Kitabı oku: «La famille Robert»
Auguste Lacroix
La famille Robert

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318611
Table des matières
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE LA FAMILLE ROBERT PENDANT LA TERREUR
DEUXIÈME PARTIE ERNEST ROBERT ET LA FAMILLE PRESTA
TROISIÈME PARTIE TOUT N’EST PAS BONHEUR DANS LA VIE
QUATRIÈME PARTIE ERNEST ROBERT ET SES TROIX FILS
INTRODUCTION
Table des matières
Tout le monde connaît la ville de Saint-Germain-en-Laye; cette cité antique dont les souvenirs historiques sont légendaires; qui, en1837, eut l’honneur de l’inauguration du premier de nos chemins de fer.
On sait que son château fut bâti par François1er et que c’est là que naquit le grand roi Louis XIV dont le berceau forme les armes de la ville. On en voit encore les armoiries gravées sur le fronton du Pavillon Henri IV, actuellement occupé par le restaurant si renommé où tant de personnages aristocratiques se sont donné et se donnent encore chaque jour rendez-vous. Il est peu d’étrangers en villégiature qui ne soient venus visiter cet établissement, d’où l’on découvre un admirable panorama, s’étendant sur l’immense vallée de la Seine, Port-Marly, Bougival, Croissy, Rueil, le Mont-Valérien, le Vésinet, jusqu’à Maisons-Laffitte et d’autres localités encore.
On sait également que c’est dans l’hôtel attenant à cet établissement, que vient de s’éteindre le célèbre écrivain et le plus grand homme politique de notre temps, M. Thiers, dont la statue érigée • l’année dernière sur la place qui porte aujourd’hui son nom, est un des plus beaux ornements de la ville.
Pendant plusieurs siècles, le château de Saint-Germain fut une résidence royale des plus importantes et des plus agréables environnant Paris. On en voit encore de nombreuses traces, et d’anciens hôtels ayant conservé le style de l’époque, portant des noms célèbres dans l’histoire.
Un autre château, appelé le Châteauneuf, attenant à l’ancien, avait été construit par Henri IV. Le style en était plus moderne et sa situation des plus agréables dominait précisément cette vallée de la Seine dont nous venons de parler. La révolution le détruisit entièrement, et fit vendre les terrains qu’il occupait, en même temps qu’elle dévastait le vieux château, dont elle ne laissa, comme on le dit vulgairement, que les quatre murs.
Les terrains vendus sont ceux qui composent aujourd’hui le quartier du Boulingrin, l’un des plus beaux de la ville, où sont bâtis de magnifiques hôtels, ou maisons de campagne.
Sous l’Empire et la Restauration, le vieux château que l’on voit encore aux trois quarts restauré, fut en quelque sorte abandonné. Louis-Philippe en fit un pénitencier militaire, Napoléon III en ordonna la restauration et le convertit en un musée d’antiquités gauloises et romaines, devant donner l’idée des usages des peuples existant avant l’ère chrétienne. La direction des travaux en fut confiée à l’habile architecte Millet, qui mourut malheureusement avant d’avoir achevé son œuvre; le parc, qui en fut détaché, est aujourd’hui une promenade des plus agréables.
La forêt de Saint-Germain, dont l’étendue est considérable, fut autrefois un rendez-vous de chasse des plus fréquentés par les monarques et les grands seigneurs d’alors. C’est là qu’est situé le grand établissement des Loges, bâti sous le premier empire, servant d’institution aux jeunes filles de militaires, et que se tient ordinairement, au bout de la longue avenue qui y conduit, cette fête traditionnelle et pittoresque en même temps, si connue des Parisiens et des habitants des environs sous le nom de Fête des Loges, qu’ont si souvent décrite nos habiles romanciers.
Qui ne connaît aussi la terrasse de Saint-Germain, dont l’étendue n’a guère moins d’une lieue, et sa rangée d’arbres séculaires s’étendant d’un bout à l’autre, servant d’abri aux promeneurs contre l’ardeur du soleil, cette promenade magnifique, qui fait l’admiration de tous les étrangers et les délices des habitants de la ville?
Par sa situation sur un plateau élevé et sa proximité de la forêt, Saint-Germain jouit d’un air très pur et très salutaire, particulièrement pour les malades et les vieillards. Aussi voit-on beaucoup de Parisiens y venir prendre une résidence d’été; heureux en même temps d’y trouver le dimanche et le jeudi un concert composé d’excellents musiciens.
Le quartier de Noailles, où ont été construites de charmantes villas, de même que celui du Boulingrin, sont généralement habités par de riches rentiers, la plupart commerçants retirés des affaires, désireux de se reposer et de jouir à leur aise du fruit de leurs travaux et de leurs économies.
C’était donc une de ces villas de la rue d’Alsace où l’on rencontre encore quelques vestiges de l’ancienne résidence princière de la famille de Noailles, qu’habitait le dernier des Robert, cet austère vieillard que nous avons eu l’honneur de connaître, et de la famille duquel nous allons raconter l’histoire. Après avoir subi bien des épreuves dans sa vie, qu’il se plaisait à raconter, il s’était retiré à Saint-Germain en1854, y vivant en vrai sage, en véritable philosophe, dans une modeste aisance, sans prodigalité, mais aussi sans parcimonie. Tout son temps se passait dans son jardin, qu’il se plaisait à cultiver, ou dans sa bibliothèque, car il affectionnait tout particulièrement les fleurs et la lecture. Veuf depuis plusieurs années, il ne recevait qu’un très petit nombre de parents et d’amis, dont il avait fait un choix très scrupuleux; on le voyait souvent aussi se promener sur la terrasse et aux abords de la forêt, toujours proprement vêtu, mais sans prétention, et constamment accompagné d’un chien fidèle; s’il rencontrait des connaissances, il causait volontiers, et sa conversation plaisait beaucoup.
En1878, Gustave Robert entrait dans sa soixante-seizième année, sans pour ainsi dire avoir jamais été malade, lorsqu’il fut subitement atteint d’une bronchite aiguë, qui tourna en fluxion de poitrine, et en quelques heures l’enleva à l’affection de ses parents, à l’estime de ses amis, emportant les regrets de tous les habitants de Saint-Germain. Sa mort fut un deuil pour les pauvres, dont il avait été le bienfaiteur à toutes les heures de sa vie.
PREMIÈRE PARTIE
LA FAMILLE ROBERT PENDANT LA TERREUR
Table des matières
En1789, il y avait, rue d’Argenteuil, un ancien tailleur nommé Robert, qui pouvait avoir environ cinquante ans; par son aménité et sa réputation d’honnête homme autant que par son savoir-faire, il était parvenu à se faire une excellente clientèle parmi la haute bourgeoisie et la noblesse dans laquelle se trouvaient des personnes de la cour.
Le père Robert, à force d’ordre et d’économie, était arrivé à s’amasser une petite fortune. Alors souvent il parlait de se retirer avec sa femme à la campagne, mais comme il avait une fille de quinze ans qu’il fallait penser à marier, et un fils de dix-sept ans qu’il voulait établir, il ne se pressait pas.
Comme c’était généralement l’usage, Robert avait fait apprendre son état à son fils Ernest, dans l’intention de lui laisser un jour son établissement. Malheureusement le proverbe disant que l’homme propose et Dieu dispose, trouva une trop cruelle justification.
Robert, en effet, fut surpris par la révolution. D’abord il s’en inquiéta peu, se contentant de déplorer les événements sans avoir la pensée d’y prendre la moindre part. Cependant, lorsque le travail vint à baisser, il ne put s’empêcher d’éprouver d’assez vives inquiétudes; le temps arriva où il en manqua tout à fait. Alors Robert dit à son fils: Comme nous n’avons plus d’ouvrage, il faut que j’aille visiter mes clients savoir si c’est qu’ils me quittent et connaître le pourquoi ils ne nous donnent plus rien à faire.
Le lendemain donc, le père Robert prit son chapeau, sa canne, et se mit en route. Déception, même réponse, tous lui disent: nous n’avons rien à vous donner à faire.
Cela n’était pas étonnant, déjà dans ce temps-là, les affaires allaient si mal! La noblesse ne touchait plus de redevances. Les propriétaires ne recevaient plus leurs loyers. Les rentiers ne pouvaient obtenir le payement de leurs rentes. Enfin, les affaires commerciales étaient suspendues. Puis on émigrait de toutes parts.
Robert en rentrant chez lui se demandait ce qu’ils allaient devenir.
–Que veux-tu, père, lui dit Ernest; il nous faut attendre un temps meilleur.
–Attendre, mon garçon, c’est chose facile à dire, mais nos ressources s’épuisent et si d’ici à quelques jours le travail ne revient pas, nous en verrons bientôt la fin.
Un mois plus tard, le brave tailleur renouvela ses visites, personne n’était disposé à lui donner d’ouvrage, tant partout le besoin d’économie se faisait sentir, il était loin d’en avoir assez pour couvrir ses frais; dès lors le capital diminuait d’une manière sensible et l’inquiétude augmentait dans une égale proportion.
Un jour que la famille gémissait sur les événements et sur sa position, Robert prit la parole.
–Mes enfants, leur dit-il; nous ne pouvons continuer ainsi, nos économies seront bientôt épuisées, il est temps que nous prenions un parti. La plupart de nos clients s’expatrient; les autres se cachent ou tombent sous le couteau de la guillotine, en un mot, je ne reçois plus d’argent et nous n’avons plus de travail.
–Eh bien! quel est ton projet, répliqua Mme Robert pleurant ainsi que leur fille Émilie.
–Mon projet, le voici: Vous savez que M. le comte de Villement, notre plus ancienne pratique, nous a toujours voulu beaucoup de bien et que M. Presta, le député, nous a constamment témoigné de l’intérêt. Je sais que le valet de chambre du premier s’est mal conduit avec lui et qu’il a été renvoyé. Il faut que toi, tu lui demandes cette place tandis que j’irai m’offrir à M. Presta qui cherche un concierge. Toi, ma chère femme, tu garderas la porte pendant que je travaillerai un peu de mon état. Quant à Émilie, nous lui chercherons une place de femme de chambre; qu’en penses-tu, ma bonne amie!
–Il est bien dur après avoir été établi, fit Mme Robert, de devenir concierge. Sans doute M. Presta est bon, mais il y a des locataires dans la maison et c’est humiliant. Cependant si nous n’avons plus de quoi vivre, il faut bien s’y résigner.
–Et vous, mes enfants, que répondez-vous?
–Nou n’avons rien autre chose à répondre que ce qu’à répondu notre mère; nous ferons ce que vous voudrez.
–Ce n’est pas d’entrer en condition qui me chagrine, ajouta Émilie, c’est de me séparer de vous.
–Que voulez-vous, mes pauvres enfants, continua Robert, c’est la Révolution qui nous cause tous ces désagréments; elle nous a ruinés et pourtant il faut vivre.
Le lendemain matin, dès neuf heures, le père et le fils s’habillèrent le plus convenablement possible et se dirigèrent, l’un chez le comte de Villement, l’autre chez M. Presta; ils y furent bien accueillis. Après les questions d’usage et que l’on fut convenu des conditions, tous les deux furent acceptés.
Huit jours après, lorsqu’ils eurent réglé leurs affaires personnelles, ils entrèrent en fonctions.
Avant la Révolution, le comte de Villement avait occupé un emploi important dans le gouvernement, mais voyant que les affaires publiques prenaient une mauvaise tournure, il donna sa démission. C’était un homme de soixante-cinq ans, d’une parfaite urbanité, d’une grande politesse et d’une bienveillance exquise pour tout le monde, même pour ses adversaires politiques. Ne possédant qu’une médiocre fortune, il tenait néanmoins un certain rang dans la société. Seulement comme il restait fidèle à Louis XVI, cela avait suffi à le faire remarquer des républicains.
M. Presta était âgé d’environ quarante-huit ans, il possédait une grande fortune acquise dans une entreprise de fournitures pour l’armée, entreprise qu’il avait abandonnée depuis un an ou deux.
D’une nature vive et entreprenante, il ne pouvait s’accoutumer à vivre dans l’oisiveté. D’un caractère passablement autoritaire, il était cependant bon, équitable et avait le jugement très juste.
Quand à ses opinions politiques, il défendait la liberté, mais une liberté sage, prudente et progressive, sans pourtant attaquer les principes monarchiques. Il combattait les privilèges avec ardeur tout en respectant les droits de chacun. De même, il réprouvait les abus du pouvoir, sans jamais attaquer la personne du roi. En un mot, il appartenait à ce grand parti des girondins qui payèrent de leurs têtes la part qu’ils prirent à la Révolution, à ce même parti dont, sous la Restauration, les représentants furent appelés libéraux; constitutionnels sous Louis-Philippe, et enfin, aujourd’hui, républicains modérés.
C’est dans ces dispositions d’esprit qu’avec de persévérants efforts et beaucoup d’argent, M. Presta parvint à se faire nommer député à la Convention; car de tous temps les hommes arrivés à la fortune ambitionnent ce poste d’honneur, le plus souvent, à vrai dire, dans le but d’atteindre des places plus élevées encore ou plus lucratives.
Dans ses démarches, M. Presta avait accepté les services d’un nommé Beaupré qui lui donna un bon coup de main; pour l’en récompenser, il lui avait accordé un appartement dans sa maison et il lui avait promis de s’occuper de lui faire obtenir un emploi dans une administration quelconque; car, depuis longtemps, en raison de ses opinions républicaines, il en sollicitait une qu’il n’avait pu encore obtenir. Cet homme, que M. Presta connaissait à peine, était une véritable charge pour lui. Il aurait bien voulu s’en débarrasser, mais c’était assez difficile, Beaupré ayant contribué, pour une large part, à l’élection de M. Presta.
Dans ce moment-là, on touchait aux plus mauvais jours de la Révolution, Les partis ne cessaient de se disputer. On se querellait à la ville comme à la Convention. De virulents discours étaient journellement prononcés à la tribune, où l’on allait jusqu’à s’injurier et à se menacer mutuellement. Enfin, on n’osait plus parler des affaires publiques ni chez soi, ni dans la rue, tant on se craignait les uns les autres. Car tout le monde se défiait de ses voisins, même de ses amis. Les dénonciations se multipliaient; les prisons regorgeaient; la guillotine fonctionnait sans relâche et elle était devenue insuffisante à la féroce activité de ce sombre tribunal révolutionnaire dont Fouquier-Tinville, si tristement célèbre, était l’accusateur public et qui condamnait ses victimes, sans leur donner le temps ni de s’expliquer ni de se défendre. Ainsi des hommes les plus innocents du monde étaient envoyés à la mort comme d’infâmes criminels.
La terrible crise en étant arrivée à ce point, le comte de Ville ment commençant à craindre pour lui-même, résolut de quitter la France avec sa famille.
Un matin donc il commanda à Ernest de préparer vivement ses malles en lui disant: nous allons faire un long voyage et nous désirons partir sans retard.
–Veux-tu nous suivre? ajouta-t-il. Si tu te décides, dans un temps plus heureux, je ferai en sorte de t’en récompenser; mais hâte-toi, et dès aujourd’hui fais tes adieux à ta famille.
–Je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez, monsieur le comte, certain que vous ne m’abandonnerez pas une fois en terre étrangère.
–Compte sur moi, mon ami, mais tu sais, il faut que demain matin avant le jour nous ayons quitté Paris. Fouquier–Tinville ne plaisante pas, vois-tu; et je ne tiens pas à tomber sous sa griffe.
Les préparatifs de voyage terminés, Ernest s’empressa de se rendre chez son père et lui conta ce qui venait de se passer. Robert comprenant le danger auquel était exposé le comte, l’approuva fort du parti qu’il prenait de s’expatrier.
–Allons, mon garçon, ajouta le brave homme, tu fais bien d’accompagner tes maîtres. Si cela me fait de la peine de te voir partir, au moins c’est une preuve que tu as du cœur.
La maman Robert et Émilie pleuraient à chaudes larmes, mais après tout, se dirent-elles, quand on voit ce qui se passe, c’est peut-être un bonheur pour Ernest qu’il s’éloigne. Sait-on ce qui peut arriver? Dans un temps comme celui-ci il faut s’attendre à tout. Au moins, ajouta Mme Robert, si mon fils est exilé, il sera à l’abri de tout danger.
Le lendemain soir, Ernest avait passé la frontière avec ses compagnons de voyage, se rendant en Hollande, le pays que le comte avait choisi, comme étant celui où il pensait pouvoir se mieux convenir.
Revenons à M. Presta; comme tous les hommes arrivés à la fortune, il était assez fier de sa position. En conséquence, il ne se croyait pas inférieur aux gens de noblesse. Aussi, à la Convention, lorsque l’occasion s’en présentait, ne manquait-il pas de se déclarer en faveur de la bourgeoisie et de défendre les intérêts du peuple. Cependant lorsqu’arriva le procès de Louis XVI se refusa-t-il énergiquement à l’accuser d’aucune des soi-disant fautes de son gouvernement. Il ne fut donc pas de ceux qui votèrent la mort du roi.
Dès lors M. Presta fut considéré comme suspect et on le fit surveiller, aussi quelques jours plus tard, une dénonciation ayant été portée contre lui, il fut arrêté et incarcéré sans en comprendre les motifs.
Sa femme connaissant le sort des girondins était dans la désolation. Cette subite arrestation la plongeait dans la plus cruelle inquiétude. Elle et ses filles, dont l’aînée avait à peine douze ans, ne faisaient que pleurer. Le pauvre Robert lui aussi était navré.
Seul, M. Presta ne perdait pas courage. Je n’ai commis aucun acte contre la république. Si ce n’est de n’avoir pas voté la mort du roi, pour ce fait, on ne peut me condamner, en cela j’ai agi selon ma conscience et selon mon droit, en quoi suis-je répréhensible? Néanmoins aujourd’hui les hommes sont si injustes qu’il ne faut pas s’y fier. J’ai de la fortune, avec de l’argent on fait tant de choses; il s’agit donc avant tout de me tirer de là.
Le prisonnier commença à se mettre dans les bonnes grâces du geôlier en chef, lui faisant entendre qu’il n’était nullement hostile à la république et qu’il était fort riche.
Un jour il dit à ce gardien qu’il avait besoin d’argent et lui demanda la permission de s’en faire apporter par son valet de chambre, lui. laissant habilement entrevoir qu’il en aurait une bonne part.
–Cela m’est formellement défendu, grommela le porte-clefs; mais j’aviserai.
–En ce cas, répliqua M. Presta, voulez-vous être assez bon pour faire passer ce billet à ma femme?
–Oh! pour cela, il n’y a pas d’inconvénient, répondit le gardien. Remettez-le-moi.
Le lendemain le geôlier prit M. Presta à part; tenez, lui dit-il à voix basse, voilà votre affaire, et il lui remit deux rouleaux d’or.
–Mais, dites donc, on pourrait me le voler ici, fit M. Presta qui avait tout prévu. Voulez-vous me tenir cet argent en garde?
–Entendu, dit le gardien.
Deux jours après, M. Presta pouvait s’échapper, et tournant les talons il gagnait la frontière.
Dans la lettre adressée à Mme Presta, il y en avait une pour Robert. Cette lettre était ainsi conçue:
«Mon bon Robert,
«Ne t’effraye pas de me savoir en prison et rassure-toi, je serai peut-être un peu longtemps sans te voir. En attendant, comme je connais ta haute probité, demande à ma femme qu’elle te remette les papiers contenus dans un portefeuille qui se trouve dans mon secrétaire, mets-les en lien de sûreté. Je les confie à ta garde jusqu’à ce que je puisse te les réclamer. Continue à toucher pour moi mes loyers, et dépose-les chez le notaire Dubreuil, mais ne sois pas trop exigeant à l’égard des locataires. Surtout ne perds pas courage.»
Pendant ce temps, Mme Presta faisait toutes les démarches possibles pour arriver à délivrer son mari; mais personne n’osait prendre sa défense, tellement chacun avait peur d’être soupçonné de prendre parti pour un royaliste, et de paraître suspect à son tour.
Au moment où Robert venait demander à sa maîtresse les papiers en question, Mme Presta recevait la lettre suivante:
«Ma chère femme,
«Grâce à l’or que tu m’as fait passer par l’entremise de mon geôlier, j’ai pu réussir à m’échapper; je suis en route pour Hambourg où je vais me réfugier; viens avec nos enfants m’y rejoindre le plus tôt possible.»
Cette nouvelle combla de joie tout le monde.
Mme Presta remit à Robert les papiers ainsi que l’avait indiqué M. Presta. Avant de s’éloigner, il lui dit: Hâtez-vous de partir, madame, et soyez sans inquiétude; quant à votre maison; je me charge de la garder, comptez sur moi.
