Kitabı oku: «Michel-Ange: 44 gravures et portraits»
Georges Beaume
Michel-Ange: 44 gravures et portraits

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305246
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
ÉCRITS DE MICHEL-ANGE
LETTRES
A JULIEN DE SAN GALLO
A JEAN FRANCESCO, PRÊTRE DE SAINTE MARIE DES FLEURS,
AU CAPITAINE DE CORTON
AU CARDINAL BERNARDO DOVIZIDA BIBIENA
A GIOVANNI FATTUCCI
AU PAPE CLÉMENT VII
A SER GIOVAN FRANCESCO FATTUCCI
A MESSER PIETRO ARETINO
A MESSER LUIGI DEL RICCIO
A MONSEIGNEUR MARCO VIGERIO, ÉVÊQUE DE SINIGAGLIA
A LUIGI DEL RICCIO
AU MÊME
A MESSER GIORGIO VASARI, AMI ET PEINTRE EXCELLENT
A BENVENUTO CELLINI
A GIORGIO VASARI
A MESSER BENEDETTO VARCHI
A MESSER GIORGIO VASARI
A MESSER BARTOLOMEO AMMANATE
A SON FRÈRE BUONAROTTO
A SON NEVEU LEONARDO, FILS DE BUONAROTTO
AU MÊME
AU MÊME
A VITTORIA COLONNA, MARQUISE DE PESCARA
A LA MÊME
A SON NEVEU LEONARDO
SONNETS
ÉLÉGIES
I
II
ÉPITAPHE
STANCES
CANZONE
MADRIGAUX

I
Table des matières
L’ATELIER GHIRLANDAJO. — CHEZ LES MÉDICIS
MICHEL-ANGE naquit le 6 mars 1475, au château de Caprèse, près d’Arezzo, dans le Casentino. «Apre pays, air fin, rochers et bois de hêtres, que domine l’échine de l’Apennin osseux. Non loin, François d’Assise vit sur le mont Alvernia paraître le Crucifié .»
Les biographes de Michel-Ange ont, ainsi qu’il est d’usage Pour les hommes extraordinaires, entouré sa naissance et son éducation d’événements merveilleux. Son père, Ludovico di Leonardo di Buonarotti, était podestat de Caprèse et Chiusi. Condivi affirme que les Buonarotti descendaient des comtes de Canossa, famille de sang presque royal. Les Buonarotti vivaient à Florence depuis longtemps, et ils avaient à diverses époques tenu, dans le gouvernement de la République, des charges importantes.
Ludovico Buonarotti avait cinq enfants, presque un chaque année depuis son mariage: Leonardo, Michelagniolo, Buonarotto, Giovan Simone, Sigismondo. Michel-Ange avait six ans, quand sa mère mourut.
Il me faut ici rectifier une erreur de nombreux biographes. Le père de Michel-Ange s’appelait non pas Léonard, mais Ludovic, ou, si vous le préférez, Louis Buonarotti. C’était son grand-père qui s’appelait Léonard. Les Italiens du XVe siècle, par un usage emprunté aux anciens, signaient, à côté de leur nom, celui de leur père, qui se trouvait ainsi précéder le nom de famille.
Ludovico en était au dernier mois de sa charge, lorsque Michel-Ange vint au monde. Il fit donc ses préparatifs de départ pour quitter le lieu de sa résidence; et aussitôt après la cérémonie du baptême, il retourna dans sa terre de Settignano.
Settignano est un pays de carrières, où l’on rencontre plus d’ouvriers que de savants. La seule nourrice qu’on put donner à l’enfant était la femme d’un scarpellino. Vigoureux et robuste, il grandit au grand air et au soleil; il mania de ses petites mains, durcies de bonne heure, le ciseau et la pierre; ses premiers cris furent dominés et couverts par le grincement de la scie et par le bruit du marteau.
Plus tard, Michel-Ange disait à Vasari: «Si, mon cher George, j’ai quelque chose d’estimable dans l’esprit, je le dois à la légèreté de l’air de votre pays d’Arezzo, de même que je dois au lait que j’ai sucé les maillets et les ciseaux dont je me sers pour sculpter mes figures.»
Plusieurs des enfants de Buonarotti se destinèrent au commerce des soieries et des laines, pendant que Michel-Ange faisait tant bien que mal, chez Francesco da Urbino, ses études littéraires. Il employait le meilleur de son temps à barbouiller de dessins ses feuilles d’écolier, et même les murs de la maison paternelle. Jori raconte qu’il vit de lui le dessin d’un homme au bras droit levé, à la tête renversée, et qui déjà révélait du génie. C’était un peu tôt. N’importe. Le père n’acceptait pas que son fils devînt un artiste.
Éternelle, éternelle histoire du conflit de famille, à propos de la vocation d’un enfant. Buonarotti, néanmoins, dut céder devant l’obstination de Michel-Ange, dont il eût voulu faire un magistrat, comme lui.
D’ailleurs, à l’école où messire Ludovic avait placé son fils, se trouvait un petit polisson nommé Granacci, qui fournissait à son camarade des modèles à copier. Ce Granacci fréquentait déjà l’atelier, ou plutôt, comme on disait en ce temps-là, la boutique de Ghirlandajo. Et un beau jour, il amena Michel-Ange chez son maître, lequel, de très bonne grâce, demanda au nouveau venu s’il n’avait pas quelques dessins à lui montrer.
— Si! voilà une petite chose... répondit Michel-Ange très timide, en tirant de sa poche une gravure que d’une main patiente il avait coloriée.
C’était une estampe de Martin Schœn de Hollande, représentant la tentation de saint Antoine, tout un groupe tumultueux de démons qui, tordant de ricanements et de grimaces leur visage de feu, excitaient le saint ermite à coups de bâton.
Ghirlandajo, surpris par l’originalité saisissante du dessin, par la hardiesse des couleurs, contemplait la gravure en silence. Une jalousie le tourmentait peut-être. Mais l’admiration l’emporta, et posant la main sur l’épaule du jeune homme, il lui dit avec tendresse:
— Je te prends chez moi. Je suis sûr que tu deviendras bientôt un grand artiste.
— Pourvu que mon père accepte votre proposition!... répliqua Michel-Ange.
Le lendemain, Dominique Ghirlandajo se présentait chez l’ex-podestat de Caprèse.
— Je viens, dit le peintre, après les salutations d’usage, vous demander une faveur que, je l’espère bien, vous ne me refuserez pas.
— Une faveur!... Laquelle?
— Oh! je ne viens vous demander ni conseils, ni argent, ni soutien.
— Diable!... quoi donc, alors?...
— Je viens simplement vous demander votre fils pour en faire un artiste.
— Mon fils!... Un artiste!... Ça, vraiment, non, je ne m’y attendais pas!...
— Je sais bien. Mais il faut que vous me le donniez. J’ai vu de lui un dessin qui suffit à me prouver que nous avons là un très grand artiste!...
— Vous êtes fou!... Je ne me suis jamais aperçu que mon fils eût, en quoi que ce fût, du génie.
— Allons! point de querelle: ce serait inutile. Malgré vous, un jour ou l’autre, votre fils devra obéir à la voix de sa destinée. Si vous avez confiance en moi, vous n’avez qu’à le laisser venir dans ma boutique.
— Bien! bien!... Et ça me coûtera quelque chose?
— Rien du tout. Au contraire... Je le récompenserai des services qu’il pourra me rendre.
— Parfait!... Alors, maître Ghirlandajo, nous allons, vous et moi, échanger un contrat, et voici dans quelles conditions.
Messer Buonarotti s’assit prestement à sa table, et il se mit à écrire sur un parchemin les mots suivants, qu’il prononçait d’une voix haute, à mesure qu’il les traçait:
«L’an mil quatre cent quatre-vingt-huit, le premier jour d’avril, moi, Ludovic, fils de Léonard de Buonarotti, je place mon fils Michel-Ange chez Dominique et David Ghirlandajo, pour trois ans à dater de ce jour, et aux conditions ci-après: le susdit Michel-Ange s’engage à rester chez ses maîtres, pendant trois années, en qualité d’apprenti, pour s’exercer dans la peinture, et faire en outre tout ce que ses maîtres lui ordonneront; pour prix de ses services, Dominique et David lui paieront la somme de vingt-quatre florins, six la première année, huit la seconde, dix la dernière; en tout, quatre-vingt-seize livres.»
Et Messer Buonarotti conclut de sa voix brève, impérieuse:
— Voilà notre affaire. A pré sent, maître Ghirlandajo, vous allez me verser douze livres, premier acompte du salaire de mon fils. Et je vous en délivre quittance...
Ghirlandajo s’empressa de satisfaire le terrible homme, qui ajouta:
— Vous pouvez, par conséquent, emmener tout de suite mon fils et en faire ce que vous voudrez. Désormais, il vous appartient.
En ce temps-là, Ghirlandajo s’occupait de fresques à Sainte-Marie-Nouvelle. Michel-Ange avait quatorze ans. Dans cette église, qu’il nommait plus tard «sa fiancée», il s’abandonna de tout son cœur à ses études de la peinture. Dans la boutique du maître, où tout d’abord il servit surtout de valet, balayant le plancher et faisant- les commissions, il eut du moins la liberté heureuse de broyer des couleurs, de pétrir de la terre glaise et de barbouiller à son gré les murs de dessins.
Dessin.

Ses progrès s’affirmèrent si rapides et si éclatants, qu’il en conçut de l’orgueil. Un jour, ne poussa-t-il pas la hardiesse jusqu’à corriger les dessins de son maître? Celui-ci demeura stupéfait, et de l’audace de Michel-Ange, et de l’habileté originale de sa copie. Homme supérieur par l’intelligence et par la bonté, il lui pardonna. Mais ses camarades eurent de la jalousie et de la rancune. Et ils ne lui pardonnèrent jamais, eux, dans leur médiocrité, que Ghirlandajo proclamât ensuite à tout venant les louanges d’un élève qu’il considérait désormais comme son chef-d’œuvre. «Ce jeune homme, disait-il, en sait maintenant plus que moi.»
Un autre jour, un peintre de ses amis lui confia un portrait à copier. Michel-Ange se mit au travail: bientôt, il rendit à son ami, lequel, malgré sa compétence, ne s’aperçut nullement de la supercherie, non pas le portrait lui-même, mais la copie qu’il venait d’achever. Seulement, Michel-Ange ébruita, par vantardise, sa plaisanterie; et la bonne dupe résista longtemps à reconnaître qu’un tout jeune peintre l’eût si complètement trompé. Celui-ci, espiègle, et très informé des procédés et des trucs du métier, avait un peu enfumé sa peinture, afin de lui prêter cet air d’ancienneté qui, vis-à-vis de ceux qui jugent un tableau d’après sa date, et non d’après sa valeur, ajoute tant de prix au moindre ouvrage.
Michel-Ange se plaisait aussi beaucoup à s’amuser de la fausse science des artistes auxquels l’illusion de la gloire communique l’illusion de l’infaillibilité, et il saisissait mieux encore toutes les occasions de rire aux dépens des critiques d’art et des amateurs, dont les prétentions, en tous temps et en tous pays, égalent l’incompétence.
Un jour qu’il avait sculpté dans le marbre un jeune dieu de l’Amour, étendu, prêt à prendre le sommeil, Laurent de Médicis s’émerveilla de la beauté de cette œuvre et dit au sculpteur:
— Ta statue est vraiment plus admirable que tant d’ouvrages antiques qu’on ne cesse de nous vanter ici, pour diminuer les mérites des arts de notre époque. Sais-tu ce que tu devrais faire?
— Ma foi, non.
— Arranger ta statue de telle sorte qu’elle paraisse avoir été découverte dans la terre; et puis, l’expédier, ainsi maquillée, à Rome, où je te garantis bien qu’elle sera tout de suite considérée comme un antique.
— C’est une idée! On va rire!...
Et Michel-Ange gaiement se mit au travail, meurtrissant, amputant les membres de la statue, coupant la tête, et souillant de poussière, criblant de blessures le marbre qui restait. Ensuite, il envoya ce marbre à Rome;. le marbre y fut, sans hésitation, reconnu par les amateurs et par les artistes comme un antique. Et le cardinal de Saint-Georges en offrit deux cents ducats.
Faut-il cependant attribuer à un élève de quinze ans l’admirable tableau, La Vierge avec les deux enfants? La plupart des critiques refusent, bien qu’ils sachent la précocité de Michel-Ange, d’admettre un pareil tour de force. Le tableau est bien de lui. Car, «sans parler de la largeur de la composition et du dessin, du caractère de la tête de la Vierge, de l’incomparable beauté des anges qui se trouvent à droite, de certaines habitudes que Michel-Ange ne perdit jamais, comme de faire les pieds trop petits par un raffinement d’élégance et de donner à ses enfants ces nez retroussés et un peu faunesques qu’on retrouve dans la Sixtine, il suffirait, pour l’attester, de remarquer l’évidente parenté qui existe entre cet ouvrage et la Vierge de la Chapelle des Médicis. Mais, ce qui est probable, c’est que ce tableau ne fut exécuté que lorsque Michel-Ange, sorti de l’atelier du Ghirlandajo, eut fortifié son talent par l’étude des fresques de Masaccio et des antiques des jardins de Saint-Marc (entre 1492-1495) .»
Eut-il alors le dégoût de la peinture?... Laurent de Médicis régnait à Florence: riche, généreux, protecteur passionné des arts, il avait fondé chez lui, dans ses jardins de l’école Saint-Marc, une école de dessin, sous la direction de Bertoldo: il demanda donc à Ghirlandajo de lui envoyer des élèves. Ghirlandajo pensa tout de suite à Michel-Ange.
Celui-ci, en compagnie de son camarade Granacci, pénétra un beau matin dans les jardins de Saint-Marc, tout encombrés de débris de bas-reliefs et de fragments de statues, véritable musée d’antiquailles, selon l’expression de Benvenuto Cellini. A cette époque, on avait la maladie d’adorer l’antiquité, et d’en chercher la résurrection, au point d’oublier le présent et de renier l’âme de la nationalité italienne.
La ville de Careggi était une académie charmante, où des poètes, des savants et des philosophes, Ange Politien, Pic de la Mirandole, Marsilio Ficino, traitaient, sous la direction de leur prince, les affaires de l’État en stances parfumées et en petits vers anacréontiques. On s’amusait à parler des choses d’amour avec les femmes dans la langue de Platon; on commentait abondamment les dogmes d’Aristote. Enfin, c’était entre la composition de deux hémistiches et un discours sur les plans de conspiration de Salluste, qu’on montait à l’échafaud. Car le paganisme avait repris chez les chrétiens une place importante, et Savonarole allait bientôt, pour sa passion de la liberté, mourir dans les flammes du bûcher.
Parmi les jardins de Médicis, Michel-Ange retrouva quelques-uns des tailleurs de pierres qui, à Settignano, l’avaient souvent bercé sur leurs genoux. Ceux-ci l’accueillirent avec affection, et lui facilitèrent, au milieu de chefs-d’œuvre mutilés par le temps, un séjour d’études heureuses. La beauté antique frappait l’esprit de Michel-Ange, sans remuer profondément son cœur. La volonté de créer de la vie, de la beauté par l’art, était déjà trop forte en lui, pour qu’il ne répugnât point à imiter les morts et qu’il ne s’efforçât jalousement de ne s’inspirer que des vertus de son intelligence.
Une fois que, par les allées les plus solitaires, il se promenait lentement, rongé par le souci d’essayer en sculpture l’habileté qu’en peinture il avait montrée, les ouvriers, afin de lui plaire, lui offrirent un morceau de marbre. Ayant remercié d’un simple mot les ouvriers de leur largesse, il se munit d’un ciseau, et, bravement, commença d’ébaucher dans ce marbre une tête de faune.
Quelques jours après, pendant qu’il travaillait encore du ciseau, vint à passer un homme d’une quarantaine d’années assez laid de figure et assez modestement vêtu. Devant l’enfant qui, absorbé par son ouvrage, ne voyait, n’entendait rien des choses d’alentour, l’homme s’arrêta, non sans surprise et sans admiration.
Le silence dura bien un quart d’heure. L’enfant, lorsqu’il eut donné son dernier coup de ciseau, se recula un peu, à la manière des artistes qui jugent ainsi, dans l’éloignement, le résultat de leurs efforts. Mais l’homme lui frappa sur l’épaule, et en souriant de bonté, lui dit:
Tête de faune.

— Mon ami, permettez-moi de vous adresser une observation.
— Laquelle? riposta sèchement Michel-Ange, qui se détournait avec une humeur narquoise.
— Oh! je ne suis pas sculpteur... Pourtant, il y a dans la tête de votre vieux faune... Car c’est un vieux faune, n’est-ce pas?...
— Oui, il est vieux... Eh bien, qu’est-ce qu’il y a de si étrange dans cette tête?
— Vous avez voulu représenter un faune riant aux éclats?
— Oui, oui... après?
— Après?... Est-ce que vous avez vu beaucoup de vieillards possédant encore toutes leurs dents? Le vôtre a une bouche un peu trop généreusement garnie.
— Ma foi, c’est vrai... D’abord, qui êtes-vous?
— Peu vous importe, pourvu que ma critique soit juste...
Adieu, mon enfant...
Et le bon bourgeois s’éloigna tranquillement, ses mains derrière le dos. Michel-Ange rougissait de dépit. La remarque du bourgeois était trop juste. Alors, sans différer davantage, il ressaisit son ciseau, et d’un coup preste, adroit, il enleva deux dents à son vieux faune.
Le lendemain, impatient de revoir son œuvre, il revint à la hâte dans le jardin. Or, le vieux faune avait disparu. Et à sa place, il rencontra l’homme de la veille.
— Où est donc ma tête? lui demanda-t-il.
— On l’a enlevée.
— Comment!... Qui?... Sans mes ordres? D’abord, qui êtes-vous?
— Suivez-moi...
— Oui, pour que vous me rendiez mon faune.
Et les voilà partis, Michel-Ange suivant avec docilité le bourgeois toujours calme, qui prit le chemin du palais, entra sans crainte, traversa les appartements, les galeries, les salons, jusqu’à un cabinet merveilleusement décoré d’objets d’art. Michel-Ange, dont la stupéfaction avait augmenté à chaque pas, n’avait plus proféré un mot. Mais, en levant les yeux, il aperçut sur une riche console son vieux faune.
— Voilà, mon ami, lui dit le bon bourgeois en souriant, j’ai fait transporter ton œuvre du jardin ici. Es-tu content?
— Mon Dieu, oui, je suis content. Mais le prince, que pensera-t-il de votre témérité ?
— C’est le prince lui-même qui te tend la main. Viens la serrer.
Michel-Ange obéit de nouveau, en tremblant d’émotion. Le prince continua:
— Désormais, dans cette maison, tu seras chez toi; tu dîneras à ma table, et par tous ceux de mon palais, par mes courtisans et par mes serviteurs, tu seras considéré comme mon enfant.
Michel-Ange bredouilla une expression ardente de gratitude. Puis, emporté par la joie, il s’enhardit:
— Écoutez, Monseigneur. C’est surtout à cause de mon père que je suis heureux de recevoir vos encouragements. Mon père a toujours opposé à mes tentatives d’art, à mes études, une hostilité qui me peine plus que tout. Permettez que j’aille tout de suite lui dire les faveurs dont vous me comblez...
— Va, mon enfant. Tu peux lui apprendre encore que ma protection s’étendra sur sa personne et sur toute sa famille.
L’enfant courut chez l’ex-podestat farouche. Et ce ne fut pas sans hésitation que celui-ci consentit enfin à suivre jusqu’au palais du prince Laurent de Médicis le jeune artiste, dont il dut ainsi reconnaître publiquement les aptitudes et les espérances...
Laurent de Médicis tint parole. Il admit Michel-Ange dans l’intimité de ses fils, et lui alloua cinq ducats par mois, somme que le jeune élève employa presque entièrement à secourir son père. De loin comme de près, il demeurait attaché à sa famille par l’affection la plus étroite. «J’ai appris, écrivait-il à l’un de ses frères, que Ludovico avait été sur le point de mourir. S’il arrivait qu’il retombât, fais en sorte qu’il ne lui manque rien des choses de l’âme et des sacrements de l’Église... Que ta femme s’applique avec amour aux soins qu’il réclame; je l’en récompenserai, ainsi que vous tous. Soyez en paix, et avertis-moi, car je suis rempli de douleur et de crainte.»
Laurent de Médicis, ainsi qu’il l’avait également promis, étendit sa protection jusque sur Buonarotti, le père de son artiste. Il lui confia un emploi de douanier, qui rapportait huit écus par mois. Michel-Ange s’attacha fidèlement à son protecteur. Lié avec les grands platoniciens de l’Académie, que j’ai cités plus haut, Pic de la Mirandole, Politien, Marsilio Ficino, il sculpta le bas-relief des Centaures et des Lapithes — ou, plus exactement, Combat des géants. A l’hôpital de Santo Spirito, il étudia l’anatomie; et pour remercier le prince de lui faciliter ses études, il lui fit un Christ de bois.
Déjà difficile dans ses relations, il ne se gênait guère de railler ses camarades, qui eux-mêmes, sans trop de dissimulation, l’enviaient. Un jour, par quelque rebuffade, il provoqua une querelle, et il reçut d’un de ses camarades, Torregiani, un coup de poing terrible, qui lui fracassa le nez.
Voici, d’ailleurs, de cette algarade qui devait avoir sur la vie de Michel-Ange une répercussion si douloureuse, le récit textuel de Benvenuto Cellini, l’homme ardent et bizarre, qui offrait par son caractère et son génie tant de ressemblance avec celui qu’il appelle le «divin artiste» :
«Vers ce temps-là (en 1518, trente ans après l’événement), arriva dans Florence un sculpteur du nom de Pierre Torregiani, qui revenait de passer plusieurs années en Angleterre. Ce Torregiani, après qu’il eut examiné mes dessins et mes travaux, me déclara:
«— Je suis venu à Florence dans l’intention d’y prendre autant de jeunes artistes que possible; car, je dois faire un ouvrage important pour mon roi (le roi d’Angleterre), et je ne désire pour aides que des compatriotes. Toi, puisque tu travailles plutôt avec le sentiment du sculpteur que du peintre, je t’emmènerai; et, n’aie crainte, j’assurerai ta fortune.
«C’était un homme hardi, hautain, ce Pierre Torregiani, et d’une beauté aussi noble que la tournure. Son maintien, ses gestes, sa voix, étaient certes plus d’un soldat que d’un artiste. D’un froncement de sourcil, il intimidait les gens les plus résolus; tous les jours, il me racontait quelques-uns des exploits qu’il avait accomplis aux dépens de «ces bêtes d’Anglais».
La Pieta.

«Un jour que nous causions de Michel-Ange, Torregiani, tout en examinant un dessin de moi que j’avais copié d’après le «divin artiste», me dit brusquement:
«— Moi-même, j’ai travaillé beaucoup à côté de Buonarotti. Nous allions, tout jeunes, à l’église du Carmine, dans la chapelle de Masaccio. Seulement, il avait la mauvaise habitude de railler ses camarades sur leurs études. Un jour, une de ses remontrances m’agaça; je lui intimai l’ordre de se taire. Il voulut, à son tour, m’imposer silence. Je devins furieux. Et le poussant contre un mur, je lui appliquai sur le visage un si violent coup de poing, que je sentis sous mes doigts se briser l’os et le cartilage du nez, comme une oublie. Toute sa vie il en portera les marques.
«Ces paroles du terrible sculpteur Torregiani me révoltèrent tellement, que j’en conçus pour lui une haine implacable. Bien entendu, non seulement je n’eus aucune envie de le suivre en Angleterre, mais encore je ne pus désormais plus le voir ni le sentir.»
Depuis trois ans, Michel-Ange vivait dans les jardins de Saint-Marc, parmi la joie du travail paisible, lorsque Laurent le Magnifique, frappé d’une maladie mystérieuse, mourut. Michel-Ange en éprouva un si vif chagrin qu’il resta plusieurs jours sans pouvoir rien entreprendre. De retour chez son père, il composa un Hercule de marbre de quatre brasses de hauteur, qui, envoyé en France, pour le compte de François Ier, s’est perdu. A plusieurs époques de sa vie, Michel-Ange s’est occupé de cette héroïque figure d’Hercule.
Mariette dit dans ses Observations: «Je vis dans une des chambres de la galerie de Florence un modèle en cire d’une grande beauté que Michel-Ange avait fait, pour montrer comment il s’y serait pris, s’il avait été chargé de restaurer le torse du Belvédère.»
Pierre de Médicis n’hérita de son père Laurent que les défauts. Il débuta dans son gouvernement par jeter dans un puits le médecin de son père. Ayant invité Michel-Ange à reprendre sa place dans le palais, il se flattait de la présence du grand artiste bien moins que de celle d’un valet espagnol qui, à une splendide beauté corporelle, joignait une rare agilité d’animal. Un matin d’hiver, que la neige tombait abondante, il fit appeler Michel-Ange, et gravement lui ordonna:
— Maître, il faut que tu me bâtisses tout de suite une figure de géant si haute que, du milieu de la cour, elle dépasse de la tête les créneaux du palais.
— En quelle matière, s’il vous plaît?
— Quelle matière!... la drôle de question!... Dans la cour, tu trouveras de la neige autant qu’il te sera nécessaire.
— Bien! Puisque vous me donnez des gages, il faut évidemment que je les gagne.
Michel-Ange sortit, le front bas, humilié par la grossière fantaisie du prince. Dans la cour, il éleva de ses mains impatientes le colosse de neige. Après quoi, le laissant au soleil qui ne tarda guère à le fondre, il s’enferma dans sa cellule de San Spirito, où il passait des jours et des nuits à pleurer son défunt bienfaiteur.
Là, dans sa sombre retraite, il s’entoura de cadavres provenant d’un hôpital attaché au couvent; et à la lueur d’une lampe, il se livra passionnément à l’étude de l’anatomie, interrogeant du scalpel les muscles, examinant les fibres, observant en détail toute la charpente du corps humain.
Bientôt, irrité de l’arrogance insupportable de Pierre de Médicis, qui eut d’ailleurs à se défendre contre le mécontentement de ses sujets, Michel-Ange le quitta pour s’en aller à Venise, puis à Bologne (octobre 1494). C’est le moment où le moine Savonarole, brûlant de jeunesse et de passion, annonçait que la République, dont le roi, pourtant, était Jésus-Christ, rayonnerait de Florence sur le monde entier. Toutes les âmes étaient touchées, bouleversées, par le feu de ses prédications.
A Bologne, Michel-Ange eut la chance de rencontrer Aldovrandi, l’un des membres du Conseil des Seize, qui lui procura quelques travaux. Pendant plus d’une année, le grand seigneur sut retenir auprès de lui son hôte, et parce que Michel-Ange prononçait bien le toscan, il lui faisait lire à haute voix Dante, Pétrarque et Boccace.
Michel-Ange revient à Florence (1495) pendant les fêtes religieuses du Carnaval. Il ne fait qu’y passer, ayant horreur de la guerre civile qui la déchire, des crimes qu’y commettent tous les partis. Son frère, le moine Léonardo, y est poursuivi,! sous l’accusation de complicité avec Savonarole. Celui-ci y est brûlé, le 23 mai 1498. Michel-Ange s’en va, pour la première fois, à Rome, où il sculpte une petite statue de saint Jean et le fameux Amour endormi. Le cardinal San Giorgio, émerveillé par ce dernier ouvrage, l’acheta. Michel-Ange, un peu plus tard, le lui réclama, en lui offrant de lui rendre son argent. Mais San Giorgio, qui n’avait pas beaucoup de patience, répondit, qu’il briserait plutôt en cent morceaux l’Amour endormi que de rendre un bien si précieux.
Michel-Ange demeura pendant cinq années à Rome, déjà célèbre, se vouant, avec une ferveur qui jamais plus ne défaillit, à son œuvre immense. Il produisit quinze figures pour la bibliothèque du Dôme de Sienne, le Bacchus, l’Adonis, la Pieta, aujourd’hui à Saint-Pierre la Pieta, premier marbre qui, dressé au seuil de la longue route à parcourir dans la gloire, décèle la puissance d’une main impeccable, la forte mélancolie d’une âme impatiente de dire par les beautés de la forme, les idées et les sentiments qui la soulèvent. «Cette Vierge a la beauté juvénile et austère particulière aux femmes de Michel-Ange. Le corps du Christ étendu sur les genoux de sa mère paraît souffrir, jusque dans le repos de la mort, les tortures que l’homme divin vient d’endurer .»
L’œuvre, cependant, étonna les badauds de Rome, causa presque, par l’éloquence des corps, un scandale. Michel-Ange eut besoin, pour se défendre contre la pudeur des sots, d’expliquer la pureté de ses intentions. «Ne sais-tu pas, dit-il à Condivi, que les femmes chastes se conservent beaucoup plus longtemps jeunes que celles qui ne le sont point? Combien n’est-ce pas plus vrai pour une Vierge qui n’eut jamais le moindre désir lascif qui pût altérer son corps!... Il en est tout autrement pour le fils de Dieu, parce que j’ai voulu montrer qu’il a réellement pris un corps d’homme, et qu’excepté le péché, il a supporté toutes les misères humaines.»
La maison de Michel-Ange, au pied du Capitole.

Cette Pieta est le seul ouvrage que Michel-Ange ait signé de sa main. Un jour, des Milanais l’admiraient en sa présence. L’un d’eux demanda qui en était l’auteur; un autre répondit que l’auteur était leur «Gobbo de Milan». Michel-Ange, un peu froissé, n’émit aucune protestation; mais, le soir, il revint seul, muni d’une lanterne et de ciseaux, et sur la ceinture de la Vierge, il grava son nom: Michaelangelus Bonarotus, Florens.
Michel-Ange désirait revoir sa patrie qui, après la mort de Savonarole et la défaite des réformateurs, avait recouvré sa tranquillité. Sa famille, d’ailleurs, l’y rappelait par des lamentations incessantes. Inépuisable de charité, il dépensait en faveur des siens son argent et sa personne, se privant de nourriture, souffrant du froid, pour soutenir son père et ses frères. Ceux-ci croyaient naïvement, et ces croyances sont fréquentes dans les familles des grands hommes, que le génie du sculpteur leur appartenait comme un bien légitime, comme un champ à cultiver. Michel-Ange, par orgueil et par faiblesse, se laissait exploiter, et de tous ses services il ne retirait pas même de la gratitude.
II
Table des matières
DEUX ÉMULES
QUARANTE ans auparavant, l’œuvre de Santa-Maria-del-Fiore avait confié un énorme bloc de marbre de Carrare a plusieurs sculpteurs, entre autres à Agostino di Duccio, pour en sortir la figure d’un prophète. Tous avaient avoué, après de patients efforts, leur impuissance. Léonard de Vinci lui-même s’était récusé.
Michel-Ange, qui tentait l’impossible, accepta d’animer cette énorme matière. Il s’enferma dans son atelier, qui fut construit sur la place même, sans permettre à personne d’y pénétrer; et après dix-huit mois de labeur, il montra son David colossal. Le gonfalonier Soderini, glorieux de prouver son goût d’amateur, son autorité de maître, prétendit que le nez de David lui paraissait trop gros. Michel-Ange, sans répondre, et toujours railleur en son orgueil, grimpa sur son échafaud; ayant d’abord ramassé une poignée de poussière, il la laissa tomber en pluie sur son critique, pendant qu’avec son ciseau il faisait le simulacre de corriger le nez de la statue.
— Qu’en pensez-vous, maintenant? dit-il au gonfalonier.
— Admirable! répondit Soderini. Vous lui avez donné la vie.
Michel-Ange, en descendant de l’échafaud, riait de cet amateur, «semblable à tant d’autres qui parlent vaniteusement, sans savoir ce qu’ils disent». Ce David fut, suivant le désir de l’artiste, transporté devant le Palais de la Seigneurerie. Pendant la nuit, des gens du peuple essayèrent de briser la statue à coups de pierres. Il fallut faire bonne garde autour d’elle. Jusqu’en 1873, elle est restée sur cette place, d’où elle a été transportée, afin de l’abriter des intempéries, dans une rotonde spéciale, à l’Académie des Beaux-Arts de Florence. Là, du moins, elle ne risque plus rien également de l’injure des hommes. Car, savez-vous que si, dès ses premiers jours, le peuple la lapida, ce fut parce que, ramassis de brutes hypocrites, il fut choqué par la franche nudité du marbre?
Michel-Ange reçut à cette époque, de la part de l’État de Florence, la commande d’un David en bronze, destiné au maréchal de Gié. Ce maréchal, prince de Rohan, dirigeait en Italie les armées françaises de Louis XII. Tout en servant les intérêts de son maître, il n’oubliait pas les siens, et c’est pourquoi il caressait la seigneurie de Florence, afin d’en retirer quelques avantages, et toutes les œuvres d’art qui lui plaisaient. Les magistrats, désireux de le satisfaire pour le David qu’il sollicitait, en confièrent donc l’exécution à Michel-Ange.
Michel-Ange, lui, ne se pressa guère. Aux instances du maréchal de Gié, les magistrats de Florence répondirent que la statue serait prête à la Saint-Jean, si le statuaire tenait sa promesse,
«sur laquelle pourtant il ne faut pas beaucoup compter, attendu les cervelles de ces gens-là ». Sur ces entrefaites, Michel-Ange partit pour Rome, s’occuper aux fresques de la chapelle Sixtine: le pape ne consentit pas à le laisser s’absenter, pas même vingt-cinq jours, «et il n’y a personne en Italie capable de terminer une œuvre de cette importance. Il faut que lui, et lui seul, accomplisse tout le travail, parce qu’un autre, ne connaissant pas ses intentions, pourrait le gâter». En résumé, Michel-Ange ne termina pas ce David, qui, embarqué, vers la fin de 1508, à Livourne pour la France, s’est perdu en route.
Michel-Ange travaillait aussi à deux bas-reliefs circulaires, la Vierge et l’Enfant, l’un pour Taddeo Taddei, l’autre pour Bartolommeo Pitti. Il commençait aussi, pour les conseils de la confrérie des tisseurs de laine, les Douze Apôtres, en marbre de Carrare, qui devaient être placés dans l’église de Santa-Maria-del-Fiore. On lui avait fait construire, en vue de ce travail, une maison tout exprès, qui serait devenue sa propriété pour un douzième chaque année. Il se rebuta dans cette entreprise, après avoir simplement ébauché la figure de saint Mathieu, qui se trouve aujourd’hui dans la cour de l’Académie de Florence. En 1502 encore, il commença une Tête de femme, dont l’expression et les traits sont admirables. Mais le sculpteur, qui peut-être jamais plus que dans ce buste n’approcha de la beauté idéale, était surchargé de travaux.
Afin de ne pas abandonner tout à fait la peinture, il peignit la Vierge de la tribune: la Vierge avec saint Joseph, les deux enfants, et des personnages nus dans le fond. Tout le monde connaît ce tableau, si souvent reproduit par la gravure. L’aspect en est dur, heurté. Michel-Ange souffrait mal d’être gêné par les limites d’un cadre. Pour répandre tout l’horizon de sa pensée, il lui fallait l’espace libre de la fresque. Ce tableau, il l’avait exécuté pour un riche amateur, Agnolo Doni.
David.

A ce propos, Vasari rapporte une anecdote qui montre avec quelle roideur Michel-Ange défendait la dignité de sa profession. En lui envoyant son ouvrage, il demanda, comme prix, à l’acquéreur, une somme de soixante-dix ducats. Celui-ci, économe, ne lui donna que quarante ducats. Aussitôt, Michel-Ange les lui retourna, et, pour le punir, il réclama cent ducats ou son ouvrage. Agnolo répondit qu’il paierait les soixante-dix; Michel-Ange, furieux de ces marchandages, exigea alors cent quarante ducats.
Au printemps de 1505, les magistrats de Florence avaient chargé Léonard de Vinci de décorer un côté de la salle du Conseil au Palais-Vieux. Ils chargèrent Michel-Ange de décorer la muraille opposée. Véritable concours entre ces deux héros de l’art. L’un, Vinci, fatigué déjà dans sa nature délicate et sceptique, se dégoûta bientôt de son œuvre; l’autre, au contraire, ardent de jeunesse et d’ambition, exposa un des épisodes tumultueux de la guerre de Pise: des soldats florentins se baignant dans l’Arno, sont surpris par des cavaliers ennemis.
L’animation de la scène, le désarroi de ces soldats sortant de l’eau en toute hâte, ou se précipitant sur leurs armes, la science de l’arrangement, la fermeté du dessin, la hardiesse des lumières, enchantèrent les contemporains.
«Tant que ce carton demeura debout, raconte Benvenuto Cellini dans ses Mémoires, il fut l’école du monde. Quoique le divin Michel-Ange ait composé, depuis ce temps-là, ses peintures de la grande chapelle du pape Jules II, il n’atteignit jamais à la moitié du talent qu’il avait prodigué dans ce chef-d’œuvre. Jamais il ne remonta à l’éclat de cette première étude.»
On prétend que Raphaël vint à Florence étudier cette œuvre. D’ailleurs, l’influence de Michel-Ange sur le peintre des Sibylles est généralement admise. Et Jules II a pu dire à Sébastien del Piombo: «Regarde les œuvres de Raphaël, qui, lorsqu’il vit celles de Michel-Ange, abandonna aussitôt la manière du Pérugin et se rapprocha autant qu’il put de la sienne. Mais Michel-Ange est terrible; on ne peut pas vivre avec lui.» Ces peintures de Michel-Ange et de Léonard de Vinci sont perdues.
Benvenuto rapporte encore dans ses Mémoires que, l’an 1512, au milieu de l’émeute, tandis que la République succombait sous les coups des Médicis qui rentraient vainqueurs dans Florence, Buccio Bandinelli se glissa traîtreusement, un poignard à la main, dans la salle où était exposé le carton de Michel-Ange. Pendant qu’on s’égorgeait dans la rue, le stupide Bandinelli enfonça plusieurs fois le couteau dans le carton, le mit en pièces, qu’il dispersa ensuite.
Et Benvenuto ajoute:
«J’étais bien décidé à jeter cet assassin par terre et à le fouler aux pieds, partout où je le rencontrerais. Un jour, sur la place Saint-Dominique, je l’aperçus qui, d’un côté opposé au mien, survenait d’un pas de promenade. Colère, je courus à sa rencontre. Mais, enfin hors de la foule indifférente, je n’eus pas plutôt levé les yeux sur Bandinelli, que je le vis sans armes, à califourchon sur un mulet qui avait bien moins l’air d’un mulet que d’un âne. Auprès de lui, cheminait un petit garçon d’une dizaine d’années, son fils peut-être.
«Bandinelli, en me voyant, devint pâle comme un mort, trembla de la tête aux pieds. J’eus un scrupule. Ne serait-ce Point une lâcheté que de tuer ce lâche sans défense?
«— Sauve-toi! lui dis-je. Vil poltron, tu n’es pas digne de mes coups. Mais ne te trouve jamais sur mon chemin!...»
«Léonard était un homme de belle figure, de manières avenantes et distinguées. Il flânait un jour avec un ami, dans les rues de Florence. Il était vêtu d’une tunique rose, tombant jusqu’aux genoux; sur sa poitrine flottait sa barbe bien bouclée et arrangée avec art.
«Auprès de Santa Trinita, quelques bourgeois causaient: ils discutaient ensemble un passage de Dante. Ils appelèrent Léonard, et le prièrent de leur en éclaircir le sens. A ce moment, Michel-Ange passait. Léonard dit:
«— Michel-Ange vous expliquera les vers dont vous parlez.
«Michel-Ange, croyant que Léonard voulait le railler, répliqua amèrement:
«— Explique-les toi-même, toi qui as fait le modèle d’un cheval de bronze, et qui n’as pas été capable de le fondre, mais qui, pour ta honte, t’es arrêté en route. (Allusion à la statue équestre de Francesco Sforza, laissée inachevée par Léonard, et dont les archers gascons de Louis XII s’amusèrent à prendre pour cible le modèle de plâtre.)
«Là-dessus, Michel-Ange tourna le dos au groupe et continua son chemin. Léonard resta, et il rougit. Et Michel-Ange, non satisfait encore, et brûlant du désir de le blesser, cria:
«— Et ces chapons de Milanais, qui te croyaient capable d’un tel ouvrage!... .»
En 1505, Jules II invita Michel-Ange à lui soumettre le projet de son tombeau, qu’il voulait magnifique. L’artiste élabora immédiatement ce projet. Le pape, en sa ferveur coutumière, en fut enthousiasmé. Michel-Ange qui, par malheur pour sa santé, voulait tout faire par lui-même, l’entrepreneur, le contremaître, le surveillant, se rendit à Carrare, afin de choisir le marbre, l’extraire, le transporter par bateaux à Rome, où les blocs énormes couvrirent la moitié de la place Saint-Pierre.
Jules II avait fait construire un pont couvert, qui lui permît d’aller secrètement, seul, causer avec l’artiste. Mais ses visites, au gré de celui-ci, se multiplièrent trop fréquemment. Or, l’un autant que l’autre avaient un caractère peu commode. Et la brouille, comme souvent entre très bons amis, survint d’un excès d’intimité.
Michel-Ange, agacé dans ses habitudes de travail qu’il aimait solitaire, abandonna brusquement la partie. Voici, d’après Vasari, le récit de la rupture entre les deux personnages, qui étaient aussi difficiles à manier l’un que l’autre:
«Tandis que Michel-Ange s’occupait de ces travaux, un dernier transport de marbres de Carrare arriva à Ripa et fut conduit sur la place de Saint-Pierre. Comme il fallait payer les mariniers, Michel-Ange, suivant sa coutume, se rendit chez le pape lui demander de l’argent. Ce jour-là, Sa Sainteté était gravement préoccupée des affaires de Bologne. L’artiste, alors, acquitta les frais de ses propres deniers, ayant l’espoir de se voir bientôt remboursé.
Étude pour «la Vierge et l’Enfant».

«Quelque temps après, il retourna au palais, afin d’entretenir le pape de cette dette. D’abord, il se heurta, pour être introduit, à quelques difficultés; un valet lui dit de prendre Patience. Un évêque qui se trouvait là, fit observer à ce domestique que sans doute il ne connaissait pas la personne qu’il refusait.
«— Je la connais très bien, répliqua le valet. Mais je suis ici pour exécuter les ordres du pape.
«Michel-Ange, à qui jusqu’alors toutes les portes avaient été ouvertes, s’indigna d’une telle résistance:
«— Quand le pape aura besoin de moi, déclara-t-il au valet, vous lui direz que je suis allé ailleurs...
«De retour chez lui, à deux heures du matin, il intima l’ordre à deux de ses domestiques de vendre tous ses effets aux Juifs et de venir ensuite le rejoindre à Florence. Étant monté à cheval, il ne s’arrêta qu’à Poggibonzi, sur le territoire florentin. A peine y est-il arrivé qu’il est rattrapé coup sur coup par cinq courriers du pape, chargés des lettres les plus pressantes lui enjoignant de retourner à Rome, s’il voulait éviter la disgrâce.
«Invitation, menaces, tout fut inutile. Les courriers purent seulement, à force de supplications, obtenir de lui qu’il écrivît à Sa Sainteté qu’il la priait de l’excuser s’il ne paraissait plus en sa présence, mais «qu’ayant été traité comme un misérable
«pour prix de ses services et de son attachement, le pape
«pouvait faire choix d’un autre sculpteur».
Jules II ne souffrait de personne la moindre résistance. A trois reprises il réclama Michel-Ange auprès de la seigneurie de Florence. Michel-Ange désirait, afin d’avoir le prétexte de fuir très loin, accepter, sur l’invitation du Grand Seigneur, le projet de construire un pont qui unirait Constantinople à Péra. Devant les menaces du pape, il a peur: il n’est qu’un sujet. Cependant, par fierté, il résiste toujours. «Nous avons vu Michel-Ange, écrivait le gonfalonier de Florence au cardinal de Vol-terri; nous avons fait tout notre possible pour lui persuader de retourner à Rome; mais il continue à se méfier.»
Soderini disait, d’autre part, à Michel-Ange: «Tu t’es mis là dans une affaire où ne se serait pas risqué le roi de France. C’est assez se faire prier. Nous ne pouvons pas pour toi exposer l’État à soutenir la guerre contre le pape; par conséquent, Prépare-toi à partir.» Enfin, Michel-Ange cède; il emporte, vers Bologne, vers Jules II, une lettre du gonfalonier, sorte de talisman, qui le recommande aux cardinaux de Pavie et de Volterre:
«Le porteur de la présente est Michel-Ange, sculpteur, que nous vous envoyons pour complaire à Sa Sainteté et satisfaire à son désir. Nous certifions à votre seigneurie que c’est un jeune homme distingué, et dans son métier l’unique en Italie, peut-être dans le monde. Il est fait de telle manière qu’on tire de lui tout ce qu’on veut avec des paroles affectueuses et des caresses.»
Sur le caractère de Michel-Ange, Condivi confirme le jugement du gonfalonier: «Comme il arrive à ceux qui s’adonnent à la vie contemplative, il était timide, sauf lorsqu’il avait un juste sujet d’indignation, et qu’on faisait tort ou injure à lui ou aux autres. Alors, il avait plus de courage que ceux qui sont tenus pour courageux. Dans les circonstances ordinaires il était très patient.»
Condivi fait un récit pathétique de la rencontre de Jules II et du sculpteur:
«Michel-Ange, étant arrivé le matin à Bologne, alla à San Petronio entendre la messe. Il y rencontra des palefreniers du Pape qui le reconnurent et le conduisirent devant Sa Sainteté. Le pape était à table, dans le palais des Seize. Lorsqu’il le vit en sa présence, il lui dit avec un visage indigné :
«— Tu avais à venir nous trouver, et tu as attendu que nous allassions à ta recherche.
«Michel-Ange plia le genou, et d’une voix ferme et calme, ayant élevé la voix, il s’excusa, expliquant qu’il avait agi non par méchanceté, mais par amour-propre, et qu’il n’avait pas pu supporter d’être chassé. Le pape, la tête basse, sans répondre, paraissait fort troublé. Un évêque, chargé par Soderini d’excuser Michel-Ange, s’interposa:
«— Que votre Sainteté lui pardonne. Il a péché par ignorance. Ces artistes sont tous pareils...
«Le pape, alors, répondit violemment à l’évêque:
«— Tu dis des sottises, que je ne dis pas, moi! C’est toi qui es l’ignorant. Tu l’insultes!... va-t’en au diable!...
«Comme l’évêque ne s’en allait pas, les domestiques le mirent dehors à grands coups de poing. Le pape, ayant ainsi essuyé sur son subalterne la plus grande partie de son courroux, fit approcher Michel-Ange, lui pardonna, lui donna sa bénédiction, et lui enjoignit de ne pas quitter Bologne avant d’avoir reçu ses ordres. Au bout de peu de temps, il le fit venir et lui commanda sa statue, qu’il voulait mettre sur le frontispice de San Petronio.»
A ces mots, Michel-Ange se récusa, disant qu’il n’entendait rien à la fonte du bronze. Il dut l’apprendre, et il se mit aussitôt à l’œuvre. Ses tentatives furent d’abord infructueuses. Il s’acharna au travail. «J’ai à peine le temps de manger, écrivait-il à son frère (novembre 1507). Je vis dans la plus grande incommodité ; je ne pense à rien autre qu’à travailler nuit et jour; j’ai enduré de telles souffrances, et j’en endure de telles, que je crois que si j’avais à faire la statue une seconde fois, ma vie n’y suffirait pas; c’est un travail de géant.»
Au bout de seize mois, il terminait cette statue, trois fois grande commme nature. Le pape, avant de repartir pour Bologne, vint en voir le modèle. Michel-Ange lui demanda s’il pouvait placer un livre, dans la main gauche.
«— Comment! un livre? se récria Jules II. Je ne suis pas un lettré, moi!... Tu y placeras une épée. Dis-moi, est-ce que ta statue donne la bénédiction ou la malédiction?
«— Saint Père, elle menace le peuple pour le cas où il ne serait pas sage...»
En 15 11, le peuple de Bologne, dans un de ses accès de guerre civile, la brisa, sur la grande porte de San Petronio. Le duc Alphonse de Ferrare en acheta les morceaux, pour en fabriquer une pièce d’artillerie qu’il nomma la Julienne. On ignore ce qu’en est devenue la tête, que le peuple, à son insu, avait épargnée, et que le duc Alphonse avait, pendant quelques années, conservée dans son cabinet.
III
Table des matières
A LA CHAPELLE SIXTINE
JE dois maintenant conter l’histoire d’une des plus belles et puissantes pages de l’art, la plus sublime peut-être, qu’un homme ait composée: la décoration de la voûte de la chapelle Sixtine. Déjà en cette année 1508, Raphaël commençait la Peinture des Stanze du Vatican. Les ennemis de Michel-Ange, en tête desquels marchait un homme de génie, Bramante, l’architecte du pape et l’ami de Raphaël, tramèrent le véritable complot de perdre le grand sculpteur dans l’esprit de Jules II, auprès duquel il revenait, à leur gré, trop en faveur.
Ils conseillèrent donc au pape, avec l’espoir que Michel-Ange échouerait dans sa tentative, de lui confier la tâche de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. Michel-Ange, devant cette épreuve qui n’était point de son art familier, se récusa d’abord avec énergie; puis, il proposa généreusement à sa place Raphaël, qu’il savait agréable à Bramante, et par conséquent aussi à Jules II. Mais encore une fois, il n’était qu’un sujet: devant l’obstination du maître, il dut s’incliner.
Cependant, il connaissait trop bien les hommes, pour ne pas apercevoir l’arrière-pensée malicieuse de ses ennemis, qui allaient dans son entreprise guetter ses défaillances. Condivi déclare que Bramante était poussé à nuire à Michel-Ange par jalousie d’abord, et ensuite par la crainte qu’il avait du jugement de Michel-Ange, lequel découvrait sans peine ses fautes.
Bramante, comme chacun sait, était adonné au plaisir et grand dissipateur. Le traitement qu’il touchait à la caisse du pape, si élevé qu’il fût, ne lui suffisait pas: il chercha à gagner sur ses travaux, en faisant bâtir ses murs en mauvais matériaux, d’une incomplète solidité. On peut aisément le constater dans ses constructions de Saint-Pierre, du corridor du Belvédère, du cloître de Santo Pietro et de Vinarla, etc., qu’il a été indispensable de soutenir récemment par des crampons et des contre-boutants, parce qu’elles tombèrent ou seraient tombées en peu de temps.
Michel-Ange n’hésite pas à englober, dans la même hostilité contre sa personne, Raphaël. «Toutes les difficultés, écrit-il en octobre 1542, survenues entre le pape Jules II et moi sont le fait de la jalousie de Bramante et de Raphaël: ils cherchaient à me perdre; et vraiment, Raphaël en avait bien sujet, car ce qu’il savait de l’art, c’était de moi qu’il le tenait.»
Enfin, Bramante, que le sculpteur accusait sans ménagements d’avoir commis des erreurs volontaires dans ses œuvres et des malversations dans ses comptes, édifia pour lui, dans la chapelle, sur l’ordre du pape, un échafaudage.
Michel-Ange ne se montrait pas. Farouche, comme toujours, il travaillait avec fièvre aux dessins de son œuvre. Lorsqu’il les eut terminés, il voulut d’abord, non sans défi, les montrer à l’un de ses ennemis, l’un des complices de Bramante, Julien de San Gallo, et les soumettre à son appréciation. San Gallo, devant la supériorité merveilleuse des projets de Michel-Ange, dut manifester son admiration. Il estima le travail à la somme de quinze mille ducats, et le contrat fut conclu incontinent,
Michel-Ange tout de suite entra dans la Sixtine, où se trouvaient déjà Jules II et Bramante. L’échafaudage que celui-ci avait édifié, il le trouva détestable, et n’hésita point à exprimer, sur un ton de raillerie hautaine, ses reproches au perfide architecte:
— Vos cabestans, lui dit-il, soutiennent le plancher mobile sur lequel je dois travailler, c’est bien!... Mais les trous énormes que vous avez creusés dans la voûte?...
— Parlez!... Ils sont indispensables.
— Non. D’abord, comment les boucherez-vous, lorsque mes peintures seront achevées?
— N’ayez point d’inquiétude. On s’arrangera.
— Oui, à mes dépens. Attendez donc!...
Tandis que Bramante haussait de dédain ses fortes épaules, Michel-Ange, avec une autorité impérieuse, devant le pape étonné, s’adressa brusquement au maître charpentier:
— Maître, commanda-t-il, tu vas démolir tout cet échafaudage. Tu prendras ces cordes et tu les vendras à ton profit.
Le pape, déconcerté de plus en plus, protesta:
— Bramante, cependant, connaît son métier...
— Pas autant que je le souhaite... Voici ce qu’il faudra faire...
Et avec sa fougue habituelle, il expliqua les conditions dr mécanisme ingénieux et simple qu’il avait imaginé dans sa retraite. Il affirma la possibilité de construire son échafaud au moyen de contre-fiches détachées des murs. Dans le travail d’édification nouvelle, on suivit, en effet, ses plans. Et, depuis lors, c’est sur ce modèle qu’ont été construits tous ces grands ouvrages.
Il fit venir de Florence quelques-uns de ses anciens condisciples de l’atelier de Ghirlandajo, Jacques de Sandro, Ange de Donnino, Bujiardini, Granacci, enfin les peintres les plus connus pour leur habileté dans la pratique de la fresque. Il les fit monter sur l’échafaud, et leur livra un pan de muraille.
— Travaillez à votre aise, leur dit-il. Vous êtes au courant de la besogne qui m’a été commandée. Je n’ai donc pas de conseils à vous donner; j’aurais plutôt à en recevoir de vous, moi qui suis un ignorant... Lorsque vous aurez recouvert ce mur de vos peintures, je viendrai les examiner...
Ce ne fut pas sans un grand malaise qu’ils se mirent au travail. Et leur anxiété dura plusieurs jours, sous la surveillance de Michel-Ange, qui ne souffrait chez eux aucun repos.
Un beau matin, il les mit tous à la porte, comme incapables. Il fit effacer tout ce qu’ils avaient peint. «Il s’enferma dans la chapelle, et refusant d’ouvrir à ses aides, il ne se laissa plus voir, même dans sa maison. Quand ils furent las d’attendre, ils se décidèrent à retourner à Florence, profondément humiliés .»
Il resta donc seul, avec quelques manœuvres. Il se lamenta pourtant encore au sujet de l’insuffisance de l’un d’eux, «qui n’est bon qu’à se faire servir. Cette occupation me manquait sans doute; je n’en avais pas assez. Il me rend malheureux comme une bête.» Il allait à la chapelle dès la pointe du jour, en sortait à la nuit close, souvent y dormait tout habillé, sur les échafauds.
Pendant près d’un an et demi, ce fut la fièvre merveilleuse et ardente de tout cet être que le feu du génie tourmentait chaque jour, et une joie farouche de ses mains et de ses yeux cherchant, dans le recueillement religieux de la solitude, un monde palpitant des émotions du désir, de l’angoisse et de l’épouvante, un monde que, de la source prodigieuse de son âme, il jetait avec effusion sur les murs, et que les clartés de son pinceau animaient d’une vie immortelle. Il souffrit du labeur orgueilleux de ses efforts vers la création d’une œuvre, qu’il eût voulue plus grande encore que ne le permettaient les moyens matériels mis à la disposition de l’homme.
«Je suis dans un profond abattement d’esprit, écrit-il à son père, en janvier 1509. Il y a maintenant un an que je n’ai pas reçu un gros du pape; je ne lui demande rien, parce que mon œuvre n’avance pas assez, pour me paraître mériter une rémunération. Cela tient à la difficulté du travail, et à ce que ce n’est point là ma profession. Ainsi, je perds mon temps sans résultat. Dieu m’assiste!...»
Devant des difficultés qu’il n’avait pas prévues, il songea un moment à tout abandonner. Ses couleurs, encore fraîches, se couvraient d’une moisissure dont il ne pouvait découvrir la cause. «J’avais bien averti Votre Sainteté, dit-il au pape, que la peinture n’était pas mon art. Tout ce que j’ai fait est perdu, si vous ne me croyez pas, chargez quelqu’un de venir le voir.» Julien de San Gallo reconnut que Michel-Ange employait un mortier trop humide. Celui-ci, l’accident pouvant être désormais évité, reprit son ouvrage.
Eve recevant la pomme.
(Voûte de la Chapelle Sixtine.)

Et sa famille, au lieu de l’exhorter dans sa lutte contre la matière qu’il n’assouplissait pas à son gré, le harcelait de demandes d’argent, d’accusations grotesques d’ingratitude et d’égoïsme. De sorte qu’il devait, lui, dans la fièvre de ses visions, dans les affres de son intelligence, donner aux siens une raison, qu’il ne pouvait garder paisible.
«Ne vous agitez pas, écrivait-il à son père; je ne vous laisserai jamais manquer de rien, aussi longtemps que j’aurai moi-même quelque chose. Si vous ne pouvez pas, comme d’autres, avoir les honneurs de ce monde, qu’il vous suffise d’avoir votre pain; vivez avec Christ, bon et pauvre, comme je fais ici; car je suis misérable, et je ne me tourmente ni pour la vie ni pour l’honneur, c’est-à-dire pour le monde; je vis dans de très grandes peines et dans une défiance infinie. Depuis quinze ans, je n’ai pas eu une bonne heure; j’ai tout fait pour vous soutenir; et jamais vous ne l’avez reconnu, ni cru. Dieu vous pardonne, à tous! Je suis prêt, dans l’avenir, aussi longtemps que je vivrai, à toujours agir de la même façon, pourvu seulement que je le puisse.»
Ses trois frères venaient bravement s’installer chez lui, à Rome. Il achetait, pour Buonarotto et pour Giovan Simone, un fonds de commerce; pour Gismondo, des terres, près de Florence. Et cela d’ailleurs sans les satisfaire. Même, ses frères, bien loin de montrer quelque douceur, sinon de l’humilité, manifestaient envers leur père, puisqu’ils ne le pouvaient directement envers Michel-Ange, une brutalité lâche. Michel-Ange, avec la fougue de sa nature hautaine, les morigéna d’importance.
Il écrivit à Giovan Simone:
«On dit que qui fait du bien au bon le rend meilleur, mais que les bienfaits rendent le méchant plus méchant. Voici bien des années que je cherche, avec d’affectueuses paroles, des manières indulgentes, à te ramener à une vie honnête et en paix avec ton père ainsi qu’avec nous autres: or, tu es toujours pire. Je pourrais te parler longuement. Mais ce seraient des mots.
«Pour en finir, sache avec certitude que tu ne possèdes rien au monde, puisque c’est moi qui te donne les moyens de vivre, Par amour de Dieu, et parce que je croyais que tu étais mon frère comme les autres. Maintenant, je suis certain que tu n’es Pas mon frère; car, si tu l’étais, tu n’aurais pas menacé mon père. Tu es plutôt une bête; je te tra terai donc comme une bête. Sache que qui voit son père menacé ou maltraité a le devoir d’exposer sa vie pour lui. Enfin, assez là-dessus.
«Je te dis que tu ne possèdes rien au monde. Si j’entends seulement la moindre plainte à ton propos, je viendrai t’apprendre à dilapider ton bien, à mettre le feu à la maison et aux domaines que tu n’as pas gagnés. Si je viens de ton côté, je te montrerai des choses qui te feront pleurer des larmes brûlantes et connaître sur quoi tu appuies ton arrogance. Si tu veux, au contraire, t’appliquer à bien agir envers ton père, je t’aiderai comme les autres, et sous peu, je te procurerai une bonne boutique... Rien de plus!... Où les paroles me manquent, je suppléerai par des faits.
«Corps du Christ!... Je suis homme à mettre en pièces dix mille de tes semblables, si cela est nécessaire. Sois sage, ne Pousse pas à bout quelqu’un qui a bien autrement de passions que toi!...»
Il écrit encore à Gismondo:
«Je vis ici dans la détresse, dans une grande fatigue de corps. Je n’ai aucun ami d’aucune espèce, et je n’en veux pas. Il y a bien peu de temps que j’ai de quoi manger à mon gré. Cessez de me causer des tourments: je ne pourrai plus en supporter une once.»
Son troisième frère, Buonarotto, pousse l’arrogance jusqu’à lui reprocher de l’avoir, ce qui est faux, assisté de son bien. Michel-Ange, outré des audaces de cet envieux, lui répondit:
«Si tu avais assez d’intelligence pour reconnaître la vérité, tu ne dirais pas: «J’ai dépensé tant du mien», et tu ne serais pas venu m’agacer jusqu’ici, pour tes affaires. Tu aurais dit:
«Michel-Ange sait ce qu’il nous a écrit; s’il ne le fait pas main
«tenant, c’est qu’il doit en être empêché par quelque chose
«que nous ne savons pas; soyons patients.» Quand un cheval court autant qu’il peut, il n’est pas bon de lui donner de l’éperon, pour qu’il coure plus qu’il ne peut. Mais vous ne m’avez jamais connu, et vous ne me connaissez pas. Dieu vous pardonne! C’est lui qui m’a accordé la grâce de suffire à tout ce que j’ai fait pour vous aider. Vous ne le reconnaîtrez que quand vous ne m’aurez plus.»
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