Kitabı oku: «Qu'est-ce que la Bible d'après la nouvelle philosophie allemande»
Bruno Bauer, Georg Friedrich Daumer, Hermann Ewerbeck
Qu'est-ce que la Bible d'après la nouvelle philosophie allemande

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322762
Table des matières
PRÉFACE
DU TRADUCTEUR.
LE CULTE DU MOLOCH CHEZ LES HÉBREUX DE L’ANTIQUITE
SECRETS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE
LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES HÉBREUX DE L’ANTIQUITÉ
LES DIVINITÉS SÉMITIQUES AUXQUELLES LES HÉBREUX SACRIFIAIENT DES HOMMES.
LE DIEU NATIONAL DES ANCIENS HÉBREUX.
LES SACRIFICES HUMAINS EN L’HONNEUR DE JÉHOVAH.
SACRIFICES HUMAINS AU PASSAH.
JÉSUS, SURNOMMÉ LE CHRIST.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CRITIQUE DE L’HISTOIRE ÉVANGÉLIQUE DES SYNOPTIQUES.
PREMIER VOLUME.
DEUXIÈME VOLUME.
TROISIÈME VOLUME.

PRÉFACE
Table des matières
DU TRADUCTEUR.
Table des matières
Voici la seconde section de mon ouvrage. La première: Qu’est-ce que la Religion, avait pour but de rendre accessibles à la France les écrits principaux de M. Louis Feuerbach sur la Religion.
Le volume présent donne ceux de MM. Daumer, Ghillany, Bauer, etc., sur la Bible.
Le seul regret que j’ai, c’est de n’avoir pu traduire aussi d’autres écrits, qui s’occupent de ces objets; l’espace m’a manqué.
Il existe encore, je le rappelle ici avec surprise, une grande lacune à combler dans la littérature philosophique de la France; elle ne possède pas de traduction de certains ouvrages qui ont servi de base ou plutôt de berceau, depuis trente-cinq années, à la moderne philosophie allemande. Pourquoi n’a-t-on pas déjà traduit les ouvrages de Hegel, intitulés Philosophie de la Religion (1 vol.), Histoire de la Philosophie (3 vol.), la Phénoménologie (1 vol.), la Logique (3 vol.)? M. Ch. Bénard, il est vrai, a traduit l’Esthétique, et M. Cl. Husson la Philosophie de l’Histoire de Hegel; mais pourquoi ne les étudie-t-on pas? et pourquoi a-t-on traduit d’autres livres philosophiques beaucoup inférieurs, et pourquoi lit-on des écrits pitoyables comme celui de M. Ott: Hegel et la Philosophie allemande? Une bonne traduction de Hegel serait de la plus haute importance pour familiariser la jeune France avec la jeune Allemagne; de même comme une traduction allemande de la Philosophie positive de M. Auguste Comte serait fort désirable. Les philosophies progressistes des deux nations principales de l’Europe, c’est-à-dire du globe, doivent enfin marcher ensemble: le danger presse, car là comme ici l’Ennemi du Genre humain, sous la forme de l’esprit revenant de M. le comte Joseph de Maistre, a reparu; la vieille hyène qui ricane en hurlant de sa gueule ensanglantée, comme chante un poète allemand moderne.
Dans le volume actuel les lecteurs vont rencontrer la même base philosophique que dans l’autre. Il traite non-seulement du christianisme, mais aussi du mosaïsme à plusieurs égards. Les vrais savans juifs, j’en suis convaincu, sauront apprécier l’intention qui a ici dirigé la plume des illustres écrivains allemands; ils y trouveront plus d’un point digne de la discussion scientifique.
Quant à moi, je n’ai plus rien à ajouter. La France de 1848 saura comprendre et juger les deux livres dont je lui fais hommage. J’ai cru leur publication tellement nécessaire, qu’ayant cherché en vain un éditeur pendant six longues années, je les ai fait imprimer à mes frais.
Auguste-Hermann EWERBECK,
(NÉ A DANZIG),
Docteur en médecine et chirurgie, des Facultés de Berlin et d’Utrecht.
Paris, 6 octobre 1850.
LE CULTE DU MOLOCH CHEZ LES HÉBREUX DE L’ANTIQUITE
Table des matières
(RECHERCHES CRITIQUES ET HISTORIQUES)
— G. FRÉDÉRIC DAUMER (1842). —
Ce livre prouve:
1. Le Jéhovah et le Moloch n’étaient au commencement qu’un seul et même Dieu.
2. Le culte du Moloch n’a point été fondé par le grand roi Salomon parmi les Hébreux; ce culte était, au contraire, leur religion nationale et primitive, depuis le temps d’Abraham, et soutenue par Abraham, Moïse, Samuel, David, jusqu’à Salomon.
3. Le sacrifice de la chair humaine, immolée dans les flammes de l’autel ou autrement, était essentiel pour le Molochisme et Jéhovisme réunis. L’histoire biblique et le code des Hébreux disent avec beaucoup de franchise, que cette manière d’adorer le Dieu national était non-seulement permise, mais aussi rigoureusement ordonnée sous Moïse, sous les juges et sous le roi David.
4. Les Hébreux de l’antiquité, bien entendu, abattaient devant l’autel, ou jetaient tout vivans dans les flammes de cet autel jéhova-molochiste, leurs ennemis et des étrangers; de même des nationaux, et — remarquez-le bien — non-seulement des criminels, mais aussi des hommes innocens, quelquefois même leurs enfans, leurs souverains et leurs prêtres de première classe.
5. L’ancienne religion de Moïse, avant d’être radoucie, ordonnait de tuer sans exception, en l’honneur du Moloch-Jéhovah, les prémices du sexe masculin parmi les animaux et à plus forte raison parmi les hommes.
6. L’immolation d’enfans vivans, jetés dans les bras de la statue de bronze rougie par le feu, cette atrocité sans nom et qui ne peut s’expliquer que par la pathologie de l’esprit humain, a été déjà faite par Abraham sur la colline Moria, et par David dans l’Aravna; c’est là où Salomon faisait bâtir plus tard par des architectes phéniciens le temple de la ville de Jérusalem. Le fameux autel d’airain du temple de Moïse comme du temple de Salomon n’était que cette idole de bronze destinée à rotir et à réduire en cendres le corps vivant des enfans qu’on vouait à Jéhovah-Moloch, selon le culte hébreux, ou phénicien, ou cananéen; ces trois peuplades, appartenant à la même famille, avaient un culte commun.
7. De cette manière, on n’immolait que des enfans de la noblesse; ceux du menu peuple et les autres victimes humaines servaient après leur mort à remplir de leur chair et de leur sang les plats du banquet religieux; on n’en jetait dans le feu que leurs os, qu’on avait eu soin de garder intacts et sans les endommager.
8. A ce culte indigène des cannibales; culte bestial du Principe négatif, destructeur dans la nature, s’opposait de bonne heure un culte étranger, basé sur les religions humaines de l’Inde, de la Grèce et de la Germanie, avec lesquelles il offre des marques incontestables d’une parenté linguistique et mythologique; un culte qui adorait le Principe affirmatif, producteur, conservateur dans la nature. Ainsi, d’un côté le principe de la Douleur, de l’autre celui de la Joie; d’un côté, le culte du Feu et des Ténèbres, de l’autre celui de la Lumière et de l’Eau.
Le culte du Moloch exigeait des abstinences, des mutilations, des mortifications, des castrations, des tortures, des massacres en face de l’idole; le culte opposé promettait des jouissances, même des orgies. Ce culte doux et complaisant adorait le dieu Baal Péor ou Béor sous la forme d’un âne. Il faut se rappeler que les ânes de l’orient sont à peu près aussi grands, aussi forts, vifs et beaux que les chevaux; il n’y avait donc là rien qui aurait pu empêcher la nation de croire que le dieu s’était choisi pour forme matérielle celle d’un âne; les dieux innombrables de l’Inde et de l’Égypte avaient choisi mille autres formes animales bien moins nobles, bien moins belles; le Dieu-Créateur, dans le mithraïsme, prenait la forme du grand taureau Kalomortz, etc. Nous n’avons, par conséquent, point à nous récrier contre ce culte de l’âne.
9. C’est Biléam qui se montre le premier comme prêtre et prophète du culte de l’âne, dont l’importance s’est visiblement accrue sous les juges Jaïr, Abdon et Gidéon. Plus tard, ce culte, hiérarchiquement organisé, est toutefois opprimé par Samuel et David; en vain Saül et Absalom tirent le glaive pour défendre le culte humain contre le culte cannibale des anthropophages, le Moloch est vainqueur, Salomon l’intronise de nouveau. Après la mort de ce roi, la vieille scission entre les deux cultes éclate encore une fois et se transforme en scission politique.
10. Le veau d’or dans le désert, ou le veau adoré dans le royaume d’Ephraïm, n’est autre chose que l’âne déifié.
11. Ce n’est que quelque temps après la mort du roi Salomon, qu’un troisième culte se développe, un culte réformateur, également opposé au culte du Sang et du Feu, comme au culte de l’Eau et de l’Ane. Ce nouveau Jéhovisme est un culte de la Loi Morale; il renverse les idoles, et se met à reviser les livres historiques de la nation.
12. Cette révision des chroniques et des annales du peuple mosaïque va jusqu’à ce point, de changer l’histoire de son développement d’un bout à l’autre. Le produit littéraire de cette nouvelle rédaction, c’est l’Ancien-Testament tel qu’il nous est parvenu; la critique la plus savante, la plus rigoureuse, la plus pénétrante, la plus impitoyable est donc nécessaire pour y mettre ordre. Cela fait, nous trouvons que le réformatisme national après Salomon a soigneusement effacé, ou du moins voilé, les récits des atrocités de ses ancêtres, sans cependant faire cette opération avec une précaution complète. Nous rencontrons des pièces d’appui pour notre opinion surtout dans les écrits des prophètes.
13. Le culte de l’âne lui aussi exerçait une influence assez profonde pour rédiger de nouveau l’ancienne histoire nationale, et c’est lui qui changeait peu à peu Moïse, ce prophète du Moloch, en un prophète du Baal Péor; de là les ressemblances entre le mythe de Moïse et quelques mythes indiens, helléniques et même chrétiens.
14. La fête du Passah appartenait à l’ancien culte molochiste; c’était la grande fête universelle de l’immolation de la chair humaine, le banquet des cannibales mangeant la chair, buvant le sang des enfans sacrifiés, et jetant dans le feu les os non brisés des victimes.
Les rois Hiskia et Josia ordonnaient de remplacer la chair humaine par la viande d’une brebis, d’un agneau; c’était désormais le rôti de Pâques, coutume fort innocente, et qu’il était difficile sans doute de reconnaître pour avoir remplacé la plus atroce dont l’homme soit capable.
15. La fête des Bosquets (tabernacles) appartenait au culte de l’eau et de l’âne, ou si vous voulez, du veau: fête dionysiaque et aphrodisiaque, avec une prostitution dite sacrée des filles sinon des femmes, et avec des excès bachiques: bref, une orgie.
16. Après avoir adouci l’âpreté du caractère de cette fête, Néhémia et Esra l’incorporaient au Jéhovisme réformé.
17. Les idées des anciens Hébreux sur le Messie doivent être classées en deux parties: celles qui se rapportent au Molochisme sont éminemment grossières., celles du culte Baal Péor sont profondément spéculatives, métaphysiques. Le Messianisme du culte molochiste est assez égoïste et barbare pour condamner le grand héros national, le grand prêtre, c’est-à-dire le Messie, à devenir une victime humaine destinée à réconcilier son Dieu tourmenté par la soif du sang humain. Le Messianisme du culte Baal Péor proclame son Messie, Dieu lui-même, Verbe créateur, et sans s’arrêter à l’idée de la réconciliation d’un Dieu jaloux et furieux. Le Messie du culte Baal Péor s’est uni à celui du culte Moloch, mais non sans subir sa suprématie; la mythologie, le dogme, l’histoire du Christianisme, sont un mélange de ces deux élémens, dont malheureusement le vieux élément molochiste, sémitique, barbare a prévalu dans le développement du genre humain. Le dogme central du nouveau culte devenait ainsi cette affreuse idée de l’immolation de la chair humaine, qu’il avait trouvée dans le Passah de l’antiquité la plus reculée des Hébreux.
En effet, dit M. Daumer, le roi Salomon ne peut pas avoir été tel que l’Ancien-Testament nous le veut faire croire. On nous montre ce shah oriental comme un adorateur fervent du Dieu Jéhovah, comme un fils du roi David également jéhoviste chaleureux, comme un prince élevé dans le plus pur, le plus abstrait de tous les monothéismes, comme un croyant éclairé par un nombre considérable de révélations et d’inspirations divines, un sage auquel Jéhovah lui-même avait inculqué à plusieurs reprises de rester fidèle au vrai culte; et en tournant la page nous voyons ce Salomon subitement devenu adorateur de Moloch et sacrificateur d’enfans vivans (Livre des Rois, I, 3, 5; 9, 2; 10, 23. Chron. II, 1, 7; 7, 12). Ce fait ne saurait s’expliquer que par un accès momentané d’aliénation mentale de la nation entière; cherchons donc plutôt de nous convaincre de la fausseté de ce fait lui-même. Et d’abord, le Jéhovah des anciens Hébreux était une divinité des ténèbres, de la terreur, de la douleur physique et morale, du feu, appelé Kronos par les Hellènes, Baal et Moloch par les Cananéens et les Phéniciens; Moïse, I, 15, 12, parle de ce Dieu comme d’une nuit profonde, d’une terreur inouïe, d’un flambeau jetant des étincelles, d’un fourneau rougi par les flammes, et cela à propos d’un sacrifice qu’on lui offre, à l’occasion d’une alliance qu’Abraham conclut avec lui. Le dieu qui lutte contre Jacob dans le désert, lui crie de le laisser partir par ce que l’aube commence déjà à poindre (Moïse, I, 32, 27); absolument comme le démon malfaisant, Méphistophèles, dans le Faust de Gœthe, dit: «Mes coursiers frissonnent, le soleil va se lever, allons-nous-en;» absolument comme dans la mythologie indienne, les rakjas, les démons ennemis des dieux, qui sont surtout à craindre avant l’aurore (Bohlen, L’Ancienne Inde, I, 225, 263); l’endroit le plus sacré du temple de Jéhovah ne regarde point le levant, mais le couchant du soleil; ce Jéhovah se montre enveloppé dans les nuages les plus sombres: «Et Moïse s’approcha des ténèbres où Dieu était ( Moïse II, 20, 21; 19, 16; V, 4, 11).» — «Dieu descendit comme dans un bond, rapidement; à ses pieds il y avait des ténèbres; il entassa autour de lui les ténèbres, il fit sa tente en rassemblant de l’eau et des nuées épaisses (Samuel II, 22, 10,12. Psaumes 18, 10, 12).» — «Jéhovah a pris la résolution d’habiter dans les ténèbres ( Livre des Rois, I, 8, 12; Citron, II, 6, 1 ) .» Ainsi, ce Jéhovah aurait très bien pu être adoré sous la forme d’une statue noire, comme les Arabes idolâtres faisaient; ils lui offraient leurs sacrifices au jour de samedi, au jour de Saturne, jour sabath, absolument comme les Hébreux, et ils se prosternaient habillés de noir, dans une chapelle noire ( voyez les auteurs allemands: Winer, Diction. biblique, 2 445; Gésenius, Comment. de Jésaïe, 2, 344; Gœrres, Hist. des Mythes, 1, 290; Bohlen, Genesis, 231; Vatke, Religion de l’Anc.-Testam., 1835, Berlin, I, 196, 199). Ce Jéhovah ressemble au dieu Kemosch ou Chamos des Moabites et Amorites, adoré sous l’image d’une étoile noire selon la tradition judaïque; il ressemble aussi au dieu Tartak (de là peut-être le Tartaros des Hellènes?) chez les Awéens, car Tartak signifie héros des ténèbres ou profondes ténèbres ( voyez Winer).
Des analogies très frappantes se rencontrent chez les nations et les tribus plus ou moins barbares de l’Amérique septentrionale, centrale et méridionale; la race primitive des Amériques ressemble singulièrement à la race sémitique de l’Asie, et je prouverai plus tard que l’origne américaine des Hébreux n’est point invraisemblable (voyez Baumgarten, Hist. universelle des peuples américains; Rochefort, Hist. naturelle et morale des Antilles, 2 24; Orbigny, Voyage en Amérique; Alexandre de Humboldt, Voyage dans les pays équinoxiaux du nouveau continent 2, 113). Remarquez bien ce que disent les adversaires du prophète Jésaïe (28,15, 18; 5, 7, 9): «Nous autres, nous avons conclu une alliance avec la Mort, nous avons fait un traité avec le Monde Souterrain des Enfers; par conséquent le fléau quand il arrivera, ne nous touchera point;» à quoi ce noble réformateur répond: «Ah! votre alliance avec la Mort sera déchirée, votre traité avec le Monde Souterrain n’existe pas, et le fléau quand il arrivera, vous exterminera. » Le Pseudo-Jésaïe reproche aux Israélites ce qui suit: «Tu te rends auprès du Moloch avec de l’huile et tu prends beaucoup d’onguent (pour embellir l’idole), et tu dépêches tes envoyés au loin jusque dans les abîmes du Monde Souterrain.» Silius Italicus cite parmi les dieux de la ville de Carthage l’Érébos, dont l’autel était dans le grand temple de Dido; Philostrate dit que les habitans de Cadix, colonie phénicienne, ont des chansons en l’honneur de la Mort (Sil. Ital., 1 92; Vita Apollonii, de Philost. V, 4). Chez les Awéens on nomme, à côté du Tartak, le dieu Nibchas, le Seigneur des ténèbres, dont le trône atteint le niveau du Monde Terrestre, disent les livres religieux du sabéisme, et dont les pieds reposent snr les extrémités de l’abîme infernal (Livre des Rois, II, 17, 31; Gramberg, Hist. critique des idées religieuses dans l’Anc.-Testament, 1, 517). Le livre de Hiob nous montre le Dieu du monde souterrain comme Roi des Ténèbres et de la Terreur. Ce dieu ennemi du genre humain, ce principe personnifié de la destruction et de la mort, était le Moloch, Melech: Melech, c’est-à-dire le Roi par excellence. Sa demeure principale est la nuit de l’abîme, il se fait représenter à la voûte céleste par la planète la plus éloignée du soleil, la plus ennemie du soleil, c’est l’astre du Sabath, Saturne, le dernier jour de la semaine; le mot samedi, en allemand samstag, n’est rien autre chose que le jour de sanis, nom ordinaire de Saturne dans le sanskrit (Bohlen, 2, 248; Kanne, Système du Mythe indien, 334). Les classiques de l’occident appellent eux-mêmes l’étoile de Saturne une étoile dangereuse à l’homme: stella nocens, sidus triste, grave in omne caput (Properce, 4, 1; Juvénal, 6,569; Lucain, 1, 650); Servius ad Aene. 3, 141, assure que son influence, comme celle de la Lune, rend stérile; les anciens Arabes la désignèrent sous le nom de la grande infortune (voyez: l’évêque Munter, Religion de Carthage, Religion des Babyloniens; 1827; Movers Religions des Phéniciens, 1, 289; Gœrres, Hist. des Mythes, 1, 289).
Ce Saturne donc, comme l’effroyable Sivas de l’Inde portant trois yeux et la lance aux trois pointes, domine trois mondes à la fois: le terrestre, le céleste, le souterrain; il est comme l’affreuse Hécate es Hellènes, qui n’est pas seulement reine du monde infernal, mais aussi reine de l’océan, du continent et du firmament; elle a ainsi trois têtes ou trois corps réunis. Enfin, le résultat de toutes ces allégations, dont je pourrais facilement étendre la quantité , est que ce Molochisme cannibale des Sémites luttait contre les Hellènes, les représentans de l’Humanisme, de la civilisation occidentale. Voyez les combats des héros helléniques contre les monstres Chiméra, Cacus, Cerbère, Géryon, tous à trois têtes, à trois corps, et jetant des flammes. C’est au fond le Jéhovisme primitif.
Abraham voit dans un songe son Dieu comme le dieu de la Terreur, et ce type diabolique est bien celui sous lequel Jéhovah est dépeint dans l’Ancien-Testament d’un bout à l’autre. Les exemples abondent: on conseille au peuple israélite de ne point s’approcher trop du mont Sinaï, son Dieu pourrait le tuer (Moïse, II, 18, 21). Le roi David a peur d’installer la sainte arche dans la ville, parce que le dieu propriétaire de cette arche est un dieu qui tue, qui, en effet, tue le fidèle Usa, uniquement parce que celui-ci avait touché de ses mains l’arche pour l’empêcher de tomber par terre (Samuel, II, 6, 6); un Dieu cruel et raffiné dans sa cruauté, qui tue par une épidémie plus de 50,000 Bethsémites, dont le tort avait été de jubiler à l’aspect de l’arche (Samuel, I, 6, 13). Les psaumes le désignent sans façon par les mots: le Terrible, l’Atroce, l’affreux Schem, comme les Indiens appellent leur Sivas le Terrible, et les anciens Mexicains leur Huitzi Poxtli la Terreur (Ps. 89, 8; Moïse, V, 28, 58; Ps. 76, 12; Jésaïe, 8, 12). On l’appelle directement Schaddaï, le Destructeur, et Jéhovah (Hova, Howwa, la ruine, la destruction). Les Iroquois, dans l’Amérique du Nord, nomment la Mort ne Jawohye, et Jowahu, Jawahou est le nom du démon malfaisant chez les Américains de la Guiane (Clavigéro, Hist. du Mexique, 1, 358; Laskiel, Hist. des Missions). Les Américains du Nord ( dit M. Colton dans le rapport de son excursion chez les sauvages des grands lacs, et le Magasin des Missions protestantes, de la ville de Bâle, 1834, 561), prononcent fort souvent et distinctement, à ne pas s’y méprendre, les mots Alléluja, Jéhova, Élohim; par exemple, ils chantent devant l’autel où une victime est brûlée, les mots suivans: Jo-meschia, Hé-meschiha, Wa-meschiha, ou Schilu-jo, Schilu-hé, Schilu-wa, ce qui ressemble fort au Schem hamphorasch des Hébreux, au nom triplé de Jéhovah. Le mot meschia ressemble à maschiach, hébreu, le Souverain, et schilu peut être le fameux schilo, mot assez difficile pour les interprètes, le dominateur des nations promis dans la bénédiction de Jacob (Voyez Eisenmenger, Le Judaïsme découvert, 1,155; Moïse, I, 49, 10). Je reviendrai encore plusieurs fois à cette parenté surprenante, que je crois avoir observée entre les anciens Sémites et les Américains primitifs. — Ce qu’il est avant tout nécessaire de relever ici, c’est la signification du nom Samuel, Schemuel, Schmuel; Schmu ou Schem, en Égyptien Smy (Plutar., Isis et Osir., 62), le nom spécial du Typhon, du démon malfaisant; Schmuel est analogue avec Joël de Jéhovah, Jo; ce Schem est clairement, il me semble, désigné (Moïse, V, 28, 58): «afin que tu trembles devant le Schem, ce dieu grand et terrible, le Jéhovah, ton Dieu,» car il est fort mal à propos de traduire ici Schem par le nom. Remarquez en outre que ce Smy ou Typhon égyptien, auquel on sacrifie des taureaux et des hommes qui sont d’une couleur rouge, ce démon des rayons solaires destructeurs, ce démon des sables du désert faisant toujours irruption, du Côté de l’occident, dans les campagnes heureuses du Nil, ce démon du Nil fait lapider le fils d’un Égyptien et d’une Juive parce que celui-ci avait blasphémé le Schem judaïque (Moïse, I, 24); ce démon rougeâtre, rougi par le feu, s’appelle aussi Seth, selon Plutarque ( Isis et Osir., 41, 49, 62). Eh bien, les Hébreux parlaient précisément de Sem et de Seth, ou Schem et Scheth, comme de leurs ancêtres les plus vénérés, comme des deux héros d’où commence la généalogie nationale; Schem et Scheth, cela veut dire Moloch.
Le serpent de bronze, le fameux Saraph (c’est-à-dire brûler), que Moïse fait adorer par son peuple, et que nous rencontrons encore dans l’époque de Hiskia comme un objet du culte hébreu (Moïse IV, 21, 6 et Livre des Juges) ce fétiche naturel est fort répandu. Il se trouve en Grèce, à Epidaure et à Delphes, en Egypte, en Suède, en Amérique du Nord, sous la forme d’un agathodémon, d’un serpent bienfaisant. Il se trouve, au contraire, comme un kakodémon, un monstre cruel et hideux, chez les Chéroquais américains qui parlent de la terrible vallée brûlante où il n’y a ni animal, ni végétal, excepté plusieurs serpens à sonnettes de taille colossale, les grands rois de tous les serpens; il se trouve chez les Caraïbes de l’île Saint-Dominique comme un serpent gigantesque qui porte une couronne étincelante d’escarboucles d’une valeur immense; il se trouve chez les nègres de Widda, en Afrique, comme le serpent géant auquel on sacrifie parfois une vierge, soit en la faisant dévorer par ce reptile, soit — ce qui est plus probable — en la lui mariant. Les expressions sacrifice et mariage sont synonymes dans toutes les religions cannibales. Les crocodiles et les alligators des îles de Sandwich (Voyage autour du monde par M. de Kotzebue, 1821) jouissent de la même vénération; on leur expose parfois une jeune fille sur la rive, comme Hésione et Andromède, et cela s’appelle dans l’idiome insulaire indifféremment mariage et sacrifice. Le roi Salomon se sert du petit serpent Thola pour fendre des rochers et des montagnes quand il fait bâtir le temple (Castelli, Lexic. heptaglott. — Eisenmenger, 1, 351).
Le Moloch-Jéhovah des anciens est une flamme dévorante, qui détruit les autres peuples, Moïse V, 4, 24, Isaïe 33, 14: «Qui d’entre nous voudrait demeurer près de ce feu dévorant et rester dans la fournaise éternelle?» Il est un feu dévorant sur le Sinaï, qui en fume comme un fourneau, Moïse V, 9, 3, Moïse II, 24, 17, Moïse III, 19, 16, Moïse V, 4, 11; Moïse V, 4, 12; il fait entendre sa voix du milieu du feu; ses narines jettent de la fumée, les flammes pétillent de sa bouche, Samuel II, 22, 9, 13; Psaumes 18, 9, 13; Ezéchiel décrit la vision de feu et de flammes dans laquelle Jéhovah se montre. Les Talmudistes appellent Regjon ou Dinur le fleuve de feu qui vient de dessous son trône, Eisenmenger II, 346; son château est dans le septième ciel, dans la région de la planète Saturne, selon le livre Hénoch, et Jéhovah lui-même est décrit chez Hoffmann comme entouré de feu, de sorte que personne ne saurait le regarder, à peu près comme chez le prophète Daniel 7, 9:
«L’Ancien des Jours est assis sur un trône, son vêtement est blanc comme la neige, sa chevelure comme la laine (aussi blanche), son trône est une flamme, les roues de ce trône sont des flammes qui jettent des étincelles, un fleuve de feu sort de lui» ; description magnifique, mais qui nous rappelle presque involontairement le Moloch-Saturne-Kronos que la ville de Carthage adore sous le nom d e l’ncien des Jours, et dont le temple est au bout d’une avenue dans la Carthage romaine qui s’appelle la Rue du Vieillard, vicus senis, comme dit saint Augustin, de consensu; voyez Munter, Relig. de Carthag. La couleur de neige du Jéhovah du prophète Daniel est celle du dieu des Flammes dans l’Inde, où ce Siwas est souvent représenté d’une blancheur éclatante et avec le triangle la pointe en haut (Bohlen, L’ancienne Inde, I, 207). Le Saturne des Orientaux, chez les Arabes idolâtres, un dieu noir, se prête également à la couleur opposée; il est censé présider à la fois au feu et au froid, également délétaires pour l’homme (Gœrres, I, 291; Movers, les Phéniciens, 1841, et surtout Hoffmann, le Livre de Hénoch, 1833). Hénoch dit que dans le château fort où réside Jéhovah, il fait froid comme la glace en même temps qu’il y fait chaud comme le feu, et qu’il n’y a point de joie. Certes, ce Jéhovah est une divinité peu amie de l’homme; ainsi, la circoncision, du point de vue religieux, n’a jamais été autre chose qu’une castration adoucie, et cela précisément prouve en faveur de notre opinion. Le culte saturnin en Phénicie (voyez Movers) exige des castrations et des décapitations.
