Kitabı oku: «La cour de l'impératrice Joséphine»

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Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand

La cour de l'impératrice Joséphine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328917

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI


I

Table des matières

LE DÉBUT DE L’EMPIRE

«Les deux tiers de ma vie sont écoulés; pourquoi tant m’inquiéter sur ce qui m’en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j’essuie; trente années détruiront ces colosses de puissance qu’on ne voyait qu’à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui j’espérais toute ma grandeur. Le meilleur de tous les biens, c’est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.» Quand La Bruyère s’exprimait avec cette tristesse, quand il parlait ainsi de la cour «qui ne rend pas content », mais qui «empêche qu’on ne le soit ailleurs », de la cour, ce «pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels», il avait devant lui le radieux château de Versailles, la gloire incomparable du roi-soleil, une monarchie qui se croyait inébranlable et éternelle. Que dirait-il, dans notre siècle, où les dynasties tombent comme des feuilles d’automne, où il faut bien moins de trente années pour détruire les colosses de puissance, où l’exilé du jour répète à l’exilé du lendemain la devise des cimetières: Hodie mihi, cras tibi? que dirait-il, ce philosophe chrétien, à une époque où les palais, royaux et impériaux, ont été comme des hôtelleries dans lesquelles les souverains semblables à des voyageurs n’ont fait que passer, et où ces hôtelleries, dévorées par la flamme du pétrole, ne sont plus qu’un amas de ruines?

Etudier une cour, quelle qu’elle soit, c’est se donner à soi-même une leçon de haute sagesse, de détachement des choses humaines. Dans notre France du dix-neuvième siècle, si inconséquente, si versatile, si féconde en révolutions, en palinodies, en cataclysmes de tout genre, la leçon est plus saisissante qu’à aucune autre période de l’histoire. Jamais Dieu n’a fait mieux voir au monde le néant des grandeurs et des pompes d’ici-bas. Jamais la parole de l’Ecclésiaste ne s’est réalisée plus exactement: «Vanité des vanités, et tout est vanité !» Nous allons essayer de retracer l’image d’une des cours les plus fastueuses qui aient existé sous le soleil, et de passer en revue des splendeurs d’autant plus brillantes qu’elles devaient être plus éphémères. A cette cour de Napoléon et de Joséphine, à cette cour si majestueuse, si éblouissante de gloire, de richesse, de prestige, on appliquerait bien justement les vers célèbres de Corneille:

Toute votre félicité,

Sujette à l’instabilité,

En moins de rien tombe par terre,

Et, comme elle a l’éclat du verre,

Elle en a la fragilité.

Nous évoquerons le souvenir des morts pour ressusciter cette cour évanouie, et nous consulterons, les uns après les autres, les personnages qui furent les témoins oculaires de ces merveilles anéanties si vite. Un préfet du palais impérial, M. de Bausset a écrit: a En reportant les yeux sur les époques mémorables dont je viens de donner une faible idée, j’ai cru, même après tant d’années, assister aux scènes pompeuses des Contes arabes et des Mille et une Nuits. Le tableau magique de tant de splendeurs et de tant de gloire a disparu, entraînant avec lui tous les prestiges de l’ambition et du pouvoir.» Une des dames du palais de l’impératrice Joséphine, Mme de Rémusat, a exprimé la même pensée: «Je crois encore rappeler un rêve, mais un rêve qui tient un peu des contes orientaux, quand je me retrace quel luxe fut étalé à cette époque, et quelle était en même temps l’agitation des préséances, des prétentions de rang, des réclamations de chacun.» Oui, il y avait dans tout cela quelque chose qui tenait du rêve, et les acteurs de cette féerie qui se nommait l’empire, de cette pièce à grand spectacle dont les décors, tantôt radieux, tantôt terribles, changeaient sans cesse, devaient être eux-mêmes plus étonnés que les spectateurs: Aix-la-Chapelle et le tombeau de Charlemagne, le château de Fontainebleau et le pape, Notre-Dame et le sacre, le Champ-de-Mars et la distribution des aigles, la cathédrale de Milan et la couronne de fer, Gênes la superbe et sa fête nautique, Austerlitz et les trois empereurs, quelles décorations, quels accessoires, quels personnages! Accents de l’orgue, cantiques des prêtres, acclamations de la foule et des soldats, cris des mourants, son du clairon, roulement du tambour, orchestres de bal, fanfares militaires, bruit du canon, voilà les harmonies tour à tour joyeuses et lugubres, qui retentissent pendant que l’action se déroule. Au milieu de ce tumulte, de cette agitation, ce que nous regarderons surtout c’est une femme. Nous l’avons précédemment étudiée comme vicomtesse de Beauharnais, comme citoyenne Bonaparte, et comme femme du premier consul. Nous allons maintenant l’étudier dans son nouveau rôle, celui d’impératrice.

Reportons-nous à la journée du 18 mai 1804. Nous sommes dans le château de Saint-Cloud. L’empire vient d’y être proclamé par le Sénat, avant le plébiscite qui doit ratifier le nouvel état de choses. La toile est levée, la pièce commence, et jamais drame n’aura eu plus de contrastes, plus de péripéties, plus de mouvement. Le principal acteur, Napoléon, est déjà habitué à son rôle, comme s’il le jouait depuis son enfance. Joséphine est aussi très bien dans le sien. Femme à la mode, n’a-t-elle pas appris, par ses succès de salon, à remporter des victoires plus considérables? Pour une beauté en vogue, il n’y a pas une grande différence à être assise sur un fauteuil ou sur un trône. Les acteurs secondaires ne sont pas aussi familiarisés avec leur nouvelle attitude. Rien de plaisant comme l’embarras de tout le service, quand il s’agit de répondre aux interrogations de l’empereur. On commence par se tromper, puis on se reprend pour plus mal dire encore; on répète dix fois en une minute: sire, général, Votre Majesté, citoyen, premier consul. Constant, le valet de chambre de l’empereur, nous décrit cette journée du 18 mai 1804, qui se passe en réceptions, présentations, entrevues et félicitations. «Tout le monde, dit-il, est ivre de joie dans le château de Saint-Cloud, chacun se fait l’effet d’être monté subitement en grade, comme le général Bonaparte, devenu, de premier consul, souverain. On s’embrasse, on se complimente, on se fait mutuellement part de ses espérances et de ses plans pour l’avenir; il n’y a si mince subalterne qui ne soit saisi d’ambition.» En un mot, l’antichambre, sauf la différence des personnages, offre la répétition exacte de ce qui se passe dans le salon. On dirait une première représentation qui a été impatiemment attendue, et qui passionne au même degré les artistes et le public. La journée, d’abord éclairée par un soleil splendide s’est obscurcie. Le ciel, d’abord si pur, est tout à coup devenu noir comme de l’encre. Un orage a longtemps menacé d’éclater. Mais personne n’a vu là un mauvais présage. Les esprits sont tous portés à l’optimisme. Les courtisans font du zèle avec cet empressement, cette passion, cette furie, française, qui est dans le caractère national, et qui s’exerce tour à tour sur un champ de bataille ou dans une antichambre. Les Français combattent et flattent avec la même ardeur.

Seuls, au milieu de cette émulation de dévouement et d’allégresse, les membres de la famille impériale, ceux-là mêmes qui devraient être les plus satisfaits, et surtout les plus étonnés de leurs grandeurs, montrent un visage inquiet, presque chagrin. Seuls, ils laissent voir qu’ils ne sont pas contents du maître. Leur amour-propre est démesuré ; leurs susceptibilités sont extrêmes. Rien ne semble assez splendide pour eux, en fait d’honneurs et de privilèges, et quand on pense à la modeste maison de leur père, à Ajaccio, on ne peut s’empêcher de sourire devant les vanités de ces nouveaux princes du sang. Des quatre frères de Napoléon deux sont absents et brouillés avec lui: Lucien, pour avoir épousé Mme Jouberton; Jérôme pour avoir épousé Mlle Paterson. Sa mère, Mme Lætitia Bonaparte, femme de tête, qui unit à beaucoup de courage un rare bon sens, n’est nullement enthousiasmée par la prodigieuse fortune du moderne César. Ayant le pressentiment que tout cela ne doit point durer, elle économise, par prudence et non par avarice. Tandis que les courtisans célèbrent les triomphes du nouvel empereur, elle s’attarde à Rome, auprès de son fils Lucien, qu’elle a suivi dans un exil volontaire, et en faveur de qui elle s’est prononcée, dans la querelle avec Napoléon. Quant à Joseph et à Louis, élevés, eux et leurs femmes, à la dignité d’Altesses impériales, et nommés, l’un grand-électeur, l’autre connétable, on pourrait croire que surchargés, comblés, accablés de richesses et d’honneurs, ils se déclarent satisfaits. Eh bien! pas le moins du monde. Ce qui les indigne, c’est de n’être pas désignés personnellement dans le plébiscite par lequel leur postérité sera appelée à la succession de la couronne de France. Ce plébiscite est ainsi conçu: «Le peuple français veut l’hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte; et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par le sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII.» Ces stipulations sont, pour la famille de l’empereur, une cause de zizanies et de récriminations incessantes. Lucien et Jérôme regardent comme une chose inique l’exclusion dont ils sont frappés. Joseph et Louis se demandent avec indignation pourquoi l’on parle de leur postérité, au lieu de parler d’eux-mêmes. Très jaloux de Joséphine et de son fils, Eugène de Beauharnais, ils sont, en outre, très froissés du droit d’adoption que s’est réservé l’empereur, et qui contient pour eux-mêmes une menace et pour Eugène une espérance. Louis Bonaparte, furieux de la calomnie qui prétend que sa femme Hortense a été la maîtresse de Napoléon, la persécute, et prend de l’ombrage contre son propre fils, représenté comme celui de l’empereur. Quant à Elisa Bacciochi, Caroline Murat et Pauline Borghèse, elles ne peuvent supporter le chagrin d’être placées dans la hiérarchie, au-dessous de l’impératrice, leur belle-sœur, et la pensée qu’elles n’ont pas encore le titre de princesse du sang, qui est accordé à la femme de Joseph et à la femme de Louis, les plonge dans un véritable désespoir.

Mme de Rémusat, qui assiste, le 18 mai 1804, au premier dîner impérial, dans le château de Saint-Cloud, va nous faire le tableau de ce curieux repas. Le général Duroc, grand maréchal du palais, a prévenu, les uns après les autres, tous les convives, des titres de prince et princesse qu’il faut donner à Joseph, à Louis et à leurs femmes, mais qu’il ne faut donner ni aux sœurs de l’empereur, ni à leurs maris. Cette fatale nouvelle consterne Elisa, Caroline et Pauline.

On se met à table, Napoléon est gai, de bonne humeur, jouissant peut-être en secret de la petite contrainte que le nouveau cérémonial impose à ses convives. Mme Murât, entendant, à plusieurs reprises, l’empereur nommer la princesse Louis, ne peut ni cacher son dépit, ni retenir ses pleurs. Chacun en est embarrassé, tandis que Napoléon sourit malicieusement.

Le lendemain, l’empereur vient à Paris tenir un grand lever aux Tuileries, car il n’est pas homme à retarder les jouissances d’apparat que son ambition satisfaite puise dans son nouveau titre. Dans ce palais où a régné le Comité de salut public, où a siégé la Convention, et d’où est parti triomphalement Robespierre pour présider à la fête de l’Être-Suprême, on n’entend plus prononcer que les noms d’empereur, d’impératrice, de monseigneur, de prince, de princesse, d’altesse impériale, d’altesse sérénissime. On prétend que Bonaparte a découpé les bonnets rouges pour faire des cordons de la Légion d’honneur. Les plus farouches révolutionnaires sont devenus conservateurs du moment où ils ont eu quelque chose à conserver. L’Empire a bien peu d’heures d’existence, et déjà l’on trouve à la cour qui vient de naître les mêmes compétitions, les mêmes jalousies, les mêmes vanités que dans les cours de monarchies plusieurs fois séculaires. On se croirait à Versailles, sous le règne de Louis XIV, dans la galerie des Glaces, ou dans le salon de l’Œil-de-Bœuf. Il faudrait un Dangeau pour noter heure par heure les minuties de l’étiquette. L’empereur marche, parle, pense, agit, comme un souverain d’ancienne race. On ne s’habitue à rien aussi promptement qu’à la puissance. L’homme investi du rang suprême se croit naïvement éternel. On dirait qu’il a toujours été et qu’il sera toujours. Comment ne pas être enivré par l’odeur d’un perpétuel encens? Comment se dire à soi-même la vérité, quand il n’y a pas autour de soi une seule personne qui ait le courage de vous la dire? A l’heure où la presse est muselée, où les pouvoirs publics n’ont d’autre droit que celui de l’approbation, où l’on ne trouve plus même, comme dans les ovations antiques, la voix de l’esclave qui rappelle au triomphateur qu’il n’est qu’un homme, comment ne pas être infatué de sa grandeur, comment ne pas se croire le maître absolu de la destinée? Rien ne résiste au nouveau César. Il publiera dédaigneusement, dans le Moniteur, la protestation de Louis XVIII contre son avènement. Il se fera également adorer par des montagnards et par des grands seigneurs, par des régicides et par des hommes du trône et de l’autel. Il semble que tout commence, ou plutôt que tout recommence par lui. «Le vieux monde fut submergé, a dit Chateaubriand. Quand les flots de l’anarchie se retirèrent, Napoléon parut à l’entrée d’un nouvel univers, comme ces géants que l’histoire profane et sacrée nous peint au berceau de la société, et qui se montrèrent à la terre après le déluge.»

L’ancien générai de la République se complaît dans son attitude de souverain absolu. Il étudie les règlements de l’étiquette avec la même ardeur qu’il mettait à étudier ses états de troupes. Il trouve que les hommes d’ancien régime s’entendent mieux à l’art de la flatterie que les hommes nouveaux, même les plus empressés. Comme le remarque Mme de Staël, «chaque fois qu’un gentilhomme de l’ancienne cour rappelle l’étiquette du temps jadis, propose une révérence de plus, une certaine façon de frapper à la porte de quelque antichambre, une manière plus cérémonieuse de présenter une dépêche, de plier une lettre, de la terminer partelle ou telle formule, il est accueilli, comme s’il faisait faire des progrès au bonheur de l’espèce humaine.» Napoléon attache ou feint d’attacher une importance considérable aux mille riens dont se compose cette vie essentiellement futile qui s’appelle la vie de cour. Il établit dans les palais la même discipline que dans les camps. Tout y devient méthodique. Les courtisans apprennent le cérémonial, comme les officiers apprennent la théorie. La consigne est aussi scrupuleusement suivie dans les salons que sous les tentes. Au bout de quelques mois, l’empereur Napoléon aura la cour la plus brillante et la mieux tenue de toute l’Europe. Parfois le tourbillon de vanités dont il est entouré impatiente ce grand astre, sans lequel ses satellites ne seraient rien. Mais, à d’autres moments, son orgueil se complaît à la pensée que c’est sa volonté, son caprice, qui fait sortir du néant tous ces grands de la terre. Il ne lui déplaît pas de voir qu’on se passionne à un si haut degré pour les hochets imaginés par lui. Il aime à jeter ses courtisans, par un sourire ou par un visage froid, dans l’ivresse ou dans le désespoir. Il trouve l’ambition de ses soeurs puérile, mais il s’en amuse; et, si celles pleurent un peu, il finit par leur accorder ce qu’elles désirent.

Le 19 mai, après le dîner de famille, Mme Murat, de plus en plus affligée de n’être pas princesse, elle qui est une Bonaparte par naissance tandis que Mme Joseph et Mme Louis, qui ne sont qu’une Clary et une Beauharnais, portent ce titre de princesse, Mme Murat éclate en plaintes et en reproches. «Pourquoi, dit-elle à son tout-puissant frère, me condamner, moi et mes soeurs, à l’obscurité, au mépris, tandis qu’on couvre des étrangers d’honneurs et de dignités?» D’abord Napoléon s’irrite de ce langage. «En vérité, s’écrie-t-il, à voir vos prétentions, mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi notre père.» A la fin de la conversation, Mme Murat, non contente de pleurer, s’évanouit. Napoléon s’adoucit à l’instant, et, quelques jours après, on apprend, par le Moniteur, que désormais, en parlant aux sœurs de l’empereur, on leur donnera la qualification de Princesse et d’Altesse impériale.

L’impératrice eut pour dame d’honneur Mme de La Rochefoucauld et pour dame d’atours Mme de Lavalette. Ses dames du palais, dont le nombre devait être bientôt porté à douze, et plus tard, encore augmenté, n’étaient d’abord que quatre: Mmes de Talhouët, de Luçay, de Lauriston et de Rémusat. Ces dames excitèrent, elles aussi, des jalousies très vives, et l’on vit se produire, à cause d’elles, une sorte de parodie des agitations vaniteuses qui bouleversaient la famille impériale. Les femmes admises dans l’intimité de l’impératrice ne pouvaient se consoler des privilèges accordés aux dames du palais.

Au fond, toutes les cours se ressemblent. Sur une plus grande et plus brillante échelle, ce sont les mêmes petitesses, les mêmes commérages, les mêmes zizanies que dans les loges de concierge, les antichambres et les offices. Regardez philosophiquement les choses d’un peu haut. Y a-t-il beaucoup de différence entre un maître d’hôtel et un chambellan, entre une femme de chambre et une dame du palais? Ajoutons, toutefois, que, dès qu’ils ont des places et de l’argent à distribuer, les républicains ont des courtisans, tout aussi bien que les monarques, et qu’on trouve partout et toujours des gens prêts à se baisser, si, en se courbant, ils espèrent ramasser quelque chose à terre. Les révolutions changent les gouvernements, mais elles ne changent pas le cœur humain; ce sont, après comme avant elles, les mêmes prétentions, les mêmes préjugés, les mêmes flatteries. Qu’on encense un tribun, un dictateur ou un César, ce sont toujours les mêmes génuflexions intéressées, la même bassesse.

Le nouvel Empire commençait brillamment. Mais les critiques sourdes ne lui manquaient pas. Le faubourg Saint-Germain devenait en grande majorité hostile et dédaigneux. Il considérait comme des parvenus les grands dignitaires de l’Empire et l’empereur lui-même, comme des renégats les hommes d’ancien régime qui se ralliaient à lui. La dénomination de «citoyen» était supprimée et celle de «monsieur» rétablie, après avoir été effacée de la conversation et des écrits pendant douze ans. Miot de Mélito constate dans ses Mémoires que l’opinion se prêta d’abord d’assez mauvaise grâce à ce changement; ceux-là mêmes qui, dans l’origine, avaient montré le plus de répugnance pour la dénomination de citoyen, trouvaient mauvais qu’on rendît le titre de monsieur à des révolutionnaires, à des sans-culottes, et affectaient de conserver l’appellation de citoyen, en parlant à ceux qu’ils rangeaient dans cette classe. Bien des gens se moquaient du nouvel état de choses. Les Parisiens, dont l’humeur est toujours malicieuse, faisaient des calembours ou aiguisaient des épigrammes. Ils disaient à propos de l’Empire: «C’est une belle pièce, mais il y a vingt scènes (Vincennes) de trop.» On faisait circuler ce billet de faire part de la mort de la République:

L’indivisible citoyenne,

Qui ne devait jamais périr,

N’a pu supporter, sans mourir,

L’opération césarienne.

Grands parents de la République,

Grands raisonneurs de politique,

Dont je partage la douleur,

Venez assister, en famille,

Au grand convoi de votre fille,

Morte en couche d’un empereur.

Le faubourg Saint-Germain, malgré quelques adhésions intéressées, était ironique. Le général de Ségur, alors capitaine et attaché au service du grand maréchal du palais, remarqua qu’en 1804, à fort peu d’exceptions près, portant sur plusieurs nobles obscurs, pauvres ou ruinés, et sur d’autres déjà engagés dans la fortune civile et militaire de Napoléon, il fallut d’abord bien des négociations et bien des séductions de diverse nature pour décider quelques noms connus à figurer dans la première composition de la cour. Le général ajoute à ce sujet: «Spectateur, confident aussi des moyens qu’on mit en usage, je fus dans ces premiers temps témoin de bien des refus, et chargé de quelques-uns. J’entendis même à cet égard des plaintes amères. Je me souviens que, en y répondant, j’alléguai mon exemple à l’impératrice, en racontant ce qu’il m’en avait coûté pour me ranger sous le drapeau tricolore, puis même pour me décider à entrer dans la maison militaire du premier consul. Cette réponse fut si bien comprise par l’impératrice qu’elle y répliqua par une semblable confidence. C’était l’aveu de ses combats intérieurs, de ses longues répugnances, à la fin de 1795, malgré son goût pour Bonaparte, avant de se résoudre à épouser celui qu’elle-même appe lait alors le général Vendémiaire.»

Joséphine, bien qu’impératrice, était restée légitimiste, et se rendait parfaitement compte des côtés faibles de l’Empire. Aux Tuileries, dans la chambre de Marie-Antoinette, elle ne se sentait pas à sa place; elle trouvait étonnant d’avoir pour dame d’honneur une duchesse d’ancienne race, et mettait toute son ambition à se faire pardonner par les royalistes son élévation au rang suprême. Napoléon était, lui aussi, très préoccupé des Bourbons, dans lesquels il avait le pressentiment de rencontrer ses successeurs. «Un de ses regrets les plus vifs, a écrit le prince de Metternich, était de ne pouvoir invoquer le principe de la légitimité comme base de sa puissance. Peu d’hommes ont plus profondément senti que lui combien l’autorité, privée de ce fondement, est précaire et fragile, et combien elle prête le flanc aux attaques.»

Après avoir rappelé la démarche que l’empereur fit auprès de Louis XVIII, pour tâcher d’obtenir l’abandon des droits du prétendant, le prince de Metternich ajoute: «Me parlant de cette démarche, Napoléon me dit.: La réponse de Monsieur était noble, elle était pleine de fortes traditions. Il y a dans ces légitimes quelque chose qui ne tient pas au seul esprit.» L’empereur qui, au début de sa carrière, afficha un si vif enthousiasme républicain, avait au fond une nature essentiellement autoritaire et monarchique. Il aurait voulu être un souverain d’ancienne roche. Le plaisir qu’il mettait à s’entourer des personnages de l’antique aristocratie prouve combien le soi-disant apôtre couronné de la démocratie avait les instincts nobiliaires. Les rares républicains restés fidèles à leurs principes s’indignaient de pareilles tendances; ils avaient vu avec douleur se relever un trône, et, pour des motifs différents, les anciens jacobins non raliés et les hommes de Coblentz, éloignés encore de la cour, s’unissaient dans un même sentiment d’amertune et de critique contre l’Empire.

Le procès du général Moreau fit bien voir les germes d’opposition qui existaient à l’état latent. Il est difficile de se faire une idée de l’affluence énorme qui encombrait toutes les avenues du Palais de Justice le jour de l’ouverture des débats, et qui ne cessa de s’y porter pendant les douze jours que dura le procès, aussi intéressant pour les royalistes que pour les républicains. La meilleure compagnie de Paris tint à y assister. Le jugement fut rendu le 10 juin. Georges Cadoudal et dix-neuf accusés, parmi lesquels M. Armand de Polignac et M. de Rivière, furent condamnés à mort.

Au grand étonnement de l’empereur, Moreau ne fut condamné qu’à deux ans de prison. Au lieu de lui faire subir sa peine, on lui accorda la permission de se rendre aux États-Unis. Pour lui faciliter les moyens de s’y établir, l’empereur lui acheta une maison de la rue d’Anjou-Saint-Honoré, pour une somme de huit cent mille francs, bien supérieure à sa valeur réelle, et en fit présent à Bernadotte, qui n’éprouva aucun scrupule à l’accepter. La somme fut payée à Moreau, avant son départ pour Cadix, sur les fonds secrets de la police. Joséphine, à force d’instances et de supplications, sauva les jours du duc Armand de Polignac, dont la peine de mort fut commuée en quatre années d’emprisonnement devant être suivies de la déportation. Mme Murât obtint la même commutation pour le marquis de Rivière, et ces deux grâces, auxquelles on donna une grande publicité, contribuèrent beaucoup à diminuer l’irritation des royalistes. Après le procès de Moreau, les partis, découragés, et se sentant réduits à l’impuissance, désarmèrent, au moins pour quelque temps. Napoléon fut partout le maître.

On ne pensait plus à la République. Son nom figurait encore ainsi sur l’exergue des monnaies: «République française, Napoléon empereur,» mais elle n’existait plus qu’à l’état d’ombre, de fantôme. Cependant l’empereur voulut célébrer encore, en 1804, la fête républicaine du 14 juillet. Mais l’objet de cette fête fut si dénaturé qu’il eût été bien difficile d’y reconnaître l’anniversaire de la prise de la Bastille et de la première fédération. L’on ne dit pas un seul mot de ces deux événements dans la cérémonie. L’éloge officiel de la Révolution fut remplacé par une distribution solennelle de croix de la Légion d’honneur.

C’était la première fois que l’empereur et l’impératrice se montraient en public dans l’appareil de la souveraineté. Ce fut aussi la première fois qu’ils s’accordèrent le privilège de traverser en voiture la grande allée du jardin des Tuileries, Accompagnés d’un magnifique cortège, ils se rendirent, en grande pompe, à l’hôtel des Invalides, dont la Révolution avait fait un temple de Mars, et dont l’Empire venait de refaire une église catholique. Ils furent reçus à la porte de l’hôtel des Invalides par le gouverneur et par M. de Ségur, grand maître des cérémonies, et à l’entrée de l’église par le cardinal du Belloy, à la tête d’un nombreux clergé. Napoléon et Joséphine entendirent la messe avec recueillement; puis, après un discours prononcé par le grand chancelier de la Légion d’honneur, M. de Lacépède, l’empereur dit à haute voix la formule du serment, à la fin de laquelle tous les légionnaires s’écrièrent: «Je le jure!» Ce spectacle électrisa la foule et des acclamations unanimes retentirent. Au milieu même de la cérémonie, Napoléon appela près de lui le cardinal Caprara, qui avait pris une part si importante à la négociation du Concordat et qui bientôt devait si puissamment contribuer à décider le pape à venir à Paris pour le sacre. L’empereur, détachant de son cou le cordon de la Légion d’honneur, le donna à ce vieux et respectable prélat. Les chevaliers du nouvel ordre passèrent ensuite l’un après l’autre devant le trône souverain. Pendant ce défilé, un homme du peuple, vêtu d’une blouse, se plaça sur les marches du trône. On fut d’abord surpris, et l’on interrogea cet homme, qui montra son brevet de légionnaire. Aussitôt l’empereur le fit approcher avec empressement, et, lui remettant la croix, lui donna l’accolade.

L’impératrice eut ce jour-là un succès de beauté, constaté par Mme de Rémusat elle-même, ordinairement peu bienveillante, et forcée de reconnaître que, par le goût de sa parure et l’habileté de sa recherche, Joséphine sut paraître jeune et agréable, en tête d’un nombre considérable de jeunes et jolies femmes dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. «On la vit, au grand jour, ajoute la dame du palais, à l’éclat d’un soleil brillant, vêtue d’une robe de tulle rose, semée d’étoiles d’argent, fort découverte selon la mode du moment, couronnée d’un nombre infini d’épis de diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l’élégance de sa démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards; produisirent un tel effet que j’ai ouï dire à nombre de personnes qui assistèrent à la cérémonie qu’elle effaçait tout le cortège qui l’environnait.» Trois jours après, l’empereur partait pour le camp de Boulogne.

Malgré l’enthousiasme du peuple et de l’armée, une chose était bien évidente pour tout observateur sérieux, c’est que le nouveau régime, n’ayant pas la solidité qui résiste au malheur, avait besoin, pour vivre, de succès perpétuels. Napoléon était condamné, par son système de gouvernement, non-seulement à réussir, mais à éblouir, à étonner, à subjuguer. Il fallait à son empire des pompes extraordinaires, des coups de théâtre prodigieux, des fêtes babyloniennes, des aventures gigantesques, des victoires colossales. Son blason impérial, pour ne point paraître mesquin, avait besoin d’être doré à outrance et devait compenser en gloire ce qui lui manquait en ancienneté. Pour se faire accepter par les monarques européens, ses nouveaux frères, et pour faire oublier en France les titres séculaires de la maison de Bourbon, l’ancien officier des armées de Louis XVI, l’ancien sous-lieutenant d’artillerie, devenu tout à coup un César et un Charlemagne, ne pouvait qu’à force de prestige rendre explicable une si subite et si étrange transformation. Il voulut avoir une cour féodale, majestueuse, entourée de toutes les pompes et de toute la hiérarchie du moyen âge. Il sentait la difficulté de son rôle, et comprenait combien une nation a besoin de gloire pour oublier la liberté. De là un effort perpétuel pour ajouter chaque jour quelque chose à l’éclat de la veille, et pour égaler d’abord, pour dépasser ensuite les splendeurs des plus vieilles et des plus célèbres dynasties. Cette insatiable soif d’action et de renommée allait être à la fois pour Napoléon la cause de sa force et celle de sa faiblesse. Mais seuls quelques hommes perspicaces se faisaient ces réflexions au début de l’Empire. Les masses, facilement optimistes, considéraient naïvement le nouvel empereur comme un être infaillible, impeccable, et s’imaginaient que, parce qu’il n’avait pas encore été vaincu, il était pour toujours invincible. Joséphine ne se faisait point de pareilles illusions; elle connaissait les côtés défectueux du caractère de son époux, et redoutait l’avenir, non-seulement pour elle, mais pour lui. Chose peu commune chez les personnes qui sont, comme elle, entourées d’une phalange innombrable de flatteurs, elle ne devait avoir dans sa carrière aucun moment d’orgueil ou d’infatuation.

II

Table des matières

LE VOYAGE AUX BORDS DU RHIN

Avant de se faire sacrer par un pape, à l’exemple de Charlemagne, Napoléon voulut aller méditer sur la tombe du grand empereur carlovingien dont il se considérait comme le digne successeur. Un voyage sur les bords du Rhin, une tournée triomphale dans ces illustres villes allemandes que la France révolutionnaire avait été si fière de conquérir, parut au nouveau souverain devoir être le prologue des pompes du couronnement. Napoléon voulut frapper en même temps les imaginations dans son récent empire et dans l’antique empire d’Allemagne. Il voulut que les fanfares de la renommée retentissent en son honneur sur les deux rives du fleuve si célèbre et si disputé.

L’impératrice Joséphine qui était allée prendre les eaux à Aix-la-Chapelle, précéda de quelques jours son mari dans cette ville. Napoléon lui écrivait, le 6 août 1804: «Mon amie, je suis à Calais, depuis minuit; je pense en partir ce soir pour Dunkerque. Je suis content de ce que je vois et assez bien de santé. Je désiré que les eaux te fassent autant de bien que m’en font le mouvement, la vue des camps et la mer. Eugène est parti pour Blois. Hortense se porte bien. Louis est à Plombières. Je désire beaucoup te voir. Tu es toujours nécessaire à mon bonheur. Mille choses aimables chez toi.» L’empereur adressait à l’impératrice une autre lettre, datée d’Ostende le 14 août 1804: «Mon amie, je n’ai pas reçu de tes nouvelles depuis plusieurs jours; cependant j’aurais été fort aise d’être instruit du bon effet des eaux et de la manière dont tu passes ton temps. Je suis depuis huit jours à Ostende. Je serai après-demain à Boulogne pour une fête assez brillante. Instruis-moi, par le courrier, de ce que tu comptes faire, et de l’époque où tu dois terminer tes bains. Je suis très-satisfait de l’armée et des flottilles. Eugène est toujours à Blois. Je n’entends pas plus parler d’Hortense que si elle était au Congo. Je lui écris pour la gronder. Mille choses aimables pour tous.»

Napoléon arriva le 3 septembre à Aix-la-Chapelle. L’empereur François avait pris, le 10 août, le titre impérial décerné à sa maison, et s’était qualifié empereur élu d’Allemagne, empereur héréditaire d’Autriche, roi de Bohême et de Hongrie. Il avait ensuite donné à M. de Cobentzel l’ordre de se rendre à Aix-la-Chapelle pour y remettre à Napoléon ses lettres de créance. Napoléon fit au diplomate autrichien un accueil sympathique, et se vit entouré d’une foule de ministres étrangers qui vinrent lui rendre hommage. Il rétablit les honneurs annuels qu’on rendait jadis à la mémoire de Charlemagne, descendit dans le caveau du géant, et donna au clergé de la cathédrale d’éclatantes marques de sa munificence. On fit voir à l’impératrice, un morceau de la croix du Christ, que le grand empereur carlovingien avait longtemps porté sur son sein, comme un talisman. On lui offrit une sainte relique, un bras presque entier du héros; mais elle refusa ce présent en disant qu’elle ne voulait pas priver Aix-la-Chapelle d’un si précieux souvenir, elle surtout à qui le bras d’un homme aussi grand que Charlemagne servait d’appui.

D’Aix-la-Chapelle, Napoléon et Joséphine se rendirent à Cologne, puis à Coblentz, puis à Mayence en voyageant séparément. L’impératrice quitta Cologne le 16 septembre, à quatre heures du soir, et arriva à Bonn un peu avant la nuit, pour repartir le lendemain matin. Cette ville lui parut très jolie, et lui donna le regret de n’y pas séjourner davantage. Elle y descendit dans une belle maison, dont le jardin aboutissait à une terrasse qui donnait sur le Rhin. Après le souper, elle prit plaisir à s’y promener. La joie du peuple accouru en foule au bas de la terrasse, le calme de la nuit et la beauté du fleuve éclairé par la lune rendaient cette soirée délicieuse. Le lende main à quatre heures du matin l’impératrice remonta en voiture; à dix heures, elle entrait à Coblentz. L’empereur n’y arriva qu’à six heures du soir. Il était parti de Cologne, le jour même. A Bonn, il monta à cheval, pour examiner par lui-même tout ce qui ne peut être bien vu que par l’œil du maître. De Coblentz où la ville leur offrit un bal, Napoléon et Joséphine se rendirent à Mayence, chacun par une voie différente. L’empereur prit la grande route qui longe le Rhin. L’impératrice remonta le fleuve dans un yacht que le prince de Nassau-Weilbourg avait mis à sa disposition. Son voyage fut très pittoresque.

Le brouillard épais du matin ne tardapoint à se dissiper. Joséphine, qui se fit servir à déjeuner sur le pont, admirait les sites délicieux qui se déroulent avec tant de variété depuis Beppart jusqu’après Baccarah; riantes prairies, villes s’élevanten amphithéâtres; dans le lointain, montagnes couvertes de forêts; puis le fleuve qui se resserre, l’horizon qui se rétrécit, les montagnes qui se rapprochent, l’œil qui n’aperçoit plus que l’eau, le ciel, et des rochers sauvages dont les cimes sont couronnées par les tours en ruines des vieux manoirs du moyen âge. L’embarcation légère, qui glissait si doucement, si rapidement sur l’onde, avec son Neptune doré à la poupe, faisait songer à la barque de Cléopâtre. Tantôt le silence était profond; tantôt le son des cloches s’unissait aux acclamations des paysans sur le rivage. Les plus pauvres villages eux-mêmes avaient envoyé des gardes d’honneur, arboré des drapeaux et dressé des arcs de triomphe. Chose caractéristique, la rive droite qui, cependant n’appartenait pas à la France, semblait rivaliser de zèle et d’enthousiasme avec la rive française, la rive gauche; c’étaient des deux côtés du fleuve, les mêmes cris de joie, les mêmes démonstrations, les mêmes salves d’artillerie. Arrivée devant Saint-Goar, qui se trouve sur la rive gauche, l’impératrice aperçut à la fois la municipalité de la ville qui venait à sa rencontre, au son d’une musique militaire, sur des bateaux ornés de verdure, et, de l’autre côté du fleuve, sur la plate-forme du château de Hess-Reinfels, la garnison hessoise, qui présentait les armes, et dont les salves d’artillerie retentissaient en même temps que celles des habitants de Saint-Goar. Plus loin on fit résonner avec un porte-voix le fameux écho de Lurleiberg, qui répète si distinctement, et à plusieurs reprises, les mots qu’on lui envoie. Puis on passa devant le fantastique château du Palatinat, ce manoir légendaire, bâti au milieu même des eaux du fleuve, et qui était autrefois l’asile des comtesses palatines dans les derniers temps de leur grossesse et le berceau de leurs enfants. L’impératrice descendit à Bingen, où elle passa la nuit, et remonta le lendemain matin dans son yacht. Vers trois heures de l’après-midi, elle arrivait à Mayence, où elle était attendue sur le rivage par douze jeunes filles appartenant aux premières familles de la ville. Presque en même temps,le canon se faisait entendre à une autre porte, et annonçait l’arrivée de l’empereur.

En route, Napoléon avait remarqué, dans une île du Rhin, située à l’extrémité même de l’Empire français, le couvent de Roland Werck. On lui dit que les religieuses qui vivaient dans cet asile ne l’avaient pas quitté pendant la dernière guerre, et que très-souvent les boulets lancés par les canons des deux armées s’étaient entrecroisés dans l’île sans atteindre le monastère où priaient ces saintes femmes. L’empereur s’intéressa à leur sort, et leur concéda la propriété des soixante ou quatre-vingts arpents dont la petite île se compose.

Arrivés à Mayence, le 21 septembre, Napoléon et Joséphine y reçurent le plus chaleureux accueil. Le soir, toutes les rues, tous les monuments furent illuminés. Le prince archichancelier de l’empire germanique, qui devait au souverain de la France la conservation de son opulence et de son titre, voulut lui rendre hommage. L’empereur se trouva entouré d’une véritable cour de princes allemands. Les princes de la maison de Hesse, le duc et la duchesse de Bavière, l’électeur de Bade, âgé de plus de soixante-quinze ans, qui était venu avec son fils et son petit-fils, apparaissaient comme les vassaux du nouveau Charlemagne. Le second Théâtre français avait été mandé de Paris, et donnait des représentations devant ce public d’altesses. Chacun était frappé de la promptitude avec laquelle le soldat couronné avait pris l’attitude d’un souverain d’ancienne race, tout en conservant le langage et l’aspect militaires. Un jour, à son lever, il dit au prince héréditaire de Bade: «Qu’avez-vous fait hier?» Le jeune homme répondit avec embarras qu’il s’était promené de rue en rue. Vous avez eu tort, reprit Napoléon. Ce qu’il fallait faire c’était le tour des fortifications et les bien examiner. Que savez-vous! Peut-être devez-vous un jour assiéger Mayence. Qui m’eût dit, à moi, lorsque simple officier d’artillerie, je me promenais dans Toulon, qu’il serait dans ma destinée de reprendre cette ville.» Ce fut à Mayenee que des trésors extorqués par la fraude à des princes allemands possessionnés leur furent rendus. Ce fut à Mayence que le nom de Gutenberg reçut un premier hommage solennel.

Le général de Ségur raconte, dans ses Mémoires, une anecdote, qui se rattache au séjour de Napoléon dans la vieille cité allemande. L’empereur s’était rendu incognito et sans escorte dans une île du Rhin, située près de la ville. En se promenant dans cette île, presque entièrement déserte, il fut frappé par le triste aspect d’une chaumière, dans laquelle se lamentait une pauvre femme dont le fils venait d’être enrôlé. «Consolez-vous, dit Napoléon, sans se faire connaître, et en se donnant un nom supposé : venez demain à Mayence, et demandez-moi; j’ai du crédit près des ministres, je vous recommanderai. » La pauvre femme fut exacte au rendez-vous. Elle s’aperçut avec joie et surprise que l’inconnu de la veille était l’empereur des Français. Napoléon se fit un plaisir de lui apprendre que sa maison détruite par la guerre serait rebâtie, qu’on y ajouterait un petit troupeau et plusieurs arpents de terre, et que son fils lui serait rendu.

Une correspondance insérée dans le Moniteur rendait compte ainsi du départ de Napoléon et de Joséphine: «Mayence, 11 vendémiaire (3 octobre). L’impératrice est partie hier pour Paris, où elle se rend par Saverne et Nancy. L’empereur part en ce moment; il va visiter Frankental, Kaiserlauten et Creutznach; il reprendra ensuite la route de Trèves. Le séjour de Leurs Majestés a été pour nous une source de bonheur et d’avantages durables. Les intérêts les plus précieux de notre département ont été favorablement réglés. Nous n’avons plus rien à désirer que de montrer à quel point nous sommes reconnaissants, dévoués et fidèles, et combien étaient sincères les vœux que nos citoyens exprimaient par leurs acclamations unanimes. Les électeurs, les princes, les étrangers de haute distinction réunis en si grand nombre, et qui avaient donné à notre ville l’aspect d’une grande capitale nous quittent en ce moment,»

Le voyage sur les bords du Rhin fit beaucoup d’impression en France et dans le reste de l’Europe. Il faut avouer que personne n’a eu au même degré que l’empereur le talent spécial qu’on pourrait appeler l’art de la mise en scène. Napoléon, dans le caveau d’Aix-la-Chapelle, face à face avec l’ombre de Charlemagne, quel sujet pour un peintre ou pour un poète! Victor Hugo y songeait peut-être quand il fit dire au don Carlos de Hernani:

Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau!

Qu’il fut grand! De son temps, c’était encor plus beau.

Oh! quel destin! Pourtant cette tombe est la sienne.

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne?

Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi

Avoir été l’épée, avoir été la loi,

Quoi! pour titre César et pour nom Charlemage,

Géant, pour pièdestal avoir eu l’Allemagnne,

Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,

Aussi grand que le monde, et que tout tienne là.

Oh! briguez donc l’empire, et voyez la poussière

Que fait un empereur; couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte, élevez, bâtissez

Votre empire, et jamais ne dites: C’est assez!

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,

Voilà le dernier terme!...

A Bruxelles, dans l’église de Sainte-Gudule, Napoléon a évoqué le souvenir de Charles-Quint. A Aix-la-Chapelle, dans le caveau de la cathédrale, il a interrogé l’ombre de Charlemagne. Et, comme il a médité sur la tombe du carlovingien légendaire, les souverains de passage à Paris méditent à leur tour sur sa tombe abritée par le dôme doré des Invalides. Ils descendent dans la crypte, ils regardent le parvis supporté par douze grandes statues de marbre blanc, dont chacune représente une victoire, le pavé de mosaïque figurant une immense couronne entourée de bandelettes, le sarcophage de granit rouge de Finlande posé sur un socle de granit vert des Vosges. Puis ils entrent dans la chambre souterraine, sanctuaire en marbre noir, qui contient, comme autant de reliques, l’épée que Napoléon portait à Austerlitz, les décorations qu’il avait sur son uniforme, la couronne d’or que la ville de Cherbourg lui avait votée, et enfin soixante drapeaux, provenant de ses victoires. L’église des Invalides inspire les mêmes pensées que la cathédrale d’Aix-la-Chapelle. Dans les deux basiliques, les souverains, les grands de la terre, peuvent se faire les mêmes réflexions sur la gloire, sur la mort et sur le peu de poussière qui reste des héros.

III

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L’ARRIVÉE DU PAPE A FONTAINEBLEAU.

Le moment du sacre approchait. Affermi déjà sur le trône par la reconnaissance officielle des puissances étrangères, Napoléon voulait faire consacrer son titre impérial par une grande cérémonie religieuse dont le retentissement serait immense dans le monde catholique tout entier. On avait d’abord pensé, pour cette solennité, à la date du 26 Messidor an XII (14 juillet 1804), puis à celle du 18 Brumaire an XIII (9 novembre 1804). Mais le choix de ces deux époques n’était pas heureux. La concordance entre le souvenir de la prise de la Bastille et le couronnement d’un souverain se serait difficilement comprise. Quant à la date du 18 Brumaire, elle aurait réveillé les regrets des républicains et rappelé les services de Lucien Bonaparte, qui, après avoir été le principal auxiliaire de la fortune de son frère, vivait, à Rome, dans la disgrâce et dans l’exil. D’autre part, les hésitations du pape, qui ne se décida qu’avec la plus grande peine à se rendre à Paris, avaient reculé l’époque du couronnement, qui finit par être fixée au commencement du mois de décembre.

Joséphine attendait à la fois avec impatience et avec crainte l’événement dont elle se disait que son sort définitif allait dépendre. Le pape, ce personnage mystérieux et saint, était en route. Allait-il être pour elle un sauveur? Serait-elle la femme répudiée ou l’impératrice couronnée? Le clergé ne se lassait pas de célébrer la gloire de Napoléon. Les évêques le traitaient, dans leurs mandements, comme l’élu de Dieu. Un prélat avait dit, à propos de l’établissement de l’Empire: «Un dieu et un monarque! Comme le Dieu des chrétiens est le seul digne d’être adoré et obéi, vous, Napoléon, êtes le seul homme digne de commander aux Français!» Un autre prélat avait dit: «Napoléon, que Dieu appela des déserts de l’Égypte, comme un autre Moïse, fera concorder le sage empire de la France avec le divin empire de Jésus-Christ. Le doigt de Dieu est ici. Prions le Très-Haut qu’il protège, par sa main puissante, l’homme de sa droite. Que le nouvel Auguste vive, commande à jamais! La soumission lui est due, parce qu’il est l’ordre de la Providence!» Eh bien! malgré ces louanges hyperboliques, qui retentissaient dans toutes les chaires des églises de l’Empire français, le restaurateur des autels, le sauveur de la religion n’était marié que civilement 1 Au point de vue ecclésiastique, il vivait en plein concubinage. Il avait fait bénir par le cardinal Caprara l’union de son frère Louis avec Hortense de Beauharnais, et celle de sa sœur Caroline avec Murât. Mais, malgré les supplications de Joséphine, il lui avait refusé cette pieuse satisfaction. C’était dans le pape que l’impératrice mettait son espoir. Elle croyait qu’il aurait pitié d’elle, et qu’il ferait cesser, en la mettant en règle avec l’Eglise, un état de choses si humiliant pour sa dignité de souveraine, et si pénible pour sa conscience de catholique.

En même temps, Joséphine se demandait avec inquiétude si elle serait couronnée. Ses beaux-frères, qui redoublaient contre elle leurs intrigues haineuses, auraient voulu non seulement qu’elle fût exclue de la cérémonie du sacre, mais encore qu’elle fût condamnée au divorce, sous prétexte de sa stérilité. Joseph Bonaparte ne cessait de répéter que Napoléon devait épouser quelque princesse étrangère, ou, au moins, quelque héritière d’un ancien nom de France, et il faisait valoir, non sans habileté, le désintéressement avec lequel il poussait à une détermination qui devait avoir pour résultat de l’éloigner du trône, lui et sa descendance. Les sœurs de l’empereur avaient la même hostilité contre Joséphine, haïe par elles, et pourtant si digne d’être aimée. Comme Napoléon gardait le silence sur ses intentions à l’égard du couronnement de l’impératrice, les Bonaparte s’imaginaient déjà qu’elle allait être répudiée, et manifestaient à ce propos une joie prématurée, qui déplut à l’empereur et le rapprocha de sa femme. Fatigué des obsessions de sa famille, il y mit brusquement un terme, et combla de joie Joséphine en lui annonçant qu’elle serait couronnée à Notre-Dame.

Il faut lire, dans les Mémoires de Miot de Mélito, le curieux récit du conseil qui fut tenu à Saint-Cloud, le 17 novembre 1804, pour régler le cérémonial du sacre. Parmi les quatre frères de Napoléon, deux étaient en disgrâce, Lucien et Jérôme, et ils ne devaient pas assister au couronnement. Quant à Joseph et à Louis, il fut décidé qu’ils y figureraient tous deux, non point en qualité de princes du sang, mais seulement comme grands dignitaires de l’Empire. (Joseph était grand électeur, Louis était connétable.)

Cette décision une fois prise, Joseph dit, dans le conseil du 17 novembre:| «Puisqu’on a reconnu qu’à l’exception du chef de l’État, aucun autre, quel que soit son rang, ne peut être considéré comme participant aux honneurs de la souveraineté, et que nous, particulièrement, nous ne sommes pas traités comme princes, mais seulement comme grands dignitaires, il ne serait pas juste que nos femmes qui, dès ce moment, ne sont que femmes de grands dignitaires, portassent, comme princesses, la queue du manteau de l’impératrice, qui doit alors la faire porter par ses dames d’honneur ou du palais.» Cette observation déplut à l’empereur, et, pour la réfuter, les membres du conseil citèrent plusieurs exemples, notamment celui de Marie de Médicis. Joseph, qui avait peut, être prévu l’objection, y répondit par une érudition inattendue: «Marie de Médicis, dit-il, ne fut qu’accompagnée de la reine Marguerite, première femme de Henri IV, et de Madame (Catherine de Bourbon), sœur du roi. La queue du manteau était portée par une parente très éloignée. La reine Marguerite avait, à la vérité, offert un bel exemple de générosité en assistant au couronnement de la femme qui la remplaçait, et qui, plus heureuse qu’elle, avait donné des héritiers à Henri IV. Mais on n’avait pas exigé d’elle qu’elle portât la queue du manteau de Marie de Médicis, et, pourtant, Marie de Médicis avait droit à tous les honneurs puisqu’elle était mère.» Cette allusion, plus que transparente, à la stérilité de Joséphine, exaspéra Napoléon qui, se levant brusquement de son fauteuil, apostropha son frère avec violence et amertume. A la suite du conseil, Joseph offrit à l’empereur de se retirer en Allemagne. Napoléon se radoucit, et, le 27 novembre, il dit à son frère: «J’ai beaucoup réfléchi au différend qui s’est élevé entre vous et moi, et je vous avouerai que, depuis six jours que dure cette querelle, je n’ai pas eu un instant de repos. J’en ai perdu jusqu’au sommeil, et vous seul pouvez exercer sur moi un tel empire: je ne sais aucun événement qui puisse me troubler à ce point. Cette influence tient encore à mon ancienne affection pour vous, au souvenir que je garde de celle que vous m’avez témoignée dans mon enfance, et je suis beaucoup plus dépendant que vous ne le croyez de ce genre de sentiments..... Placez-vous dans une monarchie héréditaire, et soyez mon premier sujet. C’est un assez beau rôle à jouer que d’être le second homme de France, peut-être de l’Europe... Faites mes volontés, suivez les mêmes idées que moi; ne flattez pas les patriotes quand je les repousse; n’éloignez pas les nobles quand je les appelle; formez votre maison d’après les principes qui m’ont dirigé. Soyez prince, enfin, et ne vous effrayez pas des conséquences de ce titre.»

Joseph finit par céder, et promit que sa femme se conformerait sans murmurer au cérémonial réglé pour le sacre. Seulement, on ménagea les amours-propres, en employant dans le procès-verbal le mot soutenir le manteau, au lieu de l’expression porter la queue, «car les vanités, ajoute Miot de Mélito, se raccrochent à tout ce qui peut les sauver.»

Quant à Mme Bonaparte, la mère, elle s’obstinait à prolonger son séjour à Rome, auprès de son fils Lucien. Malgré les avertissements réitérés qui leur arrivaient de Paris, elle ne devait y arriver que plusieurs jours après le sacre, ce qui ne l’empêchera pas de figurer dans le grand tableau consacré à cet événement par David, le peintre tour à tour jacobin et impérialiste, qui préluda par l’apothéose de Marat à l’apothéose de Napoléon.

Le pape Pie VII, alors âgé de soixante-deux ans, était parti de Rome le 2 novembre, après avoir longtemps prié à l’autel de Saint-Pierre. Le peuple du Transtevère avait accompagné longtemps sa voiture en pleurant. Il le voyait avec frayeur s’aventurer dans un voyage vers la France révolutionnaire. A Florence, il avait été reçu par la reine d’Etrurie, devenue veuve, et actuellement régente pour son fils. A Lyon, il commença à se rassurer. Des flots de population accouraient pour demander à genoux la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ. Pendant ce temps, Napoléon faisait terminer les réparations qu’il avait prescrites pour mettre le château de Fontainebleau en état de recevoir le souverain pontife. En moins de vingt jours, l’ameublement du palais avait été confectionné, et le château avait repris comme par enchantement sa splendeur d’autrefois.

On se demandait comment aurait lieu la première entrevue du pape et de l’empereur. Elle soulevait plus d’une difficulté d’étiquette, que Napoléon trouva ainsi le moyen d’éluder. Pie VII devait arriver par la forêt de Fontainebleau, et l’empereur devait aller à sa rencontre, par la forêt de Nemours. Pour éviter le cérémonial, Napoléon prit le prétexte d’une partie de chasse. La vénerie, avec ses équipages, fut réunie dans la forêt. Napoléon était à cheval, en habit de chasse. A l’heure où il savait que le cortège pontifical parviendrait à la croix de Saint–Hérem, — c’était le dimanche 25 novembre 1804, à midi, — il dirigea son cheval de ce côté, et, dès qu’il fut à la demi-lune qui est au sommet de la côte, il vit arriver la voiture du pape.

D’après les renseignements fournis par les Mémoires du duc de Rovigo, la voiture de Pie VII s’étant arrêtée, le souverain pontife sortit par la portière de gauche, avec son costume blanc. Il y avait de la boue, et l’auguste vieillard n’osait mettre son pied de soie blanche à terre; cependant il fallut bien qu’il en vînt là. Napoléon mit pied à terre, pour le recevoir, et se jeta cordialement dans ses bras. Ces deux illustres personnages, qui, sans se connaître, avaient déjà si souvent pensé l’un à l’autre, et qui devaient exercer sur leurs mutuelles destinées une si grande influence, se voyaient, pour la première fois, avec une émotion profonde. Au moment où ils s’embrassaient une voiture de l’empereur, que l’on avait fait approcher à dessein, fut avancée de quelques pas, comme par l’inattention des conducteurs; des hommes étaient appostés pour tenir les deux portières ouvertes; l’empereur prit celle de droite, et un officier de cour indiqua au pape celle de gauche, de sorte que, par les deux portières, les deux souverains entrèrent ensemble dans la même voiture. L’empereur se mit naturellement à droite, et ce premier pas décida de l’étiquette, sans négociations, pour tout le temps que devait durer le séjour du pape.

Sur le seuil du palais de Fontainebleau, l’impératrice, les grands dignitaires de l’empire, les généraux étaient rangés en cercle pour recevoir et pour saluer Pie VII. On lui fit un accueil plein de vénération. Sa belle et noble figure, son air de bonté angélique, sa voix douce et sonore produisirent une vive impression. Joséphine était surtout émue par la présence du vicaire du Christ. Après avoir pris quelques instants de repos dans l’appartement qui lui était réservé, et où il avait été conduit par M. de Talleyrand, grand chambellan, par le général Duroc, grand maréchal du palais, et par M. de Ségur, grand maître des cérémonies le pape alla faire une visite à Napoléon qui, après un entretien d’une demi-heure, le reconduisit jusqu’à la salle dite alors des Grands-Officiers. Les deux souverains dînèrent ensemble, et le pape se retira de bonne heure, pour se reposer des fatigues de son long voyage. Le lendemain, on fit venir, dans la soirée, quelques chanteurs pour exécuter un concert dans les appartements de l’impératrice; mais Pie VII se retira, au moment où ce concert allait commencer.

Dans la journée, Joséphine, ayant eu avec le pape un entretien confidentiel, lui avait avoué le secret qui la préoccupait à un si haut degré. Elle, qui régnait sur la plus grande des nations catholiques; elle, la compagne du successeur des rois très chrétiens, des fils aînés de l’Église, la femme d’un souverain qu’un pape allait sacrer, elle n’était mariée que civilement! Elle supplia Pie VII d’employer toute son influence auprès de Napoléon, afin de faire cesser une situation qui était, pour son cœur d’épouse et de chrétienne, une torture et un remords de tous les instants. Le pape se montra touché de la confidence que lui faisait sa chère fille (c’est ainsi qu’il appelait toujours l’impératrice). Il lui promit de demander, au besoin d’exiger, comme condition du sacre, la célébration du mariage religieux de l’empereur, et cette promesse combla de joie Joséphine.

La présence du pape et de l’empereur, la foule de prélats, de généraux, d’hommes de cour, de femmes brillantes, le mélange des pompes de la religion et de celles de la monarchie rendaient au château des Valois, quelques jours avant délabré et abandonné, une splendeur et une magnificence toutes nouvelles. Jamais, aux plus beaux temps des règnes de François Ier, de Henri II ou de Louis XIV, cette fastueuse résidence n’avait paru plus éblouissante et plus grandiose. Il a tant de prestige, ce merveilleux palais, avec son architecture à la fois superbe et pittoresque, ses majestueuses façades, ses cinq cours: celles du Cheval-Blanc, de la Fontaine, du Donjon, des Princes, de Henri IV! Elle est si belle, cette salle des Fêtes, avec son ornementation élégante et riche entre toutes, son plafond de bois de noyer, divisé en caissons octogones richement profilés à fond d’or et d’argent, sa cheminée monumentale, ses chiffres, ses emblèmes, ses fresques fantastiques, chefs-d’œuvre lumineux du Primatice et de Nicolo dell’ Abate!

Hélas! ce Fontainebleau splendide, cet étincelant palais, où triomphent en ce moment le pape et l’empereur, comme il sera plus tard funeste à tous les deux! Le pape y reviendra prisonnier, torturé dans son cœur de vieillard, de prêtre, de vicaire du Christ. Et l’empereur y videra jusqu’à la lie la coupe des humiliations, du désespoir. C’est là que vaincu, brisé, trahi par la fortune, il signera son abdication. C’est là qu’il prononcera ces déchirantes paroles: «C’est bien fait! il m’arrive ce que j’avais mérité. Je ne voulais pas de statues, car je savais qu’il n’y a sûreté à les recevoir que de la postérité. Pour les conserver de son vivant, il faudrait être toujours heureux. Je songe à la France, qu’il est affreux de laisser dans cet état, sans frontières, quand elle en avait de si belles! C’est ce qu’il y a de plus poignant dans les humiliations qui s’accumulent sur ma tête. Cette France, que je voulais faire si grande, la laisser si petite!» C’est là que, submergé par une incommensurable douleur, le vainqueur de tant de combats voudra chercher dans le suicide un refuge contre les tourments de sa pensée, et qu’il ne réussira pas même à se donner la mort, lui qui; sur les champs de bataille, avait moissonné tant d’existences humaines. O mortels, ignorants de vos propres destinées, combien vous êtes heureux de ne pas les connaître à l’avance!...

IV

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LES APPRÊTS DU SACRE.

L’impératrice, accompagnée de Mme de La Rochefoucauld, dame d’honneur, et de Mme d’Arberg, dame du palais, partit de Fontainebleau, le jeudi 29 novembre 1804, et arriva dans la même journée à Paris. Elle y précéda de quelques heures l’empereur et le pape qui, à Fontainebleau, étaient montés ensemble en voiture, et qui firent leur entrée aux Tuileries à huit heures du soir. Un peloton de mamelucks suivait le carrosse impérial, et c’était une chose singulière de voir ces musulmans escorter le vicaire de Jésus-Christ. Le pape fut logé aux Tuileries, dans le pavillon de Flore. On attacha à sa personne M. de Viry, chambellan de l’empereur; M. de Luçay, préfet du palais, et le colonel Durosnel, écuyer cavalcadour.

Tout Paris était agité par l’approche du grand événement. Les hôtels regorgeaient de monde. La population de la capitale se trouvait presque doublée, tant l’affluence des provinciaux et des étrangers était grande. Les fournisseurs travaillaient jour et nuit pour que les toilettes et les uniformes fussent prêts. C’était dans tous les ateliers une activité sans pareille. Leroy, qui, jusqu’alors n’avait été que marchand de modes, s’était décidé, pour la circonstance, à entreprendre la couture, et avait pris pour associée Mme Raimbault, célèbre couturière de l’époque. De leurs magasins étaient sortis les magnifiques vêtements que l’impératrice devait porter, le jour du sacre. Quant à ses joyaux, qui consistaient en une couronne, un diadème et une ceinture, ils étaient l’œuvre du joaillier Margueritte. La couronne se composait de huit. branches, qui se réunissaient sous un globe d’or surmonté d’une croix. Les branches étaient garnies de diamants, quatre en forme de feuilles de palmier, et quatre en feuilles de myrte. Autour de la courbure il y avait un cordon incrusté de huit énormes émeraudes. Le bandeau étincelait d’améthystes. Le diadème était formé par quatre rangées de perles entrelacées de feuillage en diamants, avec plusieurs gros brillants, dont un seul pesait cent quarante-neuf grains. La ceinture enfin était un ruban d’or, enrichi de trente-neuf pierres roses. Le sceptre de l’empereur avait été confectionné par Odiot; il était en argent massif, enlacé d’un serpent d’or, et surmonté d’un globe sur lequel on voyait une figurine représentant Charlemagne assis. Quant à la main de justice, à la couronne et à l’épée, elles sortaient des ateliers de Biennais. Le costume des hommes de la cour devait être très riche. Il se composait d’un habit français de couleurs différentes pour les services qui dépendaient du grand-maréchal, du grand-chambellan et du grand-écuyer, avec une broderie d’argent pour tous; le manteau sur une épaule, en velours et doublé de satin; l’écharpe, le rabat de dentelle et le chapeau retroussé sur le devant et garni d’un panache. Les femmes devaient être en robe de bal, à traînes, avec une collerette de blonde appelée chérusque, qui, attachée sur les deux épaules et montant assez haut derrière la tête, rappelait les modes du temps de Catherine de Médicis.

On faisait des répétitions pour le couronnement, comme pour une pièce à grand spectacle. Depuis les principaux acteurs jusqu’aux moindres comparses, chacun étudiait son rôle en conscience; les maitres des cérémonies devaient servir de souffleurs à ceux qui manqueraient de mémoire. Les voitures impériales et celles des princes et des princesses avaient été conduites un matinaux alentours de Notre-Dame attelées de leurs chevaux et à vide. Cochers, postillons, palefreniers, s’étaient ainsi bien rendu compte de l’itinéraire qu’ils devaient suivre et des endroits où ils devaient stationner. Les équipages étaient splendides, les chevaux magnifiques, les livrées étincelantes. On n’avait jamais vu plus de luxe aux époques les plus fastueuses de la monarchie.

M. de Bausset raconte que, huit jours avant le couronnement, le peintre Isabey reçut de l’empereur la demande de sept dessins devant représenter les sept principales cérémonies qui auraient lieu à Notre-Dame, mais dont les répétitions ne pouvaient se faire dans la cathédrale, à cause des nombreux ouvriers occupés, jour et nuit, à l’embellir et à la décorer. Exiger sur-le-champ sept dessins réunissant chacun plus de cent personnes en action, c’était demander l’impossible. Isabey éluda la difficulté avec beaucoup d’adresse. Il acheta chez les marchands de joujoux tous les petits bonshommes qu’il put trouver, les habilla en pape, en empereur, en impératrice, en princes, en princesses, en grands dignitaires, en cardinaux, en chambellans, en écuyers, en dames d’honneur, en dames du palais. Il plaça les poupées ainsi habillées sur un plan en relief de l’intérieur de Notre-Dame, et portant le tout à l’empereur: «Sire, dit-il, j’apporte à Votre Majesté mieux que des dessins.» Napoléon trouva l’idée très ingénieuse, et se servit des poupées et du plan, pour bien faire comprendre à chaque figurant sa place et son emploi.

Le Moniteur du 9 Frimaire an XIII (30 novembre 1804) publia à l’avance, avec les détails les plus minutieux, le cérémonial du sacre, qui fut réglé par l’empereur avec autant de soin qu’un plan de bataille. Une difficulté s’était élevée à cette occasion. Le pape aurait voulu que l’empereur communiât publiquement, le jour du sacre, et Napoléon en avait délibéré. Le grand-maître des cérémonies, M. de Ségur lui objecta la nécessité préalable d’une confession à laquelle il ne se prêterait peut-être pas, et d’une absolution qu’on pourrait lui refuser. «La difficulté n’est point là, répliqua l’empereur, le Saint-Père sait distinguer les péchés de César de ceux de l’homme.» Puis il ajouta: «Je sais que je dois l’exemple du respect pour la religion et ses ministres; aussi me voyez-vous bien traiter les prêtres, aller régulièrement à la messe, et y assister avec une attitude grave et recueillie. Mais on me connaît, et, pour moi, comme pour les autres, si j’allais plus loin, qu’en penseriez-vous? Ne serait-ce pas donner l’exemple de l’hypocrisie, et commettre un sacrilège?» Le pape n’insista point. L’idée de cette crainte d’un sacrilège, Napoléon l’exprimera de nouveau, en 1816, sur le rocher de Sainte-Hélène: «On fit tout au monde, dira-t-il alors, pour me porter, à la manière de nos rois, à aller en grande pompe communier à Notre-Dame; je m’y refusai tout à fait; je n’y croyais pas assez, disais-je, pour que ce pût m’être salutaire, et j’y croyais trop encore pour m’exposer raidement à un sacrilège.»

Il y eut une autre difficulté qui préoccupait beaucoup le pape, et qui ne se trouvait pas réglée dans le cérémonial du sacre. Il s’agissait de savoir si l’empereur recevrait la couronne des mains du souverain-pontife. Pie VII avait posé la question, avant son départ de Rome, et le cardinal Consalvi avait écrit sur ce sujet, auquel le Vatican attachait une extrême importance: «Tous les empereurs français, tous ceux d’Allemagne qui ont été sacrés par les papes, ont été, en même temps, couronnés par eux. Le saint-père, pour se décider au voyage, a besoin de recevoir de Paris l’assurance qu’il ne sera rien innové, dans la circonstance actuelle, contrairement à l’honneur et à la dignité du souverain-pontife.» A Rome, les réponses avaient été vagues, dilatoires. A Paris, l’empereur, laissant quelque chose à l’imprévu, s’était contenté de dire: «J’arrangerai cela moi-même. »

Les préparatifs s’achevaient à Notre-Dame. Ils étaient très considérables. On avait abattu plusieurs maisons qui gênaient la façade septentrionale. Devant le grand portail, alors mutilé par les ravages révolutionnaires, on avait élevé une décoration en charpente peinte, figurant un vaste porche gothique à quatre arcs qui soutenaient les statues des trente-six bonnes villes dont les maires devaient assister au couronnement. Adroite et à gauche, se dressaient les images de Clovis et de Charlemagne, le sceptre en main. Au-dessus, entre deux aigles d’or, rayonnait le blason impérial. Ce portrail était uniquement destiné à l’entrée des cortèges du pape et de l’empereur. Il communiquait avec l’archevêché au moyen de grandes galeries couvertes, en bois, et ornées, à l’intérieur, de belles tapisseries des Gobelins. L’archevêché, où Pie VII et Napoléon devaient se rendre, avant d’entrer dans la cathédrale, et qui, aujourd’hui, n’existe plus (il a été demoli, le 14 février 1831, dans un jour de fureur populaire), était situé tout à côté de l’église métropolitaine. Construit en 1161 par Maurice de Sully, reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles, embelli en 1750 par l’archevêque de Beaumont, ce palais de l’archevêché avait servi de local à l’Assemblée Constituante, du 19 octobre au 9 novembre 1789. C’est là que le pape et l’empereur devaient faire une station, en venant des Tuileries, et revêtir les grands costumes du sacre, avant de pénétrer dans la cathédrale.

Le vaisseau de Notre-Dame avait été entièrement tendu d’étoffes cramoisies ornées de franges d’or, et portant, brodées à tous les coins, les armes de l’Empire. De chaque côté de la grande nef, et dans le pourtour du chœur, on avait élevé trois rangs de tribunes, également décorées de tentures de soie et de velours, frangées d’or, avec des trophées de drapeaux à chaque pilier. Au-dessus des trophées, il y avait des Victoires ailées et dorées, portant des girandoles garnies d’une profusion de bougies. A ces girandoles s’ajoutaient vingt-quatre lustres suspendus à la voûte de la cathédrale. La construction des tribunes avait diminué le jour, et l’on était en plein hiver, à une saison où la nuit arrive vite. On avait donc décidé que la cathédrale serait éclairée pendant tout le temps de la cérémonie, ce qui augmenterait l’éclat et la pompe de cette solennité. Le chœur fermé par une balustrade, avait été réservé pour le clergé. A droite du maître-autel, sur une estrade de onze marches, on avait élevé le trône pontifical, que surmontait un dôme doré, décoré des armoiries de l’Église catholique, apostolique et romaine. En face, et de chaque côté du trône pontifical, se trouvaient des banquettes à dossier, destinées aux cardinaux et aux prélats. Pour l’empereur et l’impératrice, on avait préparé ce qu’on appelait le petit trône et le grand trône. Le petit trône se composait de deux fauteuils, l’un pour Napoléon, l’autre pour Joséphine. Ces deux fauteuils, placés sur une estrade de quatre marches, étaient en face du maître-autel. L’empereur et l’impératrice devaient s’y asseoir, durant la première partie de la cérémonie. Quant au grand trône, il était situé à l’autre extrémité de l’église, et adossé à la grande porte, qui se trouvait ainsi condamnée. On arrivait à ce grand trône, exhaussé sur une vaste estrade en demi-cercle, par un large escalier de vingt-quatre marches. Il était placé sous un baldaquin en forme d’arc de triomphe, que soutenaient huit colonnes dorées, et il dominait toute l’église. L’empereur et l’impératrice ne devaient monter sur le grand trône qu’après leur couronnement.

Napoléon, à l’occasion du sacre, avait fait présent à la cathédrale d’un assortiment de vases sacrés en vermeil, enrichis de diamants, d’aubes en dentelles très précieuses, d’une croix pro. cessionnelle, de chandeliers, d’encensoirs. En même temps, il fit rendre à l’église métropolitaine un grand nombre de reliques dont la piété de saint Louis avait doté la Sainte-Chapelle. Déposées, en 1791, par ordre de Louis XVI, au trésor de Saint-Denis, puis transportées en 1793 dans le cabinet des curiosités de la Bibliothèque nationale, elles avaient figuré, sous le Directoire, dans la salle des Antiques. L’empereur les rendait aux hommages des fidèles.

Les préparatifs du sacre étaient achevés, et la cérémonie s’annonçait comme devant être magnifique. Mme Junot, la future duchesse d’Abrantès, déjeuna aux Tuileries, chez l’impératrice, le 1er décembre 1804, veille du couronnement. Joséphine était fort émue, mais le bonheur perçait dans son regard. Elle raconta, pendant le déjeuner, tout ce que l’empereur lui avait dit d’aimable, le matin même, et comment il lui avait essayé sur le front la couronne, qu’elle devait ceindre le lendemain à Notre-Dame. En disant cela, elle versait des larmes de reconnaissance. Elle parla ensuite de la peine qu’elle avait éprouvée, en recevant un refus de Napoléon, lorsqu’elle lui avait demandé, le matin même, le retour de Lucien. «J’ai voulu, dit-elle, invoquer une aussi grande journée, mais Bonaparte m’a répondu avec aigreur, et j’ai été contrainte de me taire. Je voulais prouver à Lucien que je sais rendre le bien pour le mal; si vous en trouvez l’occasion, faites-le lui savoir.»

Dans la soirée, le Sénat vint aux Tuileries présenter à l’empereur le résultat du plébiscite qui approuvait l’empire et l’hérédité ; trois millions cinq cent vingt et un mille six cent soixante citoyens avaient voté pour; deux mille cinq cent soixante-dix-neuf avaient voté contre. Napoléon répondit au président du Sénat avec cette infatuation que donnent le succès et le sentiment de la force: «Je monte au trône où m’ont appelé les vœux unanimes du Sénat, du peuple et de l’armée, le cœur plein du sentiment des grandes destinées de ce peuple que, au milieu des camps, j’ai, le premier, salué du nom de grand. Depuis mon adolescence, mes pensées tout entières lui sont dévolues, et, je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne se composent plus aujourd’hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple. Mes descendants conserveront longtemps ce trône. Ils ne perdront jamais de vue que le mépris des lois et l’ébranlement de l’ordre social ne sont que les résultats de la faiblesse et de l’incertitude des princes.» A l’homme qui parle avec tant de confiance de sa race, et qui jette sur l’avenir un regard si tranquille, n’est-on pas tenté de répondre avec le poète:

L’avenir! l’avenir!... Mystère!

Toutes les choses de la terre,

Gloire, fortune militaire;

Couronne éclatante des rois,

Victoire aux ailes embrasées,

Ambitions réalisées,

Ne sont jamais sur nous posées

Que comme l’oiseau sur nos toits.

Non, si puissant qu’on soit; non, qu’on rie ou qu’on pleure,

Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure

Ouvrir ta froide main,

O fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte,

Spectre toujours masqué, qui nous suis côte à côte,

Et qu’on nomme demain!

L’heure des catastrophes viendra vite, mais elle n’est pas encore sonnée, et demain sera encore radieux. De six heures du soir jusqu’à minuit, des salves d’artillerie sont tirées d’heure en heure, pour annoncer l’approche du grand événement; à chaque salve, les tours, les clochers, les édifices publics sont éclairés, pendant quelques minutes, par des flammes de Bengale. Les insignes impériaux, entre autres l’épée de Charlemagne, se trouvent déjà dans l’église de Notre-Dame. Le général de Ségur, alors capitaine et adjoint au grand-maréchal du palais, est chargé de veiller, pendant la nuit, sur ce précieux dépôt. Il a consigné, à ce propos, un fait qui prouve bien l’esprit batailleur des hommes de l’époque. Un des officiers qui le secondaient dans la garde du glaive impérial eut la folle idée de s’en servir, en provoquant l’un de ses camarades, qui, lui ayant opposé son sabre, se consola d’avoir été vaincu, et même un peu blessé, par une épée si glorieuse.

Dans la même nuit — celle qui précéda le sacre — les vœux de Joséphine furent exaucés. Son union avec Napoléon fut bénie par l’église. On dressa mystérieusement un autel dans le palais desTuileries, et là, en présence de M. de Talleyrand et du maréchal Berthier, qui, seuls, servirent de témoins, le cardinal Fesch célébra, dans le plus profond secret, le mariage religieux de l’empereur et de l’impératrice. Les scrupules de Pie VII se trouvaient ainsi apaisés. Joséphine pouvait être couronnée le lendemain.

V

Table des matières

LE SACRE.

Nous sommes au 2 décembre 1804. Dès le matin, tout Paris est sur pied. Il fait très froid. Le ciel est brumeux, mais on ne songe pas à la rigueur de la saison. Toutes les rues par lesquelles doit passer le cortège ont été soigneusement nettoyées et sablées. Les habitants ont décoré la façade de leurs maisons selon leurs goûts et leurs moyens, avec des draperies, des tapisseries, des fleurs artificielles, des branches d’arbres verts. Deux haies d’infanterie bordent un espace de près d’une demi-lieue. Bien avant l’heure où le pape et l’empereur doivent quitter les Tuileries pour se rendre à Notre-Dame, une foule innombrable se presse dans les rues, à toutes les fenêtres, sur tous les toits. Le maréchal Murat, gouverneur de Paris, offre de bonne heure un magnifique déjeuner aux princes d’Allemagne, venus à Paris pour assister au sacre: l’électeur archichancelier de l’empire germanique, les princes de Nassau, de Hesse et de Bade. Après le déjeuner, il les fait conduire à Notre-Dame dans quatre superbes voitures à six chevaux, avec une escorte commandée par un de ses aides de camp, et lui-même monte à cheval pour se mettre à la tête des vingt escadrons de cavalerie qui doivent précéder le carrosse de l’empereur.

Aux Tuileries, Napoléon endosse le costume désigné sous le nom de petit habillement. C’est celui qu’il doit porter, pendant le trajet du palais à l’archevêché. Il ne revêtira le grand habillement, c’est-à-dire la robe et le manteau impérial, qu’à l’archevêché, au moment d’entrer dans l’église. Voici la description du petit habillement, telle que la donne Constant, le valet de chambre de l’empereur: bas de soie brodés en or, brodequins de velours blanc, brodés en or, sur les coutures, avec boutons et boucles en diamants aux jarretières, habit de velours cramoisi, avec parements en velours blanc, demi-manteau cramoisi, doublé de satin blanc, couvrant l’épaule gauche, et rattaché à droite sur la poitrine avec une double agrafe en diamants; toque en velours noir, surmontée de deux aigrettes, la ganse en diamants, et pour bouton, le plus célèbre des joyaux de la couronne, le Régent.

Le costume de l’impératrice n’est pas moins magnifique. Elle porte une robe à traîne en brocart d’argent semé d’abeilles d’or, elle a les épaules découvertes, mais ses bras sont enserrés dans des manches étroites, à broderies d’or, dont le haut est enrichi de diamants, et auxquelles se trouve attachée une fraise en dentelle lamée d’or, qui remonte jusqu’au milieu de la tête. La robe collante est sans taille, suivant la mode du temps. Au-dessous du sein, il y a un ruban d’or, enrichi de trente-neuf pierres roses. Les bracelets, les boucles d’oreilles, le collier se composent de pierres précieuses et de camées antiques. Le diadème est formé par quatre rangées de perles entrelacées de feuillage en diamants. Coiffée de mille boucles, comme au temps de Louis XIV, l’impératrice, qui a quarante et un ans, semble, au dire de Mme de Rémusat, n’en avoir que vingt-cinq. L’empereur admire la beauté de Joséphine, dans ce riche appareil. Tant de luxe et d’éclat l’éblouit. A ce moment, il évoque les souvenirs de son enfance, et, se tournant du côté du plus aimé de ses frères, il lui dit avec émotion: «Joseph, si notre père nous voyait!»

Neuf heures viennent de sonner. C’est le moment fixé pour le départ du pape, qui doit arriver à Notre-Dame avant l’empereur. Le souverain-pontife, vêtu de blanc, descend l’escalier du pavillon de Flore, et monte dans une voiture surmontée d’une grande tiare et attelée de huit chevaux gris. Il est d’usage à Rome, quand le pape sort pour officier dans les grandes églises, comme celle de Saint-Jean-de-Latran, par exemple, qu’un de ses camériers parte un instant avant lui, monté sur une mule, et portant une grande croix de procession. Pie VII a exigé que cet usage fût respecté à Paris. Le cortège pontifical est donc précédé par un camérier, dont la mule ne laisse pas d’exciter les sourires de la foule innombrable qui borde les quais. Mais quand passe le pape, on s’agenouille, et l’on reçoit pieusement sa bénédiction. Précédées et suivies de détachements de cavalerie, la voiture du pape et les huit voitures dans lesquelles se trouvent les cardinaux, les prélats et les officiers italiens venus de Rome avec lui, s’avancent lentement par les quais jusqu’à l’archevêché. Au moment où le souverain-pontife fait son entrée dans ce palais, où l’attendent tous les cardinaux, archevêques, et évêques français, et où il va revêtir les ornements pontificaux, il est reçu par le cardinal du Belloy, métropolitain de Paris. Il doit se rendre de l’archevêché à Notre-Dame par la galerie de bois qui met en communication le palais et la cathédrale. Le cortège pontifical entre à Notre-Dame dans l’ordre suivant; un prêtre portant la croix apostolique, sept acolytes portant les sept chandeliers d’or, plus de cent évêques, archevêques ou cardinaux, en chape et en mitre, marchant deux à deux, et enfin, pour fermer la marche, sous un dais, entre deux cardinaux qui, de chaque côté, soutiennent les bords de sa chape d’or, le saint-père, la tiare sur la tête. Le clergé entonne l’hymne Tu es Petrus, qui produit une impression profonde, et le souverain-pontife, après s’être agenouillé quelques instants devant le maître-autel, va s’asseoir au milieu du chœur, à droite de l’autel, sur le trône pontifical, que surmonte un dôme décoré des armoiries de l’Église.

L’empereur et l’impératrice, qui devaient partir des Tuileries à dix heures précises, n’en sortent qu’à dix heures et demie. Ils montent dans la magnifique voiture appelée voiture du sacre. Ce merveilleux carrosse de gala excite l’admiration de la foule, toujours si curieuse de spectacles. Attelé de huit superbes chevaux splendidement caparaçonnés, il est surmonté d’une énorme couronne d’or que soutiennent quatre aigles aux ailes éployées. Les quatre côtés de la cloison, formés par des glaces sans tain et encadrées dans de minces montants ciselés, laissent voir aussi distinctement que si la voiture était découverte Napoléon et Joséphine, qui sont dans le fond, et Joseph et Louis Bonaparte, qui sont sur le devant. Des salves d’artillerie retentissent pour annoncer que l’empereur vient de partir des Tuileries. Vingt escadrons de cavalerie, ayant le maréchal Murat à leur tète, le précèdent. Dix-huit voitures à six chevaux, contenant les grands dignitaires, et les personnages de la cour, le suivent. Les musiques militaires jouent des marches triomphales, et, sur le parcours, une foule innombrable salue le souverain. Le cortège, qui sort des Tuileries par le Carrousel, prend la rue Saint-Honoré jusqu’à celle des Lombards, puis le pont au Change et les quais jusqu’à la rue du Parvis-Notre-Dame et à l’archevêché. Au moment même où l’empereur et l’impératrice entrent dans la cour du palais archiépiscopal, le brouillard, qui couvrait le ciel depuis le matin, se dissipe, le soleil se lève, et ses rayons font étinceler les dorures du carrosse impérial. Le Moniteur, dans son. enthousiasme officiel, montrera «l’astre du jour échappant, contre toute espérance, à l’empire d’une saison ténébreuse pour éclairer une si belle journée.»

Arrivé à l’archevêché, Napoléon y ôte le petit habillement, pour revêtir le costume du sacre. Ce costume, entièrement distinct du petit habillement que l’empereur a porté pendant le trajet des Tuileries à l’archevêché, se compose d’une étroite robe de satin blanc, brodée d’or sur toutes les cou tures, et d’un manteau impérial en velours cramoisi, entièrement semé d’abeilles d’or et entouré d’un large dessin de branches d’olivier, de laurier et de chêne, enlaçant des N couronnés; la doublure, la bordure et l’épitoge ou palatine sont en hermine. Ce manteau, qui recouvre l’épaule droite, tout en laissant passer le bras, et retombe par devant jusqu’au dessous du genou, ne pèse pas moins de quatre-vingts livres, et bien qu’il soit soutenu par quatre personnes, le prince Joseph, le prince Louis, l’archichancelier Cambacérès et l’architrésorier Lebrun, c’est pour l’empereur, qui est de petite taille, un somptueux, mais pesant fardeau. Il le porte d’ailleurs avec majesté. Il a mis sur sa tête une couronne de laurier d’or, le laurier de César; à son cou, le collier de la Légion d’honneur en diamants; à son côté gauche, un glaive à forte poignée, dont le fourreau en émail bleu est orné d’aigles et d’abeilles d’or. En même temps, Joséphine a complété son costume, en mettant sur sa robe un long manteau en velours rouge semé d’abeilles d’or et doublé d’hermine, dont les pans sont soutenus par les princesses Joseph, Louis, Elisa, Pauline et Caroline.

Le cortège impérial se rend de l’archevêché à Notre-Dame par la galerie de bois, qui relie l’édifice à la cathédrale, et entre dans l’église, non point par le portail, condamné parce que le grand trône y est adossé, mais par l’une des deux portes latérales de la façade. On observe dans la marche l’ordre suivant, avec dix pas de distance entre chaque groupe: les huissiers, sur quatre de front; les hérauts d’armes, sur deux de front; le chef des hérauts d’armes; les pages, sur quatre de front; les aides des cérémonies; les maîtres des cérémonies; le grand-maître des cérémonies, M. de Ségur; le maréchal Sérurier, portant sur un coussin l’anneau de l’impératrice; le maréchal Moncey, portant la corbeille qui doit recevoir le manteau de la souveraine; le maréchal Murat, portant sur un coussin sa couronne; l’impératrice, ayant son premier écuyer à sa droite, son premier chambellan à sa gauche, et couverte du manteau impérial, soutenu par les cinq princesses, qui ont elles-mêmes chacune un manteau de cour soutenu par un officier de leurs maisons; Mme de La Rochefoucauld, dame d’honneur, et Mme de Lavalette, dame d’atours de l’impératrice; le maréchal Kellermann, portant la couronne de Charlemagne, diadème à six branches orné de camées précieux; le maréchal Pérignon, portant le sceptre de Charlemagne, sceptre qui est terminé par la boule du monde, avec une figurine du grand empereur carlovingien; le maréchal Lefebvre, portant l’épée de Charlemagne; le maréchal Bernadotte porte le collier de Napoléon, le colonel général Eugène de Beauharnais, l’anneau de l’empereur; le maréchal Berthier, le globe impérial; M. de Talleyrand, grand chambellan, la corbeille destinée à recevoir le manteau du souverain. L’empereur s’avance ensuite, la couronne de laurier d’or sur la tête, et tenant d’une main son sceptre d’argent, surmonté d’un aigle et entouré d’un serpent d’or, de l’autre, sa main de justice. Son manteau est soutenu par ses deux frères: Joseph, grand électeur, et Louis, connétable, ainsi que par l’archichancelier Cambacérès et l’architrésorier Lebrun. Puis viennent le grand-écuyer, le colonel général de la garde de service et le grand-maréchal du palais, tous trois de front, les ministres sur quatre de front et les grands officiers militaires.

Dès que Napoléon paraît dans l’église, les vingt mille personnes qu’elle contient poussent le cri de «Vive l’empereur!» Un cardinal présente l’eau bénite à Joséphine, le cardinal archevêque de Paris la présente à Napoléon, et les deux prélats, après avoir complimenté l’impératrice et l’empereur, les conduisent processionnellement, sous un dais porté par des chanoines, jusqu’à la place où s’élève, dans le chœur, le petit trône. C’est ainsi qu’on désigne les deux fauteuils où le souverain et sa compagne doivent s’asseoir pendant la première partie de la cérémonie, et qui sont placés en face du maître-autel, sur une estrade de quatre marches. Au moment où l’empereur et l’impératrice entrent dans le chœur, le pape descend de sa chaire pontificale et entonne le Veni Creator. L’empereur remet à l’archichancelier sa main de justice, à l’architrésorier son sceptre, au prince Joseph sa couronne, au prince Louis son épée, au grand-chambellan son manteau impérial, au colonel général Eugène de Beauharnais son anneau. Ces six objets — main de justice, sceptre, couronne, épée, manteau impérial et anneau — constituent ce qu’on appelle les «ornements de l’empereur». Ils sont déposés sur l’autel par chaque dignitaire chargé de les porter et doivent être remis au souverain par le pape pendant le sacre. Il en est de même des «ornements de l’impératrice», qui se composent de son anneau, de son manteau, de sa couronne, et qui sont déposés sur l’autel: l’anneau, par le maréchal Sérurier, le manteau, par le maréchal Moncey, la couronne, par le maréchal Murat. Quant aux insignes de Charlemagne, sa couronne, son sceptre, son épée, ils resteront pendant tout le temps de la cérémonie entre les mains des maréchaux Kellermann, Pérignon et Lefebvre qui se tiennent debout à droite du petit trône, dans le chœur.

Dès que les ornements de l’empereur et de l’impératrice ont été déposés sur l’autel, le pape demande en latin à l’empereur s’il promet d’employer tous ses efforts pour faire régner dans l’Église et parmi son peuple la loi, la justice et la paix. Napoléon touche des deux mains le livre des évangiles, que lui présente le grand-aumônier, et il répond: Profiteor. Alors le pape, les évêques, les archevêques, les cardinaux s’agenouillent devant l’autel et commencent les litanies. Lorsqu’on arrive aux trois versets qui ne se disent que pour le sacre des souverains, l’empereur et l’impératrice se mettent aussi à genoux.

Après les litanies, le grand aumônier, un autre cardinal et deux évèques se dirigent vers le petit trône, s’inclinent profondément devant Napoléon et Joséphine, et les conduisent au pied de l’autel pour y recevoir l’onction sacrée. L’empereur et l’impératrice s’agenouillent sur des carreaux de velours bleu placés à la première marche de l’autel.

Le pape fait à Napoléon une triple onction sur la tête et dans les deux mains, en disant la prière de la consécration:

«Dieu puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverneur de la Syrie, et Jéhu, roi d’Israël, en leur manifestant vos volontés par l’organe du prophète Elie; qui avez également répandu l’onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd’hui empereur en votre nom.»

Le pape fait ensuite les même onctions à l’impératrice, en récitant cette prière: «Que le Père de l’éternelle gloire soit ton aide, et que le Tout-Puissant te bénisse; qu’il exauce tes vœux; qu’il remplisse ta vie de longs jours; qu’il confirme sans cesse cette bénédiction et la maintienne à jamais avec tout le peuple; qu’il couvre de confusion tes ennemis; que la sanctification du Christ et l’onction de cette huile fleurissent sur toi, afin que celui qui t’a accordé sa bénédiction sur la terre te donne dans le ciel le bonheur des anges, et que tu sois bénie et gardée, pour la vie éternelle par Jésus-Christ, notre Seigneur, qui vit et règne dans les siècles des siècles.»

L’empereur et l’impératrice sont ensuite reconduits au petit trône, c’est-à-dire à leurs deux fauteuils; devant chaque fauteuil est un prie-Dieu. Puis la grand’messe commence. Elle est dite par le pape. C’est une messe en musique, dont les morceaux ont été composés par Paesiello, l’abbé Rose et Lesueur. Chanteurs et instrumentistes, il y a trois cents exécutants. On remarque parmi les solistes le grand chanteur Lais, et Kreutzer et Baillot, deux célèbres violonistes. Au Graduel, la messe est interrompue pour la bénédiction des ornements dont l’empereur et l’impératrice ont été ensuite revêtus.

Napoléon, suivi de l’archichancelier, de l’architrésorier, du grand chambellan, du grand écuyer, de deux chambellans, et Joséphine, accompagné par sa dame d’honneur, sa dame d’atours, son premier chambellan, son premier écuyer, se dirigent vers l’autel, et en gravissent les premières marches en même temps, le souverain pontife, tournant le dos à l’autel, s’assied sur un siège en forme de pliant, sans dossier. Puis il bénit les ornements impériaux, et prononce pour chacun de ces ornements une prière spéciale. Sa Sainteté les remet à l’empereur dans l’ordre suivant: d’abord l’anneau, que Napoléon passe à son doigt, ensuite l’épée, qu’il replace dans le fourreau, le manteau, qui est attaché sur ses épaules par les chambellans, puis la main de justice et le sceptre, qu’il rend à l’archichancelier et à l’architrésorier.

Le seul ornement qu’il reste encore à remettre à l’empereur, c’est la couronne. On se rappelle qu’il y a eu à Rome une longue négociation pour savoir si l’empereur serait couronné par le pape, ou s’il se couronnerait lui-même. La question est restée dans le vague, et Napoléon a dit qu’il la réglerait à Notre-Dame au moment décisif. Cependant Pie VII est convaincu qu’il va placer la couronne sur la tête du souverain. Il vient de lui remettre l’anneau, l’épée, le manteau, la main de justice, le sceptre, et il s’apprête à faire de même pour la couronne. Mais l’empereur, qui a gravi la dernière marche de l’autel, et qui observe chaque mouvement du pape, lui prend des mains le signe du pouvoir suprême, et, fièrement, le pose lui-même sur sa tête. Pie VII, dominé et surpris, n’a pas essayé de résister au conquérant.

Napoléon, après s’être ainsi couronné, va couronner l’impératrice. C’est le moment le plus solennel de la vie de Joséphine. Ce moment, qui écartera loin d’elle les appréhensions du divorce tant redouté, c’est la réalisation éclatante de ses espérances les plus chères, c’est l’apogée de son triomphe. Napoléon s’approche avec émotion de cette compagne de ses beaux jours, de la femme qui lui a porté bonheur. Elle est prosternée devant lui, le visage inondé par des pleurs de joie et de reconnaissance, joignant les mains et frémissante. De son côté, il se rappelle tout ce qu’il lui doit: son bonheur, car il a eu, grâce à elle, le bien suprême, un amour partagé ; sa gloire, car c’est elle qui lui a fait obtenir, en 1796, le commandement en chef de l’armée d’Italie, origine de tous ses triomphes. Comme il se félicite, en ce moment, de n’avoir pas obéi aux suggestions haineuses de ses frères, et d’avoir conservé auprès de lui sa chère Joséphine! La tendresse du jeune général Bonaparte revit dans le cœur du souverain. Il trouve Joséphine plus gracieuse, plus touchante, plus aimable que jamais, et c’est avec un élan d’allégresse qu’il pose le diadème impérial sur cette tête charmante et chérie.

L’empereur et l’impératrice, une foiscouronnés, vont se rendre au grand trône qui est élevé à l’entrée de l’église, contre le grand portail. Ils y sont solennellement conduits par le pape et ses cardinaux. Le cortège impérial se reforme dans le même ordre qu’à son arrivée à Notre-Dame, l’impératrice précédant l’empereur. A ce moment les princesses semblent faire quelque difficulté pour porter les pans du manteau de la souveraine. L’empereur s’en aperçoit, et adresse à ses sœurs quelques mots secs et fermes, qui mettent tout le monde en mouvement. Le cortège arrive jusqu’au pied du grand trône. L’empereur en gravit le vingt-quatre marches, et s’y asseoit majestueusement, couronné, couvert du manteau impérial, tenant la main de justice et le sceptre. A sa droite, sur un fauteuil semblable au sien, à un degré plus bas, se place l’impératrice. A un degré plus bas encore, les princesses se mettent sur de simples sièges. A gauche de l’empereur et à deux degrés au-dessous de lui, se trouvent les princes et les grands dignitaires. De chaque côté de l’estrade, se rangent les maréchaux, les grands-officiers et les dames de la cour. Le coup d’œil est éblouissant. Le souverain-pontife monte à son tour les vingt-quatre marches, et, dominant ainsi toute la cathédrale, il étend les mains sur l’empereur et l’impératrice, et prononce ces paroles latines, formule de l’intronisation: In hoc solio confirmare vos Deus, et in regno œterno secum regnare faciat Christus! «Que Dieu vous confirme sur ce trône, et que le Christ vous fasse régner avec lui dans son règne éternel!» Puis, le souverain-pontife baise l’empereur sur la joue, et, se retournant vers les assistants, il s’écrie: Vivat imperator in œternum! «Que l’empereur vive à jamais!» C’est le cri qui, dix siècles auparavant, a retenti dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, quand le chef du même peuple, Charlemagne, a été proclamé empereur d’Occident!

Les acclamations retentissent, et trois cents musiciens entonnent le Vivat imperator! hymne composée par l’abbé Rose. Le cortège pontifical et le cortège impérial retournent dans le chœur. L’empereur et l’impératrice y reprennent leur place sur leurs fauteuils, et le pape commence le Te Deum. Après ce cantique d’action de grâces, exécuté par quatre chœurs et deux orchestres, la messe, qui avait été interrompue au Graduel par la remise des ornements impériaux et l’intronisation, continue. A l’Offertoire, Napoléon et Joséphine, suivis des deux princes et des cinq princesses, vont remettre leur offrande au souverain pontife. Elle se compose d’un vase en vermeil, d’un pain d’or, d’un pain d’argent, et d’un cierge autour duquel sont incrustées treize pièces de monnaie. A l’Élévation, le prince Joseph ôte la couronne de l’empereur, et Mme de La Rochefoucauld, dame d’honneur, celle de l’impératrice. Napoléon et Joséphine s’agenouillent devant l’hostie, et reprennent leur couronne, en se relevant.

La messe une fois finie, l’empereur prête le serment politique prescrit par la Constitution, et dont les termes avaient soulevé une si vive opposition à Rome. Les présidents des grands corps de l’État lui apportent la formule, et, la main étendue sur le livre des Évangiles, l’empereur jure de maintenir les principes de la Révolution, ainsi que l’intégrité du territoire, et de gouverner en vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. Le chef des hérauts d’armes crie alors d’une voix forte: «Le très glorieux et très auguste empereur Napoléon, empereur des Français, est couronné et intronisé : Vive l’empereur! » C’est la fin de la cérémonie. Les salves d’artillerie se joignent aux acclamations.

La solennité a réussi, et Napoléon pourra dire à son frère Joseph: «C’est pour moi une bataille gagnée; j’ai obtenu, de l’art et des mesures que j’ai prises, au delà du succès que je pouvais en attendre.» N’avait-il pas raison, n’était-il pas prophète quand, au moment de la signature du Concordat, il disait à son secrétaire: «Bourrienne, vous verrez quel parti je saurai tirer des prêtres?» Les chasubles d’or ont bien fait à côté des uniformes, les crosses et la tiare à côté des épées et du sceptre. Habile metteur en scène, Napoléon a su vieillir sa gloire récente, en empruntant au passé toutes ses majestés, toutes ses pompes, et en accaparant avec habileté ce qu’il y a de plus lumineux dans la légende des siècles. Il a pris à Charlemagne ses insignes, et à César son laurier d’or. Chef d’une nation qui a grandi par la croix et le glaive, il a voulu faire de son couronnement la fête de l’Église et de l’armée.

Le cortège impérial et le cortège pontifical retournent à l’Archevêché, et, au bout d’une demi-heure, se dirigent vers les Tuileries, en suivant le Marché-Neuf, la place du Châtelet, la rue Saint-Denis, les boulevards, la rue et la place de la Concorde, le pont Tournant et la grande allée du château. La nuit est venue. Les maisons sont illuminées. Cinq cents torches éclairent la marche des deux cortèges, et à leur clarté, qui a quelque chose d’imposant et d’étrange, la foule contemple avidement le nouveau Charlemagne et le vicaire de Jésus-Christ. On se croirait revenu aux temps épiques du moyen âge, tels que les décrira le poète:

Le pape et l’empereur sont tout; rien n’est sur terre

Que pour eux et par eux; un suprême mystère

Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,

Leur fait un grand festin des peuples et des rois.

Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.

Ils font et défont; l’un délie et l’autre coupe.

L’un est la vérité, l’autre est la force; ils ont

Leur raison en eux-mêmes, et sont parce qu’ils sont.

Lorsqu’ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,

L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,

L’univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur .

Napoléon et Joséphine rentrent aux Tuileries, à six heures et demie, et le pape à près de sept heures. L’empereur, un peu fatigué de tant de pompes, reprend avec plaisir son modeste uniforme de colonel des chasseurs de la garde. Il dîne en tête à tête avec Joséphine, et lui demande de garder, pendant le repas, le diadème qu’elle porte si gracieusement, et qui lui va si bien. Le soir, il cause gaiement avec les dames du palais, et, admirant leurs riches toilettes qui ont fait, dans la journée, si bon effet à Notre-Dame, il leur dit en riant: «C’est à moi, mesdames, c’est à moi que vous devez d’être si charmantes.» Puis, on regarde aux fenêtres le jardin illuminé, le grand parterre entouré de portiques en lampions, la grande allée décorée de colonnades radieuses, sur les terrasses des orangers en feu, à chaque arbre une multitude de verres de couleur, et enfin, sur la place de la Concorde, une immense étoile. On dirait un palais de flammes.

C’est le peintre conventionnel, le montagnard, le régicide, qui a insulté Louis XVI, qui a fait l’apothéose de Marat, qui a crayonné d’une main haineuse les traits de Marie-Antoinette, marchant à l’échafaud; c’est ce peintre-là, ce démagogue fougueux, cet ardent révolutionnaire, qui se chargera de faire le tableau officiel du sacre. Il poussera la galanterie jusqu’à choisir pour sujet non pas le moment où Napoléon s’est couronné lui-même, mais le moment du couronnement de l’impératrice, et, comme un critique lui reprochera d’avoir fait Joséphine trop jeune: «Allez le lui dire!» répondra-t-il vivement. Quand le tableau sera terminé, l’empereur et la cour iront le voir dans l’atelier de l’artiste. Napoléon, la tête couverte, se promènera pendant une demi-heure devant cette large toile, haute de plus de six mètres, longue de plus de neuf, et qui contient cent portraits. (Elle est actuellement à Versailles dans la salle des Gardes, au haut de l’escalier de marbre). L’empereur la contemplera avec la plus grande attention, tandis que David et tous les assistants observeront un respectueux silence. Cette longue attente fera battre le cœur de l’artiste. Enfin Napoléon, se tournant de son côté, lui dira: «C’est bien, David, c’est très bien. Vous avez deviné toute ma pensée, vous m’avez fait chevalier français. Je vous sais gré d’avoir transmis aux siècles à venir la preuve d’affection que j’ai voulu donner à celle qui partage avec moi les peines du gouvernement.» Puis, faisant deux pas vers l’artiste, et levant son chapeau, il lui dira, d’une voix élevée: «David, je vous salue.»

Parfois, à Notre-Dame, pendant la semaine sainte, lors des cérémonies du soir, où l’antique cathédrale est éclairée par des lustres, comme le jour du sacre, j’évoque les souvenirs de cette métropole, je songe aux baptêmes et aux mariages royaux qui y furent célébrés, aux drapeaux qui furent suspendus à ses voûtes, aux Te Deum et aux De Profundis qu’on y chanta, à Bossuet y prononçant l’oraison funèbre du prince de Condé, à l’impudique déesse de la Raison y profanant le sanctuaire. Je me recueille, je ferme les yeux. Il me semble que j’assiste aux pompes du sacre, que je vois le pape Pie VII sur son trône pontifical, et, devant l’autel, Napoléon qui couronne de ses propres mains Joséphine. J’entends l’écho lointain des litanies et des fanfares, de l’orgue et des acclamations. Puis je médite sur l’inanité, le néant des grandeurs et des gloires d’ici-bas. De tant de personnages illustres qui s’agenouillèrent dans cette vieille basilique, que reste-t-il? A peine quelques pincées de cendre... Je rouvre les yeux. Les chants ont cessé. La foule s’est écoulée lentement. Les lustres sont éteints, et, au fond de l’église, dans la pénombre, comme une timide étoile dans un ciel nuageux, apparaît une lampe solitaire.

VI

Table des matières

LA DISTRIBUTION DES DRAPEAUX.

Le couronnement fut le signal d’une période de fêtes. Napoléon voulait que toutes les classes de la société se réjouissent, que le commerce réalisât des bénéfices considérables, que le luxe fit des prodiges, que Paris apparût comme la ville par excellence, la capitale des capitales. Le lendemain du sacre devait être la fête de la populace, et le jour de la distribution des drapeaux la fête de l’armée. Le lundi 3 décembre, il y eut partout des jeux forains, des plaisirs à la portée de la foule. L’esprit de courtisanerie prenait toutes les formes, même la forme populaire, et l’on se servait de tous les langages, même du jargon des halles, pour flatter le nouveau souverain. On chantait la «Ronde joyeuse sur la loterie de treize mille volailles, avec accompagnement des fontaines de vin.» C’était la description des comestibles distribués aux pauvres de la ville de Paris:

Vive, vive Napoléon,

Qui nous baille

D’la volaille,

Du pain et du vin à foison,

Vive, vive Napoléon!

Des le premier jour, l’abondance

Et le bonheur sont dans la France.

Puisque ca commence si bien.

Je n’manquerons jamais de rien.

Cette chanson se chantait dans toutes les rues, sur toutes les places, comme en 93 se chantait le Ça ira.

Le compliment des forts de la Halle et de leurs dames était ainsi tourné :

J’ons dans l’parvis, avec not’femme,

Fait un petit raisonnement,

C’est que c’n’est pas un bâtiment

Mille fois grand comm’Notre-Dame

Qui s’rait capable d’contenir

Tous ceux qu’ont sujet d’te bénir.

En fait d’encens, les souverains trouvent tout bon, même ce qu’il y a de plus grossier, de plus vulgaire.

On faisait, au sujet de Napoléon, ce distique:

Il a reçu pour nous, quand un Dieu le forma,

Le bras de Romulus et l’esprit de Numa.

L’impératrice avait aussi sa part de louanges:

Epouse du héros que l’univers contemple,

Les grâces avec toi l’accompagnent au temple.

Chacun voit la bonté respirer sur tes traits.

Ta main en répand les bienfaits.

Elle aimait beaucoup les fleurs; on lui adressa ce quatrain:

Josephiniana! telle est la fleur nouvelle

Dont l’éclat fixe mon regard.

Pour joindre aux lauriers de César,

Il ne fallait rien moins qu’une fleur immortelle.

On chantait aussi le souverain dans un langage mythologique, car ses flatteurs voulaient épuiser pour lui tous les genres de l’adulation. Le jour du sacre, la préfecture de police avait fait distribuer une pièce de vers intitulée: la Couronne de Napoléon apportée de l’Olympe, de la part de Jupiter:

Montant l’un des coursiers de la fière Bellone,

De l’Olympe, Mercure apporte une couronne,

Le roi des dieux l’envoie au héros des Francais.

Elle est le prix de ses succès.

Vous qu’il guida cent fois dans les champs de la gloire,

Phalange des guerriers, enfants de la victoire,

En bravant des Anglais l’impuissante fureur,

Chantez Napoléon, chantez votre empereur.

Le 3 décembre, les réjouissances publiques organisées parle gouvernement s’étendirent depuis la place de la Concorde jusqu’à l’Arsenal. Des hérauts d’armes parcouraient la ville, en distribuant des médailles frappées à l’occasion du couronnement. Ces médailles représentaient d’un côté la figure de l’empereur, le front ceint de la couronne des Césars; de l’autre, l’image d’un magistrat et celle d’un guerrier antique soulevant sur un bouclier un héros couronné, et couvert d’un manteau impérial. Au-dessous on lisait: «Le Sénat et le Peuple.»

Aussitôt après le passage des hérauts d’armes les réjouissances commencèrent. Elles devaient se prolonger fort avant dans la nuit. Les distributions de vivres se joignaient aux jeux de tout genre. On se serait cru au temps des empereurs romains. Panem et circenses. On avait élevé sur la place de la Concorde quatre grandes salles en bois pour les bals populaires. Le froid était rigoureux; il gelait. Cependant l’animation était extrême. Sur les boulevards, il y avait à chaque pas des théâtres de pantomime, des groupes de chanteurs ambulants, des danseurs de corde, des mâts de cocagne, des orchestres. Depuis la place de la Concorde jusqu’à l’extrémité du boulevard Saint-Antoine étincelait un double cordon de verres de couleur en guirlandes. Le Garde-meuble et le palais du Corps législatif resplendissaient de lumières. Les portes Saint-Denis et Saint-Martin étaient couvertes de lampions depuis le bas jusqu’ au sommet; la foule fut ravie du feu d’artifice; jamais elle n’en avait vu un si beau.

Les habitants de Paris avaient été invités à illuminer les façades de leurs maisons, et, soit par enthousiasme soit par calcul, ils avaient dépensé pour cela des sommes considérables. Parmi les illuminations, on remarquait celle de l’ingénieur Chevalier, dont la boutique donnait sur le Pont-Neuf. Dans un cartouche transparent, entouré de lauriers et de myrtes, était représenté un opticien qui dirigeait sa lunette vers le ciel où luisait une étoile brillante, autour de laquelle on lisait: Dans ce signe est le salut! In hoc signe salus!

Le 3 décembre avait été le premier jour des «fêtes du couronnement». Le troisième jour de ces fêtes fut consacré suivant les expressions du Moniteur, «aux armes, à la valeur, à la fidélité ». Ce fut le jour où Napoléon distribua solennellement à l’armée et aux gardes nationales de l’empire les aigles «qu’elles devaient toujours trouver sur le chemin de l’honneur». La cérémonie eut lieu au Champ-de-Mars, Comme dit encore le Moniteur, «ce vaste champ, couvert de députations qui représentaient la France et l’armée, offrait le spectacle d’une valeureuse famille réunie sous les yeux de son chef». La façade principale de l’École militaire avait été décorée d’une immense tribune, formant plusieurs tentes à la hauteur des appartements du premier étage de l’édifice. Celle du milieu, fixée sur quatre colonnes qui portaient des figures de victoires dorées, couvrait le trône de l’empereur et celui de l’impératrice. Les princes, les grands dignitaires, les ministres, les maréchaux de l’Empire, les grands officiers de la couronne, les officiers civils, les princesses, les dames de la cour devaient se placer à la droite du trône. La galerie, au milieu de laquelle se trouvait la tente impériale, et qui était devant la façade de l’École militaire, se divisait en seize parties: huit à droite, huit à gauche, qui représentaient les seize cohortes de la Légion d’honneur. On descendait de cette galerie dans le Champ-de-Mars par un large escalier, dont le premier gradin était garni par les présidents de canton, les préfets, les sous-préfets et les membres du conseil municipal. Sur les autres degrés étaient rangés les colonels des régiments et les présidents des collèges électoraux des départements qui portaient les drapeaux surmontés par les aigles. Aux deux côtés de l’escalier apparaissaient les figures colossales de la France faisant la guerre et de la France faisant la paix. Vingt-cinq mille hommes de troupes, dont chacun admirait la belle tenue et l’air martial, étaient depuis six heures du matin sous les armes.

Malheureusement, le temps était horrible. Il dégelait. La pluie tombait à torrents. Le Champ-de-Mars était un lac de boue. Les courtisans, qui, le 2 décembre, avaient tant célébré le soleil, représenté par eux comme un comparse de la fête, comme un esclave docile aux volontés de l’empereur, étaient bien obligés de reconnaître qu’il pleuvait. Mme de Rémusat a fait à ce propos une réflexion fort juste. Elle a bien raison de dire qu’une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu’elle soit la plus ridicule, c’est celle qui tend à faire croire que le besoin qu’un roi a du soleil arrive à avoir de l’influence sur l’apparition de cet astre. «J’ai vu, au château des Tuileries, ajoute-t-elle, l’opinion comme établie que l’empereur n’avait qu’à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquait pas d’être serein. On remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit, au reste, que c’était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l’honneur des souverains, qu’ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s’avisât plus d’en essayer l’effet. Il ne fut pourtant plus possible de dire qu’il n’avait pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles. Mais combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne les avait pas mouillés!»

Malgré le mauvais temps, une foule énorme remplissait les endroits par où devait passer le cortège impérial. Les terrasses des Tuileries, la place de la Concorde, les quais étaient pleins de monde. D’innombrables spectateurs garnissaient les talus du Champ-de-Mars. Le Moniteur, toujours courtisan, devait dire, dans sa description officielle de la cérémonie: «Si la situation des spectateurs était pénible, il n’en est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l’y faisait demeurer, et dans l’expression des vœux que ses acclamations manifestaient de la manière la plus éclatante.»

A midi, l’empereur et l’impératrice, suivis de leur cortège, et dans l’ordre adopté pour le couronnement, sortirent du château des Tuileries, traversèrent la grande allée, le pont Tournant, la place de la Concorde, et se rendirent au Champ-de-Mars. Devant leur voiture, marchaient les chasseurs de la garde et l’escadron des mamelucks, derrière les grenadiers à cheval et la légion d’élite. Arrivés à l’École militaire, Napoléon et Joséphine reçurent les hommages du corps diplomatique, puis se revêtirent des costumes du sacre, et allèrent se placer dans la tribune adossée à la façade, à la hauteur du premier étage. Dès que l’empereur fut sur son trône, les salves d’artillerie se joignirent au bruit des tambours, au son des clairons, aux fanfares des musiques militaires. Les députations de l’armée, groupées dans le Champ-de-Mars, se mirent en colonnes serrées et s’approchèrent. Alors, Napoléon se leva, et d’une voix forte: «Soldats! s’écria-t-il, voilà vos drapeaux; ces aigles vous serviront toujours de point de railliement; ils seront partout où votre empereur le jugera nécessaire pour la défense de son trône et de son peuple. Vous jurez: de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les maintenir constamment, par votre courage, sur le chemin de la victoire. Vous le jurez!» Officiers et soldats répondirent: «Nous le jurons!»

Hélas! ces drapeaux seront toujours sur le chemin de l’honneur, mais ils ne seront pas toujours sur le chemin de la victoire, car la victoire est femme, et souvent elle varie. Ces drapeaux, contre combien d’ennemis faudra-t-il les défendre, sous les feux d’un soleil brûlant, ou sous des avalanches de neige glacée! Quels traits d’héroïsme, quels prodiges de courage, quelles admirables actions d’éclat se produiront, sur tant de champs de bataille, à côté de ces étendards! Que de fatigues, que de souffrances, que de sacrifices, que de dangers, que de blessures terribles, que de morts glorieuses, quelle pluie de sang, et tout cela pour arriver, en fin de compte, aux plus lamentables catastrophes! Si l’on avait prévu le lugubre avenir, les tambours qui battaient aux champs auraient dû être couverts d’un crêpe noir. Mais l’armée se croyait invincible. L’idée de la possibilité d’une défaite l’aurait fait sourire de pitié. Fière d’elle-même et de son chef, elle poussait des cris de joie et d’orgueil, en défilant par divisions devant le trône.

Un seul incident troubla cette cérémonie militaire. Tout à coup un jeune homme inconnu s’approcha de la tribune impériale, et cria: «Point d’empereur! La liberté ou la mort!» On arrêta tout de suite l’ardent républicain. Sa voix avait été étouffée par le bruit des armes et par les fanfares.

Cependant la pluie tombait toujours. Elle avait percé les toiles et les tentures qui abritaient le trône. L’impératrice fut forcée de se retirer, avec sa fille, qui relevait de couches. Les autres princesses imitèrent cet exemple, à l’exception de Mme Murat qui demeura courageusement exposée aux averses, quoique légèrement vêtue. Elle s’accoutumait dès lors, disait-elle, à supporter les contraintes inévitables du rang suprême.

A cinq heures du soir, Napoléon et Joséphine étaient de retour aux Tuileries, où il y eut, dans la galerie de Diane, un grand dîner de gala. Dressée au milieu de la galerie, sur une estrade, la table de l’empereur et de l’impératrice était placée sous un dais magnifique. L’impératrice s’y assit, ayant l’empereur à sa droite et le pape à sa gauche. Autour de la table impériale, les grands officiers de la couronne, ainsi qu’un colonel général de la garde et un préfet du palais, se tenaient debout.

Le service était fait par des pages. L’archichancelier de l’empire germanique prit place à la table du souverain. Il y avait également, dans la galerie de Diane, d’autres tables.pour les princes français et pour le prince héréditaire de Bade, pour les ministres, pour les dames et les officiers de la maison impériale. Après le dîner, il y eut un concert, auquel le pape consentit à assister. Le concert une fois fini, Pie VII se retira, et la soirée se termina par un ballet que les danseurs de l’Opéra dansèrent dans la grande salle désignée depuis l’Empire sous le nom de salle des Maréchaux.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
341 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066328917
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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