Kitabı oku: «Madame Hélène: à propos du divorce»
Arthur Guillou
Madame Hélène: à propos du divorce

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323721
Table des matières
MADAME HÉLÈNE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
MADAME HÉLÈNE
Table des matières
I
Table des matières
En1856, dans un de ces moments de mélancolie et de découragement où l’on n’aperçoit, dans la société qui nous entoure, que la sottise des uns, la lâcheté des autres et l’impuissance des meilleurs, j’abandonnai la carrière politique que j’avais embrassée avec ardeur dans ma jeunesse, alors que l’âme est ouverte à tous les enthousiasmes, à tous les sentiments généreux.
Les infamies de toutes sortes dont je fus témoin depuis l’acte monstrueux du Deux-Décembre, m’enlevèrent le reste des croyances et des illusions que j’avais pu conserver jusque-là.
Je me retirai à M……, dans la paisible demeure où s’écoula mon enfance, espérant trouver dans cette morne ville le calme auquel j’aspirais depuis longtemps.
J’étais résolu à fuir la société de mes semblables, avec autant d’empressement que j’en avais mis autrefois à la rechercher. Cela m’étai facile; les vents de la destinée ayant dispersé mes anciennes connaissances, je me trouvais presque étranger dans ma ville natale. La mort, elle-même, sembla vouloir me seconder dans mon dessein, en enlevant, quelques jours avant mon arrivée, la seule personne que je n’eusse pu éviter.
Arrêtons-nous donc sur ce personnage, qui surgit le premier dans le cadre de ce récit, et dont l’inertie et la faiblesse pesèrent si malheureusement sur la destinée de celle dont je viens raconter l’histoire.
Ambroise Glorion était le fils unique d’un horloger des environs de M…… Ses parents, à force de travail et d’économie, étaient parvenus à se constituer une certaine aisance, qui leur permit d’élever leur fils au-dessus de la modeste sphère où ils avaient eux-mêmes vécu.
La grande ambition de ces braves gens était d’en faire un notaire. En conséquence, ses études terminées, ils le placèrent chez le tabellion de leur commune, où il végéta pendant quelques années. Puis, son père étant mort, il vint à Paris, et entra comme clerc chez un avoué. C’est là que se renoua notre liaison commencée sur les bancs du collège.
Quand je me reporte par la pensée à cette époque lointaine, Ambroise m’apparaît comme le type du bon camarade: nature douce et facile, humeur toujours égale, excellent cœur, recherchant toutes les occasions de se rendre utile ou agréable à ses amis.
Par malheur pour lui et les siens, toutes ces heureuses qualités étaient accompagnées du plus faible, du plus indécis, du plus apathique de tous les caractères; véritable fléau, quand celui qui le possède a la responsabilité d’une famille. Quelles que soient les bonnes intentions d’un individu, quelles que soient sa franchise et sa loyauté, quand il pèche ainsi par la base, il y a toujours lieu de se défier.
Pour nous autres jeunes gens, qui trouvions dans Ambroise un joyeux compagnon, nous n’en demandions pas davantage. Ses goûts étaient les nôtres; quant à ses idées, qui étaient celles de toute la jeunesse de l’époque, il les avait puisées, en partie, au foyer paternel. Son père, chaud partisan de la Révolution qui l’avait tiré de la misère, en lui donnant la possibilité de se créer une position, lui avait appris de bonne heure la signification de ces deux grands mots: Liberté, Égalité, qui retentirent si agréablement aux oreilles d’un peuple, opprimé pendant des siècles.
Ambroise aimait particulièrement à parler de cette glorieuse époque de notre histoire, et il ne manquait jamais de rappeler, à cette occasion, les paroles que lui adressa son père à son lit de mort: «N’oublie pas, mon fils, que c’est à la Révolution que tu dois ton bien-être, et que sans elle tu serais ce qu’ont été mon père et mon aïeul, ce que j’ai été moi-même dans ma jeunesse, un .misérable ouvrier gagnant ’péniblement de quoi ne pas mouri de faim.»
Dans les années qui préparèrent le bouleversement politique de1830, toutes les têtes étaient plus ou moins échauffées. Nous saisissions toutes les occasions de chercher noise à l’autorité civile et religieuse, alors si impopulaire; Ambroise se distinguait entre tous par l’ardeur de ses convictions républicaines et antireligieuses. Combien de fois n’avons-nous. pas dû le calmer, quand ses démonstrations, un peu bruyantes, menaçaient de nous faire tous arrêter, sans profit pour personne.
Enfin, après six années passées dans la capitale, il fut rappelé dans son pays par la mort de sa mère. Quelques mois plus tard, il achetait une des meilleures études de M……
Ce n’est pas sans appréhension que je le vis s’établir dans cette ville dévote, où personne, dans ce qu’on est convenu d’appeler la bonne société, n’eût osé manifester la moindre idée libérale. Pour y vivre en libre penseur et en .démocrate, il fallait une fermeté de caractère que mon ami était loin de posséder. Si parfois il s’était montré à Paris quelque peu audacieux, c’est qu’il avait senti derrière lui tous ses amis, prêts à le soutenir et à le défendre au besoin.
Pendant la première année, il fut fidèle à ses principes, se montrant même frondeur à l’occasion; semblable, en cela, à ces poltrons qui s’étourdissent pour se donner du courage. Mais bientôt, s’apercevant qu’il était peu considéré par tous ceux qui, à M……, tenaient le haut du pavé, et que de plus il avait perdu quelques riches clients, il se prit à réfléchir; ce qui l’amena à user d’une plus grande circonspection dans ses paroles comme dans ses actions. On ne le vit plus pérorer en public, au milieu de tous les mécréants de l’endroit. Il chercha à se ranger. Une fois entré dans cette voie, Ambroise pouvait aller loin; il ne s’agissait que de le pousser, et il ne man-6MADAME HÉLÈNE qua pas de complaisants pour lui rendre ce service.
Alors, comme aujourd’hui, florissait à M une maison professe de Jésuites, dont le P. Onésime était le supérieur. Ce révérend, quoique jeune encore, réunissait en lui seul toutes les qualités de son ordre. Il n’avait pas vu sans terreur ce jeune échappé du centre de toutes les corruptions, répandre dans sa pieuse cité des doctrines maudites.
Le péril était d’autant plus grand que l’individu était mieux posé. Le bon père ne comprenait pas, d’ailleurs, que dans une semblable situation on osât conserver des idées qu’un honnête homme ne pouvait décemment avouer. Il était donc nécessaire de faire cesser le scandale et de conjurer le danger.
Il y eut à ce sujet, dans la communauté, force conférences, auxquelles prirent part tous les notables ayant quelques accointances avec la Maison. On décida qu’avant d’user des grands moyens, on essayerait de ramener à la saine raison cet esprit dévoyé. En conséquence, il fut convenu que chacun ferait des avances au jeune notaire, qui était loin de se douter de cette trame machiavélique, et qui, dépourvu de perspicacité, ne chercha qu’à profiter du changement survenu en sa faveur. D’ailleurs, on se le rappelle, il n’était pas taillé pour la lutte. Le P. Onésime manœuvra de façon à se mettre en communication directe avec lui; et le rusé compère ne tarda guère à être fixé sur le caractère de notre homme. Il flaira là, pour la cause qu’il servait, le plus brillant succès. C’est alors que pour l’assurer et le hâter, il résolut de marier Ambroise avec une jeune fille appartenant à l’une des premières familles du pays.
Certes, l’entreprise était difficile; mais tout bon jésuite a toujours en réserve un tel arsenal d’arguments à opposer à toutes les résistances, qu’elles ne peuvent tenir bien longtemps. Il vainquit donc les répugnances de M. du Money, ancien préfet sans fortune, mais qui touchait d’assez près à la noblesse, pour justifier l’opposition qu’il fit d’abord, à un mariage qu’il regardait comme une mésalliance.
Sa fille fut plus facile à décider: elle avait trente ans, et le célibat, qui n’entrait nullement dans ses vues, commençait à lui peser. Puis le P. Onésime, connaissant le côté saillant du caractère de sa pénitente, lui affirma qu’elle serait maîtresse absolue dans sa maison; il lui laissa de plus entrevoir la perspective de ramener une âme au Seigneur, ce qui ne pouvait manquer de lui assurer une des meilleures places au Paradis.
Toutes ces considérations réunies la décidèrent à accepter un nom obscur, qu’accompagnait une trop modeste fortune. Le jeune homme était de basse extraction, sans doute, mais il n’avait plus que des parents éloignés, avec lesquels elle était bien résolue à n’entretenir aucune relation.
Mlle du Money apporta donc en dot à son mari une quarantaine de mille francs, un visage déplaisant, un orgueil indomptable, un caractère inflexible et une dévotion sur laquelle son directeur fondait les plus grandes espérances, pour le présent et pour l’avenir. Celles-ci ne furent pas déçues: au bout de six mois à peine, Mme Glorion avait entraîné son mari si loin de ses premières idées, qu’il aurait eu beaucoup plus de chemin à faire pour les recouvrer, qu’il ne lui en restait à parcourir pour arriver au niveau de sa femme. Et nous vîmes bientôt celui qui avait pris une part active au grand soulèvement de1830, renier publiquement son passé par les opinions qu’il manifesta, lors des tentatives insurrectionnelles que suscitèrent les mesures rétrogrades de la monarchie de juillet.
Enfin lorsqu’il mourut, Ambroise Glorion remplissait depuis quelque temps, à M, les fonctions de maire, avec sa femme et le P. Onésime pour adjoints. Ce dernier, qui avait gagné avec les années une plus grande expérience des hommes et des choses, était devenu très habile à en tirer parti. Il avait acquis, en outre, une certaine réputation comme directeur des âmes; aussi, le tiers des femmes de la ville et bon nombre d’hommes venaient-ils déposer à ses pieds le poids de leurs iniquités, jointes à celles de leurs connaissances. Parmi ses pénitentes, celle qu’il préférait, était, sans contredit, Mme Glorion; c’était la plus zélée: elle communiait tous les dimanches et fêtes, jeûnait deux fois la semaine, passait la moitié du jour en oraisons, et renseignait les bons Pères sur tout ce qui leur importait de savoir ad majorem Dei gloriam. Le visage soucieux de son mari autorisait à croire qu’il n’avait pas trouvé dans cette union le parfait bonheur. La paix relative qui régnait dans son intérieur, n’était due qu’à son complet effacement devant l’envahissante domination de sa compagne.
Sous le regard tranchant qui tombait de ses yeux gris, froids comme l’acier, en face de cette figure rigide, orgueilleuse et dure, encadrée de larges bandeaux noirs, aux lignes inflexibles, certes, le pauvre Ambroise n’eût jamais osé résister.