La célèbre arche, cette boîte plus ou moins volumineuse dans laquelle Jéhovah se renferme, est très vulgaire chez les adorateurs du Moloch et du Typhon; on en rencontre une, par exemple, chez Hérodot. 2, 63, qui nous dit que l’idole égyptienne du Paprémis, une variété du Typhon, renfermée dans une chapelle de bois doré en miniature, est promenée sur un char à quatre roues.
Le Livre des Rois (I, 8, 19) se hâte d’assurer que cette boîte a été parfaitement vide, à l’exception des deux tables de pierre que Moïse y avait déposées. Eh bien, c’est précisément cette assertion singulièrement empressée qui doit éveiller du soupçon; elle semble provenir de l’intention de se défendre contre certaine tradition, contre un terrible on dit, contre un reproche affreux. Je prie mes lecteurs, ici plus que jamais, de bien distinguer l’ancien Jéhovisme molochiste de cet autre Jéhovisme réformé, qui est parfaitement digne du respect dont on l’a entouré.
L’arche sainte s’appelle littéralement la maison de la loi, si nous traduisons par loi le mot obscur eduth, qui équivaut évidemment au mot Jéhovah (Moïse II, 16, 33): «et Moïse dit: Aron, prends un vase et mets-y un gomer de cette manne, et place cela devant Jéhovah. Aron fit comme Moïse avait dit, il le plaça devant les Tables de la Loi.» Ces tables auraient donc la valeur religieuse d’une idole, si nous ne préférons de faire dériver eduth de ed, chef, attud, conducteur du peuple, jathed, prince suprême. En ce cas, le mot se rencontre chez les Phéniciens, les Egyptiens et les Américains. Il ressemble beaucoup à Adod, Roi des Dieux chez les Phéniciens. Comme chez les sauvages de la Nouvelle-Zélande, le capitaine James Cook dans son troisième voyage découvrit une sainte arche ou boîte, du dieu Eatua, dans laquelle se trouva son idole ou son symbole: de même il me paraît préférable d’admettre qu’une idole, ou si vous voulez un symbole, avait été le véritable contenu de l’arche du Seigneur, et nullement le décalogue seul. Les dix commandemens (Bohlen, la Genèse XXXVIII) sont évidemment d’une rédaction très récente; jamais les prophètes, par exemple, ne les ont cités à propos de l’adultère ou de l’idolâtrie de leur peuple. Vatke (Histoire de la Religion de l’Ancien-Testament, I, 202) a très bien relevé la manière embarrassée dont le Pentateuque en fait mention.
La sainte ville de Troie, sous le gouvernement de Priame, avait une arche renfermant une idole donnée par Jupiter à Dardane; cette idole, qui s’appelait le maître, aïsymnetès, frappe d’aliénation mentale le héros Eurypyle qui vient d’ouvrir le couvercle. Une autre idole troïenne, la petite statuette de Minerve, le fameux palladium donné par Jupiter au fondateur de la ville, frappe de cécité impitoyablement celui qui vient de l’arracher à l’incendie du temple; cette idole, tout comme Jéhovah, ne pardonne les regards d’aucun mortel. Aux montagnes Rocheuses, les sauvages américains adorent une sainte arche, et celui qui voudrait la poser sur la terre ou la dépouiller de ses couvertures, perdrait sur-le-champ l’usage des yeux. Les ancêtres des Mexicains (Clavigero, I, 172) en descendant jadis dans le pays Mexicain, se firent conduire par une arche sacrée à leur dieu guerrier Huitzili Poxtli, absolument comme les Hébreux dans le désert.
Eusèbe (Prœp. evang., I) cite de l’histoire phénicienne de Sanchuniathon un passage qui dit: «Taautos, en inventant les lettres
«de l’alphabet, prit pour modèles la configuration des idoles du
«Kronos, du Dagon, etc.; la forme du Kronos fut embellie par
«quatre yeux, deux de devant, deux de derrière, et doucement
«fermés, quatre ailes aux épaules, deux levées comme pour voler,
«deux baissées; cela veut dire que Kronos dort les yeux ouverts
«et veille les yeux fermés, qu’il repose en mouvement et se ment
«en reposant. Aux autres dieux compagnons de Kronos, Taautos
«donna deux ailes seulement. Enfin, il donna à Kronos encore
«deux ailes à la tête, l’une pour signe de l’intelligence gouvernante,
«l’autre pour signe de la perception intellectuelle.» Ce tableau de l’idole phénicienne est identique avec la description qu’on lit de Jéhovah chez Ezéchiel; Jéhovah est ici égal à ce Kronos-Saturne, qui ne diffère point du Moloch.
Cette idole, renfermée dans la boîte sacrée, en fut retirée parfois et placée sur le couvercle, delà l’expression fort répandue dans l’Ancien-Testament: «L’arche sainte est l’escabeau des pieds de Jéhovah;» assise sur le couvercle, cette idole fut entourée des nuées d’encens et de fumée dont la Bible fait mention à chaque instant. Le prophète Jérémia, qui prêche un jéhovisme humanisé et directement opposé au cannibalisme ancien, dit (3, 14 — 3, 24 — 4,2) les paroles remarquables: «Revenez, ô mes fils apostats, je suis votre maître, je vous donnerai des pasteurs qui me plaisent, ils vous conduiront avec intelligence. Et... on ne parlera plus de l’arche, personne n’y pensera plus, personne ne la regrettera plus, personne n’en confectionnera une semblable. Au contraire, la ville de Jérusalem sera le grand trône de Jéhovah.» Ceci est clair, très clair, il me semble; Jérémia conseille à ses compatriotes de ne plus immoler, comme ils l’ont fait toujours, à Moloch-Jéhovah leurs bœufs, leurs moutons, leurs fils et leurs filles (3, 24), mais de s’incliner devant son Jéhovah réformé, ennemi de toute idolâtrie.
Movers prouve à peu près jusqu’à l’évidence que l’arche dorée des idoles molochistes fut remplie des cendres des enfans brûlés en l’honneur de ces idoles; cela admis, l’horreur éprouvée par les nobles prophètes hébreux devient ainsi parfaitement motivée. Le piédestal de la statue d’Apollon à Amyclé était censé, selon Pausanie, être le tombeau du jeune Hyakinthos tué par ce dieu; le nom Hyakinthos est celui de toute victime humaine immolée dans le temps cannibale à Apollon; on déposa dans l’intérieur de ce piédestal-autel une victime qui rappelle l’habitude molochiste, de remplir l’arche sainte des restes de la victime humaine consumée en majeure partie par les flammes du dieu cannibale.
L’Ancien-Testament parle souvent du chérem, ou de ce qui a été voué à Jéhovah; Moïse (III, 27, 28) dit: «Tout chérem est sacré, très sacré, soit en bétail, soit en hommes, soit en fruits de la campagne; le chérem ne peut jamais se vendre ni se racheter; le chérem doit être tué.» Et Winer (Dictionnaire de la Bible, I, 156) dit: «Une personne chérem était destinée à la mort;» Michaëlis (Droit de Moïse, 3, 145; 5, 246) le constate aussi. Le fameux passage (Moïse, V, 13,17) parle d’une ville chérem qui sera brûlée avec tout le butin qu’on y avait fait, brûlée en holocauste en l’honneur de Jéhovah. Vatke (la Relig. de l’Anc.-Testam., I, 278) le constate également.
Comme les anciens Mexicains, anthropophages malgré toute leur civilisation, avaient l’habitude de faire des guerres pour le service de la table de leurs idoles, c’est-à-dire pour immoler à celles-ci les prisonniers, de même les anciens Hébreux ont plus d’une fois tué, en l’honneur de Jéhovah, tout ce qui respire dans le pays de la peuplade ennemie, non-seulement les hommes et les femmes, les enfans et les vieillards, mais aussi les bœufs, les moutons, les ânes, les chameaux; ainsi le roi Saül n’ayant pas voulu exécuter cet ordre tout entier, se voit tout à coup abandonné du prophète Samuel, qui pousse le zèle du cannibalisme religieux à ce point de s’emparer du chef Agag, prisonnier de Saül, et de le couper en morceaux devant l’autel du Moloch-Jéhovah à Gilgal (Sam., I, 15, 3), d’où Léo (Hist. de l’État des Hébreux) conclut que les Hébreux se permettaient, aussi bien que les Carthaginois et les Phéniciens, de sacrifier des victimes humaines. En lisant Jérémie (46,10, et Isaïe, 34, 6), on croit vraiment rencontrer un chant cannibale des anciens Mexicains: «Ce jour-là est un jour où le seigneur Jéhovah Sébaoth se venge de ses ennemis, et voyez, le glaive dévore et se rassasie et s’enivre de leur sang, car le seigneur Jéhovah Sébaoth a un sacrifice, dans la contrée du nord près du fleuve Euphrate;» dont le pendant dans Isaïe: «Le glaive de Jéhovah est rempli de sang et repu de graisse, du sang des moutons et des agneaux, de la graisse des béliers, car à Bozra le Seigneur se fait un sacrifice, une grande tuerie dans le pays d’Edom. Et les buffles sauvages tombent avec eux, et les taureaux, et les bœufs, et leur sol boit le sang, et leur terre s’infiltre de la graisse; Jéhovah a sacré ce jour comme le jour de la vengeance, cette année comme l’année du talion, pour venger Sion.» Remarquons ici, soit dit en passant, la correction faite par un des rédacteurs qui ont revisé plus tard le texte (Sam., I, 15, 21). On veut nous faire croire que le prêtre encore tout dégouttant et fumant du sang et de la graisse des hommes et des animaux égorgés en masse et en détail, Samuel, aurait répondu au roi Saül: «Jéhovah a-t-il du plaisir en voyant des sacrifices et des holocaustes? au contraire, obéir à Jéhovah vaut mieux que de lui offrir des sacrifices, et faire attention à ses paroles vaut mieux que la graisse des béliers, etc.» Même une critique superficielle doit comprendre la complète fausseté de ce passage, qui jure si étrangement avec ce qui précède et ce qui suit (Moïse, IV, 3, 4; III, 10, 2; III, 9, 24; IV, 14, 36; Sam., II, 21, 9; Livre des Rois, II, 23, 20; I, 18, 40): nous y lisons les descriptions édifiantes d’une série d’exécutions de prisonniers, d’apostats, de prêtres samaritains, de rebelles hébreux.
Jetons maintenant un regard sur Moïse (IV, 20, 23; V, 32, 49, 50; V, 34, 5), où l’oracle du Jéhovah-Moloch dit à Moïse: «Va mourir sur le sommet de cette montagne... de même comme ton frère Aron, mort sur la montagne Hor.» En effet, Moïse y meurt sur l’ordre de Jéhovah; à peu près comme les rois-prêtres de l’île Meroë, qui, selon Diodore (III, 6), décédaient chacun à son tour avec une obéissance parfaite aussitôt que l’oracle des dieux l’avait commandé ; à peu près comme chez les Borusses, les anciens habitans de la Prusse Orientale au bord de la mer Baltique, où les Krivés, les rois-prêtres, avaient l’habitude de se brûler vifs pour le bonheur de la nation: Voyez Mone (Histoire du paganisme septentrional, I, 83, 92). La reine phénicienne Dido, adoratrice du Moloch-Saturne, se donne la mort. Le roi mexicain Chimalpopoca, imitant l’exemple de plusieurs de ses prédécesseurs héroïques, se fait spontanément sacrifier par les prêtres devant l’idole du Huïtzilopoxtli, comme raconte Clavigero (I, 222). Chez les anciens Toltèques mexicains le roi n’avait point le droit de règner au-delà de 52 ans, ce terme expiré il mourut devant l’autel; dans l’île mythologique d’Iambulos (chez Diodore, II, 58), les chefs âgés de 150 ans sont tenus à se donner la mort. Une critique sérieuse ne doit jamais mépriser d’entrer dans la voie des analogies historiques.
Quant à Abraham, auquel Jéhovah impose tout simplement de tuer son fils Isaac et de le brûler sur l’autel, il n’y a pas beaucoup à ajouter; la chose parle assez d’elle-même. Je dois toutefois faire observer ici la singulière ressemblance, qui existe entre ce fait biblique et le passage suivant des annales de la Phénicie par Sanchuniathon, qu’on rencontre chez Eusèbe (Prœp. Evang.): «Dans une grande épidémie, Kronos immola son fils unique qui n’était point bâtard, à son père Ouranos; puis il fit sa propre circoncision et força ses compagnons d’en faire autant; bientôt après il voua aux dieux le fils qu’il avait eu de Rhéa, le nom de ce fils était le Courage; en langue phénicienne, c’est la Mort, et en langue grecque, c’est Plouton.» Cette identité d’Abraham et du Kronos sabéen se retrouve aussi dans l’idolâtrie sabéenne des Arabes (Pococke, Specimen Histor. Arab., 680. Movers, Hist. des Phénic., I, 86): «Ils représentent notre vieillard, Abraham, par une idole qui porte des flèches au nombre de sept; pourquoi des flèches à la main de notre Abraham?» s’écrie Mahomet en renversant dans la Kaaba la statue de Kronos-Abraham.
On lit, Moïse 1, 15, 2, la fameuse immolation de la fille de Jephthé. Le vœu que ce chef judaïque avait fait, le vœu seul, dis-je, même s’il n’eût pas été suivi d’exécution, prouve d’une manière frappante que les sacrifices d’enfans ne répugnaient point aux anciens Hébreux; pas plus qu’à ce roi des Crétois, Idoménée, qui pendant une tempête fait le vœu de sacrifier ce qu’il rencontrera le premier après son retour; et il rencontre son fils. — Une anecdote caractéristique dit (Liv. des Rois II, 3, 27) que Mésa, le chef des Moabites, immole son fils aîné afin que son dieu lui vienne en aide; et le résultat est, qu’après avoir brûlé son fils sur le mur de la forteresse Kirhareseth, Mésa voit en effet les Hébreux lever le siége et se retirer avec consternation. Ce dieu Moloch des Moabites et le dieu Jéhovah des Hébreux ne font qu’un. Dans une insurrection, le chef des révoltés à Carthage ne trouve rien de mieux pour fléchir les dieux que de leur immoler son fils Carthalon, prêtre lui-même; ce fils, orné de ses habits pontificaux, se fait en effet attacher vivant à une croix d’une hauteur extraordinaire, pour ainsi être exposé aux yeux de toute la capitale (Justin. 18, 7 ); le père, après la défaite de l’insurrection, est puni de mort, il est vrai, mais non pour l’assassinat de son enfant et d’un ministre des dieux, mais tout simplement pour s’être arrogé la suprématie politique.
Les prophètes hébreux, surtout Jérémie (3,14; 11, 13, 32, 35) répètent abondamment la description des sacrifices d’enfans des deux sexes, brûlés dans la vallée d’Hinnom sur l’autel du Moloch Baal; et Amos dit que les Israélites, dans le désert pendant quarante ans, au lieu de s’incliner devant Jéhovah, ont adoré le Saturne-Kijun comme leur véritable maître ou Moloch.
Ce passage curieux (Amos, 5,25) le voici: «Est-ce que vous m’avez fait des sacrifices, à moi Jéhovah, pendant les quarante ans dans le désert? Non. Vous avez porté la tente de votre maître (Moloch, Molech, Melech) et le Kijun, votre idole, l’étoile de votre dieu que vous vous étiez confectionnée.» J’ai parlé plus haut de ce Kijun; je dois ajouter que (Movers, 1, 289) ce mot, avec Kun, Kyn, Keiwan, signifie la planète Saturne chez les Babyloniens, Phéniciens, Syriens, Assyriens, Arabes et Néo-Perses.
Je prie mes lecteurs de réfléchir, s’il n’est pas enfin temps d’aller droit au fait, en s’appuyant des témoignages des prophètes hébreux, que jusqu’aujourd’hui l’interprétation théologique, soit juive, soit protestante, soit catholique, a trouvé bon de négliger. La manière insolente dont on a traité jusqu’ici ces passages incommodes dans les prophètes, est une véritable honte pour l’intelligence humaine.
Le prophète Amos, me diront les interprètes orthodoxes, est un calomniateur. Mais jamais ses contemporains ne lui ont fait ce reproche. On ne peut non plus l’accuser d’exagération; son éloquence n’est guères hyperbolique ni métaphysique, son style est loin d’être fleuri. Lui, comme tant d’autres prophètes hébreux, oppose en effet au Moloch-Jéhovah un Jéhovah tout pur, un Jéhovah réformé, et qui n’a de commun avec Jéhovah molochiste que le nom; les réformateurs en fait de religion ne changent point toujours le nom de Dieu. Nous pouvons citer beaucoup de passages dans les prophètes, où le Jéhovah moderne se défend avec empressement contre toute imputation molochiste; (Micha, 6, 6) dit que Jéhovah n’exige point les sacrifices d’hommes et d’animaux, ni les fils aînés en expiation du péché de leurs pères. Ezéchiel, 20, 25, parle d’une législation ancienne qui impose le devoir de sacrifier les fils aînés; ce triste culte, dit-il, avait été ordonné à Israël dans le désert pour le laver de ses péchés; c’est un aveu précieux, il me semble. Jérémie ose déjà davantage (8, 8; 7, 4; 18, 18): «Comment pouvez-vous dire, nous sommes des savans, nous connaissons la loi de Jéhovah? Ah! je vous dis, la Lot devient un mensonge sous les doigts de l’écrivain menteur.» A quoi les écrivains religieux, les scribes des lois répondent: «Venez et calculons ce qu’il faudrait faire contre Jérémie, car la Loi parmi les prêtres ne peut point s’effacer, ni le conseil parmi les savans, ni la parole divine parmi les prophètes. Venez donc et tuons cet homme par la langue et ne prêtons aucune attention à tous les discours qu’il tient.» Bref, les novateurs renégats, ou, ce qui revient au même, les prophètes réformateurs et hérétiques qui reniaient le féroce Jéhovah antropophage en lui opposant leur Jéhovah humain et généreux, se donnaient beaucoup de peine pour expliquer l’origine des sacrifices d’enfans métaphysiquement, en les déduisaut de la colère divine.
Le Pentateuque contient même dans sa rédaction actuelle, malgré toutes les révisions que les réformistes hébreux lui ont fait subir, ce qui suit (Moïse, II, 13, 2; II, 22, 28): «Tu dois vouer à moi, ton Dieu, tout ce qui est fils aîné parmi les hommes d’Israël et parmi les animaux; ceci est à moi.» — «Tu me donneras les fils aînés d’Israël, de même parmi tes bœufs et tes moutons, que tu dois laisser pendant sept jours auprès de leurs mères, et tu me les donneras (c’est-à-dire, tueras en mon honneur) quand sera arrivé leur huitième jour.»
Cette loi cannibale a été trouvée aussi en Floride (Amérique), par M. Lafitau, Voyageur français (Majer, Dictionn. de la Mythologie, II, 91; Baumgarten, I, 87) qui le compare aux sacrifices de Canaan; il vit l’enfant, en présence du chef et de la mère éplorée, mis sur un bloc de bois et exécuté par un coup de massue; c’était le fils aîné. Lafitau n’ose pas, on le conçoit facilement, faire la comparaison avec la loi du Pentateuque.
Ce sacrifice expiatoire de l’enfant aîné prend quelquefois une tournure singulière; Lafitau et Labat rapportent que chez les Caribes, les Galibis et certaines tribus brésiliennes le père, après la naissance du fils aîné, est assujetti à un martyre très cruel: on lui fait de larges incisions dans la peau et beaucoup de saignées, on lave les blessures avec un liquide corrosif, on le soumet à un jeûne de trente à quarante jours; après quoi on le peint en rouge et on l’expose sur une chaise rouge en l’honneur du démon malfaisant (Biet, Voyage dans la Terre Équinox. Thévet, Cosmogr, Univ. Du Tertre, Hist. Nat. des Antill.). Le voyageur espagnol Don Alvar Nuñez Cabeça de Vacca dit que la peuplade des Maréamés a l’habitude de tuer quelquefois, après un songe, les garçons, et de faire dévorer par des chiens les filles aussitôt qu’elles viennent au monde (Ternaux Compans, trad. allemande de l’ouvrage Amérique, son antiquité, sa découverte, par Alvensleben, I, 217). On ne doit point refuser d’ajouter foi à ces choses; c’est là où le cannibalisme se change en aliénation mentale; mais ne rencontrons-nous pas souvent l’aliénation mentale d’une nation érigée en système religieux, national? Mon livre s’occupe précisément de faire des recherches critiques dans ce lugubre domaine historique, ou plutôt pathologique. Voyez Forster et le capitaine Cook, deux observateurs impartiaux (Troisième Voyage autour du globe, III, 43 ); ils vous diront ce qui suit: «Dans les îles d’Australie on trouve presque partout un ordre religieux du paganisme cannibale, appelé Arréoes, dont chaque membre est tenu à tuer ses enfans, et celui qui en épargnerait un, serait ignominieusement expulsé et perdrait tous les priviléges.» Un oncle du roi Pomarre avait assassiné ses huit enfans pour ne pas perdre son rang d’arréoe: Voyage des missionnaires sous J. Wilson. Adalbert de Chamisso, témoin oculaire, dit: «Dans l’île de Radac, une mère ne doit élever que trois enfans, le quatrième doit même être enterré vivant; on plante sur les tombes de ces petits martyrs un bâton qui a des incisions circulaires (II, 235).» L’explication par l’économie politique ne suffit pas; la stérilité du sol, la disette, ou si vous voulez l’appréhension d’une disette générale y est pour quelque chose; mais la cruauté infâme, d’enterrer l’enfant encore respirant, ne s’explique, il me semble, que psychologiquement, ou plutôt pathologiquement, par une idée religieuse qui tient déjà de l’aliénation mentale érigée en système. Comme dit Plutarque (sur la superstition 13): «A Carthage les femmes qui n’avaient pas d’enfans, achetaient ordinairement, pour les faire brûler sur l’autel, des enfans de la classe pauvre. La mère y assistait sans sourciller ni pleurer, et si elle versait des larmes, l’argent était perdu et son enfant était tué tout de même.»
Les Arabes idolâtres n’étaient non plus purs de ce cannibalisme: «L’Arabe, quand son épouse accouche d’une fille, ne sait pas trop s’il doit garder l’enfant ou l’enterrer; — les idoles de la ville de la Mecque les ont séduits, ils ont tué leurs enfans, ils ont leur religion pour excuser cette infamie.» Il paraît que surtout la tribu Kendah fit assez souvent tuer ou enterrer vivant un enfant nouveau-né de sexe féminin; cette cruauté vient peut-être du mépris fanatique dont la femme, comme la maudite séductrice d’Adam, était entourée chez les Hébreux; elle était particulièrement haïe par le Moloch-Saturne-Jéhovah de la famille sémitique. Quant à l’immolation des enfans de sexe masculin, il est bon à se rappeler que le grand-père idolâtre du prophète Mahomet avait fait le vœu de tuer un de ses dix fils si les dieux lui permettaient de trouver la fontaine Semsem; après l’avoir trouvée, il fit tirer au sort ses fils, et Abdallah, le père du prophète, aurait dû mourir, si son père ne l’eût pas racheté au prix d’une centaine de chameaux (Le Coran, Sure 6, 16, 43, traduct. allem. p. Wahl, voyez ses explications). — Quant au Passah, fête antique et solennelle, il ressemble fort à la fête solennelle des Phéniciens qui n’avait lieu qu’une fois par an, dont Eusèbe parle. Le soin religieux qu’on porta de ne briser aucun os de l’agneau du Passah, mais de les brûler le 16 du mois Nisan, avec toutes les autres parties qui n’étaient pas bonnes à être mangées (Winer), ce soin se trouve chez des peuples du Caucase, et surtout chez les anthropophages de l’Australie (Voyage des Missions sous J. Wilson). Il existe des chansons et des contes de fées parmi le peuple allemand qui sont de la plus haute antiquité, d’une antiquité que nous n’oserions pas préciser par un calcul, et dans lesquels il est question, d’une manière assez naïve et plaisante, de l’habitude religieuse de manger ses enfans et d’en conserver les os (Voyez Grimm, Contes du Foyer et des Enfans 47, et les notes, III, 79). Les anciens Indiens du Gange ont aussi trempé dans ce cannibalisme: «Mangez la viande animale, dit une de leurs antiques lois, ne mangez pas la chair humaine (Bohlen, 1, 303).» Et les Chaldéens, ces bohémiens sacrés de l’orient antique, furent souvent accusés sous les césars romains de manger la chair des enfans, après avoir dit la bonne aventure à l’aide du sang et des entrailles de leurs victimes; le démon exorcisé de l’enfant leur apprenait l’avenir (Philostrat. Biographie d’Apollonius, 7, 20; 8,10; Clem. recogn. 2,13; 3,14). Quant aux tribus dans l’Amérique méridionale, Humboldt, Voyage dans les pays équinox. 6, 2, 61, cite Don Juan de Badillo et Pedro de Cieça, de l’an 1554, qui jurent d’avoir trouvé aux sauvages de Darien, Uraba, Sinu, Tatabe, Abibo et Nore la coutume d’enlever des femmes dans les tribus voisines, d’engendrer avec elles des enfans, et de manger plus tard les enfans et les mères (Chronica del Peru, par Pedro de Cieça, 1554); ce qui revient à peu près à l’usage de la tribu d’Iguazes, qui, après avoir sacrifié leurs enfans, achète des femmes étrangères pour engendrer de nouveau des enfans.
Retournons vers nos anthropophages orientaux, et nous trouvons dans les prophètes hébreux une assertion solennelle souvent répétée, c’est que les Hébreux ont non-seulement commis les mêmes horreurs cannibales que les phéniciens et surtout les Cananéens, mais encore exercé des actes plus affreux que ceux-ci: Ezech. 36, 1; 33, 25; 22, 2; 18, 6. Le livre de la Sagesse parle des mystères infâmes des Cananéens anthropophages avec indignation, peut-être sans hypocrisie; mais ce qui donne à penser, c’est le soin extrême, pour ne pas dire davantage, que le Pentateuque prend en proscrivant le goût singulier des Hébreux d’alors à boire du sang chaud, soit à la chasse, soit devant l’autel (Moïse, III, 7, 26; 17, 10; V, 15, 23): «Seulement, sois ferme, ne fléchis point, résiste à l’inclination de manger du sang: — Non, tu ne dois pas le manger, je veux que tu le verses sur le sol comme de l’eau (Moïse, II, 12, 23).» Ces passages suffiront probablement.
Depuis bien longtemps on a reproché aux Juifs de tuer des enfans chrétiens pour en faire un sacrifice agréable à Jéhovah pendant le Passah; reproche dont je ne fais point grand cas, et que je veux bien croire une misérable calomnie: seulement, il importe de regarder de plus près la source d’où ce reproche est venu. Au moyen-âge les chrétiens en Allemagne, en Espagne et ailleurs racontaient plusieurs faits de ce genre; par exemple, en Aragon, l’an 1250, d’un jeune chrétien crucifié et percé d’une lance (Eisenmenger, 2, 220, d’après Joannes a Lent de pseudo-messiis 33); aux bords du Rhin on voit encore aujourd’hui les chapelles de plusieurs de ces petits martyrs, par exemple de saint Werner, mis à mort, disait-on, par des Juifs dans la soirée d’un Passah d’une manière extrêmement barbare. Le fait le plus ancien de cette sorte date, à ce qu’il paraît, de l’an 419 de la ville Inmenstar en Syrie. A Syracuse en 1113 on parlait d’un bélier crucifié par des Juifs. Cela veut dire qu’on les jugeait capables de faire quelquefois des sacrifices d’animaux et des sacrifices d’hommes: pour mon compte, je démontrerai ailleurs que tous, ou presque tous ces sacrifices d’enfans chrétiens ont été faits par des prêtres chrétiens, qui pour s’en disculper devant le grand public, nullement initié dans des mystères molochistes, trouvaient bon d’en accuser les malheureux Juifs ( Voyez mes Mystères du Christianisme primitif).
Mais, il faut le dire, le grand procès de Damas en 1841, tout barbare qu’il était, a pourtant jeté une lumière bien déplorable sur les choses de cette espèce. Le chef des lazaristes, M. Tustet, en raconte dans une lettre à l’abbé Étienne, lazariste à Paris, tous les détails: l’assassinat du père Thomas et de son domestique par des Juifs, au quartier des Juifs de la ville, paraît indubitable. Le bonnet noir du père Thomas, ses os, des pains rougis de sang, sont des pièces d’appui qu’on ne saurait récuser (La brochure allemande: Le grand Procès de Damas, par*****, Augsbourg, 1841, par un Israëlite à ce qu’il paraît). Les témoignages de quelques Juifs convertis au christianisme et à l’islam: de Moïse Abu Asie, premier rabbin à Damas, devenu mahométan sous le nom de Mohamed Muselmani, qui veut avoir assisté à la mort du père Thomas; les témoignages d’Eisenmenger, de Brentz et d’autres écrivains chrétiens, d’origine hébraïque, ont été déclarés faux par des Juifs et des chrétiens qui ne connaissent point le sombre et féroce fanatisme du sémitisme molochiste, qui ne savent pas que même dans l’exil babylonien les Israëlites ne se désistaient point des sacrifices humains.
On lit (Moïse, II, 4, 24), que ce prophète, sur le point d’être tué par Jéhovah, ne sait apaiser ce terrible dieu qu’en faisant la circoncision et versant du sang; de même le sang de la victime humaine est versé, soit dans la soirée du Passah, soit ailleurs, pour conjurer comme par un charme, par un enchantement, la colère divine, principalement quand elle est prête à s’appesantir sur une femme israëlite en mal d’enfant. Josèphe, l’ami du césar Titus, se récrie fortement (Contra Apionem, 2) contre le récit d’un homme de race hellénique que trouva le roi païen Antiochus renfermé au temple de Jérusalem; cet homme y aurait été mis et abondamment nourri pour être sacrifié à Jéhovah au bout d’un an et mangé par les adorateurs de ce dieu. Laissons de côté ce vieux conte oriental, et jetons un regard sur les autres religions. Nous voyons l’usage de renfermer au temple les victimes humaines et de les nourrir par les mets les plus exquis (Clavigero, 1, 416; Gemelli Carreri, Giro del Mondo) à Tlascala, à Mexico et chez les Haïtiens primitifs; nous le trouvons chez les Esthéens, païens au bord de la mer Baltique (Kohl, Les Provinces germaniques de la Russie, 2, 276) qui faisaient nourrir dans l’île Oesel des enfans de sexe masculin qu’ils avaient enlevés aux peuplades voisines; après les avoir bien nourris, on les mangeait devant l’autel du dieu Thor, comme à Mexico devant celui des dieux Huitzilipoxtli et Tezcatlipoca. Quant au molochisme israëlite, Oertel (p. 130) a déjà fait remarquer que les rabbins ont déclaré pur le sang de l’ennemi; déclaration qui doit singulièrement restreindre la proscription susmentionnée du sang (Mischnah, VI, 7, 2). Chez les Péruviens, dit Garcilasso de la Véga (7, 6) on tira des veines d’un garçon de cinq à dix ans beaucoup de sang pour servir à la confection nocturne d’un pain sacré, dont on mangea à la fête Citu après s’y être préparé par le jeûne et l’abstinence; on frotta de ce pain le seuil de la maison: les Israëlites avaient l’usage d’humecter du sang de l’agneau de Passah la porte de la maison.
L’aberration, je dirais mieux, l’aliénation mentale érigée en système religieux national a coûté la vie à vingt mille enfans par an dans le Mexique, si nous croyons Torquemada (Monarch. ind, 7, 21) sans compter les autres victimes humaines plus âgées; Clavigero lui-même, assez impartial comme on sait, pense que vingt mille hommes en tout ont été sacrifiés annuellement aux idoles. Les Carthaginois croyant avoir perdu la bataille contre Agathocle, roi de la Sicile, parce qu’au lieu d’immoler à leur Kronos-Moloch des enfans de la noblesse indigène, comme jadis, ils n’avaient brûlé en son honneur que des garçons achetés, s’inclinèrent en contrition, et quand l’armée sicilienne apparut aux portes de Carthage, ils se hâtèrent de lancer entre les bras du Moloch d’airain deux cents enfans de leur haute aristocratie (Lactant. Instit. divin. 1, 21, Diodor. 20,14).
Torquemada et Clavigero ont évalué à 72,344 ou 64,060 le nombre des hommes tués devant l’idole nationale, à l’occasion de l’initiation du grand temple dans la capitale mexicaine. Les Livres des Rois (I, 8, 63) et des Chroniques (II, 7, 5) font mention de la boucherie colossale de 120,000 moutons et 22,000 bœufs, faite par Salomon, roi pieux et doux, lors de l’initiation du grand temple de Jérusalem; ces têtes de bétail auraient-elles par hasard été autant de têtes humaines? Les Phéniciens, ces fidèles alliés et féaux amis de Salomon, ont immolé souvent quelques centaines d’hommes à la fois, et à Carthage, quand le roi sicilien Agathocle en fit le siége, on sacrifia non-seulement 200 jeunes garçons des plus grandes familles, on vit encore le sacrifice de 300 citoyens qui se vouèrent volontairement à la mort par la main des prêtres. Les césars Tibère et Claude ont plus d’une fois dû sévir contre les sacrifices humains des Carthaginois et des Gaulois; les lieutenans impériaux firent crucifier bon nombre de prêtres molochistes dans le pays de Carthage et brûler vivans beaucoup de prêtres druides dans les Gaules.
Le Passah molochiste fut enfin réformé et adouci par les rois Hiskia et Josia. Cet adoucissement était si inouï, si étrange, si ridicule aux yeux de la nation, que pour ne pas le faire repousser tout à fait, les réformateurs avaient recours à une ruse, en révisant les antiques codes de Moïse, et en y remplaçant le rite cannibale par un rite humain (Chron. II, 35, 18; Rois II, 23, 22; 22, 8; Chron. II, 34,14; Chron. II, 30,1).
La réforme d’alors ne dura pas: le fils de Hiskia, Manasse rétablit le molochisme; on reprocha à Hiskia (Liv. d. Rois II, 18, 22) d’avoir démoli les autels de Jéhovah, et on en conclut que ce roi ne mériterait aucun secours divin. Enfin le livre Exodus parut, sous Josia, portant la nouvelle loi réformée avec la nouvelle légende du Passah, et Josia put en effet dire: «Faites le Passah à Jéhovah votre dieu, tel qu’il a été décrit dans ce livre-ci: Liv. d. Rois II, 23, 21. Après quoi le 25me verset glorifie les vertus de Josia, ce qui ne l’empêche point de mourir d’une manière déplorable.
La forme de l’idole Jéhovah est assez bien décrite Psaume 18, 9, Sam. II, 22, 9: «De la fumée monte de ses narines, un feu dévorant se lance de sa bouche, des charbons pétillent de lui (en lui).» Nabuchodonosor fait jeter dans les flammes d’une fournaise ceux qui ont méprisé l’idole de ce roi (Dan. 3,1. Munter, Relig. des Babyloniens, 71).
On a tort de déduire les noms personnels si nombreux commençant par achi, du mot ach, le frère; que penser alors des noms Achimelech, Achijja, qui se traduiraient par le frère du roi et le frère de Dieu? Je les déduis plutôt du mot ach, le fourneau, le poële, un pot rempli de charbons pour chauffer la chambre. Le mot ach, le fourneau, la fournaise, avait nécessairement une signification sacrée dans le dictionnaire du culte molochiste. Il y avait beaucoup de raffinement dans ce culte: le fameux lit de fer d’un ancien géant, Og, roi de Basan, fut conservé à Rabba chez les Ammonites, et il me semble que ce lit n’était qu’une machine diabolique pour rôtir la victime humaine qu’on y avait couchée avec l’idole d’airain (Moïse, V, 3,11); le taureau de bronze du roi sicilien Phalaris (qu’on montra, si je ne me trompe, encore à Cicéron) et chez Athénée l’appareil métallique en forme d’un squelette humain, dans lequel on renferma la victime sur un lit de bronze pour chauffer rouge l’un et l’autre; le Talos ou Tauros, cette célèbre statue colossale d’airain qui se promène, rougie de feu, jour par jour, autour de l’île de Crète, et à laquelle les Athéniens envoient un tribut régulier de jeunes enfans; le Minotaure, et les taureaux d’airain sur la montagne de Rhode qui mugissent quand un événement important va arriver (Apollod. 2, 5, 7; 3, 1, 3), prouvent assez clairement que la tête de l’idole Moloch était celle d’un taureau, symbole de la force et du soleil. Se brûler dans la fournaise de cette idole, s’appelait se marier à lui: le Pseudo-Isaïe 44, 9 donne aux idoles le nom d’amours, d’amans et d’époux; usage linguistique qui se trouve sur chaque page du Nouveau-Testament: se marier à l’agneau, signifie se vouer, se sacrifier au Dieu du Nouveau-Testament. Enfin, je ne trouve point trop hasardée l’opinion qui déduit le nom Isaak du mot hébreu qui signifie rire, et cela parce que la malheureuse victime humaine qu’on rôtissait fit entendre ces terribles éclats de rire dont Athénée parle et qu’on appelle, dit-il, le rire sardonique, parce que dans l’ile des Sardes les idoles de bronze appelées Talos, des Phéniciens et des Carthaginois ont consommé beaucoup d’hommes (Bötticher, Idées d’une Mythol. de l’Art, 359, 378).
L’origine du grand temple de Jérusalem est racontée Chron. I, 21,14 et Sam. II, 24, 15. On y lit d’une aire destinée à battre le blé et dont le possesseur s’appelle Aravna. C’est précisément cet endroit que David choisit pour sacrifier à propos d’une épidémie. Les passages bibliques sont singulièrement mutilés; quant à moi, je ne reconnais dans l’ange qui est là debout sur l’aire d’Aravna, et qui tient la main étendue pour frapper du glaive pestiférant la ville de. Jérusalem, qu’une idole molochiste; car s’il en était autrement, pourquoi cet ange, après avoir retiré sa main, reste-t-il toujours debout? et pourquoi alors le sacrifice?
Jéhovah n’avait-il pas, dans les versets précédens, ordonné à l’ange de ne point frapper? et remarquez les paroles d’Aravna: «Mon seigneur, ô mon roi! prenez ce qui bon vous semble, voilà des bœufs et des chariots avec ce qu’il faut pour brûler, et le blé ;» ce qui frappe, c’est que le roi David doit acheter ces misères, et les acheter d’Aravna, qui appartient à la peuplade jébusite, vaincue par David. Ce harnais, ce chariot à bœufs, tout cet appareil un peu mesquin, me paraît bien être l’appareil de la statue molochiste; le nom d’Aravna se lit aussi Arona, Aron, ce qui donne le nom du grand sacrificateur, frère de Moïse. Cet Aravna Aron est évidemment un personnage sacré aux yeux de David , qui s’adresse précisément à Aravna, parce qu’il trouve chez lui debout une de ces idoles dont la plupart avaient été renversées par Saul, ce grand briseur d’images et ennemi de David et du clergé. Le raffinement molochiste fut poussé très loin par David, cet oint de Jéhovah; Sam., II, 12, 31, dit: «Et il prit les habitans de la ville Rabba qu’il avait conquise, il les conduisit hors la ville, il les fit mettre sous des scies, sous des chariots de fer à battre le grain, sous des haches de fer, il les jeta dans des fours à tuiles.» En traduisant ce cannibalisme, M. de Wette aurait dû mettre à la place des derniers mots, ces autres: four du Moloch, car les mots hébreux dans ce passage sont absolument ceux dont la Bible se sert chaque fois qu’elle parle des enfans jetés dans les flammes de l’idole. Bref, David traita les habitans de Rabba comme on traite un chérem.
David, c’est un roi selon le cœur de Jéhovah; Saul, c’est un rebelle contre son Molech (Moloch), c’est-à-dire contre son Dieu ou maître. Sam. I, 13,1; littéralement un fils de la rébellion, terme hébraïque pour dire rebelle, comme un frère du chacal signifie quelqu’un qui crie à la manière des chacals. Les mots Moloch, Molech, Melech, au reste, ne sont point dans le texte bien distincts l’un de l’autre, et rien au monde ne force l’interprète de le traduire chaque fois par roi, maître, et non quelquefois par idole du Moloch. Soit dit en passant que les idoles des Cananéens, comme celles des Hellènes, comme celles de toute l’antiquité, furent frottées de l’huile sacrée; c’est précisément ce qui est imposé à Israël de faire (Isaïe, 57, 9) quant aux meubles du temple jéhoviste; parmi ce mobilier à oindre, il n’est que trop probable, il y avait une idole du Moloch-Jéhovah.
Nous arrivons maintenant à cet autre culte, moins féroce mais tout aussi orgiastique que celui du Moloch: je veux dire le Baalisme, dont le symbole sacré chez les anciens Hébreux était l’âne, comme le taureau était le symbole du Molochisme. Bileam, le possesseur de l’âne qui parle, introduit (Moïse, IV, 31,16) chez eux le culte du dieu Baal Peor, dont il se donne pour un descendant; il prédit l’avenir sur le mont de Peor. Peor et Beor, il me semble, sont parfaitement le même mot, de l’aramée qui signifie, comme on sait, âne; je le retrouve en oreus, nom grec de la mule, car le b n’est probablement que le beth essentiae de la grammaire orientale, comme l’article copte p ou pi, qui, mis à la tête des substantifs ne fait qu’un mot avec eux; le tapir américain s’appelle beori. Quant à la monture de Bileam, il faut la comparer au cheval qui parle et qui appartient à Achille: il faut la comparer surtout à l’âne mythologique du dieu Dionyse des Hellènes; Hygine (Poet. Astr. 2. 28) dit: Dionyse faisant un pèlérinage à l’oracle de Dodone, traverse un étang sur le dos d’un âne, qui fut rangé parmi les images astronomiques par le dieu reconnaissant: selon d’autres, il donna à cet âne la voix humaine, dont le quadrupède se sert contre le dieu Priape, ce qui lui coûte la vie. Fort ressemblant à cet âne dionysiaque est l’âne du dieu Silène (Creuzer, la Symbolique, III, 208, 383). Ce qui est hors de doute, c’est que l’âne de l’antique mythologie est constamment combiné avec l’eau et le vin (Pausan. Corinth. 38; Moïse, I, 49, 10; Kanne, Panthéon de la plus ancienne Philos. nat.) et à Nauplie on voyait taillée dans le roc, l’image d’un âne dont les habitans prétendaient avoir appris à couper la vigne.
L’âne joue un rôle dans les contes féeriques de l’ancienne Allemagne et des Indes-Orientales: des esprits supérieurs à l’homme se servent de la forme de cet animal pour apparaître sur la terre. Les talmudistes (selon Gfrörer, Siècle du Salut, II, 30; Eisenmenger, Judaïsme découvert, I, 316) nomment parmi les choses créées avant le monde, le nom du Messie, et parmi celles créées avec le monde, la bouche parlante de l’ânesse, créées avec neuf autres choses dans la soirée du premier vendredi; les talmudistes parlent aussi d’un âne qui date d’un temps immémorial, fils de cette ânesse créée au commencement du monde; c’est assis sur cet âne que le Messie entrera dans la ville de Jérusalem. En d’autres termes, il y a identité métaphysique entre l’âne de Bileam et l’âne du Messie; on fera bien aussi de combiner avec eux le nom du Messie prononcé avant la création de l’univers, et le Logos du Nouveau-Testament.
Le Logos se présente évidemment chez les peuplades sémitiques sous la forme d’un dieu-âne; l’âne est en ce cas le double symbole de la force productive ou génératrice, et de l’humilité. Or, le Logos comme une métamorphose, une transsubstantiation de Dieu descendant dans le sein de la matière, peut très bien choisir l’âne pour domicile temporaire. Le lecteur n’oubliera pas que notre critique doit travailler ici dans le domaine qui appartient à l’aliénation mentale systématisée en guise de spéculation métaphysique; Gfrörer, 339; Eisenmenger, 2, 697; Micha le prophète, 5, 1. Chez les Hellènes et les Germains, peut-être aussi chez les Perses, de la haute antiquité, ce culte de l’âne devient un culte du cheval; c’est plus poétique, mais moins vrai. L’âne du dieu Dionyse meurt en parlant, la tête du cheval miraculeux Falada dans un conte féerique allemand parle même après avoir été séparée du cou.
L’âne de l’Orient et de la Germanie est représenté comme musicien, et le cheval hellénique est en rapport avec les muses et la poésie, c’est-à-dire avec la musique; Zeus sous la forme de cheval devient le père du héros Peirithoos, les muses s’appellent les Piérides, la source du cheval des muses s’appelle la Peirène (comparez le mot hébreu pere, âne sauvage; pered, mule; veredus en latin, ferd en langue galla-abyssinienne, pferd en allemand, burdo en latin). Le messie des Hébreux doit par conséquent monter sur un âne, et point sur un cheval, ni sur un chameau, ni sur une autre monture quelconque; Zacharie le prophète (9, 9) dit cela assez clairement, et l’évangile (Math. 21, 4. Jean, 12, 14) y revient souvent. Un évangile apocryphe parle d’un adolescent transformé par un sorcier en mule, qui, après avoir porté sur son dos l’enfant de Marie, redevient homme: voyez Fabricii codex apocryph. II, 399, et I, p. 83 de l’an 1719; il s’explique sur le culte de l’âne, reproché non-seulement aux israëlites, mais aussi aux chrétiens; Tertullien, Apolog. 16, dit que les païens appelaient le Christ ou le Dieu chrétien, l’ononychistès, c’est-à-dire ayant les oreilles et les sabots d’un âne . Ils l’appelaient aussi onokolos.
La théologie israëlite distingue entre le messie fils de David et le messie fils de Joseph; celui-ci, disent-ils, sera tué pour réconcilier par son sang le peuple avec Dieu (Gfrörer, 258; Eisenmenger, 2, 720) et son symbole est le taureau, ce qui est un symbole molochiste. Ce messie est simplement un grand héros, un prêtre sacrificateur, un roi d’Israël et de Juda, tandis que l’autre messie, issu de la race royale de David, est le Verbe, le Logos descendu sur la terre: Eisenmenger, 1, 481; Gfrörer, 259. Le messie molochiste est le serviteur de Jéhovah; le messie du culte Baal Peor, du culte portant le symbole de l’âne, est au contraire le serviteur de toute la créature, car il est Jéhovah anthropomorphisé et s’humiliant. Le messie molochiste est offert en holocauste à Jéhovah, mais tout différemment de l’autre. Le messie du culte Baal Peor après être mort, est ressuscité dans toutes les existences. Le messie de Joseph, à ce qu’il paraît, a obtenu cette dénomination parce qu’on a trouvé un rapport entre lui et Moïse V, 33, 17, où la bénédiction de Moïse contient à l’adresse de Joseph les mots suivans: «Voilà le fils aîné du taureau, gloire à lui: ses cornes sont comme les cornes du buffle, avec elles il renverse les nations toutes à la fois jusqu’aux extrémités de la terre, ce sont les myriades d’Éphraïm, ce sont les milliers de Manasse.»
La mythologie du Nouveau-Testament en a fait un mélange spéculatif et poétique. Elle nous montre le messie, fils de David, comme étant le Jéhovah transformé en individu humain, monté sur le dos de l’âne Peor, prêchant la fraternité et la charité, abrogeant l’ancien code, faisant peu de cas du sabath; ce messie émancipateur ne méprise point d’assister aux banquets pour y changer l’eau en vin, comme Bacchus aurait fait (St. Jean, 2,10) en négligeant l’usage qui restreint, selon l’ancienne loi, la quantité du vin. Remarquez les filles du roi Anios dans l’île sainte de Délos, appelles les oïnotropes, celles qui transforment le vin, après avoir reçu de Bacchus le don merveilleux de changer l’eau en vin, en blé, en olives (Tzetz. Lyk. 570). Le Nouveau-Testament nous montre, d’un autre côté, le messie molochiste, fils de Joseph, comme subissant le martyre pour plaire à son père cruel: ce messie est celui qui s’écrie: «Moi, je viens avec le glaive et avec la discorde, je n’apporte point la tranquillité,» célèbre phrase évangélique qui s’est affreusement réalisée dans le développement historique du christianisme, fait à l’aide des bûchers et des tourmens de l’inquisition contre les hérétiques et les sorciers. Quant à cet ancien culte, il reparaît sans doute au moyen-âge sous la forme de la Fête de l’Ane, célébrée dans les églises de l’Italie, de l’Espagne, de la France , et quant à Bileam, il ressemble fort à Jésus. L’un et l’autre sont des hommes doux, aimans, bienveillans: le prophète Bileam ne veut point maudire son peuple. — Ce culte paraît avoir prévalu chez le peuple dans l’époque des juges, jusqu’à Samuël qui recommença le vieux culte de Jéhovah-Moloch. Le juge Jair a trente fils, montés sur trente ânes et possédant autant de villes (Liv. des Juges, 10, 3); le juge Abdon a quarante fils et trente petits-fils, montés sur soixante-dix ânes (12, 13). Simson tue les mille Philistins avec la mâchoire inférieure d’un âne, ce qui ressemble fort à un signe militaire et religieux, porté devant les rangs des Hébreux adorateurs de l’âne Peor . Le chef Samgar, sous les Juges, tue six cents Philistins avec un bâton dont on se sert pour guider les bœufs; cela veut dire qu’il est, exceptionnellement sans doute, un adorateur du taureau Moloch.
Troie est conquise par un cheval de bois, symbole des Hellènes, adorateurs de Posidon, dieu de l’océan, adversaires mortels des Troiens, adorateurs du feu et du taureau sémitique.
Chez les Hindous le culte de l’eau, Vishnou, prend son origine dans le culte du feu, Siva. Chez les Hébreux, dit Tacite, la statue d’un âne est adorée dans le temple, parce qu’un troupeau d’ânes sauvages leur a jadis montré le chemin aux fontaines de la forêt (Hist. 5, 3); Anah trouve des puits en cherchant les ânes de son père Zibeon (Moïse, I, 36, 24); comparez le nom Anah avec le mot arabe qui signifie âne, avec onos en grec, asinus, et âne en français; comparez aussi le nom Zibeon avec le mot hébreu zeba, vêtement bigarré : le messie, dit la tradition, viendra triompher assis sur un âne ayant mille couleurs (Winer, 1, 408; Eisenmenger, 2, 698): le zébra. Tout ceci serait-il donc le résultat du hasard?...
Creuzer, dans sa Symbolique, et Botticher, dans ses Idées, ont déjà traité du rapport, si étrange au premier coup-d’œil, qui existe dans les philosophies mythologiques entre le cheval et l’eau; je ne citerai ici que le dieu de l’océan chez les Grecs, constamment entouré de chevaux, et portant le nom de prince des chevaux; sous la métamorphose d’un cheval il veut séduire la déesse de la terre féconde, Déméter; il séduit encore, sous la forme d’un cheval, la Méduse; celle-ci a la tête coupée par Persée ( un de ces grands héros mythologiques qui servent de lien entre l’Orient et l’Occident antiques: Persée, qu’on appela aussi le père des Perses: il y a là peut-être dans ce nom de Persée la racine étymologique que l’auteur a développée plus haut à propos de la nomenclature du cheval et de l’âne; note du traducteur): enfin, le cheval de la fontaine, Pégase (de pégé) naît de la Méduse assassinée. Le pégase à son tour crée les fontaines du cheval, Hippocrène au mont d’Hélicon, Pirène à Corinthe et celle à Troezène. Le cheval de l’empereur Charlemagne ouvre de son pied la fontaine Gleisbrunn dans les monts d’Odenwald, et dans l’Ortenau une source d’eau vive jaillit jadis sous le coup du pied d’un âne, comme dans le pays de la Bible, où une fontaine naît de cette mâchoire d’un âne par laquelle Simson vient de terrasser une armée ennemie. Le mot hébreu pour cette source du héros Simson est singulièrement rapprochée du mot kharas en sanscrit l’âne, en allemand patois gorre, cheval: ce qui se retrouve peut-être dans le nom personnel de Korah, monté sur sa mule très blanche (dit le Koran, sure 28; édit. de Wahl, p. 365) et il fit une rébellion contre Moïse, qui à mes yeux était le prophète du molochisme, opposé au culte de l’âne, du cheval, de l’eau. Remarquez aussi l’origine du héros: Simson est natif de la tribu Dan, qui est si mêlée de tribus étrangères, qu’elle est presque étrangère elle-même.
Cette tribu, disent les talmudistes (Eisenmenger, 2, 527), alla en Éthiopie du temps du roi Jéroboam; il y a dans les dialectes de toute l’Afrique orientale encore aujourd’hui beaucoup de mots indogermaniques ; l’Apocalypse, en énumérant les tribus d’Israël, omet Dan (VII, 4), et l’Antichrist, disent Hippolyte et Théodoret, selon la tradition talmudiste, naîtra précisément de la tribu de Dan (Gfrœrer 2, 237), à Dan et à Bethel le prince Jeroboam érige ses idoles dorées, deux ânes. Les noms personnels féminins Dina, Thamar chez les Hébreux, des Danaïdes chez les Hellènes, d’Amymone chez les Hellènes et de Maimuna chez les Arabes (Koran, introduct. ou p. Wahl p. 70) ont une signification étymologique assez claire, et sont probablement les noms de la déesse de l’âne, inséparable du dieu de l’âne.
Thamar devient plus tard la mère de Perez (c’est-à-dire la discorde, la scission) et de Serach (c’est-à-dire la gale), ce qui ressemble fort à une plaisanterie ironique, comme la langue hébraïque est très capable d’en faire: par exemple la messe chrétienne fut appelée quelquefois misa ou mitha, la mort; la fête natale du Christ nithal, fête du pendu: l’apôtre Pierre ou Paul peter chamor, fils aîné de l’âne; un dôme chrétien s’appelle tehom, abîme, ou tuma, saleté. De même j’aime à croire que Perez n’est qu’une dépravation du mot pered, mule ou âne, et Serach ressemble à sorek, une sorte de vin fort et généreux; le Schilo est mentionné dans la célèbre bénédiction de Jacob comme «un homme qui viendra et attachera le poulain de son âne au tronc de la vigne généreuse, il lavera son habit dans du vin, il lavera son vêtement avec le sang des raisins (Moïse, I, 49, 10).» Dans la bénédiction de Jacob il y a une expression qu’on traduit par: les cabanes des filles babyloniennes, ce qui se rapporte au culte de la débauche religieuse.
Le mot est à peu près celui dont on se sert pour désigner la fête des Bosquets, célébrée aux bords des fontaines sous des tentes et des treilles, avec des danses et des chants. Le nom du fleuve Euphrate chez les Hébreux, le nom de Mabartha (chez Josephus) pour la petite ville de Sichem ou Neapolis, le mot arabe pour eau douce, tout ceci ne fait qu’un: Micha le prophète (V, 1) dit: «Et toi, ô Bethléem Ephrata, de toi va sortir celui qui sera le souverain dans Israël, qui date des temps les plus reculés de l’antiquité. » Nous voilà revenus au messie du Baalpeorisme spéculatif, avec le grand nom de l’ânesse primitive, qui se distingue tant du messie molochiste. Remarquez encore la coïncidence singulière du nom Schilo, le messie selon la bénédiction de Jacob, avec le nom Silène de la mythologie grecque, qui lui aussi se promène assis sur un âne et entouré de vignes, serviteur et ami du grand héros et dieu Bacchus-Dionyse.
