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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 9

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XX

La bienfaisance est la seule volupté de l’âme qui soit sans mélange.

Dans cette plénitude d’esprit, dans cette satisfaction douce qui rayonne dans le cœur après une bonne action, Patrick accourut à son retour apporter à Déborah la nouvelle de ses succès. – Il est sauvé! s’écria-t-il en se jetant dans ses bras; demain, j’aurai sa grâce, demain il sera libre!

Déborah partagea sincèrement sa joie. On est si heureux de voir ceux qu’on aime faire le bien; on est si sensible de leur sensibilité; on est si grand de leur grandeur.

Il n’en fut pas de même à la Compagnie: quand, au dîner, Patrick annonça qu’il avoit obtenu la liberté de Fitz-Harris, ces messieurs, tombés dans la stupéfaction, s’efforcèrent, à l’envi l’un de l’autre, d’en montrer du contentement; mais ce contentement étoit froid et guindé. Cette noble action faite par un homme qui leur prenoit de vive force leur estime, pour un homme qu’ils redoutoient, leur étoit profondément douloureuse; d’ailleurs elle leur reprochoit leur dureté et leur fainéantise.

Dans l’après-dîner, M. le marquis de Gave de Villepastour fit appeler Patrick. Il le reçut dans son bureau avec une froideur glaçante et lui parla d’un ton hautain et sec qu’il n’avoit pas coutume de prendre avec lui.

– Monsieur Fitz-Whyte, lui dit-il, depuis quelques jours il court dans la Compagnie des bruits infamants sur votre compte. La source de ces bruits est une lettre écrite du comté de Kerry à Fitz-Harris. J’en ai là une traduction, qu’il a bien voulu me faire.

En effet, Patrick reconnut l’écriture de son ami.

– Les faits sont flagrants. Vous avez vingt-quatre heures pour votre justification. Si dans ce temps vous ne vous êtes pas lavé de ces accusations ignominieuses, vous serez chassé des mousquetaires. Je ne saurois sans manquer au Roi laisser plus long-temps un malfaiteur parmi ses gardes-gentilshommes.

Voyons, qu’avez-vous à répondre?

– Rien. Je ne me suis jamais abaissé et je ne m’abaisserai jamais jusqu’à me laver d’une calomnie. La conduite de l’honnête homme est une permanente justification, et c’est la seule qui lui convient.

– Ainsi vous traitez de calomnie ces rapports?

– Ce ne sont point ces rapports que je traite de calomnie, mais c’est le jugement des juges de Tralée que je dis calomnieux. J’en appelle à Dieu, notre Seigneur.

– Comme il vous plaira; pour moi, je m’en rapporte à la justice des hommes.

– C’est-à-dire, monsieur, à la justice qui a condamné Marie-Stuart, Thomas Morus, Jane Grey, Enguerrand de Marigny, Jeanne d’Arc, Charles Ier et qui a crucifié Jésus.

– Assez; vous avez encore vingt-quatre heures.

Plongé dans une profonde tristesse, Patrick alla s’enfermer dans sa chambre. En son abattement, plein encore d’espoir en la bonté de Dieu, – qui souvent, pour éprouver la grandeur de leur foi, se plaît à frapper ses plus justes serviteurs, – bien loin de blasphémer, à peine osoit-il se plaindre de son sort. Il se résignoit; il songeoit à ceux accablés doublement de plaies d’âme et de corps, et remercioit Dieu, qui le ménageoit jusqu’en son affliction. Parfois, pourtant, le courage lui défailloit; et il versoit des torrents de larmes lorsque son esprit, assailli par les fantômes du souvenir, lui montroit dans le chemin de Killarney Déborah ensanglantée, expirante sous le fer de ses assassins, et lui dressoit sur le port de Tralée une potence rouge où pendoit son effigie. Il passa toute la nuit dans l’agitation, sans pouvoir goûter le plus léger sommeil: quand, affaissé par la fatigue, il se jetoit sur son lit, ses paupières demeuroient ouvertes et ses yeux fixes comme les yeux des oiseaux nocturnes; son sang bouilloit de fièvre comme s’il eût été emporté au loin par un cheval. Quand il se relevoit, il alloit à grands pas dans sa chambre, ouvroit sa fenêtre, s’agenouilloit et prioit la face tournée vers les cieux, promenant ses regards dans les étoiles. La prière de l’homme n’est jamais plus pure et plus douce que lorsque, sur la terre où il gémit, rien ne le sépare des cieux, où il aspire; que lorsqu’entre lui et le firmament, il n’y a rien que l’immensité.

