Kitabı oku: «Les soirées de Saint-Germain»
Auguste de Lacroix
Les soirées de Saint-Germain

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066315566
Table des matières
PRESTO (NOUVELLE)
UN AMBITIEUX (NOUVELLE)
JEHAN BRASILIUS (LÉGENDE)
JACQUES MOIRAND (NOUVELLE)
ZÉRICK (CONTE FANTASTIQUE)
COMPTER SANS SON HOTE (NOUVELLE)
LE DOCTEUR FORNARIUS (CONTE FANTASTIQUE IMITÉ DE L’ESPAGNOL)
LES CHIENS DU GUET (RÉCIT HISTORIQUE)
LA PART A DIEU (LÉGENDE)
A MA FILLE
Le jour baisse. De gros nuages courent tout affolés dans le ciel, chassés par le vent du nord. On dirait une flotte dispersée par la tempête. Les ruisseaux gonflés se précipitent, comme s’ils avaient hâte de quitter la prairie, depuis qu’ils n’ont plus de fleurs à caresser sur leurs bords. Des hurlements sinistres s’échappent des profondeurs de la forêt. Les grands arbres qui forment sa ceinture laissent tomber leurs feuilles, en signe de deuil, tandis que, là-bas, sur la route crayeuse, le vent enlève la poussière en épais tourbillons.
La fauvette qui chantait si gaiement dans le jatdin, sous ma fenêtre, garde un silence obstiné, comme une chanteuse qui aurait été mal accueillie l’ingrate! Nous qui l’écoutions si bien le soi sous la tonnelle!.
Les hirondelles ont cessé de mener joyeuse vie au-dessus de ma cheminée. Elles sont parties, les frileuses filles du soleil, pour leur résidence du midi, tandis que nous, retenus sur ce petit coin de terre isolé, nous errons tristement dans les bois, en songeant aux amis qui nous on quittés et aux beaux jours qui s’en vont.
Déjà la longue terrasse, si chère aux admirateurs des vastes horizons, a perdu le cortège habituel de ses élégants promeneurs. Les ombrages du parc devenus moins discrets sont abandonnés par les rêveurs et les poètes. Les fleurs des parterres s’étiolent. Les plates-bandes aux couleurs éclatantes ont cessé d’exhaler leurs parfums. Le vieux château lui-même, à demi caché sous son manteau de brume, n’apparaît plus que comme un fantôme de pierre.
Nos pieds se mouillent, à force de pousser devant nous les feuilles humides qui recouvrent les sentiers. Secouées par la bise les hautes branches égrènent sur nos têtes leurs perles liquides. Le brouillard tombe. Il fait froid. Rentrons.
Maintenant que nous sommes confortablement établis tous deux devant un bon feu, à proximité de ce guéridon chargé de revues et de journaux, nous pouvons braver à notre aise la pluie qui commence à tomber, et ce grand effronté de vent d’automne, qui siffle de toutes ses forces dans notre serrure, comme un spectateur mécontent, dans une clé forée, un jour de première représentation.
C’est le moment de raconter ces histoires– vraies ou fausses, qu’importe?–qui vous plaisent tant, écrites avec le cœur ou créées par l’imagination; tristes ou gaies, courtes surtout et que l’on peut lire tout d’une haleine, comme on respire une fleur ou comme on prend un sorbet.
Vous aimez aussi avec passion, je le sais, ces récits fantastiques qui vous transportent clans des contrées merveilleuses, au milieu d’événements et de personnages impossibles, mais qui, touchés par la plume magique de l’écrivain, animés par son souffle, revêtent toutes les apparences de la réalité et de la vie.
Puisque vous vous plaisez à ces jeux innocents de l’esprit et puisque nous sommes condamnés à rester ici encore quelque temps, j’ai résolu d’utiliser mes loisirs au profit de vos prédilections littéraires. Dans ce but, j’ai fait appel un peu à ma mémoire, beaucoup à mon mon imagination, et j’ai composé, dans le secret de mes matinées silencieuses, ce recueil de Nouvelles et de Légendes, sortes de fleurs des champs que je vous offre, comme un souvenir de la campagne.
PRESTO
(NOUVELLE)
Table des matières
J’étais rentré épuisé de fatigue et d’assez méchante humeur, après avoir erré une partie de la journée dans la montagne à la poursuite d’un gibier imaginaire ou pusillanime. J’avais bien le droit de le qualifier ainsi, puisqu’il avait obstinément refusé de se laisser apercevoir, même de loin.–Étendu sur ma chaise longue, devant ma cheminée, où brillait une flamme ardente, je m’abandonnais à cette ineffable sensation de bien-être que fait éprouver la chaleur pénétrante d’un bon feu, jointe à un repos absolu, succédant à une lassitude extrême.
Presto, mon chien favori, le compagnon fidèle et intelligent de mes expéditions cynégétiques, était couché, tout près de moi, sur une modeste peau de mouton qui lui servait habituellement de lit de repos. Immobile, et le cou nonchalamment allongé sur ses pattes, il promenait autour de la chambre un regard tranquille et doux où se lisait cette même sensation d’un bonheur durement acheté.
De temps en temps, lorsque ma main appesantie se reposait sur lui, ses yeux cherchaient les miens, comme pour me remercier, tandis que Je rapide mouvement de sa queue témoignait du plaisir que lui causaient mes caresses.
Peu à peu il cessa de me regarder et son corps ne frissonna plus sous ma main. Une agitation extraordinaire se manifesta dans tous ses membres. Ses mouvements devenaient convulsifs. Sa poitrine, soulevée par sa respiration entrecoupée, fit entendre de sourds aboiements. Évidemment Presto rêvait.
Qui pourrait dire ce qui se passait alors dans ce je ne sais quoi qui n’a pas de nom dans la science, et qui fait, en dépit de notre orgueil, que l’animal sent, pense et se souvient?.
A force de méditations creuses sur ces matières abstraites, je finis par ne plus penser moi-même, perdu au milieu des mille détours de ce labyrinthe philosophique.
Mais je m’aperçois que je n’ai pas encore donné à mon lecteur la moindre description de la pièce dans laquelle je viens de l’introduire assez brusquement; ce qui est absolument contraire aux principes d’une bonne esthétique. Certains détails sont, d’ailleurs, nécessaires ici pour l’intelligence de mon récit, et je ne crains pas de dire que leur absence lui enlèverait certainement toute vraisemblance. Je me hâte donc de réparer cette omission.
Cette pièce, par sa disposition intérieure, offrait un triple caractère. C’était tout à la fois un cabinet de travail, une bibliothèque et un musée en miniature. Des rayons chargés de livres occupaient le fond, dans toute sa hauteur. Les panneaux étaient ornés de tableaux représentant, pour la plupart, des épisodes de chasses et des vues de paysages prises dans les montagnes. Des panoplies, des armures antiques et des objets d’art s’étalaient sur les murs dans une harmonieuse profusion. Une table massive, en chêne sculpté, en occupait le centre. Des fauteuils et des chaises d’un style sévère, étaient rangés à l’entour.