Plutarque appelle cette fête des Tabernacles une fête bachique (Sympos. 4, 5) et Machabé. II, 10, 6, on lit: «Et pendant huit jours ils célébrèrent la fête des Bosquets en portant des bâtons de lierre et de beaux rameaux, aussi des branches de palmiers,» ce qui est une complète thyrsophorie grecque. Plus tard les réformateurs effaçien t soigneusement toute trace d’orgiasme religieux, et la fête parut tout à coup dans une ordonnance réformée et innocente dans le Pentateuque revisé (Moïse, V, 16, 13). L’eau joue encore actuellement un rôle considérable dans la célébration de cette fête (L’Orient, journal allemand, par le docteur Fürst) et cela selon les passages Zacharia, IX, 9; St. Jean, VII, 37; Ezech. XLVII, 1; Joel, XXXV, 6; St. Jean, XXII, 1: les allégories évangéliques qui se rapportent à tout ce cercle d’idées, sont parfaitement d’accord avec les allégories talmudistes (Gfrœrer, 2, 250; Winer, 2, 8).
L’hellénisme parle du beau parc aux roses du roi Midas, de la source Inna, mêlée de vin, du Silène enivré qui prédit l’avenir à ce roi (Creuzer, 3, 215). Cette ruse du roi est imitée par Apollonius de Tyana. Eh bien! chez les talmudistes c’est le roi Salomon qui enivre le démon Aschmedai (Eisenmeng. 1, 350). Midas règne à Gordion, son père est Gordios: Kanne a déjà relevé la ressemblance avec arod, garod, l’âne. Midas a des oreilles d’âne, il suit, monté sur un âne, Bacchus-Dionyse jusqu’aux Indes Orientales. Au-dessus du portail du grand temple hérodien à Jérusalem, on voyait l’énorme cep de vigne doré dont les raisins, de grandeur d’homme, descendaient jusqu’au sol (Winer, Dictionnaire Biblique, 2, 682): ceci appartient au culte dionysiaque.
Dans le magnifique psaume 65, 6 le poète parle des empreintes des pieds de Jéhovah, empreintes humides de graisse fertile: ceci rappelle le soulier gigantesque de Persée, long de deux aunes (Herodot. 2, 91) et le présage d’une année fertile dans le canton chemmite en Égypte, et les deux empreintes fertiles des pieds de la déesse Isis que nous montre la médaille d’Adrien: Isidi fructiferae (Creuzer, 4, 57).
Le héros Gédéon, un des Juges, détruit le molochisme; il attaque l’autel du Baal-Moloch adoré par son père Joas, nom qui est bien près du nom Jéhovah: «Gédéon, prends le petit taureau de ton père (Liv. des Juges, 6, 25-28) et l’autre taureau âgé de sept ans, renverse l’autel du Baal de ton père, et coupe l’aschera qui est debout à côté.... va, et allume, après avoir fait ceci, un feu avec le bois de l’aschera pour sacrifier.... Et le lendemain, lorsqu’on se réveilla du sommeil, on vit tout.»
Le petit taureau, dont le passage ne fait mention qu’une fois, tandis qu’il désigne l’autre taureau comme ayant été immolé, ressemble fort à une idole appartenant à Joas, idole à tête de taureau. La déesse Astaroth, dont la ville s’appelle Astaroth Karnaim «mit sur sa tête une tête de taureau pour ornement royal,» dit Sauchuniathon (Euseb., Præp. evang. 1, 10). Sans parler d’Hécate, qui appartient à une époque bien plus récente, il faut se rappeler ici que les molochistes représentaient le principe molochiste non-seulement sous la forme d’un homme, mais aussi sous celle d’une femme; par exemple dans la Crimée, peuplée de factories phéniciennes, la fameuse Diane de Tauris à laquelle Iphigénie doit être immolée, est un monstre si hideux avec sa tête de taureau barbouillée de sang humain, que qui la regarde en face, tombe en démence.
La Diane de Sparte, que les Spartiates eux-mêmes se vantent d’avoir reçue de la Crimée, s’appelle Oupis; elle aussi rend les adorateurs insensés et assassins, elle aime le sang humain, elle fait annuellement fustiger jusqu’au sang des adolescens devant son idole. On l’appelle Orthia, Orthosia, celle qui reste debout, Aschera en hébreu, une colonne, un tronc d’arbre avec une tête. Ce Moloch de sexe féminiu s’appelle aussi Lilith, à ce qu’il paraît, d’un mot hébreu qui signifie la nuit, un spectre malfaisant des Orientaux, semblable aux lamies, aux empouses, aux mormolykées des Grecs; il fait dans la nuit la chasse aux enfans, et comme tel on le nomme aussi Miphlezeth, l’effroi. En Égypte elle s’appelle Nephtis la méchante ou Aphrodite des Ténèbres, opposée à Isis; on l’appelle Vénus parce que épouser à une idole veut dire se sacrifier à elle; ainsi les galles, prêtres d’Attis et de Cybèle, de gaal, hébr. se marier: Attis peut-être de chathan, le fiancé ; ils sont appelés aussi Kybèbes, de chuppa, hébr. lit nuptial, chibbub le bien-aimé ; ainsi Moïse, II, 4, 26, appelle fiancé de sang l’enfant qui va être circoncis, et les Turcs, les Arabes, les Perses appellent mariage mystique la circoncision selon l’islam. Les galles, après s’être rendus eunuques, s’appellent donc les fiancés mystiques de la déesse; il en est ainsi, ce me semble, quant à cette Aschera (Liv. des Rois, 2, 23, 7) et dont les quatre cents prêtres-eunuques font le cortége de la reine juive Jésabel (Liv. des Rois, 1, 18, 19), on les y énumère à coté de quatre cent cinquante prophètes du Baal. Ces combabes ou prêtres-eunuques avaient, comme on sait, un amour réputé sacré pour des femmes sacrées (Lucian. de Dea Syria, 22; Creuzer, 3, 61; Movers, 686); mais ils ne cessaient jamais de se martyriser en dansant par des blessures plus ou moins graves, comme aujourd’hui encore la tribu des Minetares en Amérique septentrionale, qui une fois par an s’imposent des tourmens atroces en dansant. Quant à moi, je ne vois dans toutes ces religions que l’adoration du Principe destructeur de la Nature, et l’oubli plus ou moins grand du Principe producteur et conservateur. (Ces religions sombres et haletantes d’effroi se combinent quelquefois avec des religions qui adorent le Principe contraire, mais en ce cas le résultat est toujours l’orgie religieuse, l’orgiasme; les Phéniciens, à ce qu’il paraît, en fondant leurs colonies et factories avaient soin d’établir partout non-seulement le culte cannibale du Moloch comme un épouvantail pour les marchands et les pirates des autres nations dont ils craignaient la concurrence, mais aussi n’oubliaient-ils point, dans le dessein d’attirer les indigènes, d’y introduire le culte de la débauche dans les temples, le culte de la déesse Astarte; ainsi dans plusieurs îles de l’archipel, en Sicile, à Carthage, à Cadix, etc. Voyez Bœtticher. Note du traducteur. )
Dans le christianisme des catholiques, nous rencontrons également ce principe destructeur, anti-naturel, pour ainsi dire: il serait de la dernière absurdité de vouloir voir la base théorique du système monacal, de l’abstinence anti-naturelle et de la mortification charnelle, dans une secrète vénération du principe producteur de la nature; de même comme la castration religieuse dans le système kybélique ne peut s’expliquer que par la haine métaphysique qu’il portait à la force génératrice de la matière organique. (L’homme sacrifie à ses dieux, et ce qu’il estime le plus, et ce qu’il déteste le plus. Note du trad.)
Le nom Jéhovah est interprété, on le sait, Moïse, II, 3, 14: «Et Dieu dit à Moïse: Je suis celui qui est (ou: Celui qui je suis), tu diras aux enfans d’Israël: Je suis m’a envoyé chez vous!» Cette formule est vraiment l’expression la plus abstraite qu’on puisse imaginer de la parfaite égoïté, c’est-à-dire de l’Égoïsme qui nie et renie tout, excepté lui-même; c’est le Principe négatif, c’est le Mal.
Après avoir trouvé des traces si nombreuses du culte de l’âne dans le livre des Juges, on n’en trouve presque aucune dans les annales hébraïques postérieures à cet ouvrage. Nous voyons plus tard le molochisme, rétabli par Samuel et David, et le péorisme, dans le royaume d’Éphraïm, également combattus et tenus en échec par le jéhovisme réformé des prophètes. Quant au culte éphraïmite, les deux veaux d’or du roi Jéroboam Ier ont plutôt été deux ânes d’or. En arabe il y a un mot qui signifie à la fois cheval, taureau, poulain d’âne, hyène (Lexic. Freitag, IV, 4, 12), avec quelques modifications légères dans la prononciation , et Hosea le prophète (8, 5; 9, 10; 8, 9; 10, 5) se prononce constamment d’une manière qui fait voir le péorisme orgiastique de ce culte d’Éphraïm. Les éphraïmites, de leur côté, ont imité ce que les réformateurs avaient fait: ils ont revisé l’ancien texte du Pentateuque.
Les Livres de Moïse sont donc un composé de péorisme, de molochisme et de jéhovisme réformé, comme les Livres de l’Évangile. Voyez, par exemple, Moïse dans son enfance: il réunit le caractère du Krishna indien, du Dionyse hellénique, et de l’Homme-Dieu évangélique; il échappe au massacre des enfans comme le Christ et Krishna de l’Inde; Pharaon joue ici le rôle d’Hérode et de Cansas l’Indien; l’enfant flotte sur l’eau dans une boîte comme Dionyse-Bacchus, selon la légende brasienne (Pausan., 3, 24); il frappe le roc de son bâton et en fait jaillir un ruisseau, comme le dieu Dionyse à Cyparisses (Pausan., 4). Les réviseurs des anciens Codes n’ont pas effacé les noms des grands molochistes Abraham, Moïse, Samuel, David, parce qu’ils les trouvaient trop enracinés dans la mémoire de la nation; ils n’ont pas non plus osé représenter ces héros comme des cannibales et des impies; mais quant à Salomon et ses successeurs, on n’avait plus besoin d’une précaution semblable; Jésus Sirach pouvait donc écrire (44-50): «Maintenant disons les louanges des hommes célèbres, les ancêtres de notre nation.» Il énumère avec beaucoup d’éloquence une série magnifique d’anciens Israélites, où l’on voit pêle-mêle les noms des molochistes et des anti-molochistes.
Encore un mot. La religion cannibale de la race sémitique, que nous trouvons partout en lutte avec les religions des races occidentales, lutte allégorisée par les voyages et les combats miraculeux d’Héraclès le Phénicien et d’Héraclès le Grec, avait évidemment établi son règne aussi dans la ville de Troie. Les dieux gardiens de cette peuplade, selon Homère, sont évidemment Apollon, sa mère et sa sœur (Iliade, 5, 446; 7, 81); le dieu du feu est mentionné (5, 9) comme protecteur d’un riche Troien, adorateur du feu; le dieu des eaux, Neptune, protége les Grecs et combat à outrance les Troiens. Le chef des héros helléniques a un cheval qui parle comme l’ânesse de Biléam, de l’ennemi du Moloch. Le chef des héros asiatiques, Hector, porte un nom semitique: Chek, le trou d’un autel dans lequel on allume le feu sacré, et tor, bœuf, taureau; ainsi des autres noms Troiens: Corythos (cor, fournaise, et ud, tison) est un nom souvent répété dans le mythe troien. Paris: par, le taureau, comme l’idole du moloch, en Crète et en Sardaigne, s’appelle le taureau tout court. Ce Paris, qui possède un taureau dont il fait grand cas (Hygin. 91), est mythiquement confondu avec le dieu Apollon-Moloch. La princesse grecque Hélène n’est enlevée que pour être mariée avec Paris, c’est-à-dire immolée devant l’autel de l’idole à tête de taureau, comme Iphigénie devant l’idole de l’Artémis sur la presqu’île Taurienne, et il existe (chez Ptolém., Heph., 4) en effet un mythe qui parle de l’immolation d’Hélène devant l’idole de cette Artémis Taurienne. Un autre mythe dit qu’elle n’est jamais partie pour Troie, et que le prince Paris a reçu, au lieu d’elle, une image enchantée, comme dans les contes féeriques de l’ogre Barbe-Bleue (Grimm, les Contes allemands, 46; 3, 76), ce qui signifie un radoucissement des mœurs molochistes; comme depuis le roi Amasis, l’Égypte n’immole que des poupées de cire (Euseb., Præp. évang., 4, 18), et la statue d’argile d’une jeune fille, qu’on baptise du nom la Fiancée avant de la précipiter dans les flots du Nil; comme les Romains jettent dans le Tibre, au mois de mai, les soixante statuettes d’osier (Plutarch., Qu. R., 32; Ovide, Fast., 5, 621) qu’on nomme argei, et qui ont une forme humaine; c’est pour remplacer les prisonniers grecs qu’on y avait jadis noyés. L’oligarchie sacerdotale qui gouverne la ville des Troiens parait avoir refusé l’image d’Hélène en réclamant la princesse elle-même pour l’immoler: voilà la cause de la guerre. Les Hellènes auraient donc ainsi, les premiers, attaqué et brisé le joug asiatique du sacerdoce inhumain, dont les horreurs toutefois se perpétuèrent très longtemps: les Locriens, par exemple, décimés par une épidémie, s’adressent à l’oracle et apprennent qu’ils devront désormais envoyer à Ilion-Troie deux filles vierges par an (Serv. ad Virg., Enéide, 1, 45, ne parle que d’une vierge), ce qui fut régulièrement fait jusqu’à la guerre hellénique dite la sainte, c’est-à-dire pendant beaucoup de siècles. Si ces deux vierges locriennes étaient entrées au temple intérieur sans être aperçues, on en faisait deux servantes de l’idole; si elles avaient eu le malheur d’être vues, on les tuait et jetait leurs cendres à la mer (Müller, Orchomenos, 167). On veut immoler Hélène parce qu’elle est la plus belle; le démon malfaisant connu sous le nom du héros de Tecmesse, ville grecque en Italie, ne peut, selon l’oracle de Delphes, être réconcilié avec les habitans, que par la fondation d’une forêt sacrée et d’une chapelle dans laquelle doit être tuée une fois par an la plus belle vierge du pays; ce kakodémon est peint comme un monstre noir, à tête humaine, et enveloppé d’une peau de loup. Or Apollon, plus tard le dieu du soleil, est appelé dans l’Iliade (1, 17; 15, 305) Skiallios, le Ténébreux, et Lykeios (Lyké), le Sombre; Lykegenès, le Fils des Ténèbres. Lykos, le loup, cette bête fauve qui aime à faire ses ravages dans la nuit, est l’allégorie animale pour Apollon et Léto, sa mère; une déesse, dont le nom (de lathein, lethos en grec, latere, latona en latin) signifie l’obscurité, et dans le langage de l’Orient: un fils des ténèbres veut dire être ténébreux, sombre. La déesse Léto vient, sous forme d’une louve du pays septentrional, chez les habitans de son île sainte, Délos; dans l’enceinte de l’oracle delphien on voit un loup de bronze, et Apollon, Lykeios; avec son loup, sont érigés en monument de bronze sur la place publique de la ville d’Argos. Apollon lui-même signifie le destructeur, on l’appelle Oulios, ce qui revient au même; la prêtresse Cassandre (Eschyl., Agamem., 1081) s’écrie en désespoir: «Apollon, toi mon guide et mon Apollon» (c’est-à-dire destructeur). Ce dieu terrible, en langue sémitique Schaddaï ou Jéhovah, sait manier l’égide et les flèches mortelles, qui tuent à coup sûr, soit par des blessures, soit par la peste qu’elles font naître; voyez le commencement de l’Iliade. Sa sœur Artémis, l’éternelle vierge, est ce que les Hindous appelleraient la Sakli d’Apollon, une Apollouse, c’est-à-dire l’image femelle du même principe destructeur dont Apollon est l’image mâle; elle est tout à fait autant féroce que son frère. Elle et lui assassinent les nombreux enfans de Niobé ; Niobé est un symbole de la nature génératrice. Apollon assassine Marsyas le Silène, autre symbole de l’abondance végétative et animale.
En Achaïe, l’idole de l’Artémis Triclarée voit couler une fois par an le sang du plus beau garçon et de la plus belle fille, qu’on tue devant l’autel (Pausan., 7, 19) depuis qu’une peste avait ravagé le pays. Chez quelques tribus des Marattes dans l’Inde orientale, on immolait encore en 1816 des garçons et surtout des filles de grande beauté, après les avoir abondamment nourris pendant quelques mois (Magasin des missions de Bâle).
Le culte de l’eau et du cheval, opposé à celui du feu et du taureau, se trouve chez les Hellènes allégorisé aussi sous la forme du bon et savant Chiron, moitié homme, moitié cheval, et des autres centaures dont le nom signifie ennemi du taureau (Keno, Tauros), et qui portent des haches qui tuent les taureaux (bouphonous pelekeis), Les centaures frappaient les idoles molochistes à têtes de taureau, comme les grands héros helléniques Bellérophon, Thésée et Héraclès frappaient les monstres molochistes Chiméra, Minotaure et Kakos.
Le centaure Chiron, au pied du mont Helicone, est évidemment une figure très importante de l’hellénisme: il sait tout, il enseigne tout, il est généreux et doux, il se fait instituteur des grands héros nationaux Pélée, Achille, Thésée, Jason; la jurande, l’association sacrée, des Chironides est célèbre dans l’art de guérir . Le centaure Pholos est aussi glorifié dans les annales mythologiques de la Grèce.
La haine que le dieu de l’eau porte à Odysseus s’explique par l’adoration dont Apollon, le dieu du feu, jouit dans le royaume d’Ithaque. Odysseus (de odyo, odysso) veut dire celui qui fait de la douleur; ce roi assassinant les princes qui veulent épouser la reine Pénélope, est assisté par Apollon, c’est la fête d’Apollon; cette Pénélope ressemble beaucoup à Sara, dont les galans sont égorgés par le démon Asmodi (Livre de Tobie, 3, 7), et elle peut bien avoir été un moloch féminin, auquel on sacrifie des amans, c’est-à-dire des victimes humaines. La description homérique de ce massacre est d’une barbarie trop sauvage pour ne pas être d’origine sémitique (Odyssée, 20, 347): «Et déjà ils rirent tous avec des figures bizarrement grimaçantes;» c’est le fameux rire sardonique dans le rite molochiste, qui éclate sur les lèvres des victimes martyrisées.
Je répète encore une fois, pour éviter tout malentendu, ce que j’avais dit plus haut: le terrible molochisme jéhoviste s’est éteint depuis bien des siècles, et si plus tard quelques sacrifices humains ont eu lieu, il serait de la dernière iniquité d’en accuser les Israélites en général: il est évident, à mes yeux, que ce n’a été qu’une très petite minorité, qu’une secte fanatique, ou plutôt qu’une réunion plus ou moins fortuite de quelques fanatiques, qui par ci, par là, si je dois le croire, ont célébré une fête molochiste. Voyez du reste mes Mystères du christianisme .
L’ÉGYPTE EN AMÉRIQUE.
Je me suis proposé de chercher les rapports qui existent entre le sémitisme et l’américanisme; je crois en avoir trouvé assez pour pouvoir les soumettre aux yeux du public. En voici un fragment .
Le fameux voyage d’Israël d’Égypte en Palestine, qui dure quarante ans selon la Bible, est surtout inexplicable à cause de cette série inconcevable de stations, qui sont en contradiction si flagrante avec la géographie du pays. Les chrétiens ont tort de regimber contre ce que leur raconte la tradition des Hébreux; l’imagination mythologique d’une nation n’embellit et fait grandir dans sa mémoire que ce qui fait honneur à cette nation. Jamais vous ne la verrez occupée de donner des dimensions plus étendues à ce qui ne flatte pas l’ambition nationale, et certes la migration d’Israël au désert contient assez peu de ce qui peut flatter.
L’Égypte dont le Pentateuque nous parle, peut bien être un pays tout différent de celui qu’on connaît depuis sous ce nom. La Bible mahométane (Sure, 18, 247 trad. p. Wahl) dit: «Moïse dit à son serviteur: Je vais partir et voyager jusqu’à l’endroit où les deux mers mêlent leurs eaux; je voyagerai pendant longtemps, pendant quatre-vingts longues années.» La direction du voyage d’Israël est vers le nord, Baal-Zephon, comme s’exprime Moïse, II, 14, 2 et Moïse, IV, 33, 7; Baal se place en hébreu ordinairement à la tête d’un nom géographique, et Zephon signifie le septentrion. Le célèbre historien arabe Tabari dit qu’Israël, pour traverser la mer, se dirigeait vers le nord, et que dans les nuits ils avaient pour guide une lumière boréale (les Contes et les Mythes de l’Orients en Allem. 1813, Stuttgard). Israël avant d’arriver à la mer dite des Roseaux, vient d’abord à la mer tout court (Moïse, 8; 11 dans l’énumération des stations du voyage). Le détroit de Behring entre la Sibérie et l’Amérique septentrionale, on le sait, se couvre parfois de glace, et en le traversant, Israël aurait eu assurément le droit de dire: «J’ai traversé les eaux de la mer sans mouiller mes pieds (Moïse, II, 14, 16, 21, 22).» Et non-seulement les Hébreux, aussi les Hindous, les Hellènes, les Colchiens, les Afganes, les montagnards du Caucase, les Zigaïnes (c’est-à-dire Bohémiens), même les Irlandais prétendent être d’origine égyptienne; ce qui est passablement ridicule, si nous n’admettons qu’un seul pays appelé Égypte. Les Afganes, par exemple, se nomment entre eux les enfans d’Israël, «mais, dit le missionnaire protestant Wolff (qui est lui-même d’origine israélite), je ne veux point croire que ce peuple tire son origine des Israélites exilés; les Afganes n’ont pas en général la physionomie israélite, et la plus grande confusion règne dans leurs registres généalogiques et leurs blasons; il y en a parmi eux qui descendent, disent-ils, des Coptes égyptiens. L’idiome afgane ressemble médiocrement à celui des Hébreux (Magasins des Missions, Bâle, 1837, p. 701).» Il en est de même quant aux Ossètes du Caucase, chez lesquels se trouvent beaucoup d’usages israélites; ils ressemblent en même temps aux anciens Germains. Ne serait-il pas permis d’admettre l’immigration commune des races sémitiques du fond de l’Amérique? — Aron Levi-Montesinus, voyageur israélite du XVIIe siècle, rencontra en Amérique des tribus qu’il appelle israélites; et en effet, quand on lit sa description, il devient difficile de prouver le contraire (Rabbi Manasse, Mikveh Israël, c. 20, fol, 6, 1, col. 2. — Eisenmenger, 2, 571. — Noah, 24). Ce voyageur regrette de n’avoir pu s’entendre avec les Américains sauvages israélites: «Ils étaient, dit-il, fort enchantés de me voir, ils me serraient dans leurs bras, ils me donnaient même des baisers, mais il n’y avait pas moyen de comprendre leur idiome, et c’est alors que je me suis mis en colère.» La critique en doit conclure, ce nous semble, à la véracité du rapporteur: s’il avait voulu mentir, il n’aurait point renfermé son mensonge dans un cercle si étroit .
Remarquez en outre, qu’en sémitique comme eu américain on trouve souvent la troisième personne des verbes sans prothèse pronominelle, tandis qu’elle existe dans les autres langues (Vater, Recherches sur les populations américaines); il y a chez les Sémites comme chez les Américains des systèmes réguliers de conjugaisons avec des significations modifiées: par exemple, première conjugaison en hébreu appelée KAL: katal, tuer, En aravac américain assukussun, laver. — Deuxième conjugaison en hébreu appelée NIPHAL: niktal, être tué. En aravac américain assukussahun, être lavé. — Troisième, quatrième conjugaison en hébreu appelées PIEL et HIPHIL: kittel et hiktil, faire tuer. En aravac américain assukussukuttun, faire laver. — Cinquième conjugaison en bébreu appelée HITHPAEL: hithkat tel, se tuer. — En avarac américain assukussunua, se laver (Quandt, Renseignemens sur Surinam, 1807: tous les verbes des Aravacs peuvent être mis en hiphil). Je prie le lecteur de lire les comparaisons de mots africains et américains dans les auteurs allemands suivans: Vater, W. von Humboldt, Heckewelder, Renseignemens sur les populations indiennes, Baumgarten, Histoire universelle des nations et contrées américaines, Kielmaier, Murr, Voyages de quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, et dans les auteurs étrangers que voici: Barrère, Description de la Guiane, Assal, sur les habitans primitifs des Amériques, Carver, Voyage aux régions intérieures de l’Amérique septentrionale. — Les formes rhétoriques offrent des ressemblances extraordinaires: Robertson, Histoire de l’Amérique 1, 462; Hechewelder, p. 213, 219, 264, 20; Carver, 262, 339; Loskiel, Histoire des missions, 61,188,198; comparez l’Ancien-Testament, Micha, 3,2; Jerem., 50, 17, Hiob, 30, 29; Proverb., 18, 9; Moïse, V, 32,4: 31, 37; IV, 14, 9; V, 7, 16; et les Psaumes, 27, 2; 17, 8; 36, 8; 57, 2.
William Jones cite plusieurs légendes des Hindous, selon lesquelles jadis des prêtres égyptiens se fixèrent dans l’Inde; un pandite indien se prononça même de la manière suivante: «Il y a deux Égyptes (deux Misr): l’une vers l’Occident, appartenant aux mahométans, l’Égypte ou le Misr africain; l’autre vers le Nord, au-dessus d’Ajodya, dans les montagnes, et c’est celui dont font mention tous les Sastras et tous les Puranas» (Traités sur l’hist. et l’antiquité de l’Asie, Riga, 17-95). Il serait difficile, ce nous semble, de placer cette autre Égypte en Asie. A plusieurs reprises on a déjà essayé de démontrer l’origine égyptienne des anciens Mexicains; pour nous, il est plus facile de prouver l’origine américaine des Sémites, peut-être même des anciens Égyptiens. La ressemblance entre les institutions et monumens de l’Égypte et du Mexique est trop connue pour être répétée ici. Quant à la fameuse tour de Babel avec sa confusion des langues, elle est une allégorie parfaitement applicable aux Américains indigènes (Vater, Recherches, 92; Jefferson, On the state of Virginia).
On trouve, en groupant les idiomes des peuples américains à côté de ceux des peuples asiatiques, que le rapport est comme de vingt à un, c’est-à-dire vingt idiomes américains tellement différens qu’il n’y a pas la moindre ressemblance entre eux. Sous les auspices de l’évêque Urbain de Matha, un rapport espagnol fut publié qui dit: «Les tribus comprises sous le nom commun de Morès parlent trente-neuf langues complétement dissemblables; c’est évidemment l’ouvrage du Démon, qui, par ce moyen, avait espéré d’empêcher la propagation du christianisme.» Don Clavigero, né au Mexique, compta trente-cinq langues encore existantes, et les Portugais du Marannon en comptèrent cent cinquante au commencement du XVIII° siècle; Humboldt compta deux cents idiomes différents parmi 80,000 individus; les hommes et les femmes, dans la Caraïbie, parlaient deux langues différentes, et ainsi de suite.
