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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 20

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XIV

Fitz-Harris ne savoit pas, le pauvre fou, ce que c’est que le cœur d’une femme blessée, et surtout le mauvais cœur d’une mauvaise femme blessée. Il s’étoit avisé de croire, le pauvre fou, que madame Putiphar ne seroit pas inexorable à son égard. Il s’étoit dit: ma supplique est si suppliante, elle se prosterne si bien à ses pieds, qu’il est impossible que son cœur, que le cœur d’une femme, de la femme la plus implacable même, n’en soit pas touché. Le pauvre fou! Aussi, comme nous l’avons vu, la réponse brève et féroce de la favorite expirante le frappa-t-elle, comme à l’improviste, d’un coup de poignard. Quant à Patrick, il avoit, lui, trop de sens et savoit trop bien son monde pour s’être leurré un seul instant d’un pareil espoir. Chez lui, le monosyllabe fatal n’apporta pas le plus léger dérangement. On eût dit, tant il se montroit peu désappointé, que sa bouche l’avoit proféré et que sa main l’avoit écrit. – Rien ne pouvoit ramener au calme et à la raison l’esprit égaré de Fitz-Harris: il demeuroit inconsolable. Il lui sembloit, quoi qu’on pût dire, que c’étoit fait de lui, que c’en étoit fait de sa liberté. Il lui sembloit, affreux pressentiment! que la porte du Donjon venoit de se murer; il lui sembloit qu’il venoit de contracter avec les pierres de son cachot, avec ses fers, un hymen indissoluble, un hymen éternel, ne devant rompre qu’à la mort.

La conduite de l’honnête M. de Guyonnet, honorable en général, fut on ne peut plus louable en cette occasion. Vivement affecté du grand chagrin de Fitz-Harris, il s’empressa d’unir ses soins aux soins fraternels de Patrick, pour l’ôter à sa désolation. Il n’est sorte de bonnes paroles qu’il n’ajoutât aux caresses et aux bonnes paroles que Patrick lui prodiguoit. Les promesses sembloient ne lui rien coûter, et cependant les promesses de M. de Guyonnet n’étoient pas vaines, il tenoit toujours plus qu’il n’avoit promis, sans compter qu’il promettoit moins encore qu’il ne faisoit spontanément. A partir de cette époque surtout, je ne sache pas que nos prisonniers aient jamais sollicité de lui quelque grâce qu’ils ne l’aient obtenue, ni qu’il fût une seule faveur dans le domaine de sa charge et de ses devoirs, dont il ne les ait fait jouir. Il alloit même quelquefois au-devant de leurs désirs, et passoit même à Fitz-Harris ses caprices d’enfant, comme l’eût fait un père dans sa foiblesse. Lorsqu’il avoit retiré nos deux victimes du premier cachot où elles avoient été ensevelies, pour hâter leur rétablissement il leur avoit accordé une heure, chaque jour, de promenade dans le jardin. Cette attention étoit rare et délicate; cependant il fit plus encore: il permit à Fitz-Harris, pour le distraire dans son abattement de se promener sur la plate-forme du Donjon, d’où l’on avoit la vue la plus étendue et la plus superbe. Quelquefois il le grondoit doucement; pour le rendre au courage il l’accusoit d’en manquer, et lui prouvoit, ou tout au moins s’efforçoit de lui prouver, que l’heure de désespérer n’étoit pas venue, que le refus de Madame Putiphar devoit être sans conséquence, puisque son règne étoit passé, et qu’il étoit impossible, quelque persévérante que fût sa haine, qu’elle lui survécût, et qu’elle étendît ses effets au-delà de la tombe. – Un jour, même, pour ces dernières raisons, il voulut engager Patrick à écrire à son tour à M. le lieutenant-général de police; mais Patrick n’en voulut rien faire.

Et il fit bien.

Qu’auroit-il obtenu? Par un mauvais charlatan en manière de magistrat, M. de Sartine, si toutefois, contre toute vraisemblance, cet homme eût dérogé jusque-là de lui répondre, il se seroit fait dire pour son compte: – Bien que madame Putiphar soit descendue dans la tombe, vous n’en devez pas moins expier jusqu’au bout l’outrage que vous avez fait au Roi en la personne de sa servante. – Puis, pour le compte de son ami, il se seroit fait appliquer sans doute ces tristes et honteuses paroles répétées depuis onze ans à un loyal gentilhomme courbé sous le poids des années et sous le poids de ses fers, qui s’éteignoit sous ces même voûtes, pour un crime tout semblable au crime de Fitz-Harris: – Ou vous êtes l’auteur des vers en question, ou vous connoissez celui qui les a faits; dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi coupable: nommez-le, et vous êtes libre. – Fitz-Harris eût-il été capable d’un pareille indignité, qu’il lui auroit été aussi impossible de faire cette délation qu’à Pompignan de Mirabel: c’étoit le nom de ce vieillard.

La mort de madame Putiphar n’apporta pas, chose atroce, absurde, inouïe! le plus léger adoucissement au sort affreux des infortunés qui pourrissoient à cause d’elle, dans toutes les bastilles d’État. Pas un au Donjon ne secoua ses chaînes, pas un ne vit tomber ses verrouils, pas un, dis-je! ni le baron de Venac, capitaine au régiment de Picardie, qui depuis dix ans expioit le tort de lui avoir donné un avis, qui, tout en intéressant son existence, pouvoit aussi humilier son orgueil; ni le chevalier de la Rocheguerault, natif de la province de Galles en Angleterre, et arrêté dans Amsterdam, que depuis dix-sept années, ô mon Dieu! on détenoit dans cette sombre forteresse, parce qu’il avoit été soupçonné d’être l’auteur d’une brochure, la Voix des Persécutés, qui avoit déplu autrefois à madame la favorite; brochure que le malheureux ne connoissoit même pas; ni je ne sais plus quel certain gentilhomme de Montpellier, dont le nom m’échappe; ni vingt autres que je ne saurois même indiquer du doigt… La tyrannie a des secrets impénétrables.

Combien Patrick dut-il se féliciter de ne s’être point laisser aller au conseil de M. de Guyonnet! Combien dut-il s’applaudir de son silence, quand, à quelque temps de là, il vint à apprendre, sans doute, la translation de la Bastille au Donjon, et l’étroite et cruelle réincarcération, par l’ordre de M. le lieutenant-général, de Henry Masers de Latude.

Ce qui fut plus efficace que les douces raisons de Patrick, et le zèle de M. de Guyonnet, ce qui contribua le plus à tirer Fitz-Harris de son état de mélancolie, ce qui l’en sortit même décidément, ce fut un envoi de son oncle, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, qu’il reçut vers la fin de cette année. Peu de temps après le refus et le trépas de la Putiphar, dans le plus fort de sa douleur, Fitz-Harris, pour l’informer de son sort, lui avoit écrit une magnifique lettre toute échevelée.

Cet abbé d’abbaye, ce vrai abbé, étoit un simple et digne homme, qui avoit pris soin de Fitz-Harris dès son enfance, et qui l’aimoit beaucoup. Touché mortellement des malheurs de son neveu, il lui avoit donc fait remettre, en réponse, une lettre pleine d’affection et de consolations pressantes: car il est quelques rares cœurs, ceux-là Dieu ne les prodigue pas, sur lesquels le malheur d’autrui fait une incision, comme un outil sur l’écorce du palmier, et qui, comme le palmier, laisse fluer, par cette incision, un vin généreux. L’amitié de cet homme, comme tant d’amitiés, ne tenoit pas seulement table ouverte de paroles: elle avoit la bouche plus sobre que les mains. Sa lettre, en un mot, dans laquelle il promettoit de s’employer sans repos, et d’user de tout son crédit et de toutes ses forces pour arracher Fitz-Harris aux harpons de la haine, où, pauvre enfant, sa vie s’étoit fatalement accrochée; sa lettre, dis-je, étoit éloquemment accompagnée d’un petit sac de quinze cents livres.

Dans sa joie, Fitz-Harris prit cette somme, la mit en un monceau et en fit trois parts: une pour sa vieille mère, une pour Patrick, une pour lui. Celle de sa mère fut promptement envoyée. Patrick, avec sa délicatesse accoutumée, refusa la sienne. – Rien, mon doux ami, dit-il à Fitz-Harris, ne divise notre amitié ni notre sort; ne partageons donc point le champ de notre misère, n’y plantons point de haies. Ce que j’ai, ce que je voudrois avoir est à toi; ce que tu as, ce que tu voudrois avoir est à moi: cela suffit. Assis au même feu, à la même table, emprisonnés sous la même voûte, va, sois tranquille, quoi que tu fasses, mon frère, tu me trouveras toujours ton convive, là, inévitablement.

Resté maître de deux parts, voici Fitz-Harris embarrassé sur l’emploi de son argent, comme un enfant qui, au milieu d’une foire, a quelques sous à lui dans sa main. Cette grave affaire l’occupa si fortement qu’il en devint tout silencieux. Après y avoir rêvé tout le jour, les deux coudes appuyés sur son trésor, il y rêva encore toute la nuit. Enfin, le lendemain: – Mon choix est à peu près fixé, dit-il tout joyeux à Patrick, sauf meilleur avis; voici ce que j’ai arrêté et ce qu’il nous faut acheter avant tout. D’abord, un collier d’argent pour Cork, une grande buire en grès de Flandre, deux pots du Japon, quelques tableaux et un clavecin. A cette nomenclature, Patrick, qui n’avoit pu s’empêcher de sourire, prit la main de Fitz-Harris, et, la serrant affectueusement: – Merveilleusement trouvé! Tout cela est charmant, dit-il, délicieux! Mais, mon bon ami, ne seroit-il pas bien de songer aux choses essentielles dont notre corps et notre esprit peuvent avoir faute, avant de nous donner touts ces objets de luxe? Ce mot, objet de luxe, parut traverser les idées de Fitz-Harris et le contrarier. – Objets de luxe! reprit-il, qu’appelles-tu objets de luxe? Un collier pour Cork? Il y a si long-temps que je lui en ai promis un magnifique! Une buire en grès de Flandre, pour remplacer notre ignoble cruche à eau? ce n’est certes pas là un objet de luxe. La demi-livre de tabac que chaque mois le Roi nous donne traîne toujours de touts côtés et se gaspille; un pot du Japon pour la mettre et un autre pot du Japon pour mettre des marguerites et des roses: ce n’est certes pas là de la profusion; d’ailleurs, j’aime tant les beaux vases! j’aime tant les belles porcelaines! Quelques estampes, quelques fêtes galantes de Watteau, pour égayer un peu ces murailles noires et nues, ce n’est pas trop. Un clavecin!.. combien de fois touts deux avons-nous regretté de n’avoir pas quelque instrument pour abréger les heures lentes et taciturnes de notre captivité, pour chercher dans l’étude et les charmes de la musique l’oubli passager de nos maux! Oui, oui, il nous faut un clavecin! La musique fait tant de bien! Te souvient-il combien la plus naïve mélodie vous remet de frais dans le cœur. Oui, oui, il nous faut un clavecin! n’est-ce pas, Patrick?..

A de si invincibles raisonnements Patrick feignit de se rendre. Ces fantaisies de Fitz-Harris pouvoient être des folies, mais dans sa situation, mais dans l’état de son esprit, c’étoit de cela, rien que de cela, que Fitz-Harris avoit besoin. Patrick, l’ayant compris de suite, auroit regardé comme une cruauté de le poursuivre davantage de ses froides représentations. Le raisonnable, tout raisonnable qu’il est, n’en est pas moins parfois très-fâcheux et tout-à-fait à éviter. Un homme qui s’ennuie et qui n’a pas de manteau pour cacher les trous de son pourpoint vient-il à recevoir une somme: la raison voudra qu’il s’achète un manteau, la folie, qu’il la suive dans les tavernes. Dans ce manteau, il s’emmaillotteroit avec son ennui; ce manteau deviendroit son linceul. Mais dans les tavernes, avec ses trous aux coudes et son collet râpé, en compagnie de joyeux débauchés, il se délivrera de son mal; il reprendra du cœur au ventre, et, bientôt remis en selle, il rentrera à toute bride dans la vie. – Le raisonnable est très-souvent mortel. La folie est quelquefois de la raison; la raison est quelquefois de la folie. Il est de certains cas où vraiment la raison a un air si bête, où la logique a une tournure si absurde, qu’il faudroit avoir bien du sérieux pour ne pas leur éclater au nez.

Si la surprise de Patrick, lorsque Fitz-Harris lui avoit fait connoître l’emploi qu’il désiroit faire de son argent, avoit été grande, la surprise de M. de Guyonnet fut plus grande encore. A son tour, avec touts les ménagements qui sont dus à un malade, il essaya de lui adresser quelques réflexions assez sages; mais jamais il ne put en venir à lui faire comprendre qu’il avoit des besoins plus réels et plus pressants, et qu’un clavecin ou des pots du Japon n’étoient pas des objets de première nécessité.

Grâce à la bienveillance de M. de Guyonnet et à sa complaisance infatigable, Fitz-Harris eut bientôt en sa possession ce qu’il avoit si ardemment rêvé; je vous laisse à penser dans quelle aise et quel ravissement il dut être, et avec quelle satisfaction il dut voir la porte de sa geôle s’ouvrir pour laisser entrer tour-à-tour chacun de ses désirs réalisés.

Ces premières emplettes n’avoient pas absorbé touts ses fonds; mais de nouveaux achats qu’il fît avec non moins d’empressement, à savoir: un trictrac, un échiquier, un bilboquet, deux jeux de dominos, dont les dés d’ivoire étoient presque in-8º, et dont un étoit destiné à M. de Guyonnet; quelques ouvrages que Patrick avoit exigés, une provision de cartes à jouer, du vin d’Espagne, quelques flacons de liqueur, et quelques livres de sucre et de thé, ne tardèrent pas à mettre son escarcelle à sec. Et si l’ordre de sa mise en liberté fut arrivé seulement un mois après le généreux envoi de son oncle, et que pour faire baisser le pont-levis il eût fallu seulement qu’il donnât un écu, il seroit resté en affront. Mais cet ordre ne vint pas.

Il ne devoit jamais venir.

Au milieu de touts ses nouveaux jouets, au sein de l’espèce d’aisance et des plaisirs qu’il venoit d’appeler dans sa prison; oublieux, léger, inconséquent, Fitz-Harris, pendant quelques mois, vécut dans une sorte de bonheur. Mais ce bal, mais cette mascarade, qu’il venoit pour ainsi dire de donner à son infortune, eurent, comme toutes les fêtes, un lendemain triste et morne. Les roses et les marguerites se fanèrent dans leur pot du Japon, les fêtes galantes de Watteau s’enfumèrent avec les murailles; le clavecin devint rauque. Ses ennuis, qui n’avoient été que suspendus et non pas taris dans leurs sources, revinrent plus acharnés et plus profonds. La liberté est un besoin inexorable.

L’estime que M. de Guyonnet avoit conçue pour les deux jeunes privilégiés ne s’étoit point affoiblie; l’intérêt qu’il avoit pris à leur sort ne s’éteignoit point. Le chagrin naïf de Fitz-Harris, la résignation de Patrick, le touchoient; car la pitié habitoit dans le cœur de cet homme. Touts les jours, depuis assez long-temps, comme s’il s’en fût imposé le pieux devoir, il venoit passer quelques moments auprès d’eux. Ces moments étoient consacrés au jeu ou à d’agréables causeries. Il se plaisoit à enseigner le trictrac à Fitz-Harris et les échecs à Patrick. Quelquefois il leur apportoit des nouvelles de la ville et des scandales de la Cour. Le plus souvent on parlait de l’Écosse, de l’Angleterre et de la pauvre Érin. La chronique de sa jeunesse, les événements dont il avoit été le témoin, et les souvenirs qu’il avoit assez bien recueillis durant une longue carrière à travers ces temps curieux, offroient aussi une mine assez féconde. Mais par-dessus tout, il y goûtoit un plaisir sombre, Fitz-Harris aimoit à l’entendre raconter l’histoire et la captivité des malheureux qui depuis cinq siècles consécutifs étoient venus tour-à-tour languir ou mourir dans les interstices de ces épaisses murailles, dans les boulins de ce colombier de la mort. Enguerrand de Marigny étoit l’alpha de cet horrible alphabet d’infortunes secrètes ou dévoilées, dont Mirabeau devoit être l’omega.

Enguerrand de Marigny! – Mirabeau! ce fut un roi qui forgea le premier anneau de cette chaîne dont le dernier anneau étrangla la royauté.

Sur les murs de la chambre de pierre octogone qu’habitoient nos deux compagnons, le nom du comte de Thunn se trouvoit écrit plusieurs fois, comme on sait. Ce comte de Thunn étoit un seigneur d’une ancienne noblesse de l’empire, qui de but en blanc fut jeté au Donjon parce qu’il étoit l’ami d’un ennemi du lieutenant-général de police. La comtesse son épouse fut elle-même traînée à la Bastille pour avoir sollicité avec instance sa liberté; et son fils, qui servoit alors le Roi dans l’armée d’Italie, pour avoir réclamé l’élargissement de sa famille, fut à son tour mis à Vincennes, où il n’eut pas la satisfaction de voir son père: on lui cacha qu’il étoit près de lui. Au bout de onze années de détention, le comte de Thunn mourut, sans savoir non plus que son fils languissoit dans le même donjon, et celui-ci n’eut pas même la triste consolation d’embrasser son père expirant. Un jour M. de Guyonnet, à la sollicitation de Patrick, je crois, vint à parler de cet intéressant malheur. A peine avoit-il achevé son récit que Fitz-Harris, qui avoit paru vivement affecté, surtout des dernières circonstances, se leva et s’écria avec l’accent de la colère: – Savez-vous, M. de Guyonnet, que c’est une chose abominable que cela? On conçoit le mal fait dans un but, dans un but même criminel; on conçoit le mal profitable; on conçoit que pour le détrousser on égorge un homme qui passe; on conçoit que le Caraïbe rôtisse son prisonnier et le mange, on conçoit qu’on écorche son ennemi pour faire de sa peau une selle: cela est bien, cela est sage; mais ce qui révolte, c’est le mal fait par bon plaisir, c’est le mal insignifiant, c’est le mal que rien ne réclame; ce sont les petites cruautés de toutes les heures, les petites barbaries raffinées, les atrocités mignonnes qu’on pratique dans les bastilles! Quand la société a mis l’être nuisible hors d’état de lui nuire, l’action de la société doit s’arrêter; et si elle a parfois le droit, comme elle se l’arroge, d’ôter la vie, son bourreau doit avoir une lame forte qui tranche vite et court, et non point une épingle!.. Une prison c’est une tombe, c’est un asyle de mort, c’est un asyle sacré dont les murs ne doivent point prêter l’oreille à la colère, dont la garde ne doit point prêter main-forte à la haine. Le père et le fils sont prisonniers dans la même forteresse, leurs fosses sont contiguës; cacher au père que les gémissements qu’il entend dans la muraille sont les gémissements de son fils, cacher au fils que les chaînes qui passent et repassent sur la voûte sont traînées par son père; quand leur sort est commun, les laisser sur leur sort dans une ignorance réciproque et cruelle! sous le faix de onze années de désespoir, le vieillard succombe… ne point les réunir dans un même cachot, pour qu’au moins le père expire dans les bras de son fils, pour qu’au moins le fils recueille le dernier soupir de son père; abomination!.. Eh! qui demandoit cela? Étoit-ce le Roi, étoit-ce la Loi? La Loi ne sauroit enjoindre d’aussi basses coquineries. Mon Dieu! qu’est-ce que cela auroit donc fait que le père eût pressé la main de son fils, que le fils eût baisé les cheveux blancs de son père? A qui donc importoit cette lente et cruelle barbarie? Qui donc en avoit dicté le programme?.. A cette chose sans nom, cette chose exécrable; qu’est-ce que le royaume gagnoit donc en lumières, en paix, en grandeur, en opulence? Où donc étoit la morale de cette opiniâtre atrocité?.. Oh! c’est un fait horrible!.. Malheureux comte de Thunn!..

Mais, Saints-du-Ciel! j’y songe; puisqu’il en est ainsi, qui me dit que ma vieille mère n’est pas derrière cette muraille, n’est pas sous cette voûte; ma vieille mère, qui m’appelle, qui prie et qui pleure, qui se meurt peut-être! Ah! pitié! pitié!.. La mort plutôt!.. Brisez-moi la poitrine, ouvrez-moi le cœur; j’ai là un sanglot qui m’étouffe… Mais, que dis-je? Ah! pardon, pardon, mon esprit est égaré; pardon, M. de Guyonnet; vous, vous êtes bon, vous êtes un homme; non, non, ma mère n’est pas là, n’est-ce pas? ma vieille mère n’est pas là, vous me l’auriez dit. Sa majesté le lieutenant-général de police et le Roi ne l’ont pas plongée dans cette caverne pour avoir imploré la miséricorde de leur cœur de pierre; le Roi n’a pas dressé le menu de mon supplice, et n’a pas dit: La mère ne verra pas le fils, le fils ne verra pas la mère.

Après tout, n’est-il pas curieux, sinon exécrable, que certains hommes, quand la fantaisie leur en prend, puissent accommoder ainsi leurs semblables, et n’est-elle pas bien faite la société où de pareilles infamies se commettent sous le couvert du Roi et dans la ruelle de la Loi? Là, soyez franc, M. de Guyonnet, comment trouvez-vous ce royaume?.. Oh! la Loi ici n’est pas de fer; c’est un gâteau de cire qui s’alonge, s’accourcit, se roule, se déroule, se ploie et se plie, et prend à chaque instant mille formes nouvelles sous le pouce du Roi ou des compères du Roi. La Loi ici c’est une courtisanne qui fait la pluie et le beau temps. La Loi… mais, que dis-je? il n’y a plus de Loi: il y a long-temps que la Loi est défigurée. D’abord elle étoit pure, elle étoit juste, comme tout ce qui vient de Dieu ou du peuple; mais la monarchie a surpris sa chasteté; mais la monarchie l’a subornée; mais la monarchie l’a habitée; et de cet inceste est sortie une race de fils de la main gauche, une couvée de bâtards qui se sont substitués à leur mère après l’avoir étouffée. Eh! voilà la hideuse pullulée qui nous régit? voilà au nom de qui l’on nous taille et l’on nous rogne!.. La Justice autrefois vigilante fermière, faisant valoir la Loi au profit du peuple, aujourd’hui sourde, hébétée, somnolente, mange, dans l’écuelle du Roi, le plus pur du sang de ses sujets, auxquels, au lieu de pain de pur froment, elle ne livre plus qu’un pain de pavots et d’ivroie, qu’un pain amer qui donne des vertiges… – Je vous étonne, M. de Guyonnet; ces paroles de colère vous semblent étranges dans ma bouche; il est vrai, autrefois j’étois incapable d’une idée qui ne fût pas frivole, mais la prison m’a mis plus de plomb dans la tête; le malheur a consumé ma jeunesse et m’a ridé le cœur. Tout ce qui s’est accompli sur moi et autour de moi m’a donné à penser. J’étois heureux, j’étois bon: la souffrance m’a aigri; je sens là que je change; je sens là que je deviens méchant.

Ainsi le comte de Thunn, parce qu’il étoit l’ami d’un homme vertueux, M. de Brurauté, qui ne l’étoit pas d’un M. d’Argenson, un valet dont le Roi remplissoit les poches de blancs-seings, est traîné au Donjon; ainsi sa compagne, arrachée des bras de sa fille, est jetée à la Bastille; ainsi son fils est chargé de chaînes; après onze années de captivité dans un cachot contigu au cachot de son fils, ainsi le vieux comte de Thunn meurt seul, abandonné comme une bête hydrophobe… Eh! c’est là tout!.. On plonge une famille dans la désolation; on tue le chef, on écartèle chaque membre… Eh! c’est là tout?.. Les hommes en gardent ou en perdent mémoire; l’histoire le tait ou le consigne; eh! c’est là tout?.. C’est un fait passé avec d’autres faits passés… Eh! c’est là tout? eh! tout est dit?.. – Non, non ce n’est pas tout! non, non, tout n’est pas dit! c’est impossible, ce seroit trop inique, ce seroit trop atroce. Patience! l’ouvrier recevra son salaire. Après l’affront, la vengeance! Croyez-moi, le drame qui se joue aura un dénouement! Prions Dieu qu’il ne soit pas terrible!..

Hélas! tandis que je m’apitoye sur des mânes, infortuné comte de Thunn! tandis que je pleure sur ton sort, j’oublie le mien, non moins affreux. Au fait: eh! pourquoi suis-je ici? Quel est mon crime? Des gents de police qui font métier de faire des coupables, ont dit que j’avois dit je ne sais quoi sur une pas grand’chose qui s’étoit prostituée au Roi, et à qui le Roi prostituoit la France. Le beau dommage, oui-da! quand j’aurois dit ce qu’on dit que j’ai dit. – Sans doute pour faire l’empressé, pour faire l’aimable enfant, pour s’attirer sur l’épaule un coup d’éventail protecteur, ou pour procurer de l’avancement à quelque campagnard de sa famille, M. le lieutenant-général de police commanda mon crime et mon arrestation. Qu’on puisse ainsi disposer de la destinée d’un homme, que les limaces de Cour, que les suppôts de police puissent ainsi jouer à pair ou à non avec le sort des gents de ce royaume, c’est une perturbation! c’est une honte!.. Et l’on subit cela? et l’âne, qu’on appelle le peuple, ne rue pas?.. Oh! non, l’animal n’est pas dangereux. Accoquiné à l’écurie que la monarchie lui a faite, qu’il ait litière fraîche et paille au râtelier, peu lui importe le reste! Il prête volontiers le dos à l’ignominie. Le bât de la servitude lui va mieux que le bât de la gloire.

Admettons un instant, s’il le faut, que jadis je me sois permis une irrévérence à l’égard de la Chimène du Roi; – mais cette femme est morte, oubliée; ses cendres depuis long-temps sont froides. D’où vient que sa colère est debout? d’où vient que la torche de sa haine brûle encore! Qui donc s’est fait l’héritier de ses ressentiments?.. Vengeurs posthumes de l’honneur absent d’une belle, Don-Quichottes, valets, ardélions, magistrats irréprochables qui servez de bouclier au putanisme, jusques à quand me tiendrez-vous dans les fers?.. Pharaon sans doute a convolé à de nouvelles amours; que fait donc la nouvelle sultane? Tout en jouissant du présent, tout en se promettant l’avenir, ne pourroit-elle jeter en arrière un regard de compassion, et mettre un terme aux trop longues souffrances que sa devancière a amoncelées du fond de l’alcôve royale? Seroit-ce que chez les filles comme chez les rois les nouvelles dynasties ne soient que de nouvelles dynasties de maux?

Encore un coup, répondez! au nom de qui suis-je encore à la chaîne? Qui donc veut ma perte? Le Roi ou la France? La France n’est pas la confidente de la Cour ni de la police; elle ignore et sans doute ignorera toujours ma destinée. On ne lui dit pas tout à la France; on ménage sa honte. Quant au Roi personnellement, il règne peu et gouverne encore moins: c’est un roi de fayence! Peu lui importe qu’on fasse paille ou foin de ses sujets. D’ailleurs, seroit-il méchant, ce que je ne saurois croire, eût-il ordonné à ses subalternes de me faire du mal, qu’on pourroit bien sans grand scrupule lui désobéir en ce point, comme en tant d’autres. Il seroit si facile de tromper la voracité de Saturne!

Quand on veut un cheval on s’adresse à un maquignon; quand on veut du vin on va au cabaret; mais à quelle porte frapper pour qu’on vous fasse droit?.. On regorge de justiciers, mais on chôme de justice; on ne la rend, on ne la vend, ni on ne la donne. – Allons! messieurs du Parlement, vous qui avez la main haute, de grâce, un peu de zèle pour l’innocent! Assez de robes noires s’exterminent après les coupables. C’est assez jongler avec Jansénius; vous êtes de grands casuistes, on le sait. Allons, messieurs, levez-vous et partez! Pour défendre l’opprimé, pour sauver l’innocent, il n’est besoin d’être en rang comme des chaises d’église, sous les lambris sonores d’un palais. Hola! messieurs, hola! vous ajusterez une autre fois les marteaux de vos perruques, laissez là vos Philis; chaussez l’éperon, ceignez l’épée; à cheval, à cheval! volez où l’on pleure, volez où l’on pousse d’éternels gémissements! Pénétrez dans les bastilles, descendez dans les cachots; faites combler les citernes; rendez à la vie, au monde, à leurs familles, les gents d’honneur qu’on y tient ensevelis, les gents de cœur qu’on y exténue! Et si Pharaon par hasard vous demandoit pourquoi vous avez pris sous vos bonnets d’agir ainsi, vous lui direz, vous qui savez si bien faire les remontrances: – Sire, c’est une sainte besogne que nous avons faite là. Sire, nous sommes les concierges des droits de vos sujets, et non les greffiers de votre bon plaisir. Sire, nous sommes le sceptre du peuple et non la hallebarde du Roi. Sire, chacun son métier: notre apostolat à nous n’est pas le vôtre; nous, Sire, nous sommes pour défaire le mal; tant pis pour vous!

Mais non, compagnons de misère, vous qui, comme moi, avez été condamnés à une éternelle souffrance, soyez tranquilles, pourrissez en paix dans vos basses-fosses! Allez, messieurs du Parlement, ne vous troubleront point; ils sont couchés sur des roses!

Beaux philosophes, vous aurez beau dire, ces temps que vous calomniez valoient mieux que celui-ci. Là, derrière ce donjon, non loin de ce château, venez, et vous verrez encore le tronc vermoulu du chêne sous lequel s’asseyoit un roi chevalier pour rendre la justice à tout venant. La justice alors émanoit du Roi. Oh! si seulement pour un seul jour l’ombre de ce preux pouvoit rejeter son suaire, et venir se rasseoir au pied de cet arbre, que de maux seroient réparés! De quelle noble colère ne seroit-il pas saisi quand on viendroit lui dire: – Sire, là-haut, dans ce donjon, on retient dans les fers un jeune homme, que dis-je? deux braves jeunes hommes, à cause d’une femme folle de son corps, qui vivoit avec le Roi votre fils. – Le Roi mon fils! s’écrieroit-il! non; non, cet homme n’est pas mon fils; cet homme n’est pas de ma tige; cet homme n’est pas de ma maison! ce n’est pas là mon sang, ce n’est pas là ma race! c’est un bâtard!..

Je crie, je pleure, je m’épuise, je déblatère; mais à quoi bon? ma condition est toujours là, immuable. De quel côté que je me tourne, je me trouve toujours avec elle face à face. Je le vois bien, c’est une chose écrite, il faut que je périsse!.. Abomination!.. Oh! mon Dieu! encore une fois, que suis-je donc, qu’il faille pour l’équilibre du monde que je sois dans ce cachot. Qu’importe qu’il soit là ou ailleurs, le pauvre atôme! Allez, M. de Guyonnet, vous pouvez sans crainte me mettre dehors; le soleil ne s’obscurcira point; les morts ne sortiront point de leurs sépulcres.

Ici Fitz-Harris se tut: il n’étoit pas au bout de sa colère, mais il étoit au bout de ses forces; la voix lui manqua. En rôdant à grands pas dans sa prison, il avoit répandu cette longue déclamation avec un courroux si réel, ses lèvres avoient humecté chaque parole de tant de venin, que, comme avec une arquebuse qui a du recul en frappant l’ennemi, il s’étoit frappé lui-même. La pierre, en s’échappant avoit déchiré la fronde. Pour cacher les larmes qui tomboient de ses yeux il jeta ses bras autour du col de son ami, que cette sortie avait tristement ramené sur le terrain de son infortune, et plongé dans une émotion presque aussi grande. M. de Guyonnet, qui avoit tout écouté avec une patience religieuse, qui même quelquefois n’avoit pu se défendre de sourire aux mots les plus heureux et les plus sanglants, bien qu’un peu troublé, s’efforçant de prendre légèrement la chose, se mit à moraliser Fitz-Harris avec toute sa bonté et toute sa grâce habituelle. – J’étois loin, mon brave compagnon, de vous soupçonner si mauvais, lui disoit-il; mais vous êtes, tout de bon, un misanthrope redoutable; vous êtes fâché tout rouge contre l’univers. Votre infortune est grande, je l’avoue; mais elle aura un terme, mais il y a pire encore. Ne vous montez pas la tête, soyez plus résigné; vous n’êtes, mon cher compagnon, croyez-le bien, ni le doyen ni le prince des malheureux. A vous escrimer ainsi contre le moulin à vent de la monarchie, prenez garde, pour vous emprunter une excellente expression, de sembler aussi un Don Quichotte. Le manteau royal, couleur du ciel et semé de dorures comme le firmament d’étoiles, peut bien avoir sous quelques plis quelques trous et quelques taches, mais il n’en est pas moins un abri vaste et sûr pour le peuple. – M. le lieutenant pour le Roi se crut encore obligé de dire beaucoup d’autres choses semblables, que je serois charmé de ne point répéter, que Fitz-Harris n’écouta guère, et auxquelles, préoccupé qu’il étoit, il ne faisoit pas grande attention lui-même.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
501 s. 3 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain