Kitabı oku: «Madame Corentine», sayfa 12
XXI
L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des piliers de granit, debout sur quatre rangs, lorsque Simone s'éveilla. Plus un reflet de vitrail sur les murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du couchant, traversait le vide de la nef, et traçait sur la voûte comme une entaille de feu. L'enfant se leva précipitamment. Elle avait peur d'être en retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son âge, il y a une clémence de choses. Quand elle rentra, inaperçue, par le portail de la cour demeuré entr'ouvert, madame Jeanne et son fils achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient d'elle, assis en face l'un de l'autre, près de la table de noyer à filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils avaient dépassé la période aiguë de l'épreuve, celle où les âmes, frappées à part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur blessure. Pour des raisons différentes, elle, par une réaction prompte de sa nature, lui, par dégoût et insouciance de tout, ils en étaient arrivés à discuter, presque sans émotion, les conséquences de leur ruine.
– Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en votre absence, autant que ma pauvre tête pouvait me le permettre, concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi vivre très modestement… l'absolu nécessaire… surtout si nous conservons cette maison.
– Si cela se pouvait!
– Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et puis, même très pauvres, avec cette grande maison hypothéquée, nous tiendrons un rang. Vous ne me quitterez pas, Guillaume?
Il répondit avec un geste vague:
– Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, je verrai. Ce sont des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas trop laisser voir à Simone où nous en sommes réduits. Elle va nous quitter. Il faut qu'elle parte sans se douter…
– Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de tout mon cœur, cette enfant-là.
– Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi!
Ils descendirent, occupés de Simone avant même de l'avoir revue, fortifiés tous deux par cet engagement qu'ils venaient de prendre d'être braves devant elle.
Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque vivait au fond de ces L'Héréec, gens de la terre de granit. On les vit, pendant le dîner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur cœur saignant, des sourires, des expressions tranquilles, des projets d'avenir, si bien que Simone, hésitante, se demandait: «Je me suis peut-être trompée. Ce n'est qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher de tirer le meilleur parti à Paimpol.»
Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte d'insistance de ce voyage à Paimpol. Il devait monter en voiture à trois heures, arriver à telle autre heure, voir telles personnes.
Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir la tête lourde, et, au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers dès que le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.
– Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission, Fantic est là.
– Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et cela me fera du bien.
Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone seul à seul, jouir égoïstement de la présence de l'enfant, et elle renferma en elle-même le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à les voir s'éloigner.
C'était cela, en effet, et plus encore: c'était l'adieu qu'il allait faire, la dernière entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il était, depuis le matin, résolu à partir. Quelle vie aurait-il à Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mère, sans y rien ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laissé dépérir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel de ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute commerciale?.. Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans passé pour ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins que d'être inutile: sa mère à Lannion, sa femme et sa fille à Jersey, lui errant, réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués…
Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu désert où une petite vie ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le désespoir où il était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, bien faible, elle suffisait à lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, après d'autres épreuves, après des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible à fixer sur la carte bretonne, faire signe aux exilées de là-bas, et, si elles le voulaient bien, achever près d'elles une vie si misérable en son milieu.
Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernière heure avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins dans un temps prochain!.. Il sentait bien qu'il le fallait. Personne ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer…
Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Héréec l'éprouva.
Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, où des passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en compensation, tout ce que son cœur enfermait d'amour pour elle, livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui était venue avec une espérance, hélas! et qui partait aussi avec un grand chagrin. Sans préparation, sentant bien qu'au premier mot ils seraient à l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait à peine. Il lui cita, sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des choses de la petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits où le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les racontait à voix basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils traversaient au hasard, enveloppés tous deux dans le passé rajeuni. L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les pénétrait ensemble, les secouait du même frisson. Joie pour lui d'ouvrir à quelqu'un son âme, son long rêve de Breton songeur et malade, éclatant tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double graine. Joie pour elle d'apercevoir, à travers cet amour paternel de toutes parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter, et ils commençaient seulement à se connaître. Les choses familières, que le regard interroge mieux quand elles vont disparaître, leur rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'était le Guer avec ses ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans la vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes épelées par l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant à la lune dans les poulaillers des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne endormait dans une haleine chaude les feuilles frappées à mort.
Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes, des mots souvent, pour montrer qu'elle était toujours là, prise aux mêmes pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la traiter comme une grande enfant.
Peu à peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils suivaient, ils avaient fait presque entièrement le tour de la ville. Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si petite que fut la différence entre les rues de Lannion, les passants un peu moins rares, la lumière des boutiques plus riches s'allongeant sur la chaussée, suffirent pour troubler la liberté de ces confidences dernières. M. L'Héréec, reconnu par un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils retrouvèrent plus poignante l'idée de la séparation, voilée tout à l'heure par tant d'images du passé commun, du passé intime où l'on ne se quittait point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent à un pas l'un de l'autre.
Et tout à coup, comme si elle se réveillait, comme si elle sortait brusquement d'un songe avec un battement de cœur, Simone comprit tout. Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient plus là pour la tromper. C'étaient les événements multipliés de cette journée, l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, l'émotion trop profonde qui venait de saisir son père; c'était un ensemble de preuves évidentes pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de te faire est le suprême adieu. Et ta mère n'est pas rappelée de l'exil, parce qu'on n'a plus de pain pour elle!»
Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras de son père, comme si elle allait tomber. Ah! l'affreuse vision, impossible à chasser maintenant! Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il aurait quitté Lannion. L'irréparable malheur serait consommé. Que faire? A qui recourir? Le père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire.
Cependant elle était sûre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait. Elle le lisait dans les yeux de son père, devenus si sombres, à présent que les lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient chassé le rêve.
Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. Lui-même se sentait épuisé, et il sentait aussi que son âme s'était fermée tout à fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait.
D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant au plus court. L'intimité de la causerie avait fait place à des mots rapides, qui tombaient dans de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, noire entre les deux jardins qu'argentait la lune. M. L'Héréec ouvrit la petite porte.
– Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura trouvé la soirée bien lente.
Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la pensée de sa mère et s'accusant d'ingratitude.
Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le vestibule, elle entra dans la cuisine où Fantic veillait, pour fermer la maison après le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une chaise basse, la tête touchant la poitrine, se leva au bruit des pas, et remonta la mèche de la lampe minuscule posée sur la table. Sous ses paupières battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, s'emplirent d'une tendresse inquiète en apercevant Simone. A défaut d'esprit, son cœur devinait qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à voir s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant signe de se taire, elle fut troublée comme si la mort était là-haut, dans la chambre d'un de ses maîtres.
– Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de suite…
– Où vous voudrez, mademoiselle. Comme vous êtes blanche!
– Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, et à ma mère, que tu aimais bien.
– Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous voudrez.
Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans l'armoire deux feuilles de gros papier, et, sur la table, à la hâte, écrivait deux dépêches. La première était adressée à M. Guen, capitaine au bourg de Perros. La seconde… Les doigts de l'enfant tremblaient et embrouillaient les lettres, quand Simone écrivit: «Madame Corentine L'Héréec, la Lande fleurie, Saint-Hélier.»
– Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! Qu'on ne t'entende pas! Porte au télégraphe. Il n'y a plus qu'une heure.
La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et, quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour. Simone demeura debout, appuyée à la table, épouvantée déjà de ce qu'elle venait de faire. Son cœur battait si fort qu'elle ouvrit sa jaquette de drap clair. Elle étouffait. La tentation lui vint de rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante devait être au haut de la rue… Elle devait tourner maintenant… Elle approchait du bureau… Elle entrait… L'employé prenait les dépêches…
Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, que la pauvre Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir…
Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au milieu de la salle, comprenant que tout était fini à présent. Fantic devait revenir, rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le grand-père, la mère, allaient tout à l'heure être troublés comme elle. Et demain, demain!
Le bruit d'une porte qui se refermait, là-haut, fit revenir Simone de cet effarement qui l'avait saisie, et la calma. Puisque le sort en était jeté, à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se montrer brave… Le père quittait la chambre de madame Jeanne… La grand'mère était seule… Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en montant l'escalier.
Madame Jeanne tricotait un châle de grosse laine noire pour l'hiver. Elle était assise près de la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait la lampe de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle continua de travailler, et de songer surtout à bien des choses, qui agitaient son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès du tabouret en tapisserie où la grand'mère posait ses pieds.
– Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave…
Madame Jeanne leva lentement la tête, en laissant retomber le tricot sur ses genoux.
– Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est?
– Grand'mère, vous croyez que mon père va seulement passer deux ou trois jours à Paimpol?
– Il le dit.
– Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des mots, à je ne sais quoi de très sûr que je ne puis pas vous exprimer: grand'mère, il ne reviendra pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il n'a pas voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas un voyage. Mon père s'en va!