Le mythe allégorique de la tour de Babel se rencontre chez la tribu américaine dite les Indiens à côtes de chien; ils ont aussi les autres mythes bibliques de la création, du péché originel, de la perte de l’immortalité, des ténèbres égyptiennes (J. Athearn Jones, Traditions of the Northamerican Indians, 1830, London) et du déluge. Le mythe du déluge existe sous une forme vraiment sémitique, biblique et hellénique, avec les anecdotes d’un Deucalion et d’une Pyrrha, chez plusieurs tribus de l’Amérique équinoxiale (Humboldt, 3,406, et Salvator Gily); au lieu des pierres jetées en arrière par le Deucalion grec, le Deucalion américain lance les fruits et les noyaux du palmier dit Mauritia, et, nous osons le dire, le nom Deucalion se rapproche singulièrement du nom Tacullies, c’est-à-dire voyageurs sur l’eau, que se donnent les habitans de la Calédonie occidentale aux bords de l’Amérique septentrionale. La création biblique de la lumière avant le soleil, la naissance d’une Ève de la côte de l’homme endormi existe chez les Caraïbes (Delaborde, Voyage); le serpent de la Bible y est remplacé par le renard (Quands, Sur le pays de Suriname). Les anciens missionnaires français nous racontent les mythes du déluge, des géans péruviens détruits par la foudre à cause de leurs péchés.
Les Iroquais connaissent le fleuve de l’Enfer grec et hindou; ils connaissent la tortue allégorique des Hindous, qui porte sur son dos la terre (Bohlen, L’ancienne Inde orientale, 1,217.) Ce grand savant se trompe, les Américains connaissent parfaitement la tour de Babel, la confusion des idiomes, le nom de Jéhovah. Parmi la nation, maintenant éteinte, des Lennapés ou Delawares (États-Unis de l’Amérique septentrionale), il y avait une tribu appelée la Tortue, qui jouissait de la plus haute estime, à cause de sa parenté avec la tortue qui porte sur son dos le monde, et dont les mouvemens provoquent les tremblemens de terre (voyez Louis Hennepin, Nouveau voyage dans un pays plus grand que l’Europe, 1698, Utrecht). Humboldt a démontré la ressemblance qu’il y a entre l’almanach des Toltèques mexicains, le catastérisme de leur zodiaque, leur tradition sur les quatre régénérations de la terre, et celle des races tartares et tibétanes, hindous et helléniques; il trouve que les manuscrits mexicains (de la bibliothèque de la ville de Dresde) ressemblent, par leurs symboles linéaires, singulièrement aux kouas des Chinois. «Don Gabriel de Cabrera, dit Humboldt (Voyage aux régions équinoxiales, 6, 179), trouva chez les habitants de Cuba le mythe de Noah, inventeur des boissons fermentées. Ce mythe caraïbe peut très bien être regardé comme une des analogies si nombreuses qui existent dans les mythologies des deux continens de notre globe.» Le chancelier d’Autenrieth a déjà proposé de chercher dans l’Océanie méridionale l’origine du genre humain et le paradis biblique (Discours sur l’homme, 1826, Tubingue; Hang, Hist. universelle, 1841, Stuttgart).
Les mythes de l’île Java parlent boaucoup d’un vaste continent détruit, et l’abondance magnifique d’une végétation qui produit le pisang et l’arbre à pain, peut très bien avoir servi de berceau à notre espèce naissante. On a peine à comprendre tout ceci, quand on ne quitte pas le point de vue traditionnel; pour moi, je suis convaincu de l’existence d’un passé où le continent que nous appelons le vieux était le nouveau, et vice versa, où le continent dit nouveau était le vieux. Il faut enfin, pour ainsi dire, changer d’hémisphère si nous voulons un jour comprendre et embrasser l’ensemble de l’histoire humaine. La civilisation antique de l’Asie et de l’Afrique n’a été qu’un reflet, qu’un écho de la civilisation antédiluvienne d’une Amérique antéhistorique, d’une Australie, d’une Océanie continentale, qui est descendue au-dessous du niveau de la mer par suite d’un affaissement local de l’écorce du globe, affaissement dont la géologie actuelle saurait très bien fournir l’explication théorique. Les îlots dans la mer Pacifique ne sont que les montagnes de ce continent noyé. Il me paraît au moins infiniment difficile de prouver la fausseté de mon opinion.
Platon parle du mythe des prêtres égyptiens (Critias, éd. Becker, 158), qui donne comme modèle de toutes les institutions d’Égypte celles de l’île Atlantis et d’une ville très puissante nommée Athènes, située en face de l’île sur le continent. Il serait ici de la dernière absurdité de penser à Athènes la grecque, tandis que (Heckenwelder, 188) Athènaï se retrouve dans le mot américain Otaeney, qui signifie la ville; la déesse Pallas d’Athènes ressemble à palla, titre d’honneur donné aux dames de la famille royale en Pérou; Pélé est le nom de la grande déesse aux îles Sandwich: comparez Baal, en hébreu le souverain; baalah, la souveraine (dont les mythologistes grécisans ont fait la Baaltis); enfin Bel ou Belos, le dieu principal des Babyloniens, et Babel (Babylone), le château du dieu Bel. Le mythe atlantique de Platon parle des dix fils d’un roi qui gouvernent les dix parties de l’île, comme les tribus d’Israël; le plus âgé des dix frères, Atlas, a le premier rang; un de ses frères s’appelle Gadeiros, en grec Eumelos, c’est-à-dire riche en moutons, et gader, yederah, en hébreu, signifie le mur érigé par les bergers pour protéger leurs troupeaux; un autre frère s’appelle Eudémon, le bienheureux, comme Gad et Ascher en hébreu, qui sont en même temps les noms de deux tribus israélites; les mots Atlantis, Atlas (génitif Atlant) ont une ressemblance singulière avec Atztlan, patrie primitive des anciens Mexicains; nous lisons (p. 171) d’une solennité pontificale de tous les dix chefs réunis, comme Moïse, II, 24, 4-5, et de l’exécration lancée contre les réfractaires, comme Moïse, V, 27, 11.
Ce qui avant tout doit faire réfléchir mes adversaires, c’est la co-existence des trois races principales du genre humain dans l’Océanie; Autenrieth insiste sur ce fait avec raison. — Abraham n’a peut-être jamais quitté le continent océanien: molochiste qu’il était, natif d’Ur (l’île volcanique Hawaji d’aujourd’hui; ur en hébreu, le feu; Hawaji veut dire dans l’idiome insulaire l’île de l’eau, ce qui dénoterait le remplacement du culte du feu par celui de l’élément opposé ) son culte s’explique très bien par la nature de ce sol océanien qui même actuellement encore n’est qu’une immense fournaise souterraine depuis la Kamtchatka jusqu’à la Nouvelle-Zélande, et depuis Japan jusqu’aux Cordillières, où des îlots montent et disparaissent, des cratères se changent en lacs, des lacs en cratères, et des villes entières sont englouties, comme Callao en 1746, etc. .
La laugue de Tahïti ressemble beaucoup à celle d’Israël: arucha, salut, dans l’une et dans l’autre (M. Daumer remplit deux pages et demie d’exemples lexicographiques). La circoncision d’Israël et des Égyptiens existe chez les Tahïtiens; les derniers avaient même un nom de réprobation pour un homme non circoncis (Autenrieth, sur la circoncision; Cook, troisième voyage). Les Ténèbres égyptiennes avec les autres phénomènes si terribles dont parle le Pentateuque, sent probablement le souvenir abrégé et mythisé, pour ainsi dire, des grands bouleversemens du sol et de l’atmosphère, qui forcèrent des peuplades américaines d’émigrer vers le nord, d’où plusieurs, les Toltèques, les Atztèques mexicains, retournèrent vers le midi de l’an 600 à 1300 de notre ère). — L’embaumement des morts existe chez les Péruviens-Incas et aux îles de la Kamtchatka; les Incas, dit Garcilasso, ont trouvé des monumens magnifiques en prenant possession du Pérou; des monumens inférieurs aux monumens d’Égypte, mais tout aussi intéressans, s’étendent d’Essequibo au Yupura, dit Humboldt (Vues de la Nature 1,177), restes d’une civilisation antérieure à l’invasion de l’océan aux Antilles.
SECRETS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE
Table des matières
— G. FRÉDÉRIC DAUMER (1847). —
En parlant des secrets de l’antiquité chrétienne, j’entends par là d’abord la nature point encore, ce me semble, bien connue de la sphère du culte chrétien, et en second lieu quelques faits, quelques coutumes, quelques institutions au sein du christianisme, qui en représentent comme en abrégé, en extrait son essence la plus intime.
C’étaient donc des mystères, des secrets que les initiés seuls n’ignoraient pas. Des objets de cette nature se dérobent aisément aux regards du critique moderne; on n’y voit pas très clair tant qu’on se laisse aveugler par des préjugés au lieu de juger par soi-même. L’objet peut aussi souvent se présenter avec beaucoup de précision et notre œil s’y trompe encore, parce qu’il n’est point accoutumé à le contempler de ce côté extraordinaire. On est tellement subjugué par les opinions traditionnelles, qu’on ne voit ni n’entend plus; moi-même j’ai eu beaucoup de peine de m’en débarrasser. Ce n’est qu’après de longues études préparatoires que j’ai réussi à braver tout respect pour les choses historiquement sacrées, à triompher de mon étonnement, et à jeter un regard objectif sur elles. Mes amis, si émancipés sous d’autres rapports, me firent pourtant une telle opposition que je résolus de ne m’occuper plus de ces recherches. Ayant cependant rencontré par hasard des hommes qui m’en conseillaient le contraire, j’entreprends enfin la publication.
Il y a bien des savans doués de génie aujourd’hui, mais aucun d’eux, ce me semble, ne se doute de ce que je révèle dans ces pages. Je voudrais néanmoins que je ne fusse pas le premier, car la honte pour les hommes, je l’avoue, est très grande d’avoir vécu presque dix-huit siècles sans ouvrir les yeux. L’avenir porte dans ses flancs un nouveau monde intellectuel, moral et social, et mes recherches y auront peut-être contribué ; mais ce qui m’est clairement démontré, c’est que nous n’avons point encore eu une histoire du christianisme, ni une philosophie, ni une critique de cette doctrine. Nous n’en aurons qu’après avoir soigneusement observé et médité son caractère et ses actes.
Les ouvrages principaux dont je me suis servi sont au nombre de cent soixante: Abele, Désordre artificiel ( Nurnberg 1675 ). — Afzelius, Contes populaires de Suède, traduits par Ungewitter (1842 Leipzig). — Alt, Théâtre et Église (Berlin 1846). — Daumer, Anthropologie et criticisme du présent (1844 Nurnberg). — Apel et Laun, Livre des Revenans (1811 Leipzig ). — Attributs des Saints selon l’alphabet (1843 Hanovre). — Anxiemma, Société des prêtres de Jésus, Théâtre de Marie, traduit de l’italien par Bissel (1707 Ausbourg). — Aventinus, Chronique de Bavière (1580 Francfort sur le Mein). — Bechstein, Trésor des fables du pays franconien (1842 Wurtzbourg). — Bechstein, Trésor des fables du pays thuringien (1835-38 Hildburghausen). — Balthasar Becker, Monde enchanté, par Schwager et Semler (1781 Leipzig). — Beckmann, Histoire de la principauté d’Anhalt (Zerbst.1710). — Blainville, Voyage traduit par Kohler (1764-67 Lemgo). — Borner, Mythes populaires de l’Ortagan (1838 Altebourg). — Brandis, Couronne de l’aigle du Tyrol (1678 Botzen). — Braner, curiosités (1737 Francfort sur le Mein). — Bruschius, Chronologia monasteriorum Germaniæ (Sulzbach 1682). — Bude, Contes allemands (1839 Gotha). — Büsching, Contes, poésies, pièces de carnaval au moyen-âge (Breslau 1814). — Cæsarü Heisterbacensis, Illustrium miraculorum et historiaram memorabilium, libr. XII (Cologne 1599). — Clavigero, Histoire du Mexique (Leipzig 1789). — P. Martin von Cochem, Déclaration (1808, Cologne), cum privilegio et permissu superiorum. — Correspondances de Grimm et Diderot. — Corvin, Monumens historiques du fanatisme chrétien (2 vol. 1846 Leipzig). — Cramer, Grande Chronique de la Poméranie (Stettine 1628). — Dellon, Voyage aux Indes orientales (1700 Dresde). — Diefenbach, Dictionnaire comparatif de l’idiome gothique (1846 Francfort sur le Mein). — Hirsch et Würfel, Diptycha ecclesiæ Sebaldinae; diptycha ecclesiæ Laurentianæ ( 1756 Nurnberg). — Diptycha et description de diverses églises et chapelles de Nurnberg par Würfel (1757). — Dobeneck, Croyance populaire et mythes héroïques du moyen-âge allemand (Berlin 1815). — Eccardi, Corpus historicum medii ævi (1725 Leipzig). — Eisenmenger, Judaïsme dévoilé (1711 Koenigsberg). — Mythes populaires du pays d’Eisenach (1795 Eisenach). — Daumer, Culte du feu. — Fiedler, Histoire du genre poétique chez les Écossais (1846 Zerbst). Flogel, Histoire du comique et grotesque (1788 Leipzig et Liegnitz). — Francisci, le protée de l’enfer (1725 Nurnberg). — Gebauer, Poèmes spirituels et mondains (1818 Cologne). — Geib, Histoires et mythes du pays rhénan (1844 Mannheim). — Gervinus, Histoire de la littérature nationale et poétique (1846 Leipzig). — Gfrœrer, Histoire universelle da l’Église (1840 Stuttgard). — Gœrres, Mystique du christianisme (1836 Landshut et Regensb.). — Gottschalk, Manoirs de la chevalerie germanique (Halle 1810). — Le même: Mythes allemands (Halle 1814.) — Le même: Contes populaires d’Allemagne (Leipzig 1846). — Graff, Trésor de l’idiome ancien de l’Allemagne (1834 Berlin). — Grimm, frères: Contes féeriques d’Irlande (1826 Leipzig), Contes des enfans (Berlin 1819), mythes germaniques (Berlin 1816, 1818), Forêts de l’Allemagne antique (Cassel 1813-17), Mythologie allemande (1835 Gottingue 1814). — Groenneiri, Calonii (Chronicon 1585). — Grümbke, l’Ile de Rugen (1819 Berlin). — Gunther, Grand livre mythique de l’Allemagne (Jena 1844). — Harrys, Légendes et fables saxonnes (Celle 1840). — Haug, Antiquités des chrétiens (1785 Stuttgard). — Hebel, Chansons allémaniques (1827 Aarau). — Hecker, la Manie épidémique des Danseurs au moyen-âge (1832 Berlin). — Helfrecht, Ruines et antiquités sur le mont de Fichtel (1795 Hof). — Heller, Curiosités du pays thuringien (Jena 1731). — Interprétation historique de la vieille coutume de porter des images le dimanche de Lætare, (1773 Leipz. et Francf. ). — Coup d’œil historique sur l’origine de la ville de Nurnberg (1707 Leipz.). — Horst, Démonomagie (1818 Francfort sur le Mein). — Horsts Deuteroscopie (1830 Francfort sur le Mein). — Horstii, Observationum medicinalium singularium lib. IV priores: his accessit epist. et consult médic. lib. I (Ulm 1628). — Hosmann, L’Ame juive difficile à convertir (1699 Zelle). — Hottinger, Histoire de l’Église helvétique (Zurich 1708-1729). — Images des Saints et Saintes de la famille de l’empereur Maximilien I par Hans Burgmaier (Vienne 1799 en français), — Joannes ab Indagine, Description de la ville de Nurnberg (Erfurt 1750). — Jost, Histoire des Israélites (1830 Berlin). — Karl, Mythes du pays de Danzig (1843 Danzig). — Keightley, Histoire d’Angleterre. — Keysseler, Voyage en Allem., en Bohème, etc. (Hanovre 1740). — Koenigshoven, Chronique allemande très ancienne, de l’Alsace par Shiltern (1698 Strasbourg). — Kortholttï, Paganus obtrectator, sive de calumniis gentilium in veteres Christianos (Kiloni 1698). Kosegarten, Poésies (Greifswald 1824 4 vol. mythes de l’antiquité ecclésiastique). Kreuser, le Sacrifice de la sainte messe, interprété historiquement (1844 Cologne). — Kuchelbecker, Sur la Cour impériale-royale et la Capitale de Vienne (1832 Hanovre). — Kuhn, Contes de la Marche (Berlin 1843). Symbolique chrétienne artistique et iconographique (1839 Francfort sur le Mein). — Chevalier von Lang, Mémoires (Brunswic 1842). — Lavater, de Spectris, lemuribus, etc. (Genève 1570). — biographie des Saints, d’après les anciennes légendes par deux catholiques (1842 Regensbourg). — Lehmann, Chronique de la ville de Spire (1662 Francfort sur le Mein). — Letzner, Chronique de Dassel (1596 Erfurt). — Biographie et mérite des saints Symprecht, Ulric et Afra (1516 Augsb.). — Chronique de Limbourg par Vogel ( Marbourg 1828). — Lyser, Mille et une nuits de l’Occident (1838 Misme). — Mailath, Poésies allemandes anciennes (1819 Tubing. Stuttgard). — Matzler, Légende des saints (1838 Landshut). — Mayer, Sur l’église Ste-Sébald de Nurnberg. — Menkenius, Scriptores rerum germanarum (1728 Leipz.). — Menk-Dittmarsch, le Mein et ses environs (1843 Mayence). — Mering et Reischert, les évêques et archevêques de Cologne (1842 Col.). — Mertel et Winter, Histoire et mythes du pays bavarois (1845 Nurnb.). — Meyer, Histoire d’une fanatique crucifiée à Wildensbrouch, d’après le procès-verbal (Zurich 1824). — Meizger, Lettres sur les réunions religieuses privées (1823 Aarau). — Misson, Voyage italien (1701 Leipz). — Mone, Histoire du paganisme en Europe septentrionale (1822 Darmstad). — Monhart, les Jours sacrés de l’Église (1826 Leipz.). — Müller, Annales de la ville de Nurnberg (1836). — Münscher, Manuel de l’histoire des dogmes chrétiens (1809-1817 Marbourg). — Sur l’histoire de Nurnberg (1785). — Nodnagel, Légendes et fables allemandes (1839 Darmstadt). Ce qu’il y a de Mémorable à Nurnberg par Mayer et Hilpert (1831). — Oefelius, Scriptores ver. boiarum (1763) Auguste Vindelic.) — Olshausen, Commentaire biblique sur le Nouveau-Testament (1830-32. Koenigsberg). — Otmar, Contes du peuple (1800 Brème). — Pezzl et Ziska, Description de Vienne (1826). — Piccolomini, Souvenirs de la biographie de quelques jeunes hommes canonisés (1843 Wurtzbourg). — Posselmayer, Vie et actes des saints de Dieu (Augsbourg 1836 ). — Püttmann, mythes et chansons féeriques de l’Allemagne septentrionale (1844 Leipz.). Raderi, Bavaria sancta (Monoci 1615-28). — Rambeck et Vierholz, Année sacrée des Bénédictins (1710 Augsbourg), — Raumer, les Hohenstaufen et leur époque (1829 Reutlingue). Reichard, Sur des pays étrangers d’après les missions françaises (1781 Leipz.). — Renoult, la Madonne et St-François d’Assises (Cologne 1736). — Les mœurs dépravées des chevaliers à Malthe (1793 Leipz.). — Rho et Bovins, traduit par Panzau, Trésor de la grâce Mariane (Augsb. 1737). — Robert, les Slaves en Turquie (1844 Dresde et Leipz.). — Heriberti Rosweidii, Vitae patrum (1615 Antwerp.), et le même: biogr. des pères (Augsb. 1704). — Ross, Divers cultes du monde (1668 Heidelberg). — Rousseau, Violettes pourprées des saints (185 Francfort sur le Mein). — Arnold Rugc, Deux ans à Paris. — Scheible, le Couvent (1846 Leipz.). — Schenkii a Graffenberg, Observat, medicarum libri VII (Lugdun. 1643). — Scheuchzer, Histoire naturelle de la Suisse par Sulzer (1746 Zurich). — Schlag von Rugenroth, Dieu et l’univers (1822 Leipz.). — Schmiedt, Couronne d’honneur du comté tyrolien (1732 Augsb.). — Schnurrer, Chronique des épidémies (1823 Tubing.). — Schrcækh, Histoire ecclésiastique (1768 Leipz.). — Segnitz, Légendes et contes du peuple saxon (1839 Misme). — Schudt, Curiosités mosaïques (1713 Leipz. Francf.). — Siebenkees, Matériaux de l’histoire de Nurnberg (1792). — Soldau, Histoire des procès de sorcellerie (1843 Tubing.). — Sommer, Contes thuringiens et saxons (Halle 1846). — Sprenger, Histoire de Hameln (1826 Hanovre) — Daumer, Voix de la Vérité (1847 Nurnberg). — Thuani, Histor. lib. CXXXVIII (Aurelia 1626). — Troester, la Daeie ancienne et moderne; ou la Transylvanie (1666 Nurnberg). — Tursellinus, Lauretanæ histori (Venise 1727). — Temme, Mythes nationaux en Poméranie et Rugen (1840 Berlin). — Steward, The popular superstitions of the Highlanders (Edimbourg 1823). — Thibiage, Hist. des châteaux de la chevalerie, trad. par Hain, (1846 Mersebourg). — Vogt, Hist. et mythes de la Rhénanie (1817 Francfort sur le Mein). — Wachteri Glossarium germanicum (1737 Leipz.). — Weber, les Moines et le monde monacal (Stuttg. 1843). — Wicelius, Chorus sanctorum omn. (1554 Cologne). — Wierus, de Praestigiis dæmonum, etc. (Bâle 1568). — Winer, Dictionnaire biblique (1833-38 Leipz.). — Wolff, Réunion des nations, un recueil de chansons (1837 Francfort sur le Mein). Wolff, Trésor poétique (1842 Leipz.). — Conducteur à l’adoration de Marie (Landshut 1840). — La Corne merveilleuse, chansons populaires par Achim von Arnim et Clément Brentano (1808, 1819 Heidelb.). — Zeilleri, Itinerar. German. (1674 Francf. et Strasbourg). — Zesen, Descript. d’Amsterdam (1664). — Ziehnert, Légendes et contes fabuleux (1842 Leipz.).
Le christianisme, il faut l’avouer, est la religion de l’esprit; on n’a pas besoin de chercher une opposition à faire contre cette définition, ce serait une peine perdue. Partout (St. Jean, 6,63; 2, Corinth., 3, 17; Rom., 8, 1, 4, 9, etc.) il l’a dit lui-même; il a créé l’ordre clérical tout exprès pour s’occuper de l’esprit et du spiritualisme.
Voyons, cependant, ce qu’on entend dans le christianisme par le mot spiritus, pneuma, esprit? Il y signifie ce qui est l’opposite de la vie réelle, de ia chair, du monde, du péché, du Démon. L’esprit est ici la négation de tout ce qui existe objectivement, le renversement capricieux de la nature, la proclamation de la subjectivité illimitée et, partant, de la démence absolue, la divinisation de l’égoïté, de l’égoïsme dans son isolement le plus opiniâtre et le plus pervers, la destruction théorique de l’homme et de l’humanité, enfin le défi complet jeté à la nature et à l’univers. L’esprit, dans cette signification, est la descente dans les terribles abîmes de l’âme assombrie et effarouchée par des visions et des rêves; l’esprit est donc tout ce qu’il y a de plus affreux, de plus hostile, de plus déchirant, de plus infâme qu’on puisse imaginer. L’Esprit, c’est le Mal, et rien que le Mal.
Ne vous récriez pas; vous n’en avez point le droit; cette définition qui vous fait frémir, le christianisme l’a donnée implicitement et depuis dix-huit siècles. L’esprit, dans le sens du christianisme, c’est le mal, mais il ne l’est point quand on l’entend d’une manière raisonnable et naturelle, affirmative et humanitaire (voyez mon Anthropol, p. 56).
De ce terrible principe négatif et abstractif naissent tous les fanatismes et toutes les atrocités, qui ont laissé des taches historiques ineffaçables dont le christianisme ne pourra jamais se défaire, même si par hasard il en avait l’intention. Ne dites pas: Ces taches-là n’appartiennent point à cette religion. Elles y sont de bon droit, car elles en sont une manifestation caractéristique, essentielle, nécessaire, inévitable. Nier ces taches comme chrétiennes, c’est nier tout un côté, au moins la moitié du christianisme.
Le vieux Kronos-Moloch des Phéniciens et des Hébreux, avec ses sacrifices d’enfans vivans, c’était aussi un spiritus, un pneuma, un esprit, combattu pendant longtemps par le paganisme hellénique, mais à la fin redevenu victorieux et le maître du monde. Les Hellènes, dans l’antiquité la plus reculée, avaient, eux aussi, obéi à Kronos-Moloch, mais plus tard ils abrogeaient les atrocités sacerdotales et se créaient un monde aussi beau que vrai des divinités de tout rang, dans lesquelles ils représentaient les idées justes et bonnes du naturel et de l’humain. Ce peuple y réussit tellement, à l’aide de son génie artistique et généreux, que l’humanité s’éleva dans lui à une plus grande hauteur que jamais auparavant et après. Ce règne paisible et doux du principe naturel éprouva, au commencement de notre ère, un choc inattendu par une secte palestinienne qui n’est devenue que trop connue dans la suite. Cette secte (on rie saurait l’appeler autrement) haïssait à mort la nature et la civilisation; c’était comme si tous les mauvais démons, si actifs, si agiles, allaient se déchaîner sur le genre humain. Moloch finit en effet par reprendre les rênes du gouvernement .
Après le culte hellénique, si noble et si serein, nous voyons arriver un culte avec des ermites, des martyrs de la colonne, des moines, des prêtres, des ascétiques qui détestent la nature, qui fuient la société des hommes, qui se mortifient eux-mêmes, qui jettent l’étincelle de la discorde dans tous et chacun, des fanatiques qui prêchent la mort et l’assassinat de soi-même (assassinat raffiné et spiritualisé, bien entendu). Avec ce nouveau service divin arrivent les pénitences sans nombre et sans nom, les mortifications psychiques et physiques, les inquisitions de la foi orthodoxe, les échafauds , les bûchers, les Saint-Barthélemi, les procès de sorcellesie, les massacres des Juifs.
Les horreurs que le christianisme a crus nécessaires pour sa propagation sont si extraordinaires, que, pour parler avec P. Bayle, un homme non corrompu ne saurait les lire sans en devenir méchant à son tour. L’époque chrétienne est plus atroce que toutes les précédentes du genre humain à la fois.
Les chrétiens ont toujours reproché à la nation juive d’avoir été revêche et rebelle à la prédication du Messie, mais la critique d’aujourd’hui ne doit plus suivre aveuglément cette opinion banale. Au contraire, elle a le devoir sacré d’entreprendre enfin la réhabilitation systématique, la justification théorique de ce peuple maltraité pendant des siècles. Le christianisme était au paganisme humanitaire comme le jésuitisme de nos jours à la civilisation. Le christianisme s’attaqua avec une ruse vraiment inouïe à son ennemi généreux, à ce grand et sublime humanisme philanthropique des païens, et finit malheureusement par gagner son détestable jeu.
Ce que je viens d’avancer est le résultat d’une série d’études et de travaux; l’antipathie aveugle est loin de moi, j’ai grandement ouvert mes yeux, en voici quelques épreuves.
