Kitabı oku: «Les causeries du Louvre»

Yazı tipi:

Auguste Jal

Les causeries du Louvre


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317645

Table des matières

I

II

III

IV

V.

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

POUR SERVIR DE PRÉFACE.


I

Table des matières

Le coin de la gloire. — M. Bertin aîné. — Adoration. — Fureur. — Discussion. — M. Ingres, sculpteur. — Des Barbus. — Un raisonneur. — Exaltation. — La forme. — Les coloristes. — Ils ont aussi la forme. — Madame ***, peinte à Rome en 1807. — M. Ingres a la foi. — Ses goûts exclusifs. — Sa famille pittoresque. — Les protestans. — Influence de M. Ingres, utile aux arts, défavorable aux artistes. — Tu Marcellus eris. — M. C. Pradier.

LA foule était pressée à l’angle du grand salon; à cet angle où l’on place tout ce qui doit avoir la vogue, tout ce qui est beau, ou du moins renommé ; où nous avons vu successivement les portraits vantés, et la Sainte-Thérèse, plus célébrée encore, de M. le baron Gérard; où les Moissonneurs de Léopold Robert ont fixé pendant long-temps le public; où chaque peintre voudrait être exposé, parce que c’est déjà une recommandation que d’être dans ce coin, vers lequel les adorations sont habituées à se tourner; Orient où les fervens de la peinture vont adorer le dieu du Louvre.

L’étoile brillante de Ingres y avait guidé l’élite des curieux et des artistes. L’assemblée était silencieuse. On contemplait avec attention, avec méditation, avec recueillement, un vieillard à l’air noble et bon homme, au visage plein et ferme, grave et doux; un beau vieillard, que dans sa jeunesse, féconde en brillantes chances, nos mères appelaient aussi le beau! Cet homme est là, dans un fauteuil, le corps légèrement penché en avant, les deux mains appuyées naturellement sur ses cuisses; il regarde, il écoute...

— - Il va parler! s’écria une voix, qui interrompit brusquement le grand silence dans lequel nous nous complaisions, et qu’aucun de nous n’avait osé troubler par un geste, par un signe des yeux, et à plus forte raison par une parole critique ou même laudative.

Et alors tout fut fini. L’illusion cessa, les murs du temple croulèrent, on s’approcha de l’idole, et l’on en vint à discuter le dieu.

— Je le nie, dit un des spectateurs avec une chaleur un peu brutale; je le nie, il ne parlera pas, il ne pourrait pas parler. La vie n’est pas en lui!

Oh! ce fut une belle rumeur, quand ces paroles imprudentes tombèrent dans notre groupe réveillé ainsi en sursaut! Figurez-vous Luther faisant quelque irruption soudaine dans une église romaine, et attaquant par le doute et l’examen le prédicateur catholique! Voyez ce que deviendra l’assemblée! lisez l’indignation dans les yeux du prêtre et des auditeurs! Il en arriva de même. D’abord, par un mouvement spontané, tout le monde s’éloigna de cet impie, qui resta, quelques secondes, seul au milieu d’un cercle; ensuite la colère, le mépris, la rage, rapprochèrent tous les fidèles, et le possédé eut à répondre à cent interpellations, dont aucune ne descendit au-dessous du ton de la querelle.

— Ah! monsieur trouve que cela manque de vie!

— Mais, monsieur, j’ai ce malheur.

— Monsieur trouve cela mauvais, peut-être! on lui souhaite d’en faire autant.

— Si j’en pouvais faire autant, je m’estimerais bien heureux; ce qui ne m’empêche pas de regretter que cette peinture manque d’une qualité essentielle.

— Des qualités!.. Cette peinture a celle qui dispense de toutes les autres, ou, pour mieux dire, elle les a toutes: c’est la nature elle-même.

— Oui, je sais que rendre la nature complète est le vœu de M. Ingres; mais je prétends qu’il ne s’attache qu’à une des données de l’art, et qu’il lui subordonne tellement les autres, qu’il est moins peintre que sculpteur.

Un éclat de rire bruyant accueillit cette opinion: on haussa les épaules en faisant presque les cornes au hardi dissident, qui attendit avec calme qu’on lui permît de répondre.

— Je blesse, je le vois, des croyances sincères, profondes, des admirations anciennes, réfléchies, consciencieuses....

— Certainement, monsieur, répondit un jeune homme à barbe pointue: nous admirons parce que nous comprenons; nous croyons à M. Ingres, parce que nous avons vu tous les autres.....

— Ne parlons pas des autres, s’il vous plaît, de peur de compliquer la question.

— Oui, sans doute, laissons les autres, repartit un second barbu en fermant les poings. C’est trop d’humiliation pour M. Ingres que de l’abaisser jusqu’à mêler son nom à ceux des misérables dont les galettes sèchent aux murs du Louvre.

— Je croyais, reprit froidement l’antagoniste, n’avoir affaire qu’à des admirations et à des croyances raisonnables; mais le fanatisme s’en mêle! On outrage tout ce qui tient un pinceau pour exalter un seul artiste! Bien! très-bien! De la passion, de la haine, de l’enthousiasme! tant mieux; cela abrège beaucoup les discussions. Moi, je ne sais pas disputer; j’aime le talent de M. Ingres; mais M. Ingres n’est pas dieu, et je me sens le droit de le regarder en face. Cependant je vois qu’ici tout accommodement est impossible: il faut adorer, et non pas admirer; il faut s’humilier et se taire. M. Ingres est pour vous, messieurs, le grand Lama, dont tout est bon, exquis, parfait, suave, divin. Moi, je n’abdique jamais mon goût ni ma raison. Nous ne nous entendrions pas; je vous quitte donc la place.

— Moyen connu, monsieur, d’échapper aux dangers d’une discussion!

— Les dangers d’une discussion! J’y croirais si, avec la barbe du seizième siècle, vous portiez la dague ou l’épée; mais le bon temps n’a pu tout-à-fait revenir. On se haïssait il y a quatre ans pour un hémistiche ou un sentiment d’école; vainement on a essayé d’ensanglanter la querelle. Aujourd’hui, le poignard pour une idée serait un anachronisme; la haine est déjà un ridicule. Regardez les tableaux qui nous entourent, et dites-moi où sont les chefs des factions pittoresques et leurs séides! Ils ont fini, se sont amendés ou sont tombés dans le mépris: où seraient les champions qui voudraient continuer le duel des opinions qui partagèrent l’école, et faire couler au profit d’un système, je ne dis pas une goutte de sang, mais une goutte d’encre? Ainsi je ne vois aucun danger à discuter, si ce n’est celui de s’enfoncer dans un échange d’argumens qui perdraient leur temps à vouloir convaincre.

Premier Barbu. — Monsieur fait retraite!

Deuxième Barbu. — Monsieur s’avoue battu!

Chœur d’Ingristes. — Enfoncé ! enfoncé, le bourgeois! vive Raphaël!

L’Antagoniste. — Oh! certainement, vive Raphaël! Je ne demande pas mieux que de trouver, de saluer, d’honorer un Raphaël; ce que je voudrais surtout dans le Raphaël que j’appelle de mes vœux, c’est qu’il nous donnât de grandes pages, qu’il nous en donnât beaucoup; qu’il fût fécond comme l’a été l’autre, qu’il jetât sur la toile, faute des murailles du Vatican, d’abondantes pensées, des centaines de figures; qu’il ne consumât pas des mois entiers à faire, défaire et recommencer toujours un portrait, et des années à mûrir un tableau; qu’il fût rapide comme le génie, et comme lui qu’il nous inondât de ses clartés divines; je le voudrais pour l’art, pour moi, pour tout le monde, et pour lui-même.

Premier Barbu. — Qu’importe le nombre des œuvres! c’est la perfection qui compte!

Deuxième Barbu. — Ce portrait vaut à lui seul toute l’école d’Athènes; je ne voudrais que cela pour ma gloire, et mon nom irait loin! Vivent Raphaël et M. Ingres!

Chœur. — Vivent Raphaël et M. Ingres!

Premier Barbu. — Criez donc vive M. Ingres, puisque vous avez dit: vive Raphaël!

L’Antagoniste. — Je ne vois pas que la conséquence soit rigoureuse; cependant je dis très-volontiers: Vive Ingres, le grand dessinateur!

Deuxième Barbu. — Le grand peintre, monsieur, le seul peintre de ce temps-ci!

L’Antagoniste. — Je suis moins exclusif que cela; et je crois être plus vrai en disant le plus grand dessinateur de l’époque.

Chœur d’Ingristes (avec fureur). — Dites le plus grand peintre! dites le seul peintre!

Premier Barbu. — Il faut baiser la poussière de ses bottes!

Deuxième Barbu. — Il faut bénir sa palette!

Troisième Barbu. — Il faut adorer sa brosse savante!

Un rapin sans barbe. — Il faut encadrer d’or tous ses pinceaux!

Autre rapin. — Il faut boire la gloire à son pincelier!

Chœur (avec solennité). — Le Pégase classique est mort; le véritable Pégase est l’appuie-main de M. Ingres!

L’antagoniste resta confondu au milieu de ces clameurs; et moi je regardais au-dessus du portrait de M. Bertin aîné, une représentation de l’Hôpital des fous à Lyon, par M. Biard; je crus que les figures s’en étaient animées, et que nous assistions à leur triste sabbat. L’hallucination dura peu: un des barbus s’approcha de moi, me saisit par le bras, et me dit en riant d’un air étrange:

— Cet homme-là est insensé, aveugle ou ignorant.

Je ne répondis pas d’abord. Les humeurs querelleuses ne sont point du tout mon fait; j’aime à causer avec les gens que je connais, et les illuminés me font presque peur. D’ailleurs je ne voulais pas me mêler à une controverse animée qui pût déranger mes habitudes pacifiques et nuire à mes études sur les travaux que les artistes ont montrés cette année au public. Mon opinion sur le portrait de M. Bertin était formée; j’avais vu, comme tout Paris, cet ouvrage remarquable dans l’atelier de M. Ingres; depuis une demi-heure je l’examinais au Louvre: je n’avais donc rien à apprendre à ce sujet; je n’avais pas non plus l’espoir de faire goûter mes idées au barbu exalté qui me serrait le bras. Je me contentai donc de lui dire, en cherchant à me dégager:

— Lâchez, monsieur, vous me faites mal!

Le Barbu. — C’est qu’on n’y peut pas tenir à entendre des propos de la nature de ceux que vient de nous débiter de sang-froid cet ennemi de M. Ingres! Le sang bout dans les veines; on sent qu’on tuerait volontiers quelqu’un, qu’on briserait toutes ces toiles stupides qui ont la prétention de lutter contre celle de notre illustre maître, qu’on casserait ces cadres arrogans!

Moi. — Cassez tout ce que vous voudrez, monsieur, excepté mon bras: je ne suis pour rien dans vos haines; et comme dit le docteur Baloir, je crois, dans l’Irato, je ne suis pas la danseuse.

J’allais m’échapper; mais mon jeune homme s’attacha au collet de mon manteau, et bon gré, mal gré, il fallut bien l’écouter.

Le Barbu. — Oser dire que M. Ingres n’est pas un grand peintre!

Moi. — Bon Dieu! calmez-vous, monsieur; vous vous ferez mal. La colère est parfois dangereuse: on a vu des apoplexies foudroyantes enlever par douzaines les hommes assez imprudens pour se laisser aller à de semblables accès! Je ne causerai avec vous que quand vous serez calme.

Le Barbu. — Tout mon cœur s’est soulevé ; mais je me modérerai, monsieur. Voyons, vous qui ne paraissez pas aussi étranger aux arts que cet Ostrogoth de tout-à-l’heure, ne m’accorderez-vous pas que M. Ingres est un grand peintre?

Il n’y avait pas à reculer; la question était directe, et mon interlocuteur l’avait faite d’un ton qui ne me permettait pas de lui refuser une réponse.

— Qu’entendez-vous, lui dis-je, par un grand peintre?

Le Barbu. — Un homme qui dessine bien

Moi. — A merveille! la forme avant tout.

Le Barbu. — Qui modèle finement et dans le sentiment juste de la nature qu’il a à représenter.

Moi. — Fort bien! c’est encore la forme. Et puis?

Le Barbu. — Tout est là.

Moi. — Mais la forme n’est qu’une moitié de la vérité ; c’est la moitié que doivent rechercher exclusivement le dessinateur, le statuaire et le graveur. L’autre moitié, qui appartient en propre au peintre comme à l’écrivain, c’est la couleur.

Le Barbu. — La couleur est inutile, parce que c’est une chose de convention.

Moi. — Sans doute il y a dans la couleur des conventions; aussi connaissons-nous plus d’un coloriste. Mais il y a une couleur vraie, et c’est celle qui complète le grand peintre. Tout homme qui emprunte à la même palette les tons qu’il applique à différentes figures, peut être un grand harmoniste, un peintre; mais je ne l’estime pas un coloriste vrai.

Le Barbu. — Bah! bah! les coloristes sont des charlatans, à commencer par Rubens et Rembrandt.

Moi. — Je sais que ceci est le thème de votre école. Mais permettez: Rubens part d’un point qui n’est pas le vrai absolu; mais ce premier ton admis, toute la gamme de ses couleurs est en raison du point de départ; il y a harmonie s’il y a exagération. Le rose domine, mais la lumière est partout chez Rubens; il y a transparence, éclat, charme et verve; il y a saillie, animation. Rubens vous prend, vous conquiert, quelque résistance que vous ayez faite; vous oubliez bientôt qu’il ment, parce que dans son brillant mensonge tout est vraisemblable, que tout se tient bien. Quant à Rembrandt, c’est un fascinateur plus habile encore, parce qu’il est plus puissant, qu’il vit d’oppositions plus grandes, plus vives, plus heureuses. Chez lui la lumière n’est qu’un point culminant; mais les mystères de l’ombre sont merveilleux: il n’a jamais une demi-teinte opaque ou louche; tout est chaud et transparent dans son clair-obscur. Je vous demande pardon de vous parler de clair-obscur, qui est une puissance de l’art, niée par votre école. On lit la forme sous son effet; il voile, et ne déguise pas: il n’est pas plus vrai, réellement parlant, que Rubens; mais c’est un aussi merveilleux harmoniste. Titien et Paul Véronèse sont plus positifs et non moins éclatans; qui oserait les appeler des charlatans? Est-ce un charlatan aussi que M. Van-Dick, avec sa soigneuse observation du ton local de chaque individualité, avec sa couleur argentine et transparente? Ne faites pas ainsi fi des coloristes; ils ont l’admiration de tous les pays; ils s’adressent à l’imagination, l’excitent comme les poètes qui ont de la pensée, comme les musiciens qui fondent leurs chants sur des rhythmes forts et pressans. Toute votre école s’acharnerait sur Rubens et Titien, sur Tintoret et Rembrandt, sur Velasques et Van-Dyck, sur Tintoret et Gros, le Gros des Pestiférés de Jaffa, d’Aboukir et de Nazareth, qu’elle n’enleverait pas un grain au poids dont la réputation de ces peintres pèse dans la balance des jugemens de la postérité. Il ne faut pas nier les qualités qu’on n’a point: on se moqua du renard qui voulait que ses confrères coupassent leurs queues parce qu’il avait perdu la sienne dans un piége.