Deux jours après, Mme Presta accompagnée de ses quatre filles sous un faux nom et emportant tout ce qu’elle pouvait emporter, gagnait Hambourg, heureuse de retrouver son époux et de lui ramener ses enfants.
Voilà donc Robert resté seul à Paris, gérant de la maison de M. Presta, et parfaitement tranquille. Mais de nouvelles et terribles épreuves l’attendaient.
Un mois s’était à peine écoulé, lorsque Robert et sa femme virent Ernest rentrer chez eux.
Dans le premier élan de leur joie, heureux de se revoir, ils s’embrassèrent puis vinrent aussitôt les interrogations.
–Comment, Ernest, te voilà à Paris, lui dit Robert, est-ce que tu as été renvoyé de chez M. le comte?
–Non, répondit Ernest, je n’ai point été renvoyé, j’ai été remercié.
–Explique-toi, mon enfant, je ne te comprends pas.
–Apprenez qu’en Hollande, M. le comte a éprouvé tant de chagrin d’avoir quitté son pays et ses amis, qu’il est tombé malade. Non, répétait-il sans cesse à la comtesse, je ne m’habituerai jamais à l’exil loin de ma famille et de mes amis. De jour en jour le mal empira et, malgré tous les soins que nous mettions à le distraire, le pauvre homme succomba en prononçant ces dernières paroles: Pauvre France, les républicains te perdront.
Quelques jours après, Mme la comtesse me dit, continua Ernest, tenez, mon garçon, comme vous le voyez, me voilà seule, désormais je n’ai plus besoin de vos services; ma femme de chambre me suffit, retournez donc chez vos parents. Avant de mourir, mon pauvre mari, en reconnaissance des soins que vous avez eus pour lui, m’a remis pour vous une délégation de dix mille livres, payables chez son notaire, la voici, prenez-la, puisse-t-elle vous rendre heureux et assurer votre avenir. Naturellement, je remerciai la comtesse du mieux que je pus, je pris congé d’elle et me voilà.
Lorsque Ernest eut achevé ces paroles, Mme Robert et Émilie ne cessaient de l’embrasser et de l’interroger sur tout ce qui avait pu lui arriver sur la terre étrangère.
–C’est pas tout cela, dit Robert à son fils, puisque te voilà, mon pauvre garçon, que comptes-tu faire à Paris? Les affaires y vont bien mal.
–Eh bien! mon cher père, répondit Ernest, je tâcherai de me procurer un peu d’ouvrage et je reprendrai mon état de tailleur.
Là-dessus, Émilie invita son frère à la suivre et le conduisit à sa chambre où il put se remettre des fatigues du voyage.
Quelques jours après le retour d’Ernest, un événement nouveau et tout à fait inattendu vint atteindre la famille Robert.
Robert avait un frère qui était entré dans les ordres et qui n’avait pu encore obtenir de cure; il se nommait André. Comme les prêtres étaient alors fort mal vus, sous l’habit bourgeois, il avait sollicité et obtenu un emploi de professeur dans la maison du duc *** qui lui avait confié l’éducation de ses enfants.
Le duc *** avait occupé un poste important dans le gouvernement, et s’y était fait remarquer par ses hautes capacités et sa droiture. Après la mort du roi, il avait été révoqué de ses fonctions; puis un jour il fut dénoncé comme étant accusé d’avoir des rapports avec les royalistes émigrés. En vain, chercha-t-il à démontrer la fausseté de cette accusation, il fut brutalement jeté en prison. Quinze jours après, conduit sur la place de la Révolution, il fut exécuté avec plusieurs autres victimes.
La malheureuse duchesse était en proie à une sorte de folie, et ses gens pouvaient à peine la contenir. André cherchait par tous les moyens, . sinon à la consoler, du moins à calmer sa douleur, mais sans y réussir. Il cherchait aussi à lui faire comprendre qu’elle-même courait des dangers; il ne pouvait la décider à prendre des précautions.
–Non! disait-elle, je veux mourir pour aller rejoindre mon mari; les républicains sont assez, lâches pour tuer une femme, dès qu’elle est noble et vertueuse, cela leur suffit. Qu’ils fassent donc de moi ce qu’ils voudront, ce ne sera jamais qu’une victime de plus; cela les réjouira, les misérables ! En m’ôtant la vie, ils ne feront du moins que me délivrer de mes souffrancs.
–Allons, madame la duchesse, calmez-vous, soyez prudente, ne vous exposez pas à ce qu’il vous arrive malheur, lui répétait André, il y a dans ce monde tant de méchantes gens!
Cependant, lorsque la duchesse eut versé d’abondantes larmes, son état devint un peu meilleur et elle recouvra un peu de calme; alors André put lui faire entendre raison.
–Que croyez-vous que je puisse faire? finit-elle par lui dire.
–Il vous faut prendre un déguisement quelconque, madame la duchesse, et je me charge de vous trouver une retraite sûre.
–Hélas! mon bon André, si j’acceptais votre offre, vous vous compromettriez, et vous courriez autant de dangers que moi. J’apprécie votre dé vouement, mais, à mon âge, à quoi bon fuir la mort? Non, je ne veux pas vous exposer à vous perdre et peut-être d’autres avec vous. Laissez-moi donc près de mes enfants, que j’aime trop pour m’en éloigner, attendre le sort qui m’est réservé. N’oubliez pas que vous êtes prêtre, et si vous ne voulez pas vous exposer aux mêmes dangers que moi, il vous faut quitter sans retard ma maison.
André comprit l’importance de cette observation et, craignant d’être lui-même un sujet de crainte pour la duchesse, il ne crut pas devoir se le laisser dire deux fois, quoique convaincu de ses bonnes intentions à son égard; s’éloigner de la maison de la duchesse était pour lui bien plus une mesure de prudence, qu’un acte d’égoïsme. En conséquence, il rassembla son linge et ses vêtements, en fit un paquet et s’éloigna, non sans rendre ses devoirs à sa bienfaitrice et lui avoir fait toutes sortes de recommandations. Sa douleur était vive et ce qui l’affectait le plus, c’était de se séparer de ses charmants élèves auxquels il était profondément attaché.
De son côté, la duchesse sentait bien qu’en perdant André, elle perdait un serviteur fidèle et dévoué, mais c’était un devoir qu’elle devait accomplir et, bien qu’avec un sincère regret, elle dut s’y résigner.
Sorti de l’hôtel, André ne trouva rien de mieux à faire que d’aller tout droit frapper à la porte de son frère.
Robert parut surpris et lui dit:
–C’est toi, mon frère?
–Oui Robert, c’est moi qui viens te demander un asile.
–Alors entre donc, reprit Robert.
Ce jour-là, toute la famille était réunie dans la loge. André lui conta ce qui venait de se passer à l’hôtel de la malheureuse duchesse, à laquelle tout le monde s’intéressa.
–Voilà pourquoi, mes amis, je viens près de vous en vous priant de vouloir bien me loger.
–Peut-on rien voir de plus affreux, dit Mme Robert? Seigneur de Dieu! si cela continue encore longtemps comme ça, je crois que tous les bourgeois y passeront: quelles méchantes gens, que ces républicains.
–Tais-toi, ma femme, dit Robert, si l’on t’entendait!
–Ah! que veux-tu qu’on nous fasse à nous, pauvres gens, répliqua Mme Robert; tu vois bien qu’on n’en veut qu’aux riches.
–Ne vous y fiez pas, reprit André à son tour, si l’on vous soupçonnait d’être royalistes, vous y passeriez comme les autres.
–Tout cela est bien triste tout de même, continua Mme Robert; mais à propos, dis donc, père, où allons-nous loger ton frère?
–Dame, nous n’avons que deux petites chambres, et encore elles sont au cinquième.
–Je les accepte, dit aussitôt André, qui n’était pas difficile; seulement ne laissez voir à personne que je suis prêtre.
Émilie prit alors les clefs des chambres et y conduisit son oncle.
–Au moins, hasarda Mme Robert, que la peur avait un instant gagnée, il n’y a aucun danger pour nous?
–Je ne le pense pas, mais que veux-tu, c’est mon frère, je dois lui rendre ce service; j’espère bien qu’à lui comme à nous il n’arrivera rien de fâcheux.
Voilà donc André installé; il prenait ses repas dans la famille et y passait toutes ses soirées; il ne sortait qu’habillé en ouvrier.
Un jour, il se hasarda à aller prendre des nouvelles de la duchesse.
Le concierge lui apprit que des hommes, assurément agents de la révolution, étaient venus, avaient fait une perquisition dans l’hôtel, et après y avoir pris plusieurs papiers, avaient arrêté la duchesse, qui était allée rejoindre son mari.
–Lâches, s’écria André, qui ont osé porter la main sur une aussi sainte femme!
–Aujourd’hui, ajouta le portier, qui donc est certain de sauver sa tête?
–Et les pauvres enfants, que sont-ils devenus, continua André.
–Guillaume, le valet de chambre de monsieur le duc, les a conduits chez leur oncle, qui habite, un château dans la Normandie.
–Encore un crime de plus, soupira André en s’éloignant.
Rentré chez son frère, il n’eut rien de plus pressé que de raconter ce qu’il venait d’apprendre. Toute la famille en fut atterrée.
–Prends bien garde à toi, mon oncle, dit Émilie, et ne va plus t’exposer comme tu viens de le faire, il pourrait bien t’arriver malheur.
–Sois tranquille, ma bonne Émilie, je prendrai mes précautions de manière à ce qu’il ne m’arrive rien de fâcheux; je ne me dissimule pas que j’en ai besoin, car si dans le nombre des victimes il y a beaucoup de nobles, je sais aussi qu’il y a des prêtres.
Nons n’avons pas oublié que Beaupré, le protégé de M. Presta, habitait sa maison depuis bientôt. deux ans. Ce Beaupré était un homme d’environ quarante ans. Ni ses allures ni son physique n’avaient rien de bien attrayant, le seul avantage qu’il eût, c’était d’être un grand parleur. Il était de Rouen; établi d’abord fabricant de bonneterie dans cette ville, il avait fait de mauvaises affaires; puis il avait tenu un café, où il n’avait non plus réussi. Il était donc venu à Paris pour y chercher un emploi, que jusque-là il n’avait pas encore obtenu. Voilà pourquoi il s’était attaché à M. Presta, qui le soutenait, ainsi que sa femme et ses trois enfants.