La religion primitive et patriotique des Hébreux, avec leur législation, était encore, au temps des rois, le culte du Moloch et du feu, comme chez les Phéniciens, peuple voisin et parlant une langue semblable. Ce culte cannibale, avec des enfans brûlés en l’honneur du Moloch, n’avait point été introduit du dehors; il sévissait longtemps en Israël, jusqu’à la fin il changea en sacrifices d’animaux les sacrifices humains; surtout, par exemple, à la fête de Passah, jadis une fête solennelle où les Sémites sacrifiaient des enfans, et plus tard de jeunes moutons. Or, parmi les Hébreux, il y avait une secte qui ne cessa de perpétuer les anciennes horreurs cannibales. Voilà un résultat peu agréable, j’en conviens, à notre ambition chrétienne, mais que je ne dois point cacher au public; si je le faisais, un autre penseur le dévoilerait, car la pensée marche à pas de géant dans l’époque où nous vivons. Étudions la Bible et l’histoire, la dogmatique et le culte, pour trouver la vérité ; on aura alors beau la nier, elle parviendra un jour au règne.
Le dieu chrétien nous apparaît d’abord sous la forme du taureau Moloch ou de la fournaise. On le voit à côté des saints Polycarpe, Sylvestre, Léonard, Saturnin, Éleuthère, Eustache, Januaire, Victor de Milan, et des saintes Julitte, Blandine, Perpétue, Tryphène, Pélagie, Théodate; et on se trompe quand on croit voir dans cette fournaise l’instrument de leur mort. Comment, Eustache aurait été brûlé avec son épouse et ses deux fils sous l’empereur Adrien, prince de la dernière sévérité envers toute sorte de cruauté ? brûlé dans le creux d’un taureau de bronze? mais on ne sait donc plus ce que Cicéron et tant d’autres païens romains ont écrit contre cette abomination sicilienne? Kortholt (De persecutionibus, 4) dit, p. 119: «Prœterea hac tempestate absumptus iraditur Eustachius, diuturna militia spectaiissimus et præclaris victoriis celeberrimus cum Theophiste uxore et duobus filiis, Agapio et Theophisto; qui damnati ad bestias, sed ope Dei (?) ab iis nil læsi, in bovem æneum ardentem inclusi martyrium consummarunt, ut ait martyrologium romanum ad diem XX septembris;» à quoi il ajoute un traité sur le taureau de Phalaris, sans s’apercevoir qu’il détruit par les citations des écrivains romains ce qu’il vient d’avancer .
Franchement, je soupçonne là une atrocité molochiste. Je pense en même temps aux têtes à cornes du saint Sauveur (voyez la copie d’une de ces têtes avec cornes et auréole dans Heideloff, (Ornamentique du moyen-âge, cahier XIV, planche 2, 1846, Nurnberg), qui font voir une divinité-taureau, cela veut dire un Moloch. Je pense aussi à quelques noms et armoiries des anciens temps. L’abbaye Ochsenhausen (maison du bœuf), beaucoup de manoirs, de collines, de montagnes ont tiré leur dénomination de ce quadrupède. On a tort, ce me semble, de reprocher tant de choses au paganisme, et de présenter le christianisme comme l’innocence toute pure: qui, par exemple, peut nous dire si le culte du feu et de la fournaise qui exista chez nos ancêtres chrétiens, leur était bien réellement venu du paganisme, de ce malheureux bouc émissaire? En Suède et Norwège, l’usage s’était conservé jusqu’à nos jours de ranger, à la fête des cierges (Chandeleur), tous les domestiques devant le four, où la mère de la famille a déjà allumé du feu; tous fléchissent les genoux, mangent un morceau de pain-gâteau et boivent un peu d’eldborgs skol, le reste est jeté dans la flamme.
Les contes féeriques du peuple germanique fourmillent d’allusions de ce genre; la fournaise, le four, le poële chauffé y jouent un rôle trop singulier pour que l’explication qu’on en a voulu trouver dans le climat septentional, puisse suffire. S’agenouiller devant le poële en l’adorant, y revient à tout instant; cela se voit aussi dans les jeux d’enfans, qui certes ne sont jamais hors de toute connexité avec les mœurs du passé, avec le plus profond de la nationalité. Le poële y est regardé comme un affidé descendu du ciel, auquel on peut confier ses chagrins secrets: «Viens, agenouillons-nous devant le poële, peut-être les dieux exauceront-ils nos prières,» dit une pièce de théâtre de 1696. Un homme auquel des brigands avaient pris son argent, et extorqué la promesse de n’en parler à personne, va raconter son aventure au poële de l’hôtellerie, en 1558 (Grimm, Myth., 595; Contes II, 231; Fables II, 20; III, 221). Si la volaille de la basse-cour meurt, on jette un de ces animaux dans le four; si un enfant maigrit, on le met dans le four en le retirant tout de suite, et on répète cette cérémonie plusieurs fois; si l’enfant a un visage parsemé de taches rouges, on frotte l’ouverture du four avec du lard, ce qui est sans contredit une coutume idolâtre du molochisme, car les anciens Phéniciens et Juifs frottaient leur idole de bronze, avant d’allumer dans son ventre le feu homicide, avec de l’huile parfumée ou de la graisse (Grimm, Myth., appendice XC, LXX, LXXXV; Myth., p. 1112 ).
La fête saint Jean fut célébrée partout par des feux de Jean, celle des Pâques de même: on y pria, chanta des hymnes ecclésiastiques, jeta des offrandes aux flammes, y fit cuire des pois pour les porter chez soi; on emporta même les charbons de ces feux sacrés, tout cela comme autant de talismans contre la sorcellerie et les blessures. Le clergé, l’aristocratie, les rois étaient à la tête de cette solennité .
Aux veilles de Walpurge, de Noël, dans le Carême, on en alluma aussi: à Marseille, on brûla à la fête de Noël des billots de bois, appelés chalendal, caligneau, calendeau; en Dauphiné de même. Le jour de l’an était alors le 25 décembre et s’appelait chalendes on catendas (Grimm, Myth., 581, 593), et encore à l’heure qu’il est, on connaît en France le trefué et la souche de Noël (Grimm, Myth., Append. CXVI, CXIX): souche est probablement un mot chaldéen, introduit du christianisme oriental. Le jour de la fête des brandons y rappelle également le culte du feu.
Le culte molochiste se servit de certaines expressions, pour désigner ses horreurs sacerdotales, tout en les voilant aux yeux du grand public; ce sont principalement les mots amour, mariage, époux, qui étaient de vrais termes techniqnes. Ainsi, le géant d’airain à tête de taureau, en Crète et en Sardaigne, qui tue les étrangers en les brûlant, est appelé tauros, talos; comparez en grec talis, pucelle, fiancée, en latin talassus, talassio. Dans l’Ancien-Testament, Jéhovah est évidemment appelé du même nom, ou, ce qui revient au même, l’enfant mâle circoncis est appelé le fiancé sanglant de Jéhova (II, Moïseh, 4, 24): «Et chemin faisant il arriva dans l’auberge, Jéhovah vint pour égorger Moïse; mais Zippora prit un couteau et coupa le prépuce de son fils et le jeta devant ses pieds en disant: Tu m’es un fiancé de sang. Alors Jéhovah se retira de lui. Elle avait prononcé ce mot fiancé de sang à cause de la circoncision .»
Les Turcs, les Perses, les Arabes appellent la circoncision un mariage. Zippora a probablement tué son fils Moïse en l’honneur de l’idole Jéhovah, et les rédacteurs de l’Ancien-Testament ont cru nécessaire de radoucir ce cannibalisme, en lui substituant l’invention de la circoncision. Les chrétiens, après avoir discuté longtemps et avec beaucoup de zèle sur la circoncision (voyez les épit. du Nouv. Test.), la remplacent enfin par le baptême: désormais cet acte caractéristique s’appelle souvent baptême de sang, et alors il est censé avoir une force infiniment plus grande que le simple baptême à l’eau (Schrœckh, W. 257 Münscher, II, 258. IV, 314. Gfrœrer, I, 410). Les taurobolies et criobolies païennes en l’honneur du Mithras avaient la réputation d’un baptême de sang, et les chrétiens parlaient aussi d’un baptême sanglant, du martyre; le monde antique versait depuis longtemps le sang à flots. Remarquez maintenant la singulière dénomination de fiancé et d’époux, que les chrétiens jusqu’aujourd’hui ne cessent de donner au Christ; il est le mari des martyrs et confesseurs, le fiancé de ceux qui se vouent à lui et fuient le monde. La littérature ecclésiastique en poésie et en prose fourmille d’exemples. «Je vous ai fait épouser un homme, le Christ, pour vous lui amener en vierge pure», dit saint Paul (II, Corinth., II, 2); dans l’Apocalypse, l’agneau est le fiancé des saints dévoués, et fait ses noces avec eux (XIX, 17, 7). Cyprien appelle les vierges les fiancées du Christ, et si une devient amoureuse d’un mortel, dit-il, elle commet par là même une infidélité envers son époux divin ; sainte Agnès chante (chez Kosegarten) la gloire de son époux céleste Jésus-Christ, de même sainte Gertrude, sainte Edeldrude.
Mais ce sont avant tout des douleurs physiques (remarquez bien qu’il ne s’agit point ici des douleurs psychiques, circonstance qui ne prouve guère, ce semble, en faveur du célèbre spiritualisme chrétien) des tourmens infligés par les instrumens du bourreau, qui rendent l’âme du martyr à son amant céleste. Sainte Christine est mise sur une roue à feu, et on compare cette roue au lit nuptial (Rousseau, II, 63). De même sainte Agnès (Wolff, I, 173), et la vieille chanson sacrée dit d’elle; «Voilà comme elle a fini, cette fiancée aimante du Sauveur; oui, le sang concilie, le sang unit, le sang seul peut fixer l’amour. (Kosegarten, 70. Rousseau, I, 19)» Le sang humain joue un rôle étrange dans le christianisme, il faut l’avouer. C’est une véritable hématolatrie.
Je passe une foule d’usage qui appartiennent à cette catégorie. La réception de la nonne catholique, par exemple, en contient de très remarquables; ainsi on lui coupe les cheveux comme à un cadavre, on l’étend sur les dalles sous un suaire, on chante un Requiem sur elle, on lui donne un crucifix (son fiancé) à embrasser, on lui met (en Suède) trois fois du sable sur son bras comme pour l’enterrer (Afzelius, III, 233); une religieuse qui entra dans l’ordre suédois, sainte Brigitte, fut même ornée d’une bague en l’honneur du Christ et d’une couronne sur laquelle il y avait une étoffe écarlate représentant la croix ensanglantée. Dans le couvent elle était tenue à prier chaque jour dans une grotte sépulcrale. Le Christ fit ses fiançailles avec sainte Catherine de Sienne par une bague, et on solennisa cet événement dans une fête annuelle.
Des hommes se fiancent avec Marie. L’archevêque saint Edmond fait faire une belle bague d’or avec l’inscription Ave Maria, et va la mettre au doigt de l’image pour se sacrifier lui-même, victime et prêtre sacrificateur à la fois en une personne. Sainte Agnès à son tour, après être immolée d’une manière violente au Christ, devient peu à peu tellement supérieure au commun des autres saintes, qu’un jeune moine se fait l’amant de sa statue, et lorsqu’elle a accepté l’anneau nuptial, le mariage mystique a lieu. Cela signifie en bon et intelligible langage, que ce moine fut égorgé devant l’autel de la sainte idole: comme Hermann Joseph de Cologne, qu’on tua avec une hache en l’honneur de la Sainte Vierge, son épouse (voyez plus bas).
Toutes les fables nationales de l’Allemagne parlent d’un fiancé , d’un amant, qui surprend les jeunes filles, c’est la mort corporelle et palpable, comme il est dit. Elles parlent d’une fournaise, d’un poêle de fer rougi qui exige qu’on lui donne pour épouse une vierge, d’un monstre qui demande une femme, d’un fiancé qui assassine sa fiancée au pied de l’autel, etc. Tout cela signifie le culte du feu, qui insensiblement se combine avec l’idée du mariage. Ainsi, chez les Phéniciens, et leurs frères les indigènes de Palestine, le culte cannibale qui dévore l’étranger et l’enfant mâle aîné, marche à pas égal avec le culte de la prostitution, qui s’exerce comme chose sacrée dans les environs du sanctuaire de l’idole.
Contre les horreurs du Moloch, dit-on, le christianisme a toujours fait de l’opposition. C’est une erreur qui vient d’une confusion très enracinée.
Christianisme, Humanité, sont deux choses tout à fait différentes; rien de plus erroné que de croire le christianisme digne du nom de la religion humanitaire par excellence. Comment, vous ne savez donc plus qu’il enseigne le sacrifice sanglant du corps de son Dieu? une fois sur Golgotha en original, et un nombre infini de fois en imitation? La messe est bien la répétition incessante de cette immolation: «Dans la messe nous renouvelons la Passion du Christ; c’est le renouvellement du sang divin versé ; elle est le plus haut de tous les sacrifices holocaustes; rayez cette immolation, et vous n’aurez qu’un simulacre de service divin, etc.,» voilà les paroles du père Von Cochem (septième édit., Cologne, 1808, Cum. p. et p. superiorum: Explication fondamentale de la messe; et Kreuzer, 1844, Cologne, Le saint sacrifice); et il ajoute même: «Dans la messe, le sang sacré crie pour nous.» C’est le déicide.
Ce qui donne à penser, c’est que le Nouveau-Testament ne combat point l’immolation humaine; il fait les plus grands éloges à Abraham pour avoir voulu massacrer son propre fils devant l’autel, et l’Église a toujours pieusement suivi cet exemple du Nouveau-Testament. L’anthropophagie n’y est guère diffficile à découvrir, au moins l’anthropothysie. Augustin, Chrysostôme, Cyrille d’Alexandrie, parlent avec une franchise vraiment étonnante de l’usage de manger la chair humaine; c’est d’après eux un acte intégrant du culte chrétien (Münscher IV, 383). Aurèle Augustin (Contra adversarium legis et prophetarum, II, c. g.) dit que les chrétiens ne s’en scandalisent point: «Bien que dévorer de la chair humaine paraisse être plus affreux que tuer des hommes, et boire du sang humain plus affreux que le verser.» Chrysostôme (In Matth. homil., 83) dit de Jésus qu’il montra, par son exemple, aux disciples de ne plus reculer devant l’apparence si affreuse et horrible, et Cyrille (Contra Nestorium, IV, 4) regarde la sainte Cène comme un banquet anthropophage (Munscher, IV, 378). Pour en disculper le christianisme, on nous objectera peut-être que si la mort du Christ est une immolation de la chair humaine en général, elle en est la dernière et coupe court, une fois pour toutes, aux autres immolations; ce qui semble résulter principalement de l’épître aux Hébreux. Mais cela ne suffit pas pour réfuter victorieusement l’accusation, car il y subsiste toujours l’idée fondamentale d’un sacrifice humain sous la forme de Jésus-Christ, idée vraiment cannibale. Remarquez en outre qu’à l’époque de l’origine de notre ère, les Israélites avaient l’habitude de faire des sacrifices d’animaux, ce que le christianisme déclara entièrement insuffisant, en appuyant fortement sur le grand sacrifice humain; cela prouve un retour vers l’ancien barbarisme religieux, sur lequel déjà, depuis longtemps, avaient prévalu les sacrifices d’animaux. La lettre apostolique aux Hébreux s’est enivrée de sang, pour ainsi dire; elle ne discute d’un bout à l’autre que la question du sacrifice sanglant; elle dit que le sang d’un animal ne suffit pas pour mitiger la fureur de Dieu, qu’il faut pour cela le sang précieux d’un homme. Voilà enfin, ce me semble, un mot dont on doit prendre acte; les sacrificateurs druides, carthaginois, mexicains et sandwichiens n’ont jamais parlé autrement. On est bien aveugle ou bien opiniâtre, quand on ne réfléchit pas sur cette phrase du Nouveau-Testament. L’Ancien nous en fournit à son tour des pareils:
«Lorsque Moïse eut publié chaque commandement de la loi, il prit le sang des veaux et des boucs, en jeta sur le livre sacré et sur le peuple, et s’écria: Voici le sang de l’alliance que Dieu vous offre Et Moïse en versa aussi sur la tente, le mobilier et les vaisselles du sanctuaire. Et d’après la loi, tout doit être purifié par du sang; sans verser du sang, il n’y a pas de rémission des péchés. Ainsi, les images des choses divines doivent être purifiées de la sorte; mais es choses divines elles-mêmes réclament un sacrifice meilleur.»
Voilà encore un euphémisme dont se sert la Bible dans cette affaire:
«Il est impossible que le sang des béliers et des bœufs lave nos péchés. En entrant dans le monde terrestre, il a dit: Tu n’as pas voulu des offrandes et des sacrifices, mais tu m’as préparé un corps humain, car tu n’aimes pas les sacrifices brûlés. Et je dis: me voilà, je suis arrivé, ô Dieu, pour faire ce que tu veux. Et par cette volonté, nous sommes sanctifiés à l’aide du corps de Jésus-Christ que nous immolons, etc.» (Hébr., 9, 19). Dans 10, 4, on rencontre uu sophisme; le psaume 40, 7 y est faussement allégué ; Hébr., 9, 11 présente Jésus-Christ comme le vrai grand-prêtre qui s’immole à Dieu par l’intermédiaire de l’Esprit éternel ; et Hébr., 12, 24 parle du médiateur de la nouvelle alliance, Jésus, dont le sang vaut mieux que celui d’Abel. Le Nouveau-Testament combat donc les sacrifices d’animaux des Juifs, mais nullement par philanthropie; il les méprise comme mesquins; ce qu’il lui faut, c’est du sang humain, surtout le sang d’un Homme-Dieu. «Voyez l’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. Notre Passah aussi a été immolé pour nous, c’est le Christ. Vous êtes rachetés par le sang chéri du Christ, de cet Agneau sans tache et sans péché. L’Agneau abattu est digne de recevoir le pouvoir, etc.» (saint Jean, t. 29; Corinth., t. 5, 7; saint Pierre, t. 119; Apocalypse, 5, 12; Actes des Apôtres, 8, 32 et beaucoup d’autres endroits). Qu’en faut-il conclure? le voici: le christianisme n’abolit pas le sacrifice en général, il n’abroge que le sacrifice animal, en le remplaçant par le sacrifice humain, et cela en connecté avec le cannibalisme des anciens molochistes.
Cette signification toute spéciale qu’on donna à la Passion du Christ, fut immédiatement transmise à celle de ses élèves, successeurs et imitateurs: «Je vous exhorte, ô mes frères, au nom de la miséricorde divine, à donner vos corps pour qu’ils deviennent un sacrifice vivant et sacré, et qui plaise à Dieu. Je serai immolé sous peu de temps. Maintenant je suis joyeux des souffrances pour votre salut, et je remplis ce qui en manque encore dans les tourmens chrétiens, dans ma chair pour le bien du corps du Christ; or le corps du Christ, c’est la communauté chrétienne. Et je suis content quand on me verse comme un sacrifice sur le sacrifice de votre foi» (Rom. 12, 1, 2; Timoth., 4, 6; Coloss. 1, 24, Philipp. 2, 17), et ainsi de suite. L’idée du sacrifice sanglant, c’est l’idée fixe. Ignace écrit aux Éphésiens: «Mon espoir était d’arriver, par votre prière, à l’honneur de lutter à Rome contre les bêtes sauvages, pour avoir la mort du martyre et d’être un bon disciple de Celui qui s’est immolé en sacrifice à Dieu,» Il écrit de même aux Romains: «Me voilà un blé de Dieu, et je dois être moulu sous la dent des bêtes fauves du cirque, afin que je sois reconnu comme un pain pur du Christ. Priez le Christ pour moi, afin que je devienne une victime à l’aide de ces instrumens-là !» Ce chrétien veut donc, remarquez-le bien, non-seulement être victime de sa foi, mais une victime à manger, un pain. N’est-ce pas là de l’authropothysie et de l’anthropophagie à la fois? Et Origène est parfaitement dans la route logique quand il dit: «Pour les Israélites, le sang des bœufs, des moutons, fut versé ; pour nous, le Fils de Dieu a été abattu; cette restriction du sacrifice pourrait faire notre désespoir, heureusement il y a encore d’autres moyens de nous laver de nos péchés: ainsi le repentir et le martyre (In levit. hom., 2, opp. id. Ruaci, 2,190).» La mort du martyre est, d’après Origène, capable de faire le salut de l’âme d’autrui; il en est comme du martyre qu’a souffert le Christ (Exhort. ad martyr,, 1, 309); par conséquent un ange, un homme juste, un prophète, un apôtre, qui prie avec zèle pour les pécheurs, doit-il être considéré comme une victime par laquelle Dieu sera concilié et le peuple purifié. Car enfin, les péchés existent, on a donc besoin du pardon, et ce pardon se fait par des victimes; or il y a des péchés divers, donc on a besoin de victimes diverses» (In numer. homil., 24, II, 362). Ce père de l’Église veut que la mort volontaire d’un homme soit un moyen souverain pour faire disparaître la stérilité du sol, les épidémies, et d’autres calamités publiques (Contra Cels., I, 31, p. 349).
Considérant tout ce que je viens d’énumérer, et bien réfléchissant sur les conséquences qu’il faut en tirer, je crois ne pas avancer trop, quand je dis: «Avec une pareille manière de voir comme elle se trouve chez les Pères de l’Eglise qui ont expliqué l’Evangile, et dans l’Evangile même, on pouvait facilement faire encore un pas, le dernier, pour arriver à la franche et simple immolation de la chair humaine et du sang humain en l’honneur du Dieu trinitaire.» Je me borne ici à donner quelques pièces d’appui; leur nombre peut être augmenté plus tard.
Les sept fils de sainte Félicité sont désignés par la dénomination de véritables moutons à immoler en l’honneur de Dieu (Wicelius chorus sanctorum , 316). Les trois jeunes martyrs Cantianus, Cantius et Cantianille répliquent à celui qui leur ordonne de sacrifier de l’encens aux divinités païennes: «Nous sommes chrétiens, nous ne sacrifions qu’à notre Dieu, à lui seul nous immolons nos corps vivans (Wicelius, 230).» Le martyr Scirion «a immolé d’une manière sanglante son corps à Dieu dans la persécution sous le César Décius.» — Saint Laurent sur la grille rougie est «une victime brûlée dont l’odeur était agréable à Dieu.» — Sainte Cathérine, qui regarde le Christ comme son berger, son Dieu, son amant, son fiancé, veut lui offrir en sacrifice sa chair, parce qu’il s’était jadis sacrifié pour elle (Wicel., 414, 623). — Sainte Afre mourant dans les flammes s’écrie: «Je veux me sacrifier afin que mon corps soit purifié.» — Saint Thiémon, archevêque de Saltzbourg, exhorte les assistans de son martyre, à le regarder comme une immolation. — Saint Cyriac ne craint pas le martyre, car depuis longtemps il s’est offert à Dieu comme victime pour ses frères. — Saint Anastase qu’on jette à la mer Adriatique près Aquilée, s’écrie: «Dieu, veuillez accepter le sacrifice.» — Saint Arcade, tandis qu’on lui coupe tous les membres, chante la gloire de son Dieu et lui offre en sacrifice ses membres coupés. — Sainte Thècle se refuse à son fiancé et à ses parens, elle veut rester vierge, et d’après saint Grégoire de Nysse, elle commence par mortifier sa chair en l’immolant. — La congrégation de Notre-Dame était renommée dans tout le Japon pour «les héros de la foi, qu’elle offrit presque annuellement au ciel dans les tourmens divers (Piccolomini, 123). — Saint Laurent, archevêque de Dublin (mort en 1181), se rendant à l’autel de Canterberry dans ses habits pontificaux, reçut un coup à la tête par un individu qui crut qu’il ferait uue bonne œuvre s’il rendait un martyr de ce saint prêtre (Vie des Saints, X, 513), et cet individu était parfaitement bon chrétien d’église, car voyez: saint Pierre, dominicain, fut assailli, en 1252, en Lombardie, par un hérétique et élevé par là au rang d’une victime. Le saint le comprit aussitôt, ne l’évita point, et s’offrit au sacrifice; une religieuse à Florence vit en même temps ce dominicain à côté de la mère de Dieu, et reçut pour réponse: «C’est là Pierre de Vérone qui monte au ciel comme une fumée odorante du sacrifice.» — Saint Robert, abbé de Molesme et fondateur d’un ordre connu, fuit dans sa quinzième année le monde, et «donne en sacrifice au Seigneur la fleur de sa jeunesse» en s’enfermant dans l’abbaye des Bénédictins Montierla-Celle, près Troyes. — Saint Jean de Lodi, évêque de Gubbio, est comparé à la bête céleste parsemée d’yeux au-dedans et au-dehors, selon l’Apocalypse, 4, 6. «La bête céleste dont nous parlons ici, est-il dit, crut que ce serait peu de chose que d’être une simple victime, elle voulut absolument devenir une victime à brûler.» — Le prêcheur mystique Tauler, au XVe siècle, conseille aux nonnes de se donner avec le Christ à la croix et de s’immoler pour tous les mortels. — Sainte Francisque, fondatrice de l’ordre des Oblates, se donne en sacrifice, une corde autour de son cou, et chaque religieuse doit, par un sombre serment monastique, promettre à l’abbesse de s’immoler. — Saint Wilhelme, abbé d’Eskil en Danemark, se prépare avec beaucoup de sévérité à la mort. «Il serait trop long, dit la biographie, si nous voulions énumérer toutes les tortures sacrées, à l’aide desquelles il réussit enfin à affaiblir son corps et à se préparer en victime.» — Saint Albert, ermite et prêtre, regrette de ne pas avoir vécu en martyr sous les empereurs romains, et pour remédier à ce malheur il s’inflige des tourmens charnels, «ce qui ne diffère guère de la vraie mort en victime, comme meurent les grands martyrs sous la main d’un despote (Act. Sanct Antworp. April., tom. I, 673).» — Saint François de Borgia, fils du duc de Gandia, et troisième général des jésuites, avait eu huit enfans avec Eléonore de Castro. Tout à coup il fait le vœu de se mettre dans un ordre après la mort de son épouse. «Il donne en sacrifice non-seulement sa vie et celle de la duchesse, mais aussi celle de ses huit enfans et tout ce qu’il possède (Postelmayer, 123);» ce qui éveille le soupçon d’un massacre religieux fait dans l’intérieur de sa maison par le duc pieux en personne. — Saint Augustin est tout en transport de joie quand il parle du fameux massacre des enfans innocens par Hérode; il les appelle la fine fleur des martyrs morts, non-seulement pour Jésus, mais aussi au lieu de Jésus; ils jouissent maintenant des joies infinies du ciel, ils chantent devant le trône d’éternité en éternité pour remercier Dieu de les avoir fait massacrer (Postelmayer, 356), et probablement les mêmes opinions étaient répandues à l’égard des enfans jetés jadis dans la fournaise phénicienne, et de ceux immolés selon le rite molochiste chrétien.
Il s’ensuit du précédent que l’idée de la victime humaine immolée à Dieu, est l’idée fondamentale du christianisme depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours. C’est bien là une tendance essentielle, et point une factice, venue du dehors.
Le père von Cochem, dans son explication, imprimée à Cologne, en 1808, avec privilége et permission de ses supérieurs (7e édit.), prêche l’immolation de la chair humaine: «Dans les sacrifices mosaïques, dit-il, on brûle au feu toutes les viandes, pour faire voir que Dieu puisse disposer de tout; il saurait donc aussi exiger la mort de tel homme, comme il l’a fait envers Abraham; il a aussi exigé la mort de tous les enfans aînés, en disant dans sa loi: Ils sont tous à moi. Mais il se contenta de voir les mères arriver au temple et racheter leurs enfans par de la monnaie. La sainte Vierge en fit de même, elle racheta son fils pour cinq sicles, mais Dieu ne s’en contenta pas, et il la força de le lui rendre pour le faire tuer et immoler (179).» Empressons-nous de prendre acte de cet aveu solennel, fait par la bouche d’un vénérable et savant prêtre catholiqne en 1710: Dieu peut exiger à la rigueur l’immolation d’un homme; or, la septième édition, datant de 1808, est pourvue de l’approbation ecclésiastique, comme la vieille: «Liber intitulatus Missæ Medulla Germanica ab adm. R. P. Martino von Cochem, ordinis sancti Francisci, capucinorum, conscriptus, alias-que approbatus et in lucem editus et in hac altera editione auctior et emendatior redditus, iterato evulgari meretur. Coloniæ, 26. Febr. 1710. Cornel. Brewer, S. S. Theol. doctor et publicus professor, etc.» Cela suffit
Les reproches que le paganisme fit aux chrétiens ont été toujours regardés comme des calomnies dénuées de fondement; mais la critique moderne ne doit pas se laisser donner le change.
Ainsi, par exemple, il existe un verset (saint Pierre, I, 2, 12) qui sonne agréablement aux oreilles des lecteurs ordinaires, et pourtant ce verset est peu intelligible: «Menez une bonne conduite parmi les païens, afin que ceux qui disent mal de vous comme si vous étiez des criminels, puissent voir vos bonnes œuvres et louer Dieu.» Ce qui est traduit par De Wette: «Je vous exhorte de mener une conduite convenable parmi les païens, afin que ceux-ci apprennent à estimer mieux ce à propos de quoi ils vous calomnient comme des criminels...» En grec il y a, au lieu de estimer mieux, etc., le verbe epopteusantes; or, epoptès est, on le sait, un individu initié au troisième et suprême rang des mystères d’Éleusis. Le même nom fut conservé pour les chrétiens baptisés. Encore: saint Pierre, I, 3, 14, dit, d’après la traduction de De Wette: «Si vous souffrez à cause de la justice, vous êtes bienheureux. Mais ne vous effrayez pas... faites afin que ceux-là soient confondus comme calomniateurs pour ce dont ils parlent quand ils vous appellent des criminels.» Et saint Pierre, II, 2, 12, dit que les ennemis du christianisme calomnient parce qu’ils ne connaissent pas certaines choses. Certes, je ne suis pas assez aveuglé pour ne pas reconnaître l’exhortation si souvent répétée de vivre vertueusement et de ne pas offrir du scandale au public; mais je n’y vois rien qui réfute sérieusement l’accusation. La première lettre aux Corinthiens contient des pensées (chap. 1 et 2) inouïes dans le paganisme romain: l’apôtre y parle d’une mystérieuse sagesse divine, qui travaille en secret, qui se communique aux christicoles; d’un esprit céleste qui ne veut pas être jugé mondainement, mais spirituellement, c’est-à-dire contrairement aux conditions légales de la nature humaine. C’est là une doctrine terrible, avec laquelle on peut écarter sur-le-champ toute conclusion logique, égorger toute chose humaine, et justifier, sinon provoquer, toute sorte de barbarie.
On a eu tort de reprocher aux chrétiens primitifs des actes d’impudicité, cela est radicalement opposé à l’exaltation ultra-poétique et visionnaire, au superbe, et — pourquoi ne pas le dire? — sublime dédain que ces novateurs fiers et humbles avaient pour la chair et la politique. Le Nouveau-Testament se prononce partout, principalement dans les épîtres, avec une extrême rigueur sur les affaires sexuelles (saint Pierre, II, 2) . Mais nous sommes obligés de méditer sérieusement une autre accusation formulée contre eux par les païens les plus généreux, les plus instruits, les plus tranquilles.
Tacite, cet homme supérieur sous tous les rapports, aurait-il parlé comme il l’a fait des chrétiens, si ceux-ci n’avaient été que ce que leur littérature et leur tradition nous assurent? Comment Tacite, après avoir déclaré mensongère l’accusation d’avoir incendié Rome sous Néron, aurait-il appelé la nouvelle doctrine une exitiabilis superstitio, un malum de la catégorie de ces pudenda et atrocia qui confluèrent de toutes les parties du monde dans sa capitale? Tacite leur reproche d’avoir odium generis humani, de haïr l’humanité ; il les appelle per flagitia invisos, sontes et novissima exempta meritos (Annal., XV, 44); et Suétone (Néron, c. 16), genus hominum superstitionis novæ ac maleficæ. Laissez de côté le témoignage du biographe des césars; mais que ferez-vous de celui de Cornèle Tacite? dire qu’on avait indignement surpris la religion de cet homme? ou qu’il a voulu, dans ce passage, faire de la rhétorique comme dans sa Germanie? Dites-moi plutôt, que penseriez-vous d’une association dont un Tacite d’aujourd’hui s’exprimerait de la sorte?
Les païens romains étaient très tolérans en matière de foi, ils ne s’opposaient pas aux cultes divins, même quand les adorateurs se mettaient par là, jusqu’à un certain degré, en contradiction avec les lois de l’empire; Mécène conseille en vain à Auguste Octavien d’opprimer les religions étrangères (Dion Cassius, 52, 36; Cornèle van Lynkershoek, De cultu religionis peregrinæ apud veteres Romanos, p. 244). Et Creuzer a raison de dire (Symbolique, II, 58): «La politique de Rome permit même des sociétés religieuses: ainsi les soi-disant Chaldéens, Magiens, Égyptiens et autres coréligionnaires purent vivre selon leurs rites quelquefois très scandaleux, et ils ne se virent pas même gênés par les autorités romaines quand ils agirent contre la loi romaine du mariage... Déjà avant Mécène le peuple romain avait reçu avec des honneurs le culte asiatique de la Cybèle .»
Eh bien! comment expliquer la cruelle sévérité dont même les plus doux des césars sévissaient contre les chrétiens? Schroeckh déjà a fait la remarque suivante en 1768 (Hist. de l’Église, III, 97): «Nous supposons, nous prouverons même que les premiers chrétiens n’avaient point mérité d’être poursuivis avec tant de rage; mais d’un autre côté, il n’est pas permis de croire tous les martyrs chrétiens innocens et tous leurs ennemis infâmes; là rien que des saints, ici rien que des pervers, et cela pendant deux cent cinquante ans, dans une longue et large série d’hommes de toute sorte, ce serait un fait sans égal en matière de morale.» Ce professeur et théologien protestant croit devoir regretter la perte du recueil, fait par le jurisconsulte Domitien de toutes les ordonnances impériales contre les chrétiens, dont Lactance parle (Inst. divin., V, 11), et il ajoute que les annales du christianisme ancien, écrites par des chrétiens, ne sauraient guère nous donner une représentation intégralement véridique de son développement. C’est à peu près comme l’histoire de Carthage écrite par un Romain.
Ce qui est connu, c’est que la fameuse mystériocrypsie, l’habitude qu’ils avaient de cacher leur culte, a contribué beaucoup à les rendre suspects. Boetticher dit: «Soit, mais n’oublions pas qu’en outre il y avait là, guerre à mort entre le fétichisme classique, politique, et le démonisme oriental (Idées d’une mythologie artistique).» Sans contredire cette restriction ( dans le christianisme il y a en effet un côté qui peut s’appeler angélisme ou démonisme, voire même magisme oriental), je dois ici insister sur des passages comme par exemple Ambroise (des myst. c. 1): «Si j’avais parlé des sacremens à un individu non baptisé, je serais un traître;» Cyrille de Jérusalem (catech. VI, 29): «aussi avec les catéchumènes nous ne parlons sur les mystères que d’une façon secrète;» saint Augustin (expos. in ps. 103) dit explicitement même: «que les païens voient nos œuvres, mais que nos sacremens restent cachés devant eux;» Chrysostôme (homil. 23 in Matth.): «Nous exécutons (réalisons) nos mystères derrière des portes fermées, après avoir éloigné ceux qui ne sont pas des initiés.» Voyez Kortholt, paganus obtrectator, c. 9; p. 381 avec les mots d’Ambroise, de Abrah. c. v.: «Latere debet omne mysterium et quasi operiri silentio, ne profanis temere divulgetur auribus. Praefat, in enarrat. ps. 45: non temere alicui mysteria divulgemus, nisi sacramentorum consortibus, quos dominus vocavit ad gratiam suam. Offic. I: non omnes vident alta mysteriorum, quia operiuntur a levitis, ne videant, qui videre non debent, et sumant, qui servare non possunt, etc.» Je voudrais savoir, si, en lisant ces mots, le païen le plus juste, le plus circonspect, le plus doux, le plus probe, aurait été capable de se défendre d’un certain frisson, et d’un soupçon motivé sur ces paroles mêmes? Si les chrétiens, du reste, lisaient ces mots sans savoir qu’ils viennent d’un de leurs chefs, ils crieraient hautement qu’il fallait se défier de ces gens-là. On sait la distinction de la missa catechumenorum, ou, leitourgia tôn katechoumenôn, et de la missa fidelium, leitourgia tôn pistôn; nous avons donc là un service divin public, et un autre entouré du plus grand mystère. A quoi bon ce secret? qu’avaient-ils donc à cacher? La messe clandestine ou mystérieuse est désignée par excellence sous le nom de missa, la solennité de la sainte cène; dans ce sens le mot se rencontre déjà dans Ambroise (epist. 20: post lectiones atque tractatum dimissis catechumenis missam facere cœpit. Les catéchumènes ou les novices qu’on avait à préparer pour l’initiation, étaient divisés en plusieurs classes: accroomenoï, audientes, auditeurs; gonyclinontes, genuflectentes, ceux qui fléchissent le genou; baptizomenoï ou photizomenoï, competentes, des personnes à baptiser, etc. Par le baptême on entra dans le culte mystérieux, ésotérique. Augustin exhorte (sermo. 132, 1) les auditeurs au baptême: «Voyez, le Passah arrive, faites mettre votre nom sur la liste; si vous n’êtes pas attiré par la fête même, vous serez au moins curieux d’apprendre la signification des paroles suivantes: qui mange ma chair et qui boit mon sang, celui-là reste en moi et moi en lui.» Les baptisés s’appelaient epoptaï, memyemenoï, les non baptisés amyetoï, l’administration des sacremens mystagogia, et le Christ devient le grand, mystagogue (Gfroerer I, 538; II, 2, 768,etc.). On dira peut-être, la cause de ce secret rigoureux était le manque d’intelligence ou de foi des novices, mais qu’on réfléchisse sur ce que dit saint Augustin ( in Johann. 16, tract. 95 3): «Si nous ne communiquons pas aux catéchumènes les sacremens des croyans, nous le faisons, ut ab eis tanto ardentius concupiscantur, quanto eis honorabilius occultantur.» C’est donc pour stimuler leur curiosité ? mais c’est incroyablement imprudent vis-à-vis de la force et l’opinion publiques du paganisme. Kreuser de même (p. 178) dit que c’était au contraire la plus haute prudence, parce que les chrétiens avaient l’intérêt de ne pas se laisser trahir par un catéchumène trop vite initié, et dénoncer aux magistrats romains. Qu’est-ce que cela veut dire? des catéchumènes assistent pendant des années entières aux conciliabules secrets, ils connaissent donc parfaitement l’existence locale d’une communauté chrétienne, et par conséquent aussi au moins quelques-uns des membres: et on craint de n’en être trahi que quand on leur aura montré la fine fleur, le grand sacrifice, de la doctrine? quel était donc ce sacrifice dont la vue occasionna des trahisons? On n’a rien à répondre à ces questions, et on veut encore que nous laissions passer sans hésitation la phrase de Cyrille de Jérusalem (édit. Mille. Oxon. 1703, p. 9,10, Édit. Toullée, Paris 1720, p. 9) qui dit que le vin de la sainte cène phrenitin ergazetaï, fait naître la fièvre cérébrale ou l’aliénation mentale; le malade en meurt, dit Cyrille, le médecin est calomnié ! Quels sont donc ces principes chrétiens qui produisent un pareil effet? Un autre Cyrille, l’Alexandrin (homil. in mystic. cænam édit. Paris de 1638 V, 2, p. 371) dit: «Après être arrivé jusqu’aux mystères qui donnent la vie, hâtons-nous de prendre le repas mystérieux: ce qu’on y parle, est terrible, ce qu’on y fait, est terrible aussi. L’agneau engraissé y est abattu, l’Agneau divin, etc.,» le repas est désigné par les mots phobera kai phrenodes thysia, une immolation terrible et provoquant de l’aliénation mentale ( Gfroerer II, 2, p. 790. Munscher IV, 378). Chrysostôme dit que beaucoup d’initiés, après avoir pris part à la sainte cène, se retiraient tout à fait de la communauté ; il s’en plaint, mais ils avaient probablement leur raison d’agir de la sorte. Léon le Grand et Gélase en 492, deux papes romains, s’étonnent qu’il y a des chrétiens qui repoussent le calice, «Comperimus autem quod quidam, sumpta tantummodo corporis sacri portione, a calice sacri cruoris abstineant: qui procul dubio, quoniam nescio qua superstitione docentur obstringi, aut intégra sacramenta percipiant, aut ab integris arceantur quia, etc. (Léon, sermon 41, 5. — Gelas. in corp. juris canonici, de consecratione, distinct. II, 12).» Ces chefs-prêtres chrétiens trouvent singulier que quelques-uns n’aiment pas à boire du sang humain. Ce calix sacri cruoris était si affreux, que la secte des hydroparastates ou aquarii exclua formellement le vin de la sainte cène, elle se contenta de l’eau pure. Et l’Église romaine en retirant le calice aux laïques, n’a-t-elle pas eu un motif bien plus plausible que celui qu’elle en donne? Du reste, elle n’a pas toujours été si avare de cette boisson sanglante et sacrée. Cyprien ( de lapsis) en raconte une scène déplorable: «Une mère prend avec elle son enfant pour aller à l’eucharistie. Déjà, chemin faisant, la petite commence à crier, à sangloter et tombe dans des attaques de nerfs: un diacre présentant plus tard à tout le monde le calice sacré, l’enfant se récrie de plus en plus fort et le repousse. Alors le prêtre s’empare d’elle et lui verse quelques gouttes dans la bouche; la fille sanglotte et vomit.» Pour expliquer cela on dit que la petite malheureuse venait de manger un peu du pain et du vin des païens. Cette explication, parfaitement digne de l’évêque carthaginois (molochiste) est citée avec plaisir par nos modernes historiens ecclésiastiques et dogmatiques (Munscher II, 371)! Un temps viendra qui ne voudra pas croire l’aveuglement de nos modernes... Cyrille de Jérusalem avoue qu’un novice peu affermi dans la foi fut attaqué de frénésie immédiatement après avoir appris les mystères chrétiens, et le même fait est rapporté par une légende allemande d’un prince danois. Un fils du roi Louis, Charles, tient une diète en 873 à Francfort au jour de Noël, le Démon arrive sous la forme d’un ange de la lumière, et dit au prince effrayé : «Dieu m’a envoyé pour vous donner l’eucharistie;» le prince la reçoit, mange l’hostie et tombe dans une telle frénésie qu’il ne peut être dompté par six hommes. Les évêques le ramènent à l’église et l’exorcisent, la santé lui revient, et il fonde une chapelle en l’honneur du Sauveur (Menk-Ditmarsch). . O punica fides!
Un appui pour mon opinion se trouve dans la singulière représentation que des légendes et des œuvres d’art font de la sainte cène; c’est là quelquefois une véritable boucherie où l’on immole un petit enfant, le dépèce, en distribue les membres et les mange. A Wurtzbourg existe un très vieux tableau qui représente le saint repas; sur la table il y a un enfant dans un plat. Un de mes amis, fils d’un antiquaire en peintures, vit dans sa jeunesse chez son père un tableau qui l’effraya beaucoup: dans le plat il y avait un morceau d’un corps humain sanglant. Dira-t-on peut-être que ce ne sont que des idées incohérentes? des caprices isolés? C’est impossible, jamais un artiste chrétien n’eût osé faire de pareilles peintures si l’Eglise ne l’y avait pas autorisé par une doctrine plus ou moins nettement précisée. Qui sait si dans ces temps-là quelques-uns ne croyaient pas sincèrement, pieusement, que le Christ avait immolé et mangé un enfant dans sa sainte cène? Posez une fois en principe l’immolation d’un être humain vivant en l’honneur de Dieu ou, — ce qui revient à peu près au même, l’essence divine et l’essence humaine étant identiques dans leur racine, — ou, dis-je, pour le salut de l’Homme, et vous ne reculerez plus, pour peu que voudrez être logiques, devant les idées cannibales. Sans me laisser arrêter par les cris des ennemis perpétuels du libre examen, qui ne cessent pas de m’appeler blasphémateur, je les prie de considérer l’énorme puissance que la civilisation a dû faire valoir; de sorte que l’opinion publique ne goûte plus depuis bien des siècles les tableaux anthropophages; mais cette civilisation s’est fait jour, ce me semble, en dépit du christianisme. Les tableaux de ce genre sont rares, j’en ai vu pourtant plusieurs de mes propres yeux, et j’en ferai la description plus bas.
La littérature est plus riche sous ce rapport que les beaux arts. Dans le vieux ouvrage français intitulé Histoire du saint Greal, par Robert de Bouron (le nom de l’auteur est différemment écrit), on lit que le Christ enseigne la messe à Joseph d’Arimathie, pendant un orage et un tremblement de terre effroyables, et la croix apparaît avec la figure du Seigneur qui y est attachée; l’Arimathien fait comme son divin précepteur lui ordonne, il bénit le vin et le pain; et après l’avoir fait, il voit le vin changé en sang encore tout bouillant de chaleur vitale, et le pain en un enfant vivant; cette scène cannibale se continue par le dépècement de l’enfant en trois morceaux. Joseph tombe à genoux et prie; mais en se relevant il ne trouve dans la patène sacrée qu’un pain; tout finit par un acte éclatant d’anthropophagie: Joseph met ce pain dans la bouche, et le pain redevient enfant. Nous ne mériterions pas le nom d’êtres intelligens et supérieurs à la bête, si nous fermions nos yeux devant un pareil fait, qui dévoile on ne peut plus clairement l’antique mystère de la messe sanglante. Et, ce qui est remarquable, c’est que Dieu, avant de lui enseigner la messe, ordonne à cet élève d’aller trouver son épouse et d’engendrer un fils, qui probablement sera la victime à immoler (Buesching: contes, poésies, jeux de carnaval du moyen-âge; Breslau, 1814). Il y a peu de temps les journaux contenaient ce qui suit: «A Lenz, canton des Grisons, en Suisse, une communauté fraternelle de la bonne mort vient de se former; voici son programme: O Seigneur Jésus, très aimé et très haut Dieu, sauveur de ma pauvre âme, j’ai confiance en tes amères souffrances, et ta terrible mort et ta douloureuse agonie sur la colline des Oliviers et sur le tronc de la croix sacrée pour tous les hommes, et par conséquent je me sacrifie pour toi à mon tour, pour te prouver ma reconnaissance éternelle; veuille m’accorder, je t’en supplie avec humilité, une part quelconque à ton mérite immortel, m’inscrire dans le livre du salut de tes cinq stigmates, et me garantir dans ta grâce infinie une bonne mort chrétienne et pieuse, à moi, à tous les autres membres de cette communauté. Amen.» Les noms des confrères sont signés en bas, parmi lesquels se trouve celui du curé (Nouveau journal de Zurich, 1847. 23 mai, n° 143, p. 594, avec la citation: Journal des Grisons). Le christianisme officiel et ecclésiastique se cramponne donc encore à l’heure qu’il est aux anciennes idées d’immolation, et qui sait s’il n’y a pas au fond de ces confréries et formules oratoires, toutes modernes qu’elles puissent être, un vieux levain d’anthropothysie qui ne se contente pas de rester renfermé dans la théorie? Et même, si cette hypothèse était injuste, nous sommes au moins autorisés par la considération de tout cet ensemble hideux de tant de notions, d’images, d’allégories, de symboles, d’emblèmes, de caprices si farouches et fantasques, à en inférer la possibilité des barbarismes les plus révoltans. Voyez, par exemple, cette jeune paysanne à Wildenspuch (canton de Zurich) qui, en 1823, mois de mars, ne réussit à se faire clouer sur une croix et briser le crâne qu’à force de beaucoup de prières adressées aux sœurs et aux frères; voyez ce qui arriva dans la semaine-sainte en 1817 à Ampfelwang, petit village en Haute-Autriche; voyez ce jeune cordonnier italien à Venise, qui, en 1809, parvint à se crucifier tout seul dans sa chambre et à se suspendre avec une corde à l’extérieur de la maison. Parmi les confréries que Kuchelbecker cite dans sa description de Vienne, il y en a une «de l’agonie du Christ», une autre «du sang couleur-de-rose du Christ», ce qui est le sang conservé dans l’église Notre-Dame aux Saints-Anges; une troisième en l’honneur de saint Benoît, a le devoir de penser toujours à la mort et de s’y préparer avec soin (Kuchelbecker, Sur la cour impér romaine avec une descript. de Vienne et des environs, 1732 Hanovre) . Ainsi, quand on contemple le christianisme dans sa forme spécifique, et abstraction faite de ce qu’il y a en lui de mosaïque et, sous un nom chrétien, de païen, on est bientôt forcé d’y voir des allusions, sinon des invitations, aux violences les plus douloureuses, à la profusion du sang soit en public soit en secret, à la mort dans des tourmens physiques, à la négation effrontée du monde naturel, à la destruction la plus systématique du moi intellectuel et corporel. On y reconnaît une tendance sombre et sauvage, anti-naturelle et nerveusement saisissante, qui tour à tour menace et ricane, de sorte qu’il doit s’ensuivre une négation tellement âpre que, dit un grand poète, le cerveau et tous les nerfs en vibrent comme une harpe dont les cordes se déchirent; c’est le sommet de l’édifice, c’est l’aliénation mentale. Le curé Mezger le reconnaît dans sa lettre sur la valeur des réunions religieuses privées; mais il se trompe quand il y parle seulement «de la piété fausse et exaltée, qui conduit aux abîmes du vice, de la folie et de la rage; comme l’événement de Wildenspuch, cette progéniture de l’enfer, vient de prouver» ; Mezger aurait dû avoir le courage de trancher le mot.
Nous sommes convaincus que la religion et le culte de l’antiquité chrétienne ont été de la plus affreuse cruauté. Le christianisme n’a point été un bien pour le genre humain, mais plutôt une chute dans un abîme de misère morale, intellectuelle et politique. Ce triste résultat, ce me semble, étant le produit du rétablissement du culte de Moloch; les progrès du monde païen et judéen, faits avec tant de travail vers des doctrines et des théories pures et sublimes, fut tout d’un coup arrêté et ramené aux anciennes idées molochistes, qui, on ne le sait que trop, ont la particularité de mépriser la nature et la vie. Les deux actes de la sainte cène et de la sainte messe, les actes principaux dans cette religion, avaient au commencement la forme d’une anthropothysie et d’une anthropophagie. Plus tard, c’est l’Eglise qui prône les actes d’un culte clandestin et dont jusqu’aujourd’hui on n’a pas encore pu découvrir tous les formidables secrets, et en cela l’Eglise ne fait que suivre son penchant essentiel pour les tourmens physiques et la mort violente, penchant qui se manifeste surtout dans l’immolation nombreuse d’enfans et de personnes d’un âge mûr, jusqu’à plusieurs centaines à la fois. Ces horreurs doivent être regardées comme parfaitement en rapport avec le principe; la christianisme, et dont l’origine est à la source de cette religion. Je ne saurais prouver tout dans ce livre; mais je prouverai assez, et d’autres observateurs peut-être en prouveront le reste.
L’esprit, compris en contradiction avec la nature, avec la seule puissance réellement bonne et divine qni soit digne de l’amour et de l’adoration; l’esprit dans cette forme, dis-je, n’est guère apte à faciliter l’épanouissement de la fleur humanitaire. C’est de cet esprit-là que le christianisme s’appelle le spiritualisme par excellence; or l’esprit dans ce sens ecclésiastique et négatif, il faut enfin s’en apercevoir après dix-huit siècles, est un monstre infernal, une engeance du kakodémon. Cet esprit-là est donc le masque hypocrite dont on s’affuble quand on va commettre des atrocités, il est en même temps l’agent moteur qui pousse à leur continuelle perpétration; il se trouve aussi ailleurs, mais principalement il réside dans le christianisme.
Cet esprit, qui gouverne le monde actuel, il faut qu’il meure. Remplacez-le par la nature, son opposite; la nature, qui a été si horriblement calomniée, mutilée, dégradée, conspuée et honnie par le christianisme; autrement le genre humain restera toujours dans le désespoir et la barbarie. Je ne dis pas que la religion chrétienne ne vaut rien par cela même qu’elle est religion, mais je dis qu’elle est profondément fausse et mauvaise; tandis que la religion vraie et bonne consiste dans la foi en la nature, dans la confiance et le dévouement à la nature, comme à l’unique puissance universelle. Malheur à ceux qui nous disent: La nature est aveugle, sourde, morte. La nature est de la vie, de l’esprit, mais de l’esprit affirmatif, bon, doux et en opposition avec l’esprit négatif, méchant, venimeux dont je viens de parler. La nature est une puissance au-dessus de nous que nous ne saurions, à l’exemple de notre théologie supranaturaliste et chimérique, nier et renier par décret de métaphysique; nous resterons toujours dans les rapports les plus étroits avec la nature, nous lui devons tout, absolument tout ce qui fait notre gloire. S’opposer à la nature mène à l’aliénation mentale, aux crimes et aux tourmens; la suivre avec une simple et innocente obéissance, conduit à la raison, à la vertu, au salut, à la félicité, à la rémission des péchés, à la destruction du mal physique, intellectuel et moral. Contre cette nature universelle le christianisme regimbe depuis dix-huit siècles avec un diabolique acharnement, et se rend par cela même coupable de la révolte, de l’apostasie, les plus atroces; il commet là le véritable crime de l’impiété, le vrai athéisme, le vrai crime de lèse-majesté de la nature. Et si l’histoire jamais lui pardonne un jour de s’être intrus dans le monde, et de l’avoir mis à la question pendant vingt siècles, elle ne le fera que par cet autre esprit doux et juste que la nature lui aura inspiré ; l’histoire regardera alors peut-être le christianisme comme un mouvement pathologique dans le progrès, une maladie jadis malheureusement nécessaire au développement du genre humain; mais elle dira enfin: assez, et cela suffira en effet.
II ne serait peut-être pas déplacé de rappeler ici ce que Reghellini de Schio dit à propos des sacrifices dans son ouvrage (Examen de la religion chrétienne et de la religion juive, 1834, Paris), presque entièrement inconnu en France. Pourquoi ce livre volumineux et savant n’a-t-il pas été répandu dans des extraits populaires à bon marché ? Pourquoi la presse quotidienne n’en a-t-elle pas donné des citations et corrigé les erreurs? Pourquoi les adversaires n’en ont-ils jamais entrepris la réfutation scientifique? Pourquoi ce livre, qui aurait fait du bruit en France avant 1789, en Allemagne et en Angleterre, reste-t-il comme enseveli sous la conspiration du silence depuis quinze années? On répond généralement à ces questions, que l’esprit public de la France moderne ne goûte pas de pareils livres; cette réponse est incompréhensible et ne signifie rien, si elle n’est pas une insulte nationale. L’esprit public goûte tout ce qui est vrai au fond, mais il faut le lui présenter sous une forme convenable, et celle-ci peut en effet varier d’après les époques. La faute (je voudrais presque dire le crime) en est, non pas à l’auteur du livre en question, mais à ceux qui, pendant quinze années, auraient bien eu le temps de le populariser et rectifier.