Dans un des angles de la cheminée, précisément en face du siège confortable dans lequel je me reposais d’ordinaire, était appendu un tableau représentant un voyageur surpris, dans une gorge des Apennins, par des brigands calabrais. C’était l’œuvre d’un jeune peintre génevois, auteur de plusieurs productions remarquables, mais trop peu nombreuses, devenues la propriété de quelques amateurs. Une mort prématurée l’avait enlevé, au début de sa carrière, sur le chemin de la gloire, peut-être! Dans un angle du tableau se lisait le nom trop peu connu de Georges Muller.
Cette toile attirait d’abord l’attention par l’éclat du coloris, la vigueur des attitudes, la vérité et l’énergie dans l’expression des physionomies.
Un jeune homme, blessé et affaibli par la perte de son sang, est adossé à un rocher d’où il dirige sur ses agresseurs les canons d’un revolver. Il est pâle, de cette pâleur qui indique plutôt la force de la résolution que le trouble de la frayeur.
A ses pieds sont tombés, dans la surprise de l’attaque, son chapeau aux larges bords, son bâton de voyage et une boîte d’où s’échappent des pinceaux, des crayons, une palette. tout l’attirail d’un artiste ou d’un touriste amateur. Sa belle tête blonde, mais énergique, contraste avec les physionomies farouches des deux scélérats qui l’entourent et le menacent, sans oser l’approcher.
Sur le second plan, un troisième brigand se débat contre le chien du voyageur, un superbe molosse, au pelage fauve, au corps allongé et robuste, aux jambes musculeuses, qui se tient suspendu à son cou au moyen de ses puissantes maxillaires.
A demi suffoqué, paralysé par la douleur, le brigand laisse échapper le stylet qu’il tenait à la main. Son corps violemment rejeté en arrière et sa face convulsée indiquent suffisamment qu’il ne tardera pas à succomber.
Là première pensée que ce second groupe fait naître dans l’esprit du spectateur est celle-ci: Si le courageux animal triomphe et s’il en a fini assez tôt avec son adversaire, il peut, par une heureuse diversion, apporter à son maître un secours décisif, mais qui, pour être efficace, ne doit pas se faire attendre. Celui-ci, en effet, paraît s’affaiblir de plus en plus, et ce n’est qu’en appuyant sa main restée libre sur une saillie du rocher qu’il parvient à se soutenir.
Là est l’intérêt du drame. Tel est le problême qui s’impose à l’attention du spectateur et sa solution préoccupe encore son esprit longtemps après que ses yeux ont quitté le tableau.
L’action, quoique divisée, en apparence, n’est pas double, mais elle est complexe. Il n’y en a pas deux, puisqu’elles sont visiblement liées et solidaires.
Ce drame se passe dans un étroit défilé, entre deux rochers couronnés d’un côté par une forêt d’oliviers au feuillage sombre, de l’autre par un massif de caroubiers étalant, dans la transparence de l’air, leurs fruits d’un rouge éclatant. Il est éclairé par un soleil perpendiculaire dont les rayons, semblables à des flèches dorées, pleuvent, en rebondissant, sur les cailloux du chemin qu’ils font étinceler comme autantde pierres précieuses. La lumière, la chaleur et la vie éclatent sur ce petit coin de terre perdu dans les montagnes, entre ces bandits lâchement féroces et ce jeune homme héroïquement résolu. De cet ensemble d’hommes et de choses, il se dégage un rayonnement qui éblouit et une émotion poignante qui attache.
Lorsque, au retour d’une de mes excursions dans la montagne, je me laissais tomber de lassitude dans ma chaise longue, mes regards se portaient naturellement sur cette toile placée, comme à dessein, dans l’axe de mon rayon visuel.
Bien souvent, je dois l’avouer, mes yeux éblouis par l’éclat chatoyant des couleurs et fascinés par l’intérêt de la situation finissaient par se fermer au milieu de cette contemplation extatique.
Cette fois encore, je ne tardai pas à suivre l’exemple de mon chien. Je tombai dans un de ces sommeils profonds que connaissent seuls les chasseurs des pays de montagnes.
Je ne sais combien de temps aurait pu durer, entre mon compagnon et moi, cette touchante fraternité du repos succédant à l’émulation de la fatigue, si nous n’avions été réveillés brusquement par un de mes amis, qui entra dans ma chambre comme un véritable ouragan, ainsi qu’il en avait l’habitude.
–Bravo! mon cher, exclama-t-il en me voyant tout habillé; tu as été matinal aujourd’hui. Tu avais des projets pour ce matin, à ce qu’il paraît. Gela se trouve à merveille. Je venais précisément te chercher pour une partie que j’ai arrangée hier à ton intention. Allons! hâtons-nous! Le soleil commence à se dégager de sa couche brumeuse. Le vent souffle légèrement du nord, et le nez exercé de mes chiens semble y démêler un enivrant fumet de chevreuil.
Je protestai en vain contre l’erreur dans laquelle l’avait fait tomber la vue de mon costume de chasse. J’invoquai ma fatigue de la veille, dont je ressentais encore les effets, l’engourdissement de mes membres endoloris. Je ne pus triompher de son obstination. Un des guides qui nous accompagnaient habituellement dans nos expéditions, lui avait promis de nous mettre, avant deux heures d’ici, sur la piste d’un magnifique chevreuil qu’il avait aperçu la veille.
Cette dernière raison fit cesser mes irrésolutions. Je me levai encore tout alourdi par le sommeil. Je serrai la boucle du ceinturon qui retenait mon couteau de chasse et, saisissant mon fusil, je suivis mon ami sans plus de résistance.
La journée, en effet, s’annonçait sous de favorables auspices. Le ciel, d’un gris foncé, se voilait çà et là de nuages légers dont les contours commençaient a s’éclairer des premiers rayons du soleil. La terre était humide et l’air tout chargé des vapeurs du matin. Nos chiens impatients, le cou tendu, les naseaux ouverts, aspiraient avec ardeur les senteurs apportées par la brise.
Édouard (c’était le nom de mon ami), avait convié deux amateurs connus qui s’étaient joints à lui. Nous cheminions dans une étroite vallée, ayant devant nous les sommets neigeux que nous devions atteindre. Peu à peu, nous nous enfonçâmes dans une gorge profonde, et nos chiens libres enfin s’élancèrent à travers les détours de la montagne, reparaissant, de temps en temps, sur le revers ou sur la cime des rochers.
Après plusieurs heures d’une marche pénible, notre guide accourut et nous annonça qu’il avait découvert les traces de la bête. Nous le suivîmes avec précaution et nous aperçûmes, en effet, à quelques pas de là l’empreinte de quatre pattes sur le bord d’un ravin profond. Au premier coup d’œil, je fis remarquer à François (ainsi s’appelait notre guide), avec une surprise mélangée d’une certaine inquiétude, que, à en juger par leur forme et leur dimension, ce n’étaient pas là les traces de la bête que nous étions venus chercher.
–Votre chevreuil, lui dis-je, ressemble singulièrement à un ours.
François sourit sournoisement sans répondre, et s’étant agenouillé, il examina attentivement les empreintes laissées sur la neige. Puis, se relevant avec l’aplomb d’un homme sûr de son fait:
–La journée sera meilleure que je ne croyais, dit-il d’un air d’importance, et nous ne tarderons pas, si je ne me trompe, à nous trouver nez à nez avec un vieil ermite dont j’ai, depuis longtemps, promis la fourrure à Jeanne pour sa parure d’hiver.
J’avais quelque peine à comprendre le motif qui nous avait mérité, à mes amis et à moi, la flatteuse mission de pourvoir à la toilette de madame Jeanne. Mes compagnons ne paraissaient guère plus fiers et reconnaissants que moi du périlleux honneur qui leur était échu. Mais personne n’osa, comme il arrive toujours en pareil cas, faire connaître ses impressions particulières à ce sujet, de peur d’être soupçonné de pusillanimité. Je me hasardai, cependant, à faire observer que nous n’étions pas convenablement armés pour une chasse à l’ours, et que les balles de nos cartouches n’étaient pas d’un calibre suffisant.
–Rassurez-vous, répliqua aussitôt François, voici une arme spéciale, absolument conforme à votre désir et faite pour la circonstance.
En disant cela, il me présenta une carabine rayée, à deux canons, d’un fort calibre, système Lefaucheux, qu’il portait en bandoulière à son côté. C’était une arme de luxe qu’il avait gagnée par son adresse au dernier tir fédéral.
Je m’apprêtais néanmoins à refuser un pareil hoppeur, lorsque mes compagnons déclarèrent, d’une commune voix, que j’en étais seul digne. A l’appui de cette opinion, chacun se plaisait à vanter mon adresse et à citer les preuves que j’en avais données. Pourquoi rougirais-je de l’avouer? En les écoutant, il se livrait en moi un terrible combat entre mon amour-propre surexcité et un vif sentiment de crainte bien naturelle dans cette circonstance. Je n’avais aucune expérience de cette sorte de chasse et je n’étais pas bien certain de faire bonne contenance en face d’un pareil gibier. A la fin, l’amour-propre l’emporta et je saisis l’arme qui m’était présentée.
Mes compagnons, vu l’insuffisance de leur équipement, reçurent différentes destinations pour des postes où, d’après les calculs de notre guide, ils n’auraient vraisemblablement aucune occasion de montrer leur adresse et leur courage. Toutefois, par surcroît de précautions, il crut devoir donner à chacun des instructions particulières.
–Quant à vous, me dit-il, je vous réserve la meilleure place. En restant ici parfaitement immobile, vous avez toutes sortes de chances pour recevoir bientôt la visite du vieux montagnard. Surtout, si vous tenez à embrasser, ce soir, votre femme et vos enfants.
–Mais je n’ai ni femme ni enfants à embrasser, m’écriai-je, exaspéré par son sang-froid.
–N’importe, répondit-il, si vous tenez à la vie, n’oubliez pas mes recommandations. Quand vous verrez l’animal s’approcher, ne vous dérangez pas et laissez-le venir flairer, le plus près possible, le bout du canon de votre carabine. Lorsqu’il sera tout près de vous, il se dressera sur ses pattes de derrière, comme pour vous donner l’accolade. C’est sa manière la plus ordinaire d’aborder son homme. Alors, en pleine poitrine. inclinant un peu à gauche vers la troisième côte. Vous comprenez.
Et François faisait le geste d’ajuster l’animal avec son fusil.
Je ne comprenais que trop bien et goûtais de moins en moins la préférence dont j’étais l’objet. Je m’efforçai, cependant, de sourire en remerciant mon guide de cette attention flatteuse, et je m’assis en silence les yeux fixés dans la direction qui m’avait été désignée.
N’ayant rien de mieux à faire, pour le moment, je me mis à réfléchir sur les dangers glorieux que j’allais affronter, bien malgré moi, et j’arrivai bientôt à cette conclusion que, le plus souvent, la bravoure et le point d’honneur ne sont que des formes diverses de l’amour-propre. La discipline elle-même et le devoir de l’obéissance passive ne me paraissaient que des garanties prises contre un amour excessif de la vie et cet instinct de la conservation si naturel au cœur de l’homme.
Et plus je réfléchissais, moins je comprenais la nécessité qui m’était imposée d’attendre là un horrible et redoutable animal, pour satisfaire à un caprice de coquetterie d’une paysanne qui m’était inconnue, et acquitter la galante promesse de son imbécile de mari. N’eût-il pas mieux fait, pensais-je, de s’adresser tout simplement à ma générosité, pour se procurer la peau d’un ours quelconque, quand j’aurais dû aller la chercher moi-même à Archa ngel ou à Nijni-Novogorod?
Au milieu de mes réflexions, je perdis bientôt de vue successivement les autres chasseurs. Lorsque le dernier eut disparu et que j’eus cessé d’entendre le bruit de ses pas craquant sur la neige durcie, je promenai avec effroi les yeux autour de moi. Tout était morne et silencieux. De temps en temps seulement, le souffle de la bise détachait, çà et là, quelques masses blanches qui rendaient, en tombant, un son mat et monotone.
L’impression pénible dont je n’avais pu me défendre finit, cependant, par se dissiper, et je tombai peu à peu dans une profonde rêverie qui m’enleva totalement le sentiment de ma position. Ma pensée s’envolant de ces tristes lieux me ramena bientôt sous le toit fortuné que je me reprochais d’avoir quitté. Je pensai à mon foyer si paisible et si chaud, à mes études et à mes livres favoris. Mais (le dirai-je?) ce que je regrettais surtout, dans un pareil moment, c’était mon chien, mon brave et fidèle Presto. Je me rappelais toutes les occasions où j’avais vu briller son courage et sa force. Combien sa présence m’eût été précieuse, dans cette circonstance! Peut-être, me disais-je, est-il maintenant aux prises avec ce nouvel et terrible ennemi. Peut-être a-t-il succombé dans cette lutte inégale.
J’en étais là de mes suppositions, lorsqu’un choc violent me précipita la face contre terre, et je sentis deux lourdes pattes se poser sur mon dos. C’en était fait de moi. Ah! madame Jeanne! madame Jeanne! murmurai-je, en manière d’oraison mentale. Mais je fus promptement rassuré. J’étais entre les pattes et sous la protection de mon cher Presto, dont l’empressement et les brusques démonstrations avaient failli me faire mourir de peur. Avec sa coopération, il me semblait que je n’avais plus rien à craindre.
En dépit des recommandations de mon guide, et sans garder rancune à mon chien pour son intervention un peu brutalè, je rendis à ce dernier toutes ses caresses, et joyeux d’avoir retrouvé mon ami le plus dévoué, je ramassai promptement l’arme échappée de mes mains, je secouai la neige qui couvrait mes habits et suivis, sans plus tarder, le chemin que Presto semblait m’inviter à choisir.
J’espérai qu’il me conduirait vers quelqu’un de mes compagnons auquel je parviendrais facilement à faire prendre le change sur la véritable cause de ma désertion, au moyen d’un de ces innocents mensonges qu’un chasseur trouve toujours, faute de mieux, dans le fond de sa carnassière.
Cet espoir me fortifia quelque temps contre les fatigues d’une marche qui n’était pas exempte de périls. Mais, à l’approche de la nuit, je sentis renaître mes inquiétudes. Presto lui-même semblait avoir perdu la confiance qu’il avait montrée jusque-là. Il allait et venait autour de moi, s’éloignant et se rapprochant, flairant la neige, furetant partout, puis me regardant de temps en temps, comme pour me consulter.
Mon anxiété croissait avec les ténèbres. A la fin, je n’y tins plus; une véritable frayeur s’empara de moi. Je commençai à siffler, puis à crier, puis à appeler. Presto, me considérant d’un air consterné, se mit à aboyer à l’unisson, en poussant des hurlements lamentables. Au milieu de ces manifestations de notre commune terreur, je ne pus m’empêcher de rire, en songeant qu’un pareil vacarme était capable de mettre en fuite tous les ours de la montagne.
Quelqu’un néanmoins, accourut à ce bruit. Ce n’était pas un ours, à la vérité; mais son aspect n’offrait rien de beaucoup plus rassurant. C’était un homme vêtu d’un sarreau bleu retenu par une ceinture rouge, selon la mode du pays, la tête couverte d’un bonnet de laine brune. Il tenait à la main un long bâton ferré pour assurer sa marche, et il était accompagné d’un énorme chien qui n’appartenait pas à l’espèce des chiens des Alpes.
L’extérieur et la physionomie de cet homme m’inspiraient peu de confiance.. Presto se rap procha de moi en grommelant et lui aurait fait apparemment un mauvais accueil, s’il n’eût été contenu par l’aspect formidable de son compagnon.
L’étranger s’avança et m’offrit un asile pour passer la nuit, en ajoutant que la cabane qu’il habitait n’était éloignée que de quelques pas.
–Indiquez-moi plutôt, lui répondis-je, pour lui faire comprendre que je n’étais pas seul, de quel côté je retrouverai les chasseurs que j’ai perdus de vue il n’y a qu’un instant.
–Je n’ai pas rencontré aujourd’hui l’ombre d’un chasseur. Quant à vos compagnons, il est probable qu’à cette heure ils sont tous de retour dans la vallée, et je ne vous conseille pas de vous aventurer seul à leur suite. Dans tous les cas, si c’est à Couvet que vous allez, voici le chemin qu’il faut prendre.
–Merci, lui dis-je, en désignant au hasard un sentier qui descendait dans une direction opposée. C’est par ce chemin que je suis venu et que je dois m’en retourner.
En disant cela, je lui tournai le dos, sans plus de cérémonie.
En réalité, j’ignorais absolument l’endroit où aboutissait le chemin que je suivais. Mais j’aimais mieux m’exposer à errer dans la montagne toute la nuit, malgré la fatigue extrême que je ressentais, que de rester plus longtemps dans la compagnie suspecte de cet inconnu. Je pensais que je venais peut-être de faire la rencontre d’un malfaiteur, et je m’applaudissais d’avoir trouvé un prétexte pour me séparer de lui.
Heureusement pour moi, le ciel était pur et la lune brillait d’un vif éclat. Je marchais depuis environ deux heures, pensant que je ne pouvais pas être éloigné d’atteindre le pied de la montagne. Déjà les rochers laissaient apercevoir, à leur base, quelques traces de végétation. La pente devenait plus facile et moins rapide. Je marchais d’un pas allègre et presque joyeux, lorsque à un détour du chemin, je m’arrêtai saisi d’étonnement. Le sentier finissait brusquement. Je me retrouvais en face de la montagne, au fond d’une sorte d’entonnoir sans issue. Je promenai en vain mes regards autour de moi. Je ne pouvais sortir du gouffre dans lequel j’étais descendu sans m’en apercevoir, qu’en remontant la pente perfide qui m’y avait amené. Je sentis mon courage m’abandonner complètement. Mes forces étaient épuisées.
Presto s’était arrêté, aussi surpris et non moins inquiet que moi, en apparence. Après qu’il eut fait plusieurs fois le tour de notre prison, je le vis disparaître dans le flanc de la montagne. En m’approchant, je découvris une étroite ouverture cachée sous un épais rideau d’arbustes et de plantes alpestres. Je délibérais si je m’y engagerais à sa suite, lorsqu’il reparut bondissant et caracolant en signe d’allégresse. Je n’hésitai plus à me laisser conduire par lui.
J’entrai, en rampant, dans une sorte de souterrain bas et resserré et tellement obstrué par les racines d’arbres et de plantes qui s’y entrecroisaient, que je fus forcé, en plus d’un endroit, de me courber jusqu’à terre et de marcher sur mes genoux. Plus j’avançais, plus la voûte semblait s’abaisser sur moi. Je croyais sentir la montagne peser sur mes épaules de tout son poids.
Je respirais avec peine, tant l’air était rare, et je fus plus d’une fois tenté de revenir en arrière. Mais il n’était plus temps. En sondant l’obscurité avec mes mains, je touchai les parois de ma prison, et je compris qu’il me serait impossible de me retourner. Je me reprochai amèrement alors mon excessive confiance habituelle dans l’instinct merveilleux et la sagacité extraordinaire de mon chien.
Enfin, je vis briller, à une extrémité du souterrain, une faible clarté d’un bleu pâle... A mesure que j’avançais, la lueur grandissait. C’était un coin du ciel. Je revoyais la lumière. J’aspirais, a pleins poumons, l’air rafraîchissant de la nuit. Je contemplais le ciel parsemé d’étoiles. J’étais dans un vallon étroit que la lune inondait, en ce moment, de ses rayons. En face de moi se dressait une cabane appuyée à la montagne, et qui se détachait noire et silencieuse sous les rayons de l’astre de la nuit. Je frappai à la porte à coups redoublés et n’obtins d’abord, pour toute réponse, que les aboiements furieux d’un chien qui semblait, de son côté, vouloir renverser la cabane pour s’élancer sur moi.
Après quelques instants, la voix d’un homme se fit entendre et la porte s’ouvrit.
Que l’on juge de ma surprise, en reconnaissant le montagnard, à la mine suspecte, dont j’avais refusé l’hospitalité, moins de deux heures auparavant.
Il sourit, en voyant l’étonnement mêlé de terreur dont je n’avais pu me défendre, et m’invita à entrer sans crainte, tandis qu’il retenait son chien, qui paraissait sympathiser aussi peu avec le mien, que moi avec son maître.
Mon hôte s’empressa de ranimer quelques tisons qui fumaient encore dans l’âtre d’une étroite cheminée, et m’engagea à me débarrasser de mon fusil et de mon couteau de chasse. Ce que je refusai le plus poliment possible.
Il alluma ensuite une petite lampe en fer fixée à la muraille et je pus alors distinguer parfaitement sa figure.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, maigre et de taille moyenne. Ce qui me frappa d’abord dans sa physionomie, c’était quelque chose de plus fin et de plus perfectionné, en quelque sorte, que la ruse grossière et la fausse bonhomie qui se lisent ordinairement sur la figure des gens de la campagne. La vivacité de son regard contrastait, d’ailleurs, avec les cheveux gris qui couvraient son front.
Une autre observation, qui m’avait échappé dans le trouble où m’avait jeté notre première rencontre, c’est que cet homme n’offrait du paysan que son costume. Son langage et ses allures sentaient les habitudes et les mœurs des villes. Cette découverte, loin de calmer ma frayeur, fortifiait mes soupçons.
Épuisé par la fatigue, et, je dois en convenir, par les émotions de la journée, je me laissai tomber sur un escabeau, tandis que lui-même s’assit sur un lit de paille où se voyait encore la place qu’il venait de quitter.
Après que j’eus réparé mes forces au moyen des provisions tirées de mon havresac, mon hôte me fit remarquer que j’avais besoin de repos et m’offrit obligeamment la moitié de son lit. Je répondis que je préférais attendre le jour au coin du feu. Nouvelle exhortation de sa part de quitter mes armes, et nouveau refus de la mienne.
Une lutte avec cet homme n’avait rien d’effrayant pour moi; mais j’avais tout à craindre d’une surprise, et je ne pouvais montrer trop de vigilance. Je suivais attentivement chacun de ses mouvements, tout en affectant une certaine insouciance. Il s’aperçut néanmoins de mon inquiétude, et essaya de détruire les préventions fâcheuses dont il se sentait l’objet.
–Je conçois, me dit-il, en cherchant à donner à sa physionomie l’expression de la naïveté,que vous soyez étonné de trouver dans ces lieux sauvages un homme moins grossier que ces habits et cette misérable habitation devaient le faire supposer. Mais, puisque vous ne paraissez pas disposé au sommeil, je vous expliquerai, si vous le permettez, cette singulière contradiction.
–Volontiers, répondis-je, un peu rassuré par ces paroles; car je ne vous dissimulerai pas.
–Bien, bien. Je comprends que toutes les suppositions soient possibles, en pareille circonstance. Mais auparavant, ajouta-t-il en avançant là main par un geste familier, veuillez me faire passer cette gourde où je vous ai vu boire, tout à l’heure, autre chose, je suppose, que de l’eau de la montagne. Si j’ai bonne mémoire, je me souviens d’avoir appris, au collège, que les anciens, beaucoup plus religieux que nous, sanctifiaient toujours par des libations chaque action importante de leur vie. Je bois donc aux dieux lares, mon cher hôte, et à l’hospitalité!
En disant cela, il avala d’un seul trait le reste du vin laissé au fond de ma gourde.
–Et d’abord, continua-t-il, sachez que je ne suis point aussi vieux que je le parais. Ces cheveux gris sont ceux d’un de mes meilleurs amis, pendu, ..
–Pendu!. m’écriai-je.
–Oui, pendu à la suite de je ne sais plus quel démêlé avec les policemen de la ville de Londres. J’avais eu l’occasion de le rencontrer quelque temps auparavant, pendant un court séjour que je fis dans la plus vaste et la plus solidement construite des maisons de Newgate.
A cette déclaration, je reculai involontairement le siège sur lequel j’étais assis.
Il poursuivit sans se déconcerter:
–Cette barbe, de même couleur, a décoré longtemps le menton d’un savant naturaliste qui s’égara, un jour, sous ma direction, en herborisant dans la montagne, et dont je trouvai, par hasard, le lendemain matin, le corps au fond d’un ravin.
Je me levai avec un cri de surprise. J’avais devant moi un homme de quarante ans, au plus, malgré ce que sa calvitie, évidemment factice, pouvait ajouter, en apparence, à son âge réel. Mon hôte paraissait s’amuser beaucoup de ma stupéfaction.
–Vous conviendrez, me dit-il, que je ne mets pas de coquetterie dans mes travestissements.
Je ne pouvais plus me le dissimuler, j’étais en face, et peut-être au pouvoir d’un misérable couvert de crimes, qui avait voulu se donner le spectacle divertissant de mes naïves terreurs, comme le tigre joue quelquefois avec sa proie avant de la dévorer. Je portai instinctivement la main sur le manche de mon couteau. Mon hôte, de son côté, souriant avec ironie, fixait sur moi son regard scrutateur.
–Permettez, reprit-il, que j’aide à vous débarrasser.
Et il étendit la main pour saisir mori fusil. Mais je me reculai en me mettant sur la défensive.
–Je devine votre intention, ajouta-t-il avec le même sang-froid, vous voulez m’épargner ce soin; mais vous ne refuserez pas sans doute J’aide de mes domestiques.
En même temps, il frappa du poing sur une table placée près de son lit. Aussitôt, une porte, que je n’avais point remarquée, s’ouvrit et livra passage à trois hommes armés qui se jetèrent sur moi.
La résistance était inutile. J’essayai pourtant de me défendre. En me débattant entre leurs mains, je renversai la lampe, qui s’éteignit. Je parvins alors à dégager un de mes bras, et tirant vivement mon couteau de chasse, j’en frappai au hasard dans l’obscurité, deux coups désespérés.
Deux gémissements plaintifs se firent entendre. Une vive clarté illumina tout à coup les objets autour de moi. Le soleil déjà levé sur l’horizon inondait ma chambre de ses rayons. J’étais tombé de mon siège auprès de ma cheminée où s’éteignaient, en pâlissant, les dernières lueurs du feu allumé la veille. A mes pieds, Presto agonisant et percé de deux larges blessures, léchait encore ma main sanglante, en atlachant sur moi un regard que je n’oublierai jamais.
Je venais de frapper mortellement mon chien dans les hallucinations d’un pénible cauchemar.
J’ai fait enlever le tableau de Jacques Muller, cause première de ma fatale erreur et de la fin tragique de Presto. Il est relégué maintenant au fond de mon cabinet, dans un endroit où mes yeux ne peuvent l’apercevoir qu’avec le consentement exprès de ma volonté.
Presto a reçu les derniers témoignages d’estime et de regrets que l’amitié pouvait lui donner. Son corps repose dans un coin de mon jardin, connu de moi seul, et où seul je vais quelquefois évoquer le souvenir de ses rares qualités et de son dévouement si mal récompensé.
UN AMBITIEUX
(NOUVELLE)
Table des matières
Dans un pauvre village de l’Auvergne vivait, il y a quelques années, le plus pauvre des desservants qui aient jamais circulé à travers les défilés des Cévennes. La masure qui lui servait d’habitation n’aurait pas fait envie au dernier des paysans employés à fouiller les entrailles de la montagne pour en extraire la houille ou l’antimoine.
Adossée à une petite église en pierres grises, que surmontait une croix de fer, on eût dit un pieux ermitage ou quelqu’un de ces asiles hospitaliers élevés sur les hauts lieux, loin des routes frayées par les pas de l’homme. Du plateau sur lequel elle était assise, le regard plongeait sur le fertile bassin de la Limagne, bordé dans sa plus grande longueur par le ruban argenté de l’Allier. Derrière l’église, sur le penchant de la montagne, quelques cabanes échelonnées ressemblaient à une caravane gravissant une route escarpée. De ce point, la vue courait, de rocher en rocher, le long de la chaîne d’où se détachent le Puy-de-Dôme, le Plomb du Cantal et le Mont-Dore.
Telle était à peu près l’espèce de Thébaïde habitée depuis dix ans par le curé de ***. –On comprendra facilement le scrupule qui nous empêche d’écrire ici le nom du village, aussi bien que notre répugnance à altérer l’exactitude des moindres détails de cette simple histoire par la banalité d’un pseudonyme.–C’était un homme de soixante ans, sec, alerte, d’une physionomie douce et bienveillante. La simplicité de son cœur n’excluait ni la finesse, ni l’élévation de l’intelligence, de même que l’austérité de ses mœurs ne diminuait rien de son indulgence naturelle pour les autres. Sa foi était ardente, et son zèle pour ses administrés n’avait d’autres bornes que celles que la nature avait imposées à sa force physique. Sa charité, sous ce rapport, lui faisait accomplir des miracles. L’hiver n’avait pas de froid assez rigoureux, de neige assez épaisse, la montagne n’avait pas de ravins assez profonds, la nuit de ténèbres assez effrayantes pour l’arrêter dans l’exercice de ses pénibles fonctions. Et tout cela se faisait simplement, sans le plus secret mouvement de vanité, avec cet air de bonhomie qui ôte jusqu’à la pensée du sacrifice.
Cet homme au cœur simple avait pourtant une ambition, ambition modeste et bien légitime, mais toujours déçue. Depuis plusieurs années, le bon curé nourrissait, en secret, le désir de posséder. une soutane neuve! Et il convient de reconnaître que ce désir n’était que trop justifié par l’état de maturité très avancée de la principale pièce de son vêtement. C’est que cet humble habit comptait, lui aussi, de longs et honorables services. Il y avait longtemps qu’il accompagnait son maître dans toutes ses excursions. Avec lui, il avait bravé les intempéries des saisons et essuyé bien souvent la pluie, la poussière et la neige, avec des alternatives de vent et de soleil. Sous l’action combinée de ces divers éléments de destruction, la couleur primitive avait été visiblement altérée. Après avoir passé, par des dégradations insensibles, du noir au brun, du brun au roux, il avait acquis définitivement cette teinte effacée et indécise qui rappelle les horizons brumeux des derniers jours d’automne. Comme cette arrière-saison de l’année, son aspect avait quelque chose de mélancolique qui portait à la rêverie. Aminci, fatigué, et comme à bout de force, il paraissait prêt à rompre, au moindre tiraillement, tout contact immédiat avec celui qu’il avait mission de couvrir, mais qu’il ne protégeait plus, hélas! que pour la forme! Et il est probable qu’une séparation, au moins partielle, se serait déjà effectuée, en plus d’une circonstance, sans le talent et l’infatigable dévouement de dame Marguerite, respectable matrone, à l’air imposant, à la taille ronde et courte, attachée au service du curé, après avoir, depuis longtemps, passé l’âge canonique.
En présence d’un danger sans cesse renaissant, cette courageuse femme semblait avoir pris pour devise: «Je maintiendrai!.» Sous son impulsion généreuse, son aiguille accomplissait, chaque jour, de véritables prodiges, en traçant, à travers l’étoffe, de savantes et invisibles arabesques. Grâce à elle, la séparation, toujours imminente, se trouvait retardée de jour en jour, sans que la dignité du curé eût trop à souffrir de cette association infiniment prolongée, et qui, toujours près de se rompre, ne tenait bien souvent qu’à un fil!...
Il ne faudrait pas croire, cependant, que ce vénérable prêtre fût insensible à ce que l’on est convenu d’appeler le respect de sa propre personne. Sous des dehors plus que modestes, il cachait un amour inné de la propreté. Ce n’était pas un de ces rigoristes qui font un crime de tout ce qui a l’apparence d’une concession aux préjugés ou à l’opinion, et encore moins un de ces apôtres orgueilleux qui se drapent dans leurs guenilles. Il sentait sa misère et la portait courageusement, toujours prêt, quand il le fallait, à renoncer, dans l’intérêt d’autrui, à la satisfaction de son unique désir, l’acquisition d’une soutane!
Ce désir, ce rêve avait failli plusieurs fois se réaliser. Vain espoir! Le bon curé avait compté sans les entraînements de son cœur. Au milieu d’une population privée de ressources, les occasions de faiblir dans sa résolution étaient trop nombreuses et s’offraient à lui, pour ainsi dire, à chaque pas et sous toutes les formes. Comment résister à de pareilles tentations, lorsque l’on sent dans sa poche deux écus qui sautillent en babillant joyeusement, et ne demandent qu’à prendre leur volée?
Avec eux, hélas! s’envolaient aussi l’espoir et les moyens de posséder une soutane neuve! Et, chose encore plus grave, le petit trésor laissé entre les mains des malheureux représentait presque toujours très exactement toute la fortune présente du curé. En présence de la misère des autres, ce singulier pauvre trouvait toujours qu’il avait du superflu. Cette manière d’envisager les biens de ce monde et d’en faire usage n’était pas toujours partagée par dame Marguerite, et cette différence d’appréciation amenait souvent sur ses lèvres des réflexions et des récriminations peu obligeantes pour son maître.
Au milieu de ces alternatives d’espérance et de découragement, les années s’écoulaient, les fêtes se succédaient, ainsi que les déceptions, et toujours le pauvre curé répétait, avec une infatigable persévérance: Ce sera pour l’année prochaine, pour Pâques, pour la Pentecôte, pour l’Assomption, pour Noël! En vain, il avait parcouru dix fois ce cercle fatal. Les saisons et les fêtes revenaient avec une impitoyable régularité, laissant, à chaque retour, une trace plus sensible de leur passage sur la malencontreuse soutane!
Un soir d’été, il pouvait être huit heures, le curé, après avoir achevé la lecture accoutumée de son bréviaire, était assis en silence près d’une fenêtre basse donnant sur le village. Le temps était à l’orage, et le curé, revenu tard et fatigué d’une longue excursion, respirait avec une douce volupté l’air rafraîchissant, quoique un peu vif, qui péné trait dans la salle. Marguerite rangeait, sur les rayons d’un dressoir en chêne, la vaisselle qui avait servi au souper frugal de son maître.
Outre le meuble dont nous venons de parler, la chambre renfermait une table à manger, qui servait aussi de table à jeu dans les longues soirées d’hiver, lorsque le curé disputait gravement à dame Marguerite les chances d’une partie de dames ou de dominos. Tout auprès, se voyait un bahut en noyer, et, dans le fond, adossé au mur, le meuble le plus apparent, quoique d’une simplicité patriarcale, le lit du curé. Un Christ en ivoire, magnifique présent de la piété d’une noble dame, s’élevait au-dessus d’un prie-Dieu en bois noir. A l’un des angles formés par le manteau d’une vaste cheminée, se dressait une de ces longues boîtes bariolées, assez semblables à l’étui d’une momie égyptienne, et au-dessus desquelles apparaît le cadran d’une horloge villageoise. Quelques chaises de paille grossière complétaient l’ameublement. Un étroit corridor séparait cette chambre de celle de Marguerite, où régnait une simplicité plus évangélique, en quelque sorte.
Marguerite était la véritable souveraine de ce modeste domaine. Le maître légitime avait abdiqué peu à peu, en sa faveur, toute autorité administrative. Et, sauf quelques abus de pouvoir et quelques accès d’humeur grondeuse, cette domination, il faut le dire, n’avait rien que d’utile à l’intérêt commun, et convenait d’ailleurs parfaitement à l’insouciance absolue du curé pour les menus détails de la vie, surtout en ce qui le touchait personnellement.
Ce jour-là était précisément un de ces jours néfastes où le mécontentement de la vieille gouvernante assombrissait son front, pareil aux nuages qui flottaient en ce moment au-dessus de la montagne, répandant autour d’eux une obscurité sinistre. Ses mouvements un peu brusques, son activité redoublée, trahissaient une agitation secrète qui n’attendait qu’une occasion pour éclater. La figure du curé, au contraire, exprimait cette placidité et cette tranquillité d’àme qui lui étaient habituelles. On aurait pu même remarquer sur son front un certain air de triomphe peu conforme à sa modestie naturelle et au précepte de l’humilité chrétienne. De temps en temps il reportait, du vaste horizon où ils semblaient errer, ses yeux sur Marguerite qu’il examinait à la dérobée. Sa bouche dessinait alors un rapide sourire, où brillait une joie qui n’était pas exempte de malice.
La nuit, cependant, était venue; le ciel était sombre et la lune ne se montrait qu’à de longs intervalles. Le vent commençait à tourmenter la cime des deux hauts marronniers plantés devant la porte du presbytère.
–Après vos courses et vos fatigues de la journée, dit tout à coup Marguerite d’un ton d’autorité maternelle, le sommeil vous ferait plus de bien, à cette heure, que le grand air. Ce vent de la plaine n’est pas sain. L’orage n’est pas loin. Vous devriez au moins fermer la fenêtre.
–Je ne me sens pas fatigué, Marguerite. Pour ce qui est de l’air, vous avez raison, et je vous obéis. quoique,–ajouta-t-il à demi-voix en fermant la fenêtre,–l’orage le plus à craindre en ce moment ne soit peut-être pas celui qui menace au dehors.
Marguerite n’entendit pas ou feignit de n’avoir pas entendu; le curé se rassit.
–Seriez-vous mécontente de moi, aujourd’hui?–poursuivit-il lentement, tout en la regardant d’un air de doute affecté. Cette fois, vous auriez tort, Marguerite.
L’apparente bonne foi avec laquelle ces paroles furent prononcées, amena l’explosion prévue par le curé.
–Ah! vraiment, j’aurais tort, s’écria-t-elle avec une indignation comique; et je dois être contente de vous. Une journée passée hors du logis, sans boire ni manger, à votre âge! Cela est sage et louable, sans doute! Oh! cela finira mal pour vous, c’est moi qui vous le dis.
En ce moment, un éclair brillant illumina toute la salle. Le curé et sa gouvernante se signèrent. Marguerite alluma une petite lampe placée sur la tablette de la cheminée.
–Paix! Marguerite, paix! reprit timidement le curé; uotre ministère a des devoirs pénibles.
–Eh! mon Dieu! L’Église, vous le dites vous-même, n’exige pas qu’on tue son corps pour sauver son âme. Encore si cela vous rapportait quelque chose autre que des bénédictions!. Ainsi, voyez où cela vous a mené! Regardez autour de vous! Voilà tout ce que vous possédez! voilà le fruit de trente années d’exercice!. Il n’y a jamais cinquante francs dans votre bourse!.
–Qui sait? murmura le curé, il ne faut jamais désespérer de la Providence.
–Vous avez bien raison, car si elle n’y pourvoit pas, je ne sais comment nous aurons un morceau de pain pour nos vieux jours, puisque vous ne savez pas conserver pour vous celui qu’elle vous envoie. Regardez-vous, s’il vous plaît... Y a-t-il dans toute la paroisse un homme plus pauvre que vous? Que sont devenues les belles promesses que vous m’avez faites à Pâques?. Voilà l’Assomption qui approche, qu’allons-nous faire?... Que vous a rapporté, par exemple, la journée d’aujourd’hui? Rien.
–Eh! eh! fit le curé d’un air mystérieux.
–Ou, tout au plus, quelques menues pièces blanches pour vos pauvres, car vous ne savez rien réserver pour vous.
En cet endroit, Marguerite fut interrompue par un violent coup de tonnerre qui ébranla la maison, et traça sur le flanc de la montagne une éclatante traînée de feu.
La vieille gouvernante saisit un rameau de buis qu’elle trempa dans un bénitier suspendu à la muraille, et se mit à semer autour d’elle les gouttes de l’eau bénite, tandis que le curé récitait une courte prière.
Pendant ce temps, le tonnerre s’était éloigné; la pluie tombait en abondance. Le curé continua tranquillement:
–Marguerite, il faudra vous informer s’il y a dans le pays un tailleur capable de faire convenablement et promptement une soutane neuve. pour votre curé.
–Plaît-il? répondit la gouvernante, qui crut avoir mal compris. Que dites-vous?
–Je dis que vous avez oublié que c’est bientôt le25juillet.
–Eh bien?...
–Eh bien?. j’ai visité aujourd’hui dans son château Mme la baronne Dubief, qui m’a renouvelé sa recommandation au sujet des dix messes de fondation pour l’âme de son mari. et la bonne dame m’a prié d’accepter en dédommagement la somme de deux cents francs, que voilà.
En parlant ainsi, le curé sortit de dessous sa soutane une bourse de peau fort agréablement arrondie.
Marguerite avançait la main pour s’assu rer de la réalité du fait, lorsque son maître se leva en poussant un grand cri. Une vive lueur teignait le penchant de la montagne jusqu’au pied de la fenêtre. Le curé courut ouvrir la porte du presbytère. Une colonne de fumée ardente s’élançait du toit d’une maison au milieu du village.
–Au feu! cria le curé. Marguerite, hâtez-vous, allez sonner la cloche de l’église, pour appeler du secours.
Marguerite sortit par une porte intérieure du presbytère qui communiquait à la sacristie. Le curé prit son chapeau et sa canne, et s’achemina à travers l’obscurité vers le théâtre du sinistre.
Le lendemain matin, l’incendie était éteint; une seule habitation, la plus chétive de toutes avait péri. mais le curé avait perdu au milieu des flammes une notable partie de sa soutane.
–Heureusement, disait Marguerite en achevant de réparer ce nouveau désastre par une pièce mal assortie, quant à la cou leur, au ton général de l’habit, heureusement que, grâce à la générosité de Mme la baronne, le mal, cette fois, n’est pas sans remède.
–Hélas! ma bonne Marguerite,–répartit le curé en portant la main derrière son oreille, comme un écolier pris en faute, –il n’en est pas de même du malheur qui a frappé ces pauvres gens.
–Eh bien! vous ferez un sermon et une quête en leur faveur. On les aidera, sans doute.
–Il faut l’espérer, du moins; mais ne serait-ce pas à nous, Marguerite, de donner l’exemple?
–Voilà encore une de vos idées. Chacun est tenu de secourir les pauvres selon ses moyens. Les riches avec de l’argent, les prêtres avec la parole. Songez que vous avez à peine le nécessaire.
–C’est vrai, mais ils manquent de tout.
–Il vous faut une autre soutane.
–Ils n’ont ni pain, ni vêtement.
–Mon Dieu! exclama la gouvernante frappée d’une idée subite, qu’avez-vous fait de l’argent que vous m’avez montré hier?
–Marguerite, répondit le curé avec confusion, vous n’irez pas commander pour moi la soutane neuve dont nous avons parlé. Je porterai encore celle-ci à la fête prochaine.
Le curé avait perdu volontairement les moyens d’acheter une soutane.
Un événement inattendu vint, au printemps suivant, redoubler l’anxiété du digne prêtre. Le bruit se répandit tout à coup d’une visite pastorale de l’évêque dans toutes les paroisses de son diocèse. Cette nouvelle jeta d’abord le curé dans une sorte de torpeur résultant de la vue d’un danger imminent. Il eut, un instant, le vertige, comme s’il eût senti la terre vaciller sous ses pas. Puis, à cette prostration de toutes ses facultés succédèrent une agitation fébrile et une activité surnaturelle. Il allait, venait, se multipliait, agissait sans motif et sans relâche, faisait et recommençait les mêmes choses à tout moment. Il parlait haut et seul, et se livrait à tous ces actes de surexcitation par lesquels les poltrons cherchent à s’étourdir et à s’assurer contre leur propre faiblesse. Soins superflus! tous ses efforts aboutirent à un si misérable résultat, qu’il dut renoncer définitivement à tout espoir de sortir honorablemeut de cette terrible épreuve. Déjà il se voyait comparaissant honteux, négligé et misérable, comme un homme de mauvaises mœurs, devant son supérieur ecclésiastique, lorsque la Providence vint encore à son secours sous les traits de la charitable veuve, avertie secrètement par Marguerite.
Un tailleur fut mandé d’un bourg voisin. Le temps pressait. Le tailleur était pauvre; il fallut lui payer d’avance le prix de son travail et lui fournir les moyens d’acheter l’étoffe nécessaire.
En s’en retournant, le tailleur, qui aimait à boire, s’arrêta dans un cabaret où le vin, ce consolateur du pauvre, agit si merveilleusement sur son imagination, qu’il lui fit perdre complètement le discernement du mien et du tien. Le curé supporta ce nouveau coup avec l’insensibilité apparente d’un malheureux qui n’a plus assez de force pour souffrir. On arrêta le voleur; le curé le fit relâcher, en se disant à lui-même qu’un malheur n’en réparait jamais un autre, et en affirmant tout haut que l’argent dépensé par le tailleur n’était pas un dépôt, mais un don.
Marguerite, à cette déclaration, crut que son maître était devenu fou.
Le jour redouté arriva. Le bruit des cloches, sonnant à haute volée, annonça l’entrée du prélat sur le territoire de la paroisse. Le curé, accompagné de son sacristain et de deux enfants de chœur en costume officiel, quitta le presbytère pour venir, à l’entrée du village, recevoir Sa Grandeur. Les autorités locales, le maire à leur tête, entouraient le dais sous lequel l’évêque devait être conduit à l’église avec le cérémonial d’usage. Le curé lui-même, fier et heureux de l’éclatant surplis qui recouvrait sa soutane, s’avançait d’un pas ferme à la tête de sa petite escorte, sur un chemin jonché de fleurs, entre une double haie de maisonnettes cachées derrière des draperies de feuillage. L’évêque parut. Le cortège s’achemina vers l’église. Le curé officia. Après la messe, il fut admis à présenter ses salutations au prélat.
Sa Grandeur était assise entre ses deux grands vicaires qui se tenaient debout dans une attitude respectueuse, et les notables habitants de la commune. C’était un fort bel homme de quarante ans environ: ses manières étaient celles d’un homme de cour, sa physionomie avait de la noblesse et il s’exprimait avec la grâce et l’abondance d’un orateur habitué à parler devant les grands de la terre.
Le curé avait senti sa fermeté l’abandonner à l’instant où il avait été forcé de quitter l’officieux surplis, qui lui avait permis, quelques instants auparavant, de se présenter devant son supérieur avec une assurance apparente. Le jeune prélat, à la vue du vêtement misérable du vénérable curé, fronça le sourcil. Le curé se mit à trembler comme un criminel devant son juge.
–Votre paroisse, monsieur le curé, dit l’évêque d’une voix sévère, est-elle donc si pauvre et vos revenus sont-ils si modiques, que vous ne puissiez accorder à votre personne les soins qu’exige la dignité du sacerdoce?
–Je supplie Votre Grandeur de me pardonner.
–Nous sommes loin, monsieur le curé, poursuivit l’évêque avec gravité, des temps heureux où l’Église, honorée pour elle-même, ne se parait que des vertus austères de ses serviteurs.
–Monseigneur, mes faibles moyens sont seuls la cause, je vous l’atteste.
Et le curé s’arrêta; le désir de se justifier allait lui faire proférer un mensonge.
–Je sais tout! je sais que votre imprévoyance et votre charité mal entendue compromettent la considération nécessaire à un ministre de la religion, et je blâme hautement une conduite aussi peu mesurée. Allez, monsieur le curé, et souvenez-vous qu’en sacrifiant ce que l’on doit à soi-même, on s’expose quelquefois à manquer au respect que l’on doit à d’autres.
Dès que le curé fut sorti, le prélat se tourna en souriant vers les témoins de la petite scène qu’il venait d’improviser:
–La leçon a été rude, dit-il, mais elle était nécessaire, .. Je crois notre brave curé corrigé pour longtemps de son excessive libéralité. Quoi qu’il en soit, monsieurl’abbé, ajouta-t-il en s’adressant à l’un de ses vicaires, ayez soin de faire parvenir promptement à mon digne pénitent une soutane neuve et trois cents francs, destinés à parer aux éventualités de son dévouement.
Avant de retourner au presbytère, le curé que cette scène avait profondément affecté, pria longtemps dans l’église. Une sueur froide mouillait son front. Rentré chez lui, il avait la fièvre. Marguerite le gronda plus doucement qu’à l’ordinaire et l’obligea de se coucher.
Quelques jours après, un médecin se tenait debout, l’air abattu, près du lit du curé. Marguerite cachait sa figure dans ses mains, et essuyait, de temps en temps, ses yeux avec le coin de son tablier.
Un étranger entra. Il portait sur un de ses bras une soutane du plus beau noir, et dans une de ses mains une bourse pleine.
–De la part de Monseigneur, dit-il.
Le malade sourit tristement:
–Remerciez, je vous prie, répondit-il en élevant la voix, Sa Grandeur. au nom de mon successeur, et recommandez à ses bontés un ardent prédicateur que j’ai trop peu écouté.
Le curé désignait Marguerite.
–Mon Dieu! ajouta-t-il plus bas, j’ai été ambitieux, sans doute, mais puisqu’il est si difficile d’avoir une soutane neuve dans ce monde, faites, je vous en conjure, que les pauvres soient moins nombreux. et les gouvernantes plus traitables.
Ce furent ses dernières paroles.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.