Comme protégé de M. Presta, Robert se croyait tenu d’avoir quelques égards de plus pour lui que pour les autres locataires. Lui qui était la bonté et la simplicité même, il n’avait aucune défiance et ne supposait pas que cet homme eût été capable de quelque méchanceté contre lui, et encore moins contre M. Presta. Il le recevait donc quelquefois dans sa loge avec une certaine urbanité. Quand ils se rencontraient, ils se donnaient une poignée de mains, souvent même il plaisantait avec Mme Robert et sa fille.
Cependant, un jour, Ernest fit remarquer à son père que Beaupré ne faisait plus que de rares visites, et même qu’il rentrait quelquefois chez lui la nuit, et ils en cherchèrent la cause; pour ce qui était des visites, ils ne tardèrent pas à la connaître.
Depuis quelques jours, Mme Robert avait remarqué qu’Émilie était triste et rêveuse, et qu’elle paraissait absorbée par un chagrin qui semblait la dominer. Comme les jeunes filles à dix-huit ans ont souvent de ces moments de tristesse, elle n’y fit d’abord pas trop attention, mais un jour elle la surprit à pleurer.
–Pourquoi pleures-tu, ma fille, dit Mme Robert, quelqu’un t’a-t-il fait de la peine?
–Non, ma mère, répondit Émilie, ce n’est rien.
–Comment, ce n’est rien? repartit Mme Robert, on ne pleure pas comme ça pour rien, mon enfant. Allons, dis-moi la vérité; je suis ta mère, tu dois ne me rien cacher; tu as confiance en moi, n’est-ce pas? dis-moi ce qui te chagrine.
–Puisque tu le veux, maman, je vais te le dire: C’est ce Beaupré qui est la cause de mon chagrin, imagine-toi qu’il me poursuit partout et je ne puis pas monter de fois chez mon frère ou chez mon oncle qu’il ne soit derrière moi. J’ai beau courir, je ne peux me débarrasser de lui.
–Comment, reprit Mme Robert, un père de famille se conduire de la sorte? Mais c’est abominable! Je vais conter ça à ton père et il y mettra bon ordre.
–Ne parle pas de cela à papa, répondit aussitôt Émilie, il traiterait cet homme comme il le mérite, et comme je le crois méchant, il serait capable de se venger.
–Laisse-moi faire, mon enfant, tu le penses bien, une pareille chose ne peut durer. Les hommes sont si entreprenants quand ils ont martel en tête, qu’il est toujours bon de s’en défier et je veux prendre mes précautions.
Cet entretien avait lieu le5janvier de l’année1794, la veille de la fête des Rois que le peuple Français n’osait plus fêter, contrairement à l’habitude qu’il avait depuis des siècles de suivre cet antique usage.
La famille Robert fidèle à ses vieilles traditions toutes patriarcales que les révolutions n’ont pu entièrement déraciner, s’apprêtait à préparer un modeste dîner où, parmi quelques friandises devait figurer le gâteau traditionnel que Mme Robert, pour éviter tout soupçon, avait pétri de ses mains.
L’heure du repas arriva, oubliant pour un instant les sombres préoccupations du moment, la famille se trouva réunie au grand complet, si non très joyeuse, du moins goûtant en apparence un certain bonheur de ce petit extra.
Ce jour-là le père Robert ne manqua pas d’offrir de son meilleur vin dont il avait une petite réserve au fond de sa cave. Tout naturellement le fameux gâteau des rois faisait le plus bel ornement de la salle. Sa belle apparence, sa couleur dorée témoignait des soins dont la ménagère l’avait entouré. Chacun le regardait d’un œil d’envie et en attendait la distribution avec une certaine impatience.
Tout fier de distribuer les parts, où chacun espérait trouver la fève donnant le titre de roi, que précisément le peuple français venait d’abolir, le chef de famille avait le couteau à la main pour trancher le fameux gâteau, lorsqu’on frappa à la porte de la loge. Émilie s’empressa d’ouvrir et paraissant surprise, elle recula de plusieurs pas.
C’était Beaupré qui, en entrant, venait demander s’il n’y avait pas de dépêche pour lui.
–Non, nous n’avons rien pour vous, lui répondit un peu sèchement M. Robert.
–Eh? dit Beaupré, je vois que vous êtes en bonne disposition et que vous fêtez les rois.
–Oh! tout bonnement l’histoire de manger un gâteau répliqua vivement Mme Robert, que cette observation contrariait.
–Si le cœur vous en dit, M. Beaupré, fit Robert.
–Mais ce n’est pas de refus, M. Robert, j’accepte de grand cœur, répondit Beaupré sur cette invitation.
–Alors, prenez une place à notre table, vous serez le bien venu, ajouta Robert.
En entendant ces dernières paroles, Émilie rougit jusqu’au blanc des yeux, et Mme Robert faisait à son mari des signes qu’il ne comprenait pas. Dans tous les cas, il était trop tard, l’invitation était faite et il n’y avait plus possibilité de reculer. On se serra donc un peu, et Ernest fit placer l’invité à côté de lui, ce qu’André ne voyait pas sans un certain déplaisir.
André ne connaissant pas du tout Beaupré, il le regardait de temps à autre, mais sans lui adresser la parole. La physionomie de cet homme ne lui était pas du tout sympathique, et quelque chose lui disait intérieurement qu’il ne devait pas être un honnête homme. Aussi la conversation n’était-elle pas très animée.
Enfin Robert divisa le gâteau en autant de parts qu’il y avait de personnes et les présenta à Beaupré, le premier, qui ne consentit à se servir qu’après Mme Robert et sa fille. Tout à coup Beaupré s’écria: J’ai la fève, et comme Émilie était placée à l’extrémité de la table, il se leva et, tenant la fève à la main, alla la mettre dans son verre. Emilie le laissa faire sans trouver un mot à dire. Il était facile de voir sur son visage que cette courtoisie n’était nullement de son goût.
–D’ordinaire, mademoiselle, fit Beaupré souriant, le roi embrasse sa reine, voulez-vous donc me permettre d’user de ce précieux droit et il se pencha vers la jeune fille.
Oh! non! non! répondit-elle avec une irrésistible brusquerie, et en cachant son visage de ses bras, vous ne m’embrasserez pas!
Ces paroles furent dites avec un tel accent d’âpre répulsion que Beaupré n’osa insister. Se sentant piqué dans son amour-propre, sa colère fut tout près d’éclater, mais il sut se contenir et dissimula son dépit.
Ce petit incident ayant porté le trouble dans l’esprit des assistants, lorsque Beaupré et Émilie portèrent leurs verres à leurs lèvres, personne n’osa prononcer le moindre vivat.
On causa un instant de choses et autres, mais Beaupré mal à l’aise, et sentant qu’il gênait, prit le parti de se retirer, non sans se promettre de se venger de cet affront.
Dès qu’il eut quitté la loge, Robert interpella sa fille:
–Sais-tu bien que tu viens de faire une grande injure à M. Beaupré, Émilie?
–Émilie ne répondit que par des larmes.
–Émilie a bien fait, dit alors Mme Robert; à sa place je n’eusse pas agi autrement. Si vous saviez ce qu’est cet homme, et les propos qu’il s’est permis de lui tenir, vous verriez que la pauvre enfant n’a pas tort. Un homme marié qui a des enfants, se conduire de la sorte! c’est abominable! comment n’a-t-il pas honte?
Emilie continuait à sangloter.
–Est-il possible, dit Robert, que Beaupré ait osé faire des propositions à Émilie.
–Oui, mon ami, reprit Mme Robert; chaque fois qu’il la rencontrait seule, il la poursuivait de ses inconvenantes assiduités.
–Cela n’est pas tolérable, s’écrièrent à la fois André et Ernest, il faut promptement y mettre bon ordre. Puis, tous ensemble, ils se mirent à chercher un moyen de se débarrasser de cet homme, dont on ne connaissait ni les moyens, ni la façon de vivre.
D’abord on pensa à lui faire donner congé, mais Robert objecta que cela n’était pas possible, attendu que Beaupré était le protégé de M. Presta. Ils convinrent alors d’éloigner Émilie de la maison. Par quel moyen? c’est à quoi on aviserait.
Le lendemain matin, Ernest vint trouver ses parents et leur dit:
–J’ai trouvé le moyen d’éloigner ma sœur d’ici: il faut la marier.
–Marier ta sœur! mon pauvre garçon, y penses-tu? et une dot? tu sais bien que je ne possède plus rien!
–Moi, mon père, j’ai de l’argent, reprit Ernest, tu le sais, j’ai reçu dix mille livres du comte de Villement; elles sont déposées chez son notaire, je n’ai qu’à les retirer, voilà la dot toute trouvée; avec cela nous trouverons bien un mari.
–Je reconnais là ton bon cœur, Ernest, répliqua Robert; mais toi, si tu veux te marier, comment feras-tu?
–Moi, père, reprit Ernest, je suis encore jeune, je travaillerai.
Mme Robert embrassa tendrement son fils.
–Allons, lui dit-elle, tu es un brave garçon, le bon Dieu te récompensera.
André appuyant la proposition de son neveu, il fut décidé qu’on s’occuperait immédiatement de trouver un mari à Émilie, qui ne demandait pas mieux; il n’y avait plus qu’à s’occuper de Beaupré.
Une occasion favorable ne tarda pas à se présenter.
Deux jours après, Beaupré étant entré dans la loge pour s’informer s’il y avait des lettres pour lui, Robert lui annonça la nouvelle du projet de mariage de sa fille, et il ajouta bien doucement: J’ai justement, à ce propos, une petite prière à vous faire.
–Laquelle? répondit Beaupré.
–Comme nous recevons tous les soirs le futur d’Émilie, celle de cesser provisoirement vos visites. Vous comprenez qu’un étranger le gênerait.
–Mais, il me semble, vous me chassez de chez vous, répliqua Beaupré, c’est fort bien, je ne vous gênerai plus!
–Je regrette que vous preniez cette observation en mauvaise part, reprit Robert; je n’ai nullement eu l’intention de vous fâcher, c’est simplement une mesure de précaution.
–C’est la deuxième fois qu’on m’insulte chez vous, dit Beaupré d’un air courroucé; on n’agit pas ainsi impunément à mon égard; et il disparut.
Trois semaines après, Émilie épousait un honnête ouvrier ébéniste du faubourg Saint-Antoine, qui, avec la dot qu’il toucha, montait un magasin de meubles.
La famille Robert, heureuse de ce mariage, n’avait donc plus rien à craindre, et il semblait que ce bonheur devait durer longtemps. Malheureusement un bien triste événement vint tout à coup la plonger dans la plus grande affliction.
Un mois après le mariage d’Émilie, Mme Robert tomba malade, et, malgré tous les soins qu’on lui prodigua, elle succomba sans que rien eût pu faire prévoir cette mort prématurée.
A ce moment-là, toutes les églises étaient fermées; force était d’enterrer les morts civilement. La déesse Raison occupait seule les énergumènes révolutionnaires; cependant les bons esprits restés fidèles à la foi catholique étaient loin de se livrer à ces extravagantes et misérables saturnales, qui étaient le comble du ridicule.
Comme André, sans en porter l’habit, n’en était pas moins prêtre, il ne voulut pas laisser partir sa belle-sœur sans dire une messe pour le repos de son âme. Il convertit donc la loge en une sorte de chapelle, revêtit pour la circonstance ses habits ecclésiastiques, et assisté de ses parents et de quelques locataires de la maison, parmi lesquels bien entendu ne figurait pas Beaupré, il rendit les derniers devoirs à la défunte.
Le pauvre veuf et son fils étaient inconsolables et en proie à la plus profonde douleur. Emilie, de son côté, ne pouvait se consoler et versait d’abondantes larmes.
Plusieurs jours se passèrent dans le plus grand abattement, et ces deux hommes avaient bien de la peine à se faire à cet isolement. Mais au moment où ils commençaient à s’y habituer, un plus grand malheur vint tout à coup les surprendre.
Un matin qu’Ernest était allé porter des habits en ville, deux hommes à mine sinistre entrèrent cavalièrement dans la loge.
–Nous venons, dirent-ils brutalement, par ordre de la police pour voir si vous n’avez pas des royalistes dans cette maison. On dit que vous avez des rapports avec les émigrés, et que vous cachez un prêtre chez vous.
–C’est une erreur, messieurs, je n’ai aucun rapport avec les émigrés, et il n’y a ici ni royaliste ni prêtre. Vous pouvez vous en assurer, ajouta Robert.
–C’est justement ce que nous allons faire, dit un des agents, et aussitôt ils se mirent à ouvrir les armoires, fouillant partout.
–Vous avez bien quelques papiers qui appartiennent au conventionnel Presta, qui s’est échappé de prison.
–Non, messieurs, encore une fois vous vous trompez, cherchez, vous ne trouverez rien.
Robert, en prévision de tout événement, avait prudemment déposé le portefeuille de M. Presta chez le notaire Dubreuil. Il était donc bien certain qu’on ne le trouverait pas dans sa loge.
Enfin, après avoir bouleversé linge et vêtements, ils finirent par apercevoir sur une tablette d’armoire un vieux portefeuille où se trouvaient quelques lettres sans importance de M. Presta.
–Pardieu! nous étions bien sûrs que vous correspondiez avec le citoyen Presta. Maintenant que nous en avons des preuves, vous allez nous suivre.
Le pauvre Robert, perdant contenance, devint tout pâle et tout tremblant.
–Mais, messieurs, balbutia-t-il.
–Il n’y a pas de messieurs ici, il n’y a que des citoyens. Nous avons des preuves, c’est tout ce qu’il nous faut. Conduis-nous au cinquième, où nous savons que tu caches un prêtre, un misérable, qui a été professeur des enfants du ci-devant duc ***. Allons, dépêchons, et marche le premier!
L’infortuné Robert pouvait à peine se tenir debout tant il était terrifié; cependant il fallut obéir; mais quand il arriva au cinquième, il était plus mort que vif.
–C’est dans cette chambre qu’habite le citoyen André, dit un des hommes. Robert affolé hocha la tête en signe d’assentiment.
–Au nom de la loi, ouvrez-nous, citoyen André, dit un des deux acolytes en frappant vigoureusement à la porte.
–Qui êtes-vous? demanda André, réveillé en sursaut.
–Des agents du gouvernement, et nous venons faire une perquisition chez vous par ordre du chef de la police.
André comprit de suite qu’il avait été dénoncé et qu’il était perdu, il était donc inutile de résister, il s’habilla à la hâte, ouvrit et se présenta fièrement devant les deux sbires.
–C’est bien vous le citoyen abbé qui avez été professeur chez le ci-devant duc***?
–C’est moi-même, que me voulez-vous?
A peine André avait-il achevé ces paroles qu’il aperçut Robert. Mon pauvre frère! murmura-t-il.
A cet instant apparut Beaupré accompagné de –deux autres hommes, vêtu en officier de police: il portait une large ceinture rouge et avait au cou une cravate de même couleur qui lui cachait tout le bas –du visage.
Il aborda d’abord Robert d’un ton arrogant et narquois, puis il dit: Ah! votre fille m’a insulté et vous m’avez chassé de chez vous! je vais vous en faire sortir à mon tour et la prison vous attend. Voici l’ordre du comité de salut public. C’est moi qui vous ai dénoncés, vous et votre frère.
–Misérable, s’écria André, lâche! vous osez, vous en vanter; un jour viendra où vous rendrez compte à Dieu de tant d’infamie!
–Des injures, des menaces? reprit tranquillement Beaupré; je suis magistrat, je fais mon devoir de bon républicain, je ne vous crains pas. Si vous voulez m’en croire, soyez moins arrogant, citoyen abbé, dans trois jours vous serez moins fier devant le citoyen président du tribunal révolutionnaire. Allons, suivez mes hommes, ils ne vous lâcheront pas, je vous l’affirme. Sur quoi, ses ordres étant donnés à l’avance, Beaupré disparut.
Les deux frères, en proie à l’indignation et au désespoir, convaincus que toute résistance était inutile, durent forcément se soumettre. On leur permit de prendre quelques vêtements et un peu de linge, et, une heure après, ils étaient à la conciergerie, attendant en nombreuse compagnie, avec la plus cruelle anxiété, qu’on statuât sur leur sort.
Pendant tout le temps qu’Ernest était dehors, il était loin de se douter de ce qui se passait dans la maison de Presta.
Il ne rentra donc qu’une heure après le départ de son père et de son oncle. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il ne trouva personne à la loge et qu’il en vit les armoires toutes grandes ouvertes et bonleversées. Mon dieu! se dit-il à lui-même, dans sa stupéfaction; qu’est-il donc arrivé? où est mon père? et il se mit à chercher. Au moment où il montait l’escalier, il aperçut le locataire du premier étage qui l’attendait.
–Vous voilà, mon cher monsieur Ernest, lui dit-il en l’abordant; hélas! un grand malheur vient d’arriver à votre père et à votre oncle, et il lui raconta ce qui venait de se passer.
Ernest était atterré!
–Mais entrez chez moi, continua le locataire, ici on pourrait nous entendre; par le temps qui court, on ne peut trop prendre de précautions.
Ernest suffoquait, était anéanti; il fut à peine entré, qu’il tomba sur une chaise comme foudroyé.
–Remettez-vous, monsieur Ernest; ayez du courage, lui répétait le locataire; vous en avez. besoin pour vous-même.
–Est-ce qu’on voudrait m’arrêter aussi? dit vivement Ernest.
–Ma foi, mon pauvre garçon, il ne faut pas vous y fier, ce Beaupré est si vindicatif que je le crois capable de tout.
–Je voudrais cependant aller prendre des nouvelles de mon père; savez-vous où il a été conduit? demanda Ernest.
–Je pense que c’est à la Conciergerie, mais je ne vous engage pas à vous y présenter, il pourrait vous arriver malheur. Tenez, je suis sûr que Beaupré vous guette. Ce que vous avez de mieux à faire, croyez-moi, c’est de quitter cette maison au plus vite, autrement vous êtes exposé à être arrêté. Allez, suivez mon conseil et n’hésitez pas. Justement j’entends Beaupré qui rentre chez lui.
Après quelques minutes de réflexion, Ernest se décida. La tristesse dans l’âme, et pleurant comme un enfant, il prit la main du locataire, la pressa affectueusement dans la sienne en signe de remerciement et monta sans bruit dans sa chambre, se munit de quelques vêtements et disparut. Cependant il prit le temps de fermer la porte de la loge et d’en prendre la clef, puis se dirigea du côté du faubourg Saint-Antoine. Étourdi, plongé dans d’amères réflexions, il alla demander un asile à sa sœur.
En entrant chez Émilie, il tomba sur une chaise; l’émotion l’empêchait de pouvoir prononcer une parole.
–Remets-toi, Ernest, dit Émilie; que t’est-il arrivé, dis-le moi, mon frère?
–Mon pauvre père, mon oncle! et les sanglots lui interceptèrent de nouveau la parole.
–Eh bien! quoi? insistait Émilie.
Ils sont arrêtés et en prison, finit par dire Ernest.
Émilie poussa un cri déchirant et tomba à demi évanouie.
–Ils sont perdus, répétait-elle, mais pourquoi? qu’ont-ils fait?
–Rien, répondit Ernest, c’est Beaupré qui les a dénoncés.
–Ah! quand je disais que c’était un méchant homme, je ne me trompais pas, dit Emilie.
Lipmann entendant ces lamentations entra précipitamment et interrogea sa femme; Ernest, qui était un peu remis de ses premières émotions, lui raconta le triste événement.
Tous les trois se regardaient comme interdits et un moment de silence se fit entre eux, puis les uns a près les autres ils se répétaient: quel malheur!!!
–Ne pouvons-nous rien faire pour les tirer de là? dit Lipmann.
–Hélas! non, dit aussitôt Ernest; et il raconta la conversation qu’il avait eue avec le locataire. Voilà la justice des révolutionnaires.
–Ah! c’est affreux, ajouta Lipmann.
–Émilie, reprenant ses sens, dit tristement: Eh bien, mon frère, je vais te préparer une chambre, seulement tu ne sortiras pas, promets-le-moi.
–Sois tranquille, ma sœur, je serai prudent.
Dans la journée, Émilie prit des informations pour savoir où passait ordinairement la fatale charrette qui, chaque jour, emmenait les malheureuses victimes à la Place du Trône où fonctionnait une guillotine. L’idée d’Émilie était qu’en allant tous les jours sur son passage, elle pourrait se rendre compte si son père et son oncle échappaient à la mort, pensée cruelle, qui cependant était dictée par une lueur d’espérance.
Le cinquième jour, au milieu de la foule silencieuse, Émilie, hélas! apercevant de loin la maudite charrette, s’écria:
–Mon père, mon oncle! et elle tomba sans connaissance sur le pavé.
Quelques instants après, les têtes des deux malheureux frères Robert tombaient sous le couteau fatal de la guillotine et les deux innocentes victimes rendaient leurs âmes à Dieu.
DEUXIÈME PARTIE
ERNEST ROBERT ET LA FAMILLE PRESTA
Table des matières
Quelques personnes obligeantes, après lui avoir donné les soins que réclamait son état, ramenèrent Émilie à son mari. Elle était prise d’une fièvre ardente et ne pouvait prononcer une parole.
Lipmann qui adorait sa femme, en la voyant dans cette prostration, en fut effrayé. Il la fit mettre au lit et lui fit donner tous les soins que réclamait sa position. Il lui adressait les paroles les plus consolantes afin d’adoucir le chagrin qu’elle éprouvait du malheur qui venait de la frapper. De son côté, Ernest était au désespoir et ne pouvait revenir de sa stupeur.
Ce ne fut qu’au bout de huit jours qu’Émilie put se remettre un peu, reprendre ses occupations et –donner à son ménage, qu’elle dirigeait comme une vieille ménagère, tous les soins habituels. C’était là seulement où elle pouvait supporter sa douleur Son mari put alors aussi reprendre ses travaux, et se livrer à son aise à ses affaires qui, malgré la pénurie du commerce, prospéraient de plus en plus, tant il y apportait d’ordre et d’activité.
Ernest, également, commençait à se remettre de ses premières émotions, bien que toujours sous le poids de la plus profonde douleur. Pour se distraire, ayant trouvé chez son beau-frère quelques bons livres, il employait une partie de son temps à les lire. Il n’était pas au surplus sans avoir un peu d’instruction; son père l’avait tenu dans une bonne pension depuis l’âge de dix ans jusqu’à quinze. Il pouvait donc se livrer à la lecture avec fruit. Cette occupation lui plaisait beaucoup; elle avait cela de bon que, tout en s’instruisant, il y trouvait des distractions qui lui faisaient oublier l’espèce de captivité à laquelle il était tenu par Émilie et aussi par prudence pour lui-même. N’ayant, d’ailleurs aucun goût pour les plaisirs extérieurs, il s’habituait assez facilement à cette situation. Enfin, dans le but de se rendre utile, il offrit à son beau-frère de tenir sa comptabilité. Lipmann, pouvant utiliser son temps à travailler, ne demanda pas mieux et accepta sa proposition.
Tout à coup, il vint à l’idée d’Ernest, qu’absorbé par son chagrin, il avait oublié de donner avis à M. Presta du malheur qui avait frappé son père et son oncle. Il lui écrivit une longue lettre où il lui expliquait ce qui s’était passé. Il lui faisait aussi connaître que les papiers, qu’il avait confiés à son père, avaient été déposés dans la maison du notaire Dubreuil, ainsi que les fonds qu’il avait reçus des loyers de ses locataires, puis il engagea M. Presta à remplacer son père.
Quelques jours après, un nouveau concierge occupait la loge du malheureux Robert, et Ernest recevait de M. Presta une lettre de condoléance des plus flatteuses.
M. Presta était toujours à Hambourg et, comme il n’était pas homme à rester dans l’oisiveté, il allait tous les jours à la bourse où il se livrait à quelques opérations financières dans lesquelles il perdait plus souvent qu’il ne gagnait. Mais il occupait son temps; il ne lui en fallait pas davantage. En attendant que les événements vinssent le délivrer de son exil.
Quant à Mme Presta, elle s’occupait de l’éducation de ses filles. C’était pour elle une distraction qui lui faisait oublier sa position d’exilée. Elle en avait d’autant plus besoin, qu’aimant le luxe et habituée à satisfaire son goût pour le monde, elle était loin de se trouver heureuse. Il n’y avait pas de jour où elle ne s’informât s’il y avait quelque chose de nouveau en France.
Comme nous ne voulons pas faire ici l’histoire de la Révolution, nous nous abstiendrons de raconter les événements politiques qui se passaient alors, nous nous contenterons de dire que, tout à coup, le bruit se répandit que Robespierre était arrêté avec beaucoup de ses acolytes. Vous pensez si nos exilés furent dans la joie, car, sans aucun doute, cet événement était de nature à changer l’état du gouvernement, et les terroristes disparus on verrait cesser ces épouvantables tueries.
Il ne faut pas demander si Ernest fut heureux en apprenant cette nouvelle, d’autant plus heureux, que le concierge de M. Presta vint lui annoncer que Beaupré, après avoir déménagé, il y avait quelques jours, était en état d’arrestation.
–Ah! s’écria Ernest, me voilà donc délivré. Je vais pouvoir librement m’occuper de mes affaires.
En effet, quelques jours après, il trouva un petit appartement non loin de chez sa sœur et s’y installa. Lipmann le lui meubla. Voilà donc Ernest en disposition de reprendre son état de tailleur.
Ernest visita les anciens clients de son père; tous lui promirent de lui donner leurs habits à faire. Au bout de quelque temps, ses affaires devinrent assez satisfaisantes. Il continua ainsi quelques années.
Quant à nos émigrés, ils n’osèrent pas rentrer encore en France, mais ils étaient pleins d’espérance, n’attendant qu’un nouveau gouvernement qui les y autorisât, car, déjà, on parlait beaucoup du général Bonaparte et de ses victoires.
Le jour arriva enfin où Bonaparte fut nommé premier consul.
Cette nouvelle combla de joie la famille Presta. M. Presta avait de nombreuses connaissances dans l’armée; en s’adressant à quelques-unes d’entre elles pour solliciter un sauf-conduit, nul doute pour lui qu’il ne l’obtint. II en fit donc la demande et la réponse ne se fit pas attendre.
M. Presta écrivit aussitôt à Ernest:
«Monsieur Ernest Robert,
«Dans huit jours, je compte être à Paris; faites-moi le plaisir d’aller voir mon appartement, faites-le mettre en bon état et, s’il y manque quelques objets utiles, veuillez les faire remplacer,
Votre tout dévoué.
«PRESTA.»
A cette lecture, Ernest devint tout rêveur; non qu’il pensât se refuser au désir de M. Presta, mais il songeait que pour remplir cette mission, il lui faudrait entrer dans cette maison où il n’avait pas mis les pieds depuis la mort de son père. Il n’eut rien de plus pressé que de communiquer cette lettre à sa sœur et à son beau-frère.
–Que dois-je faire? leur demanda-t-il?
Lipmann et sa femme se regardèrent. Après un moment de silence, Émilie qui était douée d’une grande pénétration, prit la parole et dit:
–Du courage Ernest, peut-être y a-t-il dans cette mission un intérêt d’avenir pour toi. Tu es certain que Beaupré n’est plus là puisque le misérable a rendu son âme à Dieu; que crains-tu maintenant? Fais donc ce que te demande M. Presta.
–Je le veux bien, reprit Ernest, mais si mon beau-frère voulait venir avec moi, je serais bien plus fort.
–J’y consens, dit Lipmann; allons-y ensemble.
Alors les deux hommes se dirigèrent du côté de la rue Saint-Honoré, se promettant l’un et l’autre d’avoir toute l’énergie que demandait ce pénible devoir.
Arrivés à la maison Presta ils trouvèrent le concierge qui se nommait Raimond et lui demandèrent si Beaupré avait emporté tous ses meubles de l’appartement qu’il y avait occupé.
Oui, répondit Raimond; il n’y a rien laissé. Il en avait assez, dieu merci! et de beaux meubles, allez, son appartement est occupé par un locataire qui au moins paie bien son loyer.
–Et l’appartement de M. Presta, dans quel état est-il, dit encore Ernest?
–Ma foi, je n’en sais rien, répondit encore Raimond, je n’y suis jamais entré; Beaupré m’ayant dit que M. Presta en avait gardé la clef, je ne m’en suis plus occupé.
–Comment faire pour y entrer? dit Ernest à son beau-frère;
–Il n’y a qu’un moyen répondit Lipmann, c’est de faire ouvrir la porte par un serrurier.
–Raimond dit aussitôt: il y en a un tout côté, voulez-vous que j’aille le chercher.
–Volontiers répliqua Ernest, nous vous attendrons ici.
Pendant que Raimond allait chercher le serrurier, Lipmann réfléchissait et puis, s’adressant à Ernest, il lui dit.
–Si nous prenions deux témoins, ce serait je crois une bonne précaution de notre part.
–Vous avez raison, je crois aussi que c’est prudent. Demandons à deux locataires de nous en servir, je pense qu’ils ne nous refuseront pas.
Sur la demande que Lipmann et Ernest leur en firent, les deux locataires acceptèrent et descendirent avec eux.
Le serrurier était là qui les attendait. Maintenant ouvrez, lui dit Ernest, l’ouvrier obéit, et une fois la porte ouverte, les visiteurs purent entrer.
Dès les premiers pas qu’ils firent dans l’appartement, qu’elle ne fut pas leur surprise d’en trouver toutes les portes grandes ouvertes! Partout un désordre épouvantable.
–Eh! mon Dieu! s’écrièrent-ils tous à la fois, que s’est-il passé ici?
Ils avancèrent. Pas un meuble n’était à sa place, la plupart étaient renversés et tous vides. Dans les armoires il n’y avait plus rien, les objets d’art avaient disparu, plus de doute, des voleurs s’étaient introduits dans l’appartement et avaient enlevé tout ce qu’ils avaient pu enlever, quantité de papiers étaient jetés çà et là.
–Décidément, dit Lipmann, cet appartement a été mis au pillage.
Tous étaient stupéfaits et n’en pouvaient revenir. Comme ils se demandaient qui pouvait avoir fait un pareil coup, Raimond prit la parole:
–Ce ne peut être que Beaupré, dit-il, qui ai fait ce vol car, lorsqu’il a quitté la maison, j’ai remarqué qu’il avait un très beau mobilier. Je lui en ai même fait compliment, sur quoi il m’a répondu que rien n’était jamais trop beau pour un employé du gouvernement.
Pendant que les visiteurs se livraient à toutes sortes de conjectures, Ernest qui continuait ses investigations aperçut une lettre sur la cheminée du salon. Elle était adressée à M. Presta et bien cachetée. C’est sans doute une lettre que ce monstre n’aura pas vue, se dit-il en lui-même, puis la montrant à Lipmann et aux deux témoins, il leur dit; faut-il l’ouvrir?
–Non, non, dirent-ils tous, cette lettre ne doit être ouverte que par le destinataire, gardez-la monsieur Ernest, vous la remettrez à M. Presta à son retour.
Ernest et Lipmann s’applaudissant de la mesure qu’ils avaient prise d’avoir des témoins, dressèrent un procès-verbal de l’état dans lequel ils avaient trouvé l’appartement. Lorsqu’il fut terminé, ils le firent signer par eux et Raimond et quittèrent la maison sans décider comment ils allaient procéder pour mettre l’appartement de M. Presta en état de le recevoir avec sa famille.
Rentrés chez eux, ils ne firent rien autre chose que de s’entretenir de leur embarras, alors ils prirent la résolution d’attendre M. Presta, le temps leur manquait pour le prévenir avant son départ de Hambourg.
Peu de jours après, M. Presta arriva, devançant sa famille; Ernest l’attendait rue Saint-Honoré où il allait tous les jours.
Dès son arrivée, ses premières paroles furent de demander au concierge si son appartement était en état de le recevoir.
–Non, monsieur, répondit Raimond, M. Ernest est là et il va vous donner des explications à ce sujet.
Ernest se présenta et après les salutations d’usage, il lui donna connaissance du vol qui avait été commis chez lui, en même temps il lui remit le procès-verbal qu’il avait dressé et la lettre qu’il avait trouvée dans l’appartement.
La premier mouvement de M. Presta fut de prendre la lettre, et avant de dire un mot, il la décacheta précipitamment et se mit à en faire la lecture.
Voici ce que disait cette lettre:
«Monsieur,
«C’est moi, vous le savez, qui vous ai fait nom mer député. A cet effet vous m’avez remis des sommes importantes que j’ai dépensées. Vous m’avez promis de me faire avoir un emploi dans le gouvernement, vous n’avez pas tenu votre parole; vous m’avez promis de soutenir ma famille, vous l’avez laissée dans la misère. Comme il lui fallait du pain, en attendant que la République m’en donnât, j’ai imaginé de vous éloigner de votre maison pour m’en procurer, c’est donc moi qui vous ai dénoncé et fait arrêter sous prétexte que vous avanciez de l’argent aux émigrés.»
«C’est encore moi qui ai dénoncé votre protégé Robert et son frère, pour me venger. Voilà où m’a conduit la misère dans laquelle m’a laissé votre ingratitude, si donc j’ai commis des crimes, c’est vous qui en êtes le premier coupable.
«Les infâmes qui ont trahi la République sont à ma poursuite. Lors donc que vous lirez cette lettre, je serai mort où à l’étranger. Vive la République.
«BEAUPRÉ.»
M. Presta n’en revenait pas de tant d’audace, la lecture de cette lettre l’avait tellement bouleversé, qu’il en était tout tremblant.
Le misérable! il n’a que ce qu’il mérite, un vaurien, un paresseux qui ne quittait pas les clubs et les cabarets, si j’avais voulu le croire il m’aurait ruiné, le scélérat avec sa République! Dieu soit loué, j’en suis débarrassé, c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux. Cela m’a coûté cher, mais voyons dans quel état est l’appartement, et il monta suivi d’Ernest et de Raimond.
Lorsqu’il eut parcouru toutes les pièces. En effet, dit-il, il n’en a pas mal emporté; fort heureusement qu’il n’a pu prendre mes titres de rentes, ni mes titres de propriété que Robert a eu le soin de déposer chez mon notaire. Pauvre brave homme, celui-là! ajouta-t-il en poussant un profond soupir de regret.
A ces mots les yeux d’Ernest s’emplirent de larmes.
–Mon père n’a fait que son devoir répondit-il.
En ce moment, Lipmann entra. Ernest présenta son beau-frère à M. Presta.
–Vous êtes ébéniste, lui dit M. Presta, vous voyez dans quel état ce misérable Beaupré a mis mes meubles, si vous manquez d’ouvrage en voici: à propos, M. Lipmann travaille-t-on beaucoup dans le faubourg Saint-Antoine?
–Pas trop, répondit Lipmann, deux ou trois jours par semaine, au plus, et bon nombre d’ouvriers sont sans ouvrage.
–Alors la révolution ne les pas enrichis?
–Non, certes, ils sont plus malheureux que jamais, cela fait mal à voir.
–Elle ne m’a pas enrichi non plus, ajouta M. Presta, elle me coûte même fort cher et peu s’en est fallu qu’elle ne m’ait ruiné tout à fait. Mais, excusez-moi, je suis fatigué, je sens que j’ai besoin de repos, voici mon domestique, sans doute il m’a trouvé un hôtel, revenez demain à pareille heure, nous verrons ce que nous avons à faire, et il s’éloigna.
Aussitôt son installation faite à son hôtel, M. Presta s’habilla et lorsqu’il eut déjeuné, il n’eut rien de plus pressé que de se rendre chez son notaire.
Celui-ci s’empressa de le recevoir.
–Sans doute vous venez réclamer votre portefeuille et les papiers que m’a remis votre concierge.
–Cela est vrai, si vous ne voyez pas d’inconvénient à me les rendre.
–Je n’en vois aucun, répliqua le notaire, tenez, les voilà tels qu’ils m’ont été remis; voici également l’argent que M. Robert m’a apporté.
Après avoir bien remercié M. Dubreuil, M. Presta le salua et il s’éloigna très heureux de se trouver en possession de ce précieux dépôt.
Toute la soirée de M. Presta fut employée à passer en revue tous ses titres: il n’en manquait absolument aucun.
Lipmann et Ernest furent fidèles au rendez-vous, M. Presta ne les fit pas attendre longtemps.
–C’est fort bien, dit-il en entrant, vous êtes exacts autant que votre pauvre père l’a été à me conserver mes papiers que j’ai retirés hier de chez M. Dubreuil. Rien n’y manque, au moins ceux-là ne sont pas tombés sous les griffes du citoyen Beaupré.
–Maintenant examinons mes meubles, ils sont dans une bien triste condition n’est-ce pas?
–En effet, répondit Lipmann; ils ont besoin de grandes réparations, mais, en quinze jours, je puis vous les remettre tous à neuf.
–Vous m’en répondez?
–Oui Monsieur, vous pouvez y compter.
–Alors hâtez-vous, ajouta M. Presta, car tant que mon appartement ne sera pas prêt, je ne puis faire venir ma famille qui s’ennuie passablement à Hambourg.
–Soyez sûr, monsieur Presta, que, si je puis vous les livrer avant quinze jours, je n’y manquerai pas.
–C’est une affaire conclue, faites enlever tout cela le pl us tôt possible. Quant à vous, Ernest, restez un moment, j’ai à vous parler.
Lipmann sortit et Ernest attendit.
Après avoir donné quelques ordres au concierge. M. Presta s’approcha d’Ernest en lui disant:– Votre sœur est bien mariée, son mari paraît être un bien brave homme et surtout intelligent.
–En effet, monsieur, Lipmann est un excellent homme; il rend ma sœur bien heureuse et puis, c’est un travailleur qui ne passe son temps ni au café ni au cabaret, et qui ne s’occupe pas de politique. Aussi il fait joliment ses affaires et est-il bien estimé dans son quartier.
–Voilà comme j’aime les hommes, mon bon Ernest, il n’y a pas à en douter, celui-là fera son chemin. Mais vous, que faites-vous depuis la mort de votre père?
–J’ai repris mon état de tailleur qui malheureusement est loin de m’occuper entièrement; alors j’emploie les loisirs qu’il me laisse à tenir les livres chez mon beau-frère; de cette manière je gagne suffisamment pour vivre.
–Ah vous vous entendez à la comptabilité?
–Oui, monsieur; Lipmann est très content de la façon dont je tiens ses livres et voit clair à ses affaires.
–Tout cela ne vous fait pas une position bien avantageuse, poursuivit M. Presta.
–Non, car l’état de tailleur rapporte bien peu de chose, et si je n’avais pas le travail que je fais chez mon beau-frère, il ne me suffirait pas pour me faire vivre.
–Dites-moi, Ernest, j’ai quelques projets, si je les réalise, accepteriez-vous dans ma maison un emploi qui vous vaudrait mieux que tout cela?
–Bien certainement, monsieur, si vous aviez assez de confiance en moi et que je puisse vous être de quelque utilité.
–Allons! c’est très bien, dans quelques jours, nous en reparlerons. En attendant, voulez-vous donner un coup de main à mon domestique pour nettoyer un peu mon appartement? Il est nécessaire d’y mettre un peu d’ordre afin que je me rende compte des objets qui manquent et que je puisse les remplacer, et il s’éloigna.
Pendant qu’Ernest et le domestique travaillaient dans l’appartement, la conversation suivante s’engage entre eux.
–Savez-vous, monsieur Ernest, qu’il faut que ce Beaupré soit un bien grand scélérat pour avoir mis les meubles de monsieur dans un pareil état. Croyez-vous qu’il ait été guillotiné?
–Oui! je le crois! répondit Ernest, on me l’a bien assuré.
–Eh bien! moi, je ne le crois pas, dit le domestique avec une certaine assurance, je crois plutôt qu’il s’est sauvé à l’étranger et qu’un jour il reviendra.
–Vous m’effrayez; dans tous les cas, il n’oserait se montrer.
–Vous ne savez pas de quoi cet homme est capable. Il m’a toujours fait peur, si vous saviez tous les propos qu’il tenait contre mon maître, qui a été si bon pour lui. Non, je n’ai jamais compris qu’il ait pu le supporter dans sa maison. C’était un bien méchant homme!
–Personne ne le sait mieux que moi, répliqua Ernest.
Cette conversation se termina là.
Dans l’après-midi, M. Presta alla rendre visite à ses débiteurs, assez nombreux, car au moment de son élection, il avait fait beaucoup de prêts à des commerçants, à des fabricants de son quartier, et il avait hâte de savoir ce qu’ils étaient devenus. Ce fut alors qu’il put juger de toute l’étendue de ses pertes. Les uns avaient fait faillite; d’autres étaient disparus; enfin beaucoup étaient dans la misère. Lorsqu’il eut constaté cet état de choses, il se dit, que décidément la révolution lui coûtait cher. Mais ce fut bien autre chose quand il put se rendre compte de l’état où étaient les finances, le commerce et l’industrie du pays et combien était dépréciée la valeur de la propriété. Dans tout cela, il voyait de grandes pertes à subir. Mon Dieu, se disait-il, une partie de ma fortune y passera et c’est tout au plus s’il nous restera de quoi vivre ma famille et moi.
Rentré à l’hôtel, M. Presta dit au chef de la maison.
–Les affaires, paraît-il, ont bien mal marché pendant mon absence et il s’est passé de bien tristes choses.
–Ah! monsieur, ne m’en parlez pas. Nous avons bien souffert, en effet, surtout sous la terreur. Pour comble de malheur, les assignats ont ruiné la France. C’était abominable, il était temps que cela finît.
–Comment ont pu vivre les ouvriers? demanda M. Presta.
–La moitié sont morts de faim, monsieur, d’autres se sont faits soldats; enfin ceux qui restaient étaient plongés dans la plus profonde misère.
–On ne doit pas alors aimer beaucoup la République?
–Ceux qui l’aiment, répondit le maître d’hôtel, sont les gens employés dans le gouvernement; quant à la population, en général, elle en est passablement fatiguée.
Cette conversation plongea M. Presta dans une foule de réflexions. Entre autres celle-ci: La liberté est une belle chose, mais décidément les Français ne sont pas faits pour en jouir. Car, de cette belle chose ils ont fait le plus affreux des despotismes. C’est à renoncer à jamais s’occuper de politique.
Quelques jours se passèrent pendant lesquels M. Presta s’occupa de ses achats pour remplacer les objets qui lui avaient été volés lorsqu’un matin on lui annonça qu’Ernest demandait à le voir.
–Faites entrer; j’ai justement à lui parler. Ernest entra.
–Vous avez quelque chose à me dire? lui demanda aussitôt M. Presta.
–Oui, monsieur, répondit Ernest, hier, en entrant chez moi, j’ai reçu un ordre de l’intendant militaire m’enjoignant de me présenter après-demain dans son cabinet. Je viens auprès de vous m’informer si vous pourriez me dire ce qu’on peut me vouloir.
– Ah! mon pauvre garçon, c’est bien simple, le premier consul a besoin d’hommes pour la guerre qui continue de plus belle; on veut vous faire soldat. Cela n’est pas douteux.
Ces paroles plongèrent Ernest dans de pénibles réflexions.
–Ne vous désolez pas, Ernest; ayant été fournisseur de l’armée, je connais l’intendant militaire. Je connais aussi le ministre de la guerre. Je l’ai déjà vu pour mes affaires personnelles, j’irai le voir pour vous et nous vous tirerons de là.
Ernest s’inclina et remercia vivement M. Presta.
–Mais puisque vous voici, Ernest, il faut que je vous dise que je suis en train de monter une affaire importante, j’espère réussir. Dans ce cas j’aurai besoin de plusieurs employés, voudrez-vous accepter la place de chef de bureau dans ma maison ainsi que je vous l’ai déjà demandé?
–Vous êtes bien bon, répondit Ernest, de penser à moi, je me mets tout entier à votre service.
–Alors, c’est convenu, je vais m’occuper d’abord de vous faire exempter du service, il ne faut pas moins vous présenter à l’heure dite à l’intendance; seulement tranquillisez-vous, j’espère que l’affaire ira toute seule. Nous nous occuperons ensuite de votre emploi.
Ernest remercia de nouveau et se retira très satisfait de cette visite.
Deux jours après, Ernest se présentait chez l’intendant. Après une heure d’attente un valet l’appela et le fit entrer.
–Vous êtes Ernest Robert? dit l’intendant.
–Oui, monsieur l’intendant.
–Vous avez perdu votre père bien malheureusement, il a été victime d’un scélérat.
–Hélas! oui, balbutia Ernest, les larmes dans les yeux.
–L’État vous doit une réparation; M. Presta, votre protecteur, l’a obtenue du ministre de la guerre, en conséquence vous êtes exempt à la condition que vous entrerez dans sa maison comme employé du fournisseur de l’armée; retirez-vous donc tranquille. Dans quelques jours vous recevrez votre certificat de libération et tout sera dit.
Ernest s’inclina respectueusement et se retira, heureux de porter cette bonne nouvelle à sa sœur et à son beau-frère.
Le lendemain, Ernest ne manqua pas d’aller remercier M. Presta des bonnes recommandations dont il avait été l’objet de sa part.
–C’est bien, mon cher Ernest, mais ce n’est pas tout. Vous le savez, j’ai perdu une partie de ma fortune, je suis donc obligé de me remettre dans les affaires. En conséquence, je reprends mon ancienne entreprise de fournitures pour l’armée. La guerre continuant, j’espère que ce ne sera pas plus mauvais qu’autrefois. J’en ai obtenu l’autorisation du ministre et nous allons commencer ces jours-ci nos opérations. Il faut donc que dans huit jours vous preniez possession de votre emploi dans ma nouvelle maison de commercé, je compte sur vous.
–C’est bien entendu, vous pouvez compter sur moi, répondit Ernest, très flatté de la nouvelle condition dans laquelle il allait entrer, d’autant plus qu’il était fier de ce témoignage de confiance de la part de son protecteur.
Dès le lendemain Ernest informait ses clients de son changement de situation, et les remerciait des égards qu’ils avaient eus pour lui.
Nous avons dit qu’en1793M. Presta pouvait avoir quarante-huit ans; il devait donc en avoir maintenant environ cinquante-quatre à cinquante-cinq. Nous avons dit encore qu’il était plein de vigueur et d’une nature excessivement active. C’était, en outre, un homme d’une grande énergie et prompt dans sesrésolutions. Enfin, il lui fallait absolument une occupation pour satisfaire l’ardeur de son esprit et occuper son temps. Comme depuis son aventure de1793il avait assez des honneurs, il était bien résolu à ne plus ni accepter, ni solliciter aucun emploi honorifique du gouvernement. Voilà pourquoi il reprenait les affaires commerciales qu’il avait déjà pratiquées, et dont il avait une parfaite connaissance. Il avait encore des amis dans l’armée et au ministère de la guerre sur lesquels il pouvait compter. Il avait donc la certitude d’obtenir des succès.
M. Presta avait un autre motif qui le déterminait à prendre cette résolution. Il ne voulait pas diminuer son train de maison, sachant que cela ferait beaucoup de peine à sa femme, et que ses seuls revenus ne pouvaient plus suffire. D’un autre côté, il avait quatre filles qu’il faudrait marier prochainement; il devait donc songer à leurs dots; à cette époque surtout où tant de jeunes gens étaient enlevés à leur famille pour le service militaire.
Outre toutes ces raisons, M. Presta avait encore un troisième but. Il prenait Ernest comme chef de bureau, parce qu’il savait que c’était un honnête garçon, et qu’il avait une dette de reconnaissance à lui payer en souvenir des services que lui avait rendus son père. Au surplus, il savait aussi qu’Ernest, sans avoir reçu une brillante éducation, en savait assez pour faire un bon commerçant et le seconder au besoin dans sa correspondance; enfin, que sa conduite passée était une garantie pour l’avenir.
Dès ce moment on commençait à se sentir des services que Napoléon Bonaparte rendait au pays. Chacun désirait pouvoir réparer les désastres éprouvés pendant la révolution; on .ne demandait qu’à jouir de ce repos, si nécessaire pour ramener la confiance et la prospérité du commerce et de l’industrie. M. Presta lui-même comptait sur cette tranquillité intérieure pour favoriser ses propres affaires et réparer ses pertes.
M. Presta s’était bien gardé de communiquer à sa femme tout ce qui s’était passé pendant leur absence. Seulement elle ne s’expliquait pas pourquoi son mari avait fait retarder son retour qu’elle attendait avec une impatience extrême. Enfin, ce jour tant désiré arriva. Le départ de Hambourg ne se fit pas longtemps attendre. Elle arriva donc vivement à Paris et trouva son appartement tel qu’elle l’avait laissé, non sans remarquer toutefois, aussi bien que ses filles, que les pendules, candélabres et bien d’autres objets n’étaient pas les mêmes.
M. Presta leur expliqua tout.
–Comment, dit Mme Presta, qui n’en pouvait revenir de surprise, ce Beaupré a pu se conduire aussi mal? moi qui ai tant fait pour sa famille; car je ne vous ai pas toujours fait connaître mes sacrifices pour ces gens-là.
–Que voulez-vous, ma chère amie, nous avons l’un et l’autre fait le bien pour le mal; c’est ainsi que nous en sommes récompensés. Il y a tant d’ingratitude dans le monde. N’en avons-nous pas de nombreuses preuves dans tout ce qui vient de se passer dans notre malheureux pays? C’est à renoncer à être humain!
–Que s’est-il passé? demanda Mme Presta.
–Ce qui s’est passé? Ce serait trop long de vous tout raconter, mais apprenez que la France a été ruinée, et que nous-mêmes nous avons perdu une part de notre fortune.
–Ah! mon Dieu! que me dites-vous là, dit Mme Presta; alors comment ferons-nous pour vivre et marier nos filles?
–Soyez sans inquiétude, ma chère amie, je possède encore quelque énergie. Vous savez que je connais beaucoup de généraux; avec leur protection j’ai pu être présenté au ministre de la guerre, et j’ai obtenu de lui d’importantes fournitures à faire à l’armée, grâce auxquelles j’espère réparer mes pertes, ma maison est déjà organisée. Voilà mon chef de bureau, ajouta-t-il, en lui présentant Ernest qui venait d’entrer.
–Ah! mais, dirent toutes à la fois les demoiselles, c’est M. Ernest; au moins ce n’est pas un inconnu pour nous.
–Allons, vous faites marcher vivement les choses, reprit Mme Presta un peu rassurée. C’est donc vous qui avez fait réparer nos meubles, et avez remplacé les objets qui nous ont été volés; tout cela est charmant, décidément vous avez bon goût, je n’aurais pas mieux choisi.
–Maintenant, mes enfants, permettez-moi de sortir avec Ernest, nous avons quelques ordres à donner. Vous, remettez-vous aux soins de la maison.
Mme Presta retrouvait son vieux valet de chambre Louis, auquel elle adjoignit deux femmes, et sa maison se trouva ainsi complètement reconstituée.
Pour compléter l’édification du lecteur sur M. et Mme Presta, nous devons ne pas oublier de dire, que l’un et l’autre étaient natifs de la ville de Bordeaux, et qu’ils n’étaient venus à Paris qu’après leur mariage; ce qui explique pourquoi ils n’avaient aucun parent autour d’eux. Née de père et de mère peu fortunés, Mme Presta n’en avait pas moins le goût du luxe et du monde. Elle était même d’une nature altière et plutôt aristocratique que simple. En un mot, elle aimait tout ce qui était grand et élevé; son mari, au contraire, avait des goûts tout à fait modestes.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.