueuse faisaient prévoir que le conflit n’allait pas tarder à éclater dans toute son ampleur.

Tout à coup, un matelot du Brûle-Gueule, très surexcité, se leva et, brandissant son gobelet, il clama :

— A la santé de notre commandant Dutertre, le plus grand des corsaires !

À peine avait-il prononcé ces mots que tous les hommes de la Confiance se levaient en même temps et l’un d’eux lançait d’une voix de stentor :

— Le plus grand des corsaires, c’est Surcouf !

L’orage qui couvait éclata dans toute son ampleur.

Tout en s’invectivant, les deux groupes marchèrent l’un vers l’autre… prêts à cogner… Une bouteille vola en l’air… Ce fut le signal de la lutte. Tous s’empoignèrent, roulant à terre, renversant les tables en un tohu-bohu indescriptible et faisant fuir les nègres affolés de terreur.

Bientôt, on ne vit plus que des poings qui s’élevaient, se rabattaient, se relevaient pour s’abattre encore au milieu d’un concert d’imprécations et de jurons qui faisaient trembler les vitres.

Mais une voix vibrait, impérieuse, dominant le tumulte :

— Holà, mes gaillards !

C’était Surcouf qui, en uniforme, la rapière à la ceinture, surgissait dans la taverne.

Se jetant au milieu des combattants, les saisissant tour à tour et les envoyant rouler les uns contre les autres à quelques pas, dégageant sans distinction d’équipage ceux qui paraissaient en fâcheuse posture, il semblait un Titan s’interposant entre deux armées en guerre…

Un seul osa lui résister… un gabier du Brûle-Gueule, sorte d’Hercule trapu au cou de taureau, au faciès de brute, qui s’acharnait à étrangler un jeune marin de la Confiance.

Mais Surcouf l’empoigna par la taille, le souleva de terre et le projeta contre une porte avec une telle vigueur qu’elle vola en éclats.

— Ah çà ! Le Malouin, grondait une voix furibonde… Voilà que, maintenant, tu assommes mes matelots !

Et Dutertre, également en uniforme de commandant et son sabre au côté, apparut sur le seuil de la taverne.

Surcouf, marchant vers lui, ripostait :

— Ils avaient attaqué les miens !

— Tes moussaillons, raillait Dutertre, ne sont donc plus capables de se défendre !

— Prends garde, Lorientais, clama fièrement Surcouf. Il y a trop longtemps que tu me gênes.

— Cela veut dire qu’un de nous deux est de trop.

— D’accord.

— Alors, battons-nous !

— Battons-nous !

— Quand cela ?

— Tout de suite.

Devant l’assistance sidérée, tous deux dégainèrent aussitôt leurs sabres d’abordage… et, au milieu d’un silence effrayant — car nul n’eût osé intervenir dans une pareille querelle —, les deux adversaires s’élancèrent l’un sur l’autre et leurs lames s’entrechoquèrent avec furie.

Mais un ordre impérieux retentissait.

— Bas les armes !

Le général Malartic, gouverneur de l’Ile de France, accompagné par deux aides de camp, s’avançait vers les combattants.

Interloqués par cette intervention inattendue, Surcouf et Dutertre s’arrêtèrent.

Le général martela avec colère :

— il faut que vous soyez fous ou vendus aux Anglais pour vouloir vous couper ainsi la gorge !

— Nous nous gênons… déclarait Dutertre…

— Notre honneur est engagé, appuyait Surcouf.

Et ils se préparaient à croiser de nouveau le fer…

Mais, se jetant entre eux, le général Malartic s’écriait :

— Apprenez, commandant Dutertre, que votre navire, le Brûle-Gueule, vient d’être brûlé traîtreusement par un espion ennemi et qu’il gît par cinquante brasses au fond de la baie de la Poudre d’Or.

— Tonnerre ! Rugit le Lorientais, au milieu du silence consterné de tous.

Et, sans lâcher son sabre, il fit le mouvement de s’éloigner au-dehors… mais, se ravisant, il gronda, en se retournant vers Surcouf :

— Finissons-en d’abord !…

Le Malouin, très calme, très maître de lui, déclarait :

— Je ne me bats plus.

— Pourquoi ?

— La France avant tout, camarade !

Et Surcouf poursuivit :

— Je viens d’apprendre que le Kent, un des plus beaux paquebots de la Compagnie des Indes, avait dû quitter Portsmouth en février dernier, à destination de Bombay…

« Le Lorientais, veux-tu que nous l’attaquions ensemble ?

— Je n’ai plus de navire ! Ponctuait Dutertre avec un geste de rage.

— Tu as le mien, ripostait le Malouin avec noblesse.

« Or, je manque d’hommes ; car j’ai eu pas mal de pertes au cours de mes derniers combats ; et tu m’as pris tous ceux sur lesquels je comptais pour remplacer les absents !

« Embarque-toi avec les tiens sur la Confiance et nous partagerons tout : danger, pertes, profits et gloire !

— Très bien ! approuvait le général Malartic.

Et Surcouf, jetant au loin son arme, ajoutait :

— Soyons amis, le Lorientais. Soyons frères !

Dutertre, bouleversé par cet élan chevaleresque qui, d’un seul coup, domptait sa colère et dissipait ses rancunes, s’empara de la main que, si loyalement, lui tendait son rival.

— C’est entendu, c’est juré, le Malouin, fit-il… Tes matelots ont raison… Tu es le plus grand de nous !

En attendant, s’écriait Robert, je paie double rasade à l’équipage de la Confiance.

« Et vous, mes amis, lança Surcouf dont l’émotion se lisait sur le mâle visage, je veux que désormais vous vous accordiez et vous aimiez, comme votre chef et moi nous allons le faire…

« J’entends que tous vos cœurs battent à l’unisson des nôtres… à l’abri de notre pavillon et pour l’honneur de la patrie !

« C’est une formidable aventure à laquelle je vous entraîne… Mais nous vaincrons, j’en suis sûr !…

« Vivent les Bretons, mes gars, et vive la France ! »

Les deux commandants, félicités par le général Malartic, échangèrent une vigoureuse accolade, acclamés par leurs marins qui, oubliant déjà leurs vieilles querelles, s’apprêtaient à fraterniser avec enthousiasme.

Mais Surcouf, levant son chapeau, s’écria, en faisant passer dans l’assistance un frisson héroïque :

— En avant ! Mes amis. Et vous verrez que la mouette française viendra à bout du cormoran anglais !

VI : LE MYSTÈRE DU KENT

Les renseignements que Surcouf avait reçus au sujet du Kent étaient rigoureusement exacts…

Ce navire avait bien quitté Portsmouth à la date indiquée et venait, après une heureuse traversée, de doubler le cap de Bonne-Espérance, à la grande satisfaction de ses passagers.

Parmi eux, à côté de riches colons et de négociants anglais, dont quelques-uns étaient accompagnés par leur famille, on remarquait le général Lovel Bruce, officier d’une valeur éprouvée et d’une remarquable distinction, appelé aux Indes à un important commandement, et sa charmante femme, Lady Evelyne, dont la grâce, la distinction et l’enjouement étaient fort appréciés par tout son entourage.

Le Kent était un des plus beaux paquebots de la Compagnie des Indes.

Armé de soixante caronades*(canon court utilisé par la Royal Navy), il portait, en plus de son équipage, des troupes destinées aux garnisons de la colonie : en tout un effectif de quatre cent quatre-vingt-dix-sept combattants.

« Admirablement armé, gréé, nous apprend Joseph Garneray, dans les si curieux Mémoires qu’il a consacrés à Surcouf, il présentait un type parfait de sécurité et de coquetterie.

« Son pont, ses batteries, ses cursives et ses cabines brillaient chacun de l’éclat qui leur était propre.

« Sa proue était ornée de deux admirables sculptures sur bois doré, qui pouvaient rivaliser avec les chefs-d’œuvre de Puget, le grand artiste du XVIIe siècle, qui excellait en ce genre d’ornementation maritime.

« La poupe, décorée à la fois avec art et richesse, avec sa double rangée de balcons en galerie, offrait un aspect imposant, majestueux.

« La galerie, c’est-à-dire la partie la plus reculée de l’arrière, celle qui, sous le couronnement, s’étendait dans toute la longueur du bâtiment, représentait un somptueux salon ou plutôt une splendide salle des fêtes.

« Ce bâtiment synthétisait en quelque sorte la puissance et la fortune anglaises. »

Le Kent avait pour chef le commodore Ravington, type du marin britannique, très brave, d’une endurance sans limites, d’une force herculéenne qui le rendait capable de fendre une tête d’un coup de sabre, et d’une santé de fer qui lui permettait d’avaler d’un trait une demi-bouteille de whisky sans en être le moindrement incommodé.

Bien qu’impitoyable sur la discipline, il apportait dans l’exercice de ses fonctions, aussi bien que dans les manifestations de sa vie privée, un humour flegmatique qui lui valut une réelle popularité.

Or, le Kent recélait dans ses flancs un véritable mystère, dont seul son commandant détenait le secret.

Dans une cabine isolée, une femme, dont nul n’avait jamais aperçu les traits, vivait, rigoureusement enfermée.

Tour à tour, devant la porte, deux Hindous montaient la garde.

L’un qui répondait au nom de Timour était un grand gaillard à figure bronzée, au regard terrible, à la barbe grisonnante.

L’autre, Tagore, était un jeune homme de dix-huit à vingt ans aux yeux ardents, aux allures mystérieuses, au profil régulier et fier.

Eux seuls avaient le droit de pénétrer auprès de l’inconnue… de lui préparer ses aliments et de veiller sur elle…

Ils vivaient à l’écart, taciturnes, apparaissant et disparaissant comme des ombres, ne répondant que par un mutisme absolu aux questions qu’on leur posait, et nul ne pouvait se vanter d’avoir jamais entendu le son de leur voix.

Les passagers et surtout les passagères du Kent eussent été fort désireux de connaître le mot de cette énigme… Mais le commodore Ravington s’était toujours obstinément refusé à satisfaire leur curiosité, répliquant même à Lady Bruce, qui insistait pour être renseignée :

— Secret d’Etat, madame… Secret d’Etat !

L’attitude du commodore n’avait réussi qu’à surexciter les curiosités ambiantes et principalement celle des jeunes officiers anglais qui, tous, s’étaient romanesquement épris de cette inconnue à laquelle ils prêtaient les plus fabuleuses origines.

Les uns affirmaient qu’elle était l’épouse d’un des plus riches nababs de l’Inde et, qu’après un mystérieux séjour en Europe, elle regagnait, non moins mystérieusement, les pays de ses ancêtres.

Les autres prétendaient, sans grande conviction d’ailleurs, que c’était une Européenne, une Anglaise même, qui, chargée par le gouvernement de Londres d’une mission aussi importante que confidentielle, devait garder le plus strict incognito.

Mais bien que nul n’eût assisté à son embarquement, qui avait eu lieu avant celui de tous les passagers, et que personne n’eût jamais entrevu son visage, tous étaient d’accord pour lui prêter les avantages physiques les plus rares, les charmes les plus ensorceleurs.

Cette sorte de fétichisme dont l’inconnue était l’objet de la part des officiers du Kent n’allait point sans éveiller la jalousie des jolies misses qui se trouvaient à bord et qui eussent préféré voir l’attention des élégants midshipmen se concentrer exclusivement sur elles.

Or, ce jour-là, profitant d’un temps superbe, et convaincu qu’il ne risquait plus aucune fâcheuse rencontre, le commodore Ravington offrait à ses hôtes du Kent une après-midi dansante.

Une partie du pont avait été aménagée en salle de bal où, au son d’un petit orchestre improvisé, de jolies femmes aux toilettes somptueuses et aux parures éblouissantes exécutaient, au bras des officiers en uniforme de gala, la nouvelle danse à la mode, la walse, récemment importée d’Allemagne.

Près de l’entrée des cabines, sous une tente qui abritait un buffet abondamment servi, quelques jeunes officiers offraient le champagne à de charmantes jeunes filles qui caquetaient tout en jouant gracieusement avec leurs éventails. L’un d’eux, le lieutenant George Wilde, aide de camp du général Bruce, levait sa coupe en disant :

— Je bois à la belle passagère !

— La belle passagère, répétait ironiquement Miss Lucy

Brown, délicieusement souriante dans l’épanouissement de ses vingt printemps.

« D’abord, comment savez-vous qu’elle est belle, puisque nul d’entre vous ne l’a même entr’aperçue ?

— Nous le supposons, lançait étourdiment le lieutenant de vaisseau James Morris.

— En effet, appuyait le midship Robertson.

Et il ajouta avec toutes les apparences de la plus rigoureuse logique :

— Il serait étrange que l’on prît autant de précautions pour un laideron.

— En attendant, scandait Miss Jenny Monrose, je m’étonne de voir tant d’imaginations s’exalter et tant de cœurs s’enflammer pour une femme dont on ne peut même pas dire si elle est brune ou blonde et dont on ignore le pays, la race et le nom…

— Secret d’Etat ! répliquait Sir George Wilde, avec un accent de solennité comique.

Provocante, agressive, de plus en plus piquée au jeu, Miss Lucy Brown reprenait :

— Il faut croire, messieurs, que vous n’êtes guère entreprenants et je m’étonne qu’aucun de vous n’ait été encore assez audacieux pour nous apporter la clef de ce mystère.

— Vous ignorez donc, objectait Sir James Morris, que la consigne du commodore est formelle.

Le midship Robertson précisait :

— Nul n’a le droit, sans risquer les peines disciplinaires les plus graves, de pénétrer dans le couloir qui donne accès à la cabine de l’inconnue.

— Il me semble, ponctuait Jenny Monrose sur un ton de défi, que cette interdiction devrait, au contraire, au lieu de ralentir votre zèle, surexciter votre curiosité.

— Et la discipline, Miss Jenny ? objectait le lieutenant de vaisseau James Morris.

— N’est-il donc jamais permis de la sacrifier à la plus élémentaire galanterie ? Ripostait du tac au tac Miss Lucy Brown.

— Le commodore Ravington n’a point pour habitude de badiner avec le règlement, précisait Sir Robert Robertson et je crois qu’aucun de ses officiers ne se soucie de mériter ses foudres ni d’encourir sa disgrâce.

— Je vous croyais plus audacieux ! Raillait Miss Lucy Brown, et je suis sûre que si des officiers français étaient à Votre place, ils eussent déjà su, grâce à leur habituelle témérité et leur naturelle finesse, débrouiller cette singulière énigme et cela sans aucun risque pour eux.

Les jeunes Anglais, visiblement froissés par cette boutade qui ressemblait à un affront, eurent un sursaut de protestation.

Mais Sir George Wilde, qui paraissait le plus vexé de tous, s’écriait :

— Eh bien ! Moi, Miss Lucy, je parie un baiser qu’avant ce soir je saurai quelle est cette femme.

— Je refuse… ripostait la jolie Anglaise en affectant un air offusqué.

— Si ! Si ! Vous acceptez ! La pressait-on de toutes parts.

— Soit, consentait Miss Lucy Brown, mais à une seule condition.

— Laquelle ?

— Si vous perdez, scanda Miss Lucy en agitant un index menaçant, j’aurai le droit de vous donner un soufflet.

— La punition sera encore très douce ! déclarait galamment l’officier.

L’orchestre, qui s’était tu, attaquait une nouvelle danse.

Le joyeux essaim s’empressa d’abandonner le buffet pour se mêler aux autres danseurs.

— Mon cher camarade, observait le lieutenant de frégate James Morris, je suppose que vous n’allez pas donner suite à ce dangereux projet.

— J’y suis au contraire absolument décidé, répliquait Sir George.

— Vous n’ignorez pas cependant que le commodore Ravington est d’une sévérité implacable.

— Je sais aussi qu’un pari est sacré pour un Anglais, surtout quand il a pour enjeu le baiser d’une jolie femme.

— D’accord ! Cependant, laissez-moi vous dire : “Prenez garde !“

Sir James Morris quitta l’aide de camp et s’en fut prier Lady Bruce de l’inscrire sur son carnet pour la première country-danse.

Quant à George Wilde, après avoir jeté autour de lui un rapide coup d’œil et s’être assuré que personne ne l’observait, il se dirigea vers l’entrée des cabines, descendit un escalier d’une douzaine de marches ; puis il s’engagea dans un couloir éclairé par des quinquets à l’huile encastrés au plafond dans de solides armatures de verre double et qui aboutissait à une sorte d’antichambre rectangulaire assez obscure, à l’entrée de laquelle l’Hindou Timour veillait, immobile, les bras croisés sur la poitrine.

L’officier anglais voulut s’avancer. Mais Timour, toujours silencieux, lui barra le passage.

Alors, se campant devant lui, l’aide de camp du général Bruce lança d’une voix impérieuse :

— Quelle est cette femme que tu gardes ainsi prisonnière ?

L’Hindou ne broncha pas.

Sir George Wilde, tirant de sa poche quelques sovereigns, les tendit à Timour en insistant :

— Quelle est cette femme ? Parle ! Je le veux ! Je te l’ordonne !

Timour, avec un étrange sourire, s’empara des pièces d’or et les lança à la figure de l’officier…

Celui-ci bondit sous l’outrage et, d’un formidable swing, il envoya rouler à terre l’Hindou, qui poussa un cri guttural.

Passant par-dessus son corps, l’officier se dirigeait vers la cabine de l’étrangère dont la porte donnait sur l’antichambre…

Mais il n’eut pas le loisir de l’atteindre…

Surgissant des ténèbres, un poignard à. la main, Tangore s’élançait vers lui, menaçant.

L’aide de camp le saisit par le bras, cherchant à le désarmer.

Mais Timour, qui s’était relevé, le ceinturait de ses bras nerveux et, lui faisant perdre l’équilibre, il le renversa sur le plancher.

Tangore se penchait pour le frapper… lorsqu’une main de fer se posa sur son épaule, le forçant à plier sur ses genoux…

C’était le commodore Ravington qui, attiré par l’appel de Timour et redoutant un grave incident, s’était empressé d’accourir.

Près de lui se profilait l’élégante silhouette du général Bruce.

L’aide de camp s’était relevé… et, aussi furieux qu’humilié, prenait aussitôt une attitude réglementaire.

— Ah çà ! gronda Ravington, vous ignoriez donc qu’il était interdit de pénétrer ici ?

Le jeune officier n’eut pas le temps de balbutier même une vague excuse.

Le général Bruce, se tournant vers Ravington, lui demandait, tout en lui désignant Tagore, dont le regard brillait d’une lueur farouche :

— Est-il interdit de châtier celui qui a voulu assassiner un de mes officiers ?

— Attendez, général…

Et le commodore, se penchant à l’oreille de Lovel Bruce, lui murmura quelques phrases que lui seul put entendre.

A mesure que Ravington s’exprimait, le visage du général Bruce prenait une expression de douloureuse surprise.

Dominant son trouble, le général Bruce se tournait vers l’aide de camp et lui ordonnait d’un ton sévère :

— Lieutenant George Wilde, par votre imprudence, par votre étourderie, vous avez failli commettre une faute impardonnable et dont les conséquences auraient pu être irréparables.

« Allez prendre immédiatement les arrêts, en attendant que je statue sur votre sort.

Le jeune officier salua et, tout interdit, regagna l’escalier… Le général Bruce dirigea son regard attristé vers la cabine mystérieuse devant laquelle Timour et Tagore avaient repris leur faction…

Puis, avec un accent de pitié profonde, il soupira :

— La pauvre femme !

Alors Timour, s’approchant de Tagore, lui dit à voix basse :

— C’est bien, mon fils… Le grand brahmane sera content de toi !…

Et Tagore eut un mystérieux sourire.

VII : À L’ABORDAGE !

habilement camouflée en navire de commerce la Confiance était partie au-devant du Kent. Surcouf et Dutertre étaient vite devenus les meilleurs amis du monde… et le Lorientais reconnaissant loyalement la supériorité du Malouin, n’avait voulu être que son second à bord… et non pas son égal…

L’équipage, trié sur le volet, était animé de la plus magnifique ardeur… Le temps était splendide et la brise favorable.

L’audacieuse entreprise débutait donc sous les meilleurs auspices.

Cependant Surcouf semblait Préoccupé, mélancolique. Etait-ce parce qu’il jugeait à présent plus froidement l’entreprise qu’il avait résolu de tenter et qu’il commençait à trouver la partie par trop inégale ?

En effet, il fallait une singulière audace pour livrer bataille avec une corvette qui jaugeait à peine trois cents tonneaux n’avait pas cent matelots à son bord, et n’était armée que de huit couleuvrines à la véritable citadelle mouvante qu’était le Kent.

Mais Surcouf — tous les marins le savaient — n’était pas homme à se laisser décourager par les difficultés d’une tâche résolument décidée.

Au contraire on eût dit que l’approche du danger, tout en développant ses merveilleuses qualités de chef, exaspérait encore l’indomptable énergie, le sublime courage du corsaire… Et pas un homme de son équipage, depuis Dutertre jusqu’au plus humble gabier, n’avait eu un seul instant la pensée que le capitaine, toujours confiant dans la victoire, éprouvait la moindre inquiétude sur l’issue de sa nouvelle croisière.

Pour eux comme pour lui, le Kent était vaincu d’avance ! Cependant tous ses compagnons se demandaient pourquoi Surcouf, d’ordinaire si bouillant d’impatience, si vibrant de belle humeur à l’approche du danger, se montrait, en la circonstance, si sombre et si fermé.

Mais nul n’eût osé provoquer les confidences du grand corsaire.

D’un caractère facilement irritable, servi par une de ces forces physiques dont il ne connaissait pas lui-même les limites, on eût dit qu’à certains moments il incarnait la tempête.

Aussi personne ne se hasardait, en lui posant une question indiscrète, à déchaîner un orage dont les effets risquaient d’être aussi redoutables aux êtres vivants qu’aux objets inanimés.

Or, un soir qu’accoudé au bastingage Surcouf contemplait la mer d’un œil voilé de brume, plusieurs marins accroupis sur le pont entouraient un de leurs camarades qui souillait dans un biniou un air breton pittoresque et nostalgique.

Soudain, Surcouf eut un ressaut de colère, bondit vers le matelot et lui cria en lui arrachant son instrument :

— Tais-toi, Madurec, tu me casses la tête !

Et il ajouta avec colère :

— Vous autres, allez fourbir vos armes, car j’espère bien que vous aurez bientôt l’occasion de vous en servir !

Les matelots déguerpirent aussitôt et disparurent en un clin d’œil par les écoutilles…

Surcouf se laissa tomber sur un tas de cordages… et se cacha la tête entre les mains…

Dutertre, qui avait assisté de loin à cette scène, s’approcha de lui et, fraternellement, lui posa la main sur l’épaule.

En effet, depuis leur réconciliation, il n’existait plus entre eux aucun motif de ressentiment, aucune trace de rancune…

Faits pour s’estimer, se comprendre et s’aimer, tous deux, en apprenant à se mieux connaître, avaient scellé leur pacte d’alliance d’une amitié sans cesse grandissante et cimentée par la mise en commun de leurs intérêts, l’association de leur vaillance et l’union de leurs ambitions.

A présent, ils pensaient, ils espéraient, ils voulaient ensemble, et le désintéressement si spontané avec lequel le Lorientais avait déclaré devant tous que, seul après Dieu, Surcouf resterait maître de son navire et de son équipage, avait achevé de lui conquérir pour toujours l’affection du Malouin.

— Robert, attaquait Dutertre, on dirait que tu as le mal du pays

Surcouf, un instant, garda le silence. On eût dit qu’il hésitait à répondre.

Puis il murmura :

— Peut-être !

Et, lentement, il poursuivit, hanté par les souvenirs qui l’obsédaient :

— Je pense aux miens… aux amis que j’ai laissés, à ma ville si noble, si belle en sa cuirasse de pierre.

— Pourquoi n’y retournes-tu pas ?

Surcouf laissa échapper un profond soupir.

Dutertre reprenait :

— Tu es riche… glorieux… La prise du Kent, qui ne saurait manquer de tomber entre nos mains, va encore grandir notre fortune.

« Moi, je t’assure que si, comme j’en suis certain, notre grand coup réussit, je m’en retournerai à Lorient, je m’y marierai et je tâcherai d’y fonder un foyer, une famille…

« Pourquoi n’en ferais-tu pas autant ?

Surcouf secoua tristement la tête…

— Moi, fit-il, je ne peux pas !

— Te serais-tu brouillé avec les tiens ?

— Non… jamais je ne les ai autant chéris… J’étais si content de me retrouver près d’eux… La grand-mère et la petite Marie-Catherine étaient au désespoir de me voir repartir. J’ai vu mon père essuyer furtivement une larme… et moi-même, quand je me suis éloigné, j’ai senti mes yeux me picoter comme si je les avais trempés dans de l’eau salée.

— Mais ?

Surcouf se tut de nouveau… Sa poitrine se soulevait par saccades et son visage exprimait une amertume profonde.

Dutertre lui prit la main…

— Peine d’amour ! fit-il d’un air à la fois triste et surpris…

— Oui… peine d’amour ! articula douloureusement le corsaire !

— Toi !

— Oui, moi !

— Quelle est donc la fille de ton pays, s’exclamait le Lorientais, qui ne serait pas à la fois folle de joie et d’orgueil à la pensée de devenir ta femme ?

— Ce n’est pas une Malouine ! déclarait Robert.

Puis, brusquement, fébrilement, il s’écria :

— Je vais tout te dire… car je ne puis plus garder cela pour moi… J’étouffe… oui, j’étouffe… J’ai tellement souffert et je souffre encore si cruellement. Je croyais qu’une fois en mer, repris par mon métier, reconquis par mes aventures, j’oublierais. Mais non… Chaque jour, au contraire, ma blessure au lieu de se cicatriser saigne davantage… C’est comme une bête qui me ronge tour à tour le cœur et le cerveau… C’est à en devenir fou, tu m’entends, fou à lier ! Oui, c’est abominable… Ecoute-moi… le Lorientais !… Mais, jure-moi que tout ceci restera à jamais entre nous

— Je te le jure !

— Tu vas tout savoir !

Et, tout en s’efforçant de maîtriser la tempête qui grondait en lui, le corsaire fit :

— Tu as connu Marcof ?

— Si je l’ai connu !… C’était et c’est encore un grand corsaire…

— Je lui dois tout, scandait Surcouf. C’est lui qui a convaincu mon père qu’il devait me laisser suivre ma vocation de corsaire… C’est lui qui m’a emmené avec lui, m’a élevé, dressé à son école, m’a fait donner ma première lettre de marque, a obtenu pour moi de l’armateur Zacharie, de l’lle de France, le commandement de mon premier bâtiment.

— L’Emilie, précisait Dutertre, un fin voilier avec lequel tu as réussi, en quelques mois, à capturer quatre vaisseaux anglais dans le golfe du Bengale.

— Et cela a été le départ de ma fortune. Tu vois donc que j’ai raison, le Lorientais, quand je te dis que je lui dois tout !… Aussi, quand je suis revenu au pays, je n’avais qu’un désir : le revoir, pour lui crier toute mon amitié, toute ma reconnaissance…

« Il se trouvait justement auprès de Saint-Malo… dans sa propriété du Chêne-Vert, sur le bord de la Rance…

« Il n’était pas seul… Il vivait là… très retiré… avec la fille d’un Français et d’une Hindoue qu’il avait ramenée d’une de ses croisières… Elle était chrétienne et il l’avait épousée à l’église… Il en était tellement amoureux qu’il la cachait à tous… Et, en dehors des hommes de son équipage, personne ne l’avait jamais vue et il a fallu des circonstances indépendantes de sa volonté pour qu’il me fît faire sa connaissance…

« Le soir où je me présentai chez lui, deux bandits dont il a été impossible de retrouver la trace, après avoir poignardé Marcof, s’apprêtaient à enlever Madiana… C’est ainsi qu’elle se nomme !… J’arrivai à temps pour les mettre en déroute, délivrer cette malheureuse… et prodiguer mes soins à Marcof, qui se rétablit promptement.

« Hélas ! Madiana était si belle… si différente des autres… ses traits si purs étaient si bien l’expression de son âme, que je ne tardai pas à être entraîné vers elle par une de ces passions contre lesquelles se brisent les plus irréductibles volontés.

« Et voilà qu’un soir, malgré elle, elle m’avoua qu’elle aussi m’aimait

« Ce fut un instant à la fois d’indicible allégresse et d’atroce déchirement. Car nous avions compris tous deux que ces aveux étaient déjà le commencement du crime ; mais nous résolûmes de ne pas faire un pas de plus sur le chemin de la trahison.

« Et nous nous séparâmes après nous être juré de nous oublier et de ne plus jamais nous revoir.

Et, d’une voix enfiévrée, Surcouf ajouta :

— Toi, auquel j’ai confié mon secret, toi qui sais pourquoi je suis parti de Saint-Malo et pourquoi, sans doute, je n’y reviendrai jamais, tu dois comprendre combien je suis malheureux !

— Alors, tu penses encore à cette femme ?

— Oui, Lorientais, et pourtant, sur mon honneur de corsaire, je te jure que j’ai tout fait pour me détacher d’elle, pour effacer de moi son image, son souvenir… Mais je n’ai pas réussi et maintenant, je le sens bien, j’y penserai toujours !

— Pauvre ami !

Un cri retentissait :

— Un navire !

Ces mots produisirent sur Robert l’effet d’une décharge électrique.

D’un bond, il se leva, lançant, à l’homme de vigie installé à califourchon sur une vergue :

— Un navire ?… Dans quelle aire ?…

— Sous le vent, par le bossoir de tribord…

— Quel signalement ?

— À ce que l’on voit de sa coque hors de l’eau, il doit avoir au moins deux batteries couvertes.

— Ah ! ah !

— Ensuite, il est supérieurement gréé et il a ses voiles taillées à l’anglaise…

— Diantre !

— Je veux bien ne plus m’appeler Pierre-Marie Tinténiac et ne plus jamais revoir le clocher de Cancale, ma paroisse, si ce n’est pas un gros paquebot anglais qui s’avance vers nous…

— N’a-t-il pas, à l’avant, un buste de femme ?

— Oui, commandant !

— Et des bras de civadière à palais simples ?

— Oui, commandant.

— Et son petit hunier ?

— Il porte une prise neuve au-dessus du rez-de-chaussée.

Surcouf n’en entendit pas davantage.

Suivi par Dutertre, il se précipita sur la dunette et, s’emparant d’une longue-vue, il scruta l’horizon.

Bientôt une vive rougeur colora son visage… Les narines frémissantes, la bouche entrouverte en un sourire d’allégresse, il s’écria :

— C’est le Kent ! Enfin !

A l’approche de la bataille, Surcouf était redevenu lui-même.

Saisissant un porte-voix, il lançait :

— Tout le monde debout !

Quelques secondes après, tous les matelots de la Confiance étaient rassemblés sur le pont.

— Camarades, s’écriait-il, nous allons attaquer le Kent que voici là-bas.

D’un même mouvement, les marins se penchèrent vers le bastingage ou se courbèrent sur le guibre…

Au loin, la masse sombre du Kent se profilait dans le crépuscule du soir, gigantesque, orgueilleuse, superbe !…

C’était bien la lutte de la mouette contre le cormoran qui allait s’engager !

Mais déjà Surcouf commandait à travers son porte-voix :

— Laisse arriver ! Mets le cap droit sur son travers ! Amène les basses voiles… la barre à tribord… Aborde sous le vent !…

« Arrondis de poupe à tribord, timonier, largue les boulines ! et les bras au vent partout !

« Canonniers, parez en dedans les canons de bâbord, ils gêneraient l’abordage.

« En haut, les gabiers ! Garnissez les hunes de grenades ! Qu’elles pleuvent sur l’Anglais dru comme grêle !

« Sur la drisse et dans les chaloupes, les meilleurs tireurs et visez surtout les officiers !…

Tous s’adressaient des regards effarés comme s’ils croyaient avoir mal entendu les ordres du maître.

Celui-ci, qui s’attendait à cet étonnement, reprenait :

— Nous n’avons de chance de venir à bout d’un pareil adversaire que par la surprise… Nous accosterons donc sans mot dire… Nous jetterons les grappins et, du haut de nos vergues, nous tomberons sur le pont du Kent comme la foudre… Que chacun tue son homme d’abord… Moi, je réponds du mien…

« Frappez indistinctement sur les Anglais et sur nos hommes, si les premiers avancent ou si les seconds reculent…

« Que rien ne nous résiste !… et le Kent est à nous !…

Electrisés par le langage et l’attitude de leur chef, tous les marins de la Confiance clamèrent d’un seul coup :

— Hourra ! Hourra ! pour le commandant !

— Branle-bas de combat et veille au grain… lançait Surcouf d’une voix de tonnerre… Chacun à son poste et silence partout !…

En un clin d’œil, les caisses d’armes furent montées sur le pont… et chacun s’empara de haches, de mousquetons, de sabres, de piques… suivant son goût et ses aptitudes…

Les yeux de Surcouf étincelaient.

A la vue de ces braves qui se préparaient si hardiment à attaquer un ennemi si formidable… le grand corsaire sentit une flamme de divin enthousiasme l’embraser… et, brandissant une hache d’abordage, il s’écria :

— Camarades, le moment est venu de vaincre ou de mourir !

— Commandant, nous vaincrons… fit d’une seule grande voix tout l’équipage.

— Mes gars… je suis content de vous !… Jamais la Confiance n’a mieux mérité son nom. A présent, je suis sûr de la victoire !

« Maintenant, masque, partout !… Hop ! Hop !…

« La barre, dessus, timonier ! A l’abordage.

Et tandis que Surcouf gagnait le beaupré sur lequel il s’installait à califourchon avec Dutertre et les meilleurs marins, chacun, sur le pont, se tenait prêt à bondir sur le tillac du Kent.

Et la Confiance passait vent sous vergue, s’élançant vers son ennemi…

À bord du Kent, le bref et dramatique incident qui s’était déroulé devant la cabine de la mystérieuse passagère était passé complètement inaperçu et l’on continuait à danser avec le plus joyeux entrain et la plus parfaite insouciance.

Trois vieilles dames anglaises, armées de leurs faces-à-main, regardaient tourbillonner les couples tout en échangeant les propos les plus rassurants.

L’une d’elles, Lady Mappleton, grande, mince, sèche, anguleuse et qui avait la fâcheuse manie de découvrir sans cesse en un sourire officiel et figé une double rangée de dents longues et jaunes qu’on eût dites taillées dans une défense d’éléphant, s’écriait :

— Décidément… nous sommes favorisés ! Je ne vous cacherai pas que lorsque j’ai quitté l’Angleterre pour rejoindre, à Bombay, le colonel Mappleton qui, depuis deux ans, tient garnison dans cette ville, j’éprouvais une double crainte : celle du mal de mer et celle plus vive encore de voir notre navire attaqué par un de ces bandits de l’Océan, vulgairement appelés corsaires.

Lady Mappleton poursuivait :

— Or, depuis notre départ, non seulement nous n’avons pas essuyé le moindre grain, mais nous n’avons même pas vu poindre à l’horizon la plus petite voile suspecte…

« C’est tout simplement admirable.

— La traversée n’est pas encore terminée, observait Mrs. Blomfield, dont l’excessive corpulence couronnée par une énorme tête en forme de boule et aux joues cramoisies comme la robe d’un cardinal, contrastait comiquement avec la maigreur squelettique de sa voisine…

— En effet… appuyait Miss Betty Hornsby, vieille fille riche, maniaque et à moitié folle qui passait sa vie à faire la traversée de Londres à Bombay et de Bombay à Londres, ne restant à terre que juste le temps nécessaire pour renouveler ses provisions de médicaments dont elle ne cessait de se droguer, et de sa mauvaise humeur, dont elle faisait sentir autour d’elle les effets avec une insistance et une générosité toutes particulières.

Et, en lançant tour à tour à chacune de ses interlocutrices un regard qui révélait la rancœur vinaigrée que lui inspirait le célibat auquel elle était irrémédiablement condamnée, elle insinua :

— Nous allons précisément aborder, cette nuit, dans les parages où les pirates français ont l’habitude de se livrer à leurs sinistres exploits.

— Que nous dites-vous là ! s’exclamait la grosse Mrs. Blomfield, tandis qu’automatiquement les lèvres minces et blêmes de Lady Mappleton se refermaient sur sa menaçante dentition.

Avec une froideur tranquille et calculée, Miss Betty Hornsby, férocement, poursuivit :

— Lors de mon dernier voyage à bord de la Sibylle, nous avons été attaqués, ici même, par un bâtiment corsaire…

« Fort heureusement, deux frégates de la marine anglaise qui croisaient aux alentours ont pu arriver à temps pour nous sauver… Sans quoi, je crois que nous tombions entre les mains de ces terribles pillards.

— Vous avez dû avoir bien peur ! soulignait Lady Mappleton.

— Je n’ai jamais peur, répliquait sans sourciller la vieille demoiselle.

« Je vous dirai même qu’en ma qualité de fille, petite-fille et arrière-petite-fille de marins, j’ai toujours été attirée par la mer… et tout spécialement par la guerre navale, qui est un des spectacles les plus grandioses que l’on puisse rêver.

« Vous ne pouvez vous imaginer combien il y a de beauté dans la rencontre de deux vaisseaux qui, après s’être bombardés, s’abordent, s’agrippent comme deux immenses oiseaux de proie qui s’étreindraient avec leurs serres.

« Ce bruit de caronades, ces panaches de fumée, cette odeur de poudre, ces hommes qui luttent à coups de mousquets, à l’arme blanche, ces corps à corps, c’est quelque chose de merveilleux, de fantastique, qu’il faut avoir vu pour s’en rendre compte. Et moi qui ai vu, je ne demande qu’à revoir encore.

— Eh bien ! pas moi, déclarait Mrs. Blomfield, déjà toute tremblante d’émoi.

Toujours avec la même placidité, Miss Betty Hornsby continuait :

— Ce qui mettrait le comble à ma joie, ce serait, à la suite d’un combat où nos marins auraient été victorieux, de contempler pendus aux vergues du Kent le corps d’un de ces forbans, un Surcouf, par exemple !

— Surcouf ! s’exclamèrent simultanément Lady Mappleton et Mrs. Blomfield, auxquelles le seul nom du célèbre corsaire inspirait une véritable épouvante.

Avec un flegme déconcertant, Miss Betty Hornsby accentuait :

— De tous nos ennemis, c’est le plus dangereux, le plus terrible… Il paraît que lorsqu’il s’attaque à l’un de nos navires, il ne lâche jamais sa proie… Or, pendant mon dernier passage en Angleterre, mon cousin, l’amiral Davidson, premier lord de l’Amirauté, m’a affirmé qu’après un bref séjour à Saint-Malo, sa ville natale, il était reparti pour l’Ile de France et qu’il avait recommencé à écumer la mer des Indes.

« Aussi ne serais-je pas surprise que nous fussions bientôt attaqués par lui !

« J’en serais ravie… surtout si, comme je l’espère, la bataille se terminait par la défaite, la capture et la pendaison de ce démon.

— Je vous en prie… s’écriait Lady Mappleton, parlons d’autre chose.

— Mistress Hornsby, déclarait Mrs. Blomfield, vous me donnez la chair de poule.

— Vous allez être cause que je vais rêver toute la nuit que je suis tombée vivante entre les mains de ce maudit Surcouf.

Et, apercevant le commodore Ravington qui se dirigeait de son côté en compagnie du général Lovel Bruce, Lady Mappleton se leva et s’en fut vers lui en clamant :

— Commodore ! … Commodore ! … venez nous rassurer. Miss Betty Hornsby vient de nous mettre la mort dans l’âme.

— Comment cela ? s’exclamait Sir Ravington avec un cordial sourire.

— Miss Betty Hornsby, scandait Mrs. Blomfield, prétend que nous allons être attaqués par Surcouf.

— Et quand cela serait ! répliquait le commodore, dont le sourire se teinta d’une légère ironie.

— Commodore ! s’exclamèrent simultanément les deux vieilles Anglaises, tandis que Miss Betty Hornsby demeurait stoïquement impassible… Commodore, vous voulez plaisanter.

— Pas du tout, mesdames !… D’ailleurs, le Kent n’a rien à redouter.

« N’est-il pas armé d’une puissante artillerie ? Ne porte-t-il pas à son bord un équipage dont la valeur égale le nombre ?

— Et, soulignait le général Bruce, n’est-il pas commandé par l’un des meilleurs officiers de la marine anglaise ?…

— Qui se sent d’autant plus fort, s’empressait d’ajouter Ravington, qu’en cas d’alerte il aurait à ses côtés l’un des plus valeureux officiers de l’armée britannique.

Et, s’adressant à Lady Mappleton, qui tamponnait son front couvert de sueur avec un mouchoir garni de dentelles :

— J’espère, mesdames, que vous voilà quelque peu rassurées. Mais, pour achever de vous tranquilliser tout à fait, laissez-moi vous dire que, si audacieux que soit Surcouf, je doute qu’il ose livrer bataille au Kent… car il ne doit pas ignorer que cette fois il courrait à une défaite écrasante.

— Eh bien ! moi, commodore, s’écriait Miss Betty Hornsby, je souhaite, au contraire, qu’il ait cette idée, afin qu’ainsi que je le disais tout à l’heure à ces dames, je puisse enfin voir le corps de ce pirate se balancer à la plus haute vergue de votre paquebot.

A peine avait-elle prononcé ces mots qu’un cri retentissait, dominant le bruit de la fête — Un navire à bâbord !

Tandis que Miss Betty Hornsby avait un sursaut d’inquiétude, en contradiction absolue avec ses précédents propos, et que Lady Mappleton et Mrs. Blomfield échangeaient un regard consterné, le commodore, accompagné du général Bruce, se hâtait de regagner la passerelle pratiquée sur le château d’arrière, et, s’emparant d’une puissante lunette d’approche installée sur un solide trépied fixé au plancher par des boulons de cuivre, il regardait dans la direction indiquée par la vigie… et apercevait au lointain un flocon blanc… un voilier si mince qu’on le devinait plutôt qu’on ne l’apercevait.

C’était la Confiance qui s’avançait vers le Kent.

— Ce doit être un caboteur ou un bateau pilote, grommela le commodore.

Mais, à mesure que le navire grossissait, Ravington, vieux marin d’expérience, commençait à concevoir, non pas de l’inquiétude, mais de la méfiance.

— Voyez donc, vous aussi, général… invitait-il. Ce vol à la fois rapide et sournois, comme celui d’un épervier qui va fondre sur sa proie… ne serait-ce pas un corsaire ?

— En tout cas, observait Lovel Bruce, je suppose qu’il ne commettrait pas la folie de nous attaquer.

Quelques rires s’élevèrent du groupe des officiers qui l’entouraient.

— Le malheureux ! lançait le lieutenant James Morris, il ne se doute pas de la réception qui l’attend.

— Une bordée bien dirigée, s’exclamait le midship Robertson, suffira à couler cet insensé.

Et, se précipitant vers les valseurs, il s’écria étourdiment :

— Il paraît que nous allons être attaqués.

A ces mots, toutes les danses s’arrêtèrent… Miss Betty Hornsby, toute tremblante de peur, se précipitait, la première, vers l’entrée des cabines, suivie par Lady Mappleton et Mrs. Blomfield qui donnaient des signes de la plus manifeste épouvante.

— Ne craignez rien, mesdames, déclarait l’officier de marine… Ce n’est pas une bataille qui se prépare, c’est une fête à laquelle nous vous prions d’assister.

— Alors, mesdames, nous restons ? proposait la charmante Lady Bruce, qui avait gardé tout son sang-froid.

Et elle ajouta :

— Il y aura peut-être des blessés et nous serons là pour les secourir.

— Oui, oui, nous restons ! affirmèrent toutes les passagères, enhardies par ce joli exemple de courage.

A ce moment, une ombre couchée derrière la tente du buffet, se dirigea en rampant vers l’escalier qui conduisait à l’entrepont.

C’était l’Hindou Tagore qui, aux écoutes, avait tout entendu et se hâtait de rejoindre Timour qui montait la garde devant la porte de l’inconnue.

— Père, lui dit-il, il paraît que le Kent va être attaqué par un corsaire.

Timour répondit, toujours impassible :

— Mon fils, souviens-toi du serment que nous avons fait au grand brahmane.

Tagore murmura d’un air extatique :

— Nous jurons de la tuer plutôt que de la laisser retomber entre les mains d’un étranger !

Et, en un geste d’implacable cruauté, les mains des deux Hindous se crispèrent sur la garde de leur poignard.

Pendant ce temps, le navire suspect était entré dans les eaux du Kent… Un premier coup de canon tiré à blanc le sommait de hisser son pavillon.

La Confiance continua à avancer sans obtempérer à cet ordre… et toujours avec les allures d’un bateau de commerce inoffensif.

— Il a l’oreille dure… S’écriait Ravington, qui avait pris place à son poste de commandement.

Et il martela :

— Nous allons élever un peu la voix !

Et il lança dans le porte-voix des ordres qui furent presque immédiatement suivis d’une formidable décharge d’artillerie…

Les canons de bâbord du Kent venaient de lâcher sur la Confiance une terrible bordée.

Le grand paquebot disparut au milieu d’un nuage de fumée… Lorsqu’elle se dissipa, très lentement, car la brise était faible, le commodore, le général Bruce et les officiers fouillèrent en vain l’horizon.

La Confiance avait disparu.

— Ah ça ! s’écriait Ravington, qu’est devenu ce maudit navire ?

« L’aurions-nous déjà envoyé par le fond…

En effet, sur la mer, on ne distinguait aucune épave… Aucun cadavre ne flottait sur l’eau…

— C’est étrange… s’inquiétait le commodore, ce n’est pourtant pas un bateau fantôme… Ah çà ! où a-t-il bien pu passer ?

La Confiance était beaucoup plus près de lui qu’il ne le supposait.

Surcouf, en une manœuvre aussi audacieusement conçue qu’habilement exécutée, après avoir évité la bordée qu’il prévoyait en faisant brusquement pointer vers le Kent l’avant de son navire, au lieu de lui présenter le flanc, avait réussi, à la faveur de la fumée qui entourait le paquebot d’un nuage opaque et persistant, à glisser en travers sa corvette jusqu’à l’arrière du Kent, dont la haute masse le protégeait contre la fureur des canonnades et déjà ses échelles de corde s’appliquaient comme sur un rempart.

*(Tous ces détails du combat entre la Confiance et le Kent sont rigoureusement authentiques. Ils ont été empruntés, ainsi que toute la partie historique de ce récit :

1/ A la Vie de Surcouf, par Cunat.

2/ A l’Histoire de Surcouf, par son neveu, Robert Surcouf.

3/ Aux Mémoires, de Joseph Garneray.

4/ A un article sans signature paru dans les Lectures pour tous ;

5/ Aux documents qui nous ont été fort aimablement communiqués par M. l’amiral Rate, directeur de l’École de guerre navale, membre du conseil supérieur de la Marine, et par M. le bibliothécaire de la Marine.

6/ A une Etude inédite de M. le lieutenant de vaisseau Guerre.

7/ A un remarquable travail de M. le lieutenant de vaisseaux Croiset sur les croisières de Surcouf.)

Un cri, un seul, retentit :

— A l’abordage !

Les femmes s’enfuirent dans l’entrepont… Le commodore, le général Bruce et leurs officiers, surpris, déroutés par cette attaque inattendue, organisaient hâtivement la défense.

Ravington clamait dans le porte-voix :

— Tout le monde sur le pont !… Branle-bas de combat ! Chacun à son poste ! … Feu partout !

Mais l’équipage du Kent, dont la moitié à peine se trouvait sur le pont, était tellement sidéré par l’acte d’audacieuse folie que venaient de commettre les corsaires français que quelques instants de confusion suivirent les ordres donnés par le commodore.

Profitant de ce désarroi, Surcouf qui, ainsi qu’on l’a vu plus haut, avait combiné son plan d’attaque avec une précision remarquable, faisait d’abord lancer par ses hommes grimpés dans les vergues de son navire une pluie de grenades sur le pont du paquebot anglais, puis il ordonnait de jeter les grappins de la Confiance dans les agrès du Kent et les basses vergues du mât de beaupré qui allait servir de communication entre les deux navires. Le Malouin, son sabre d’abordage à la main, cria :

— Sautez ! tout le monde !

Et il s’élança sur l’arrière du Kent, suivi par Dutertre et cinquante Bretons, la pique, la hache à la main, le poignard aux dents, les pistolets à la ceinture.

Les Anglais eurent un cri :

— Surcouf ! c’est Robert Surcouf !…

Bravement, ils vont tenir tête à la horde humaine qui se précipite vers eux… Mais rien ne semble devoir résister à ce prodigieux bondissement d’hommes, à cet ouragan de faces hurlantes, à toutes ces puissances de l’enfer déchaînées.

Bousculés, terrassés avant qu’ils aient eu le temps de se reconnaître, les marins de Ravington et les soldats du général Bruce, stimulés par leurs chefs héroïques, essaient de se former en carré. Mais ils sont éventrés, labourés en de larges trouées sanglantes… Debout au milieu de la fusillade, Surcouf mène la danse. il est partout à la fois, il agit, il parle, il frappe, il commande !

D’une main, il brandit son sabre, tandis que, de l’autre, il décharge son pistolet qu’il abandonne aussitôt pour s’emparer d’un fusil que porte religieusement un de ses matelots, véritable arme de légende qui s’appelle le Foudroyant, comme jadis l’épée de Roland s’appelait Durandal, et le pont est bientôt balayé.

C’est en vain que les marins qui se trouvaient dans l’entrepont ont cherché à rejoindre leurs camarades… Des corsaires, qui se sont emparés des écoutilles, les abattent successivement aussitôt qu’ils paraissent, à coups de hache et de grenades. Un cri commencé s’achève dans l’agonie… Ce ne sont partout que cadavres gisant dans des flaques de sang, des blessés s’étreignent dans un dernier spasme de rage.

Malgré tout, le commodore et le général qui, entourés de quelques survivants, ont accompli de véritables prodiges, continuent à se battre encore.

— Rendez-vous ! leur crie Surcouf.

— Jamais !… répondirent-ils d’un unanime élan.

Le général Bruce, s’abat, épuisé… Ravington, blessé au bras, lâche son sabre… Des corsaires se précipitent pour les achever, mais Surcouf, s’interposant, ordonne :

— Ce sont des braves, je vous défends d’y toucher… Je les prends sous ma sauvegarde !

Et voilà que des cris d’épouvante s’élèvent des cabines. Ce sont les vainqueurs qui se préparent à pénétrer dans l’entrepont. Une femme se dresse au sommet de l’escalier… très pâle… mais le regard brillant d’une admirable vaillance…

C’est Lady Bruce qui clame aux matelots :

— Epargnez au moins les passagères !

Deux grands gaillards, ivres de bataille, noirs de poudre et nus jusqu’à la ceinture, vont s’emparer d’elle.

Mais Surcouf bondit, les repousse et s’exclame avec colère :

— Nous ne faisons pas la guerre aux femmes !… Le premier qui bouge, je l’étends comme un chien.

— Je suis la femme du général Bruce et je vous remercie ! répond la jolie Anglaise, encore sous l’émotion que lui a causée ce geste chevaleresque.

— Moi, répliqua le Malouin, je suis Robert Surcouf… Je tiens à vous annoncer que votre mari est sain et sauf.

Et il ajouta gravement :

— Le général Bruce est un héros !

A peine a-t-il prononcé ces mots que des acclamations frénétiques s’élèvent sur le pont du Kent.

Alors une clameur jaillit de toutes les poitrines des Bretons qui ont survécu au carnage.

— Vive Surcouf ! Vive Dutertre ! Vive la France !

La victoire est complète… La mouette a triomphé du cormoran !

*

Si la bataille avait cessé sur le pont du Kent, un drame plus intime, mais non moins terrifiant, achevait de se dérouler dans les flancs du paquebot.

Pendant tout le combat, Timour était resté devant la cabine de l’inconnue, l’oreille aux aguets, l’œil brillant de lueurs sanglantes.

Mais bientôt apparaissait Tagore qui, dissimulé derrière un tas de cordages, avait assisté à la lutte.

— Surcouf est vainqueur ! annonçait-il, frémissant de fureur et de haine.

— Alors, s’écriait Tagore, accomplissons la volonté du brahmane.

Tous deux pénétrèrent dans la cabine… A leur vue, une femme dont le visage disparaissait sous les voiles sombres dont elle était enveloppée, se dressait, bouleversée d’effroi… Tagore se jetait sur elle pour la maintenir et déjà Timour levait son poignard pour la frapper… Mais, en un effort suprême, la malheureuse s’arrachait à l’étreinte de l’Hindou et se précipitait dans l’antichambre en poussant des cris de terreur ; puis, courant à perdre haleine, elle se dirigeait vers l’escalier donnant accès au pont du Kent.

Tagore voulut s’élancer sur ses traces… Mais Timour l’en empêcha :

— Inutile de la suivre, fit-il… car Surcouf nous ferait massacrer par ses marins.

— Alors, père, elle nous échappe ?

— Non ! scanda Timour, d’une voix sourde, car ils vont tous périr !

Puis il murmura à l’oreille de son fils :

— Tâchons de gagner les soutes et, ce soir, le brahmane Kalagâni sera vengé !

Tous deux disparurent dans le dédale des couloirs intérieurs et sombres.

Grimpant quatre à quatre les escaliers, la femme voilée, persuadée qu’elle était toujours poursuivie, atteignait le pont du paquebot encombré de morts et de blessés au milieu desquels Surcouf, superbe comme le dieu des batailles, donnait des ordres à ses matelots.

À la vue du corsaire, un cri de délivrance jaillit de sa poitrine :

— Lui ! Lui !

Et, les mains tendues, elle se dirigea vers le vainqueur. Mais, à bout de forces, elle chancela et tomba à ses genoux.

Surcouf surpris, ainsi que tous ceux qui l’entouraient, contemplait l’inconnue, lorsque celle-ci, d’un geste brusque, écarta les voiles qui cachaient son visage… Alors le Malouin se pencha vers elle.

— Madiana ! s’écria-t-il, bouleversé d’amour et d’épouvante.

— Oui, moi ! reprit la femme de Marcof en s’évanouissant dans ses bras.

VIII : APRÈS LA BATAILLE

Surcouf avait fait transporter Madiana évanouie dans une des cabines du Kent et ordonné qu’on le laissât seul avec elle.

Penché au-dessus de la couchette sur laquelle elle était étendue, il contemplait avec angoisse son beau visage, attendant avec anxiété qu’elle revînt à elle et lui apprît comment et pourquoi elle se trouvait à bord du paquebot anglais.

Sa patience n’allait pas être soumise à une longue épreuve. Bientôt, en effet, Madiana rouvrait les paupières. Sous le coup de la scène terrible qu’elle venait de vivre, elle se dressa brusquement, frissonnante, éperdue et clamant :

— J’ai peur ! J’ai peur !

Doucement, Surcouf l’attirait dans ses bras en disant :

— Rassurez-vous, Madiana, vous êtes désormais à l’abri de tout danger.

« Je me suis rendu maître de ce navire. Tous nos ennemis sont morts ou prisonniers. Vous êtes sous ma sauvegarde et désormais vous n’avez plus rien à craindre de personne.

— C’est la seconde fois que vous me sauvez ! déclarait Madiana en se blottissant contre le corsaire.

— Le destin — ou Lieu plutôt — a voulu qu’il en fût ainsi, reprenait gravement Surcouf… C’est donc qu’il était écrit…

Il s’arrêta, comme s’il craignait de trahir la passion qui n’avait jamais cessé d’exalter son cerveau et de brûler son cœur. Puis, dominant son émoi, il demanda :

— Comment se fait-il que vous vous trouviez à bord du Kent ?

Madiana tressaillit. Son visage, un instant éclairé par un rayonnement de joie, s’assombrit de nouveau ; ses lèvres entrouvertes en un sourire d’espoir et de délivrance se refermèrent tristement et elle garda le silence.

Haletant, Surcouf interrogeait :

— Et Marcof ?

D’une voix sourde, Madiana scanda :

— Marcof est mort.

— Mort ! sursauta le Malouin.

— Oui, affirmait la jeune femme. Lors d’une expédition sur les côtes d’Angleterre, son navire a été attaqué par une escadre ennemie. Malgré des prodiges de valeur, Pierre n’a pas tardé à succomber sous le nombre. Criblé de boulets et de mitraille, le Jean-Bart s’est enfoncé dans la mer. Je me suis jetée à l’eau avec Marcof. Un canot battant pavillon anglais m’a recueillie à son bord. J’ai vu alors un marin tendre un aviron à Marcof qui, au moment où il allait le saisir, a été emporté par une lame et a disparu dans les flots.

Alors, on m’a emmenée prisonnière dans la citadelle de Douvres où j’ai été traitée avec égards, et là, on m’a appris que Marcof avait péri en mer avec tout son équipage.

« Je suis tombée gravement malade et j’ai été transportée dans un hôpital, aux environs de Londres, où j’étais fort bien soignée… lorsqu’un jour où j’achevais ma convalescence, sous la surveillance discrète et bienveillante de deux infirmières qui paraissaient me témoigner beaucoup d’intérêt et même une certaine amitié, je reçus la visite d’un constable accompagné de deux policemen.

« — Vous êtes accusée, me dit-il, d’avoir provoqué l’assassinat, par des Français, du grand brahmane Kalagâni.

« Tandis que je revivais la scène tragique où Marcof m’avait arrachée aux fanatiques qui voulaient me faire périr, le constable poursuivait d’un air grave et attristé :

« — La justice de votre pays vous réclame. A notre grand regret, nous sommes obligés de vous livrer à elle, sous peine de voir la population de nos nouvelles colonies des Indes se livrer à un soulèvement dangereux, mortel même pour nos nationaux qui résident dans ce pays. Veuillez donc nous suivre.

« Je compris que toute résistance de ma part serait inutile et que je ne parviendrais pas à attendrir cet homme qui ne faisait qu’obéir à une consigne dictée par une raison d’Etat suprême… Et, folle de terreur, je m’évanouis dans les bras des policemen qui s’étaient emparés de moi.

« Lorsque je revins à moi, j’étais étendue sur une couchette, à bord de ce navire, sous la garde de deux Hindous qui me déclarèrent que j’étais leur prisonnière, qu’ils avaient pour mission de m’interdire de communiquer avec toute personne étrangère et de me ramener dans mon pays où je serais jugée suivant la loi.

« Mon existence ne fut plus alors qu’une lente et cruelle agonie.

« A mesure que je me rapprochais du but de mon voyage, je sentais grandir mes angoisses ; et je crois que je me serais donné la mort si je n’avais pas été sans cesse épiée par mes deux geôliers qui, tour à tour, montaient autour de moi une garde vigilante.

« Lorsque, tout à coup, j’entendis plusieurs coups de canon suivis du fracas de la bataille.

« Je tressaillis d’espérance. Sans doute était-ce un corsaire français qui attaquait le paquebot anglais ? Je ne me trompais pas. En effet, tandis que la bataille se poursuivait sur le pont, la porte de ma cabine s’ouvrait brusquement, livrant passage à mes deux gardiens qui s’avançaient vers moi en me menaçant de leurs poignards.

« En même temps des cris me parvenaient : “Vive Surcouf ! Vive la France !“

« Vive Surcouf ! Vous étiez donc là vous… oui, vous, combattant sans vous en douter pour ma délivrance. Alors, il me sembla qu’une force surnaturelle me galvanisait et je m’élançai vers le couloir.

« Comment ai-je réussi à échapper à mes bourreaux et à vous rejoindre parmi le tumulte, l’enivrement, l’horreur de la bataille autour de moi ? Je ne saurais vous l’expliquer !

« Oui, vous avez raison de dire que le destin voulait que nous fussions réunis, puisque vous voilà et que vous m’avez encore une fois sauvée !

Et, avec un accent de profond mysticisme, Madiana ajouta :

— Si le ciel a permis ce miracle, c’est qu’il a tenu à ce que, désormais, nous ne soyons plus séparés !

Surcouf, qui avait écouté ce récit avec une indicible émotion, reprenait :

— Marcof m’avait fait jurer de veiller sur vous s’il venait à disparaître, je tiendrai mon serment !

Madiana, exultant d’allégresse, saisit de nouveau la main du corsaire, qui poursuivait :

— Je vais vous conduire à l’Ile de France.

Mais la jeune femme, reprise de frayeur, s’écriait :

— Non ! non ! pas là ! C’est trop près des Indes ! ils me reprendraient et ils me brûleraient vivante !

Et, tout en s’abattant dans les bras de son sauveur, elle ajouta :

— J’aime mieux mourir près de… oui… près… de… toi !…

Ces derniers mots s’exhalèrent en une plainte douloureuse… et Madiana retomba inerte sur la couchette.

Surcouf, effrayé, s’efforça de la ranimer… Ce fut en vain… Effrayé, il courut vers la porte qu’il ouvrit toute grande, appelant du secours.

L’entrepont avait été presque entièrement transformé en ambulance où les blessés français et anglais recevaient indistinctement les premiers soins des passagères. Celles-ci, maintenant rassurées, tenaient à rivaliser de zèle avec la noble et courageuse Lady Evelyne Bruce, qui leur avait donné un si bel exemple de courage…

A la vue de Surcouf, la femme du général eut un léger tressaillement et, après avoir achevé de panser sommairement un corsaire dont le bras avait été traversé de part en part d’un coup de baïonnette, elle s’avança vers la cabine d’où était parti l’appel du commandant.

La porte était restée entrouverte ; Lady Evelyne Bruce en franchit le seuil, et, se dirigeant vers Surcouf qui, de retour auprès de Madiana, se penchait, guettant son retour à la vie, elle fit avec une grande simplicité :

— Puis-je lui venir en aide ?

Surcouf la regarda avec étonnement.

Lady Bruce déclara :

— Je suis la femme du général Lord Bruce ; vous nous avez sauvé la vie à mon mari et à moi. Je voudrais vous prouver combien je vous en suis reconnaissante !

— Vous savez quelle est cette femme ? interrogeait Surcouf.

— Je l’ignore, commandant ; mais, du fait que vous vous intéressez à elle, cela me suffit pour que je lui accorde toute ma sympathie.

Le corsaire, touché, s’inclina en disant :

— Je vous remercie, madame, et je vous la confie.

Puis, d’une voix grave, il ajouta :

— Un jour, je vous raconterai son histoire, et je suis sûr qu’elle vous inspirera une telle sympathie que vous ne regretterez pas d’avoir eu pitié d’elle.

— Je devine qu’un terrible mystère enveloppe sa vie, déclarait Lady Bruce ; mais quel qu’il soit, commandant, dites-vous que cette femme est désormais sacrée pour moi !

Surcouf salua avec respect cette « grande dame » qui n’était déjà plus pour lui une ennemie ; et, tandis qu’elle s’approchait de Madiana, repris par ses devoirs de chef, il quitta la cabine et regagna le pont.

En son absence, Dutertre avait déjà pris de sages mesures. Après avoir fait descendre les blessés dans l’entrepont, ranger les cadavres à l’avant du navire et enfermer les officiers et les passagers du Kent sous bonne garde, les uns dans leur salle à manger ; les autres dans le grand salon, il avait donné l’ordre de transborder les autres prisonniers à bord de la Confiance, où on les avait descendus à fond de cale.

Surcouf s’avança vers lui et, constatant qu’un ordre relatif régnait sur le pont qui avait été, si peu de temps auparavant, le théâtre d’un affreux carnage, il lui lança :

— Mes compliments, camarade, tu viens de faire de bonne et prompte besogne !

— On a fait de son mieux, répliquait modestement le Lorientais.

Et, rondement, il ajouta :

— Maintenant, que faisons-nous ? Est-ce que nous remettons tout de suite le cap sur l’Ile de France ?

— Attends un peu, fit Robert…

Et, gravement, il poursuivit :

— La femme que tu as vue tout à l’heure se précipiter vers moi…

— Oui, eh bien !

— C’est Madiana, la femme de Marcof.

— Que me dis-tu là ?

— Elle vient de m’apprendre qu’à la suite d’un combat où Marcof avait péri, elle était tombée aux mains des Anglais qui l’avaient livrée à deux Hindous chargés de la ramener dans son pays et de la livrer à la justice ou plutôt à la vengeance, à la férocité des brahmanes !… Au fait… j’ai un compte à régler avec ces deux bandits.

Et, s’adressant à un groupe de matelots qui passaient près de lui, Surcouf ordonna :

— Deux Hindous se cachent à bord de ce navire. Qu’on les cherche et qu’on me les amène !

« Que l’on fasse venir également en ma présence le commodore et le général anglais que nous avons faits prisonniers.

« J’ai besoin de leur parler sur-le-champ !

Tandis que les corsaires s’empressaient d’exécuter ses ordres, Surcouf reprenait :

— Camarade, te voilà riche, puisque la moitié de la part de prise t’appartient. Et ce sont plusieurs fortunes que le Kent recèle dans ses flancs. Que dirais-tu si, au lieu de rentrer à l’lle de France, nous mettions le cap sur la Bretagne ?

A ces mots, les traits du Lorientais s’illuminèrent à leur tour d’une belle allégresse.

— Eh bien ! c’est entendu… décidait le corsaire. Nous allons cingler vers la France.

Dutertre objectait :

— Et si nous sommes attaqués ?

— A nous deux nous ne craignons rien ! ripostait Surcouf. Et puis, par mesure de prudence, nous saurons, suivant les rencontres que nous ferons en route, hisser tour à tour sur la Confiance et sur le Kent le pavillon français et le pavillon britannique.

Puis, éclatant d’un rire sonore, le grand corsaire s’écria :

— J’ai plus d’un tour dans mon sac. Jamais l’ennemi n’a réussi à me prendre… et l’heure où je tomberai en son pouvoir n’a pas encore sonné.

Le commodore Ravington et le général Bruce qui, dans leurs uniformes déchirés, encore noirs de poudre, conservaient dans la défaite la dignité qui sied au courage héroïque mais malheureux, apparaissaient, encadrés de quelques marins bretons.

Surcouf, après un salut bref mais correct, attaquait :

— Messieurs, pendant que nous nous battions tout à l’heure en soldats mutuellement dignes d’estime et de respect, deux Hindous, sur ce navire, ont voulu traîtreusement assassiner une femme.

Bruce et Ravington échangèrent un regard attristé.

Le Malouin, s’adressant au commodore, reprenait avec indignation :

— Comment un marin tel que vous a-t-il pu consentir à se faire le geôlier de cette femme et, par-là même, le complice d’une infamie ?

Ravington bondit sous l’outrage.

Mais il n’eut pas le temps de répliquer. Se plaçant entre Surcouf et lui, le général Bruce déclarait avec un tel accent de noblesse que le Malouin en fut aussitôt désarmé :

— Commandant, ne forcez pas ce brave officier à rougir devant vous d’une consigne qu’il a dû exécuter la mort dans l’âme.

Surcouf réfléchit un instant ; puis, redevenant entièrement maître de lui :

— Vous êtes des gens de cœur, messieurs, reprit-il, et je me réjouis de vous avoir sauvé la vie. Je vais vous faire rendre vos épées à une seule condition, c’est que vous me donnerez votre parole d’honneur que vous ne chercherez pas à vous évader, tant que le gouvernement de mon pays n’aura pas statué sur votre sort !

— Commandant, nous vous la donnons volontiers, répliquèrent simultanément Bruce et Ravington, très émus par la générosité chevaleresque que leur témoignait le corsaire.

— C’est ma façon de faire la guerre, déclarait Surcouf. Et si je suis implacable dans le combat, sachez aussi que je ne me laisse jamais griser par la victoire au point de ne pas reconnaître et saluer comme il le mérite l’héroïsme de ceux qui, loyalement, se sont battus contre moi.

Les trois hommes s’adressèrent un de ces saluts qui sont l’honneur de ceux qui les échangent.

Un léger tumulte s’élevait tout près d’eux. C’était un groupe de marins bretons qui ramenaient les deux Hindous que leur chef les avait chargés de rechercher à bord du Kent.

L’un d’eux s’avançait vers Surcouf et disait en lui désignant Timour et Tagore, dont les yeux étincelaient de fureur :

— Commandant, nous les avons trouvés dans la soute aux munitions. Ils avaient réussi à percer un tonneau et à verser un peu de poudre à terre. L’un d’eux, le plus vieux, battait déjà un briquet. Et si nous n’étions pas arrivés à temps pour les en empêcher, ces deux gredins faisaient sauter le navire.

Surcouf, d’un air terrible et sans prononcer un mot, dévisagea successivement Timour et Tagore qui soutinrent avec une rare et froide énergie le regard fulgurant dont les foudroyait le Malouin.

Puis, d’une voix métallique et tranchante, il fit :

— Qui êtes-vous ?

Les deux Hindous ne bronchèrent pas et se contentèrent de croiser lentement les bras.

On sentait que l’un et l’autre avaient fait le sacrifice de leur vie.

— Parlez ! ordonnait Surcouf de plus en plus impérieux.

Mais les deux Hindous demeurèrent silencieux.

— Vous ne voulez pas me répondre ? martelait le corsaire.

Le même sourire, tout de fatalité, erra sur les lèvres du père et du fils.

Emporté par la colère, Surcouf, comprenant qu’il ne viendrait pas à bout du fatalisme passif de ces deux Orientaux, s’écriait :

— Qu’on pende ces coquins à une vergue !

Aussitôt les corsaires entraînèrent Timour et Tagore au pied du grand mât.

L’un d’eux s’était emparé d’une solide corde, grimpait dans les agrès, lorsque Tagore, en un bond de tigre, échappant aux matelots qui l’entouraient, courait vers le bastingage et, avant qu’on eût le temps de le retenir, se jetait à la mer.

Surcouf et plusieurs de ses hommes se précipitèrent. Ils aperçurent Tagore qui nageait vigoureusement entre deux eaux. Le Malouin saisit un pistolet… Des matelots s’emparèrent de mousquets. Une grêle de balles s’abattit autour du fugitif qui, sans doute, fut atteint car il disparut dans les flots en un tourbillonnement d’écume.

Pendant ce temps, Timour, lui aussi, avait échappé à ses gardiens qui, non sans peine, avaient réussi à le maîtriser.

Maintenant, le bout de la corde attaché à la vergue pendait sur le pont.

Sur un geste de Surcouf qui s’était rapproché, un corsaire passa la corde au cou de l’Hindou qui s’écria, en joignant les mains

— Mon fils, que Siva nous venge !

Les matelots, juchés sur une vergue, commencèrent à tirer sur la corde.

Quelques instants après, le corps de Timour se balançait dans les airs. Le corsaire avait fait justice.

*

Le lendemain, au point du jour, tandis que, sous la garde de Lady Evelyne qui ne l’avait pas quittée, Madiana dormait tranquille et reposée sur sa couchette, une émouvante cérémonie se déroulait à bord du Kent.

Les ennemis de la veille, réunis en un même devoir, adressaient à leurs morts un suprême adieu.

Au milieu d’un carré formé par trois rangs de Français et un rang d’Anglais, des corps enveloppés, les uns de drapeaux et les autres de pavillons aux couleurs britanniques, étaient étendus sur le pont. Chacun portait un boulet attaché aux pieds. Au centre, se dressaient, tête nue, Surcouf, Dutertre, le commandant Ravington et le général Bruce.

Au milieu d’un grand silence, le commodore lut une brève prière, tourné vers ses marins morts en faisant leur devoir.

Quand il eut terminé, Surcouf tira son sabre et, saluant d’un geste large les cadavres de ses matelots, il s’écria d’une voix vibrante :

— Adieu, mes amis !

Puis, étendant son arme vers les morts anglais, il ajouta :

— Adversaires dans les combats, soyez désormais frères dans la gloire !

Un bref roulement de tambour se fit entendre, suivi d’une salve tirée par les canons du paquebot.

Puis on vit un premier corps, soulevé par un palan, transporté par les airs, franchir le bastingage, s’abaisser vers la mer et disparaître pour toujours.

Successivement, tous les morts prirent le même chemin, tandis que les corsaires présentaient les armes.

Et quand tout fut terminé, quand les morts furent tous descendus au fond de l’Océan, le Kent et la Confiance, toutes voiles dehors, et poussés par un vent favorable, s’élancèrent vers la France.

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27 şubat 2026
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440 s.
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4064066446017
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