Il lut aussi, pour tuer le temps, quelques Nuits d’un poème qui depuis peu venoit de s’élever tout à coup des brumes de la Tamise. Méditations lugubres sur la mort, le néant, l’Éternité, qui flattoient le marasme de son esprit.

XXI

En s’éveillant, Déborah trouva Patrick assis au pied de son lit. – Il la contemploit.

– Vous, déjà ici, Phadruig! s’écria-t-elle, vous m’avez fait peur!

– Levez-vous, et habillez-vous, mon amie; j’ai besoin que vous veniez avec moi.

– Vous avez l’air abattu! comme vous êtes pâle! Phadruig, vous souffrez?

– Oui.

– Qu’avez-vous, mon amour?

– J’ai, hélas! que si Dieu ne me soutenoit, j’aurois le désespoir et la mort dans le cœur… Ah! ne me baisez pas au front! Mon front est couvert d’ignominie! les juges l’ont souillé, le bourreau l’a marqué de son fer! Je suis un meurtrier, un lâche assassin, un contumax!..

– Non! non! mon Patrick, vous n’êtes rien de cela.

– Si! vous dis-je; demandez-le au peuple de Tralée, qui m’a regardé pendre.

– Quoi! vous savez donc? Maudit soit celui qui vous l’a dévoilé!..

– Encore, s’il ne l’avoit fait qu’à moi!.. Je sais tout depuis quelque temps, ma bien-aimée, et je vous le taisois, et j’espérois vous taire toujours ce que vous n’ignoriez pas vous-même: qui donc vous en avoit instruite aussi?

– Je ne quittai l’Irlande qu’au moment de cet attentat. J’ai assisté aux Assises et j’ai entendu la sentence des juges. Et à mon arrivée je vous l’avois caché pour vous épargner le chagrin où vous voici.

– Mais qui me poursuivoit à ce tribunal?

– Mon père.

– Ah, l’infâme!

– Et qui est venu vous l’apprendre, Patrick?

– Le bruit public. Il y a quelques jours, Fitz-Harris reçut une lettre de son frère qui l’en informoit; vite, il la communiqua à touts ses camarades; et M. de Villepastour, chez qui nous allons de ce pas, en a même une traduction.

– Ah, l’infâme!.. Patrick, je vous le disois bien avant-hier, que vous étiez généreux et que vous alliez faire quelque chose que nul au monde ne feroit pour vous, et Fitz-Harris moins que tout autre.

Irez-vous encore, après cela, aujourd’hui, chercher à Versailles sa lettre de grâce?

– Oui.

– Patrick, Patrick, vous êtes trop généreux.

– Et vous, Debby, pas assez chrétienne.

– Oh! je ne le serai jamais jusque-là, de tendre une joue après l’autre; jusque-là, de lécher la main qui me frappe; jusque-là, d’embrasser tendrement l’ennemi qui m’étouffe.

Tout en causant des détails du procès et du jugement, ils arrivèrent à l’hôtel du marquis de Villepastour.

En entrant Déborah le reconnut aussitôt pour son impudent, son inconnu, son fat au costume vert-naissant; et ne put retenir un cri de surprise et d’effroi. Pour en dissimuler la cause à Patrick, elle feignit s’être heurtée contre un meuble.

– Qui vous amène, monsieur Fitz-Whyte? lui dit le marquis d’une façon brutale.

– Vous m’avez donné vingt-quatre heures pour me justifier, monsieur, si j’ai bonne mémoire.

– Te justifier devant cet homme?.. Non! va-t’en, va-t’en!.. s’écria Déborah se pendant au bras de Patrick et l’entraînant vers la porte. – Te justifier, mon agneau, devant la gueule béante de ce loup!.. La vertu est ici à la barre du crime. – Non! non! viens-t’en, Patrick; viens-t’en, mon ami!..

– Debby, laisse-moi parler, je t’en supplie.

– Parler! Et à qui?.. Mais il n’y a personne ici, Patrick, personne qui puisse t’entendre. Cet homme n’est pas un homme; il n’a ni foi, ni loi, ni Dieu, ni cœur, ni âme! C’est moins qu’un tigre, moins qu’un singe, moins qu’un chien! C’est un serpent qui souille de sa bave venimeuse… Viens-t’en!

Pendant que Déborah, égarée par son ressentiment, crioit ces mots terribles, poignante réprobation du crime par l’innocence, qui auroit déchiré un cœur moins vieilli dans la débauche, le marquis de Villepastour, accoudé nonchalamment sur sa table, accueilloit chacune de ses paroles d’un sourire injurieux.

– Je vous demande pardon, monsieur, de la sortie que madame vient de faire contre vous; j’en suis dans l’étonnement et la douleur. Son esprit est troublé sans doute.

Bien que l’orgueil, l’honneur et d’affreuses conjonctures me défendent toute justification, monsieur le marquis, comme un seul mot renverse et détruit de fond en comble l’échafaudage de ma condamnation, et montre toute l’énormité d’un jugement si absurde qu’il répugne à la raison la plus sotte, j’ai cru devoir vous le dire ce mot; le voici:

Cette femme qui pleure à mes côtés, jeune, belle, bonne, fidèle et pure; cet Ange, que Dieu, dans sa bonté infinie, m’a donné pour guide et pour amie dès mes premiers ans; cette parcelle du Dieu qui me l’a donnée, pour laquelle je verserois goutte à goutte mon sang, et pleur à pleur ma vie, pour laquelle j’expirerois lentement dans les tortures de la question, seulement pour lui épargner la plus légère douleur; cette femme que j’avois, que j’ai, que j’aime, que j’adore, mon idole, mon culte; cette femme-là, ma colombe, ma bien-aimée, mon épouse, vase sacré, dont mes lèvres n’approchent qu’en frémissant, c’est celle-là même dont on m’a fait le meurtrier, l’égorgeur! C’est celle-là même, miss Déborah, comtesse Cockermouth-Castle, que j’ai tuée, que j’ai lâchement assassinée, et dans le sang de qui, farouche cannibale, j’ai lavé mes mains et abreuvé ma soif!.. Ah! c’est atroce!.. Oh! cela me brise et m’anéantit!..

– Rien ne me dit, monsieur, que ce soit en effet la comtesse Déborah de Cockermouth-Castle… Pardon, mon travail m’appelle, je ne puis vous entendre plus long-temps.

Et d’un air importuné M. de Villepastour, passant dans une autre chambre, dont il referma la porte sur lui, laissa grossièrement Patrick et Debby, qui pleuroient et se tenoient embrassés.

Patrick fit quelques interrogations à Déborah sur ses emportements contre M. de Gave; mais elle n’y répondit que d’une façon vague et obscure.

XXII

Midi sonnoit comme Patrick entroit au château de Versailles, dans les appartements de madame Putiphar.

La séance du conseil venoit d’être levée, et les ministres se retiroient en grande agitation.

– Il fut aussitôt annoncé et introduit auprès d’elle. Entourée d’écritoires, de rouleaux de papiers et de paperasses, elle étoit seule, en riche toilette; atournée avec ce soin recherché qui ne peut être celui de touts les jours; ce soin de parure qui trahit le premier sentiment de la jeune fille, comme le dernier sentiment de la femme.

– Monsieur Patrick, lui dit-elle avec l’air le plus affectueux, voici les lettres de grâce que votre voix et vos paroles touchantes m’ont arrachées pour M. Fitz-Harris, votre ami; si vous avez le désir de me plaire, comme j’ai celui de vous être agréable, il doit perdre à jamais ce titre qui vainement l’honore, et qui à mes yeux vous compromet gravement. Cessez, croyez-moi, toute relation avec cet insensé.

C’est la première fois que je signe le pardon d’une semblable injure: il est vrai de dire, puisque c’est pour vous que je le fais, que si c’eût été vous qui m’eussiez demandé les autres, celui-ci sans doute ne seroit point le premier.

Mon cœur, qui souffriroit de vous faire un refus, vous avoit accordé la liberté de ce petit monsieur Fitz-Harris, sans condition aucune; mais la sûreté de l’État et la mienne exigent que sous huit jours il ait quitté la France.

– Vous aviez fait une digne et large action, madame; pourquoi fallut-il qu’un remords vînt la restreindre? Mais vous avez agi selon votre sagesse, devant laquelle mon esprit se prosterne, comme je me prosterne à vos pieds.

Tandis qu’ainsi à genoux, Patrick exhaloit comme il pouvoit sa gratitude, et couvroit de baisers la robe de madame Putiphar, une voix d’homme cria d’une chambre voisine: – Pompon! le conseil est levé, je crois! ne vas-tu pas venir! tout mon déjeûner est prêt.

Puis, une porte s’entr’ouvrit.

La même voix dit alors avec un accent satirique: – Ah! pardon, madame; je ne vous savois pas occupée.

– Non, non, entrez sans gêne; il n’y a point d’étranger ici, répliqua la Putiphar, monsieur est mon ami, comme vous voyez, et tout à fait digne d’être le vôtre.

Ensuite, elle ajouta tout bas à Patrick: J’aurois encore beaucoup de choses à vous dire, mais venez demain au soir à Trianon: vous souperez avec moi. Adieu, partez.

– Ma friture est faite, reprit la même voix, et je venois pour vous faire goûter à mes œufs au jus.

Patrick alors, se relevant et se retournant pour se diriger vers la porte, fit un mouvement de surprise et une génuflexion, en appercevant Pharaon, en costume royal, cordon-bleu, croix et plaques, avec un tablier de toile blanche, une cuillère dans une main et dans l’autre une énorme casserole.

– Relevez-vous, monsieur, dit gaîment Pharaon à Patrick; et sur ce, je prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte-garde.

Je vois avec plaisir, Pompon, que mon image est si bien gravée dans le cœur de mes sujets, qu’ils me reconnoissent même en marmiton!

Ainsi Pharaon, pour égayer sa vie privée, toute vide et toute nulle, se plaisoit quelquefois à faire… ma plume se refuse à l’écrire… la CUISINE!

Sitôt que Patrick fut dehors, de grosses larmes coulèrent de ses paupières! sensible et grand, il avoit été remué jusqu’en ses entrailles, en voyant ce qu’on avoit fait de son Roi.

Et son cœur se brisa, et ses pleurs redoublèrent, lorsqu’en traversant une galerie ornée de peintures, il rencontra du regard Louis IX et Charlemagne!

XXIII

Muni de son exprès, Patrick se rendit sur-le-champ à la Bastille, et pénétra dans le ventre de ce taureau de pierre, semblable au taureau d’airain de Phalaris, où les victimes étoient jetées vivantes.

Il se fit conduire à Fitz-Harris, qu’il trouva dans une petite cave, si basse, qu’il falloit s’y tenir courbé; humide, sale, n’ayant d’autre air que les exhalaisons putrides des fossés, et d’autre jour qu’une foible lueur s’échappant d’une meurtrière.

Il étoit couché sur quelques brins de paille moisie, la face tournée contre terre. Assoupi ou engourdi par le froid, il n’entendit pas ouvrir ses verrouils. Patrick lui adressa quelques mots en irlandois: à cette voix amie qui faisoit retentir ce lieu d’horreur de son langage natal, il tressaillit et souleva la tête.

– Lève-toi, Fitz-Harris; tu es libre!

– Toi ici, Patrick! Ah! malheureux, plutôt mourir!..

– Je viens te chercher, tu es libre; m’entends-tu? lève-toi, te dis-je!

– Moi libre! Oh! non, c’est un rêve! C’est une folie!.. Je ne puis croire?.. Plus de fer, plus de pierre, plus de bourreaux? De l’air, du ciel, des fleurs, des femmes?.. Oh! non, cela ne se peut pas, cela ne m’est pas réservé!.. Je sais bien que je suis un homme perdu; cette nuit j’ai entendu l’horloge de la mort!

– Allons, viens, Fitz-Harris; partons sans retard. Le vent capricieux qui ouvre les portes les referme souvent aussitôt: hâtons-nous!

– Mais elle est donc morte?

– Qui?

– L’infâme! La Putiphar!

– Tais-toi, Fitz-Harris; deviens plus sage. Tu viens d’en dire encore assez pour que si tu en étois sorti, on te rejetât dans ce cul-de-basse-fosse; et, n’en étant point dehors, pour qu’on te plonge dans la citerne-aux-oublis.

Allons, viens; suis-moi, je t’en supplie! Tiens, voici ta lettre de grâce.

– Fitz-Harris la lui prit des mains et la froissa sans la regarder. Puis, en chancelant, il s’avança jusqu’à la porte; et là s’arrêta court, en disant:

– Te suivre, Patrick?.. Oh! non pas! La raison me revient: je t’ai offensé; je t’ai trahi; j’ai été lâche envers toi; tu es mon ennemi! tu m’en veux! tu as soif de te venger!.. Non, non, je ne te suivrai pas!.. Geôlier, refermez mon cachot; je ne sortirai pas d’ici.

– Fitz-Harris, je ne suis point ton ennemi, tu ne m’as point offensé, ou si tu l’as fait, j’en ai perdu mémoire. Nous sommes enfants malheureux de la même terre; je suis ton compagnon, ton frère dévoué. Ah! tes doutes me déchirent le cœur!.. Viens, suis-moi sans crainte; viens, ami, viens avec ton frère.

– Non! non! Les murs d’un cachot sont de bons conseillers, qui font soupçonneux et prudent: je ne te suivrai pas, mon ennemi!.. Qui me dit que ce n’est point un piège, et qu’au bout de ce long corridor sombre ne sont pas quelques affidés qui m’attendent la hache au poing?.. Ah! tu sais te venger, Patrick!..

Tu seras sans doute allé dire à ceux qui m’ont plongé dans ce repaire: «Vous avez là un homme qui vous gêne, il me gêne aussi; voulez-vous que ma haine serve la vôtre? voulez-vous de mon bras? je m’en charge.» Puis tu viens m’annoncer ma liberté, et c’est la mort qui m’attend derrière cette muraille… Ah! tu sais te venger, Patrick!

Après tout, tu es loyal, tu ne me trompes pas; car si la mort m’attend derrière cette muraille, derrière la mort m’attend la liberté. Oui! c’est là, seulement, que l’homme peut concevoir quelque espérance de la rencontrer; si toutefois, comme tant d’autres prestiges, ce n’est point un creux simulacre. Va! je te suis!.. Survienne ce qu’il voudra! Je ne serai point un lâche; plutôt vingt coups de poignard dans ma poitrine que pourrir en ce cachot! Va, je te suis!

Avec l’anxiété d’un esprit empli de fantômes et de visions par l’exaspération de la souffrance, il suivit Patrick, et vit en effet, avec un étonnement toujours croissant, toutes les grilles, toutes les portes tomber devant eux. Quand ils eurent passé le dernier pont-levis, ses craintes s’étant tout à fait évanouies, sa joie éclata en transports fous… Alors, portant les yeux sur sa lettre de grâce qu’il tenoit encore froissée dans ses mains, et lisant: A la requête de M. Patrick Fitz-White, et en sa seule considération, nous octroyons… il se jeta aux genoux de Patrick en criant: – Patrick, Patrick! que vous êtes généreux! Oh! je vous dois la vie! Oh! comment vous témoigner assez de reconnoissance! Je vous ai tant outragé!.. Que je suis indigne! que je suis misérable! Je doutois de vous! Je ne pouvois croire… L’enfer peut-il comprendre le Ciel!

Pardon, pardon de tout le mal que je vous ai fait! Ma vie entière désormais ne sera consacrée qu’à me laver de mes crimes envers vous. Je ferai tout pour rentrer en votre estime; car celui qui est estimé de vous doit l’être de Dieu. Quant à votre amitié, ne me la rendez jamais, ce seroit la profaner! Gardez-la pour des cœurs plus droits que le mien. Oh! vous avez ma reconnoissance éternelle!

– Fitz-Harris, point de reconnoissance. Vous ne me devez rien, je vous ai dit que je ne me vengeois point avec le fer; mais je ne vous ai point dit que j’étois sans vengeance; la voici donc ma vengeance: un bienfait pour un outrage. Celle-ci est plus cruelle, je crois, que la vengeance avec le fer, qu’en dites-vous? forcer quelqu’un qui vous hait à vous bénir, même malgré lui, dans le for de sa conscience; forcer un homme à rougir, à crever de honte devant son semblable; c’est là, si je ne me trompe, une vengeance! Qu’en dites-vous, Fitz-Harris? Nous sommes quitte à quitte, ce me semble?

XXIV

Pendant que Patrick étoit à Versailles auprès de madame Putiphar, M. le marquis de Grave de Villepastour, pour tenter nouvelle aventure, se hasarda de retourner à l’hôtel Saint-Papoul.

Contre son attente, Déborah le reçut avec une politesse, une aisance, un aplomb élégant qui le déconcerta quasi au premier abord.

Elle l’introduisit avec cérémonie, en le qualifiant de touts ses noms, prénoms, seigneuries, grades et titres, dans le même petit salon, peu de jours auparavant témoin de ses assauts et de sa courte honte.

– Je n’ai pu résister au besoin que j’éprouve de vous remercier, mylady, de votre indulgente discrétion à mon égard, dit-il d’un air patelin en s’asseyant sur le sopha; car si j’ai bien compris ce matin, M. Fitz-Whyte m’a semblé ignorer tout à fait mes poursuites et ma petite algarade de l’autre jour; votre surprise en me reconnoissant avoit failli me trahir; mais votre générosité et votre présence d’esprit ont racheté aussitôt ce mouvement involontaire; comtesse, c’est plus de bonté que je n’avois lieu d’en attendre de vous, qui m’aviez traité tant inhumainement. Cela vient de me verser un peu de baume dans le cœur; je me crois, dans ma joie, moins dédaigné, et mon orgueil et ma présomption ont poussé leur audace jusque-là de rallumer le flambeau de mon espérance à l’autel de l’amour qui n’avoit pas cessé et ne cessera jamais de brûler pour vous en mon sein!

– Monsieur, si j’avois caché à mon époux les affronts dont j’ai été abreuvée par vous, et si ce matin même je ne lui ai point montré du doigt l’homme qui s’est fait un devoir assidu de m’outrager, c’est pour lui et non pour vous, pour lui seul, que j’ai craint d’accabler de ce nouveau chagrin dans un moment où le cœur lui défailloit sous le désespoir. Veuillez, s’il vous plaît, ne point interpréter autrement ma conduite, surtout ne point l’interpréter en votre faveur; ce qui, non-seulement seroit injurieux pour moi, mais ce qui vous rendroit merveilleusement ridicule, ce à quoi vous devez être plus sensible.

– Savez-vous, inhumaine, que ce matin, devant Fitz-Whyte, vous m’avez maltraité, vous m’avez interpellé avec beaucoup d’aigreur. A vous entendre, moi, si naïf et si candide, je suis une montagne de crimes… Soit! toutefois reconnoissez au moins que je ne suis pas avare, car je donnerois volontiers touts les crimes qui chargent ma conscience pour vous voir ma complice dans certain petit péché mignon… Mais on perd son langage avec vous.

Vous êtes une petite déesse, mais une déesse de marbre, bonne à mettre dans un temple de marbre. Vous ne voulez point du temple vivant de mon cœur; pourtant dans ce sanctuaire vous seriez aussi à l’ombre, puisque vous tenez à sauver les apparences, que Joas dans le temple du Seigneur; et peut-être comme lui, passeriez-vous de ce sanctuaire au trône. Je vous l’ai déjà dit, si belle! partout ailleurs qu’à Versailles vous serez toujours déplacée; maintenant, vous y auriez belle chance; laissez-moi faire seulement; madame Putiphar est surannée; elle a perdu sa faveur; son crédit branle dans le manche; Pharaon en a par-dessus les épaules; une étrangère auroit bien de l’attrait pour lui; un peu de chair exotique feroit bien à son palais blasé.

– Allez, monsieur le marquis de Villepastour, allez!.. Voyons jusqu’où vous descendrez! Je vous tenois pour infâme, maintenant je vous trouve ignoble!

– Vous agissez cavalièrement avec moi, mylady; vous me menez à la hussarde. Je ne vois pas pourquoi, quand vous retroussez vos manches, je mettrois des mitaines; allons, guerre pour guerre, et cartes sur table!

Vous n’ignorez pas le jugement qui vient de flétrir en Irlande M. Fitz-Whyte votre ami, votre amant ou votre époux, n’importe! vous n’ignorez pas non plus sans doute que la place d’un contumax n’est point parmi les gardes gentilshommes de sa majesté? Il faut que M. Fitz-Whyte parte, il faut que pour l’exemple je le chasse solemnellement.

Vous n’ignorez pas, d’autre part, mon amour ou mon caprice pour vous! caprice que vos dédains ont irrité et rendu persévérant; caprice dont les obstacles ont fait une passion véhémente. Je vous aime, my fair lady, je vous aime! et voyez jusques à quel point: voulez-vous sauver Fitz-Vhyte?..

– Assez, assez! monsieur; je comprends de reste. Que ne doit-on pas espérer d’un aussi noble cœur que le vôtre! Vous êtes venu ici pour maquignonner de la vertu d’une malheureuse femme? Peine vaine, monsieur! Vous êtes venu pour m’envelopper, moi crédule et foible, dans les replis d’un marché tortueux? Je ne serai point abusée, Dieu m’éclaire!

Vous voudriez que dans l’espoir de sauver mon âme de l’opprobre que vous lui préparez, car Patrick est mon âme, je me livrasse angoisseuse… Je ne comprends pas le dévouement jusque-là. Et quand vous m’auriez souillée et que je vous réclamerois le salaire de ma honte, vous me ririez à la face, satan!

– Ce n’est point un marché que je vous propose, my fair lady, c’est simplement un échange de déshonneur contre déshonneur.

Pour vous rendre à mes désirs, il faut que vous manquiez à votre honneur d’épouse; moi, pour sauver Fitz-Whyte, il faut que je manque à mon devoir de capitaine: forfait pour forfait, nous n’aurons point à rougir l’un devant l’autre.

Croyez-moi, soyez sage; descendons ensemble dans l’abyme du mal, et descendons-y en habit de fête; descendons-y joyeux. On dit que tout au fond il est jonché de fleurs où s’enivrent des plus rares plaisirs, des plaisirs proscrits, ceux qui ont osé franchir ses abords épouvantables et descendre ses ravins affreux. Ne faisons pas fi du crime: il est, comme certaines femmes au masque laid, repoussant pour le vulgaire; mais souvent aussi comme elles il a des beautés secrètes qui recèlent des plaisirs ineffables.

– Avec votre duplicité, vos sophismes, vos cajoleries, pour toute femme abandonnée de Dieu, vous pourriez être dangereux; mais pour moi, je vous le répète, vous n’êtes qu’un importun. Sortez, monsieur le marquis!

– Alors, avec de l’audace et de la violence, voyons ce que je vous serai…

– Arrêtez, monsieur!.. ce cas je l’ai prévu: je ne suis plus seule ici comme l’autre jour; ma tranquille contenance auroit dû vous l’apprendre.

Disant cela, Deborah s’étoit saisie de deux pistolets cachés sous un coussin du canapé.

– Si vous faites un pas vers moi vous êtes mort! Sortez, vous dis-je; sortez, je vous l’ordonne!.. Allez ailleurs traîner vos vices! Ne revenez jamais ici. Veuillez me croire femme de résolution. Aujourd’hui je m’en suis tenue aux menaces, une autre fois je les supprimerois…

– Ma belle, puisque vous le prenez ainsi, je me retire. Calmez-vous, je vous prie; ce que j’en voulois faire c’étoit pour votre bien; c’étoit, comtesse, pour vous tirer de la bourgeoisie où vous êtes embourbée, et sauver généreusement M. Fitz-Whyte de l’opprobre qui l’attend.

Soyez tranquille, je ne vous importunerai plus désormais; ou si par hasard la fantaisie belliqueuse m’en prenoit, je ne le ferois que dans l’armure d’un de mes ayeux, la dague d’une main et la lance de l’autre.

– Monsieur le marquis, le fait me paroît aventuré, si j’en crois la chronique; vos ayeux nettoyoient les armures, mais n’en portoient point.

Monsieur de Gave marquis de Villepastour n’attendoit pas si bonne réplique à sa gasconnade; bouche clouée et l’air assez penaud il se retira; et lady Déborah le reconduisit avec ses pistolets aux poings et beaucoup de politesse.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
501 s. 3 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain