Kitabı oku: «Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses»

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Arthur Rimbaud

Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses

Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066077778

Table des matières

PREMIERS VERS

LES DÉSERTS DE L'AMOUR

LES ILLUMINATIONS

UNE SAISON EN ENFER

APPENDICE

I

PRÉFACE

RIMBAUD

Arthur Rimbaud fut un mystique à l'état sauvage, une source perdue qui ressort d'un sol saturé. Sa vie, un malentendu, la tentative en vain par la fuite d'échapper à cette voix qui le sollicite et le relance, et qu'il ne veut pas reconnaître: jusqu'à ce qu'enfin, réduit, la jambe tranchée, sur ce lit d'hôpital à Marseille, il sache!

«Le bonheur! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait tissait au chant du coq,—ad matutinum, au Christus venit[1]—dans les plus sombres villes.»—

«Nous ne sommes pas au monde!»—« Par l'esprit on va à Dieu!... C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté... Si j'étais bien éveillé à partir de cette minute-ci...» (et tout le passage célèbre de la Saison en Enfer)...«Déchirante infortune!»

Comparez, entre maints textes, cette référence que j'ose emprunter à Sainte Chantal (citée par l'abbé Brémond):

«Au point du jour, Dieu m'a fait goûter presque imperceptiblement une petite lumière en la très haute suprême pointe de mon esprit. Tout le reste de mon âme et ses facultés n'en ont point joui: mais elle n'a duré environ qu'un demi Ave Maria

Arthur Rimbaud apparaît en 1870, à l'un des moments les plus tristes de notre histoire, en pleine déroute, en pleine guerre civile, en pleine déconfiture matérielle et morale, en pleine stupeur positiviste. Il se lève tout à coup,—«comme Jeanne d'Arc!» s'écriera-t-il plus tard lamentablement. Il faut lire dans le livre de Paterne Berrichon[2] le recit tragique de cette vocation. Mais ce n'est pas une parole qu'il a entendue. Est-ce une voix? Moins encore une: simple inflexion, mais qui suffit à lui rendre désormais impossible le repos et «la camaraderie des femmes». Est-il donc si téméraire de penser que c'est une volonté supérieure qui le suscite? dans la main de qui nous sommes tous: muette et qui a choisi de se taire. Est-ce un fait commun que de voir un enfant de seize ans doué des facultés d'expression d'un homme de génie? Aussi rare que cette louange de Dieu dans la bouche d'un nouveau-né dont nous parlent les récits indubitables. Et quel nom donner à un si étrange événement?

«Je vécus, étincelle d'or de la lumière nature! De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible.» Une ou deux fois, la note, d'une pureté édénique, d'une douceur infinie, d'une déchirante tristesse, se fait entendre aux oreilles d'un monde abject et abruti, dans le fracas d'une littérature grossière. Et cela suffît. «J'ai brassé mon sang. Mon devoir m'est remis.» Il a fini de parler. On ne confie pas de secrets à un cœur descellé. Il ne lui reste plus qu'à se taire et à écouter, sachant, comme cette Sainte encore, que «les pensées ne mûrissent pas d'être dites». Il regarde avec une ardente et profonde curiosité, avec une mystérieuse sympathie qui ne peut plus être exprimée en «paroles païennes», ces choses qui nous entourent et qu'il sait que nous ne voyons qu'en reflets et en énigmes; «un certain commencement», une amorce. Toute la vie n'est pas de trop pour faire la conquête spirituelle de cet univers ouvert par les explorateurs du siècle qui finit, pour épuiser la création, pour savoir quelque chose de ce qu'elle veut dire, pour douer de quelques ques mots enfin cette voix crucifiante au fond de lui-même.

Il nous reste quelques feuillets de son «carnet de damné», comme il l'appelle amèrement, quelques pages laissées par notre hôte d'un jour en ce lieu qu'il a définitivement vidé «pour ne pas voir quelqu'un d'aussi peu noble que nous». Si courte qu'ait été la vie littéraire de Rimbaud, il est cependant possible d'y reconnaître trois périodes, trois manières.

La première est celle de la violence, du mâle tout pur, du génie aveugle qui se fait jour comme un jet de sang, comme un cri qu'on ne peut retenir, en vers d'une force et d'une roideur inouïes:

Corps remagnétisé par les énormes peines,

Tu rebois donc la vie effroyable! Tu sens

Sourdre le flux des vers livides dans tes veines!

(Paris se repeuple.) Mais, ô femme, monceau d'entrailles! pitié douce! (Les Sœurs de Charité.)

Qu'il est touchant d'assister à cette espèce de mue du génie et de voir éclater ces traits fulgurants parmi des espèces de jurons, de sanglots et de balbutiements[3]!

La seconde période est celle du voyant. Dans une lettre du 15 mai 1871[4], avec une maladresse pathétique, et dans les quelques pages de la Saison en Enjer intitulées «Alchimie du Verbe», Rimbaud a essayé de nous faire comprendre la «méthode» de cet art nouveau qu'il inaugure, et qui est vraiment une alchimie, une espèce de transmutation, une décantation spirituelle des éléments de ce monde. Dans ce besoin de s'évader qui ne le lâche qu'à la mort, dans ce désir de «voir» qui tout enfant lui faisait écraser son œil avec son poing (les Poètes de sept ans), il y a bien autre chose que la vague nostalgie romantique. «La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.» Ce n'est pas de fuir qu'il s'agit, mais de trouver: «le lieu et la formule», «l'Éden»; de reconquérir notre état primitif de «Fils du Soleil».—Le matin, quand l'homme et ses souvenirs ne se sont pas réveillés en même temps, ou bien encore au cours d'une longue journée de marche sur les routes, entre l'âme et le corps assujetti à son desport rhythmique, se produit une solution de continuité. Une espèce d'hypnose «ouverte» s'établit, un état de réceptivité pure fort singulier. Le langage en nous prend une valeur moins d'expression que de signe; les mots fortuits qui montent à la surface de l'esprit, le refrain, l'obsession d'une phrase continuelle, forment une espèce d'incantation qui finit par coaguler la conscience, cependant que notre miroir intime est laissé, par rapport aux choses du dehors, dans un état de sensibilité presque matérielle. Leur ombre se projette directement sur notre imagination et vire sur son iridescence. Nous sommes mis en communication,—C'est ce double état du marcheur que traduisent les Illuminations: d'une part les petits vers qui ressemblent à une ronde, d'enfants et aux paroles d'un libretto, de l'autre les images décoordonnées qui substituent à l'élaboration grammaticale, ainsi qu'à la logique extérieure, une espèce d'accouplement direct et métaphorique. «Je devins un opéra fabuleux.» Le poète trouve expression non plus en cherchant les mots, mais au contraire en se mettant dans un état de silence et en faisant passer sur lui la nature, les espèces sensibles «qui accrochent et tirent»[5]. Le monde et lui-même se découvrent l'un par l'autre. Chez ce puissant imaginatif, le mot «comme» disparaissant, l'hallucination s'installe et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque avoir le même degré de réalité. «À chaque être plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait, il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens.» Pratiques extrêmes, espèce de mystique «matérialiste»[6], qui auraient pu égarer ce cerveau pourtant solide et raisonnable[7]. Mais il s'agissait d'aller à l'esprit, d'arracher le masque à cette nature «absente», de posséder enfin le texte accessible à tous les sens, «la vérité dans une âme et un corps», un monde adapté à notre âme personnelle[8].

Troisième période.—J'ai déjà cité souvent la Saison en Enfer[9]. Il me reste peu de chose à ajouter à l'analyse définitive que Paterne Berrichon[10] a faite de ce livre si sombre, si amer, et en même temps pénétré d'une mystérieuse douceur. Là Rimbaud, arrivé à la pleine maîtrise de son art, va nous faire entendre cette prose merveilleuse tout imprégnée jusqu'en ses dernières fibres, comme le bois moëlleux et sec d'un Stradivarius, par le son intelligible. Après Châteaubriand, après Maurice de Guérin, notre prose française, dont le travail en son histoire si pleine, et si différente de celle de notre poésie, n'a jamais connu d'interruption ni de lacune, a abouti à cela. Toutes les ressources de l'incidente, tout le concert des terminaisons, le plus riche et le plus subtil qu'aucune langue humaine puisse apprêter, sont enfin pleinement utilisés. Le principe de la «rime intérieure», de l'accord dominant, posé par Pascal, est développé avec une richesse de modulations et de résolutions incomparable. Qui une fois a subi l'ensorcellement de Rimbaud est aussi impuissant désormais à le conjurer que celui d'une phrase de Wagner.—La marche de la pensée aussi qui procède non plus par développement logique, mais, comme chez un musicien, par dessins mélodiques et le rapport de notes juxtaposées, prêterait à d'importantes remarques.

* * *

Je pose la plume, et je revois ce pays qui fut le sien et que je viens de parcourir: la Meuse pure et noire, Mézières, la vieille forteresse coincée entre de dures collines, Charleville dans sa vallée pleine de fournaises et de tonnerre. (C'est là qu'il repose sous un blanc tombeau de petite fille.) Puis cette région d'Ardenne, moissons maigres, un petit groupe de toits d'ardoise et toujours à l'horizon la ligne légendaire des forêts. Pays de sources où l'eau limpide et captive de sa profondeur tourne lentement sur elle-même; l'Aisne glauque encombrée de nénuphars et trois longs roseaux jaunes qui émergent du jade. Et puis cette gare de Voncq, ce funèbre canal à perte de vue bordé d'un double rang de peupliers: c'est là qu'un sombre soir, à son retour de Marseille, l'amputé attendit la voiture qui devait le ramener chez sa mère. Puis à Roche la grande maison de pierres corrodées avec sa haute toiture paysanne et la date: 1791 au-dessus de la porte, la chambre à grains où il écrivit son dernier livre, la cheminée ornée d'un grand crucifix où il brûla ses manuscrits, le lit où il a souffert. Et je manie des papiers jaunis, des dessins, des photographies, celle-ci entre autres si tragique où l'on voit Rimbaud tout noir comme un nègre, la tête nue, les pieds nus, dans le costume de ces forçats qu'il admirait jadis, sur le bord d'un fleuve d'Ethiopie[11], des portraits à la mine de plomb et cette lettre enfin d'Isabelle Rimbaud qui raconte les derniers jours de son frère en l'Hôpital de la Conception à Marseille[12].

Il me regardait avec le ciel dans les yeux... Alors il m'a dit: Il faut tout préparer dans la chambre, tout ranger, le prêtre va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles, il faut mettre des linges blancs partout... Eveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel: il dit à présent des choses bizarres, très doucement, d'une voix qui m'enchanterait si elle ne me perçait le cœur. Ce qu'il dit, ce sont des rêves,—pourtant ce n'est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je crois, qu'il le fait exprès[13]. Comme il murmurait ces choses-là, la sœur m'a dit tout bas: «Il a donc encore perdu connaissance?» Mais il a entendu et est devenu tout rouge; il n'a plus rien dit, mais la sœur partie, il m'a dit: On me croit fou, et toi, le crois-tu? Non, je ne le crois pas, c'est un être immatériel presque et sa pensée s'échappe malgré lui. Quelquefois il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu'il aperçoit et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions: les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n'ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux: c'est singulier. Il y a dans le cas d'Arthur quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Les médecins d'ailleurs ne viennent presque plus parce qu'il pleure souvent en leur parlant, et cela les bouleverse.—Il reconnaît tout le monde, moi il m'appelle parfois Djami, mais je sais que c'est parce qu'il le veut, et que cela rentre dans son rêve voulu ainsi; d'ailleurs il mêle tout et... avec art. Nous sommes au Harrar, nous partons toujours pour Aden, il faut chercher des chameaux, organiser la caravane; il marche très facilement avec la nouvelle jambe articulée; nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés; puis il faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres. Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi l'a-t-on laissé dormir? pourquoi ne l'aidè-je pas à s'habiller? Que dira-t-on si nous n'arrivons pas aujourd'hui? On ne le croira pas sur parole, on n'aura plus confiance en lui! Et il se met à pleurer en regrettant ma maladresse et ma négligence, car je suis toujours avec lui et c'est moi qui suis chargée de faire tous les préparatifs...»

Je suis un de ceux qui l'ont cru sur parole, un de ceux qui ont eu confiance en lui.

Juillet 1912.

Paul Claudel.

[1] Premier brouillon: «Quand pour les hommes forts le Christ vient».

[2] Jean-Arthur Rimbaud, le Poète. (Mercure de France, édit.).

[3] Dès les plus anciennes pièces de Rimbaud, on trouve des vers comme ceux-ci:

...Où, lentement vainqueur, il domptera les choses Et montera sur tout comme sur un cheval. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce que l'on ne sait pas, c'est peut-être terrible! (Le Forgeron.)

[4] Récemment retrouvée par M. Paterne Berrichon et publiée par la Nouvelle Revue française du 1er octobre 1912.

[5] Lettre du 15 mai 1871 précitée.

[6] Lettre précitée.

[7] «Je ne pouvais pas continuer, je serais devenu fou et puis... c'était mal». (Paroles à Isabelle Rimbaud). Voir aussi: Saison en Enfer.

[8]: «Il voulut voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain. «Voir tout ce Conte qui illustre le côté destructeur de Rimbaud (Illuminations,

p. 222).

[9]: 1873: l'année des Amours jaunes et des Chants de Maldoror. —C'est ici que Rimbaud a voulu s'arrêter sur la route de Dieu dans une espèce d'attente suspicieuse. Mais il reste l'Univers «et tout l'après-midi où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes.»

[10] Ouvrage précité.

[11] «Hélas! je ne tiens plus du tout à la vie et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue... et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu'absurdes dans des climats atroces... Puissions-nous jouir de quelques années de vrai repos dans cette vie; et heureusement que cette vie est la seule et que cela est évident, puisqu'on ne peut s'imaginer une autre oie avec un ennui plus grand que celle-ci!» (Aden, 25 mai 1881). Il a touché le fond, du moins il le croit. Cette région de la Mer Rouge qui finit par fixer Terrant est bien celle de la terre qui ressemble le plus à l'enfer classique, «l'ancien, celui dont le Fils de l'Homme ouvrit les portes».

[12] À ce moment elle ignorait tout des livres de son frère. Cette lettre, adressée à Mme Rimbaud, est datée de l'hôpital de la Conception 28 octobre 1891.

[13] C'est moi qui souligne.

PREMIERS VERS

Table des matières

1870-1872

SENSATION



Par les soirs bleus d'été j'irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:

Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds,

Je laisserai le vent baigner ma tête nue

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien.

Mais l'amour infini me montera dans l'âme;

Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature,—heureux comme avec une femme. TÊTE DE FAUNE Dans la feuillée, écrin vert taché d'or, Dans la feuillée incertaine et fleurie De splendides fleurs où le baiser dort, Vif et crevant l'exquise broderie, Un faune égaré montre ses deux yeux Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches: Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux, Sa lèvre éclate en rires sous les branches. Et quand il a fui—tel qu'un écureuil,— Son rire tremble encore à chaque feuille, Et l'on voit épeuré par un bouvreuil Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille. SONNET Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92... Paul de Gassagnac, Le Pays. Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots brisiez le joug qui pèse Sur l'âme et sur le front de toute humanité; Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les cœurs sautaient d'amour sous les haillons, Ô soldats que la Mort a semés, noble amante, Pour les régénérer dans tous les vieux sillons; Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, morts de Fleurus, morts d'Italie, Ô million de Christs aux yeux sombres et doux, Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique: —Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous! LES EFFARÉS Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s'allume, Leurs culs en rond, À genoux, cinq petits—misère!— Regardent le Boulanger faire Le lourd pain blond. Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise et qui l'enfourne Dans un trou clair. Ils écoutent le bon pain cuire, Le Boulanger au gras sourire Grogne un vieil air. Ils sont blottis, pas un ne bouge Au souffle du soupirail rouge Chaud comme un sein. Quand, pour quelque médianoche, Façonné comme une brioche On sort le pain, Quand, sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées Et les grillons, Que ce trou chaud souffle la vie, Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons, Ils se ressentent si bien vivre, Les pauvres Jésus pleins de givre, Qu'ils sont là tous Collant leurs petits museaux roses Au treillage, grognant des choses Entre les trous, Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières Du ciel rouvert, Si fort, qu'ils crèvent leur culotte Et que leur chemise tremblote Au vent d'hiver. LE DORMEUR DU VAL C'est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent, où le soleil, de la montagne fière, Luit; c'est un petit val qui mousse de rayons. Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort: il est étendu dans l'herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme. Nature, berce-le chaudement: il a froid! Les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. LE BUFFET C'est un large buffet sculpté: le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens. Ce buffet est ouvert et verse dans son ombre, Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants. Tout plein: c'est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes et d'enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand'mère où sont peints des griffons. C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits. Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires! Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s'ouvrent lentement tes grandes potres noires. MA BOHÊME Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées. Mon paletot aussi devenait idéal. J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal: Oh là là, que d'amours splendides j'ai rêvées! Mon unique culotte avait un large trou. Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur; Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur! LES DOUANIERS Ceux qui disent: Cré Nom, ceux qui disent macache, Soldats, marins, débris d'Empire, retraités Sont nuls, très nuls devant les soldats des Traités Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache. Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés, Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache, Exercer nuitamment leurs terribles gaietés! Ils signalent aux lois modernes les faunesses. Ils empoignent les Fausts et les Diavolos: «Pas de ça, les anciens! Déposez les ballots!» —Quand sa sérénité s'approche des jeunesses, Le Douanier se tient aux appas contrôlés. Enfer aux délinquants que sa paume a frôlés! ACCROUPISSEMENTS Bien tard, quand il se sent l'estomac écœuré, Le frère Calotus, un œil à la lucarne D'où le soleil clair comme un chaudron récuré Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé. Il se démène sous sa couverture grise Et descend ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise; Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, À ses reins largement retrousser sa chemise! Or il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioche aux vitres de papier; Et le nez du bonhomme où s'allume la laque Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier. * * * Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre; il sent glisser ses cuisses dans le feu, Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe. Quelque chose comme un oiseau remue un peu À son ventre serein, comme un morceau de tripe! Autour, dort un fouillis de meubles abrutis; Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres, Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs; des buffets ont des gueules de chantres Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits. L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite. Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons; Il écoute les poils pousser dans sa peau moite Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons S'échappe, secouant son escabeau qui boite... * * * Et le soir, aux rayons de lune qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond De neige rose, ainsi qu'une rose trémière... Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond. LES ASSIS Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerdés de bagues Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues Comme les floraisons lépreuses des vieux murs: Ils ont greffé dans des amours épileptiques Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques S'entrelacent pour les matins et pour les soirs! Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges, Sentant les soleils vifs percaliser leur peau, Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges, Tremblant du tremblement douloureux du crapaud. Et les Sièges leur ont des bontés: culottée De brun, la paille cède aux angles de leurs reins; L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains. Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, S'écoutent clapoter des barcarolles tristes, Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour. Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage... Ils surgissent, grondant comme des chats giflés, Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage! Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés. Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors, Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves Qui vous accrochent l'œil du fond des corridors! Puis ils ont une main invisible qui tue... Au retour, leur regard filtre ce venin noir Qui charge l'œil souffrant de la chienne battue, Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir. Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever. Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières, Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés, De vrais petits amours de chaises en lisières Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés; Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgules Les bercent, le long des calices accroupis Tels qu'au fil de glaïeuls le vol des libellules, —Et leur membre s'agace à des barbes d'épis. ORAISON DU SOIR Je vis assis, tel qu'un Ange aux mains d'un barbier, Empoignant une chope à fortes cannelures, L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier Aux dents, sous les cieux gros d'impalpables voilures. Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier, Mille Rêves en moi font de douces brûlures; Puis par instants mon cœur tendre est comme un aubier Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures. Et, quand j'ai ravalé mes Rêves avec soin, Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes, Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin: Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes, Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin, —Avec l'assentiment des grands héliotropes. CHANT DE GUERRE PARISIEN Le Printemps est évident, car Du cœur des Propriétés vertes Le vol de Thiers et de Picard Tient ses splendeurs grandes ouvertes! Ô Mai, quels délirants culs-nus! Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières, Écoutez donc les bienvenus Semer les choses printanières! Ils ont schako, sabre et tam-tam, Non la vieille boîte à bougies; Et des yoles qui n'ont jam, jam... Fendent le lac aux eaux rougies. Plus que jamais nous bambochons, Quand arrivent sur nos tanières Crouler les jaunes cabochons Dans des aubes particulières: Thiers et Picard sont des Eros, Des enleveurs d'héliotropes; Au pétrole ils font des Corots. Voici hannetonner leurs tropes... Ils sont familiers du Grand Truc... Et, couché dans les glaïeuls, Favre Fait son cillement aqueduc Et ses reniflements à poivre! La Grand'Ville a le pavé chaud, Malgré vos douches de pétrole; Et, décidément, il nous faut Vous secouer dans votre rôle... Et les Ruraux, qui se prélassent Dans de longs accroupissements, Entendront des rameaux qui cassent Parmi les rouges froissements. PARIS SE REPEUPLE Ô lâches, la voilà! Dégorgez dans les gares! Le soleil essuya de ses poumons ardents Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares, Voilà la Cité sainte, assise à l'occident! Allez, on préviendra les reflux d'incendie! Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà Les maisons sur l'azur léger qui s'irradie Et qu'un soir la rougeur des bombes ébranla! Cachez les palais morts dans des niches de planches! L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards. Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches: Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards! Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes, Le cri des maisons d'or vous réclame! Volez, Mangez! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes Qui descend dans la rue: ô buveurs désolés, Buvez! Quand la lumière arrive intense et folle, Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants, Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole, Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs? Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes! Écoutez l'action des stupides hoquets Déchirants! Écoutez sauter aux nuits ardentes Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais! Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables, Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs! Un vin, pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables! Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs! Ouvrez votre narine aux superbes nausées, Trempez de poisons forts les cordes de vos cous, Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées, Le poète vous dit: Ô lâches, soyez fous! Parce que vous fouillez le ventre de la Femme, Vous craignez d'elle encore une convulsion Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme Sur sa poitrine, en une horrible pression? Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris, Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques? Elle se secouera de vous, hargneux, pourris; Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles, Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, La rouge courtisane aux seins gros de batailles, Loin de votre stupeur, tordra ses poings ardus!... Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau, Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires Un peu de la bonté du fauve renouveau, Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, La tête et les deux seins jetés vers L'Avenir Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, Cité que le Passé sombre pourrait bénir, Corps remagnétisé pour les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable, tu sens Sourdre le flux des vers livides en tes veines Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants! Et ce n'est pas mauvais. Les vers, les vers livides Ne gêneront pas plus ton souffle de progrès Que les stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés. Quoique ce soit affreux de te revoir couverte Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité Ulcère plus puant à la Nature verte, Le poète te dit: Splendide est ta beauté! L'orage te sacra suprême poésie; L'immense remuement des forces te secourt; Ton œuvre bout, la mort gronde. Cité choisie! Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd. Le poète prendra le sanglot des infâmes, La haine des forçats, la clameur des maudits, Et ses rayons d'amour flagelleront les femmes, Ses strophes bondiront: Voilà! voilà! bandits! —Société, tout est rétabli: les orgies Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars, Et les gaz en délire, aux murailles rougies, Flambent sinistrement vers les azurs blafards! LES PAUVRES À L'ÉGLISE Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux Vers le chœur ruisselant d'orrie et la maîtrise Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux; Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire, Heureux, humiliés comme des chiens battus, Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, Tendent leurs oremus risibles et têtus. Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses, Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir. Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupe De gamines avec leurs chapeaux déformés. Dehors, le froid, la faim, et puis l'homme en ribote. C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom! —Cependant alentour geint, nazille, chuchotte Une collection de vieilles à fanons. Ces effarés y sont et ces épileptiques, Dont on se détournait hier aux carrefours, Et, fringalant du nez dans des missels antiques, Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours; Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus, Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; Et l'oraison fleurit d'expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants, Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie Banals, sourires verts, les Dames des quartiers Distingués,—ô Jésus!—les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers. LES POÈTES DE SEPT ANS Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière, sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences, L'âme de son enfant livrée aux répugnances. Tout le jour, il suait d'obéissance; très Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies, En passant il tirait la langue, les deux poings À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. Une porte s'ouvrait sur le soir: à la lampe On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté À se renfermer dans la fraîcheur des latrines: Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet, Derrière la maison, en hiver, s'illunait: Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne Et pour des visions écrasant son œil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers. Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots. Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'effrayait, les tendresses profondes De l'enfant se jetaient sur cet étonnement: C'était bon, Elle avait le bleu regard,—qui ment! À sept ans, il faisait des romans sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes! Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. Quand venait, l'œil brun, folle, en robe d'indiennes, —Huit ans,—la fille des ouvriers d'à côté, La petite brutale, et qu'elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons, Et, par elle meurtri des poings et des talons, Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou. Des rêves l'oppressaient, chaque nuit, dans l'alcove. Il n'aimait pas Dieu, mais les hommes qu'au soir fauve Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour, Font autour des édits rire et gronder les foules. Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, Font leur remuement calme et prennent leur essor. Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, Il lisait son roman sans cesse médité Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair au bois sidéral déployées, —Vertige, écroulements, déroutes et pitié!— Tandis que se faisait la rumeur du quartier En bas, seul et couché sur des pièces de toile Écrue et pressentant violemment la voile!... LE CŒUR VOLÉ Mon triste cœur bave à la poupe, Mon cœur couvert de caporal: Ils y lancent des jets de soupe, Mon triste cœur bave à la poupe: Sous les quolibets de la troupe Qui pousse un rire général, Mon triste cœur bave à la poupe, Mon cœur couvert de caporal! Ithyphalliques et pioupiesques, Leurs quolibets l'ont dépravé! Au gouvernail on voit des fresques Ithyphalliques et pioupiesques. Ô flots abracadabrantesques, Prenez mon cœur, qu'il soit lavé: Ithyphalliques et pioupiesques Leurs quolibets l'ont dépravé! Quand ils auront tari leurs chiques Comment agir, ô cœur volé? Ce seront des hoquets bachiques Quand ils auront tari leurs chiques, J'aurai des sursauts stomachiques, Moi, si mon cœur est ravalé: Quand ils auront tari leurs chiques Comment agir, ô cœur volé? LES SŒURS DE CHARITÉ Le jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune, Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu Et qu'eût, le front cerdé de cuivre, sous la lune, Adoré, dans la Perse, un génie inconnu, Impétueux avec des douceurs virginales Et noires, fier de ses premiers entêtements, Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales Qui se retournent sur des lits de diamants; Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde, Tressaille dans son cœur, largement irrité, Et, plein d'une blessure éternelle et profonde, Se prend à désirer sa sœur de charité. Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce, Tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais! Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse, Ni doigts légers, ni seins splendidement formés. Aveugle irréveillée aux immenses prunelles, Tout notre embrassement n'est qu'une question: C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles, Nous te berçons, charmante et grave Passion. Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances, Et les brutalités souffertes autrefois, Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances, Comme un excès de sang épanché tous les mois. * * * Quand la femme portée un instant l'épouvante, Amour, appel de vie et chanson d'action, Viennent la Muse verte et la Justice ardente Le déchirer de leur auguste obsession! Ah! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes, Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant Avec tendresse après la science aux bras almes, Il porte à la nature en fleur son front saignant. Mais la noire alchimie et les saintes études Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil; Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes. Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil, Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades Immenses à travers les nuits de Vérité, Et t'appelle en son âme et ses membres malades, Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité! LES PREMIÈRES COMMUNIONS I Vraiment c'est bête, ces églises de villages Où quinze laids marmots encrassant les piliers Écoutent, grasseyant les divins babillages, Un noir grotesque dont fermentent les souliers: Mais le soleil éveille à travers les feuillages, Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers. La pierre sent toujours la terre maternelle: Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux Dans la campagne en rut qui frémit solennelle, Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux, Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux. Tous les cent ans, on rend ces granges respectables Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé: Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé, Des mouches sentant bon l'auberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé. L'enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants: Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants. Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes, Sous le Napoléon ou le Petit Tambour Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes Tirent la langue avec un excessif amour Et que joindront, aux jours de science, deux cartes: Ces seuls doux souvenirs leur restent du grand Jour. Les filles vont toujours à l'église, contentes De s'entendre appeler garces par les garçons Qui font du genre, après messe ou vêpres chantantes; Eux qui sont destinés au chic des garnisons, Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons. Cependant le Curé choisit pour les enfances Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand L'air s'emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses, Les doigts de pied ravis et le mollet marquant... —La Nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant. II Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes, Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Les parents semblent de doux portiers. «Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes, Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers.» III La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade. Mieux qu'à l'Église haute aux funèbres rumeurs, D'abord le frisson vient,—le lit n'étant pas fade,— Un frisson surhumain qui retourne: «Je meurs...» Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son cœur, Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides, Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur. Adonaï!...—Dans les terminaisons latines, Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils Et, tachés du sang pur des célestes poitrines, De grands linges neigeux tombent sur les soleils!— Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission, Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures, Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion! IV Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre: Les mystiques élans se cassent quelquefois... Et vient la pauvreté des images, que cuivre L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois; Des curiosités vaguement impudiques Épouvantent le rêve aux chastes bleuités, Qui s'est surpris autour des célestes tuniques, Du linge dont Jésus voile ses nudités. Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse, Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse, Et bave...—L'ombre emplit les maisons et les cours. Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu... V À son réveil,—minuit,—la fenêtre était blanche Devant le sommeil bleu des rideaux illunés; La vision la prit des candeurs du dimanche. Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez. Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant; De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris; Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne Écoule sans témoin sa révolte sans cris. Et faisant la victime et la petite épouse, Son étoile la vit, une chandelle aux doigts, Descendre dans la cour où séchait une blouse, Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits. VI Elle passa sa nuit sainte dans des latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc, Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines, En deçà d'une cour voisine, s'écroulant. La lucarne faisait un cœur de lueur vive Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive Souffraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils... VII Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes, Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous Dont le travail divin déforme encor les mondes, Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux?... VIII Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d'hystéries, Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L'amant rêver au blanc million des Maries, Au matin de la nuit d'amour, avec douleur: «Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche, Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez; Et moi, je suis malade: oh! je veux qu'on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés! «J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines; Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts! Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines, Et je me laissais faire... Ah! va, c'est bon pour vous, «Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs, La plus prostituée et la plus douloureuse Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs! «Car ma Communion première est bien passée. Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus: Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus!» IX Alors, l'âme pourrie et l'âme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions: —Ils avaient couché sur ta Haine inviolée, Échappés, pour la mort, des justes passions, Christ! ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur. BATEAU IVRE Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs: Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais. Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus! et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots. Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin. Et, dès lors, je me suis baigné dans le poème De la mer infusé d'astres et lactescent, Dévorant les azurs verts où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif, parfois, descend; Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour! Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants; je sais le soir, L'aube, exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir. J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques, Les flots roulant au loin leurs frissons de volets. J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur, La circulation des sèves inouïes Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufïle aux Océans poussifs. J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères aux peaux D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux. J'ai vu fermenter les marais, énormes masses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan, Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces Et les lointains vers les gouffres cataractant! Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises, Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient des arbres tordus avec de noirs parfums! J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. Des écumes de fleurs ont béni mes dérades, Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants. Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer, dont le sanglot faisait mon roulis doux, Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes, Et je restais ainsi qu'une femme à genoux, Presqu'île ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir à reculons... Or, moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau, Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur, Qui courais taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs, Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets. J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur: Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur? Mais, vrai, j'ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes, Toute lune est atroce et tout soleil amer. L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer! Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai. Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons! LES CHERCHEUSES DE POUX Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes, Implore l'essaim blanc des rêves indistincts, Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes Avec de frêles doigts aux ongles argentins. Elles assoient l'enfant auprès d'une croisée Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs Et, dans ses lourds cheveux où tombe la rosée, Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs. Il écoute chanter leurs haleines craintives Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers. Il entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés; et leurs doigts électriques et doux Font crépiter, parmi ses grises indolences, Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux. Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, Soupir d'harmonica qui pourrait délirer: L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses, Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer. VOYELLES A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteurs cruelles, Golfe d'ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes, Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes; U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux; O, suprême clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges: —O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux! QUATRAIN L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins; La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles, Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain... LES CORBEAUX Seigneur, quand froide est la prairie, Quand dans les hameaux abattus Les longs angélus se sont tus Sur la nature défleurie, Faites s'abattre des grands cieux Les chers corbeaux délicieux. Armée étrange aux cris sévères, Les vents froids attaquent vos nids! Vous, le long des fleuves jaunis, Sur les routes aux vieux calvaires, Sur les fossés et sur les trous, Dispersez-vous, ralliez-vous! Par milliers, sur les champs de France Où dorment les morts d'avant-hier, Tournoyez, n'est-ce pas? l'hiver, Pour que chaque passant repense. Sois donc le crieur du devoir, Ô notre funèbre oiseau noir! Mais, saints du ciel, en haut du chêne, Mât perdu dans le soir charmé, Laissez les fauvettes de mai Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne, Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, La défaite sans avenir!

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
140 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066077778
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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