Madame Jeanne étendit les mains sur les bras du fauteuil, détourna sa vieille tête, lourde de chagrin, vers la plaque noire de la cheminée.
– Tout est possible, dit-elle.
– Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée… Je ne sais pas si vous me pardonnerez. Mais je l'ai fait pour nous sauver tous… Grand'mère, j'ai télégraphié à Jersey… Ma mère sera ici demain…
Les doigts ridés de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil.
– Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, dites, oh! je vous en prie.
Elle ne répondait rien.
– C'est que, vous ne savez pas, continua l'enfant, ma mère est riche! Elle a beaucoup travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le moulin, – j'ai cru comprendre cela tantôt, – elle donnerait tout, j'en suis sûre!.. Mon père ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous ici, ensemble!
Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle avait avoué cette chose, la fortune de sa mère, qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait empêchée de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, quand elle avait compris que la ruine était complète, et que c'était là le grand obstacle. Et elle attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de cette vieille femme qu'elle savait si hostile à madame Corentine, si rude et si entêtée dans ses rancunes.
Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il n'y avait aucune colère dans ses yeux, aucun reproche. Elle avait même l'air de plaindre et d'admirer un peu cette petite que les circonstances avaient mêlée au drame triste de la famille. Mais elle ne répondit pas à l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement:
– Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, de peur qu'il ne parte cette nuit. Je crois, comme vous, qu'il va nous quitter à jamais.
La jeune fille se baissa.
– Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez?
Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement:
– Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix brisée par l'effort. Bonsoir… La vie est bien dure… Laissez-moi.
Simone sortit de la chambre, très troublée, mais contente d'avoir tout dit. En longeant la galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était limpide, et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le grand'père Guen, vers la mère qui, maintenant, avaient entendu son appel.
XXII
Où vont-ils par la lune sur la mer grande? La barque est de Ploumanac'h, bien sûr. On le reconnaît à son bordage épais, à ses deux mâts courts, à ses voiles brunes trempées dans le tan de chêne. Son large avant se lève à la lame, comme une poitrine de cygne noir. Point de chalut qui traîne, point de ligne à la remorque. Un enfant chante, à cheval sur le beaupré. C'est le mousse Yvon Le Dû, que sa mère a prêté. Le vieux Guen est assis au milieu, sur le banc que traverse le mât. Il a mis son casque de toile, la visière baissée, pour mieux voir dans la nuit. Et Sullian gouverne, habillé comme pour une promenade, à demi couché à l'arrière et songeant.
Il y a déjà un peu de temps qu'ils sont partis, car aucune terre n'est en vue. Les houles, à l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs cimes. Les creux sont pleins d'ombre bleue. La lune est claire, là-haut, mais elle penche déjà.
Guen a le cœur en joie. Il a besoin de parler à quelqu'un, comme le petit, là-bas, de chanter aux étoiles. Et, sans bouger, l'œil perdu au large, il dit tranquillement:
– Hein, Sullian! jolie brise: nous l'aurions commandée, qu'elle ne serait pas meilleure.
Le gendre ne répond rien. Il rêve. Il a, dans la pensée, toute l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne qui l'attendait sur le port, l'air de ravissement qu'elle avait quand elle l'a reconnu: «C'est toi, mon Sullian, c'est toi!» et ses baisers, et la peur d'un moment fondue en longues tendresses.
Ils vont toujours.
Après longtemps, Guen a repris:
– J'ai idée que nous sommes sur un banc. Je vois du sable dans la mer. Ça serait bon pour tendre un trémail, qu'en dis-tu? Les rougets mouvent par la lune.
Sullian revoit son fils, tout petit dans le berceau blanc, le premier-né tant désiré, et que Marie-Anne nourrit, et qu'elle est fière de montrer en traversant Perros. Un sourire léger monte aux lèvres de l'homme.
La barque file droit, les voiles pleines de vent.
Plus loin, bien loin de la terre de France, Guen a dit encore:
– Sullian, nous serons chez les Anglais avant trois heures d'ici, ou je ne m'y connais pas. Corentine est prévenue. Tout de suite nous virons de bord. J'ai pris deux châles pour elle, que m'a donnés ta femme. Et en route! Je crois qu'avant midi demain, mon ami, si la brise ne mollit pas, nous entrerons dans le Guer, et deux heures après dans Lannion.
– Oui, vieux père, a dit Sullian.
Guen a repris:
– Nous n'aurons pas perdu de temps, mon ami. Penses-tu que Simone sera contente de nous?
Et, cette fois, ils ont souri tous les deux, sans se voir, de la même espérance très douce. Ils ont continué d'en parler, de loin en loin. Puis la lune a grossi démesurément. Elle a descendu, toute rouge, dans les brumes d'horizon. La mer est devenue sombre. Les hommes se sont tus.
Mais le petit mousse n'a pas cessé de chanter, à cheval sur le mât d'avant.
XXIII
Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. Son père était-il parti? Elle se leva, peureuse, et écouta, l'oreille appliquée sur la cloison que tapissaient des losanges enguirlandés de roses autrefois bleues, maintenant toutes blanches.
Non, M. L'Héréec était encore là. Elle entendait le bruit de ses pas dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure dite, dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre crainte, se mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! Pourvu qu'ils n'arrivent pas trop tard!» Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en avait bien peu.
A peine habillée, elle descendit pour voir si aucune dépêche n'avait été apportée.
– Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis l'Angelus, nous sommes là, Gote et moi, et le cœur nous saute à tous les coups de sonnette… A moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle plus bas, avec un regard où son très ancien amour, longtemps comprimé, mettait une lueur de passion.
Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et fait la même demande. Puis elle était sortie. M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à l'usine, comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire.
Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les appartements, les jardins, frémissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le moindre bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert de la petite ville. Mais ce n'étaient que des marchands de fruits qui entraient, ou des pauvres quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer le samedi.
Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de Sullian, ni de madame Corentine. Et les heures passaient.
Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, d'où l'on apercevait, par une lucarne située au-dessus de la chambre de son père, les moires de la rivière entre les lignes égales des arbres jaunissants. Elle était basse à présent. Mais le reflux de l'Océan commençait à se faire sentir. L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement continu et sûr, les bancs de vase attaqués par tous leurs côtés à la fois. Des paquets d'algues brunes, entraînés dans les remous, tournaient encore sur place, et ne descendaient plus. Un souffle passait dans les hautes branches, inégal, avant-coureur de la brise régulière qui porte avec le courant, jusqu'au fond des criques boisées, jusqu'aux ports minuscules de la terre bretonne, les goëlettes dont la voilure est blanche parmi les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là, eux, les attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue les cheveux frisés de Simone, avait passé sur la barque où madame Corentine est montée! C'est l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de cabotage, ancrés dans le chenal, à l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et suivent le flot, parmi les bandes de mulets affamés que la marée chasse devant elle.
Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, est déjà embusqué à son poste, derrière une roche, là-bas, et aucune voile ne se montre, entre les arbres du Guer.
A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne rentrèrent, madame Jeanne n'eut qu'à regarder Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était venue de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile de lire dans le cœur de la vieille femme. Elle était accablée, silencieuse, comme indifférente à tout. Pourtant Simone crut deviner, à une expression fugitive de détente qui passa sur le visage de la grand'mère, et à l'air de commisération de Fantic apportant la soupière fumante, que personne, dans la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, ni la pauvre femme dont le mari allait s'exiler à son tour.
M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret fût connu. Madame Jeanne ne lui avait pas parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent, douloureux pour lui, douloureux pour celles qui l'écoutaient et qui savaient tout, de parler de son retour prochain, et de s'intéresser à des détails puérils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine.
– Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du grand jardin. Simone l'a trouvée toute délaissée. Quand elle reviendra, une autre fois, vous comprenez…
Des larmes seules lui répondaient. Mais tout le monde était de forte race, dans ce petit groupe des L'Héréec, et personne ne trahissait autrement la peine qu'on devait taire.
Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta dans sa chambre, pour préparer ses bagages. Les deux femmes demeurèrent dans la salle à manger.
– Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: votre mère n'est pas venue.
– Non, grand'mère.
– Elle ne viendra pas.
– Je crois qu'elle viendra, dit Simone.
– Pourquoi?
– Parce que je suis sûre que mon grand-père Guen est parti.
Madame Jeanne secoua la tête, lentement, tout le passé triste évoqué devant ses yeux.
– Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est naturel à votre âge. Mais les brisures de cœur ne se réparent guère, mon enfant.
A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche.
Bien que le télégramme fût adressé à Simone, ce fut madame Jeanne qui l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le papier à Simone, sans rien dire.
C'était la dépêche du grand-père. Elle était datée du sémaphore, à l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots:
«Arrivons tous.
«Capitaine Guen.»
Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et elle en fut aussitôt gênée, craignant que sa grand'mère ne prît mal ce cri involontaire de son sang. Une minute elle resta penchée sur le télégramme, n'osant lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle n'aurait point d'excuse à faire, ni de demande à former.
Madame Jeanne était debout déjà, les mains appuyées au dossier de sa chaise, attendant que Simone eût repris un peu de calme. Au premier mouvement de l'enfant:
– Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, c'est à moi d'avertir votre père, et je le ferai.
Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille et rude femme, parce qu'elle espérait que cette mission-là lui serait épargnée, parce qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le hâter, surtout, par une indiscrétion. A présent sa bru allait rentrer. Les choses s'étaient précipitées. Une main plus puissante que toutes les résistances et toutes les rancunes accumulées semblait forcer la porte du vieil hôtel. Madame Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. Mais elle devait l'annoncer, en chef de famille qu'elle était.
Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse et joyeuse tout ensemble. Elles entrèrent dans la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue de sa mère et de sa fille, M. L'Héréec, courbé au-dessus de la malle qu'il emplissait, se releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne venaient pas pour lui dire adieu. Devenu très sombre de visage, appuyé au marbre de la cheminée qui touchait la fenêtre, irrité comme un homme dont le secret est mis à jour et qui veut le défendre quand même, il demanda:
– Qu'y a-t-il donc?
Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère répondit:
– Il y a, Guillaume, que votre femme revient.
Il s'avança, comme furieux, vers elle:
– Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? Vous voulez m'empêcher de partir, n'est-ce pas? Vous croyez…
– Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois, Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez… Je ne me moque pas, je dis la vérité: votre femme revient.
– Et c'est vous qui l'avez appelée?
– Vous savez bien que non, Guillaume.
– Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend de vous ici, et je ne comprends plus… après ce que nous avons dit… en ce moment où nous sommes…
Il se tournait vers Simone, pour faire entendre qu'il ne s'expliquait pas davantage à cause d'elle.
– Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai laissé faire, parce que vous nous quittiez!..
– Qui l'a dit?
– Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé faire parce qu'au fond vous l'avez voulu… Eh bien! elle arrive… Et je vous conseille de la voir, à présent… Moi, je ne compte plus… Vous ferez ensuite ce que vous voudrez.
– Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée!
Simone allait vers son père, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, si belle de douleur suppliante et d'espérance mêlées, que M. L'Héréec, avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée, oublia tout, sa mère, les reproches encore vibrants entre eux, la ruine, le départ imminent, pour ne plus voir que cette petite et son air d'irrésistible prière. Troublé au fond de l'âme, sans volonté encore, il lui sourit.
– Elle arrive, mon père… Oui, elle arrive par le Guer… Mon grand-père Guen est allé la chercher… Peut-être sont-ils en vue…
D'un même mouvement, tous deux ensemble, ils avaient marché vers la fenêtre. Ils s'étaient penchés, Simone dans le coin à droite, son père serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les rares clairières de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres.
Le Guer coulait à pleins bords, les herbes ployaient au courant, le vent courbait les pointes des peupliers. Quatre grands goëlands, suiveurs de marée, remontaient vers les terres, les ailes immobiles dans la lumière.
Simone étendit la main. Elle avait pris une voix de rêve, une douce voix chantante, comme celle de Marie-Anne.
– Non, disait-elle, rien encore… Mais ils vont venir… Ils sont partis de Perros à la nuit… Père, voyez-vous, là-bas, à l'entrée de la crique… Est-ce un avant de bateau?.. Oui, une coque noire… Une flamme bleue en haut!.. Un petit mousse debout!.. Un homme aussi, debout le long du mât! Celui-là, mon père, c'est Sullian! Je le reconnais! Les voilà! les voilà!
Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement ouvert devant lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans les déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, emportée par le vent et poussée par le flot.
Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la paix à jamais de cette maison si longtemps troublée? Qui eût pu le dire?
M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante, incapable de paroles. Il restait penché sur l'appui de la fenêtre, cherchant à voir, bénissant dans son cœur le vieux Guen qui lui ramenait Corentine.
Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint de la grand'mère Jeanne. Elle s'éloigna de la fenêtre, doucement, pour que son père ne s'en aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée près de la porte et qui n'avait pas changé de visage: