Kitabı oku: «Christophe Colomb et la découverte du Nouveau Monde»
Auguste de Belloy
Christophe Colomb et la découverte du Nouveau Monde

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315702
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
La famille de Colomb était depuis longtemps établie dans l’État de Gènes, lorsque, de Dominique Colomb, fabricant d’étoffes de soie, et de Suzanne Fontanarossa, son épouse, naquit Christophe. Il fut l’aîné de trois frères, Barthélemy et Jacques, que nous verrons figurer tous deux avec éclat dans son histoire, et Pellegrino qui mourut jeune encore, exerçant l’état de son père. Colomb eut aussi une sœur, dont nous ne savons autre chose, sinon qu’elle épousa un charcutier du nom de Jacques Bavarello a.
La date et le lieu même de la naissance de Colomb ont donné matière à de longues et savantes discussions; on le comprend sans peine pour le premier de ces deux points, mais on se l’explique moins aisément pour le. second, en présence du testament de Colomb, aussi authentique qu’il est sublime, et dans lequel il se déclare né à Gênes, de parents génois. En dépit d’une déclaration si précise, nombre de villes et de villages, soit dans le Montferrat et le Plaisantin, soit dans les rivières de Gênes, se disputent encore aujourd’hui l’honneur d’avoir donné le jour à Colomb. Le village maritime de Cogoleto ou Gogoreto, à peu de distance de Gênes, montre avec orgueil la cabane où il serait né, suivant la version la plus populaire de toutes, et peut-être, la moins éloignée de la vérité b.
La situation de la famille Colomb n’était, à cette époque, ni aussi humble, ni même tout à fait aussi pauvre qu’on pourrait l’inférer de quelques-uns des détails qui précèdent. Bien que déchue par défaut de fortune, elle faisait partie de la noblesse c. Plusieurs témoignages en répondent. Ne sait-on pas, d’ailleurs, que dans la plupart des républiques italiennes, républiques à la fois marchandes et guerrières, aucune profession artistique, industrielle ou même manuelle, n’encourait ombre de défaveur, pourvu qu’elle fût exercée honnêtement ou habilement. De même qu’à Florence, un gentilhomme pouvait, sans déroger, être fabricant de soieries, de même à Gênes, un fabricant de draps (textor panorum) pouvait, sans étonner personne, prendre un blason pour enseigne de sa boutique.
Le père de Colomb était propriétaire, à Gênes, de deux maisons dont l’emplacement est connu, et dans l’une desquelles on a tout lieu de croire que naquit Christophe Colomb; il possédait encore un petit bien patrimonial dans la vallée de Nura, et quelques pièces de terre aux environs de Quinto.
Aussi se trouva-t-il en état de faire donner à ses fils une première éducation sans laquelle l’aîné n’eût pas même pu concevoir l’idée de son immortelle entreprise, et qui permit aux deux autres d’y concourir utilement, comme nous le verrons bientôt.
Ajoutons vite, pour la satisfaction de nos lecteurs, que ce bon père vécut assez pour jouir d’un résultat mille fois plus glorienx sans doute qu’il n’avait pu l’attendre de ses soins, mais dont il serait injuste de refuser une part à sa tendresse éclairée, et peut-être même inspirée.
Il ne faudrait pas croire cependant que l’instruction que reçut le jeune Colomb dépassât de beaucoup les premiers éléments des lettres et des sciences; mais, par la variété d’objets qu’elle se trouva embrasser, elle permettait à toute vocation de se produire, et particulièrement à celle qui se manifesta chez lui de si bonne heure. A l’Université de Pavie, où il fut envoyé dès l’âge de neuf ans, il apprit la langue latine — une des deux clefs de toutes les autres études, — la philosophie naturelle, c’est-à-dire la physique d’Aristote, et, sous le titre d’astrologie, la géodésie, et tout ce qu’on savait alors d’astronomie, réuni aux sciences chimériques des pronostics, de l’astrologie judiciaire et de la cabale.
A ce même ordre d’études qu’évidemment il ne put qu’effleurer, appartenait aussi la géométrie; mais il ne paraît pas que Colomb ait donné à cette partie si importante des sciences mathématiques toute l’application qu’elle méritait. L’imagination, qui fut toujours la plus puissante et la plus active de ses facultés, s’allia sans doute chez lui, comme chez la plupart de ses compatriotes, à un sens pratique très développé, mais il est naturel de croire qu’elle le domina sensiblement dans son adolescence. Nous en voyons la preuve dans ses études scolaires trop tôt abandonnées pour la carrière aventureuse du marin.
Cette noble profession est une de celles dont la vocation se déclare le plus spontanément et le plus impérieusement. On la voit se manifester au milieu des circonstances et dans les temps le mieux faits pour la réprimer. A plus forte raison devait-elle éclater, pour ainsi dire, chez un adolescent né et élevé dans un port de mer aussi pittoresque, aussi important que l’était Gênes, au milieu du quinzième siècle.
De nos jours encore, de toutes les villes maritimes si nombreuses en Italie, Gênes, vue de la mer, est peut-être celle qui laisse aux sens du voyageur l’impression la plus vive, la plus durable. Élevée en amphithéâtre au fond d’un des plus beaux golfes du monde, crénelée de montagnes aux lignes pures, aux teintes suaves, découpée entre un ciel et une mer d’un bleu magique, elle offre aux yeux une de ces rares images que rien ne peut plus effacer. Qui l’a vue une fois la verra toujours émergeant d’une forêt de mâts, et soulevant par étages ses maisons peintes, ses jardins suspendus, avec fontaines jaillissantes, ses dômes légers, ses clochers fantasques, ses palais de marbre aux terrasses ornées de statues et de vases chargés de fleurs.
Une partie de ces merveilles d’un art plus décoratif que sincère, n’existait pas encore du temps de l’enfance de Colomb, les jardins, les palais entre autres. Ceux-ci, du moins, avaient un caractère plus guerrier, et moins fastueux qu’à présent, mais la situation de la ville, une ville toute de marbre, la magnificence de ses églises, les richesses, la gloire qu’elle devait à ses expéditions maritimes, soit guerrières, soit commerciales, et enfin le caractère et les mœurs de ses habitants, en avaient déjà fait Gênes la Superbe.
Fière du rôle actif qu’elle avait joué dans toutes les croisades, émule de Venise qu’elle n’avait pu vaincre par ses armes, mais à à laquelle elle disputait plus heureusement le commerce des Indes, depuis longtemps elle avait écrasé Pise sa rivale, et le jeune Colomb, avant de se rendre à Pavie, avait dû passer maintes fois sous les portes de cette banque de Saint-Georges, où sont encore suspendues les chaînes du port de Pise, brisées par une flotte génoise. Dans ce même édifice, il avait pu tout enfant, admirer le griffon génois, tenant sous sa griffe l’aigle impériale de Frédéric et le renard pisan.
Ce qui avait dû surtout faire impression sur un enfant né et élevé dans la ville de Gênes, c’était l’activité de cette vie toute maritime qu’il était appelé à transférer de son pays natal à une patrie adoptive; c’était l’éclat jeté par des victoires navales et des expéditions de commerce (l’un n’allait pas alors sans l’autre) sur des noms tels que ceux des Doria, des Fiesque, des i, des Brignole, des Grimaldi, des Durazzo.
Déjà, en outre, à la suite des exploits de mer que rappelaient ces noms qui ne périront pas, on racontait à la Darse et sur le Vieux-Môle les hardis coups de main, les stratagèmes, les manœuvres savantes d’un certain François Colomb, capitaine dans les armées navales du roi Louis XI, et surnommé l’Archipirate. Un autre Colomb, distingué du premier par le surnom de Mozo (le jeune), faisait aussi parler de lui comme d’un vaillant amiral. Il commandait une petite escadre armée à ses frais, et, sous pavillon génois, mais à ses risques et périls, il faisait la course, jusqu’au delà de Gibraltar, tantôt contre les Barbaresques, tantôt contre les Vénitiens, rivaux de Gênes dans le commerce. Ces expéditions passaient pour lui avoir fait acquérir de grandes richesses.
De tels souvenirs et de tels exemples, sans cesse avivés dans l’esprit de Colomb par sa correspondance avec les siens, devaient trancher comme des spectres de lumière sur les traditions, les mœurs tranquilles et studieuses d’une ville aussi peu maritime que l’est Pavie, et nous ne doutons pas qu’ils n’aient causé de longues et fréquentes distractions au jeune écolier. Aussi, à peine eût-il appris les éléments de l’astronomie nautique qu’il brûla d’expérimenter en quelque sorte sur le vif, après en avoir obtenu le consentement de son père. \
A cet effet, il retourna à Gênes, où, pendant quelques mois, il partagea avec Barthélemy, son frère, les humbles travaux de Dominique, dont la situation ne s’était pas améliorée. Peut-être à ce moment rencontra-t-il quelque opposition à des projets que nourrissait également Barthélemy. Mais enfin, pour l’un comme pour l’autre, la vocation l’emporta sur la tendresse et les appréhensions paternelles.
On peut croire en outre, malgré l’absence de preuves formelles à cet égard, que la renommée des navigateurs du nom de Colomb, dont nous avons parlé plus haut, peut-être même le passage de l’un d’eux à Gênes, hâta en les justifiant, la résolution des fils et le consentement du père. Ce qu’il y a du moins de certain, c’est que, embarqué dès l’âge de quatorze ans, Christophe fit ses premières courses sous les ordres du plus âgé des deux Colomb, et ce n’est pas là une faible présomption en faveur d’une parenté que les descendants de l’Archipirate et de son neveu devaient un jour revendiquer avec tant d’énergie et de succès.
De toute façon, lorsqu’il accueillit le jeune Christophe, l’illustre amiral ne se doutait guère qu’il devrait un jour à cette recrue l’honneur d’être connu de nous.
Quelles campagnes firent-ils ensemble? c’est ce que nous ne savons pas au juste, non plus que bien d’autres particularités de la vie de Colomb. Les dates surtout font défaut à ce que l’on connaît de ses courses dans la Méditerrannée, mais on sait qu’en une d’elles, il reçut une blessure tellement grave qu’il s’en ressentait encore dans sa vieillesse. Il y fait allusion en quelques mots dans une lettre datée du 7 juillet 1503.
On tient également de Christophe Colomb lui-même, qu’il commanda des galères génoises, près de l’île de Chypre, dans une guerre contre Venise.
Il parle aussi d’un voyage à Chio, en des termes qui donnent une haute idée de son esprit d’observation, comme, dans un autre récit, se manifeste tel côté de son caractère qui fait déjà de lui un Ulysse chrétien.
C’est à propos d’une expédition à Tunis pour le service du roi René d’Anjou, lorsque les Génois, vers 1460, essayèrent de conquérir Naples contre la maison d’Aragon, au profit de Jean de Calabre allié de leur république: «Il m’arriva, écrit Colomb, d’être envoyé à Tunis par le roi Reinier (René), que Dieu a rappelé à lui, pour capturer la galère la Fernandina; et lorsque j’arrivai à la hauteur de l’île San Pietro, en Sardaigne, j’appris qu’il s’y trouvait deux vaisseaux et une caraque avec la galère, ce qui troubla tellement les gens de mon équipage, qu’ils prétendaient ne pas aller plus loin, mais retourner à Marseille pour chercher un autre vaisseau et prendre de nouvelles troupes. Comme je n’avais aucun moyen de les contraindre, je fis semblant de me rendre à leurs désirs; je changeai le point du compas et déployai toutes les voiles. C’était le soir; et le lendemain matin nous étions à la hauteur de Carthagène, tandis que tous étaient persuadés que nous faisions route pour Marseille.»
On ignore en quelle année Christophe Colomb franchit pour la première fois le détroit de Gibraltar, mais on tient de lui-même qu’avant son premier voyage de découverte, il avait vu le nord de l’Europe, l’Angleterre, et qu’il était allé plusieurs fois de Lisbonne à la côte de Guinée.
Dans ses Prophéties (Profecias) il écrit: «Dès l’âge le plus tendre j’allai en mer, et j’ai continué de naviguer jusqu’à ce jour. Quiconque se livre à la pratique de cet art désire savoir les secrets de la nature d’ici-bas. Voilà déjà plus de quarante ans que je m’en occupe. Tout ce qu’on a navigué jusqu’ici je l’ai navigué aussi.»
La plus importante de ces courses, par l’étendue de mer qu’elle embrasse, c’est celle qu’il poussa jusqu’en Islande. Nous la rapporterons en son lieu. Notons seulement ici, contrairement à des auteurs qui ne font plus foi de nos jours, que rien dans cette expédition ne fut de nature à lui donner aucune notion de l’existence du nouveau monde.
Au reste, disons-le une fois pour toutes, la vraie gloire de Christophe Colomb n’est pas dans le fait même d’une découverte dont il mourut sans avoir nettement compris ni la vraie nature ni la vraie portée, mais dans la force de jugement et de caractère qui lui fit accomplir cette découverte alors qu’il en rêvait une autre. Ce qui permet de voir en lui un homme presque unique, c’est la réunion en sa personne de toutes les parties qui font le grand homme; c’est qu’il fut à la fois et au plus haut degré, homme de cœur, d’action et d’intelligence.
Mais de si beaux dons n’auraient pas suffi à le désigner à la Providence pour la mission qu’il lui fut donné d’accomplir, sans la profonde piété qui le défendit toujours de l’orgueil. Ce n’est pas que Colomb n’ait été de bonne heure dans le secret de son génie, ou qu’il en ait jamais douté, devant les dédains de la foule, ni même en aucune des circonstances où ce génie parut un moment s’éclipser; déjà, avant d’en avoir donné des marques sensibles, il y croyait, se mesurant à la hauteur de ses desseins; mais, aussi humble devant Dieu que fier devant les hommes, ces desseins mêmes il les fit toujours remonter à une inspiration divine, et tendre à la plus grande gloire de Dieu.
Comme la bergère de Domrémy, le fils de l’artisan génois eut des visions, des songes prophétiques; comme elle, il entendit des voix l’appelant à de grandes choses, et de même que Jeanne, en faisant sacrer Charles VII dans sa cathédrale de Reims, rétablit l’unité française, de même Christophe Colomb, en reliant à jamais le nouveau monde à l’ancien monde, restaura l’unité humaine
Que l’idée d’une pareille œuvre se soit offerte à lui, non pas sous cette forme un peu abstraite pour le temps, mais sous celle d’une mission religieuse, nous en avons mille preuves dans ses écrits, et accessoirement dans un grand nombre de témoignages contemporains.
Parmi ces derniers, un des plus concluants, et en même temps des plus curieux au point de vue pittoresque, est un croquis conservé au palais ducal de Gênes, et qui, s’il est, comme on le croit, de la main même de Colomb, donnerait une assez haute idée de son habileté comme dessinateur. Dans ce projet de tableau ou de fresque, qui représente allégoriquement le départ de Colomb pour le nouveau monde, le héros est assis sur un char dont les roues à palettes battent une mer agitée. A côté de lui, désignant et ouvrant la voie, est la Providence. La Religion chrétienne pousse en avant le char marin, que s’efforcent d’arrêter l’Ignorance et l’Envie. Chacune de ces figures est accompagnée d’une inscription qui en désigne le caractère et le dessin porte la marque dont Christophe Colomb usait pour signer ses écrits. On y observera son prénom figuré de manière à en rendre l’étymologie aussi frappante que possible.
Elle l’est davantage encore, et jointe à un rapprochement plus formel, dans la fameuse carte du nouveau continent, tracée en 1500 par Juan de la Cosa, de Biscaye, qui accompagna Christophe Colomb.

En tête de ce précieux monument, le patron de Christophe Colomb est figuré, conformément à sa légende, portant l’enfant Jésus sur ses épaules, et lui faisant passer les eaux.
Un savant écrivain, auquel sont éminemment redevables l’histoire et la littérature du Portugal, de l’Espagne et du nouveau monde, M. Ferdinand Denis, incline à penser que l’artiste géographe a donné au saint les traits de l’illustre navigateur. Cette présomption, qui paraît au moins vraisemblable, ajoute à l’image en question un intérêt d’autant plus vif, qu’aucun autre des portraits de Colomb n’est absolument authentique. De plus, ces portraits se ressemblent si mal entre eux, que notre illustrateur, en cherchant à les concilier dans le sien, a dû principalement s’en tenir aux indications fournies par Oviedo, Gomara, Las Casas, et surtout Ferdinand Colomb.
Le premier dit formellement que «Colomb était un homme de belle taille, fort de membres, à visage allongé, frais et même rougeâtre de teint, rempli de taches de rousseur.»
De divers passages des deux autres, il ressort que, conformément à ce qui précède, l’amiral était grand, bien fait, robuste et d’un maintien noble et élevé ; il avait le visage long, ni plein, ni maigre; le teint vif, même un peu rouge, et quelques taches de rousseur. Son nez était aquilin; il avait les pommettes un peu saillantes; ses yeux bleux purs s’enflammaient aisément.
«Dans sa jeunesse, dit encore Ferdinand Colomb, mon père avait les cheveux blonds, mais, déjà à l’âge de trente ans, il les avait blancs.»
A ces détails, nous pouvons ajouter, sur des témoignages dignes de foi, qu’il avait le front haut, la lèvre inférieure légèrement proéminente et le menton orné d’une fossette.
La vue, l’ouïe étaient chez lui d’une rare puissance, et l’odorat d’une finesse exquise, aussi aimait-il les parfums. Même dans ses campagnes, au dire d’Oviedo d, digne d’être traduit par un valet de chambre, son linge, qu’il avait autant que possible fort beau, était parfumé ainsi que ses gants au moyen de sachets d’essences, ou surtout de fleurs desséchées. Mais là s’arrêtait sa sensualité ; sobre par goût et par système Colomb doit être ajouté à la liste des grands hommes qui se réduisirent le plus possible à un régime végétal, et préférèrent l’eau au vin.
Ajoutons que son goût pour une mise simple, goût que les circonstances favorisèrent trop souvent, n’excluait pas chez lui le soin le plus minutieux de ses habits et de sa personne, même lorsqu’il porta le costume d’affilié du tiers ordre de Saint-François, comme il le fit toutes les fois que les circonstances le lui permirent.
Il est du reste fort difficile de retracer exactement la jeunesse de Christophe Colomb. Les renseignements que l’on a sur la première partie de sa vie sont assez nombreux; mais trop vagues, pour qu’on puisse en composer une histoire suivie et authentique. Rien, par exemple, n’y rappelle et ne permet de rapporter à une époque fixe un fait de guerre trop avéré d’ailleurs, et trop intéressant pour que nous l’omettions ici.
Christophe Colomb, suivant l’historien Bossi, commandait un des vaisseaux de Colomb el Mozo, en croisière sur les côtes de Portugal, lorsqu’au point du jour, entre Lisbonne et le cap Saint-Vincent, parurent quatre galères vénitiennes revenant de Flandres, avec une riche cargaison. Colomb n’hésita pas à les attaquer, malgré la disproportion des forces, et le combat durait encore, lorsque, la nuit venue, le feu prit au navire que celui de Colomb tenait fixé par des grappins et des chaînes de fer. En un instant l’incendie devint général et aussi le sauve qui peut.

Abandonné de tout son équipage et même de ses ennemis, Colomb s’élance dans la mer où, trouvant sous sa main un aviron flottant, il pût, grâce à cette aide providentielle, atteindre en nageant le rivage, éloigné de deux lieues du théâtre de l’incendie. Recueilli par de bonnes âmes, dès qu’il eut réparé ses forces, il prit le parti de se rendre à Lisbonne, où il arriva dans le dénûment le plus absolu, mais où il rencontra Barthélemy, son frère. On a donné pour date à cette aventure l’année 1485; mais il est démontré qu’à cette époque, Christophe Colomb avait quitté le Portugal depuis plus d’un an. Son arrivée dans la capitale de ce royaume est fixée, sur d’authentiques documents, à. l’an 1470.
A partir de cette année, la trente-quatrième de son âge, les détails qu’on a de sa vie prennent une certitude presque égale à leur importance. Tout y devient en quelque sorte solennel, car tout se rattache à la grande idée qui déjà le possédait depuis longtemps.
Nous allons donc pouvoir enfin ne plus séparer Colomb de son œuvre; il nous tardait d’en venir là, mais il n’était pas sans utilité de faire connaître avant tout sa personne, et principalement les tendances morales qui constituent sa vraie grandeur. Tertullien a dit: «Ce n’est pas le supplice, c’est la cause qui fait le martyr.» Dans la découverte du nouveau monde par Christophe Colomb nous allons trouver à la fois la cause, le martyr et la palme.

CHAPITRE II
Table des matières
En 1470, année à laquelle on peut rapporter avec certitude l’arrivée de Colomb à Lisbonne, cette ville était fréquentée par un grand nombre d’Italiens, négociants, marins, aventuriers et artisans de toute sorte, dont plusieurs même s’y étaient établis. Ils n’étaient pas les seuls. Toutes les nations maritimes de l’ancien monde avaient là des représentants, acteurs ou spectateurs émerveillés des premières expéditions vraiment scientifiques dont l’exemple eût été donné jusqu’à ce jour. Aussi régnait-il sur toute cette côte, la plus avancée de l’Europe, une activité, une fermentation matérielle et intellectuelle, dont rien, de nos jours, ne saurait donner une idée. On eût dit cette foule cosmopolite accourue dans quelque vague attente à une sorte de rendez-vous, et, comme les Hébreux au bord de la mer Rouge, attendant qu’un nouveau Moïse lui donnât le signal d’un mystérieux et suprême exode.
La place de Christophe Colomb était là.
Accueilli par ses compatriotes avec une extrême faveur, on a vu qu’il trouva parmi eux son frère Barthélemy. Cette rencontre, au reste, ne semble pas avoir été due au hasard. Si le grand mouvement maritime, dont le Portugal était alors le centre sous l’inspiration persistante de feu don Henrique, avait dû attirer Christophe, il est à croire que la présence de Barthélemy à Lisbonne influa sur le projet qu’il avait formé de s’y rendre, et, en tout cas, sur le parti qu’il prit de s’y arrêter quelque temps.
D’autres liens plus chers encore allaient bientôt l’y retenir.
Comme son frère, pilote habile et non moins habile dessinateur de cartes géographiques, Colomb, sur les avis de celui-ci, et probablement sous sa direction, s’appliqua de nouveau à ce même art qui lui était déjà familier, et y trouva de faibles moyens d’existence. Il y joignait celui de transcrire et d’enluminer des manuscrits, et assez d’industrie et de connaissances spéciales pour trafiquer avec quelque avantage et des originaux et des copies qu’il en tirait.
Ce temps d’arrêt entre les deux parties les plus actives de sa vie lui permit de refaire et d’avancer beaucoup son éducation littéraire et scientifique; éducation dont un de ses derniers écrits nous peut donner en quelque sorte le programme: «Le Seigneur, dit-il dans ses Prophéties, me gratifia abondamment de connaissances dans la marine; de la science des astres il me donna ce qui pouvait suffire; de même de la géométrie et de l’arithmétique. De plus, il m’accorda l’esprit et la dextérité pour dessiner les sphères et pour y placer en propres lieux les villes, les rivières et les montagnes.»

Enfin il ajoute, et ce passage est particulièrement à noter; «J’ai étudié toutes sortes d’ouvrages, l’histoire, les chroniques, la philosophie et d’autres arts pour lesquels le Seigneur m’ouvrit l’intelligence.»
Colomb en cela n’exagère rien: il avait, en effet, pour le temps, une lecture immense, mais à laquelle avait présidé peu d’ordre et de suite. On le voit, sans le regretter, dans tous ses écrits, à la diffusion d’un style où la naïveté du tour, comme le nombre et la richesse des images, font de cet unique défaut une grâce toujours nouvelle.
Ces mêmes écrits, au reste, nous donnent encore, dans les citations qui y surabondent, la liste de ses lectures. On aime surtout à y trouver celles qui préparèrent son esprit ou l’encouragèrent plus tard à la recherche de ces terres occidentales, dont la tradition ou le pressentiment remontent aux premiers âges historiques et vraisemblablement plus haut encore.
Dans le Livre de Job, il découvrait «une terre cachée aux yeux de tous les vivants, même aux oiseaux du ciel, et dont le chemin n’était connu que de Dieu seul».
Esdras, affirmant que l’Océan n’occupe qu’une faible partie de la terre, ajoutait prophétiquement, et sous l’influence d’une inspiration plus vraie: «Un jour apparaîtra une terre aujourd’hui cachée.»
Enfin, Isaïe, lu et médité sans cesse, apparaissait à Colomb dans ses rêves, et, désignant d’une main l’Occident, complétait par le geste une prophétie plus autorisée que celle d’Esdras, moins vague que celle de Job.
A ces autorités sacrées, fondement d’une foi, qui, chez lui, précéda la conviction, se joignaient celles de nombreux écrivains profanes, et en premier lieu des poètes.
Pour Colomb, l’Atlantide de Platon, ou plutôt de Solon, interprête des sages d’Egypte, était une terre jadis séparée de la nôtre par une révolution physique, et que le génie de l’homme devait y relier un jour.
Sénèque, en effet, n’avait-il pas dit, en des vers plus beaux et mieux inspirés qu’il n’en fit jamais: «Lorsqu’Océan aura brisé les liens par lesquels il enchaîne l’orbe terrestre, et que cet orbe sera ouvert à toute communication, alors, siècles futurs, Thétis vous dévoilera une nouvelle grande terre, et Thulé ne sera plus l’extrémité du monde.»
Cette grande terre que Plutarque ne tardera pas à voir reflétée dans la lune comme dans un miroir, elle existait déjà dans des traditions poétiques bien antérieures à Sénèque, sous la forme d’une île immense située au delà des colonnes de Briarée (plus tard colonnes d’Hercule). Là, suivant le mythe de Théopompe et de ceux qui l’ont embelli, régnait un printemps éternel. Là une race d’hommes à taille gigantesque (les Patagons de l’avenir) habitaient des villes nommées le Combat ou la Piété. L’or (toujours l’or) y abondait ainsi que les pierres les plus précieuses.
Là enfin, Saturne dormait dans une profonde caverne, entouré de génies qui l’avaient servi lorsqu’il commandait encore aux dieux et aux mortels. Ces génies tenaient une sorte d’état des rêves prophétiques du Temps endormi, lequel ne rêvait autre chose que ce que méditait Jupiter. Pas un de ces détails ne pouvait être contesté : un homme de notre monde, un sage, ayant habité cette grande terre des Méropiens, avait révélé à Sylla tout ce qu’il avait appris des génies qui protégaient le sommeil de Saturne.
Strabon avait écrit, en commentant l’opinion d’Eratosthènes: «La zone tempérée revenant sur elle-même forme entièrement le cercle, de sorte que, si l’étendue de la mer Atlantique n’était pas un obstacle, nous pourrions nous rendre par mer de l’Ibérie (Espagne) dans l’Inde, en suivant toujours le même parallèle...»
Se rendre par mer de l’Espagne dans l’Inde! Ces termes de l’unique problème que Christophe Colomb se soit proposé de résoudre, n’exprimaient pas chez les anciens une opinion isolée: on les trouve plus ou moins explicitement reproduits chez plusieurs auteurs. Quant à l’étendue de mer dont Strabon se fait un épouvantail, Aristote, ou du moins son école l’avait notablement réduite, et la croyance à cet égard avait tellement prévalu sur les hypothèses contraires, qu’à une époque relativement récente, Sénèque, le même sans doute que nous avons déjà cité, écrivait dans ses Questions naturelles: «Quand l’homme, spectateur curieux de l’univers, a contemplé la course majestueuse des astres, et cette région du ciel qui offre à Saturne une route de trente ans, il méprise, en jetant de nouveau ses regards sur la terre, la petitesse de son étroit domicile. Combien y a-t-il depuis les derniers rivages de l’Espagne jusqu’à l’Inde? L’espace de très peu de jours si le vent est favorable au vaisseau.»
Nous ne citons qu’une faible partie des témoignages antiques auxquels, conformément à l’esprit de son siècle, Colomb dut accorder une importance capitale. Si grande, au reste, qu’ait été son érudition, pour le temps, il n’avait pas reçu de première main tous les éléments dont se forma ou du moins s’étaya sa conviction. Il en dut la plupart, sinon à Bacon, à Averroès et à Martyr d’Anghierra, du moins à Nicolo di Lira et surtout à Pierre d’Ailly, ingénieux compilateur, auquel il s’en réfère le plus souvent avec une naïveté digne de sa grande âme.
Deux autres personnages qu’il n’a point cités, que je sache, ne purent manquer d’exercer indirectement une grande influence sur son esprit. L’un est le négociant voyageur de Conti, l’autre ce fameux Marco Polo, surnommé Messer Milione, pour les monceaux d’or et de pierreries qui nous éblouissent encore dans ses relations de voyages au grand Cathay (la Chine), à Cipangu (Ceylan), et autres contrées de l’extrême Asie.
Ces relations pleines de faits réels et d’hyperboles inouïes, suivant que l’auteur raconte ou ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire, Colomb avait pu se dispenser de les lire: elles étaient dans toutes les mémoires, elles défrayaient toutes les conversations; et, s’il ne croyait pas à des villes d’or, à des villes pourvues de douze mille ponts (Conti les réduisait à dix), il devait du moins, d’après les richesses qu’avait rapportées le conteur, croire ce Cathay assez opulent pour payer les frais d’une neuvième et suprême croisade. Tel était en effet le dernier terme de l’ambition du pauvre pilote génois: découvrir le chemin le plus court pour aller de l’Europe dans l’Inde, et, les trésors que procurerait cette découverte, les consacrer à la délivrance du saint Sépulcre.

Pendant qu’il ébauchait encore ce grand dessein avec ce mélange d’ardeur et de prudence que nous aurons tant de fois l’occasion d’admirer en lui, ayant, comme il l’a dit plus tard, «des rapports constants avec des hommes lettrés, ecclésiastiques et séculiers, Latins et Grecs, Juifs et Maures,» une circonstance, telle que la médiocrité de sa situation ne pouvait la lui faire attendre, apporta un grave et heureux changement dans sa vie privée, tout en lui fournissant de nouveaux moyens d’étude et d’observation pratique.
Vers l’époque où il était arrivé en Portugal, une perte sensible venait d’attrister la petite colonie italienne qu’avait fixée en ce pays la protection de don Henrique: Barthélemy Mognis de Perestrello, un des principaux marins, jadis employés par l’Infant dans ses expéditions maritimes, venait de mourir ruiné par le fait même de la récompense accordée à ses longs services.
Nommé gouverneur de Porto-Santo, une des Madères, et autorisé à coloniser cette île, où de grandes possessions lui étaient assignées, les capitaux lui avaient manqué à cet effet, et une circonstance aussi bizarre que funeste avait achevé sa ruine et celle d’une colonie ébauchée: des lapins, apportés dans l’île par les premiers colons, y avaient multiplié dans une telle abondance, qu’ils en dévoraient les productions naturelles et y rendaient toute culture impraticable.
On peut estimer, d’après ces tristes détails, quelle était la situation de la veuve du gouverneur de Porto-Santo, lorsqu’une de ses trois filles lui fut demandée en mariage par un prétendant aussi pauvre, mais aussi noble, et non moins désintéressé qu’elle-même.
Christophe Colomb aimait doña Felippa de Perestrello; il avait su se faire distinguer par elle; il obtint sa main sans difficulté.
D’un côté, une part à des droits presque entachés de ridicule, à des possessions d’une immensité dérisoire, dans une île inhabitée, inhabitable; de l’autre, un monde... à découvrir, un rêve, et déjà, sans doute, une réputation de rêveur, tel fut l’apport des deux époux.
Ils habitèrent d’abord sous le même toit que la dame de Perestrello, et Colomb dut pourvoir aux besoins communs à l’aide de ses travaux de cartographie et de son commerce de livres; mais les hautes relations de sa nouvelle famille fixèrent promptement sur lui l’attention de personnages importants, et même les regards du roi, qu’il entretint de ses voyages et vraisemblablement de ses projets. A l’appui de ceux-ci, ce prince lui fit voir un jour des roseaux égalant ceux de l’Inde par leur dimension, et qu’on avait recueillis flottant sur les côtes des îles Açores.
Colomb apprit en outre que sur ces mêmes rivages on avait vu, poussés par des vents d’ouest, tantôt de grands pins d’une espèce étrangère à ceux de l’ancien monde, tantôt des pièces de bois sculptées avec un art curieux, délicat, mais sans analogie avec le nôtre. Enfin, à l’île des Fleurs, on avait trouvé sur la grève deux cadavres, dont la conformation et les traits n’avaient rien de commun avec le type d’aucune race connue.
Ces renseignements, qui ne faisaient que confirmer chez lui une conviction déjà assise, Colomb les reçut en partie d’un habile et hardi marin don Pedro Correa, qui, ayant épousé la plus jeune sœur de doña Felippa, avait hérité de son beau-père le gouvernement de Porto-Santo.
Colomb et sa femme avaient accompagné le nouveau gouverneur dans l’île où les appelaient des intérêts communs, et c’est là que leur était né un fils, qui reçut le prénom espagnol de Diego.
Toutefois, Colomb ne séjourna pas longtemps à Porto-Santo. Ayant repris son métier de marin, il navigua le long de la côte africaine; et comme son beau-père Barthélemy de Perestrello, il prit part aux voyages et aux découvertes des Portugais dans ces régions. Puis, en 1473 on le retrouve à Savonne auprès de son père qu’il aide à lutter contre des embarras financiers.
Plus que jamais, son projet d’atteindre l’Inde en traversant l’Atlantique, l’obsédait; et dès 1474, il le communiquait à Toscanelli, le cosmographe. Celui-ci en fut émerveillé, et Christophe Colomb, sûr de lui-même, pénétré de la grandeur de son idée, passa en 1476 à Gènes; et de là à Venise, offrant à chacun de ces deux États maritimes son plan et ses services.
Cette patriotique tentative ayant échoué devant les préventions, l’orgueil et la proverbiale économie républicaine, il alla encore une fois embrasser son père à Savone, après quoi, sans plus de souci des aventuriers plagiaires qui pourraient profiter de ses révélations, il mit son projet sous le sceau de Dieu et reprit la mer.
Cette grande consolatrice aimait Colomb comme si elle l’eût fait: il lui ressemblait tant; ses yeux brillaient d’un même azur, et, par instant, d’un même feu; profond, impétueux comme elle, il avait des calmes non moins subits, non moins suaves. Colomb, d’ailleurs, était un si bon fils! Que demandent les mères? Que leurs enfants reviennent à elles quand le monde les a blessés. Alors, si grands, si vieux qu’ils soient, elles les recueillent, elles les grondent tendrement, elles les bercent sur ce sein qui les a nourris, dans ces bras qui les ont portés, qui les porteraient encore au besoin.
Ce suprême asile des éprouvés. Colomb en savait la douceur; il ne manquait jamais d’y recourir dans ses épreuves et il n’y avait pas dormi une heure qu’il se réveillait pacifié.
Voyez-le plutôt, en Islande — il s’était enfui jusque-là — peu de mois après ces échecs navrants que nous n’avons fait qu’indiquer. Voyez, dans cette note de voyage, à quel calme limpide l’agitation a fait place, et comme l’amertume, s’il en reste, s’est vite déposée au fond de cette âme:
«L’an 1477, au mois de février, je naviguai plus de cent lieues au delà de Tille (Thulé), dont la partie méridionale est éloignée de l’équateur de 73 degrés, et non de 63, comme le prétendent quelques géographes, et Tille n’est pas placé en dedans de la ligne qui termine l’occident de Ptolémée. Les Anglais, principalement ceux de Bristol, vont avec leurs marchandises à cette île qui est aussi grande que l’Angleterre. Lorsque je m’y trouvai, la mer n’était pas gelée, quoique les marées y soient si fortes, qu’elles y montaient à vingt-six brasses, et descendaient autant. Il est vrai que le Tille dont parle Ptolémée se trouve là où il le place, et se nomme aujourd’hui Frislande.»

Malgré des erreurs de distance et surtout de latitude, que l’état actuel de la science géographique permet à un enfant de relever, ce passage témoigne de la rare sagacité de son auteur. Il distingue, le premier parmi les modernes, deux îles de Thulé dont la moins étendue et la plus méridionale appelée Finlande est l’ultima Thule de Ptolémée et de Sénèque. On dirait, suivant l’expression de Humboldt, que Colomb ait deviné ce que les recherches sur la géographie ancienne ont rendu de plus en plus probable dans les temps modernes.
Notons à ce propos que le même savant, dans l’examen qu’il fait du passage cité, n’admet pas la supposition que Christophe Colomb ait pu recevoir en Islande des informations de nature à éveiller en lui l’idée de la grande entreprise qu’il devait plus tard mettre à fin. «Il aurait pu savoir, dit-il, que les colons scandinaves du Groënland avaient découvert la terre de Vinland, que des pêcheurs de Frislande avaient abordé à une terre appelé Drogeo; toutes ces nouvelles ne lui auraient aucunement paru se lier à ses projets.» Le célèbre géographe, Adam de Brème, a bien sans doute reconnu le Vinland dès le dixième siècle, plus tard Ortelius a fait justement remonter à des Norwégiens du neuvième siècle la première découverte de l’Amérique continentale; mais les ouvrages de ces auteurs n’ont paru, les premiers que longtemps après la mort de Colomb, et les seconds que dix ans avant.
Ajoutons en passant que toutes ces nouvelles, comme dit Humboldt, s’il les eût apprises sur les lieux mêmes, auraient nécessairement influé sur ses plans; or, nous le voyons, après son retour d’Islande, soumettre ceux-ci au roi Jean et à son conseil exactement dans la même forme où il les avait exposés à Toscanelli, en 1474.
L’intelligent successeur d’Alphonse V fit d’abord à ces ouvertures un meilleur accueil que les sénats de Gênes et de Venise; il les prit même en telle considération, que leur auteur dut immédiatement fixer le prix qu’il entendait mettre à l’heureuse exécution de son plan. Mais les prétentions de Colomb ayant été mesurées par lui à la hauteur de l’entreprise, on les trouva exorbitantes, eu égard, surtout, à l’obscurité, à la pauvreté de celui qui les soutenait. Colomb n’en voulut rien rabattre quelques instances, quelques concessions qu’on lui fit, et il reprit encore une fois ses humbles travaux avec un calme et une suite qui ajoutèrent à l’estime et à la confiance du roi.
Bientôt, en effet, malgré l’opposition dédaigneuse de plusieurs de ses familiers, ce prince porta la question devant un conseil supérieur. Elle y fut débattue avec passion, et, ce qui marquait un progrès notable, traitée. presque uniquement au point de vue des frais d’expédition. A la fin cependant, le roi ne paraissant reculer devant aucun sacrifice d’hommes ou d’argent, Colomb fut invité à déposer ce que nous appellerions aujourd’hui un mémoire détaillé de ses propositions générales et particulières, avec raisons et calculs à l’appui. Il obéit sans défiance, et attendit patiemment le résultat d’un examen auquel il n’était pas admis. A ce propos, on raconte que cet examen dura longtemps et que le peu qu’il en transpirait semblait à Colomb du meilleur augure, quand un bruit répandu dans Lisbonne lui fit suspendre à cet égard son jugement. Des matelots, récemment revenus en mauvais état d’une mystérieuse expédition se raillaient du Génois et de ses idées; à mots couverts, d’abord, puis hautement et avec la jactance que donnent ces vins du Midi, ils se vantaient d’avoir expérimenté le fameux projet de Colomb et d’avoir payé cher la confiance de leur chef en cet aventurier.

Ces fanfarons ne mentaient qu’à demi: leur commandant, un marin de quelque valeur, avait reçu copies des plans, cartes et notes de Colomb, et, parti avec une mission apparente pour le. cap Vert, il devait en effet voler au confiant Génois ce qu’un roi voulait bien lui devoir mais non lui payer.
Mais s’il était aisé de prendre à Colomb une idée, il l’était moins de se donner le cœur et le génie d’un tel homme. Quelques jours de navigation vers l’ouest épuisèrent la résolution de ces forbans. La peur de l’inconnu les affola. Chaque souffle d’un vent ironiquement favorable leur semblait avancer leur perte. Il changea, ce vent, tout à coup, et ils bénirent la tempête qui les écartait de leur but. La mer, enfin, les rejeta sur ce même rivage où le futur grand amiral de l’Océan put les voir aborder pâles, tremblants, mais déjà moqueurs comme tous les lâches.
Colomb méprisa leurs sarcasmes; mais, dans son âme, il rompit toute attache avec l’instigateur de cette tentative, qui, osée contre lui, n’avait tourné en somme qu’à son profit et à sa gloire.
A entendre, en effet, ces hommes et leur triste chef, là où ils avaient échoué nul autre ne pouvait réussir. On ne demandait qu’à les croire, et l’Océan, plus que jamais, fut réputé infranchissable. Personne autre qu’un fou ne pouvait plus affirmer le contraire.
Et cependant, le roi l’admettait ce contraire, et Colomb l’affirmait toujours, mais il ne s’offrait plus à le démontrer. Et voilà comment le Portugal, par la trahison d’un de ses monarques les plus sages, les plus éclairés, les moins gentilshommes, perdit l’occasion de gagner un monde.
En vain ce prince reconnaissait sa faute, dont il rejetait justement la plus grande part sur ses conseillers; en vain s’efforça-t-il de la réparer; en vain accorda-t-il à Christophe Colomb tout ce qu’il lui avait si longtemps marchandé ; Colomb resta inébranlable. Il retourna comme toujours à ses travaux, à ses chères études, puis, tout à coup, vers la fin de 1484, craignant sur de graves indices, de se voir imposer la mission à laquelle il s’était généreusement offert en de meilleurs temps, il partit secrètement de Lisbonne, emmenant avec lui son jeune fils Diego.
Colomb, à cette époque, avait eu la douleur de perdre la compagne qui l’avait si vaillamment aidé à soutenir le poids du jour. Il sentait le besoin de se retremper dans l’air natal, dans les affections de famille; aussi se rendit-il d’abord à Gênes.
Là, s’il ne trouva pas pour ses projets plus d’encouragement qu’à son début. Si même il les vit plus officiellement dédaignés et pour des raisons tout aussi mesquines, du moins put-il embrasser encore une fois son vieux père en le réinstallant dans sa petite maison de la rue de l’Arc.
Ce devoir rempli, fort de la bénédiction deux fois paternelle imposée à son front et à celui de son enfant, quitte envers sa patrie, qui l’avait méconnu, ses méditations ou quelque impulsion secrète le déterminèrent subitement à se rendre en Espagne.
Comme ces oiseaux voyageurs qu’on voit planer longtemps indécis dans un même espace, et qui, tout à coup, partent comme une flèche dans une direction qui ne changera plus, de même Colomb venait enfin d’orienter son vol.
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