La mode en fut continuée,

observe naïvement Lafontaine; la mode de la couleur pourrait bien ne pas passer davantage.

Le Barbu. — M. Ingres ne veut pas être un coloriste, il en serait bien fâché ; mais sa peinture n’est pas d’un ton désagréable, comme ses ennemis affectent de le dire.

Moi. — Ici, il m’est impossible d’être de votre avis. Généralement M. Ingres s’enveloppe dans une harmonie grise; il ne recherche pas l’effet, il ne croit pas à la nécessité de la saillie; ce qu’il veut avant tout, c’est exprimer sa pensée, et pour cela, la forme étant suffisante, indépendamment de tout coloris, il étudie amoureusement la forme, et néglige, ou peut-être même méprise la couleur.

Le Barbu. — Et croyez-vous qu’il ait tort?

Moi. — Je crois qu’il n’y a rien de méprisable dans l’art, qu’il n’est même rien que l’on doive négliger; mais je comprends très-bien que ce soit au dessin, comme interprète essentiel de la pensée, et comme moyen de la reproduction des objets, que l’on se voue de préférence. La couleur sans la forme n’existe pas; la forme peut se passer de la couleur. Vous voyez que je vous concède beaucoup; et la concession ne me coûte rien, parce que je crois être dans le vrai; mais.....

Le Barbu. — Encore un mais! toujours des restrictions!

Moi. — Celle-ci a, je crois, de l’importance; elle a rapport aux coloristes comparés aux dessinateurs.

Le Barbu, — Cela ne se compare pas, monsieur!

Moi. — Je vous demande la permission de m’expliquer. Il n’est pas un coloriste célèbre, pas même un grand harmoniste, qui ne soit, aussi, remarquable par la forme.

Le Barbu. — Oh! par exemple, le paradoxe est fort!

Moi. — Je ne prétends pas que les hommes dont je vous citais à l’instant les noms, aient la forme au degré où l’ont Raphaël, Jules Romain et Léonard de Vincy; mais, à moins d’être aveugle, comme vous accusiez tout à l’heure de l’être ce pauvre monsieur si maltraité par les ardens de votre cabale janséniste, vous ne nierez pas que Titien, Corrége, Paul Véronèse et Van-Dyck ne dessinent bien.

Le Barbu. — Vous les mettriez à côté de Raphaël et de Léonard?

Moi. — Non; mais enfin s’ils n’ont pas toute la finesse, toute l’élévation du dessin de ces deux grands maîtres, ils sont corrects...

Le Barbu. — On ne l’est suffisamment que quand on est arrivé à la perfection sous ce rapport, comme M. Ingres.

Moi. — Au moins n’ont-ils rien de choquant; leurs hommes sont des hommes; ils se meuvent, ils pourraient vivre: vous m’accorderez cela, j’espère?

Le Barbu. — Ils ont pour eux l’apparence.

Moi. — Eh bien! soit, j’accepte votre mot: ils ont l’apparence; mais cette apparence a du charme; elle est expressive, revêtue qu’ils nous la donnent d’une couleur belle, brillante, puissante et vraie.

Le Barbu. — Je pourrais contester la vérité.

Moi. — Non pas à l’auteur des Noces de Cana, je pense, ou au Titien peignant sa maîtresse, ou à Tintoret reproduisant d’une manière si complète cet homme à barbe rousse et fourchue, dont M. Ingres a rappelé la pose dans son portrait de M. de Pastoret fils, il y a quelques années. Ces peintres-là représentent la vie; ils savent animer les personnages; ils savent donner de l’action à leurs sujets, et non-seulement à leurs sujets, mais, dans chaque tête, à l’œil, à la bouche, aux sourcils, aux lèvres. Franchement, M. Ingres fait-il cela? Il y tâche, quoi que vous disiez; mais réussit-il bien? S’il a l’avantage par le dessin, il est de beaucoup inférieur par le ton, la vie, la réalité enfin. C’est ce qui m’autorise à vous dire que les fureurs de vos camarades étaient ridicules, il y a un moment, quand ils ont si vivement rabroué le spectateur qui disait que le M. Bertin de M. Ingres ne pourrait pas parler.

Le Barbu. — Je vois que vous voudriez qu’un portrait fût un trompe-l’œil.

Moi. — Si c’était possible, je le voudrais sans doute. Quelquefois on y est presque arrivé. Je ne vous parlerai pas de Pagnest que vous n’estimez probablement pas; mais d’abord, Tintoret que je vous citais, Van-Dyck, puis Holbein, dans son portrait d’Érasme, malgré un peu de sécheresse, et dans sa tête délicieuse de femme à la robe rouge, aux mains croisées. Érasme est vrai, il sort de la toile. Le peintre n’a pas fait de grands efforts pour arriver à cette fin; et quant à cette femme, le sang coule sous la peau, dans son front, dans ses mains. Dites-moi si dans le portrait de M. Bertin et dans celui de cette dame fait, à Rome, par M. Ingres en 1807, et que j’ai vu dans la galerie, il y a du sang quelque part?

Le Barbu. — Vous demandez à M. Ingres les qualités qu’il n’a pas, qu’il ne veut pas avoir; il faut, pour bien juger, se placer au point de vue de l’artiste, et ne pas exiger de lui autre chose que ce qu’il a la prétention de faire.

Moi. — Cela est juste: aussi ne reprocherais-je point à M. Ingres de manquer à une des conditions de la vérité, si je n’entendais dire de tous côtés, et, tantôt encore, plus haut que partout ailleurs: «Il n’y a qu’un grand peintre en France, un seul qui rende la nature: c’est M. Ingres.» M. Ingres, selon moi, et selon beaucoup d’autres, trace admirablement la silhouette d’une figure; il modèle cette figure à merveille; mais je nie qu’il la reproduise par le ton comme par la forme. Je dis aussi que généralement il ne donne pas à la chair sa morbidesse; que tout est fait dans ses chairs de la même manière; que cette manière est souvent sèche; qu’il accuse toutes les saillies, en les mettant sur un même plan, excepté peut-être dans le portrait de M. Bertin, où l’œil du côté de l’ombre vient bien plus en avant que l’autre, ce qui est contraire à la vérité ; que s’il est harmonieux, cette harmonie est froide; qu’il prend rarement la peine de faire des yeux mouillés et des lèvres humides; que ses cheveux sont ordinairement de marbre ou de corne, comme vous le voyez dans ces deux portraits de M. Bertin et de la dame florentine.

Le Barbu. — Assez de blasphèmes, monsieur! Je vous ai laissé exhaler librement votre haine. Je ne répondrai point à tous ces reproches que vous croyez bien forts; et qui sont pour nous comme non-avenus. J’en ai entendu plus que, pour l’honneur de notre école, je n’en devais entendre. Vous avez des antipathies; vous les dissimulez par une feinte admiration pour une des qualités éminentes de M. Ingres: je ne m’y suis pas trompé. Vous ne comprenez pas et vous accusez. M. Ingres est comme il doit être, comme il veut être. Vous admirez probablement Raphaël sur la parole de trois siècles qui l’ont admiré, et vous ne voyez pas que notre maître est tout aussi coloriste que Raphaël.

Moi. — C’est ce dont je ne conviendrai point, s’il vous plaît. Raphaël n’est pas un grand coloriste; mais il est ce que j’oserais appeler un coloriste suffisant. N’allons pas chercher ailleurs que dans le Louvre et dans des souvenirs récens. Dites-moi si ce portrait fait à Rome, en 1807, sous le ciel de Raphaël, est d’une couleur aussi près de la vérité naturelle que celle de la Vierge au voile? Prenez l’OEdipe de M. Ingres, et comparez-le à l’Archange de Raphaël! Que citeriez-vous de ce que nous connaissons, vous et moi, de Raphaël, qui soit aussi peu attrayant par le coloris que l’Apothéose d’Homère, si belle d’ailleurs? Croyez-vous que la Jardinière ne soit pas d’un aspect plus agréable que l’Odalisque de votre maître? Et encore nous n’avons plus Raphaël dans la virginité de sa couleur; le temps y a mis son vernis obscur, et tout Ingres est d’hier. Quant à ce que vous me disiez de ma haine, de mes préventions, vous m’aviez mal jugé. Loin de haïr M. Ingres, je l’admire bien sincèrement; mais je ne me crois pas obligé de tout admirer en lui; je n’ai vendu mon âme à personne; mon sentiment est à moi et nul n’y a pris hypothèque. Je suis libre, vous ne l’êtes plus; vous êtes sous un charme dont je conçois que vous ayez de la peine à vous défendre, parce que M. Ingres est éloquent, qu’il a façonné votre goût selon son goût, qu’il a moulé votre pensée dans sa pensée. Vous êtes absolu comme tout homme de parti; vous ne voulez point laisser entamer votre système ou votre héros; vous craindriez qu’une concession ne minât la doctrine ou le chef de votre religion; vous êtes tout d’une pièce, soit que vous louiez M. Ingres, soit que vous critiquiez les autres: c’est tout simple. Moi, je suis en dehors de vos engagemens; je ne marche pas sous un drapeau: voilà pourquoi je n’ai point d’antipathies, voilà pourquoi mes sympathies raisonnent et ne se révoltent point contre les observations désintéressées.

Pendant que je parlais ainsi, mon jeune barbu s’agitait, il piétinait, mettait ses mains crispées dans les goussets de son pantalon, les retirait, les frottait, retournait le berret noir qui couronnait sa longue chevelure à la Charles VII, courbait sa moustache, caressait sa barbe comme un Turc irrité. Il allait faire quelque éclat; je lui pris la main et lui dis:

— Vous m’aviez promis de rester calme, et vous voilà furieux!

Le Barbu. — Ah! monsieur, j’ai donné une grande preuve de patience, je vous jure; j’espérais vous ramener, mais vous êtes perdu, incorrigible. Nous ne pourrons jamais nous entendre.

Moi. — Jamais! Vous vous trompez peut-être. Je crois que nous nous entendrons un jour.

Le Barbu, avec un sourire dédaigneux: — Et quand cela, je vous prie?

Moi. — Quand vous ne serez plus passionné ; quand, tout en admirant votre maître, vous commencerez à comprendre qu’il y a plus d’une manière de bien voir la nature; quand vous sentirez le besoin de vous laisser aller à votre propre originalité, et que vous ne serez plus le servile imitateur de M. Ingres. Alors vous rabattrez de votre ardeur de sectaire; et si vous vous rappelez notre longue conversation du 1er mars 1833, devant le portrait de M. Bertin, vous avouerez que nous sommes parfaitement d’accord..... Avant de nous quitter, permettez-moi d’ajouter quelques mots sur M. Ingres.

Le jeune homme fit une grimace très-comique; il s’appuya contre la balustrade de fer, et me dit en s’efforçant de paraître poli:

— Parlez, monsieur! mais je vous avertis que vous ne me convertirez pas à vos étranges opinions.

Moi. — Je ne veux rien vous dire qui doive tendre à ébranler vos principes. J’admire M. Ingres, et je vais vous dire pourquoi: c’est que, dans ce siècle de doute et d’indifférence, il a une foi, une foi ardente, incapable de transactions. Il croit à quelque chose; il croit en Dieu sous les espèces et apparences de Raphaël. Vingt ans il a enduré le martyre pour ses croyances. A chaque salon où il envoyait quelque peinture de Rome, pendant qu’on couronnait de fleurs David, Gérard, Girodet et les autres, on le couronnait d’épines, on le crucifiait, lui; on raillait ses œuvres, on riait en passant devant ses tableaux. Il le savait, et reprenait avec courage le crayon et le pinceau pour arriver à forcer l’attention de ses détracteurs. Il vivait pauvre, ignoré, quand les camarades de ses premières études s’enrichissaient de gloire et d’argent. Cette conduite est noble et belle! Ingres est absolu, exclusif, intolérant; il admire Raphaël et Léonard de Vinci. Je ne sais ce qu’il rejette; mais je sais ce qu’il vous défend de regarder et d’étudier. Tout ce qui n’est pas dans ses idées, il le supporte impatiemment; il s’est fait une unité artistique (pour me servir d’un mot nouveau dont on abuse déjà beaucoup); il n’aime en musique que Beethoven et Mozart, comme en littérature il ne se plaît qu’avec Racine et les écrivains du siècle de Louis XIV. Presque tout Rossini lui est insupportable. La littérature actuelle lui fait un mal affreux. Ne lui parlez pas de Hugo, si vous ne voulez pas qu’il ait la fièvre, ou plutôt parlez-lui-en, parce qu’alors il est prodigieusement spirituel dans son indignation. Je trouve tout cela à merveille: s’il n’était pas fait ainsi il ne serait pas complet; il serait inconséquent à lui-même; il n’aurait qu’un système sans suite, sans liaisons, sans principes. Pensez-vous que cet absolutisme d’idées, cette exclusion de tout ce qui n’est pas lui et ses maîtres, et ses affections d’art, me paraissent ridicules? Non, monsieur; ils me paraissent non-seulement naturels, mais encore bons.

Le Barbu (un peu dilaté et respirant plus librement). — Ah! vous voilà devenu raisonnable!

Moi. — Ne me félicitez pas trop de ma guérison; car je vais peut-être avoir encore un accès. Je dis que cette exclusion et cet absolutisme de M. Ingres sont bons, et je m’entends: bons pour Ingres artiste, fâcheux dans M. Ingres homme d’influence sur la direction des beaux-arts. Écoutez-moi, sans reprendre l’air mécontent dont mes précédentes phrases vous avaient un moment délivré..... Qu’un artiste soit intolérant, il en a le droit pour lui; jusqu’à un certain point même, il a raison. C’est en vertu de certains principes excellens, infaillibles selon lui, qu’il produit son œuvre; c’est aux risques et périls de sa réputation du moment, de sa gloire à venir, de son existence, qu’il reste fidèle à son système; il aime mieux vivre d’un peu de pain sec que de faire des concessions à un goût qu’il réprouve. Cet enthousiasme est respectable; Ingres en est possédé, et personne n’a le droit de l’en blâmer. Qui a jamais osé se permettre une raillerie contre les martyrs chrétiens, confessant Jésus-Christ dans le cirque ou sous la hache des bourreaux de Tibère? Et pour un artiste, le mépris du public, la critique frivole, sont plus cruels que la hache et les bêtes du cirque. Le fanatisme va donc à l’artiste; il n’a qu’un malheur, c’est qu’il engendre une famille de fanatiques, qui n’ont pour eux aucune bonne excuse: car qu’est-ce que le fanatisme à la suite? Que produit-il? des copistes serviles, et non des imitateurs intelligens. L’élève devient l’esclave du maître; il est sous l’empire d’une terreur morale; il n’ose, sous peine d’être chassé de l’école, lever les yeux sur les œuvres qu’on lui a représentées comme profanes; il faut qu’il conserve l’orthodoxie dans toute sa pureté ; et si par hasard un autre sentiment se développe en lui, le maître l’accuse de trahison; c’est pour toute la famille un renégat; son apostasie lui est durement reprochée; on cabale contre lui; on cherche à le desservir, à le perdre. L’intolérance a fondé un couvent, où l’arbitre suprême tient ses moines dans une dure tutelle; il faut que chacun des religieux fasse abnégation de sa volonté, de son sens intime, de son libre arbitre, pour ne penser que selon le bon plaisir du prieur. Puis, si la secte devient puissante par le talent, elle se fait oppressive, inquisitoriale. Voilà ce que je redoute. Que l’école de M. Ingres grandisse; que M. Ingres fasse des conquêtes en produisant encore beaucoup de belles choses, on lui devra immensément; il aura ramené au culte de la forme, dont nos faiseurs d’à peu près humains ne s’écartent que trop. Son intolérance d’artiste portera d’excellens fruits. Mais M. Ingres, sorti de la foule où l’intolérance davidienne et les partisans de la peinture des lieutenans de David l’avaient si long-temps et si injustement relégué, doit prendre sur les arts une influence, indépendante de celle que ses exemples lui auront acquise. L’administration des beaux-arts, souvent embarrassée pour la répartition des encouragemens et des récompenses, et ayant besoin de mettre sa responsabilité à couvert derrière un grand nom, consultera M. Ingres, comme autrefois elle consultait M. Gérard, M. David et M. Vanloo. Dans cette position, que fera l’artiste absolu? Pourra-t-il renoncer à ses opinions? Non, sans doute. Toute concession lui sera impossible, et c’est au profit de ses seules idées ou de ceux qui les représentent le mieux, qu’il conclura dans la consultation qu’on lui aura demandée.

Le Barbu. — Et il aura raison, car ses idées sont les seules bonnes.

Moi. — Pour un concours où il s’agira d’envoyer un élève à Rome, je ne dis pas non; mais non pour la distribution des récompenses ou des encouragemens donnés aux arts. Le gouvernement et la critique ne peuvent être absolus, intolérans; ils doivent aimer tout ce qui est bien, c’est-à-dire tout ce qui a une somme quelconque de qualités, dans un temps où la réunion complète de toutes n’existe nulle part. Ainsi, ce serait une faute au pouvoir de consulter M. Ingres seul, et à M. Ingres de chercher à avoir cette espèce d’influence qui ne pourrait être complétement dégagée d’une prévention louable peut-être chez l’artiste, fâcheuse chez le juge officiel.

Le Barbu. — Je n’admets pas cela, et je pense que M. Ingres pourrait nous débarrasser de toute l’ancienne race classique selon M. David, de toute la coterie romantique, de tous les Romains communs qui pullulent depuis dix ans; il mériterait un arc de triomphe. Adieu, Monsieur, je vais rejoindre mes amis. Je vois par cette conversation que vous n’êtes pas né pour sentir les belles choses, et qu’au fond vous n’aimez pas les deux portraits de M. Ingres.

Moi. — Vous tirez de mes paroles les conséquences les moins vraies. J’admire M. Ingres artiste; je le crains, conseil du pouvoir. J’admire les œuvres de M. Ingres, mais je ne crois pas que dans le système de M. Ingres tout est irréprochable. Je pense que M. Ingres est le plus grand dessinateur des écoles françaises ancienne et contemporaine; je le regarde comme un merveilleux sculpteur sur toile; mais je nie qu’il soit suffisant pour le ton: ce que vous me contestez. Et, quant aux portraits de M. Bertin et de madame ***, je les regarde comme deux chefs-d’œuvre de forme et de dessin; j’y trouve élévation, finesse, pensée; j’aime à les voir, à les étudier; mais je ne m’étonne pas que le public ne les comprenne pas bien, parce qu’ils manquent de la qualité qui se fait comprendre tout de suite du public: l’aspect de la nature, la couleur et la saillie. Du reste, monsieur, la longueur de notre causerie vous dit plus encore quelle importance a un homme comme Ingres que tout ce que j’ai pu vous dire. On ne conteste pas ce qui n’est pas. M. Ingres est, et surtout il sera, s’il veut nous donner beaucoup de choses, comme le tu Marcellus eris, dont j’ai vu de l’autre côté la très-belle traduction gravée par M. L. Pradier. Là, aucune objection contre M. Ingres; cela doit plaire à tout ce qui a le goût élevé et le sentiment de la divine poésie de Virgile. C’est que là M. Ingres en est réduit à la pensée et à la forme de sa pensée; il est poète et dessinateur; il se produit noir sur blanc, et l’on n’a pas à surmonter sa palette..... Je vous salue.

II

Table des matières

Madame la comtesse Yermoloff. — M. le baron Gros. — Le Gros d’autrefois. — Clot-Bey. — Le cheval de Charles X. — L’Amour piqué par une abeille. — Anacréon, te voilà vieux! — Fragmens humains en portefeuille. — Mademoiselle Mars. — Martin le chanteur. — Potier. — Le bourreau de Charles Ier.

Une Dame. — Bon Dieu! quelle est cette femme rose et jaune, si mince, si singulièrement coiffée, qui a de si longs bras, de si longs doigts gesticulant sur un si petit piano, des yeux si grands, et une bouche si bien dessinée d’après la bosse?

Un Elégant. — Comment, belle dame! vous ne reconnaissez pas la comtesse Yermoloff, la fille du général Lasalle?

La Dame. — En vérité, non. Cependant c’est possible. C’est donc là ce portrait dont on m’avait tant parlé ? (Elle rit.)

Un Inconnu. — Ne riez pas, madame, il n’y a pas de quoi rire. Oui, c’est là un portrait de Gros! Oui, c’est le peintre de Lasalle qui a peint madame Yermoloff!

L’Élégant. — Comme monsieur dit cela d’un ton grave et triste!

L’Inconnu. — C’est qu’il est triste d’assister aux derniers momens d’un homme célèbre! C’est qu’il y a de quoi gémir de voir l’homme survivre au talent!

La Dame. — Je ne voudrais pas être habillée par M. Gros; cette robe a trop mauvaise grâce.

L’Inconnu. — Et que m’importe la robe? Voyez la tête, et les bras, ce sont ces choses-là qui font le peintre, et elles ont plus mauvaise grâce que la robe.

La Dame. — Le visage est pourtant bien frais!

L’Inconnu. — Que trop, madame! il est teint en rose, comme ne le fut jamais figure humaine; et puis est-il modelé ? Cela ressemble à une de ces têtes de cire qui servent aux ajustemens de vos coiffeurs. Déplorable décadence!....

L’Elégant. — Elle a des mains d’une bien belle forme, au moins!

L’Inconnu. — Oui, de cette forme de convention qui appartient à Gros depuis vingt ans, mais qui disparaissait autrefois sous un modelé large et savant. Aujourd’hui, que voyez-vous là ? une quasi nature, quelque chose de nacré, de jaspé rose et violet; la preuve d’un pinceau rompu à la pratique du métier; mais d’art, plus l’apparence.

La Dame. — Le jugement est sévère.

L’Inconnu. — Croyez-vous qu’il ne m’en coûte pas? Gros, mon ancienne admiration; Gros qui a peint Aboukir, Jaffa, Nazareth, et tant de beaux portraits sous l’empire et en 1814; Gros, descendre jusque-là ! Vous ne savez pas, vous ne devez pas savoir, madame, ce que c’est que d’être trompé dans son amour; vous n’avez pas dû passer, belle et charmante comme vous êtes, par cette cruelle épreuve, Eh bien! ce sentiment pénible, cet affreux désappointement ne doit pas tomber plus horriblement sur le cœur d’une Ariane ou d’un

La Châtre, que sur le mien cette trahison de l’altiste que j’aimais! Et voilà tantôt dix ans que je souffre! Chaque année j’espère que je retrouverai le Gros d’autrefois, le coloriste puissant et énergique, le peintre-poète des grandes réalités de la République et de l’Empire; chaque année son ombre même s’amincit, et aujourd’hui la voilà qui m’échappe! Et vous ne voudriez pas que je m’affligeasse!

L’Elégant. — Vous avez ici de quoi vous consoler. Après M. Gros un autre!

L’Inconnu. — Et où est-il cet autre, s’il vous plaît? Il y a du talent tout autour de nous sans doute; mais il est en petite monnaie; il était en lingot chez le vainqueur de Girodet, de Guérin, de Gérard, et même de David. Si ce sont là vos consolations, je puis pleurer encore.... Faire un portrait comme ça! s’il n’avait fait que celui-là, du moins! Mais vous avez vu cette grande image où le rouge se montre dans toutes ses nuances, orgueilleux et fier, appelant les regards comme une prostituée ivre; n’est-ce pas déplorable? Dans ce portrait de Clot-Bey, le directeur français de l’école de médecine d’Alexandrie, trouvez-vous quelque chose que vous puissiez louer? Montrez-le-moi, montrez-le-moi, de grâce; car j’ai besoin de ne pas sortir d’ici sans m’être raccommodé avec Gros!..... Vous cherchez!..... Moi aussi j’ai cherché, monsieur! Rien, nulle part, pas même dans les accessoires, où l’artiste était si grand jadis. Vous avez vu le cheval de Murat, les chevaux qui s’agitaient dans la plaine de Nazareth, les chevaux de MM. de Lariboissière; voyez celui qui se dresse sur ses pieds, derrière Clot-Bey!

L’Elégant. — Il est sûr qu’il a plutôt l’air d’un rat que d’un cheval; mais ce n’est qu’un lazzis, comme on dit, je crois, en terme de peinture.

L’Inconnu. — Un lazzis, à la bonne heure; mais voyez les lazzis de ce genre qui sont dans les anciennes esquisses de Gros! Ce cheval est le digne fœtus de celui sur lequel M. Gros monta Charles X en 1829.

La Dame. — Il me semble avoir vu vers le milieu de la galerie un portrait de femme assise, vêtue d’une robe brune, qui m’a paru bien.

L’Inconnu. — Où, madame? où donc? Soyez assez bonne pour me conduire devant cette toile, qui va peut-être me rendre mon peintre. Allons, tout de suite. Faites-moi l’honneur d’accepter mon bras.

Les trois interlocuteurs vont au bout de la seconde travée, à la colonne derrière laquelle est le buste de Jouvenet.

La Dame. — Venez, monsieur, voilà ce dont je voulais vous parler.

L’Inconnu. — Point de rose cette fois, mais nous n’y gagnons rien; ce n’est pas plus vrai, pour être moins éclatant: le coloriste est absent, si l’enlumineur n’y est pas.

L’Elégant qui s’est retourné, appelle: — Madame la baronne! voyez donc, je vous en prie. Voilà de quoi faire le bonheur de monsieur votre père, qui compare encore les femmes à Vénus, et sait toutes les petites histoires mythologiques qu’on fait courir sur le compte de Cupidon: «L’Amour piqué par une abeille et se plaignant à sa mère.» Le marquis ne peut pas manquer de trouver cela fort ingénieux: c’est à mourir de rire!

La Dame. — Il est vrai que c’est assez drôle.

L’Inconnu. — Drôle! risible! vous en parlez bien à votre aise! Ceci n’est ni risible, ni drôle, c’est déplorable. Je ne puis pas rire, moi, quand je vois cette femme, rosée des pieds à la tête, transparente à quelques endroits, à ce point que nous apercevons le ciel au travers de son cou, par exemple; faisant de la grâce avec ses bras, comme une danseuse de l’école ancienne; levant les doigts de la main droite comme une petite maîtresse du temps de Boucher; reproduction maniérée de ce type de femme que nous offre toujours M. Gros depuis une dizaine d’années. Vous imaginez que je trouverai drôles ces petits Amours d’un si mauvais dessin, d’une couleur roséabonde comme la Vénus! Quelle traduction d’Anacréon, sainte antiquité ! C’est à M. Gros qu’on peut dire: «Anacréon te voilà vieux!» Oh non! cela n’est pas gai, je vous assure. Un artiste qui vit autrefois la nature si grandement, et créa de si puissantes choses, être déchu jusque-là !...

L’Elégant. — Peut-être ce portrait d’homme.....

L’inconnu. — Je le voudrais; je donnerais bien des choses pour qu’il en fût ce que vous croyez. Mais dans ce jeune homme je retrouve les grands yeux de madame Yermoloff, de Clot-Bey et de la dame à la robe brune; je retrouve leurs mains, leur bouche, tout enfin, excepté le sentiment vrai de la nature. On dirait que M. Gros a en portefeuille des mains, une bouche en arc d’amour, un œil large et alongé, un bras et une gorge de femme, qu’il accommode invariablement à toutes les circonstances. Il y a long-temps que je connais ces fragmens humains, colligés par le peintre dans les trésors de la statuaire antique, ou inventés pour plaire aux femmes qui veulent toutes avoir de grands yeux; il y a long-temps que je les vois s’incruster dans les ouvrages de M. Gros. Mais au temps de la grandeur du maître, une belle et riche couleur recouvrait ou faisait oublier un peu cet amalgame uniforme de traits de convention. A présent le masque est tombé : au lieu de cette poésie de tons qui frappe et séduit dans les chefs-d’œuvre de Gros, du brun et du rose, la parodie de la force et de la grâce. Et vous croyez que je puis rire!... Finissons cette autopsie douloureuse d’un génie mort. M. le baron Gros peut peindre tant qu’il voudra; Gros a fini, Gros ne produira plus rien à moins d’un miracle. Et qu’importe à Gros! La gloire lui est acquise; sa vieillesse peut être oisive à lui! Il fut le premier peintre d’une époque qui eut Ingres et David! Il fut un vrai peintre, un grand peintre: il restera de lui d’admirables pages. Combien restera-t-il des autres qui ne furent ni Gros, ni David, ni Ingres?

L’inconnu leva son chapeau, salua de la tête la dame et son cavalier, et se retira, l’air affligé, comme un ami qui vient de rendre les derniers devoirs à son ami.

— Cet homme est fou, dit l’élégant à la baronne! il est bien bon de se faire du chagrin pour si peu de chose!

La Baronne. — C’est que ce n’est pas peu de chose que la fin d’un grand artiste.

L’Elégant. — A la bonne heure; mais il n’y a pas de quoi pleurer; et j’ai vu le moment où il allait nous donner la comédie d’un torrent de larmes, à propos de cette Vénus si amusante.

La Baronne. — Eh bien! je comprends parfaitement sa douleur.

L’Elégant. — Vous avez le cœur si tendre!

La Baronne. — Non, je ne me pique pas de sensiblerie; mais j’ai toujours éprouvé une peine réelle à voir le déclin d’une gloire. Mademoiselle Mars, tout admirable qu’elle soit encore, travaille à nous désillusioner. Je serais désolée qu’elle ne jouât plus, et cependant je suis obligée d’aller aux Français sans lorgnette. Martin est surnaturel; sa voix est encore délicieuse, saisissante: pourtant, quand il chante, je tremble qu’il ne faiblisse, et mon plaisir à l’entendre est mêlé d’angoisses. Voyez Potier, si bon comédien, si spirituel; le public lui a manqué tout d’un coup, et d’artiste il est devenu baladin. Un artiste est comme une jolie femme; il doit se retirer à temps par coq uetterie. Ninon et Voltaire furent des exceptions; encore n’avons-nous point les confidences du dernier amant de l’une, et n’avons-nous pas assisté à la représentation de la dernière tragédie de l’autre!.... Je partage complétement les regrets de notre inconnu au sujet de Gros. D’ailleurs, il en parle avec un respect qui convient à un grand malheur ou à un grand talent.

L’Elégant. — Oui, belle dame; ce monsieur y a mis des formes, et il m’a semblé voir le bourreau de Charles Ier se mettant à genoux devant le roi condamné, lui demander pardon de la liberté qu’il allait prendre de remplir son sanglant office, et le saluer encore du titre de majesté en lui tranchant la tête!

III

Table des matières

Deux Bourgeois. — Un Passant. — Sapho et Phaon. — M. Delorme. — Michu. — M. Dubufe. — Don Juan. — Les types. — Les tics. — Françoise de Rimini. — Les Pécheurs charnels. — Les Poètes. — M. A. Colin. — M. Monsiau. — Le chagrin monte en croupe et galope avec lui. — M. Poterlet. — Le Malade imaginaire. — Baptiste cadet. — La Canonnière. — Madame Marie M. — M. Gigoux. — M. Gilbert. — César Bourraine.

Une grosse bourgeoise. — A la bonne heure! voilà que je m’y retrouve! me revoilà au bon temps! deux amoureux qui causent! La femme sourit tendrement; le jeune homme sourit galamment. C’est joliment joli! Dis donc, M. Gaillard, devines-tu l’anecdote qu’ils ont tirée en tableau?

M. Gaillard. — Je regarde, ma choute, et je cherche. Ce qui me frappe, c’est que ces deux particuliers soient là à causer de leurs affaires, nus comme la main. Il faut en tout cas que la chambre soit fièrement chauffée pour qu’ils n’attrapent pas un gros rhume, et je n’y vois ni poêle ni cheminée! s’ils étaient susceptibles pour les catarrhes, comme moi, du diable s’ils resteraient aussi légèrement habillés!

Madame Gaillard. — Sauf le respect que je vous dois; comme à mon époux légitime, devant le curé de Saint-Méry, vous dites-là des choses incroyables, M. Gaillard. Vous voyez bien que c’est dans les pays chauds qu’ils sont, ces deux particuliers-là !

M. Gaillard. — Oh! pas si chauds que vous voulez bien dire; je suis sûr qu’ils ont froid; je vois ça à la couleur de leur peau; ils sont tout violets. Des caleçons et des camisoles de flanelle leur iraient très-bien.

Madame Gaillard. — Oui, l’amour en flanelle, c’est aimable! et pourquoi pas en bonnet de coton?

M. Gaillard. — Vous allez recommencer encore avec vos bonnets de coton! vous les avez terriblement sur le cœur!

Madame Gaillard. — J’aime mieux les avoir là que de vous les voir sur la tête. Vous n’êtes déjà pas trop beau en chinoise de madras de Saint-Quentin!

M. Gaillard. — Allons, c’est bon! je ne viens pas au Louvre pour être agoni de vos méchancetés; nous serons assez tôt de retour à notre rue Planche-Mibray.

Madame Gaillard. — Mais aussi pourquoi dites-vous des bêtises! croyez-vous que le peintre soit un imbécille? Les peintres, c’est des hommes d’éducation qui ne feraient pas une chose pour l’autre; ils savent leur état, p’t-être bien. Si celui-ci a fait les deux jeunes gens tout nus, c’est que c’est la mode du pays..... Mais, comment s’appellent-ils? ça m’intrigue. Je vas demander, tant pire. (A un passant.) Pardon, monsieur, si je vous importune; mais mon mari, M. Gaillard, qui a bien l’honneur de vous saluer... M. Gaillard, monsieur a la bonté de relever son chapeau.... (Elle fait la révérence. ) M. Gaillard, mon époux, n’a pas voulu acheter le livre d’affiches des tableaux, parce qu’il dit que c’est inutile, et qu’on sait toujours assez deviner les sujets. Eh bien! en voilà un de sujet que je ne devine pas du tout. Voudriez-vous me faire l’amitié de me dire ce que c’est que le numéro 654.

Le Passant. — Volontiers, madame. C’est Sapho, récitant à Phaon une ode qu’elle vient de composer. Le tableau est de M. Delorme.

Madame Gaillard. — Ma foi, comme dit le proverbe: il est bon là, M. Delorme. Ceci est très-beau, dans mon idée. N’est-ce pas que c’est très-beau, monsieur?

Le Passant. — Je n’ai pas le droit de contredire votre goût: vous avez peut-être raison; mais j’aime peu ce genre de peinture.

Madame Gaillard. — Moi, j’adore ce genre-là. Que voulez-vous! on se rappelle sa jeunesse, et ça fait battre le cœur. Mais, excusez encore, cette demoiselle, dont je ne sais pas le nom, n’a pas l’air de réciter quoi que soit; vous vous êtes peut-être trompé de numéro.

Le Passant. — Je ne me suis pas trompé, madame, je vous assure.

M. Gaillard. — Monsieur ne peut pas s’être trompé ; il sait lire, certainement! pour une femme bien éduquée, et qui a dû prendre l’habitude d’être polie dans une boutique bien achalandée, vous faites là une grossièreté qui me confusionne!

Le Passant. — Il n’y a pas de mal, monsieur. Je vais vous redire les noms des personnages, madame. La femme s’appelle Sapho, son amant a nom Phaon.

Madame Gaillard. — Anon Phaon!

Le Passant. — Je me suis mal expliqué ; son nom est Phaon.

Madame Gaillard. — Aussi, je disais qu’il avait là un singulier nom de baptême, Anon! Et de quel pays étaient-ils? jamais je n’avais entendu parler de Phaon et de Sapho.

Le Passant. — Ils étaient Grecs.

Madame Gaillard. — Ah! oui, c’était des dieux de la fable!

Le Passant. — Pas tout-à-fait. Phaon était un capitaine de navire de Mytilène, fort bel homme, et qui se faisait aimer de toutes les femmes.

M. Gaillard. — Diable! il était bien heureux!

Madame Gaillard. — Voulez-vous bien vous taire, M. Gaillard! Monsieur n’a pas besoin de savoir que vous n’auriez pas mieux demandé que d’être un dérangé et un coureur, comme ce marin de Sainte-Hélène, si vous aviez eu le physique comme lui et des couronnes de fleurs.

Le Passant. — Si Phaon était aimé de toutes les femmes, il ne les aimait pas toutes, témoin la célèbre Sapho, poétesse de Lesbos, qui, fort éprise de lui, n’éprouva que ses froideurs.

Madame Gaillard. — Voilà un grand impertinent! Si ce qui est arrivé à cette Sapho m’était arrivé, j’aurais tiré les yeux à ce fat.

Le Passant. — Sapho prit un parti bien différent.

Madame Gaillard. — Elle se périt peut-être!

Le Passant. — Justement; elle se précipita dans la mer, du haut de la montagne de Leucade; cet endroit a pris de là le nom de Saut de Leucade.

M. Gaillard. — Elle fit là une fameuse sottise avec son saut!

Madame Gaillard (riant). — Un calembour! J’étais bien étonnée qu’il n’en eût pas encore lâché quelques-uns. Il est très-gentil dans le calembour; c’est un petit agrément de société qui le fait beaucoup rechercher de tout notre quartier... Vous avez dit, monsieur, que Sapho récite à Phaon?...

Le Passant. — Une ode; c’est-à-dire une pièce de vers en strophes ou couplets.

Madame Gaillard. — Quelque chose en manière de chanson, comme Babet, dans Blaise et Babet, chante: C’est pour toi que je les arrange, cher Blaise! Oh! je connais l’Opéra-Comique; nous y allions tous les dimanches autrefois, du temps de M. Michu, à qui nous fournissions des gants, de la poudre et des rubans de queue, et qui nous donnait des billets de la comédie. Ce n’était pas pour nous faire prendre patience, car il payait bien. Un fort bel homme, M. Michu! Vous ne l’avez pas connu, vous, monsieur, vous êtes trop jeune. Ma foi, il était aussi bien au moins que Phaon, et je trouve qu’il lui ressemblait un peu. N’est-ce pas, M. Gaillard, que si ce Phaon avait une perruque poudrée, une petite veste de satin blanc, liserée de rose, une culotte de même, et des bas de soie à coins, il te rappellerait M. Michu?

M. Gaillard. — P’t-être bien.

Madame Gaillard. — Ne dites donc pas ça d’un air boudeur; monsieur pourrait croire que vous êtes jaloux, et que j’étais la Sapho de M. Michu... Je suis bien fâchée de vous avoir dérangé de votre promenade, et je vous remercie bien de votre complaisance.

Le Passant. — Tout à votre sérvice, madame; on est heureux de pouvoir être agréable à des personnes...

M. Gaillard. — Vous êtes bien honnête, monsieur, et vous nous flattez. Mais nous craindrions d’abuser...

Le Passant. — Point du tout, cela me fait plaisir.

Madame Gaillard (à son mari). — Ce monsieur est fort poli; vous voyez, il dit que ma conversation lui fait plaisir! ( Haut à son Cicérone. ) Si ça ne vous fâche pas, alors, ce n’est pas de refus; et je prendrai la liberté de vous demander ce que c’est que ce grand tableau là haut. A charge de revanche toujours, si vous avez beson d’une adresse rue Planche-Mibray, nous y connaissons tout le monde.

Le Cicérone. — Madame, le tableau que vous me désignez est de M. Dubufe.

M. Gaillard. — Un grand peintre, n’est-ce pas, monsieur?

Le Cicérone. — Il obtient beaucoup de succès.

M. Gaillard. — C’est lui qui a fait ces femmes au lit, avec de fort belles gorges qui sautaient aux yeux des amateurs.

Madame Gaillard. — De la pudeur, M. Gaillard, pour l’amour de Dieu, de la pudeur!

Le Cicérone. — M. Dubufe a trouvé la route d’une certaine renommée qu’il n’aurait probablement pas rencontrée sans cela. Il a choisi des sujets...

Madame Gaillard. — Un peu lestes quelquefois.

Le Cicérone. — Mais, madame, guère plus, il me semble, que celui de Sapho et Phaon.

M. Gaillard. — Je voudrais bien savoir, monsieur, quel est le plus fameux artiste de M. Dubufe ou de M. Delorme, pour voir seulement qui a plus de goût de mon épouse ou de moi.

Le Cicérone. — La question est embarrassante, monsieur. Je crois ces deux messieurs à peu près de même force, et je suis persuadé que M. Dubufe ne voudrait pas être M. Delorme, et que M. Delorme serait très-fâché d’être M. Dubufe. Si le mérite se mesure à la popularité, je crois que M. Dubufe est un plus grand homme que M. Delorme; si c’est à l’estime de. l’Académie, je crois que M. Delorme l’emporte sur M. Dubufe.

M. Gaillard (bas à l’oreille au Cicérone): — Je suis, moi, pour Dubufe. J’ai dans un double fond de ma tabatière, que ne connaît pas mon épouse, une petite lithographie des Regrets.

Madame Gaillard (de même). — Moi, j’aime mieux M. Delorme, et je donnerais quelque chose de bon cœur pour qu’il dessinât sur ma bonbonnière d’écaille la tête de son Phaon, qui ressemble à mon pauvre Michu!

Le Cicérone. — C’est Don Juan chez Haïdée que M. Dubufe a représenté dans ce grand tableau.

M. Gaillard. — Don Juan! il est drôlement habillé. J’ai vu jouer le Festin de Pierre à la Comédie-Française, avant la révolution: Molé avait l’habit français tout pailleté, la perruque à bourse, l’épée, et non pas ce grand coquin de sabre rond qui a l’air d’une faucille; il ne portait pas de moustaches. Et puis Sganarelle n’était pas à la turque. Quant à la femme, elle avait des demi-paniers, ce qui allait très-bien à mademoiselle Contat.

Le Cicérone. — C’est que ceci n’est pas le Don Juan de Molière, mais celui de lord Byron, le poète.

M. Gaillard. — Connais pas.

Madame Gaillard. — Alors, taisez-vous, et laissez monsieur nous expliquer la chose.

Le Cicérone. — Don Juan avait fait naufrage dans une petite île grecque.

Madame Gaillard. — Oui, c’était un capitaine de vaisseau grec, comme Phaon.

Le Cicérone. — Pas tout-à-fait, mais il n’importe. Dans cette île habitait un vieux pirate nommé Lambro. Ce Lambro avait une fille, Haïdée.

M. Gaillard. — Jeune personne fort jolie, à en croire son portrait. Tiens; mais elle ressemble beaucoup à Don Juan.

Madame Gaillard. — Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? est-ce la première fois qu’on a vu des gens qui n’étaient pas parens se ressembler.

Le Cicérone. — Il est vrai qu’ils se ressemblent dans le tableau de M. Dubufe, et je vous demande la permission de vous dire pourquoi. Il est des peintres, et même parmi les plus célèbres, qui ont adopté une certaine forme de corps, de mains, de pieds et de têtes; ce qu’on appelle un type. Ils le répètent partout, sans trop s’inquiéter si la nature n’est pas variée, quand ils restent toujours les mêmes.

Madame Gaillard. — Pardon, monsieur, vous avez dit un type; c’est un tic que vous vouliez dire, n’est-ce pas?

Le Cicérone. — Votre mot vaudrait mieux que le mien, et je l’adopterais volontiers. Tic ou type, M. Dubufe a le sien: il affectionne une certaine tête qu’il reproduit partout; vous la retrouverez dans tout ce qu’il a exposé cette année, comme vous auriez pu la remarquer les années précédentes. Cette tête est plus forte que lui, elle l’obsède, le tourmente; il faut qu’elle sorte de son pinceau absolument, inévitablement. Il veut faire une femme, voilà la tête qui lui échappe; un homme, encore la tête; un enfant, la tête; un vieillard, la tête! Et cette tête de convention ressemble à un masque verni; il n’y a pas apparence de nature. Voyez ici Haïdée, c’est la femme entretenue que vous avez vue sur un lit, pleine de regrets ou de souvenirs; c’est la fille Alsacienne que vous avez vue pleurant sa virginité perdue; c’est la jeune fille de 1814, que je vous montrerai dans la galerie, sous le n° 731, pleurant je ne sais pas quoi sur une botte de paille; c’est cette dame qui pleurait au Salon de 1831 une mésange morte; ce sont les deux femmes (735) qui se montrent l’une à l’autre un portrait; c’est la jeune fille (736) lisant une lettre; ce sont enfin tous les portraits de M. Dubufe; car M. Dubufe a l’art de forcer toutes les natures à entrer dans son moule. Don Juan n’est autre qu’Haïdée avec des moustaches et des favoris. Je crois bien que M. Dubufe n’aura pas voulu cette fraternité ; mais le tic l’a emporté.

M. Gaillard. — C’est égal, le tableau est superbe: ce Turc me fait presque peur. Est-ce qu’il va tuer don Juan?

Le Cicérone. — Ne craignez rien.

Madame Gaillard. — Il est si drôle, monsieur Gaillard, que je ne peux pas seulement le mener au mélodrame, et qu’il est tout effrayé quand il voit des scènes de tragédie au salon de cire de Curtius.

Le Cicérone. — Oh! alors, monsieur Gail lard n’est pas en sûreté devant ce tableau! Je vous engage à l’emmener. Voulez-vous que nous passions dans la galerie?

Madame Gaillard. — Sainte Vierge! qu’est-ce que je vois là-haut? que font donc tous ces hommes et ces femmes dansant en l’air?

Le Cicérone. — Ce sont les pécheurs charnels de l’enfer du Dante.

Madame Gaillard. — Par exemple, j’ai du malheur! Je ne connais pas un seul de leurs sujets, à tous les peintres de cette année. Qu’est-ce que ça l’enfer du Dante? et les pécheurs..... Comment avez-vous dit, monsieur, s’il vous plaît?

Le Cicérone. — Les pécheurs charnels.

Une vieille demoiselle. — Eh parbleu! charnel, cela vient de chair. Les pécheurs charnels sont ceux qui vont en enfer pour avoir mangé de la viande pendant le carême, sans dispense de l’évêque.

Le Cicérone (à l’oreille de madame Gaillard). — Ce n’est pas absolument cela: les pécheurs charnels sont, à proprement dire, les amoureux, les femmes qui ont aimé....

Madame Gaillard. — Phaon?

Le Cicérone. — Ou Michu! (Haut): Dante est un ancien poète italien.

Madame Gaillard. — Il n’y a donc que des poètes ici? Cette femme qui faisait des chansons en Grèce, le milord anglais de don Juan et l’Italien des péchés charnels!

M. Gaillard. — Et quel est cet homme étendu par terre?

Le Cicérone. — C’est Dante qui s’évanouit au récit que Françoise de Rimini vient de lui faire de ses amours.

M. Gaillard. — Je trouve ce tableau-là encore plus terrible que l’autre! c’est effrayant de voir tous ces damnés! Vous pouvez regarder ça, monsieur, sans fermer les yeux et sans avoir la chair de poule?

Le Cicérone. — Assurément je le regarde sans crainte, et même avec assez de plaisir, parce qu’il y a dans cet ouvrage de M. Colin de fort bonnes parties, des groupes bien composés et d’une exécution très-estimable, surtout dans les spirales hautes des damnés.

Madame Gaillard. — C’est trop noir. Je préfère toujours M. Delorme.

M. Gaillard. — Et moi, M. Dubufe.

Le Cicérone. — Je tiens, moi, pour M. Colin.

Madame Gaillard. — Ce qui prouve bien que la chanson dit vrai, dans le Calife de Bagdad: Chacun a son goût, sa folie.

Le Cicérone. — Voulez-vous me suivre, madame? vous m’arrêterez aux tableaux que vous voudrez examiner à loisir.

Les trois interlocuteurs entrés dans la galerie, la parcourent rapidement.

Madame Gaillard. — Monsieur, monsieur! je vous dérange encore, c’est bien mal à moi; mais faites-moi l’amitié de m’expliquer ceci.

M. Gaillard. — Parbleu! c’est bien aisé ; on n’a pas besoin du livret pour cela, ma choute. Que voit-on sur ce tableau? un cheval qui galoppe; sur ce cheval il y a deux hommes qui courent comme les quatre fils Aimon: celui qui est devant porte la main droite à son front en faisant la grimace; il est bien clair qu’il s’est fait mal à quelque chose en passant..... Tiens, pardieu! à ce petit tronc d’arbre.

Madame Gaillard. — Cet arbre l’aurait blessé au genou, et non pas au front; le simple bon sens dit cela; n’est-ce pas, monsieur?

Le Cicérone. — Je vous ai laissé dire, en cherchant moi-même à deviner le sujet de ce tableau. Il me semble que M. Gaillard a très-bien trouvé.

M. Gaillard (avec un sourire vaniteux). — Ah! vous l’entendez, mon épouse, je ne l’ai pas fait dire à monsieur; j’ai trouvé. Tu vois bien qu’on n’a pas besoin du petit livre.

Le Cicérone. — Toutefois, M. Gaillard, voyons. Nous sommes peut-être dupes de nos yeux et de notre bon sens. Cherchons: n° 1743; MONSIAU, au palais de l’Institut.

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Boileau, épître V.

Madame Gaillard. — Eh bien! après? qu’est-ce que ça veut dire?

Le Cicérone. — Cela veut dire que cet homme, le plus grand des deux, s’ennuyant dans sa maison, a monté à cheval pour se distraire, et que le chagrin le suit dans cette promenade; le petit être barbu monté en croupe, représente le chagrin; la main au front, que monsieur Gaillard interprétait tout-à-l’heure à l’aide du tronc d’arbre, c’est le complément de l’idée représentée par le personnage fantastique.

Madame Gaillard. — Tout ça n’est pas clair, monsieur.

Le Cicérone. — C’est ce qui arrive trop souvent dans la matérialisation des pensées; la peinture n’aime pas les choses métaphysiques.

Madame Gaillard. — Ni moi, monsieur, parole d’honneur; car, malgré la peine que vous prenez à m’expliquer la fantastique, la métaphysique, la matérialaison des pensées, que sais-je! je n’y comprends rien.

M. Gaillard. — Vous dites que le sujet est de M. Boileau? En tout cas, si M. Boileau faisait ses actes aussi peu clairs que ses sujets de tableau, ça devait donner du tintoin aux tribunaux. Je ne suis pas fâché de ne pas l’avoir eu pour notaire.

Le Cicérone. — Prenez garde à la confusion: le Boileau dont il s’agit n’est pas l’honorable ancien notaire de Paris, mais le poète satirique du temps de Louis XIV.

Madame Gaillard. — Ah! encore un poète! ils me feront devenir folle, ces gens-là, avec leurs idées saugrenues.... Et, à propos d’idées saugrenues, dites-moi pourquoi le Chagrin a une grande barbe blanche?

M. Gaillard. — Parbleu, pourquoi? parce que quand on a du chagrin, on ne pense pas à faire sa barbe.

Le Cicérone. — Parfaitement juste.

Madame Gaillard. — Passons à ce mort qui parle.

Le Cicérone — C’est le Malade imaginaire, représenté par M. Poterlet.

M. Gaillard. — Diable! imaginaire! quand j’aurai cette mine-là, je commencerai à me croire sérieusement malade, et à envoyer chercher un confesseur. Il est affreux, ce vieillard!

Le Cicérone. — Et croiriez-vous que les autres sont plus beaux? C’est une collection de fantômes grotesques, sous forme demi-humaine.

Madame Gaillard. — Suis-je heureuse de n’être pas enceinte! un regard d’un de ces êtres-là m’aurait fait faire des singes.

Le Cicérone. — Traduire ainsi Molière! Molière qui créa des personnages si complets, si parfaits! Molière qui est si vrai, si naturel! être rendu par des formes si menteuses et par de si fausses apparences de couleur!

M. Gaillard. — Vous trouvez donc cette peinture bien mauvaise?

Le Cicérone. — Pitoyable! Et voilà où conduit la manie de l’imitation d’un maître! Peut-être que si M. Poterlet avait appris un peu à dessiner, et que si M. Boulanger n’avait pas fait du laid par système, nous aurions de M. Poterlet quelque chose d’estimable. Mais on se jette dans un des partis qui séparent l’école; on brouille sur une palette des tons brillans ou vigoureux qu’on va arracher par teintes à Rembrandt, à Rubens, à Lawrence ou à d’autres; on applique cela sur des dessins que les enfans, barbouilleurs naïfs des murs de la ville, ne voudraient pas avouer; et l’on se croit peintre! Cela fait mal!

Madame Gaillard. — Mon Dieu! monsieur, je suis bien fâchée d’être cause que vous vous mettez en colère; si je ne vous avais pas arrêté ici, vous n’auriez pas eu cet accès, qui peut troubler votre déjeuner; avec ça qu’il fait très-chaud ici!

Le Cicérone. — Défigurer Molière! mais, madame, c’est un crime, entendez-vous bien!

M. Gaillard. — Monsieur a bien raison; c’est si amusant le Malade imaginaire! et celui de M. Poterlet est si triste! J’aime mieux Baptiste cadet.

Le Cicérone. — Vous n’êtes pas dégoûté ! Baptiste cadet! c’est lui qui comprenait et rendait Molière!

M. Gaillard. — Oh! oui; il était joliment farce quand il sortait de son fauteuil pour aller, vous savez bien où !

Le Cicérone. — C’était un excellent acteur que Baptiste; il vit encore, et M. Poterlet aurait bien fait de l’aller consulter, et de lui demander la permission de copier sa tête longue, expressive, si heureusement comique et si touchante dans la scène où ressuscite M. Argan, scène dont ce que nous voyons ne donne aucune idée.

Madame Gaillard. — Ah ça! monsieur, sans façon, vous êtes peut-être fatigué de lire dans votre livret pour satisfaire mes indiscrétions; mon mari va vous relever un peu. Allons, monsieur Gaillard, mets tes lunettes, et dis-moi qui est cette dame là-haut, en robe jaune.

M. Gaillard. Mande excuse, monsieur; prêtez-moi le catalogue aux adresses. Voyons, quel numéro.... Diable! ils sont bien petits leurs numéros.... mille, mille six cent....

Madame Gaillard. — 1065, c’est clair; je vois cela très-bien. N’est-ce pas, monsieur, que c’est 1065?

Le Cicérone. — Oui, madame.

M. Gaillard. — M’y voici, m’y voici: «1065.

» Combat de la frégate française la Canonnière

» contre le vaisseau anglais le Trémendous.»

Madame Gaillard. — Que dites-vous là, monsieur Gaillard? lisez donc bien.

M. Gaillard. — Je lis bien; si vous aviez vos lunettes, je vous ferais voir qu’il y a là, page 77, article 1065.... Mais monsieur peut vérifier.

Madame Gaillard. — Un combat, une frégate, une canonnière! Je vois bien dans le fond une fumée noire et épaisse; je reconnais bien que le visage de cette dame peut être noirci par la poudre à canon en quelques endroits; mais la frégate, où est-elle? Après ça, comme nous ne savons pas ce que c’est qu’une frégate.... c’est peut-être le nom d’une femme dans des pays étrangers; cette femme sert peut-être dans l’artillerie, comme on en a vu en France, pendant la première révolution, à Lyon et ailleurs.

M. Gaillard. — Très-bien; mais ce n’est pas là une tenue de combat. Ce n’est pas l’embarras, les peintres ont de si drôles d’idées! Comprenez-vous ce tableau, monsieur?

Le Cicérone. — C’est tout simplement un portrait d’une charmante femme, fille d’un de nos plus parfaits écrivains.

Madame Gaillard. — Est-ce qu’elle est canonnière? et quel est ce nom de frégate qu’on lui donne dans le livret?

Le Cicérone. — Vous êtes certainement sous l’empire d’une faute d’impression. Permettez que je voie.... Justement: «1065, combat de la frégate la Canonnière.» Mais, 1063, au-dessus: portrait de madame...... On a mis à l’ouvrage de M. Gigoux l’étiquette du tableau de M. Gilbert. M. Gilbert est un peintre de marine; une frégate est une espèce de vaisseau de guerre: celle dont il a peint le combat s’appelait la Canonnière; elle était commandée par César Bouraine, brave officier de l’empire; elle se mesura contre le vaisseau le Trémendoux; beaucoup plus fort qu’elle, et le força de prendre le parti de la fuite. Venez de ce côté, et vous allez voir la représentation de cette affaire honorable pour la marine impériale. A deux pas d’ici.... là.

Madame Gaillard. — C’est ce petit-là qui va battre l’autre?

M. Gaillard. — Tiens! Bonaparte n’était pas si grand que l’empereur Alexandre et que l’empereur d’Autriche; il les a pourtant solidement battus. Ce n’est pas la taille, c’est le cœur qui fait cela.

Le Cicérone. — Oui, pour les hommes, mais pas toujours pour les vaisseaux.

M. Gaillard. — Je parle de ça sans connaître, voyez-vous; je n’ai appris un peu de marine que dans le Petit Matelot de l’Opéra-Comique.

Un Gardien (criant). — On ferme, messieurs!

Madame Gaillard. — Il faut sortir, déjà ! c’est dommage! mais nous reviendrons un autre jour. Monsieur, bien flattée d’avoir fait votre connaissance; vous êtes un homme charmant et très-instruit. Je n’oublierai pas tout ce que vous m’avez dit; je suis sûre que tout ça va me tourner dans la tête comme la peinture me tourne devant les yeux; je vas rêver toute la nuit frégates, poètes, Sapho et péchés charnels.

IV

Table des matières

Famille de juifs de Maroc. — M. E. Delacroix. — L’expression. — Les coloristes ont le mouvement. — Portrait de M. de Mornay. — Corps-de-garde de soldats maures. — Voyage à Maroc. — Charles-Quint au couvent de Saint-Just. — M. Court. — Une châtelaine.

NON, point de ces grands ouvrages sur lesquels s’asseyait la discussion il y a quelques années. Trois ou quatre dessins, des portraits et une toile du genre historique, mais dans de petites dimensions. Tout cela est noyé dans l’océan de peinture qui déborde de la galerie d’Apollon à la porte des Tuileries.

— Je n’ai encore rien vu de lui.

— J’ai tout vu, moi.

— Et qu’en dites-vous?

— Venez juger vous-même. Nous sommes dans la travée des dessins, et à deux pas d’une fenêtre où j’ai trouvé une famille de juifs marocains que Delacroix a dessinée dans le voyage qu’il a fait l’année dernière à Mequinez et à Tanger. Tenez, voilà ce dessin.

— Oh! que c’est curieux!

— Et d’une belle couleur. Remarquez aussi que cela est d’une excellente indication de formes.

— Je n’aime pas la manière de dessiner de ce peintre; je ne la comprends pas.

— Ce n’est pas un style commun; cela ne ressemble ni à Ingres, ni à David, ni à Rubens, ni à Vélasquez; on peut aimer mieux un trait plus pur, plus élevé, plus gracieux; on ne peut nier que celui-ci soit plein de mouvement, de vie, de passion, et de vigueur. Les personnages de Delacroix se meuvent; ils expriment complétement l’idée de l’artiste; ce sont enfin de bons acteurs, auxquels manque seulement quelquefois l’élégance, une des qualités que nous autres spectateurs français faisons passer tout de suite après l’esprit, et avant le sentiment.

— Oui, mais ces bons acteurs ne pourraient-ils pas être moins laids?

— Ils ont du caractère.

— Je ne sais pas ce que vous entendez par-là. Ils sont laids, c’est tout ce que je comprends, parce que cela me frappe.

— Je voudrais, comme vous, que Delacroix n’eût pas adopté un type si éloigné des idées que nous avons tous du beau, ou plutôt du joli; mais je ne suis guère touché, quant à moi, de cet inconvénient. Ce que je m’attends à trouver en lui, c’est l’expression énergique de la pensée; et toujours je l’y rencontre. Il a, à un haut degré, une des qualités qu’ont possédée les grands peintres coloristes: l’action, et, j’ose le dire, l’actualité. Les figures de presque tous les maîtres dessinateurs posent devant vous, elles sont comme pétrifiées; il y a je ne sais quoi de roide, d’arrêté, de chevillé dans leurs jointures, qui tient à la scrupuleuse finesse du dessin, dégénérant en sécheresse. Chez les coloristes, les personnages du drame sont plus souples, plus capables de la vie; ils ont une apparence d’organisation complète qui manque aux silhouettes précieuses des autres. Delacroix sait animer une toile. Je crois que pour son succès il eût été à souhaiter que cette animation souffrît une forme moins bizarre et plus vraie, afin d’être plus intelligible...

— Il a toujours l’air d’être possédé de quelque idée fantastique, et d’aller chercher ses modèles en enfer.

— Non pas au moins dans ce dessin, où la beauté des juifs de l’Orient est bien fidèlement traduite; non pas dans ce portrait de M. Mornay, où tout le positif de la vie réelle d’un amateur fashionable est rendu avec scrupule, et dissimulé à peine sous l’harmonie ardente d’un brillant coloris.

— Je vous accorde cela. Mais dans ce corps-de-garde de soldats maures, ne retrouvez-vous pas le laid?

— Il est certain qu’aucun de ces gens-là ne passerait ici pour un joli garçon, ni pour un gracieux cavalier; mais ils ont tous cette beauté barbare qui leur convient, et c’est justement ce que j’appelais tout à l’heure le caractère du dessin; ce qui est une des conditions de la philosophie du sujet.

— Je suis fâché que Delacroix n’ait pas exposé quelque tableau capital.

— Je m’en afflige aussi, parce qu’il y a toujours, selon moi, un grand inconvénient pour l’artiste à s’effacer volontairement quand il s’est mis tout d’abord au premier plan. J’aurais voulu cette année une chose de l’importance de sa Liberté, exposée en 1831. Mais le temps lui a manqué. Il a voulu aller visiter un peu la terre d’Afrique, et recueillir des matériaux pour un long avenir de productions; il est revenu avec un riche portefeuille, dont il a détaché les dessins que vous voyez, et qui peignent si fidèlement le peuple de Maroc. Il avait jeté sur la toile quelques épisodes de son voyage, quelques scènes de la vie privée ou des mœurs publiques des hommes de cet empire, dont il a visité plusieurs villes, et au milieu desquels il a vécu en caravane; mais il n’en était pas satisfait encore, et il ne les a pas voulu exposer à une critique qu’il prévoyait, et contre laquelle il a un remède, puisqu’il veut retoucher ses tableaux. Cependant il y a ici, comme je vous le disais au commencement de notre entrevue, un tableau historique de Delacroix que vous n’avez pas remarqué. Je vais vous le montrer. Remontons un peu la galerie..... Tenez, cherchez dans ce petit carré.

— Je ne vois rien qui ressemble au Massacre des Grecs de Missolonghi, à Sardanapale ou à Marino Faliero.

— Levez la tête. Voyez ces deux moines, dont l’un prélude sur le clavier?

— Oui, mais ce n’est pas de Delacroix. J’ai bien aperçu ce tableau en passant, et je n’y ai pas fait la moindre attention. D’abord, cela ne m’a pas frappé ; ensuite je n’ai pas cru que ce fût d’un homme en réputation, juché comme il est là-haut, visible à peine, dans un cadre qui ne se relève point en bosse, et sans visiteurs romantiques.

— C’est pourtant une des belles choses de Delacroix.

— Oh!

— Récriez-vous, mais regardez. Ce moine n’a-t-il pas l’air de succomber à un profond ennui, et de chercher une distraction que la musique ne lui donnera pas?

— Oui, cette idée est bien exprimée. C’est un religieux malgré lui, sans doute?

— C’est Charles-Quint!

— En effet; l’empereur au couvent de Saint-Just. Ah! oui, bien, très-bien! Il pense, il se souvient; le passé le dévore, l’avenir lui pèse déjà ; il souffre. Ses doigts tirent de l’orgue des sons que n’entendent pas ses oreilles. Le seul bruit qui résonne encore dans sa tête, et qu’il voudrait couvrir par quelque harmonie religieuse, c’est celui de la fanfare guerrière. Il y a lutte dans ce cœur où les regrets du pouvoir abdiqué sont en présence d’un besoin de calme, de repos: ce cœur demande à Dieu la force de renoncer aux nobles vanités du monde; il pleure, il s’humilie. La cuirasse ne perce pas encore sous la robe de laine du moine; mais si Dieu ne vient pas en aide à cette grande mélancolie, il y aura révolte tout à l’heure, et le capuchon noir fera place à la couronne fermée des empereurs, et la pourpre viendra cacher le scapulaire, et le cilice restera sous le large ceinturon de l’épée.

— Vous trouvez donc que cela vaille quelque chose?

— Si cela vaut quelque chose! vraiment, c’est superbe! Cette tête de Charles-Quint est pleine de sentiment et de poésie.

— Est-ce que vous la trouvez laide?

— Je n’en sais rien; je ne me suis point occupé des traits, mais de l’ensemble qui est beau. Ce moine, c’est un homme, un homme qui m’intéresse et me touche; je n’aurais pas besoin de savoir que ce malheureux est le reste d’un grand homme, d’un héros, du roi des monarques du seizième siècle, pour être ému. Comminges ou Charles-Quint, je le plains, je compatis à sa peine, parce qu’il est véritablement homme. Ce n’est pas un comédien qui joue la tristesse, c’est Charles-Quint qui n’a pas la force de jouer la comédie, qui ne sait pas en imposer à ses frères de Saint-Just par l’apparence du bonheur et de la résignation, et qui, sans proférer une parole, les yeux tristement levés au ciel, promenant, sans s’en douter, ses doigts sur le clavier de l’orgue, confesse au religieux, qui le regarde avec étonnement, l’état de son âme inquiète.

— Ce second personnage, subordonné pour le tout à Charles-Quint, est très-dramatique aussi.

— Ah! mon cher, que cela est bien! plus je regarde cet ouvrage, plus je l’aime: je m’en veux de l’avoir presque méprisé d’abord.

— Je l’avais méconnu, moi aussi, grand admirateur de Delacroix; mais j’y suis revenu, et j’y reviens toujours. C’est la plus belle chose du salon comme morceau d’expression tendre et profonde. Notez que je ne veux point vous parler de la couleur des mains qui sont charmantes, de la grâce simple et naïve qui voile le moine du fond; je m’en tiens à l’expression, et je vous demande si vous croyez que cette figure de Charles-Quint n’est pas bien dessinée?

— Je ne puis en apercevoir ni en chercher les imperfections; je suis tout à la pensée.

— Vous seriez bien vite revenu à la forme, si cette forme n’était pas bonne. Sans doute le dessin est bon; car, s’il ne l’était pas, l’expression serait fausse; le visage grimacerait, ce serait un masque hideux. Il y a dans tout cet ouvrage un calme, une douceur, une simplicité, qui plaisent. Dans ce cadre étroit, il y a de la grandeur. Le public ne s’en est guère douté encore. Si nous pouvions amener là tous ces gens qui s’ébahissent devant je ne sais quelle châtelaine, tête de bois vernie par M. Court, ils reconnaîtraient qu’il ne peut y avoir qu’un artiste du premier ordre qui a fait ce Charles-Quint, et que c’est là une œuvre de cœur.

V.

Table des matières

Les portraits. — Une gavote par M. Parent. — Justification des peintres de portraits. — Portrait de madame Albert, du Vaudeville. — Mademoiselle Martin. — Portrait de M. Lemaire, sculpteur. — M. Quecq. — M. Girod de l’Ain. — Mademoiselle Pagès. — Boccage, de la Comédie-Française. — M. Lebour. — Tamburini. — M. Canzy. — Portrait de M. Mérilhou. — M. Despois. — L’attention. — Portrait de M. Parquin. — M. Finck. — M. Eusèbe Salverte. — Madame Saint-Omer. — Mademoiselle Julia, de l’Opéra. — M. Collas. — M. Petrus Borel, le Lycantrope. — M. Thomas. — Le cadre tricolore. — La manie du costume. — M. Armand Carrel. — M. Henry Scheffer. — La livrée de Marat. — M. Ary Scheffer. M. Odillon-Barrot. — M. Cauchois-Lemaire. — M. Henriquel Dupont. — Cromwell, gravure. — Avenir des arts. — L’art constitutionnel. — Aquarelles de M. H. I. Hesse. — M. Isabey père. — Les ateliers d’un peintre de miniature. — Portrait de M. Tiolier. — Portrait de M. H. I. Hesse. — Encouragement impossible aujourd’hui. — Encouragement sous le pouvoir absolu et la république. — Artistes par conviction. — L’artiste ne peut plus vivre dans le recueillement et la retraite. — Imitateurs. — Les cadres extraordinaires. — Classification morale dans le genre portrait.

QUEL débordement de faces ignobles! Pourquoi donc admettre un si grand nombre de portraits?

— Pourquoi? pourquoi? Voulez-vous m’écouter? je vais vous le dire.

— Vous avez des plaidoiries pour toutes les mauvaises causes.

— Nous allons voir si vous trouverez une bonne réplique à celui-ci.

— La meilleure réplique, et je la sais d’avance, c’est que l’immense majorité de ces portraits est détestable, qu’ils ne doivent pas plus compter parmi les ouvrages d’art que n’y comptent les enseignes des cabarets de province, et qu’enfin c’est déshonorer le Louvre que d’y étaler ces figures barbouillées qui crient aux étrangers: «Voyez-vous, nous sommes ici pour constater l’état de la peinture en France.»

— Très-bien. J’ai été aussi indigné que vous quand, pour la première fois, je suis entré ici, et que j’ai vu toutes ces vanités de famille étalées dans de beaux cadres, l’une voulant primer l’autre, toutes faisant tapage par le faux éclat de la couleur, par le luxe exagéré de l’arrangement ou par le maniéré de la pose.

— Le maniéré de la pose ne m’indigne pas, moi; il me fait rire. Je n’ai pas pu y tenir quand j’ai vu, debout devant sa table, ce monsieur, riant, gracieux, la bouche en cœur, le jarret tendu, la culotte et les bas de soie noirs, le jabot au vent, prêt à partir, à s’élancer, et attendant seulement que sa levrette blanche soit prête pour continuer le pas de deux qu’ils ont commencé de danser. Ce portrait en pied, j’y reviens toujours, et je serais bien fâché qu’il ne fût pas exposé : il est une de mes joies. Et puis, il n’y a rien à dire pour l’exécution; ce n’est ni d’un dessin bien fort, ni d’une bien bonne couleur, mais ce n’est pas mauvais. Je ne sais pas le nom de l’auteur.

— Il est écrit sur le parquet: Parent.

— Oui, parent éloigné de Van-Dyck.

— Mauvais jeu de mots, digne d’un Rapin.

— Quand vous voudrez ne pas m’interrompre, je pourrai vous expliquer la présence au salon de tous ces portraits qui vous révoltent.

— Dites; je vous écoute, en regardant toutes ces grimaces, comme les juges écoutent les avocats des assises en présence des pièces de conviction.

— Peu de gens prêtent leurs têtes aux artistes par amour de l’art, et pour faciliter aux peintres les moyens de faire des études. Il y a cependant ici des portraits qui sont le résultat de cette complaisance. Ceux-là se divisent en deux classes: les bons, que nous serions bien fâchés de ne pas voir, et les mauvais, qu’il faut bien que nous voyions, car le jury n’a pu refuser de les recevoir.

— Voici qui est fort. Le jury ne pouvait refuser!

— Non, et vous allez le comprendre. Un artiste qui a peu de renom a besoin d’exposer des ouvrages qui le fassent remarquer; il lui faut donc choisir ses sujets. Il s’adresse aux hommes marquans dans le monde politique ou dans le monde des arts, aux femmes qui ont acquis de la célébrité par leurs talens, leur beauté ou quelques grandes aventures. Voilà pourquoi vous avez toutes les années au Louvre tant de députés de l’opposition, tant d’écrivains, tant d’artistes, tant d’actrices.

— Est-ce là ce qui nous a valu le portrait si triste et si peu ressemblant de madame Albert par mademoiselle Martin? celui de M. Lemaire le sculpteur par M. Quecq? celui de M. Girod de l’Ain par mademoiselle Pages? Celui où M. Lebour a représenté Boccage de la Comédie-Française, faisant du drame sentimental, la tête appuyée dans sa main droite? celui de Tamburini par M. Canzy? celui si étroit, si sec, si faible, de M. Mérilhou, par M. Despois, qui, du reste, me semble avoir fait mieux dans cette figure de l’Attention, jeune fille à demi nue, à qui l’on pourrait dire: «Attention, mademoiselle! vous allez perdre la gorge de marbre que le peintre galant vous a donnée?» celui de M. Parquin, par M. Finck? celui de l’honorable M. Eusèbe Salverte, à qui madame Saint-Omer a fait la tête d’un singe? celui de mademoiselle Julia, jolie personne de l’Opéra, que M. Collas a voulu représenter dans un costume mexicain, et qui, par le ton, a plutôt l’air d’un morceau de poterie étrusque que d’une femme de la chair rouge? celui de M. Petrus Borel, surnommé le Lycantrope, jeune écrivain plein de verve et de talent, auteur de contes moraux qu’il appelle immoraux?

— M. Thomas n’avait pas besoin de cet élément de curiosité ; il pouvait se passer de la recommandation du nom de son modèle comme de son cadre tricolore. Ainsi, quelques-uns des jeunes citoyens qui composent la famille artiste dont la prétention est d’être plus patriote et plus amie de la liberté dans les arts que tout le monde, pourraient se passer du costume à la Marat pour être remarqués. Dans ce temps-ci, le costume importe assez peu; je vois que M. Ingres, qui s’habille comme vous et moi, a un talent immense; je vois que M. Armand Carrel, dont voici un très-bon portrait, par M. Henri Scheffer, est un des meilleurs prosateurs de ce temps-ci, un des publicistes ardens en idées républicaines, et assurément le plus terriblement spirituel, et le plus fort des organes de la presse politique: cependant il n’a pas arboré le gilet rouge, l’habit aux larges revers pointus, les gants couleur sang-royaliste, le chapeau pointu ou écrasé, la barbe ou les longs cheveux flottans; il est mis comme un carliste, comme un épicier, comme un juste-milieu, comme on se met; il ne croit pas qu’on fasse des idées avec des formes d’habits; il a trop affaire pour s’occuper de ces petits détails. Qu’ont fait les élèves de David qui se déguisaient en Grecs ou en Romains? qu’ont fait les saint-simoniens? qu’ont fait les jeunes-France avec leur intention de retour au moyen-âge? Rien sur la société. Les œuvres influent, et point les costumes. Nos petits fantassins bien simples ont toujours valu sur un champ de bataille les hussards les mieux brodés. Dans les luttes de la pensée, il en est de même. «L’habit ne fait pas le moine,» disait-on autrefois; il ne fait pas non plus le penseur. Diogène serait sérieusement ridicule avec son manteau troué et son tonneau, qui conviendrait tout au plus aujourd’ hui à une ravaudeuse de la halle; il aurait beau crier: «Je suis le citoyen Diogène, prolétaire; je réclame les droits politiques pour mes frères et amis les prolétaires!» personne ne ferait cercle autour de lui pour l’écouter; il n’y aurait plus d’Alexandre pour venir causer dans son soleil; on s’éloignerait de lui, parce qu’aujourd’ hui on sait très-bien ce que valent l’originalité et l’orgueil des Diogènes, et qu’on les fuit par précaution de propreté, et par un juste sentiment de dégoût pour les travestissemens prétentieux. Chodruc-Duclos a fini par comprendre cela; il a une redingote, un chapeau et des souliers neufs! Il ne faut pas donner une livrée à son idée pour la populariser; on la rend presque sotte. Et puis, on porte une livrée, ce qui est anomal avec la vanité qu’on affiche d’être absolument et complétement homme libre. La livrée de Marat ou celle de Louis XV, c’est tout un; celle de Louis XV, du moins, n’était tachée que du vin de l’orgie; il y avait du sang sur celle de Marat! — Je reviens à M. Thomas. Son portrait de M. Petrus Borel est bien; la. tête pense sans trop d’effort; il y a du calme dans l’expression et dans la couleur. Quoique la pose soit un peu affectée, je préfère cette figure à celle que M. Ary Scheffer a faite d’après M. Odillon-Barrot. L’éloquent tribun est jeté là dans un effet d’ombre mélodramatique très-peu agréable, selon moi. Cela manque de la simplicité et de la gravité qui convenaient au sujet; on ne peindrait pas autrement un conspirateur. M. Odillon-Barrot a une tête d’un caractère fin et ferme; son front chauve est lumineux: il y a bien en lui quelque chose d’apprêté, de compassé ; mais cela ne va pas plus loin que l’air d’autorité et de magistrature sur un parti. M. Scheffer ne me semble pas avoir saisi, sous ce rapport, la physionomie de M. Barrot. Il aurait fallu rendre ce trait que personne, depuis Napoléon, n’a eu, je crois, au même point que M. Odillon-Barrot, la dignité un peu superbe — Bonaparte la prit de bonne heure comme un masque, pour mettre son visage en harmonie avec son ambition, et habituer tous les yeux à son empire — la dignité un peu superbe qui, dans un homme vulgaire, ferait rire comme un orgueil puéril, et qui sied à un homme supérieur, comme la coquetterie à une femme éminente par l’esprit et la beauté. M. Henri Scheffer a fait aussi M. Armand Carrel un peu trop théâtral; peut-être ne lui a-t-il pas donné toute la finesse et toute la puissance d’expression que nous connaissons au modèle. J’aime d’ailleurs mieux ce portrait que l’autre.

— Si vous voulez voir une ressemblance intime, une individualité bien saisie, allez voir au bout de la galerie le portrait au pastel de M. Cauchois-Lemaire, par M. Henriquel Dupont, le graveur.

— Oh! je le connais, et j’en suis enchanté ; c’est une fort bonne chose, qui me paraît ne manquer que de deux ou trois touches pour être parfaite. On ne saurait mieux reproduire sa pensée. L’habitude de raillerie élevée, qui fut l’arme constante de M. Lemaire pendant sa guerre sérieuse contre les Bourbons, se lit très-bien dans ces yeux à demi couverts, sur ce front large et dénudé avant le temps, sur ces lèvres dénonçant à peine le sourire qui traverse certainement les idées de l’écrivain, un des maîtres de la polémique d’opposition. Cet ouvrage fait honneur au talent de M. Dupont; il prouve en lui le sentiment vrai de l’art du portraitiste, qui consiste non-seulement à produire une ressemblance matérielle, mais encore à donner au personnage représenté son caractère moral, sans affectation, sans charge, sans grimace. Les portraits au pastel de M. Dupont sont justement recherchés; ils ont de la finesse et de la grâce, outre la qualité précieuse que je vous signalais dans celui de M. Cauchois-Lemaire. Le jeune artiste a des succès de plus d’un genre. Comme graveur, il s’est placé parmi les hommes habiles par sa belle estampe du Gustave Wasa, d’après Hersent. Cette année, voilà qu’il expose le Cromwell, d’après Paul Delaroche: c’est un morceau plein de force et de couleur, non pas dans le genre de Gustave Wasa, mais à la manière noire. Il est fâcheux que la grande gravure, celle qu’il faut appeler classique, ait si peu de chance aujourd’hui, et qu’un artiste aussi capable que M. Dupont ne puisse se hasarder à entreprendre de ces grands travaux qui rangent leurs auteurs dans les périodes importantes de l’art: je crois qu’il se classerait promptement de la manière la plus honorable. Mais les encouragemens manquent à la gravure au burin; il n’y a presque plus d’amateurs et pas de fonds larges au budget. Aussi M. Dupont est obligé de se jeter dans le pastel. Il y est supérieur, c’est à merveille; mais ce n’était pas sa carrière. M. Dupont n’est malheureusement pas le seul qui soit détourné des voies de sa vocation par la nécessité de produire pour vivre. Et c’est là encore une des causes qui font affluer au salon ces légions de portraits, dont vous avez déjà reconnu, j’espère, qu’il est une classe admise de toute nécessité par le jury, celle des portraits d’artistes besogneux de gloire ou d’argent, qui spéculent sur les personnages célèbres.

— Mais ce n’est là qu’une industrie où l’art n’est que trop souvent désintéressé !

— Sans doute, et cette industrie, il faut bien qu’on la tolère, puisque les voies au succès et à la fortune se ferment chaque jour devant les artistes.

— Dans un pays ami de la civilisation et des arts comme la France, les voies s’agrandissent, bien loin de se fermer.

— Ce sont là des phrases de vaudeville national; je vous en demande bien pardon. Soyons vrais; point d’illusions trompeuses. Permettez-moi de vous dire ce que je crois être l’avenir des beaux-arts en France. Vous voyez que les grandes toiles sont rares; l’histoire fait retraite.

— La mode a écrasé les Romains, et personne ne pense plus au nu.

— Que le goût ait changé, il n’y a pas de doute; mais il ne s’agit pas ici d’une simple question de goût. La peinture historique est monumentale; quels monumens élevons-nous? La religion ne nous est plus de rien; il y a beaucoup de sectes et peu de croyances. Je ne sais quel succès obtiendra l’église française de l’abbé Chatel, ou celle de l’abbé Auzou; ce sont des schismes, sans crédit encore, qui vont chacun de leur côté, et redonneraient à l’église romaine une puissance réelle, si le temps des schismes et de la foi ardente n’était point passé. Je crois que la division a tué l’église française: toute opposition qui se divise périra, à une époque de doute et d’indifférence comme celle où nous vivons. De tous les cultes, ceux qui dureront le plus long-temps, parce qu’ils ont déjà duré, ce sont la religion catholique romaine et le pouvoir monarchique. L’habitude remplace la foi; et puis on a horreur des controverses religieuses et peur de la république. Mais supposons que monseigneur Chatel ou monseigneur Auzou prospère, d’ici à long-temps il ne sera assez riche pour faire bâtir des temples et y appeler des peintres et des sculpteurs. Je doute que la religion de saint Jean, qui a commencé par exhumer le vieux costume des Templiers de la garde-robe du Théâtre-Français, soit plus heureuse que celle où l’on dit le Pater en français. Il n’est déjà plus question du dieu Saint-Simon. Tous ces essais sont perdus pour l’art; il n’y a guère que les tailleurs qui y gagnent quelque chose, si on les paie. En dehors des religions, qu’y a-t-il à faire pour les peintres d’histoire? un peu d’histoire politique. Mais quand on a orné la Chambre des députés et celle des pairs, que reste-t-il? Des Musées à meubler, à embellir. C’est l’affaire du gouvernement; et que peut le gouvernement à cet égard? Le budget alloue au ministre des beaux-arts 79,000 fr. environ pour achats de tableaux et de statues; n’est-ce pas une pitié ? Avec cela, il y a de quoi payer convenablement huit ou neuf bons ouvrages, pas trop considérables encore. La protection du gouvernement manque donc tout-à-fait à la peinture historique, à la statuaire, comme à la grande gravure. Si les particuliers riches du moins leur restaient! Mais non; il n’y a plus à Paris d’importans galeries. Autrefois les fermiers-généraux, les grands seigneurs mettaient quelque vanité à posséder des tableaux et d’autres beaux objets d’art; ils avaient des galeries à la ville et dans leurs châteaux. Souvent ils y prostituaient les muses, et les traitaient comme les filles de l’Opéra dans leurs petites maisons; mais, s’ils manquaient de goût, ils ne manquaient pas d’orgueil et d’argent; ils enchérissaient l’un sur l’autre pour l’acquisition d’un tableau de Boucher, ou d’un groupe de Falconet. Maintenant plus de grands seigneurs, plus de fermiers-généraux. Je ne dis pas que moralement et politiquement l’état actuel des choses ne vaut pas mieux que l’ancien; mais il est certain que pour les arts et les artistes il est beaucoup plus mauvais. Les grands hôtels ont fait place à des maisons dont toutes les distributions sont étroites; on y est mieux logé peut-être, mieux chauffé et à moins de frais, plus confortablement installé ; mais les arts, je parle des arts sublimes, en sont exilés. Aussi l’architecture, qui trouvait autrefois quelques grands développemens pour émettre ses idées, est réduite à la construction de maisons bourgeoises, et à la décoration de quelques salons de danse ou de quelques petites chambres à coucher. D’ailleurs, les banquiers, qui ont remplacé les fermiers-généraux, n’aiment pas à avoir des fonds morts; et les hauts fonctionnaires, qui sont dans notre société constitutionnelle ce qu’étaient dans les sociétés aristocratiques les grands seigneurs, sont peu riches, et calculent leur existence, pour la conformer aux prévisions d’un avenir tout incertain. Aujourd’hui quelque chose, destitués demain, ils ont une famille à pourvoir, une retraite à accroître par l’économie; ils ne font donc rien pour l’art. Quant à quelques très-riches propriétaires qui font valoir leur argent et leurs terres, je n’en sais point qui donnent asile à la peinture ou à la sculpture dans leurs parcs ou leurs salons. Ils ont des actions des ponts, des canaux, de chemins de fer; que sais-je! ils ont des loges à l’Opéra ou aux Bouffes; ils ont des voitures et des chevaux; tout cela est très-bien, mais dans la répartition du budget, rien qui aille à l’encouragement des arts. Si, par hasard, ils ont le goût des tableaux, ils font comme les fonctionnaires et les banquiers, ils achètent des tableaux de genre, des paysages, quelques dessins d’album, parce que l’album est imposé par la mode, comme le piano et les écrans brodés; mais ils marchandent, et ils croient faire une grande faveur à l’artiste quand ils lui paient son œuvre au prorata du temps qu’il a passé à la confectionner. C’est de la peinture à l’heure qu’ils achètent, comme ils louent de la volupté au mois, en prenant des maîtresses. Et vous dites qu’il y a en France amour des arts et sentiment artiste! Ils ne sont point dans les classes qui pourraient les avoir d’une manière profitable à la gloire du pays, ou s’ils y sont, c’est exceptionnellement. Le sentiment des arts n’existe que chez un petit nombre d’amateurs riches, mais pas assez pour être des Mécènes. Où il faudrait qu’il se trouvât, à la Chambre des députés, cherchez-le, et vous entendrez d’honorables orateurs vous dire que les arts sont un luxe onéreux au peuple; que celui qui a besoin de la peinture historique ou de la statuaire doit la payer; qu’il faut avant tout doter l’industrie, en faisant des routes, des canaux, des écoles d’arts et métiers. Les subventions des arts libéraux sont disputées, comme les fonds secrets de la police: c’est que les arts ne sont pas compris de la plupart de nos honorables représentans; c’est qu’on ne sait pas quelle influence la belle peinture et la statuaire peuvent exercer sur le goût, sur la civilisation, sur les mœurs, et, en définitive, sur l’industrie; on n’y voit qu’un moyen d’ornement assez vain et fort dispendieux, et l’on vote contre. Je n’ai rien exagéré ; je vous ai dit la vérité sur l’art constitutionnel; je n’ai aucun intérêt à assombrir les couleurs du tableau; j’ai établi un fait dont vous allez voir tout de suite les conséquences. La grande peinture va décliner pendant trois ou quatre ans puis elle disparaîtra presque complètement, et n’apparaîtra de temps à autre que dans des ouvrages commandés par le ministère, la ville de Paris et la maison du roi. Ces apparitions seront très-rares, faute de fonds et d’emplacemens. La statuaire, qui, malgré les longs malheurs des arts, se soutient honorablement, et beaucoup mieux que la peinture, suivra la même décadence forcée. Les peintres, doués de talens véritables, feront de l’histoire dans la proportion de Le Sueur ou de Poussin, à la condition, toutefois, qu’ils choisiront des sujets qui n’agacent pas trop les nerfs des femmes, ou ne blessent pas les délicatesses de leur goût, parce que leurs ouvrages seront, dans les salons des heureux du jour, accrochés à côté des tableaux familiers, et qu’il faut de l’harmonie dans la décoration d’un appartement. Ceux qui renonceront à l’histoire feront des tableaux de chevalet, et vous voyez que déjà la plupart ont pris cette direction. Tous feront des portraits. Le portrait est le pot-au-feu du peintre; c’est avec des portraits qu’il bat monnaie; c’est sa vie entière, celle de sa famille; c’est sa seule ressource pour sa vétérance et sa retraite. Il résultera de là que le portrait sera beaucoup mieux fait qu’il n’était autrefois.

— Et qu’on en exposera peut-être un plus grand nombre encore que cette année!

— C’est possible. Tel artiste sera adopté par telle coterie, et toute cette société passera par son pinceau, parce que personne ne voudra rester en arrière de protectorat avec le peintre. C’est déjà ce qui arrive: on voit ici des séries de portraits faites par des artistes dont les clientelles sont fort distinctes. Il n’y aura que l’éclat d’un grand talent ou un avantage dans le prix, comme on dit dans le commerce, qui dépossédera l’artiste en titre dans la petite société. La concurrence, que tout tend à accroître, fera que les artistes s’efforceront de faire bien; mais, comme elle amènera nécessairement une sorte de rabais, il faudra que les peintres se hâtent à produire, afin de pouvoir y trouver à vivre. Malheur aux hommes comme M. Ingres, qui recommence sans cesse ce qu’il a fini!

— Mais n’ai-je pas vu déjà des portraits faits dans le système de vitesse que vous dites? des aquarelles sur lesquelles l’artiste a écrit: en deux jours?

— Oui, des aquarelles de M. H. I. Hesse. Aussi toutes se ressentent de la promptitude de l’exécution. On dirait qu’il y a un procédé mécanique employé dans la fabrication de cette peinture; il semble que les points larges, uniformes, invariablement gris, ou roses, viennent se poser sur le papier avec un pinceau mu par la vapeur. Tout cela se ressemble; il n’y a pas apparence de chair; c’est quelque chose de transparent, de coquet, d’agréable si vous voulez, qui est loin du charme, du chatoyant et de la coquetterie des peintures rosées de M. Isabey père, que je ne vous donne pas du tout pour de bonnes représentations de la nature, mais pour la fin d’une manière qui eut de la célébrité lorsqu’elle était plus forte, et qui trouve encore des partisans chez les belles dames. Quand je regarde un portrait, je veux savoir s’il me reproduit bien la personne que j’aime, ou que j’ai le désir de connaître; j’examine tout pour retrouver l’individualité, le caractère; je ne m’imforme pas du temps qu’a passé l’artiste à le peindre. C’est là comme pour les sonnets: «Le temps ne fait rien à l’affaire.» Je sais qu’il est agréable pour un voyageur qui passe à Paris, et veut laisser un souvenir de lui à la maîtresse qu’il s’y est faite dans son séjour d’une semaine, d’avoir en deux jours un à peu près de sa figure, à peu près spirituellement touché, assez joli à l’œil, éclatant, qui fasse dire à la jeune fille: «Dieu! que cet homme a de bonnes manières! les spectacles, les fiacres, les présens de toutes sortes, et par-dessus tout cela, un portrait fait avec des couleurs fines, et qui a dû lui coûter cher!» Mais, hors cette circonstance, quand peut-on avoir besoin d’un portrait en deux jours? Au reste, il paraît que ce genre d’opération n’est pas mauvais. — Il faut là-dessus s’en rapporter aux industriels qui l’exploitent. — Car on m’a raconté qu’il y a un peintre, au Palais-Royal ou dans les environs, qui fait des portraits à la minute, et qui a écrit sur le cadre enseigne de sa maison de commerce: «Aussitôt qu’un portrait est commandé, l’artiste le met en main dans ses ateliers.» Un bottier ou un tailleur ne ferait pas de promesses plus engageantes; seulement, l’artiste, — c’est le peintre que je veux dire, — a oublié d’ajouter: «On garantit la qualité et la ressemblance.» M. Hesse au surplus, a plus de talent qu’il n’en faut pour faire beaucoup mieux l’aquarelle: voyez plutôt le portrait de M. Tiollier, le graveur en médailles, et celui que M. Hesse a fait de lui-même. Ce sont des morceaux consciencieux, deux têtes fermes de modelé, et brillantes, sinon de couleur, au moins de lumière. — Je reviens à l’avenir de nos artistes. Les statuaires seront réduits au portrait. Mais comme la sculpture trouve moins d’yeux intelligens que la peinture, parce que son relief manque de cette vie du coloris qui charme dans la peinture, les sculpteurs seront plus à plaindre que les peintres. Un buste est toujours une chose chère; tout le monde ne peut pas payer suffisamment bien un marbre; et avoir un buste en plâtre, c’est s’exposer à ne rien avoir bientôt. On y regarde donc à deux fois avant de poser pour un sculpteur. Je vous ai dit tout à l’heure, à propos d’Henriquel Dupont, ce que souffre la gravure sans protection, et engagée dans une lutte impossible avec la lithographie. Quant à l’architecture, elle est contrainte de se réfugier dans les constructions à bon marché. Si, dans l’espace de dix ans, il lui échoit. trois monumens, elle devra être fière. Ainsi, plus d’architecture, peu de gravure, de la sculpture pour les bustes, et de la peinture pour les portraits et les ouvrages de genre: voilà tout. Dans cinq ans, vous me direz si je n’ai pas prophétisé juste.

— Triste prophétie au moins!

— Et dans tout ceci il n’y a de la faute de personne. La forme du gouvernement est le plus grand obstacle aux larges développemens des arts; l’art constitutionnel, c’est l’art à bon marché. On prêche l’économie, avec raison; il faut être économe, mais il faudrait que l’économie ne portât pas sur les arts civilisateurs. C’est ce qu’on ne sait pas assez. Il n’y a que le pouvoir absolu qui protège passablement les arts. D’abord, il a besoin de l’éclat que les arts procurent; il les exploite à son profit; et puis, comme il faut qu’il se fasse pardonner ses tyrannies, il cherche la grandeur, il travaille à éblouir, il donne aux intelligences l’aliment des hautes controverses sur l’art; enfin, il a une volonté forte, une pensée unique, celle de sa gloire; il ne compte avec personne les deniers de l’Etat; il peut être grand, magnifique, ou au moins noblement juste avec les artistes. Le pouvoir constitutionnel, tel qu’il est, n’a aucun de ces avantages dans sa position avec les arts; il va plus au positif des choses; il est, par nature, utilitaire; il pense à la satisfaction des besoins matériels avant de songer à celles des besoins intellectuels; c’est le confort qu’il faut qu’il donne au peuple; une diminution d’un centime dans l’impôt personnel est pour sa sûreté et sa force plus que ne seraient dix monumens. La gloire n’est pas une de ses nécessités; il n’est ni guerrier, ni artiste, ni poète, qu’on ne lui ait démontré l’urgence de l’être; il n’a pas ces instincts chevaleresques, ces sympathies pour le génie que le pouvoir absolu, quand il est aux mains d’un grand homme, peut avoir et satisfaire; l’intérêt des citoyens est la règle de sa conduite; aussi, avec lui, l’art est presque impossible. Vous entendez bien que je ne veux pas faire ici la critique de la forme de gouvernement que je crois la meilleure, sous tant de rapports; mais j’explique la cause de la décadence de la peinture historique, et j’appuie mes prévisions sur l’avenir des beaux-arts, d’un fait incontestable, l’existence d’un état de choses presque antipathique à leur existence, et, à plus forte raison, à leur progrès.

— Il me semble qu’il y a quelque chose de paradoxal dans cette opinion; car enfin la république...

— Oui, celle de Périclès ou de la Convention nationale, n’est-ce pas? Et vous croyez que cela diffère beaucoup du pouvoir absolu! Rappelez-vous bien Périclès; quant à la république française, si elle fut protectrice des beaux-arts, elle le fut comme l’empire, non plus pour les arts eux-mêmes, mais pour elle. Elle avait déclaré la guerre au principe régnant en Europe; elle avait des armées victorieuses dont il fallait que les victoires retentissent pour que leurs rangs se recrutassent dans la population; il fallait bien que les arts vinssent exciter l’enthousiasme: de là ces fêtes renouvelées des Grecs; de là cette poésie pindarique, cette harmonie tyrthéenne, cette peinture épique qui malheureureusement ne fut admirable que sous le pinceau de Gros. Si la république eût été en paix, comme elle aurait eu à combatttre à l’intérieur les opinions de la société ancienne sur laquelle elle régnait, il lui serait arrivé ce qui arrive au gouvernement constitutionnel de juillet, qui n’a pu changer la société impériale et royale, et qui lutte contre d’anciennes idées. L’opposition se serait ralliée autour d’une pensée d’économie, et l’époque n’aurait rien produit de grand; elle aurait été heureuse, sans doute, mais elle ne nous aurait légué, en fait d’art, que quelques innocens opéras-comiques, des poèmes descriptifs et des portraits. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le siècle des arts, c’est celui de Léon X. Le XVIIe siècle a jeté de l’éclat aussi; Napoléon a senti le besoin des arts, pour lesquels il a dépensé beaucoup d’argent. Aujourd’hui l’école est plus chercheuse qu’éclatante; elle use le reste des forces qu’elle avait prises alors, et que la restauration avait alimentées: car il faut être juste envers la restauration, elle a fait pour les artistes tout ce qu’elle pouvait faire.

— Ainsi, vous croyez que tout est perdu pour les arts élevés?

— Je crois que dans la disposition présente des esprits, contre laquelle il serait nécessaire que les trois pouvoirs de l’État luttassent par des encouragemens nombreux, et surtout intelligens, il n’y a pas grand’chose à espérer. Je crois que jusqu’au jour où la société sera enfin posée, où aura cessé le combat des opinions contraires qui se disputent le monde social, c’est-à-dire la possession immédiate de l’autorité politique, il en sera des arts ce qu’il en est aujourd’hui.

— Mais n’y a-t-il pas un peu de la faute des artistes dans cet état de marasme? La conviction ne leur manque-t-elle pas?

— Elle manque à la plupart. Excepté pour quelques hommes doués d’une âme vraiment artiste, et qui ne peuvent point trouver à développer leur génie parce qu’on leur refuse les larges pans de murailles qu’on donnait aux peintres du seizième siècle, l’art est une profession comme une autre, un métier qu’on apprend pendant tant d’années à l’académie, ou dans l’atelier d’un peintre, et qu’on exerce ensuite dans l’intérêt du bien-être personnel. L’artiste ne peut pas être assez recueilli aujourd’ hui, pour toutes sortes de raisons. La première, parce qu’il y a tant de gens qui courent la carrière, qu’il faut entrer franchement dans la concurrence, sous peine de mourir de faim. La seconde, c’est qu’il faut que l’artiste soit citoyen; il ne peut faire abstraction de ses devoirs politiques; il se doit à la cour d’assises comme juré, et à l’émeute comme garde national. Il faut donc qu’il lise les journaux pour savoir où en est le monde, comme il faut qu’il aille dans les salons pour se procurer la vente de ses tableaux et le placement de son talent en monnaie de portraits. La troisième raison, c’est que la société est aux prises avec des idées dont il est difficile de se désintéresser, et qui donnent à l’esprit des préoccupations graves. L’artiste est sous l’influence du choc de ces idées, et ne sait à laquelle s’arrêter; car, s’il se fixe, par exemple, à celle qui va le mieux à l’énergie des âmes fortes et pures, et si celle-ci est en opposition avec celle de la majorité des citoyens, il produira des œuvres de conviction, mais qui trouveront tout un pays révolté contre elles. Alors il se prendra de haine contre le siècle et le pays; il brisera sa brosse ou son ciseau, et sera dévoré par le chagrin. Le recueillement nécessaire à l’artiste est presque impossible: aussi ne voit-on, en général, que des œuvres sans profondeur. Il y a sur presque toutes ses toiles les preuves d’une habileté mécanique et de l’absence de pensées; la main, mais pas le cœur; le métier, mais pas l’art. Qu’invente-t-on aujourd’hui? ce qu’on faisait il y a quatre siècles. On s’évertue à chercher l’originalité, et on la trouve dans la copie du Giotto, d’Alber-Durer, de Primatice. L’art était complet, ce semble, après Titien; on le recommence pour être primitif; on veut à toute force être naïf, et l’on est niais. On se perd dans toutes sortes d’imitations. Un artiste a-t-il attiré par un ouvrage l’attention du public, qui ne sait à quoi s’arrêter dans ces images kaléidoscopiques qu’on fait tourner devant ses yeux à chaque salon, vite et vite tout le monde court sus à l’idée qui a réussi, à la manière, à l’effet qui ont séduit. Les peintres sont devenus comme les directeurs de théâtres, qui s’arrachent les spectateurs en faisant tous représenter les mêmes pièces, et en brouillant tous les genres. Les directeurs de théâtre placardent des affiches gigantesques, où tous les caractères de l’alphabet grimpent les uns sur les autres en s’enflant, se grandissant, se boursouflant pour produire des mots qui puissent prendre le passant au collet; les peintres composent des cadres guillochés, ouvragés, ornés, où les fleurs, les rinceaux, les arabesques, sont entassés comme Pélion sur Ossa; des cadres noirs comme les vieilles bordures des miroirs de Venise; des cadres d’or comme les encadremens roccoco des trumeaux de Louis XV; des cadres tricolores, protestations contre le gouvernement; des cadres à compartimens, comme ceux du quinzième siècle; jusqu’à des cadres en ficelles. Tout cela, voyez-vous, atteste le malaise, l’incertitude, le doute, la tendance à la spéculation lucrative, le besoin de quêter les regards du public. Tout cela prouve que nous sommes à une époque de transition; il en sortira quelque chose, quand? je l’ignore; que sera-ce? je n’en sais rien. En attendant, plaignez les artistes, et ne les accusez pas trop, excepté de la manie d’imitation qui s’est emparée de toutes les têtes. Maintenant comprenez-vous pourquoi il y a tant de portraits ici? et en voulez-vous encore au jury qui les a reçus?

— Encore un peu, parce que, malgré toutes vos raisons, il y en a de si mauvais...

— Attendez. Le jury n’a pas voulu être inhumain, et sous cette détestable peinture il y a une question d’humanité. Il est, parmi ces portraits si déplorables, des ouvrages dont les auteurs sont professeurs dans des pensionnats ou à domicile; rejetez-les, et les professeurs perdent leurs élèves. L’admission est un titre de capacité dont la vanité vous est bien démontrée, sans doute, mais qui sur le vulgaire est si positif, qu’il y a d’honnêtes bourgeois qu’on voit attendre le salon pour savoir si le portrait qu’ils ont fait faire est bon. Admis, ils vont dire partout: «Monsieur un tel a du talent, mon portrait est aux tableaux.» Refusé, ils iraient crier dans tout leur quartier: «J’ai été trompé, on m’a volé, mon portrait n’est pas au Louvre; c’est qu’il est mauvais; je rabattrai vingt francs au peintre.» Le jury sait très-bien cela, et il transige avec le pot-au-feu de l’artiste. Ensuite, vous avez ici plus de cent portraits que les peintres n’auraient pas présentés si les modèles s’étaient fait peindre pour leurs parens seulement. Mais c’est pour le public que celui-ci revêt son habit d’ex-ministre, celui-là sa robe rouge de conseiller à la cour, cet autre son uniforme de capitaine de la garde nationale. Ainsi l’amour de l’art, l’état de l’art, le besoin et la vanité, voilà les quatre grandes classifications dans lesquelles il faut ranger les portraits.

— A la bonne heure.

— Vous voilà plus calme. Voulez-vous à présent que nous regardions quelques-uns des portraits devant lesquels nous ne nous sommes pas encore arrêtés ensemble?

— Remettons, s’il vous plaît, à demain. Je suis bien fatigué d’être depuis deux heures sur mes jambes, allant et venant d’un salon dans l’autre, d’un cadre à un autre cadre, poussé à droite, repoussé à gauche, soulevé par le flot des promeneurs à la porte de chaque salle, et étourdi par les rumeurs diverses qui couvraient souvent votre voix, respirant un air empesté et avalant force poussière.

— Eh bien donc! à demain. Mais de bonne heure! A neuf heures précises; nous serons plus tranquilles pendant les deux premiers tiers de la matinée.

— A neuf heures, soit.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

₺110,56

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
311 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066317645
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar