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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 11
Habituée, à grand renfort d’anecdotes et d’aventures licencieuses, à bercer et à mettre en belle humeur Pharaon, amateur de contes comme Scha-Baham, mais de contes bien scabreux, elle essaya du même procédé sur Patrick. Toute la cour fut passée en revue; maison du Roi, maison de la Reine, maison de la Dauphine, maison de Madame et de Mesdames, maison de monseigneur le duc d’Orléans; enfin tout le clergé et toute la ville.
Justement, la veille, elle avoit reçu le journal que lui tenoit de tout ce qui arrivoit d’étrange et de célèbre en son abbaye la Gourdan —alcahueta– de la rue Saint-Sauveur; le journal que M. de Sartines lui dressoit pareillement de touts les faits scandaleux et atroces ressortissant de la police de Paris et du Royaume; et le journal de sa police à elle, particulière, occulte et non moins active que celle du charlatan M. de Sartines.
Les drôleries les plus divertissantes, les historiettes les plus libidineuses, les énormités à faire tomber le feu du ciel ne manquèrent pas; mais, loin de produire le même effet sur l’esprit de Patrick que sur le royal esprit de Pharaon, ces turpitudes lui soulevèrent le cœur de dégoût, et l’affectèrent douloureusement.
Ainsi, tout le repas s’écoula en ces causeries entremélées de propos fort lestes, et d’agaceries sans ambiguïté.
Au dessert elle demanda cinq ou six flacons de champagne mousseux à madame du Hausset, qui seule avoit fait le service.
– Cinq ou six flacons de vin de champagne!.. répéta Patrick d’un air émerveillé; madame, que voulez-vous faire de cette provision?
– Qu’est-ce que cela, mon bel ami, pour un grand garçon comme vous! Vous avez si peu voulu boire en mangeant que vous devez être oppressé?
– Bien loin de là, madame, j’ai bu, plus qu’à ma suffisance; j’ai accoutumé de vivre fort sobrement.
– N’allez-vous pas me faire accroire qu’avec deux bouteilles de champagne on vous avineroit comme feu le Régent. Allons, tendez votre verre; ne seriez-vous pas honteux de me laisser boire seule?
– Madame, vous allez m’enivrer, je ne suis point buveur.
– Vous n’êtes point buveur: qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? Car un homme, un jeune homme surtout, impétueux, ne peut être sans aucune passion. Cela ne se voit point, cela n’est pas possible, cela seroit monstrueux! Mais quoi vous ronge! quoi vous domine? qu’aimez-vous? que faites-vous enfin! Seriez-vous joueur?..
– Joueur!.. madame, je n’ai jamais mis les pieds dans un brelan.
– Vous n’êtes pas buveur, vous n’êtes pas joueur… Aimez-vous les spectacles?
– Je ne m’y ennuie pas; mais ce n’est point un besoin pour moi.
– Vous n’êtes ni joueur, ni buveur, ni friand de spectacles… Aimez-vous la danse et le bal?
– Madame, je ferois le sacrifice de danser pour une femme que je chérirois, si le premier sacrifice que j’exigerois d’une femme semblable n’étoit pas celui de renoncer à la danse.
– Êtes-vous chasseur?
– Madame, je n’ai point en moi d’instinct féroce à assouvir. J’éprouve un trop constant sentiment d’admiration pour les fauves et les oiseaux, ces parfaites créatures, louanges vivantes de Dieu, pour prendre jamais à tâche de les anéantir. Je ne me crois pas meilleur bûcheron que chasseur: je rêverois sous un tilleul; j’écouterois chanter une alouette, mais je ne saurois les frapper, j’ai horreur de toute destruction.
– Vous faites par trop la bégueule, mon pastoureau; sans être, je pense, plus sanguinaire que vous, cette main, que vous avez couverte de baisers si tendres, aux chasses de Pharaon a plongé le couteau dans le cœur de plus de mille cerfs aux abois.
Récapitulons: vous n’êtes ni buveur, ni chasseur, ni joueur, ni amateur de bals et de spectacles… Mon Dieu! qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? parlez?.. Ouvrez-vous?.. Cela ferait venir de laides pensées… auriez-vous de ces goûts honteux?.. Non, c’est plutôt quelque penchant secret que vous n’osez avouer. Courage! parlez: on est bonne, on vous pardonnera, on vous pardonnera tout. Cela est bien pardonnable en effet: un jeune homme plein d’ardeur et de vie peut bien s’éprendre d’amour pour une femme, non sans quelques charmes encore, qui s’est laissée aller à lui, qui s’est plu à nourrir en lui un espoir peut-être orgueilleux; mais, non, ce jeune homme n’a point porté ses vues trop haut: il est aimé: tout est dit. Qu’il soit heureux!.. Mais parlez donc; confiez-vous à moi, dites enfin quelle est cette passion?..
– J’aime…
– Qui?
– J’aime les femmes.
– Les femmes? Ah! c’est bien heureux!.. Les femmes?.. mais cela est fort vague. Les femmes, c’est un univers; n’y avez-vous point de patrie?
– Pardon, madame, j’en ai une qui remplit mon cœur, et qui le remplira à jamais.
– Belle?
– Belle!
– Noble et riche?
– Noble et riche.
– Jeune encore?
– Toute jeune.
– Vous êtes un adroit flatteur, Patrick. Allons, ce compliment vaut bien du champagne sans doute; allons, donnez votre verre.
Vertugadin! quelle bague avez-vous donc au doigt? quelle antiquaille! d’où sortez-vous cela? Mon Dieu! c’est quelque anneau trouvé dans le ventre d’un requin!
En poussant ces exclamations, madame Putiphar se leva de table, alla fouiller dans un coffret de laque de Chine, et revint auprès de Patrick.
– Donnez votre doigt, lui dit-elle; laissez que je vous ôte cette ridicule bague, et que j’y passe celle-ci plus digne de vous.
– Madame, tout-à-l’heure, ne vous ai-je pas dit qu’entre les femmes j’avois une amie?
– Oui.
– Jeune, belle, noble?
– Oui.
– Eh bien, madame, cette femme…
– Quoi! cette femme?..
– Pardon! il faut donc vous le dire, madame?.. Eh bien, cette femme n’est pas marquise.
– N’est pas marquise!
– Et elle se nomme Déborah!
– Déborah!.. Patrick! ah! vous êtes cruel!
– Cette bague, que vous vouliez m’arracher, est le signe de notre alliance; c’est son ayeul qui en expirant la lui donna. Déborah tenoit à ce gage autant qu’à sa propre vie; elle m’a confié l’un et l’autre.
La nuit, sous le ciel, en présence de Dieu et de la nature, j’ai tout accepté, femme et gage; et j’ai fait un serment que vous ne voudriez pas me voir parjurer.
– Autrefois, une petite fille vous a donné cette breloque, c’est bien; vous y tenez, gardez-la; mais qu’importe! Est-ce une raison pour que moi, aujourd’hui, à mon tour, je ne puisse vous offrir cet anneau précieux? Laissez, ils tiendront bien touts deux.
– Madame, je ne puis; je ne saurois avoir deux amours.
– N’en ayez qu’un, et faites-en deux parts.
– L’amour que j’ai, madame, ne se partage point.
– Qui vous parle d’amour? prenez seulement cette bague.
– Une bague est une alliance, madame.
– Hé, c’est bien pour cela.
– C’est un serment.
– Hé, c’est bien pour cela.
– L’un et l’autre sont faits, madame. Il est une femme, vous dis-je, à qui j’ai donné un amour éternel; ne vous obstinez pas, vos prières seroient vaines.
– Comprenez-vous que vous me faites un affront, jeune homme? Qui vous parle d’amour? qui vous demande de l’amour? imbécille! – Vous m’outragez, entendez-vous? vous m’outragez doublement en refusant cet anneau, et en me prêtant des intentions qui me couvrent de honte! Vous allez sortir, monsieur!
Mais c’est vraiment une pitié! Qui a pu vous faire croire que je voulois de vous, malheureux?.. Moi, moi! vouloir de vous! m’abaisser, m’avilir jusque là!..
Bientôt on ne pourra plus faire l’aumône à un mendiant sans qu’il ne croie qu’on lui veuille acheter son amour!
Vous allez sortir, monsieur.
D’Hausset! d’Hausset! holà! faites monter mes gents, qu’on me jette cet homme à la porte!
J’étois folle, je crois!.. Un mauvais Anglois, un petit mousquetaire, un homme de rien, de néant, un homme d’où je ne sais où, sur qui je répandois mes grâces, que j’élevois jusques à moi, que je voulois sauver!.. car je voulois te sauver, misérable! car ton infamie n’est pas à terme!
Qui pouvoit donc me donner tant de dévouement et de confiance? Je savois tout. Je m’aveuglois sur toi. Lâche, tu fais donc le métier d’égorger et d’outrager les femmes! Tu es un assasin! Ton effigie pend sans doute encore au gibet de Tralée. Baisse donc ton front ignominieux, misérable contumax!
– Contumax!.. Il est vrai, madame, que je suis aussi malheureux que juste. Contumax!.. mais ce mot n’a-t-il pas d’écho en votre cœur? n’éveille-t-il point chez vous de souvenirs, et ne vous commande-t-il point de la pitié? Avez-vous donc perdu la mémoire, mademoiselle Poisson, madame Lenormand? Ne vous souvient-il plus de votre père le boucher des Invalides, qui, chargé de vols et de déprédations, s’enfuit on ne sait où pour éviter le glaive de la loi? Si vous savez si bien qui je suis, je sais quel il est et quelle vous êtes: vous savez que je suis innocent, et je sais qu’il ne l’est pas…
– Mon Dieu! mon Dieu! personne ne me délivrera donc de cet infâme! me laissera-t-on briser toutes les sonnettes!
Ah! vous voilà, messieurs, arrivez donc! entrez, et jetez-moi cet homme dehors.
En ce moment se montroient à l’une des portes quatre grands molosses en livrée.
– Ho! ho! messieurs, tout beau! Attendez, s’il vous plaît, j’ai encore un mot à dire à madame, leur cria Patrick! et, prenant dans la bibliothèque un volume de la Nouvelle Héloïse, il en feuilleta quelques pages, et ajouta: Ce mot que j’ai à dire n’est pas de moi, il est du citoyen de Genève; le voici:
La femme d’un charbonnier est plus estimable que la maîtresse d’un roi.
– Mon Dieu! mon Dieu! on ne me chassera donc pas cet homme!..
Les quatre valets s’avancèrent alors pour se saisir de lui.
– Holà, messieurs les laquais, ne m’approchez pas! Je suis entré ici avec les honneurs de la guerre, et je n’en sortirai qu’avec les honneurs de la guerre! s’écria Patrick, en tirant son épée: Ne m’approchez pas; le premier qui s’avance, je le tue!
Allons, laquais, des bougies! – Éclairez-moi, – montrez-moi le chemin, – je vous suis.
XXVII
Patrick avant de sortir fit une profonde salutation à madame Putiphar.
Pantelante de colère, l’œil hagard, elle s’étoit renversée sur un sopha, où elle demeura assez long-temps dans la plus morne immobilité.
Puis, subitement, l’énergie lui étant revenue, comme une effarée elle alla s’asseoir à un bureau; mais son agitation étoit encore si forte que sa plume trembloit dans sa main comme un panache au vent. D’impatience elle la rejeta au loin, et appela sa femme de chambre.
– Du Hausset! asseyez-vous là, lui dit-elle; allons, écrivez, s’il vous plaît, sous ma dictée.
A M. le marquis de Gave de Villepastour
«Marquis,
»Vous aviez raison, ce petit M. Fitz-Whyte est un niais, un ours, un assassin, tout ce que vous voudrez… Vous me l’aviez abandonné, je vous le rends; je vous avois défendu de l’expulser de votre Compagnie, je vous enjoins de le chasser au plus tôt ignominieusement.
»Tel est, marquis, notre bon plaisir à cette heure.
»Votre servante»
D’autre part, maintenant.
A M. Phélipeaux Saint-Florentin de la Vrillière
«Mon petit saint,
»Venez me voir aussitôt réception de la présente. J’ai besoin de vous, c’est-à-dire de votre ministère affectionné. Il me faut deux lettres-de-cachet; je révoque la révocation en grâce du mousquetaire Fitz-Harris, et je veux la prompte incarcération au Donjon du mousquetaire Patrick Fitz-Whyte.
»Venez vite, mon bon petit; pour tout cela il est nécessaire que nous nous concertions.
»Votre fidèle amie.»
Donnez, que je signe.
Vous allez les cacheter de suite, et les faire remettre à mon coureur, pour que, dès le matin, il ait à les porter à leur adresse.
Ceci fait, elle se sentit quelque peu soulagée. Déjà elle éprouvoit cette satisfaction qui survient après la vengeance, satisfaction bien douce au cœur de l’offensé, mais satisfaction féroce.
Importune à elle-même, désappointée, comme on l’est à un rendez-vous où l’on se trouve seul; désorientée, comme on l’est lorsqu’une partie longuement préméditée vient à faillir à l’heure de son exécution, et qu’il reste un loisir à tuer; d’une humeur massacrante, sans besoin de sommeil, elle se mit au lit, où elle ne goûta point un repos qu’elle ne cherchoit pas.
Sur le feu de sa poitrine embrasée sa haine bouillonnoit dans son cœur, chaudron d’airain!
Dans le dépit on aime à grossir encore ses souffrances, on se plaît au mal qu’on a et qu’on se fait, on a du bonheur à ronger son frein; on veut le ronger long-temps; on veut de l’insomnie; la pensée y fermente à l’aise et cette fermentation est un courant rapide d’idées sur lequel on se laisse dériver, ainsi qu’une barque sans voiles et sans rames.
C’est ainsi que s’écoula toute une nuit qu’elle avoit marquée à l’avance pour ses débauches.
Quien cuenta sin huesped, cuenta dos
XXVIII
Patrick, de son côté, passa cette nuit dans une grande agitation, mais qui n’avoit ni la même source ni le même caractère.
Après avoir été éconduit si brutalement de Trianon, au lieu de rentrer dans la ville, où, à cette heure avancée, il n’eût point trouvé d’auberge ouverte, il se résigna très-volontiers à errer dans la campagne en attendant le jour.
Ayant pris à l’aventure un chemin, il se trouva, après un peu de marche, sur la lisière d’un bois où il s’enfonça avec ce saint frémissement qui saisit toujours une âme rêveuse pénétrant dans un lieu profond, sombre, silencieux; et il alla s’asseoir sous un orme touffu, dont les branches, inclinées jusqu’à terre, formoient un pavillon de verdure sur le bord escarpé d’un étang.
Perdu dans l’obscurité sous ces branchages il se plaisoit à voir passer et folâtrer, et brouter autour de lui dans une sécurité parfaite, les lièvres, les biches, les chevreuils; il ressembloit à ces frontispices de fables où se voit Ésope, Phèdre ou La Fontaine, environné de bêtes en familiarité.
Quand son esprit n’étoit point dissipé par un follet glissant à fleur d’eau, par un effet de lune à travers le feuillage, par la société de quelque fauve, ou par le chant de quelque oiseau nocturne, il tomboit dans une grande tristesse.
A peine au tiers de la vie, comme un voyageur lassé, déjà il faisoit halte, et se retournoit pour mesurer la route qu’il avoit parcourue. Il se sondoit pour voir ce qu’il lui restoit de force pour achever son douloureux pélerinage.
Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient trop inégaux.
Son passé étoit horrible; et son présent douloureux ne lui promettoit rien de bon pour l’avenir.
Mon Dieu! mon Dieu! s’écrioit-il dans son désespoir! Que ne m’avez-vous fait semblable à ces hommes qu’on appelle méchants! Au lieu d’être ici à gémir, solitaire, je m’abreuverois de plaisir et de volupté dans les bras d’une espèce de reine; et, demain, au lieu d’être courbé, comme je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment; au lieu peut-être de voir retomber sur moi la trappe d’un cachot, je monterois quatre à quatre les degrés de la fortune.
Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans changer de sentiments?
Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l’autre vie pour me faire celle-ci tant cruelle?
Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit bien légère lorsqu’il songeoit au roi Lear, ce bon vieillard, jeté par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la pluie.
Dès l’aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d’armes, il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche.
De retour à la caserne, il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta sur son lit pour prendre enfin un peu de repos.
Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable: au nom de M. le capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l’arracher de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret.
XXIX
Le lendemain, sur le midi, du fond de sa prison, il entendit les trompettes sonner trois fois une chamade; cet appel extraordinaire le jeta dans un grand étonnement, et comme il se creusoit la tête pour s’en expliquer la cause, la grille de son cachot s’ouvrit. On le pria d’en sortir et de monter à son logement pour endosser son habit et son fourniment de grande tenue.
Quand il fut prêt, l’officier et les deux gardes qui, mousquet au bras, l’avoient accompagné le conduisirent dans la cour d’honneur.
Là, quelle fut sa stupéfaction, en voyant la Compagnie en armes, rangée tout au pourtour et formant un carré évidé.
A son arrivée les trompettes sonnèrent de nouveau, et on l’amena dans le milieu réservé, où se tenoient à cheval le capitaine-colonel et son état-major.
Il comprit seulement alors ce qui alloit se passer, et que c’étoit pour lui que la scène se préparoit.
A cette pensée, son âme se révolta; et, promenant autour de lui ses regards hautains, il fit un geste de défi comme pour appeler au combat, et porta la main à son épée; mais subitement un froid glacial parcourut ses veines, et un tremblement visible le saisit. Une sueur de moribond transpiroit sur son visage pâli; il chanceloit, ses oreilles bourdonnoient et siffloient, ses yeux ne voyoient plus, son esprit étoit anéanti.
C’est à ce moment qu’on le fit mettre à genoux.
M. de Villepastour ordonna au lieutenant rapporteur de faire la lecture de l’arrêt expulsant, lui, Patrick Fitz-Whyte, des Mousquetaires de la Garde comme un homme flétri par les lois, convaincu d’assassinat et pendu par contumace en Irlande.
Pendant le rapport de cette sentence la perception et le sentiment lui étant revenus, il avoit caché sa face dans ses mains. De grosses larmes filtroient à travers ses doigts, et des sanglots déchirants s’échappoient de sa poitrine oppressée.
– Mon Dieu! mon Dieu! murmuroit-il comme la nuit précédente dans la forêt, que me réservez-vous donc en l’autre vie, pour me faire celle-ci tant cruelle!
Après la lecture de l’arrêt, le lieutenant qui l’avoit faite s’avança vers Patrick, et lui enjoignit de se relever pour procéder à sa dégradation.
D’abord, on lui ôta par les pieds son sabre, ses aiguillettes et son baudrier; puis on lui arracha ses parements et ses revers, et un à un ses boutons aux armes royales. Puis on le dépouilla de son habit; puis on lui coupa les cheveux ras, comme à un condamné au dernier supplice, et on le revêtit d’une blaude et d’une capuce de grosse toile.
Les trompettes firent retentir l’air de leurs insultantes fanfares.
Et M. de Villepastour alors s’approcha de lui, et du haut de son cheval le frappa trois fois sur les reins du plat de son épée en criant trois fois: – Va-t’en, – sois banni!
XXX
Honteux de se trouver par la ville dans cet ignoble costume, Patrick accourut en toute hâte à l’hôtel Saint-Papoul.
– Me reconnois-tu? dit-il en entrant à Déborah, qui demeuroit consternée. Regarde, vois ce que les hommes ont fait de ton époux!..
L’ont-ils assez avili? l’ont-ils assez souillé, dis?..
Il n’en put proférer davantage, et tomba évanoui.
– Eh! que vous est-il donc arrivé, mon bon ami? Parlez, Patrick, qu’avez-vous? que vous ont-ils fait, ces méchants? Qui t’a revêtu ainsi de ce bonnet et de ce sac?.. Parle-moi, réponds-moi, mon ami!
– Votre ami!.. pauvre femme!.. Gardez-vous bien de me donner ce nom, que je ne saurois plus accepter; je suis trop chargé d’opprobre! L’infamie est contagieuse, laissez-moi, fuyez-moi désormais!
Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est temps encore, nos destinées: que la vôtre soit heureuse! que la mienne soit ce qu’il peut plaire à Dieu!.. Autrefois, déjà, je vous l’avois bien dit de renoncer à moi; je suis funeste, voyez-vous! Laissez-moi seul rouler d’abymes en abymes; n’enlacez pas votre vie, qui sans moi seroit belle, à ma vie, qui ne sera qu’affreuse jusqu’au bout.
– Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi; ne dis plus de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi peut-être j’aurois droit de dire. Va, si l’un de nous deux est funeste à l’autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c’est moi: c’est moi qui te nuis; c’est moi la cause première et unique de tes maux; c’est moi qui te suis fatale! Sans moi tu serois encore content et paisible aux bords du Lough-Leane, auprès de ta vieille et tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!..
D’ailleurs, que penserois-tu d’un amour qui s’éteindroit avec le bonheur de l’objet aimé? Crois-moi, ce n’est point de l’amour profond et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi, tu le sais, est durable; il est à l’épreuve de l’adversité; ne le repousse pas.
Va, il n’est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l’humanité, qui auroit le pouvoir de m’éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laisse-moi près de toi. La Providence m’a placée là pour essuyer tes larmes, pour te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en les partageant. Garde-moi!.. La solitude double le malheur.
Une compagne c’est un vase que Dieu donne à l’homme pour y verser le trop-plein de ses afflictions.
– Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que je suis coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde! Tu m’as fait le don le plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l’homme; tu m’as donné un de tes Anges; et je t’accusois, et je te blasphémois! Pardon, pardon, c’est la dernière fois!.. Va, que tes saintes volontés s’accomplissent, je m’incline. Désormais tu peux m’accabler, tu me trouveras résigné à toute heure.
– Écoute, Patrick; après tout, j’aurois tort peut-être de m’imposer à toi, de vouloir m’attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon éloignement te rendît le bonheur, je m’éloignerois, non sans douleur, mais sans murmurer. – Écoute, si tu veux tu me laisseras, tu m’oublieras quand tu seras dans la joie et la félicité; mais, seulement, chaque fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras, dans les bras de ton amie; je te consolerai.
– Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse amie!
Puisque tu veux bien t’immoler, demeure, demeure auprès de moi; ne m’abandonne pas; n’écoute pas ce que je te dis; quand je souffre, alors, vois-tu, je suis fou! Je te dis de me quitter, parce que je voudrois mourir; sentant bien que c’est toi seule le chaînon qui me rattache à l’existence; sentant bien qu’il n’est au monde que toi, mon amie, dont mon âme ne soit pas lasse.
– Si, par un mouvement de générosité que je blâme et que je repousse, tu avois pu exiger notre séparation, tu avois pu désunir notre sort, je ne t’aurois demandé qu’une grâce, une seule que j’aurois implorée à deux genoux: la grâce de venir de temps en temps apporter à tes baisers le fruit de notre amour, l’enfant que je porte en mon sein.
– Terre et ciel! mais que dis-tu… Déborah?..
– Il ne m’est plus permis d’en douter, Patrick, je suis mère!
– Ah! béni soit Dieu, Déborah, béni soit Dieu! qui m’envoie tant d’allégresse; béni soit Dieu, qui me donne un fils!.. s’écrioit Patrick, qui venoit soudain de passer des larmes à la plus folle joie. Il arrachoit et déchiroit son sarrau, et le fouloit aux pieds, il se jetoit dans les bras de Debby, il se pendoit à son col, il l’étreignoit, il lui baisoit le front, il lui baisoit les pieds.
– Ah! je ne croyois pas, ma chère Debby, que tant de bonheur me fût réservé. Insensé que j’étois!.. car Dieu m’a-t-il jamais fait un refus! N’est-ce pas lui qui m’a donné une amie et des amours; une amie que les hommes ont voulu m’arracher; des amours qu’ils ont traversées et empoisonnées?
Je le vois bien, maintenant, Dieu est la source de toutes voluptés; le monde, la source de toutes tribulations. Toute la lutte, toute la fatigue est là, vois-tu! – Défendre et sauver des atteintes des hommes les biens que Dieu nous a donnés.
Oh! ce bien-là, je saurai mieux le défendre, ils ne me le détruiront pas!.. D’ailleurs, le monde n’a que faire entre un père et son fils: nous le cacherons, nous le déroberons à ses regards comme un trésor qu’on enfouit; nous le tiendrons dans l’ombre et à l’abri de tout contact.
Mon Dieu! mon Dieu! que je suis heureux!.. et toi, Debby, l’es-tu heureuse?
– Heureuse et fière, Patrick!
– Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l’étendue de ma joie? tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent souhait vient de s’accomplir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu, mon désir constant étoit celui d’avoir un fils dans ma jeunesse. Oh! que m’importeroit d’être père sur le tard de l’existence, d’avoir des fils qui ne me connoîtroient qu’ennuyeux et caduc, qui entreroient dans la vie quand je descendrois dans la tombe; à qui je manquerois juste à l’heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l’adversité.
Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi. C’est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m’aime et me suive en touts lieux; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui; qui partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs et même mes débauches; enfin qui n’ait rien de secret pour moi en son cœur, et moi rien dans le mien de secret pour lui.
Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j’aurai quarante ans il en aura vingt.
Grand merci, mon Dieu! merci! tu me vois satisfait. Voilà de quoi compenser bien des peines.
Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme! Vous jouerez ensemble; ce sera ta poupée; nous jouerons touts les trois, sans nous contrarier jamais.
Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une amie, une compagne; j’en serai joyeux également; nous la nommerons Kentigerne, autrement ce sera Kildare.