Une fille naquit de ce mariage, si harmonieusement conclu sous les auspices du P. Onésime. Ce que fut son existence auprès de sa mère, le lecteur peut facilement s’en rendre compte par ce qui précède. Aussi, la pauvre petite accueillit-elle avec joie la perspective d’aller terminer ses études dans un couvent. Dès qu’elle eut fait sa première communion, Mme Glorion l’envoya fort loin d’elle, dans un pensionnat religieux, alors très en vogue, lequel avait pour supérieure une de ses parentes.
Aussitôt qu’Hélène se trouva avec des enfants de son âge, loin des regards maternels, sa nature vive et aimante, si longtemps comprimée, fit tout à coup explosion. Elle s’abandonna sans contrainte à ces sentiments généreux de l’enfance, qui se traduisent par de si charmants élans. Quiconque l’aurait vue quelques semaines après son entrée au couvent, aurait eu peine à reconnaître dans cette fillette aux yeux brillants, à la bouche rieuse, l’enfant taciturne et sauvage de la maison Glorion.
Hélène passa au couvent six années, pendant lesquelles elle ne revint que deux fois à M. Sa mère avait trop bien réussi à se détacher de tout lien terrestre, pour que le désir de voir sa fille plus souvent lui tînt sérieusement au cœur.
Quand j’arrivai à M….., ainsi que je l’ai dit au commencement de ce récit, Hélène, qui venait d’atteindre sa dix-neuvième année, était sur le point de se marier. Sans être régulièrement belle, elle avait ce qui constitue l’harmonie de l’ensemble. On était surtout frappé en la voyant, de cet air de distinction native, qui ne s’acquiert pas. Si, au premier aspect, sa physionomie semblait un peu froide, il suffisait d’un examen plus attentif pour découvrir, sous cette légère couche de glace, le foyer ardent dont la flamme apparaissait tout au fond de ses grands yeux noirs.
Maintenant, pour achever de faire connaître au lecteur la jeune fille qui nous occupe et le milieu dans lequel elle a vécu, nous allons détacher quelques lettres de sa correspondance avec Berthe Clavière, son amie de cœur, la seule qu’elle ait jamais prise pour confidente. Dans ces lettres, écrites pendant les trois années qui viennent de s’écouler, Hélène se laisse aller à un épanchement qui nous livre tous les secrets de sa vie de jeune fille.
II
Table des matières
M.…. 14septembre1853.
«Je dois à ta lettre, ma chère Berthe, le seul instant de bonheur que j’aie éprouvé depuis mon arrivée. Tu sais quel mélange de joie et d’appréhension me causait mon départ; je me sentais heureuse à la pensée de ne plus avoir pour horizon les grands vilains murs gris de notre couvent; j’espérais, en m’en éloignant, reculer les bornes de ma liberté. Sur le seuil de cette nouvelle existence j’entrevoyais l’avenir sous un riant aspect; mon cœur se dilatait. Puis, le souvenir de la maison paternelle et des tristes années que j’y ai passées venait tout à coup refroidir mon enthousiasme. Cependant je conservai l’espoir d’un changement quelconque dans l’existence de mes parents, jusqu’au moment où j’entrevis le 14MADAME HÉLÈNE vieux bâtiment aux volets toujours clos, qui avait abrité mon enfance. En entrant dans cette grande cour déserte, dont le sol, hérissé de pavés, ne laissait pas pousser la moindre fleurette; en apercevant la volière toujours veuve de ses habitants, et, derrière la grille de bois, le jardin avec sa longue allée bordée de buis, ses carrés de légumes entourés de fraisiers; et, tout au fond, le rideau de cyprès qui sert de clôture; en considérant tout cela, je pensai que je n’avais quitté un couvent que pour rentrer dans un autre. J’essuyai promptement une larme en apercevant ma mère qui descendait les marches du perron; il y avait deux ans que je ne l’avais vue. Je courus au-devant d’elle, prête à lui prodiguer la tendresse dont mon cœur débordait après une aussi longue séparation.
Hélas! à son aspect je me suis sentie dominée de nouveau par ces sentiments de crainte, presque de frayeur, qui firent le supplice de mon enfance. J’essayai de vaincre cette pénible impression. Tandis que ma mère m’embrassait, je la serrai dans mes bras, en lui rendant bien fort le froid baiser qu’elle m’avait donné. Sans s’émouvoir, elle se dégagea de mon étreinte et me dit de cet air grave qui ne la quitte jamais: «Rien ici n’a été changé, mon enfant, nos habitudes sont celles que tu as toujours connues; tu me feras le plaisir de t’y conformer. La première messe, chaque matin, est à six heures, j’espère que tu tiendras à m’y accompagner.» Après s’être informée de notre bonne mère saint Luc, elle me conduisit dans ma chambre et ne tarda pas à m’y laisser pour aller dire son chapelet. Quant à moi, je ne pus retenir mes larmes à ce froid accueil. Malgré tout ce qu’a pu me dire notre Supérieure sur les vertus de ma mère, je la préférerais un peu moins.…. sainte.
C’est très mal ce que je dis là; mais aussi pourquoi la dévotion rend-elle parfois une mère assez austère, pour qu’elle croie devoir se priver du plaisir d’embrasser son enfant?
Ton bonheur me fait envie, ma bien aimée Berthe, et la description que tu m’en fais rend ma vie plus terne encore par la comparaison.
Rien de triste comme notre intérieur. Depuis le grand salon, à l’aspect sombre et glacial, jusqu’à ma chambre, j’allais dire ma cellule, on ne saurait rencontrer le moindre objet susceptible d’éveiller l’imagination. Et puis, tu sais comme je hais la monotonie, et 16MADAME HÉLÈNE par contre combien j’adore l’imprévu. Eh bien! à la maison, tout est soumis à une régularité inflexible; chaque chose s’accomplit avec une précision mathématique; le lever, le coucher, les repas, la promenade, la lecture, le travail et les prières, tout se fait à des heures déterminées. Impossible d’en intervertir l’ordre.
Comme je passe les deux tiers de mes journées dans ma chambre, j’ai tâché de l’égayer un peu; maman ne l’a pas trouvé à propos, mais m’a cependant laissé faire. J’ai commencé par enlever ces affreux bouquets artificiels, qui, depuis un demi-siècle au moins, abritent leur fraîcheur sous un globe de verre. Je les ai remplacés par les jolis vases que tu m’as donnés avant mon départ, et dans lesquels s’épanouissent des résédas et des héliotropes. Puis, ayant découvert dans un coin du grenier une vieille jardinière, j’y ai rangé tous les pots de fleurs que j’ai pu trouver. Enfin, après avoir enlevé les housses qui recouvraient mes chaises et mon prie-Dieu et relevé mes rideaux de basin blanc, ornés d’une frange à boule, avec des embrasses en ruban bleu, j’ai disséminé çà et là tous mes petits objets de pensionnaire me rappelant un souvenir, et que MADAME HÉLÈNE17 tu connais si bien: mon bénitier surmonté d’un ange gardien, le saint Joseph que m’a donné M. l’aumônier le dernier jour de la retraite, l’image de saint Augustin que mère saint Ignace aimait tant, et jusqu’au petit saint Jean en porcelaine que j’ai gagné à la dernière loterie. Ma patronne, que tu m’as offerte le jour de ma fête, a la place d’honneur entre le beau Christ d’ivoire et l’Immaculée Conception dont je t’ai parlé. Certes, ma chambre ainsi ornée est encore loin d’être belle; mais toutes mes fleurs lui communiquent un air de fête qui en font, à mon avis, la pièce la plus agréable de la maison, d’où a été exclu tout ce qui aurait pu charmer les regards. En fait de distractions, je fais chaque jour une promenade avec mon père, qui, toujours bon et affectueux pour moi, semble gémir de mon isolement.
Maman, n’aimant pas le monde, a restreint le plus possible le cercle de ses relations. Elle ne sort jamais que pour aller à l’église ou pour faire des visites indispensables.
En revanche, les éternelles parties de boston, qui tant de fois m’ont vue m’endormirau coin du feu, existent toujours chaque soir. Ce sont encore les mêmes personnes qui vien-18MADAME HÉLÈNE nent s’asseoir à la même table. La plus jeune doit bien avoir dépassé la cinquantaine. Ce n’est pas, tu le vois, au milieu de ce vénérable entourage que je pourrai me choisir une amie. Si encore j’y trouvais un visage sympathique!
Il faut savoir accepter ce qu’on ne peut éviter, nous dit la Sagesse, cela est vrai; mais il n’en est pas moins dur de se voir condamnée à passer ainsi ses plus belles années, celles dont le souvenir doit plus tard être si cher, quand l’heure grave des soucis et des préoccupations aura sonné..
On prétend que chaque chose a son bon côté; je serais curieuse de connaître celui de ma situation, et quels avantages elle pourra m’offrir en compensation des ennuis qu’elle m’inflige.
Maintenant, chère belle, es-tu satisfaite; t’ai-je assez entretenue de ma personne, ainsi que tu m’en as priée?
Si tous ces détails, quoique peu intéressants, te sont agréables, je les compléterai par ceux que le temps me fournira. J’attends la relation de ton voyage avec impatience, et me hâte de déposer sur tes joues roses le plus affectueux des baisers, car voici maman qui monte, MADAME HÉLÈNE19 et je ne veux pas qu’elle voie cette lettre tout à fait confidentielle.
Songe, en me répondant, que mes lettres me sont remises décachetées, comme au pensionnat. Encore une fois, adieu!
Ton HÉLÈNE.»
26mars1854.
«Enfin me voilà quitte de ce long hiver, dont les jours sombres ont pesé si lourdement sur moi. Tu le regrettes, toi, ma jolie mondaine. Tandis que je secoue mes membres engourdis par une longue inaction, tu reposes les tiens, fatigués par une activité trop grande. Nous suivons chacune une route tout opposée; où nous conduira-t-elle l’une et l’autre?
Le soleil a fait renaître les promenades quotidiennes avec mon père, qui se montre avec moi très causeur et très gai, tandis que devant ma mère il paraît gêné au point de ne pouvoir soutenir une discussion. C’est étrange! De ma part ce sentiment s’expliquerait; mais venant de mon père.….
Les parties de boston, souvent interrompues par le mauvais temps, reprennent avec assiduité. J’emploie ces longues heures à lire, à travailler et surtout à rêver. Telle est la puissance de mon imagination, qu’elle m’a créé une vie factice qui met en jeu toutes mes facultés, qui fait mouvoir tous mes sentiments; lesquels, n’ayant aucun champ d’action dans la vie réelle, finiraient, je crois, par s’atrophier.
Pendant que les joueurs, livrés à leurs combinaisons, oublient ma présence, j’entreprends, avec une ardente curiosité, de longs voyages dans l’avenir. J’erre, à mille lieues du foyer paternel, dans ces régions mystérieuses où mes regards tentent en vain de pénétrer. Si elles gardent leur secret, j’en, rapporte du moins une moisson d’espérances qui m’aident à supporter le présent.
Ai-je tort ou raison de laisser vagabonder ainsi celle qu’on appelle à juste titre «la folle du logis?» Je ne m’en inquiète guère. Si j’étais comme toi, dans un milieu charmant où je pusse échanger mes pensées, je n’éprouverais pas le besoin de leur faire prendre une autre direction; mais, dans l’état actuel de ma situation, je préfère encore m’exposer plus tard à un mécompte que de demeurer dans une inaction intellectuelle, qui deviendrait certainement funeste à mon cerveau.
J’ai assisté hier au catéchisme des enfants; je me reportais, par la pensée, au temps où j’étais moi-même assise sur ces bancs, et ces souvenirs, loin de m’être doux, me rappelèrent l’époque la plus pénible de ma vie. Songe donc! depuis le moment où j’entrai au catéchisme je fus tourmentée par la crainte de faire une communion sacrilège; le mot seul me frappait de terreur en évoquant tout le cortège de supplices qu’il pouvait attirer sur moi. Ma nature impressionnable m’avait fait prendre au pied de la lettre tout ce qu’on m’avait raconté sur ce sujet; de plus, j’avais une bonne qui, le soir, en me déshabillant, entretenait encore mes frayeurs en me dépeignant l’enfer sous les couleurs les plus sombres. De sorte que mon sommeil, hanté par d’étranges visions, était devenu un cauchemar perpétuel. Quand arriva le jour de la confession générale ce fut bien pis encore; je n’avais ni trêve ni repos. Je me mettais l’esprit à la torture pour fouiller tous les plis et replis de ma conscience, qui s’obstinait à garder le silence sur mes méfaits. Je crois que j’eusse éprouvé du soulagement à voir surgir tout à coup des profondeurs de ma mémoire un bon gros péché, difficile à avouer; mais rien!
Et certainement j’étais coupable, puisque M. l’abbé qui nous faisait le catéchisme, ma mère et les bonnes sœurs auxquelles elle m’avait confiée pendant la retraite, affirmaient que le juste pèche sept fois par jour, et que les plus grands saints ne sont pas trouvés sans tache devant le Seigneur. Or, comment moi, «misérable créature,» comme nous appelait M. l’abbé, pouvais-je espérer être pure?…..
Et cependant il le fallait! Fort heureusement je trouvai le livre de maman sur l’examen de conscience; il m’aida à tracer une liste de tous mes péchés. Je marquai d’une croix les cas douteux; quant à ce que je ne comprenais pas, je l’inscrivis à part pour y réfléchir d’une façon spéciale. C’est ainsi que, le moment redoutable arrivé, je mis au nombre de mes nombreuses fautes le péché de fornication, le dictionnaire m’ayant appris que c’était là un péché contre la chair, et maman me reprochant sans cesse de prendre trop de soins de ma personne, d’accorder trop d’attention à une chair destinée à pourrir. L’éclat de rire de mon confesseur m’arrêta tout interdite et me fit comprendre que j’avais dit une sottise.
Le jour de la communion arriva; et, malgré la sincérité de ma confession, la crainte d’avoir fait quelque oubli me donnait encore le vertige, à la pensée des conséquences épouvantables que mon imagination surexcitée me faisait entrevoir. Il a fallu l’intervention de notre digne curé pour calmer mes frayeurs; et si je ne me suis pas évanouie de terreur au moment de recevoir la sainte hostie, c’est à lui seul que je le dois..…
» Mais, ma pauvre amie, pardon, je me laisse entraîner par mes souvenirs sans songer que ma narration ne doit pas beaucoup t’intéresser. Hélas! que te dirais-je? Ma vie est si dépourvue d’incidents que, pour répondre à tes lettres, j’en suis réduite à te raconter mes impressions d’autrefois.
Je compte sur ton indulgente affection et j’attends impatiemment la longue épître que tu m’as promise.
Ton amie dévouée,
HÉLÈNE.»
M..…, 30juillet1854.
«Chère amie,
Je t’ai annoncé, dans une de mes dernières lettres, l’arrivée, à notre paroisse, d’un nouveau vicaire, sans pouvoir te donner de renseignements précis sur son compte. Je suis en mesure aujourd’hui de combler cette lacune.
M. l’abbé Cherpy est un jeune prêtre plein d’ardeur pour le salut des âmes; il a le «feu sacré,» dit maman, ce dont elle est fort satisfaite, comptant sur lui pour stimuler le zèle de notre bon curé, dont la tiédeur la désespère.
De plus, je te confierai, mais bien bas, que M. l’abbé est un très bel homme: ses yeux noirs, d’une vivacité remarquable, la douceur de son sourire donnent à..…, mais je suis absurde avec ma description; qu’il te suffise de savoir que c’est un éloquent prédicateur, doublé d’un excellent musicien. Quant à la confession, c’est une chose beaucoup trop intime et trop grave pour que j’en puisse parler à cette place. Sache seulement que je m’applaudis de n’avoir pas, comme j’en avais eu le dessein, choisi un confesseur parmi les Pères, lorsque le mien s’en est allé. Je sens ma foi se raffermir, ma dévotion redoubler, au contact de la piété éclairée de mon nouveau directeur. Maman me voyant apporter plus d’ardeur dans l’exercice de mes devoirs religieux en est si heureuse, qu’elle s’est prise d’une véritable vénération pour M. l’abbé, supposant, à bon droit, qu’il ne devait pas être étranger à cette amélioration. Aussi l’a-t-elle engagé à faire de la musique avec moi quand cela lui fera plaisir; il a accepté avec empressement et vient tous les jours à la maison, où nous passons ensemble des heures délicieuses. N’ai-je pas entendu mon père, la semaine dernière, faire des observations à maman sur les fréquentes visites de M. l’abbé, et la blâmer surtout de me laisser seule avec lui! Elle lui a répondu vertement qu’elle s’entendait mieux que personne à diriger sa fille, et qu’il fallait être atteint d’une grande aberration d’esprit pour assimiler ainsi un prêtre aux plus simples mortels. Papa s’est contenté de soupirer, comprenant sans doute qu’il avait eu tort; aussi pourquoi a-t-il des idées semblables?
Maintenant, chère amie, tu peux me raconter en détail tous tes divertissements; depuis que je suis plus près de Dieu, les distractions mondaines ne me touchent plus; mes pensées ont pris un autre cours et j’ai presque honte de m’être arrêtée si souvent à envier un bonheur terrestre.
Nous lisons, ma mère et moi, concurremment avec la Vie des Saints, les Lettres de saint Jérôme à son amie spirituelle sainte Paule. Rien n’est plus propre à vous faire avancer dans le chemin de la perfection. Pour faire diversion à ces graves lectures qui demandent surtout à être méditées, M. l’abbé m’a prêté quelques livres; j’avoue qu’ils m’ont médiocrement plu, je leur préfère mes lectures sérieuses. Je songe souvent à ma vocation, et je prie Dieu de m’éclairer sur cette grande question; quelle que soit sa volonté, je m’y soumettrai humblement. D’un côté, je me sens attirée par la vie austère du cloître; de l’autre, l’état du mariage sanctifié me séduit. Je faisais part aujourd’hui même à M. l’abbé de mes impressions à ce sujet; il me dit, en me regardant d’un air étrange, que je n’étais pas faite pour la vie monastique. Je ne sais vraiment ce qu’il avait, mais il paraissait gêné auprès de moi; puis il m’a brusquement quittée sous je ne sais quel prétexte. Je crains d’avoir dit quelque chose qui l’ait mécontenté; je vais m’en assurer ce soir au confessionnal.
Je communie maintenant comme maman, toutes les semaines, et j’ai obtenu la permission de jeûner, bien que n’en ayant pas l’âge.
Adieu, ma bonne chérie, maman me sonne pour la méditation.
Tout à toi,
HÉLÈNE.»
M….., 18mai1855.
«Les preuves de confiance et d’attachement que tu m’asdonnées jusqu’ici, ma chère Berthe, m’engagent à te considérer comme une amie vraiment digne de ce titre. C’est pourquoi je viens déposer dans ton cœur mon premier chagrin sérieux. L’importance que j’attache aux faits qui l’ont produit se trouve justifiée par l’influence qu’ils exercent sur mon esprit. Je crois t’avoir déjà parlé de la déception que j’ai éprouvée relativement à M. l’abbé Cherpy, lequel s’autorisa de l’intimité qui naquit forcément de nos fréquentes relations, pour prendre, vis-à-vis de moi, une liberté de langage et de maintien qui amoindrit à mes yeux les qualités que je lui avais reconnues dans le principe. Cette familiarité, que je trouve de si mauvais goût partout où je la rencontre, me semble particulièrement inconvenante de la part d’un prêtre. Cependant, comme je ne voyais dans la façon d’agir de M. l’abbé que l’indice d’une éducation première assez négligée, j’espérais que mon air sérieux suffirait peu à peu à le rendre plus réservé à mon égard. Il n’en fut rien, ainsi que tu vas le voir.
Je dois te dire d’abord qu’il n’est bruit dans toute la ville, depuis une quinzaine de jours, que de la disparition d’une jeune ouvrière renommée pour sa bonne conduite et sa grande piété. Cette disparition qui coïncide d’une façon malencontreuse avec le brusque départ du vicaire de sa paroisse, donne lieu, dans le public, à une foule de suppositions et commentaires qui font peser les plus graves soupçons sur les deux absents. M. l’abbé Cherpy, qui déjà, à la maison, avait essayé plusieurs fois de me parler de cette affaire sans réussir à fixer mon attention, trouva le moyen plus sûr de m’en entretenir dans le confessionnal.
–Que pensez-vous de la conduite de l’abbé Denis? me demanda-t-il tout à coup, lorsque j’eus terminé mon Confiteor. Moi, surprise, je lui répondis qu’il me semblait tout au moins superflu de vouloir juger des faits dont l’exactitude n’était pas suffisamment démontrée. Mais, comme il insista pour avoir mon opinion, en admettant le fait.
–Le prêtre, lui dis-je alors, qui, sans souci de sa dignité ni du scandale qu’il soulève, profane ainsi le caractère sacré dont l’ont revêtu ses serments, ne peut inspirer à toute personne honnête que le plus profond mépris.
–Vous ne parleriez pas de la sorte, j’en suis convaincu, reprit-il, si vous soupçonniez la terrible lutte que nous avons parfois à soutenir contre nous-mêmes. Plus tard, vous pourrez évaluer le degré de force morale qui nous est nécessaire, pour triompher des penchants de notre pauvre nature.
–Il ne faut pas accepter l’état ecclésiastique quand on ne se sent pas la force de se soumettre à tous les devoirs qu’il impose, ai-je répondu un peu sèchement, ennuyée que j’étais de voir se prolonger cet entretien.
–Vous avez raison, se hâta-t-il d’ajouter, seulement vous saurez qu’en général, nous ne connaissons l’étendue des devoirs dont vous parlez, que lorsque nous sommes enchaînés par des vœux irrévocables. Ignorant la vie, ses séductions et ses dangers, nous ignorant souvent nous-mêmes en entrant dans les ordres, nous n’avons conscience de toutes les difficultés de notre situation, que lorsqu’il ne nous est plus possible d’y rien changer.
–Alors, monsieur, fis-je plus émue que je ne voulais le laisser paraître, je déplore amèrement un état de choses qui, d’un côté, peut produire de mauvais prêtres, et nous expose de l’autre à les rencontrer.» Là-dessus, je quittai le confessionnal, me souciant peu de continuer une conversation qui menaçait de devenir plus qu’embarrassante pour moi. Je te fais grâce de toutes les réflexions qu’elle m’a suggérées.
Pour comble, ma mère à laquelle j’ai rapporté cette scène, en lui annonçant mon intention de changer de confesseur, a vivement pris parti pour ce dernier contre moi. Trouvant mes scrupules exagérés, elle m’engagea d’abord ’à conserver mon directeur, puis me blâma fort de ce qu’elle nommait mon indiscrétion, me rappelant que j’étais tenue, en conscience, à ne rien dévoiler de ce qui m’était dit en confession. Malgré cet étrange langage, qui fit naître en moi une nouvelle série de réflexions, je suis bien résolue à persévérer dans mon dessein.
L’heure avancée m’oblige à suspendre cette lettre. A demain.»
Mercredi19.
«Non encore remise de l’impression causée par les divers incidents que je t’ai racontés hier, ma mère acheva, par sa rigueur, de bouleverser complètement mes idées en matière religieuse.
Il y a quelques jours, j’appris qu’un pauvre ouvrier de la ville venait de mourir, laissant dans le plus complet dénûment une femme malade et six petits enfants, qu’il avait jusque-là courageusement soutenus par son travail. Navrée de tous les détails qu’on me donna sur cette misérable famille, je les transmis à ma mère en réclamant son assistance. Celle-ci, après avoir déploré la facilité avec laquelle je me laisse attendrir, consentit, sur mes pressantes instances, à prendre des renseignements, puis à donner satisfaction à ma demande s’il y avait lieu. D’après ce que j’avais entendu dire relativement à l’honnêteté, à la bonne conduite de ces braves gens, je ne doutais pas du succès de ma requête. Aussi, le soir même, pendant que maman était à s’enquérir auprès de son directeur du degré d’intérêt qu’il convenait d’accorder à mes protégés, je fis venir à la maison toute la petite famille, avec la pensée qu’elle serait plus promptement secourue. Juge de ma stupéfaction, lorsque j’entendis ma mère, à son arrivée, donner l’ordre de renvoyer tous ces enfants, qu’elle traita de petits païens, ajoutant que l’impiété de leurs parents ayant attiré la-colère céleste, elle craindrait d’aller contre les desseins de Dieu, si elle cherchait à adoucir par une aumône un châtiment bien mérité.
«Souvenez-vous, leur dit-elle, que la justice du Seigneur atteint tôt ou tard ceux qui méconnaissent sa loi.»
Ainsi, non-seulement on refuse un morceau de pain à des enfants, en les rendant solidaires des fautes de leurs parents, mais on accuse encore ces derniers devant eux, au risque d’éteindre dans leur cœur le respect et l’affection qu’ils leur doivent. Et c’est au nom d’un Dieu qui a placé la charité au premier rang des vertus chrétiennes qu’on agit de la sorte! Ma surprise et mon chagrin furent tels que j’eus le courage de reprocher à ma mère sa sévérité.
M’appuyant sur l’Evangile, j’opposai à l’âpreté de sa doctrine ces paroles de l’apôtre: «La religion pure et sans tache aux yeux de Dieu consiste à visiter les veuves et les orphelins dans leur affliction.» Puis encore: «Si quelqu’un est tombé dans quelque péché, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, en réfléchissant sur vous-mêmes et craignant d’être tenté comme eux.»
Ma mère, surprise et non moins irritée de mon audacieuse intervention, me dit ironiquement:
–Je te félicite, tu es vraiment très habile à tirer parti de nos saintes Ecritures; je regrette que tu ne le sois pas également pour en saisir le véritable sens.
–Mais, dis-je, celui-ci me parait assez clair pour se passer de commentaires?
–Ah! reprit ma mère, quand de nombreux et savants théologiens ont depuis tant de siècles usé leur vie à étudier, à approfondir nos Livres saints, tu oses les interpréter, toi, dans ta sagesse de dix-huit ans!
–Mais alors, si nos devoirs nous sont tracés d’une façon si obscure, comment pourrons-nous les comprendre nous tous qui ne possédons pas un degré suffisant d’intelligence et d’instruction?
–Si tu avais mieux profité de celle que tu as reçue, tu saurais que c’est précisément pour suppléer à notre ignorance que Dieu, dans sa bonté, a placé auprès de nous ses ministres pour nous instruire. Tu saurais encore que le principal devoir d’un vrai chrétien est de se soumettre humblement à leur décision, sans chercher à pénétrer, dans un misérable esprit d’orgueil, des choses qui ne nous sont pas accessibles.
–Non! non! je ne croirai jamais, dis-je, emportée par l’ardeur de ma conviction, jamais je ne croirai que Dieu, qui s’est tant occupé sur la terre des humbles et des petits, des pauvres et des ignorants, leur ait laissé une règle de conduite si difficile à comprendre et à pratiquer, que ce guide infaillible qu’on nomme la conscience, ne puisse suffire à les éclairer!
Ah! je n’oublierai de ma vie le regard presque haineux que, pour toute réponse, ma mère jeta sur moi en me quittant. Pendant notre discussion, j’ai eu la douleur de voir s’effacer peu à peu l’auréole dont je m’étais plu jadis à entourer sa tête; et je sens que désormais un abîme nous sépare. Ma mère ne me pardonnera jamais l’opposition que je lui ai faite, et il me sera difficile d’oublier que c’est elle qui la première aura jeté le trouble dans mon âme. Combien de fois, depuis ce jour, ne me suis-je pas agenouillée aux pieds de mon crucifix, demandant avec ardeur où se trouvent ici-bas la vertu, la justice et la vérité. Oserais-je te l’avouer, ma chère Berthe, le prêtre lui-même a perdu de son prestige à mes yeux: il y a si peu de temps encore je l’admirais dans toute la splendeur de sa mission, planant au-dessus des autres hommes, uniquement occupé à les consoler, à les instruire, à leur pardonner sans distinction de rang, de parti, ni même de religion. Ce même prêtre, il m’apparaît maintenant sous un aspect nouveau: je le vois toujours dans le confessionnal, essayant d’excuser à mes yeux, en l’expliquant d’une façon toute naturelle, la désertion d’un confrère et me donnant à soupçonner sa propre faiblesse de façon à éveiller mes scrupules. Je le vois encore et surtout, auprès de ma mère, cherchant à fermer son cœur à la compassion pour ceux qui ont eu le malheur d’abandonner leurs devoirs religieux, faute, sans doute, d’une main secouràble qui soit venue les soutenir ou les relever.
Mais il est temps de terminer cette longue lettre. Hélas! mon cœur est si rempli d’amertume, que ce m’est un soulagement de pouvoir l’épancher dans le tien. Je réclame maintenant de ma seule amie un petit mot affectueux et consolant en échange de ma confidence et de mes nombreux baisers.
HÉLÈNE.»
III
Table des matières
Ces quelques lettres, mettant suffisamment en relief la personnalité de notre héroïne, nous croyons inutile de prolonger des citations qui n’offrent plus rien de saillant. Reprenons donc notre narration interrompue au moment où nous annoncions le mariage d’Hélène. Ce grave événement exige des explications que nous allons nous empresser de donner au lecteur.
Un jeune médecin était venu, à la suite de brillants examens, s’établir à M.…. pour y exercer sa profession. Fils d’un des plus ardents champions de la cause démocratique, dans notre département, il avait puisé auprès de son père les mêmes principes que fortifièrent par la suite l’étude et l’observation.
Ses débuts à M.…. furent difficiles. Les opinions politiques et religieuses qu’il eut plus d’une fois l’occasion d’affirmer, lui valurent, de la part du clergé et de ses adeptes, une persécution sourde et ténébreuse, à laquelle il n’eût pu résister, malgré l’honorabilité de sa vie, si son talent médical ne fût venu s’imposer, même à ses détracteurs.
Quelque dévot qu’on soit, on n’en tient pas moins à rester le plus longtemps possible éloigné des félicités suprêmes réservées aux élus. Il vient un moment où le soin de sa propre conservation l’emporte même sur la rigidité des principes. Ce moment survint pour bon nombre de pieux malades, qui s’empressèrent d’appeler à leur chevet celui qu’ils avaient commencé par vouloir proscrire.
M. Glorion, lui aussi, le fit appeler au début de la maladie qui devait l’emporter quelques mois plus tard. Sa femme n’osa pas s’opposer à ce désir, seulement elle laissa à sa fille le soin de recevoir elle-même le docteur. Celui-ci, la voyant auprès de son malade toujours attentive, vigilante et affectueuse, fut si charmé par sa bonne grâce, sa simplicité et la franchise de ses manières, non moins que par sa remarquable intelligence, qu’il crut dès lors avoir rencontré la femme qu’il avait souvent rêvée. Poursuivi par cette idée, que venait sans cesse raviver la charmante vision d’Hélène, il fit un jour, auprès de M. Glorion, une première démarche en vue d’obtenir la main de sa fille.
Cette tentative n’avait d’ailleurs rien de téméraire: le jeune praticien appartenait à une famille très honorable et bien posée; il avait en perspective une assez belle fortune et un brillant avenir, et possédait, en outre, avec un extérieur agréable, des qualités de premier ordre. Il n’ignorait pas que la différence qui existait entre ses opinions et celles de la famille Glorion, était assez tranchée pour créer un obstacle; mais ayant conscience de sa propre valeur, il pensait que cette seule considération ne pourrait faire oublier ses autres mérites.
M. Glorion accueillit sa demande avec une satisfaction évidente; il s’engagea à consulter sa fille, mais non toutefois sans avoir pris au préalable l’avis de sa femme. Quand il fit part à cette dernière de la démarche du docteur, elle se redressa de toute la hauteur de sa grande taille; puis, regardant son mari bien en face, avec cet air dédaigneux qu’elle savait si bien prendre au besoin:
«Il faut que vous ayez perdu la raison, lui dit-elle, pour avoir consenti à vous faire l’interprète d’une semblable proposition, au lieu de la repousser énergiquement, comme je le fais moi-même en ce moment. certes, j’ai trop souci de l’âme de ma fille pour accepter une telle alliance. Dites à votre protégé que quand on se fait le propagateur de doctrines scandaleuses et perverses, on ne doit pas rechercher la main d’une honnête fille. Et maintenant j’espère que vous aurez le tact, la discrétion, de ne pas entretenir Hélène de cette affaire qui ne servirait qu’à lui troubler inutilement l’esprit.»
Le malheureux père eut la faiblesse, j’allais dire la lâcheté, d’obéir et de se taire. Par une étrange anomalie, il aimait assez sa fille pour lui sacrifier sa vie au besoin, mais il n’avait pas le courage de la défendre contre le despotisme de sa mère. A force de céder, il avait totalement perdu la faculté de vouloir. Dans cet état, les idées lui étant devenues inutiles, il ne s’était plus donné la peine d’en avoir, et son intelligence avait diminué d’autant.
Malgré toutes les garanties de sécurité que ce caractère pusillanime pouvait donner à Mme Glorion, elle n’était cependant pas sans inquiétude. Elle craignait qu’un hasard quelconque ne fit connaitre à sa fille la demande du jeune homme qu’elle avait éconduit, et elle redoutait alors, à bon droit, son imagination ardente, son esprit quelque peu insoumis, qui raisonnait avant d’obéir et savait prendre de lui-même une décision. Elle eut recours, en cette occurrence, pour se délivrer de ses appréhensions, aux lumières du P. Onésime, son fidèle conseiller.
–Je ne vois qu’un moyen d’écarter ces craintes bien légitimes, répondit le jésuite à la pieuse femme, après l’avoir écoutée, c’est de marier Hélène au plus tôt.
Il disait Hélène tout court, ce dont Mme Glorion se montrait fort touchée, le révérend n’usant de cette familiarité qu’envers ses protégés.
–C’est là mon plus vif désir, mon Père, mais où trouver un gendre selon mes vues? Vous le savez, je souhaite avant tout, pour ma fille, un fervent catholique, incapable de transiger avec ses devoirs de chrétien et qui sache, au besoin, maintenir sa femme dans la bonne voie.
–Je ne vous cacherai pas, chère dame, qu’Hélène m’intéresse d’une façon particulière, et que je songe depuis quelque temps à la marier. Après avoir beaucoup cherché et réfléchi, j’ai presque arrêté mon choix sur un jeune homme qui remplit exactement–je m’en porte garant–les conditions que vous venez d’énoncer: M. Gontran de Rocheville, notre nouveau substitut, est un de nos pratiquants les plus zélés. Il est si fortement attaché aux idées religieuses que rien, durant sa vie d’étudiant, n’a pu les faire fléchir. C’est lui que je vous propose, persuadé que cette union comblera tous vos vœux.
–Mais, fit observer Mme Glorion tout émue, on dit M. de Rocheville très fier de son blason; peut-être refusera-t-il de s’associer à votre projet?
–Allons donc! je me charge bien de le faire consentir. Hélène n’est-elle pas la petite-fille de Mme du Money de Lignerac, et peut-on douter, en la voyant, que ce soit ce même sang aristocratique qui coule dans ses veines? Ce mariage se fera, je vous l’affirme; seulement si le patrimoine de M. Gontran est assez réduit pour lui faire sacrifier ses prétentions nobiliaires, il désirera, j’imagine, qu’à défaut de parchemin, sa femme lui apporte, en échange de son nom, une dot qui puisse aider un peu à en relever l’éclat.
–Je suis très disposée à faire tous les sacrifices nécessaires pour assurer le bonheur de ma fille,» répondit l’excellente mère, qui avait peine à dissimuler la joie que lui causait la perspective de cette brillante alliance. Elle ne s’inquiéta ni de la conduite passée du jeune homme, ni de son caractère, ni de son état de santé. Il était noble et dévot, cela lui suffisait.
Les négociations du mariage furent menées si rapidement par le P. Onésime, qu’à peine deux mois après l’entretien que nous venons de rapporter, M. Gontran de Rocheville, substitut du procureur impérial de M….., devenait le mari d’Hélène Glorion.
Celle-ci avait bien essayé d’obtenir un sursis qui lui permît d’observer, d’étudier un peu le caractère de l’homme qui allait devenir le maître de sa destinée; mais, sa mère, alléguant les convenances, s’y opposa formellement. La mort de son mari, survenue dans l’intervalle, ne modifia même pas sa décision.
Le mariage eut lieu sans aucune pompe, mais il s’accomplit sans délai. La jeune fille se soumit d’autant plus facilement à la volonté de sa mère, que les manières douces et polies de son fiancé, jointes à l’éloge qu’en faisaient les personnes de son entourage, éloignaient d’elle toute appréhension pour l’avenir. Et ce fut avec toute la sécurité, que lui donnaient son âge et son ignorance de la vie, qu’elle s’enchaîna pour toujours avec un inconnu. Riche d’amour et d’illusions, elle s’appuya sereine et confiante sur le bras de celui qui s’était engagé à l’aimer fidèlement et à la protéger.
Comme nous n’avons pas les mêmes raisons que le P. Onésime pour user d’indulgence à l’égard de M. de Rocheville, nous allons prendre la liberté de le présenter au lecteur, débarrassé de tout le prestige que peuvent lui donner son nom, son titre de magistrat et sa renommée de bon catholique.
Gontran était alors un homme de trente-cinq ans. Sa taille bien prise et ses traits réguliers lui avaient valu une réputation de beauté non ratifiée par certaines personnes, plus amateurs de l’expression que de la forme. Elles critiquaient entre autres la contexture de ses lèvres minces, la mobilité de ses yeux peu habitués à regarder les gens en face, et son teint blême, indice d’une organisation délabrée. Mais une grande facilité d’élocution, une connaissance approfondie des usages de la bonne société et un léger vernis d’instruction, lui donnaient des avantages bien capables de séduire une jeune fille qui n’avait vécu, jusqu’alors, que dans la société des vieillards et des abbés. Au demeurant, Gontran n’était ni plus sot ni moins spirituel que la plupart de ses semblables. Voilà pour son physique. Quant au moral, il est moins facile à esquisser. La dissimulation qui formait l’essence même du caractère de M. de Rocheville fermait toute issue aux regards indiscrets. Jamais on ne put parvenir à soulever complètement le masque sous lequel se dérobait sa véritable nature; mais, si peu qu’on l’eût écarté, cela aurait suffi pour établir une opinion sur cette existence si soigneusement mise à l’abri de tout contrôle.
Gontran avait perdu sa mère en naissant. Son père, absorbé par le travail d’une charge publique, n’avait ni le temps, ni la volonté de s’occuper de son fils; catholique militant, aussi ardent que sincère dans la défense de ses opinions, il employait ses heures de loisir à élaborer diverses élucubrations mystiques, pour l’édification des fidèles et le triomphe de la bonne cause. Quant à l’enfant, confié aux soins d’une vieille gouvernante, il s’abandonnait entièrement à ses penchants vicieux. Comme il remarquait que, quelque fussent ses méfaits, il n’était bien sévèrement puni que lorsqu’il avait omis certaines pratiques de dévotion ou montré peu de ferveur dans leur accomplissement, il n’eut garde de négliger une découverte qui lui permettait de donner libre cours à ses instincts, en les recouvrant d’un voile hypocrite. Lorsqu’un peu plus tard il entra chez les Jésuites, ceux-ci durent être émerveillés des dispositions de leur élève. Ils mirent tant de zèle à les développer, que ce jeune Tartuffe, qui se trouvait dans son élément, égala bientôt ses maîtres dans la pratique de leurs maximes. Telle fut là sans doute la cause de cette sympathie que les fils de Loyola éprouvèrent pour l’enfant, et conservèrent fidèlement au jeune homme, dont le principal mérite était d’avoir reculé les bornes de la duplicité.
Vers l’âge de dix-huit ans, il quitta les «bons Pères» pour commencer ses études de droit. Ces premières années de liberté sont demeurées fort obscures, jusqu’au jour où il fit la connaissance d’un jeune sous-lieutenant, porteur d’un grand nom, mais précédé d’une détestable réputation, ce qui n’empêchait pas maints salons aristocratiques de lui être ouverts; moins peut-être en raison de sa parenté avec les personnages les plus titrés du noble faubourg, que pour la….. curiosité qu’excitait ce paladin débauché, parmi la population féminine de ces hautes sphères.
Quelle femme aurait pu, en effet, rester indifférente au récit de ces exploits romanesques, de ces sommes fabuleuses gagnées et perdues tour à tour avec une égale insouciance, par ce beau garçon de vingt-cinq ans qui s’appelait le comte Hardouin de Grandval.
Il avait comme auxiliaire dans ses aventureuses entreprises, un domestique d’une fidélité éprouvée, qui répondait au nom bizarre de Murph. Ce nom pouvait faire supposer une origine étrangère que son propriétaire était cependant loin de posséder. Murph était tout simplement un de ces nombreux enfants que la misère fait, en quelque sorte, pousser sur le pavé de Paris. Tout jeune, il se mit à la disposition du premier venu, pour ces mille petits services dont on peut avoir besoin à chaque pas dans le tourbillon de la grande ville.
Le comte eut un jour l’occasion de l’employer et fut si satisfait de son activité et de son intelligence, qu’il l’éleva sur-le-champ à la dignité de valet de chambre. Il lui conserva soigneusement le sobriquet original de. Murph, que ses camarades lui avaient donné à défaut d’un autre nom.
Le jeune garçon, dont le dévouement n’avait d’égal que la discrétion, s’attacha à son maître à la façon du chien; il lui obéissait les yeux fermés. Pour lui, aucune différence n’existait entre le bien et le mal; il aurait accompli une noble action avec autant d’ardeur qu’il eût commis un crime si son maître le lui avait ordonné.
Quant au début des relations du comte avec Gontran, nous l’ignorons. Il est probable qu’ils se rencontrèrent dans des conditions qui leur permirent de se juger réciproquement; chacun d’eux, trouvant son avantage dans cette liaison, elle s’établit promptement et finit par se cimenter de tout l’intérêt qu’ils eurent à se ménager mutuellement par la suite.
Peu à peu Gontran apaisa la nature fougueuse du jeune homme, et il l’obligea à mettre un frein à la violence de ses passions. Le comte se trouva d’abord assez gêné par cette contrainte, et ne renonça qu’avec peine à la célébrité qu’il avait acquise comme viveur. Mais il subit la domination de ce froid calculateur auprès duquel il trouvait, d’autre part. une si entière complaisance, une si grande facilité, pour continuer son genre de vie sous d’autres dehors et avec de nouvelles ressources.
M. de Grandval, après avoir dissipé son patrimoine, avait encore épuisé tout crédit dans son entourag; Gontran, arrivé à point avec ses deux cent mille francs provenant de l’avoir de sa mère, sut tirer parti de la situation pour conquérir, à l’aide de cet argent, une influence qu’il fit adroitement tourner à son profit.
Ces deux hommes s’étaient si bien compromis l’un vis-à-vis de l’autre, que rien ne semblait devoir les désunir. Nous n’entrerons pas dans le détail de leur vie intime; ce serait là une tentative assez difficile, vu leur manière de procéder, et d’ailleurs nous ne tarderons guère à être à peu près édifiés sous ce rapport.
Après un certain nombre d’années passées dans la plus grande intimité, les exigences de leur profession réciproque séparèrent les deux jeunes gens. Pendant que l’officier suivait son régiment en Afrique, Gontran, qui avait passé sa licence et fait ses débuts comme avocat, recevait sa nomination de substitut du procureur impérial de M..…
C’est là que nous le retrouvons marié et possesseur d’une considération qui allait toujours croissant, grâce à la propagande des Révérends Pères, à la tête desquels brillait plus que jamais le P. Onésime.
IV
Table des matières
Hélène, en possession du grand attrait de la nouveauté fut, pendant que dura pour elle le caprice de son mari, l’objet de ses soins empressés. Prenant les désirs de celui-ci pour de l’amour, elle s’abandonna entièrement à son bonheur et prodigua, en retour de quelques paroles affectueuses, tous les trésors de sa tendresse, sans s’apercevoir qu’elle donnait beaucoup plus qu’elle ne recevait.
Dans ses heures de solitude, elle se plaisait à parer son mari de toutes les qualités, et elle finit même par le croire réellement doué de toutes les vertus qu’elle désirait lui voir. Absorbée dans la contemplation de son idéal, aveuglée par ses propres sentiments, elle ne vit pas l’indifférence amenée par la satiété, s’asseoir un jour à son foyer. Elle continua ainsi à savourer pendant quelque temps les douceurs du présent et à sourire aux promesses de l’avenir. Hélas! le réveil fut plus terrible encore que le rêve n’avait été beau; il la prit à l’apogée de ce bonheur qu’elle croyait immuable, pour la plonger tout d’un coup dans la plus sombre réalité. Voici ce qui arriva:
Environ dix mois après son mariage, Gontran reçut une lettre de son ami, le comte Hardouin de Grandval, dans laquelle il lui annonçait son départ d’Oran à la suite de son régiment, qui allait tenir garnison à S., ville située à environ quarante kilomètres de M..… Il se félicitait d’un rapprochement qui lui permettrait d’aller souvent serrer la main de son meilleur ami, et d’offrir ses respectueux hommages à sa jeune femme. Il ajoutait, qu’ayant obtenu pour cause de santé un congé de deux mois, il se proposait d’aller demander l’hospitalité à son ami pour quelques jours.
Gontran dissimula tant bien que mal la désagréable impression que lui causait cette missive, et se disposa à recevoir convenablement le jeune officier dont il fit un pompeux éloge à sa femme. Celle-ci déclara qu’elle ferait bon accueil à l’ami que son mari tenait en si haute estime et affection.
Le comte Hardouin arriva quinze jours plus tard. En dépit de ses airs de gentilhomme, de sa tenue irréprochable, de son langage de bonne compagnie, il plut médiocrement à Hélène, qui se reprocha ce premier mouvement défavorable, en songeant aux grandes qualités que son mari lui avait énumérées avec tant d’enthousiasme. N’ayant d’ailleurs aucun motif à faire valoir pour justifier sa réserve à l’égard du comte, qui se montrait auprès d’elle rempli d’attentions délicates, de tact et surtout de déférence, elle parvint à triompher de sa première impression. Bien plus, voyant le jeune homme souffrant, elle lui témoigna une certaine bienveillance; et le jour où il parla de son départ, elle l’engagea, dans le but d’être agréable à son mari, à finir auprès d’eux le reste de son congé.
M. de Rocheville, malgré sa répugnance, se trouva, pour ainsi dire, forcé de joindre ses instances à celles de sa femme. Enfin, après quelques hésitations, qui avaient plutôt l’apparence d’une discrétion polie, M. de Grandval consentit à accepter l’offre gracieuse qui lui était faite.
Gontran qui, tout en ayant d’excellentes raisons pour ménager son ami, en avait de non moins bonnes pour redouter sa présence, ne tarda pas à faire naître divers prétextes pour l’obliger à abréger son séjour. Il semblait avoir pressenti ce qui devait arriver. Les gredins ont, en effet, le privilège d’être plus clairvoyants que les honnêtes gens; ils flairent le mal avec une merveilleuse finesse.
Mais toutes les tentatives de M. de Rocheville pour éloigner le comte, échouèrent devant une obstination qui prenait sa source dans les beaux yeux d’Hélène. Les regards caressants qu’elle abaissait parfois sur son mari, ce je ne sais quoi de chaste et de voluptueux à la fois qui s’exhalait de toute sa personne, avaient allumé dans les sens du jeune officier d’ardents désirs. S’il s’était aperçu à temps de ce danger, il l’aurait fui certainement, car il lui serait alors resté assez de sang-froid pour en peser toutes les conséquences. Il était malheureusement trop tard, le mal était fait, et le comte n’était pas homme à reculer devant les exigences d’une passion.
Il se fit, in petto, ce petit raisonnement: Mme de Rocheville doit être encore trop éprise de son mari pour songer à prendre un amant. D’un autre côté, Gontran néglige sa femme; pour un œil exercé, la chose ne fait pas l’ombre d’un doute. S’il la néglige, c’est qu’il a quelque part une nouvelle liaison, et d’ailleurs je sais pertinemment que mon ami ne brille pas par la constance. Donc, il a une maîtresse. Je la cherche..… La connaissant, je m’arrange de façon à ce qu’Hélène en soit instruite, mais sans qu’elle puisse se douter de mon intervention, et alors, le dépit, la vengeance, à défaut de tout autre sentiment, peu m’importe, la font tout naturellement tomber dans mes bras.
C’est par le moyen de cette sorte de manœuvre stratégique qu’il espérait parvenir à son but. Son projet une fois conçu, il se prit à observer. Le hasard, il faut bien le dire, le servit à souhait.
La femme d’un juge au tribunal de la ville, Mme Bellefroy, vint quelques jours après rendre visite au jeune ménage. C’était une belle et élégante personne, gracieuse, aimable, une parisienne, en un mot, et en outre, une de ces femmes qui savent allier aux pratiques d’une dévotion exaltée, les savantes combinaisons de la coquetterie la plus raffinée. Elle revenait d’une station thermale, et, désireuse de rentrer chez elle après une longue absence, elle avait laissé son mari faire seul un petit voyage supplémentaire chez quelques amis. C’est du moins ce qu’elle répondit quand on demanda des nouvelles de ce dernier; seulement elle fut assez imprudente pour jeter un rapide coup d’œil sur le maître de la maison, qui, ne se tenant pas mieux sur ses gardes qu’elle-même, lui répondit par un imperceptible sourire. C’était là, certes, un bien faible indice, mais il suffisait pour le comte. Se croyant dès lors sur la voie d’une intrigue, il porta toute son attention de ce côté.
Les deux amis s’étaient donné l’un à l’autre une très grande liberté d’action, ce qui est, comme chacun sait, le premier devoir de toute hospitalité; Gontran, qui passait en général ses soirées hors de chez lui, un peu de côté et d’autre, sortit seul le soir même.
Il se dirigea vers la maison de Mme Bellefroy, située dans un quartier assez éloigné du centre de la ville. Une petite porte, pratiquée dans le mur du jardin, s’ouvrit mystérieusement devant lui. Il était alors huit heures.
Deux heures après, la même porte lui livrait de nouveau passage, mais avant d’en franchir le seuil, il se retourna: «A demain,» dit-il. Et la porte se referma avec non moins de précaution et de mystère.
Le comte, caché dans un taillis voisin, n’avait rien perdu de cette scène; il avait eu la constance de suivre le mari d’Hélène, depuis sa sortie de chez lui jusqu’au lieu du rendez-vous. Mais la découverte qu’il venait de faire le dédommagea amplement des ennuis de l’attente. Il ne lui restait plus qu’à trouver le moyen d’en tirer parti. Il n’eut pas, d’ailleurs, à le chercher bien longtemps.
Mme de Rocheville avait à son service une femme de chambre assez jolie et fort coquette, dont notre officier, très expert en matière de galanterie, avait fait promptement la conquête. Il résolut d’exploiter les bonnes dispositions de cette fille à son égard; le lendemain même, il lui fit en quelques mots le récit de l’aventure de la veille et lui exposa ce qu’il attendait d’elle.
En conséquence, il lui donna des instructions qu’elle promit, avec la meilleure grâce, d’exécuter de point en point. Il lui recommanda, en outre, le silence le plus absolu sur sa participation dans cette affaire, sous peine de voir divulguer par lui certains secrets, que la trop aimable soubrette avait intérêt à cacher. Elle jura ses grands dieux qu’elle resterait muette. Un baiser scella le pacte, et M. de Grandval se retira satisfait; avec sa légèreté habituelle, il ne semblait pas se rendre un compte bien exact de ce qu’il y avait d’abominable dans son action.
Julie, la femme de chambre, sortit ce même soir, sous le prétexte d’aller chez sa sœur. Rentrée une heure plus tard, elle se présenta haletante devant sa maîtresse. Tout en mettant de l’ordre dans sa chambre, elle lui raconta comment elle avait été fort effrayée en revenant par le chemin des Vallinières, qu’elle avait pris comme étant moins désert que la route du moulin.
–Et de quoi avez-vous eu peur? dit Hélène d’un air distrait.
–Oh! madame sait combien je suis poltrone! D’ailleurs, depuis l’assassinat de la mère Mauvrais, je ne rêve plus que meurtre et brigands. J’avais toutes ces idées-là dans la tête, quand, en arrivant près du gros chêne, j’aperçus une sorte de géant enveloppé dans un grand manteau, avec un chapeau rabattu sur les yeux; il me semblait voir quelque chose briller à sa ceinture; puis j’entendais comme un bruit de sabres s’entrechoquant–ce que c’est que l’imagination tout de même.– Transie de peur, je me cachai derrière l’arbre, toute prête à m’évanouir, mais un coup de vent enleva le chapeau de mon bandit, et je reconnus, grâce au clair de lune..… Oh! madame ne devinerait jamais qui? poursuivit-elle en éclatant de rire: Eh bien! c’était tout simplement monsieur qui allait chez M. Bellefroy.
–Comment..… que dites-vous?..… mon mari qui allait chez M. Bellefroy..… par le chemin des Vallinières..… La frayeur vous a fait perdre la tête, ma pauvre Julie.
–Oh non, madame, j’ai très bien reconnu monsieur, et je l’ai même vu peu après entrer chez M. Bellefroy, par la petite porte du jardin qui donne sur le chemin des Vallinières. C’est égal, monsieur rirait bien s’il savait que je l’ai pris pour un assassin! Et l’adroite fille se mit à parler d’autre chose. Mais déjà Hélène ne l’écoutait plus, elle venait d’être mordue au cœur par un horrible soupçon.
–Quelle heure est-il? demanda-t-elle à Julie qui se disposait à sortir.
–Neuf heures moins dix, madame.
–Bien, donnez-moi mon châle et mon chapeau.
–Madame sort?
–Oui, je vais chez ma mère.
–Alors, je vais prévenir Firmin pour qu’il accompagne madame.
–C’est inutile, le temps est clair et la route n’est pas longue,» répliqua-t-elle d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme. Elle sortit, et ainsi qu’elle l’avait annoncé, elle se rendit d’un pas rapide chez sa mère; son agitation était extrême. «Mais je suis folle, se dit-elle tout à coup, de prêter tant d’attention à un bavardage de servante et d’ailleurs c’est impossible.….» Puis, faisant un effort pour surmonter son anxiété, elle hâta le pas. Mais presque aussitôt un souvenir lui traversa l’esprit et renouvela ses appréhensions. «Cependant, si c’était vrai..… si c’était lui, répétait-elle encore. M. Bellefroy n’est pas de retour; et si par hasard il était revenu, comment expliquer cette visite de Gontran, à huit heures du soir, chez un homme avec lequel il n’a que des relations cérémonieuses. Dans tous les cas, quel motif pourrait-il alléguer pour justifier son entrée par une porte dérobée.
«Allons, ajouta-t-elle résolument en revenant sur ses pas, ma première pensée n’était pas si absurde. Ce doute m’est insupportable, quoi que je fasse désormais, il s’interposerait sans cesse et quand même entre mon mari et moi. S’il est innocent, mes soupçons n’auront servi qu’à me le faire aimer davantage. Mais s’il est coupable.…» Un flot de sang afflua à son visage à cette idée, et elle demeura longtemps pensive.
Tout en faisant ces tristes réflexions, elle arriva près de la petite porte du jardin Bellefroy, et se dissimula dans le fourré qui avait été témoin des précédentes observations du comte. Après quelques instants d’une fiévreuse attente, Mme de Rocheville entendit la porte glisser lentement sur ses gonds; une forme humaine apparut jetant un regard furtif à droite et à gauche, et une voix qu’Hélène reconnut bien murmura doucement:
–Mon cher Gontran, quand vous reverrai-je maintenant?
–La présence de votre mari ne nous a pas beaucoup gênés jusqu’à ce jour, répondit M. de Rocheville, pourquoi craignez-vous qu’il en soit autrement désormais? Comme autrefois, nous saurons déjouer sa surveillance. Allons, adieu! croyez toujours à mon amour et ne vous désolez pas.»
Le bruit d’un baiser donné et reçu se fit entendre, et, légère comme une ombre, Mme Bellefroy se rejeta en arrière et disparut.
Bien que les voix fussent étouffées, elles étaient cependant parvenues distinctement aux oreilles d’Hélène, qui eut un moment la tentation de s’élancer sur les deux amants pour les confondre. La raison la retint; mais elle fut impuissante à atténuer la violence du coup que la pauvre jeune femme venait de recevoir en plein cœur; le doute même sur la trahison de son mari ne lui était plus permis!.
Hélène éprouva une souffrance si terrible et si subite, qu’elle en resta d’abord comme étourdie. La stupeur que cause toujours un malheur inattendu, engourdit momentanément la sensibilité. Mme de Rocheville, tout accablée qu’elle fût, pressentit vaguement qu’un gouffre s’était entr’ouvert sous ses pas, sans qu’elle pût en sonder la profondeur. Ce fut en proie à une sorte de vertige qu’elle regagna sa demeure. Rentrée dans sa chambre, elle se dirigea machinalement vers la cheminée et se tint là, debout, immobile, le pied posé sur un chenet, l’œil atone et fixe, avec l’apparence de ce calme stupide, qui est le suprême degré de la douleur.
La jeune femme resta longtemps dans cet état d’anéantissement qui paralysait toutes ses facultés. Elle ne fut tirée de cette torpeur que par un léger bruit qui se produisit dans la maison. C’était Gontran qui rentrait, après avoir fait une station à son cercle; comme il croyait sa femme couchée depuis longtemps, il s’abstint d’entrer chez elle et passa devant sa porte en fredonnant un air d’opéra.
Hélène tressaillit comme sous le coup d’un brusque réveil; elle sentit un affreux déchirement, comprit toute l’horreur de sa position et s’abandonna alors au plus profond désespoir, s’interrogeant, se demandant sans cesse ce qu’avait de plus qu’elle cette femme qu’on lui préférait. Elle ignorait, la trop naïve enfant, qu’il existe dans la création des êtres organisés de telle sorte, qu’ils ne tiennent aucun compte des dons de l’intelligence ni de ceux du cœur. Ceux-là recherchent uniquement des sensations nouvelles; peu leur importe la tendresse et le dévouement d’une femme, quand ils ont épuisé tout ce qu’un brutal désir pouvait réclamer d’elle.
Lorsqu’à la violente surexcitation qui accompagne toujours un grand chagrin, succéda la période de calme, Hélène, comme toute âme brisée qui a besoin d’espérer encore, songea à Dieu. Tombant à genoux, elle voulut faire un acte de résignation; mais, la malheureuse femme ne trouva au fond de son cœur que ces paroles amères: «Pourquoi donc, ô mon Dieu! permettez-vous qu’il y ait ici-bas des créatures assez perfides pour se jouer de ce qu’il y a de plus saint sur la terre: un serment fait librement devant vous? Pourquoi suis-je fatalement liée à l’une d’elles, moi qui ne vous ai jamais demandé qu’un cœur aimant et sincère, capable de me donner ces témoignages d’affection, qui m’ont tant fait défaut durant la première partie de mon existence? Mais maintenant, que vous m’avez enlevé la joie du présent et l’espoir dans l’avenir, pourquoi, mon Dieu, me laissez-vous vivre encore, vous qui êtes bon? Pourquoi la douleur de l’âme, portée à ses dernières limites, n’enlève-t-elle pas la vie, semblable en celà à la souffrance du corps, lorsqu’elle atteint ce même degré? 0mon pauvre bonheur! ne t’avais-je donc pas acheté assez cher par vingt années de tristesse et d’ennui, et devais-je, en un moment, te voir fuir pour jamais» Un torrent de larmes s’échappa alors de ses yeux demeurés secs jusque-là.
Mais Hélène n’était pas femme à s’abandonner longtemps à une douleur stérile. Après avoir payé son tribut à la faiblesse humaine, elle se montra ce qu’elle fut toujours par la suite: forte, vaillante et sensée. Ayant repris complète possession d’elle-même, elle envisagea courageusement sa situation, et elle réfléchit au meilleur parti à prendre en cette occurence. Le jour la surprit dans la même attitude; mais lorsqu’à ce moment le sommeil vint à son tour réclamer ses droits, sa résolution était prise. Condamnée à vivre aux côtés mêmes de celui qui de par la loi était son mari, Mme de Rocheville était décidée à employer toute son énergie à lui cacher son chagrin, et surtout à lui en dérober les causes, jugeant qu’en les lui faisant connaître elle n’aurait rien à gagner, et qu’elle s’exposerait, au contraire, à perdre tout le bénéfice de la contrainte qu’il ne manquerait pas de s’imposer dans leurs rapports quotidiens, laquelle lui procurerait du moins, à défaut du bonheur, un intérieur calme et tranquille.
Il lui fallait également s’observer devant ses domestiques, et conserver vis-à-vis d’eux l’air confiant et heureux des beaux jours, de façon à ne pas leur permettre de supposer que rien fût changé dans sa vie. La tâche eût peut-être été au-dessus de ses forces, si elle fût restée constamment en tête-à-tête avec l’homme dont l’astucieuse conduite mettait en révolte toutes les fibres de sa loyale nature. Mais sa mère, souffrante depuis quelques semaines, vit s’aggraver son état assez sérieusement pour nécessiter à son chevet la présence de sa fille. Mme de Rocheville s’établit donc auprès de la malade, qu’elle quitta le moins possible. Cet arrêt momentané de la vie commune pour les deux époux, donna au temps la facilité de commencer son œuvre d’apaisement dans le cœur de la jeune femme.
V
Table des matières
Revenons maintenant au comte Hardouin de Grandval, que nous avons laissé chez son ami, occupé à la vilaine besogne dont nos lecteurs connaissent le triste résultat.
Dès qu’il vit ses projets en bonne voie de réussite, il crut opportun de se retirer. Son congé étant près de finir, son départ devait sembler tout naturel.
Un mois plus tard, il revint inopinément passer une journée chez Gontran. La preuve d’infidélité qu’Hélène avait acquise devait avoir modifié ses sentiments. Peut-être aujourd’hui serait-il mieux compris et plus favorablement accueilli par la jeune femme. Il éprouvait le besoin de s’en assurer.
Dès sa première entrevue avec Mme de Rocheville, le comte fut si frappé de l’altération de ses traits, qu’il jugea le moment peu propice à une déclaration immédiate. Il se contenta d’être charmant, gai, spirituel, et témoigna simplement à Hélène, que son mari lui avait dit être souffrante, un intérêt respectueux et discret. Il se retira ensuite satisfait de lui-même et de l’effet qu’il croyait avoir produit. M. de Grandval revint souvent ainsi, à intervalles réguliers, mais il finit par trouver que sa réserve risquait fort de ne jamais le conduire au résultat qu’il poursuivait. Sa passion pour la jeune femme avait atteint son paroxysme. Les obstacles qu’il rencontrait l’irritèrent à ce point, qu’il perdit bientôt toute prudence.
Il résolut donc de brusquer les choses en-se montrant un peu plus explicite. D’ailleurs, Hélène ne devait plus aimer son mari, dans tous les cas, elle était beaucoup plus froide à son égard, c’était manifeste. Elle semblait enfin arrivée à cette phase de la crise, où une femme malheureuse a besoin d’un consolateur. C’est ainsi, du moins, qu’il avait vu les choses se passer dans le monde où il vivait.
Il se présenta un jour plein d’assurance et joua son rôle en comédien consommé. Hélène parut d’abord surprise de le voir s’immiscer dans ses affaires intimes, puis, quand elle eut deviné le but secret des discours du comte, elle lui dit simplement:
–Je vous croyais loyal et bon, monsieur, je regrette de voir aujourd’hui que je me suis trompée.
Il voulut protester, mais Mme de Rocheville se levant, d’un air digne et hautain:
–Je désire être seule, monsieur, dit-elle en indiquant la porte.
Le comte Hardouin, ce héros de boudoirs galants, se sentit ébranlé, presque fasciné par le ton et le regard dont Hélène accompagna ces paroles; mais ce ne fut qu’une impression passagère. Se voyant seul, à deux pas de cette belle et fière jeune femme, objet de ses convoitises, il perdit toute retenue, et s’élançant vers elle il la prit dans ses bras. Elle n’eut que le temps de jeter un cri, et malgré sa résistance désespérée, le comte allait appuyer ses lèvres sur les siennes, lorsque M. de Rocheville, guidé par le bruit qu’il avait entendu en rentrant, fit irruption dans la chambre. Il vit ou plutôt il devina la scène.
–Misérable!» s’écria-t-il, et avant même que le comte, troublé, abasourdi par cette brusque entrée, eût pu songer à se défendre, il roulait dans l’escalier et tombait dans la rue, poussé par une main vigoureuse.
A peine la porte se fut-elle refermée que M. de Rocheville se prit à réfléchir aux suites que pouvait avoir son emportement. «Ah bah! se dit-il en lui-même, il n’osera jamais, j’ai en ma possession un chiffon de papier qui le retiendra toujours sur la pente des révélations. Allons! décidément j’ai bien fait de chasser de chez moi ce dangereux personnage, que d’ailleurs je n’aurais jamais dû y recevoir. Mais je trouverai le moyen de me disculper auprès de ma femme. Ne voit-on pas tous les jours des gens se tromper sur le compte de leurs amis? E! mais j’y songe, je puis mettre sa folie sur le compte du soleil d’Afrique; une insolation peut produire des désordres cérébraux qui suffisent à expliquer bien des excès, et à en atténuer la portée.»
Tout en préparant ce petit discours justificatif, il rejoignit sa femme qui déjà se disposait à sortir. Elle était fort pâle, ses traits légèrement contractés et un petit tremblement nerveux indiquaient seuls son état intérieur.
–Je vais voir ma mère,» fit-elle simplement en apercevant son mari. Étonné de ce calme auquel il ne s’attendait pas, Gontran essaya néanmoins, ainsi qu’il se l’était proposé, de donner à l’ignoble conduite de son ami une cause qui pût être pour lui-même une excuse. Mais, dès les premiers mots, Hélène le pria de ne jamais prononcer devant elle le nom de cet homme. Puis elle sortit, déclarant qu’elle ne rentrerait pas; sa mère se trouvant de plus en plus mal, elle devait passer la nuit à son chevet. Gontran, habitué depuis quelque temps aux nouvelles façons d’agir de sa femme, ne prêta qu’une indifférente attention à ce qu’il considérait comme une bizarrerie de son caractère.
Un mois plus tard mourait Mme Glorion; Hélène porta son deuil dignement, sans affectation d’aucune sorte. Il lui répugnait de faire parade d’une douleur qu’en réalité elle n’éprouvait pas. Son véritable chagrin consista à ne pouvoir regretter davantage celle qui lui avait donné le jour. Elle savait que le fanatisme religieux de sa mère ne lui avait laissé qu’une place bien restreinte dans son cœur et dans ses pensées, et, l’eût-elle ignoré, elle n’aurait eu besoin, pour s’en convaincre, que d’ouvrir le testament qui contenait ses dernières volontés. Celles-ci étaient formulées sèchement; quant aux conseils adressés à Hélène, nulle parole affectueuse n’en venait adoucir la sévérité; pas un éclair de tendresse pour sa fille ne traversait ces pages qui lui étaient destinées. Enfin, le document se terminait par cette phrase grosse de déceptions pour l’héritière:
«J’engage ma fille à ne pas se préoccuper de l’absence des quelques valeurs mobilières que j’ai possédées, ayant disposé de ce capital dans la plénitude de mes droits et selon les suggestions de ma conscience, pour acquitter une dette personnelle de reconnaissance.»
Or, ces quelques valeurs s’élevaient, au minimum, à la somme de cinquante mille francs, d’après l’appréciation d’Hélène qui les avait vues en portefeuille du vivant de son père, sous forme de titres fonciers, créances hypothécaires et autres obligations, sans compter les économies particulières que sa mère avait pu et dû faire. Tout cela formait un joli denier qu’il lui était difficile de voir, sans déplaisir, glisser dans la poche d’autrui, quand il eût dû tomber dans la sienne.
Mme de Rocheville n’hésita pas à accuser le P. Onésime de cette captation. Elle comprit que là était le mobile de son empressement auprès de sa mère, la cause de ces entretiens mystérieux que sa présence inattendue interrompait toujours. Elle se souvenait, en outre, qu’un des derniers soirs, étant arrivée ainsi à l’improviste, elle avait aperçu le jésuite prenant des notes devant le secrétaire ouvert, et sur le lit de la malade, divers papiers qu’elle s’empressa de faire disparaître en donnant à cette exhibition un motif si peu plausible, qu’il fit naître aussitôt dans l’esprit de la jeune femme un soupçon qu’elle eut peine à chasser.
Hélène fut presque aussi sensible à l’indélicatesse du procédé qu’à la perte d’une partie de sa fortune. Ces manœuvres déloyales l’édifièrent complètement sur le compte de la trop célèbre Compagnie. Mais elle ne put protester contre cette spoliation, que par son attitude vis-à-vis de celui qu’elle en supposait être l’auteur.
Quant à Gontran, fidèle à sa tactique, il crut prudent de mettre des bornes à un mécontentement qui ne pouvait que lui attirer la disgrâce de ses bons amis. Il les laissa jouir en paix d’un bien si honnêtement acquis, se contentant d’exhaler sa mauvaise humeur en famille.
Après la mort de sa mère, Mme de Rocheville reprit bravement sa place dans la maison conjugale, n’ayant plus qu’un seul espoir, celui de la maternité; là venaient rayonner toutes ses pensées, toutes ses aspirations, tous ses désirs. Et sur ces fragiles assises, elle tenta de réédifier son bonheur.
«Puisque les joies de l’épouse me sont refusées, accordez-moi au moins celles de la mère!» demandait-elle à Dieu dans d’ardentes prières. «Avoir un enfant à élever, lui consacrer tous les instants de ma vie, reporter sur lui toute ma tendresse, ce serait là pour moi une consolation suprême avec laquelle je défierais le sort. L’amour de mon enfant me tiendrait lieu des autres affections qui m’ont fait défaut et celle-là, du moins, ne m’échapperait pas!» Tantôt elle voyait cet enfant dans ses bras, elle le berçait, lui prodiguait mille caresses; tantôt encore elle formait tout un plan d’éducation à son usage, en s’inspirant des exemples qu’elle avait eus sous les yeux, et qui devaient lui enseigner les écueils à éviter en pareille matière. Son esprit se trouvant ainsi occupé, ses journées se passèrent d’une façon relativement plus calme.
Mais une année s’écoula de la sorte, emportant avec elle le premier lambeau de l’immense espérance qui la soutenait; chaque jour, en disparaissant, en arrachait encore un débris et accentuait de plus en plus l’éloignement qu’elle éprouvait pour son mari, depuis le jour où la duplicité de sa conduite lui avait été dévoilée.
C’est en vain qu’elle avait cherché à atténuer à ses propres yeux la faute de Gontran; elle n’avait pu y parvenir, tant était grande la défiance qui l’avait envahie. Peut-être lui eût-elle pardonné son infidélité, si elle n’avait pas été entourée de tant de mensonges et d’hypocrisie.
Elle voyait clairement aujourd’hui la dissimulation présider à toutes les actions de cet homme qui, croyant la vertu nécessaire à ses intérêts, et ne se sentant pas porté vers elle, en recherchait uniquement l’apparence.
Cependant, quelque grand que pût être son ressentiment et quelque sérieuses que fussent ses répugnances, Mme de Rocheville ne se départit pas un instant de la ligne de conduite qu’elle s’était tracée. En la voyant calme et sereine, nul ne pouvait se douter, pas même son mari, des pensées tumultueuses qui s’agitaient en elle, des tempêtes qui éclataient parfois au fond de son âme, et des efforts qu’elle était obligée de faire pour demeurer maîtresse d’elle-même.
Mais sa constitution, si robuste qu’elle fût, ne tarda pas à s’altérer dans ces luttes intimes. Le médecin, qui ne soupçonnait pas la grave maladie morale dont elle était atteinte, attribua son épuisement à un autre cause, et ordonna, en même temps que les prescriptions usuelles, un séjour immédiat au bord de la mer, comptant sur l’air vif et salubre qu’on y respire, pour ranimer l’organisme affaibli de la jeune femme.
Hélène était trop heureuse d’avoir cette occasion qui l’éloignait momentanément de son mari, retenu à M..… par ses fonctions, pour ne pas la saisir avec empressement. Elle choisit Etretat comme lieu de résidence pour la durée de son traitement.
Ce petit village, habité seulement par des pêcheurs, ne laissait guère soupçonner à cette époque la brillante destinée qui l’attendait. Rien ne faisait alors présager la grande vogue que nos habitudes de villégiature lui ont donnée depuis, et qui en fait aujourd’hui une des stations les plus élégantes et les plus recherchées du littoral de la Manche. Les toiles de quelques peintres et les descriptions de certains romanciers commençaient à peine à lui donner une petite notoriété, lorsque Hélène vint s’y installer avec sa femme de chambre.
Nous la laisserons jouir de sa solitude au bord de cette plage paisible et charmante, pour retourner encore une fois auprès du comte Hardouin, que nous avons un peu perdu de vue depuis son outrageante incartade et l’expulsion qui la suivit.
On comprend qu’à la suite d’un aussi humiliant affront, l’idée de la vengeance se soit présentée tout d’abord à son esprit; mais en même temps, le souvenir de son impuissance se dressa devant lui. Il savait que, quelle que fût l’arme dont il se servirait pour atteindre son ami, elle devait se retourner immédiatement contre lui-même.
En effet, pendant les beaux jours de leur liaison, alors que les deux jeunes gens étaient à Paris, le comte qui était toujours à court d’argent et usait de tous les expédients pour s’en procurer, se trouva à un certain moment empêtré dans une opération financière des plus scabreuses. Elle eût même fort compromis l’honneur de sa maison, en faisant figurer le nom de ses ancêtres dans les annales d’une cour d’assises, si Gontran n’était venu lui offrir l’appui de sa bonne renommée et de ses connaissances en matière de droit. A force de ruse et d’habileté, il était parvenu à tirer son ami de ce mauvais pas, mais en gardant prudemment par devers lui la preuve de culpabilité qu’il avait su arracher au plaignant. C’était cette terrible preuve qui réduisait à néant tous les projets suscités par les ressentiments du comte.
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