«La destruction, dit Reghellini (II 248), était l’emblème de ces sacrifices (mosaïques); ils ne rappelaient que la cruauté et l’avidité sacerdotales; toutes les offrandes sont vouées au feu et au sang; tout sacrifice était scellé par le sang; jamais sur l’autel de Jéhovah on ne plaçait une couronne de roses, ou de chêne, ou de lauriers, ni les premiers épis comme à Cérès, ou les premiers fruits comme à Pomone. Le sacerdoce voulait pour lui les prémices des terres et des arbres, mais le sang et le feu seuls étaient de l’essence du sacrifice. C’est le sang, et rien que le sang qui, était agréable à Jéhovah, il était répandu par les lévites, par les sacrificateurs et par le grand-prêtre... Lui seul encore avait le privilége de sacrifier les victimes vouées, sacrifices qu’on appelait holocaustes; la victime, fût-elle humaine, était égorgée par lui et dévorée par le feu...» Et page 248: «Nous regrettons de le dire aux défenseurs des institutions mosaïques, mais à bien examiner la chose, le temple si renommé de Salomon et le sanctuaire n’étaient qu’un dégoûtant abattoir et une cuisine également repoussante... Un sacrificateur recevait le sang dans un vase que, une fois rempli, il passait à un second, et ainsi de suite; ce sang encore bouillonnant parvenait à un sacrificateur qui se tenait près de l’autel des holocaustes, sur lequel il était répandu selon la liturgie, et les aspersions ordonnées étaient faites aux assistans... Si une partie du temple était destinée aux boucheries, une autre l’était aux cuisines. On devine bien pourquoi les historiens juifs et chrétiens ne font nulle mention de ces détails, mais enfin cela est indiqué dans les livres canoniques» (p. 250). «Aussitôt que les animaux étaient sacrifiés, ils passaient dépecés dans un autre endroit du sanctuaire... Remarquons bien que ce lieu était la cuisine destinée aux prêtres seuls, la cuisine du peuple était d’un autre côté du temple... Le peuple ne Rangeait à ses banquets (au temple) que de la vache, de vieilles brebis et point de gâteaux» (p. 252), comme les prêtres mangeaient. Le prophète Ézéchiel chante cette boucherie, cette cuisine et ce banquet dans un langage pompeux (c. 46); le talmud décrit le festin éternel du ciel, où Jéhovah préside, et les Israélites, parés de vêtemens royaux et assis à des tables construites d’énormes pierres précieuses, mangent de la viande du Léviathan et du Béhémoth, et boivent le vin du premier paradis d’Adam, qui, disent les rabins, conservé depuis si longtemps, doit être meilleur que tout autre. Ainsi le culte, chez les Hébreux, aimait particulièrement le sang, et était ventri deditus, comme dirait Salluste; mais ce qu’il importe ici de savoir, c’est que ce sang avait cessé d’être du sang humain depuis bien des siècles. Alors le dogme inouï de Jéhovah devenu homme israélite et mis à mort comme victime humaine, apparut soudainement au milieu de tous ces sacrificateurs d’animaux: l’horreur par là produite devait être immense, tant chez les Israélites que chez les Hellènes et les Romains, qui eux aussi depuis longtemps avaient renoncé aux victimes humaines.
La jeune doctrine, en Judée, entra par là tout d’abord dans une fausse position; elle garda non-seulement les sacrifices mosaïques, mais elle y ajouta même le sacrifice spécifiquement chrétien, elle cumula le sang humain-divin et le sang des animaux. Ce n’est que plus tard qu’elle abandonna le rite sacrificateur de Moïse pour maintenir le nouveau tout seul; reste à savoir si ce nouveau s’est toujours contenté du sacrifice de deux produits végétaux comme symboles du sang et de la chair de l’Homme-Dieu. Sans vouloir empiéter ici sur le jugement du lecteur, je crois devoir insister sur l’injustice du reproche qu’on fait aux païens pour avoir appelé les chrétiens des anthropophages: cette accusation peut bien ne pas être fondée, mais elle est assez excusable, quand on considère les sacrifices mosaïques au milieu desquels le nouveau rite naquit, sa singulière théorie d’anthropothéothysie, et enfin le secret impénétrable dont il entoura ses réunions et ses livres sacrés. Mais un point est assurément erroné dans l’ouvrage de Reghellini, c’est sa prétendue démonstration des orgies communes et de la non chasteté individuelle des premiers chrétiens; il cite surtout le fameux passage de saint Cyprien, évêque de Carthage, où celui-ci défend aux filles et aux femmes de sa paroisse d’aller aux bains publics, qui étaient autant de lieux de débauche: «Quid vero qui promiscuæ balnea adeunt, quæ oculis ad libidinem curiosis pudori et pudicitiæ corpora dicata prostituunt, quæ eum viros atque a viris nudæ vident turpiter ac videntur... nonne ad corruptelam et injuriam suam desideria præsentium sollicitant et invitant?» (Epist. 42; Act. Concil. Nicæ. II; Fleury, Mœurs chrét., II, 29, éd. de Lille. ) «De quelles manières que l’on veuille interpréter ce texte, dit Reghellini, Cyprien nous assure que la communauté des femmes existait à Carthage dans les bains publics et en plein jour, et que les vestales consacrées au Christ n’étaient pas farouches.» Il cite ici les sectes priscillianiste, urigéniste et marcosite, qui méprisaient le mariage comme l’œuvre du Démon, tout en admettant une certaine promiscuité des femmes; il cite les filles nommées agapètes, qui demeuraient dans une prétendue chasteté, comme jadis les Galles de la Cybèle, avec les diacres; les unions nocturnes aux cimetières des martyrs en Afrique, sous l’empereur Valérien; les écrits de Celse (Origène cont. Celse, 8), et surtout Minuce Félix (édit. Lugdun. Batav., 1552, in-4°, p. 9). Mais avec tout cela, on ne saurait prouver que les extravagances et les immoralités de quelques sectes, qui étaient évidemment en contradiction avec la doctrine des Eons, avec le principe de la perversité de la matière, avec la nécessité de la purifier par des pénitences. Reghellini ne comprend pas non plus la signification du monachisme chrétien (p. 510, t. II); il dit ironiquement, avec la superficialité et le mauvais goût d’un voltairien: «Voilà saint Antoine plus célèbre qu’Alexandre-le-Grand ou le grand Sésostris;» comme si le fondateur du monachisme chrétien n’eût pas en effet exercé une influence aussi profonde sur le genre humain que le roi des Macédoniens!
Mais quant à l’anthropothéothysie des chrétiens, elle est théoriquement en harmonie avec leur doctrine théanthropique; il serait difficile d’en prouver clairement la non-existence pratique.
Il est connu, disons-nous, que les rapports des païens, des Saracènes, des Israélites, ne sont nullement favorables à l’opinion opposée; ils sont tous d’accord d’avoir vu un enfant immolé dans des conciliabules chrétiens, où ils étaient entrés par ruse ou de vive force. Nous rappelons ici ce que les chroniqueurs racontent du chef des Saxons païens, du grand Wittekind: il se déguise en mendiant et pénètre dans le camp de Charlemagne, où il assiste à la messe de la semaine sainte, et il voit avec stupéfaction que le prêtre chrétien porte, au lieu du corps du Christ, un petit enfant qui est coupé, distribué et mangé par les communians. C’est là un Passah chrétien avec le sacrifice d’un enfant (Grimm, Mythes II, p. 123; Cochem, p. 90). Suivant une autre pieuse légende, un Juif se mêle aux rangs du peuple qui communie devant saint Basile, et il voit que ce saint distribue les lambeaux d’un petit enfant; après quoi le mécréant, qui lui aussi a mangé de la chair et bu du sang de la victime, s’en va chez son épouse en lui rapportant un petit reste de ces deux matières sacrées (Amphilochius, dans la biograph. de saint Basile dans Rosweyd. vit. pat. lib. I, fol. 156, p. 739: «Cum divinum celebraretur officium, Hebræus quidam, ut christianus, se populo miscuit, ordinem officii et donum communionis explorare volens, et videt infantulum membratim incidi in manibus Basilii; et communicantibus omnibus venit et ipse, et data est et in veritate caro: deinde adest et calici, qui erat sanguine plenus et ipsius particeps est effectus. Atque ex utroque conservans reliquias, pergens in domum suam, ostendit uxori suæ »).
C’est assez fort; mais plus fort est l’histoire suivante: «Un Saracène approche de l’autel dans une ville de Syrie, pour observer le culte du Christ: il voit comme le prêtre, après avoir tué un enfant et disséqué le corps en quatre morceaux, le place sur la patène et fait couler le sang dans un calice. Ici le mahométan entre en fureur et il veut frapper ce prêtre; il se retient toutefois par curiosité, il continue à rester spectateur, il voit que les communians mangent la chair et que le prêtre boit le sang. Alors l’étranger dit: Quels barbares sont ces chrétiens, qui assassinent, d’après leur rite, un enfant, et qui avalent comme des bêtes féroces la chair humaine; je dois punir ces horreurs; et il apostrophe rudement le sacrificateur, il lui montre avec indignation les bouches et les lèvres de tous dégouttant de sang. Le prêtre répond tranquillement: qu’il n’y a là que du vin et du pain, et il félicite le Saracène de ce que Dieu a daigné, par un miracle, lui ouvrir les yeux» (Bolland. ad vitam sancti Georgii martyris, 23; April. et Cochem, p. 127). Ces légendes finissent toujours avec la conversion du mécréant: elles oublient qu’une pareille mauière de dessiller ses yeux est trop cannibale pour séduire un israélite ou un mahométan, qui sont très susceptibles dans cette matière. L’atroce naïveté de ces saintes historiettes est une preuve psychologique à mes yeux; je soutiens qu’elles sont inventées sur des faits réels et nullement merveilleux. Ce sont là des faits que le paganisme romain avait si souvent reprochés aux chrétiens; il est au moins étrange que ceux-ci aient adopté, pour ainsi dire, le reproche en s’en glorifiant.
Ponr confondre des sceptiques et des blasphémateurs, disent les annales de l’Église (Cochem p. 131 par exemple) Dieu leur a fait voir, au lieu de l’hostie, un bel enfant couché sur l’autel, qui fut disséqué par un ange avec un couteau, et donné par le prêtre au sceptique communiant; cela arriva à trois ermites.
Le père Césarius du couvent d’Heisterbach et Cochem racontent: «Il y eut chez nous un religieux, natif du château de Wolmenstein, nommé Gottschalk: cet homme disant la messe de Noël devant un autel latéral, aperçut entre ses mains un bel enfant: la même chose arriva au même temps à saint Walther, abbé de Melrose en Écosse (Cochem p. 142).» Le saint abbé écossais vécut au XIIe siècle, son jour est le 3 août ( Biographie des Saints X, 227). Une pareille substitution d’un enfant vivant à l’hostie fut observée en 1267 à Douai, dans l’église St-Amat ( Cochem p. 107). L’affaire ne se passa pas cependant chaque fois sans catastrophe: Jean d’Alvernia (ou de Fermo) voyant devant l’autel un enfant dans ses bras, ne peut prononcer les mots hoc est corpus meum qu’en frissonnant de respect et d’horreur, et il tombe évanoui; il retourne à la vie par des frictions aromatiques; mais après avoir administré la chair et le sang, il tombe encore une fois, et on le traîne demi-mort dans la sacristie (Cochem p. 82): cette scène se passe à la fête de l’Ascension de la Ste-Vierge. Cela signifie que quelques prêtres chrétiens n’eurent point la force morale de remplir leurs fonctions sacrées dans toute leur effroyable étendue; il y eut des individus, voir canonisés, qui n’y voulurent pas même assister en spectateurs; saint Louis de France, par exemple, qui refusa nettement d’aller voir à la chapelle de son château le grand miracle de l’enfant descendu dans une hostie (Cochem p. 449, 88, 448; il y rapporte encore d’autres légendes de cette sorte; Woulfer, theriaca Judaïca ad examen revocata, 1681, Nurnberg. — Schudt IV, 2: continuat 6 livre, chap. 29, p. 167. — Angélus de Rubeis dans la Vie de saint Félix, 1713, Munnich, chap. 8, 155. — Paschasius de corpore et sanguine Domini c. XIV. — Afzélius II, 67, — Mertel et Winter I, 27, 42; 45. Partout l’apparition de l’enfant).
Quant au mot messe, je trouve qu’en anglais mess signifie manger un mets, et qu’en français le mot mets s’y rapproche singulièrement; mass en anglais est la messe, mes en hollandais signifie le couteau, metzger en allemand signifie le boucher ou l’assommeur, enfin, massacre me paraît être composé de mass ou mets et de sacre ou sacré. La dérivation du latin ite, missa est, n’a point de valeur à mes yeux. Massacre serait donc une tuerie sacrée...
Le christianisme n’est doux que là où il est mêlé d’élémens hétérogènes. On se plaît aujourd’hui plus que jamais à déclarer pour antichrétien et primitivement étranger au christianisme tout ce qui dans le christianisme même contredit la vertu, la nature, l’humanité ; on se fâche déjà à la seule idée que les taches du développement pourraient être ramenées jusqu’à l’origine. Mais sérieusement, voudrait-on ainsi déclarer que le christianisme, tel qu’il s’est manifesté pendant un si grand laps de temps, fut un phénomène en opposition directe avec son idée primive? précisément le contrepied de ce que son fondateur aurait voulu qu’il devînt? Ce serait donc là un fait inouï dans l’histoire du genre humain; ce serait comme si d’un gland de chêne eût poussé un sapin, ou vice versâ ; bref, ce serait une absurdité illogique et contre nature à la fois.
Le développement est toujours en rapport organique avec le commencement; les feuilles, les fleurs, les fruits, les branches, le tronc, sont en continuité, et non-seulement en contiguité, avec les racines: «Je suis venu sur terre pour y apporter la flamme, et je voudrais bien qu’elle y brûlât déjà (saint Luc. 12, 49).» — «Me croyez-vous par hasard arrivé pour établir la paix sur la terre? Non, je vous dis que non; je suis venu pour amener la discorde et la lutte, etc.» saint Math. 10, 34 nous dit: «Ne vous imaginez pas que je viens apporter la tranquillité ici-bas; je suis venu y apporter le glaive.» (Comparez ici ce que l’auteur a écrit p. 9 dans la Voix de la Vérité.)
«Laissez venir les petits enfans, ne les repoussez pas» est sans doute un passage très beau, très doux, et qui fait bien de l’honneur à l’Évangile. Jésus est l’ami des enfans.
Jetons-y maintenant un regard critique, même au péril d’être à la fin désillusionnés; mais la vérité avant tout et dans tout, rien que la vérité et la vérité entière, voilà notre devise.
Lisons d’abord ce qui suit:
«Et ils lui amenèrent des enfans pour qu’il les touchât; mais les disciples parlèrent durement à ceux qui firent ainsi. Et Jésus le voyant éleva sa voix, il se fâcha, et dit: Laissez donc arriver les enfans, le royaume des cieux leur appartient (saint Matth. XIX, 18; saint Marc X, 13; saint Luc, XVIII, 15).
Pourquoi amène-t-on les enfans? pourquoi Jésus doit-il toucher les enfans? c’est-à-dire leur imposer ses mains en priant? Évidemment pour les bénir, pour les rendre heureux et fortunés. Pourquoi ses disciples ne veulent-ils pas le permettre? pourquoi Jésus se fâche-t-il? A ces deux questions on a répondu, mais très mal répondu; les disciples, a-t-on dit, étaient mécontens de voir leur conversation avec le maître tout à coup interrompue par les visites des enfans . Pour moi, j’entrevois dans cette bénédiction un acte religieux, par lequel on voue les enfans à la mort sacrée devant l’autel, en l’honneur de Dieu: les disciples s’en effraient à la fin, le nombre leur paraît trop grand, Jésus au contraire s’en réjouit. Le royaume céleste, le royaume de Dieu appartient à ces enfans-là, puisqu’ils y monteront directement par leur mort. Saint Marc et saint Luc, je le sais, n’entendent pas de la sorte ce passage; ils ajoutent: «En effet je vous dis, celui qui ne reçoit pas simplement comme un enfant le royaume de Dieu, n’y arrivera jamais.» Je prie le lecteur de remarquer qu’il y a dans les Évangiles deux méthodes de narration: l’une ésotérique, l’autre exotérique; saint Matthieu raconte l’événement ici par la méthode ésotérique, il laisse de côté l’explication que donnent saint Marc et saint Luc.
On lit, saint Matth. 18, les célèbres paroles de Jésus: «Qui se sera humilié au point de devenir comme cet enfant-là, celui sera plus grand dans le royaume des cieux (païdion toïouton; et saint Matth., 19, 14: Tôn toïoutón estin hè basileia tôn ouranôn), Et qui reçoit en mon nom un pareil enfant, celui me reçoit moi-même. Et qui aura séduit un de ces enfans qui croient en moi... u — «Prenez garde, ne méprisez pas un de ces enfans, car je vous le dis, leurs anges dans le ciel regardent toujours la face de mon Père céleste (comparez saint Luc, 9, 46-48, saint Marc, 9, 33-37).» Remarquable est ce toïouton, ou enfant de ceux-ci, de cette sorte; il ne parle point des enfans en général, mais de ceux, ce semble, qui, abandonnés ou abandonnant, se sont donnés corps et âme à lui; il va jusqu’à dire que leurs anges regardent Dieu en face , qu’ils occupent le premier rang au ciel. Pour moi, je vois dans ces enfans de cette sorte une troupe de jeunes enfans, composée en partie d’individus qui, poussés par l’euthousiasme, avaient fui leurs parens; en partie d’enfans qui avaient été donnés à Jésus par leurs familles, et d’orphelins qui s’attachèrent à lui. Les anges de ces enfans pourraient aussi bien être eux-mêmes en personne, élevés au pied du trône éternel, après avoir subi la mort sacrée. Le passage de saint Matthieu, 34-42, où Jésus annonce l’affreuse discorde qu’il apporte, est en rapport avec cela.
Comparons ici quelques phénomènes et légendes du moyen-âge. Ainsi la mort frappe régulièrement le fils aîné dans certaines grandes familles (Grimm, I, 349, myth.); un enfant né le jour de saint Jean mourra aussi un jour de saint Jean, ce sont les enfans de saint Jean. Lyser raconte d’un jeune garçon Guido, âgé de six ans, et enfant de saint Jean, l’aîné de la famille; il meurt d’un coup de foudre au jour de son saint, et une femme qui sait dire le sort annonce aux parens désolés que de pareils enfans deviennent les anges gardiens de la maison. Un roi donne une fête à son fils aîné, âgé de vingt ans, au jour de saint Jean; tout à coup la Mort arrive et demande le prince royal; elle lui eût promis, quand il n’avait que deux ans, de le laisser sur terre jusqu’à sa vingtième; elle fléchit toutefois devant les pleurs de la famille, et lui promet une longue vie de quatre-vingts ans; mais il faut que quelqu’un meure volontairement à la place du prince (Lyser: XII, 1, 54). Je vois dans tout cela les restes du molochisme; remarquez ce remplacement, dit volontaire, de la victime royale par une victime vulgaire: à Carthage, les dames de la haute aristocratie achètent des garçons du peuple pour les faire immoler à la place de leurs propres fils (v. Diodore et Athénée). Le feu du ciel tue le jeune Laurence dans l’église Saint-Laurence et au jour de ce saint à-Nurnberg; c’est du moins très singulier, et ressemble à la mort des enfans de saint Jean. Le peuple parle encore par-ci par-là de sacrifices à saint Jean: ainsi, sur le mont Rapberg, près Mehlis, il y a un trésor dans le fondement d’un château démoli; pour le gagner il faut immoler trois garçons aînés, tous appelés Jean, tous les trois encore des enfans innocens. Un jésuite demande à un bourgeois de l’endroit s’il ne veut pas s’emparer du trésor; mais celui-ci répond qu’il ne sait pas où trouver les trois victimes; plus tard ce même jésuite, dans la nuit de saint Jean, se rend avec du monde au rocher et commence à exorciser (Bechstein. Thuring. III, 179). Un autre mythe populaire raconté de douze jeunes hommes, tous portant le nom de Jean, et chaque an un d’eux se meurt: «Ce sont les fils d’un roi franque, on les appelle les écoliers germaniques, et ils parcourent sur une roue magique tous les pays du monde, pour rapporter au roi ce qui s’y passait; or le Démon. en frappe un chaque an et le prend comme un tribut. Le dernier fut frappé par le Démon sur le mont Saint-Pierre, près Erfurth, et le roi y bâtit une chapelle sous le nom de Corps du Christ, et y fit demeurer un pieux ermite (Grimm, 1, 45).»
Un autre mythe parle de douze lansquenets. Le Démon les place sur une roue et la fait tourner: ils ont tous la faculté de voir l’avenir et ils prophétisent; à la fin, le Démon prend l’un d’eux, le jeune fils du maire de Misnie, et les autres tombent dans un profond sommeil (Grimm, I, 286).
Cela signifie qu’on se servit de ces jeunes gens, voués à la mort sacrée, pour apprendre l’avenir; on en tua un, et on mit ses camarades en les tournant sur une roue, dans un état magnétique, dans lequel ils prophétisaient. J. Bodinus (De magorum dæmonomagia, lib. II, c. 3. Schudt, II, 0, 31) raconte qu’un roi chrétien fit venir un moine pour savoir l’avenir: celui-ci coupa la tête à un enfant mâle aîné, et, après l’avoir placée sur une hostie, il lui pose les questions du roi. Nous nous empressons d’en prendre note, car le moine avec l’hostie font voir que de pareils sacrifices humains n’étaient point censés être antichrétiens.
Des troupes d’enfans allèrent, en 1458, du fond de l’Europe au Mont-Saint-Michel, en Normandie, et ceux qu’on empêcha de partir moururent. On les appela les enfans de saint Michel; en Souabe, à Ellwang, à Hall et ailleurs on les vit partir par centaines; à Hall on leur donna un inspecteur et pour leurs malades une bête de somme. Arrivés au rivage de la Manche, ils attendirent le temps du reflux; ils marchèrent à pied sec au mont Saint-Michel, mais aucun d’eux n’en revint (Aventinus, 424. Schnurrer; I, 373. Herold, Peregrinatio puerorum ad sanctum Michaelem, etc.). Quel était le motif secret de ce pèlerinage? Aucun annaliste ne nous le dit, mais nous y suppléons sans crainte de nous tromper en disant que ces enfans étaient entraînés par des légendes, des contes populaires, des prédications, où on leur promit d’être changés en anges et de monter directement au ciel. La Reine du ciel est représentée dans la cour du couvent Memmleben tenant l’Enfant Jésus sur le bras droit, et sur le bras gauche un petit ange couronné. Ce petit ange me paraît être un enfant qui avait subi la mort sacrée.
M. de Bibra, à Nurnberg, possède un vieux tableau qui représente ce qui suit: dans une cuve il y a une jeune femme habillée, son cou porte une blessure d’où s’échappe du sang; beaucoup d’anges et quelques hommes l’entourent; par devant, la cuve laisse couler du sang par deux ouvertures, deux hommes le reçoivent dans des vases; deux femmes agenouillées regardent le cadavre; le ciel est étoilé, l’horizon est entouré de rochers.
Qu’est-ce que signifie cette scène? elle vaut bien la peine, ce me semble, de fixer l’attention du philosophe critique.
Il n’y a là ni un assassinat dans un bain, ni une maladie. Les anges autour d’un mourant signifient, comme tout le monde sait, dans la vieille symbolique chrétienne des prêtres ou des moines (Apocalypse saint Jean, I, 20, c. 2 et 3; Haggaï, I, 13; Malach, II, 7, c. 3, 1). Beaucoup de légendes merveilleuses s’expliquent, quand on y interprète les mots ange et poisson, par ce qu’ils signifient primitivement, par moine et chrétien: du grec i. ch. t. hy. s., Ièsous Christos Théou Hyos Sotèr (Attrib. des saints, p. VIII). C’est donc une immolation.
Quel nom faut-il donner à cette sainte? Nous allons voir, si la légende de sainte Catherine d’Alexandrie se refuse à une application.
«Des anges, dit-on, portèrent Catherine décapitée sur le mont de Sinaï pour l’y enterrer.» Ce mont se compose de deux parties: Gébel Horeb et Gébel Mousa, qui en est la plus haute. A son pied on rencontre le couvent sainte Catherine, et qui, proprement dédié à la métamorphose du Christ, renferme les reliques de la sainte. Le couvent est entouré de fortes murailles, la grande porte est murée, elle ne s’ouvre qu’à un archevêque nouvellement nommé ; on monte et descend dans une corbeille à l’aide d’une corde. Un sacrifice de vierges y paraît très probablement avoir été célébré : au moins une fois celui d’une fille appelée Catherine. Plus tard, cela se comprend, toute représentation artistique de cette immolation, comme celle de M. de Bibra, disparut; alors la cuve devint un cercueil quadrilatère, le sang ne s’échappa plus de deux ouvertures, personne n’y fut pour le recevoir, et on arrangea la légende telle qu’elle pût être présentée sans scandale à tout le monde. La légende de sainte Catherine, disent les savans docteurs de l’Église romaine, n’est point authentique, et vers la fin du XVIIe siècle le diocèse de Paris ne fait plus célébrer la fête de cette martyre (Dictionnaire universel, V, p. 1499). L’archevêque Falcone de San Severino (dans Postelmayer, 26 novembre, p. 256) dit que le vêtement monastique fut généralement idéalisé par les artistes, et remplacé par les ailes et l’habit d’un ange.
Ne m’objectez pas que de cette manière la mythologie chrétienne aurait dû s’enrichir à la fin d’une série par trop nombreuse de saintes Catherines; ce désagrément était facile à éviter: on pouvait fort bien faire disparaître le cadavre précédent à l’instant de l’arrivée d’une autre fille à immoler.
Sur la christianisation de la Suède dit Afzélius (III, 32): «Ce peuple se trouvant énormément malheureux dans le monde, il exprimait ses aspirations vers le paradis céleste par des poésies nationales. » Afzélius cite ici un vieux chant suédois qui commence: «La colombe, la colombe, elle est perchée sur le rameau du lis, elle chante d’un ton si doux le royaume du Christ.» Plusieurs individus passent, la colombe demande s’ils n’ont pas résolu de la suivre dans le ciel chrétien, mais ils refusent; un campagnard dit qu’il préfère les travaux dans son champ, un père qu’il aime mieux à s’occuper de sa famille. Vient enfin une vierge qui répond à la colombe ces paroles singulièrement caractéristiques: «Je vais te suivre, bien que je ne me sente point déjà malade.» La jeune fille retourne chez ses parens, fait coiffer en boucles sa magnifique chevelure, et ordonne qu’on lui prépare la civière de mort. En vain on lui rappelle son fiancé, le roi de Suède, qui doit l’épouser dans quelques jours; elle dit: «Mieux vaut se marier au Christ qu’au roi.» Elle meurt, ses amies la couronnent de fleurs et la conduisent au cimetière; alors arrivent des anges qui plantent une croix d’or sur la tombe, et portent son âme au fiancé céleste, au Christ.
Cette légende septentrionale, qui ressemble à d’innombrables autres, est parfaitement chrétienne, archichrétienne pour ainsi dire, tout chrétien orthodoxe doit l’avouer. Elle est remarquable sous plusieurs rapports. D’abord parce qu’elle montre la guerre atroce et implacable au fond, mais doucereuse et caressante dans la forme, que le christianisme fit à la nature humaine et nationale tout entière. En outre, elle donne lieu à soupçonner le genre de la mort de cette vierge. Une colombe , symbole du Saint-Esprit, représente ici la négation chrétienne; cette négation a été probablement réalisée par le couteau sacré, et les anges sont des prêtres ou des moines qui honorent par une croix d’or la victime égorgée.
Tout le monde connaît les légendes qui parlent d’hosties sanglantes, d’hosties qui laissent transpirer des gouttes de sang, ou de couvertures d’autel ensanglantées; mais jamais on n’a réfléchi, à ce qu’il paraît, sur ce que cela veut dire. Ainsi le grand miracle de la ville de Bolsène, dans la seconde moitié du XIIIe siècle: une hostie fit couler entre les mains d’un prêtre incrédule tant de sang, que les traces sur le marbre blanc et sur la couverture de l’autel devinrent l’objet d’une adoration très répandue; on apporta la couverture à Orviète, où on lui dédia une très belle église. Voyez «Descrizione del duomo di Orvieto, seconda edizione, Orvieto, 1836;» et J. H. Pflaumern, Mercurius italicus, Lyon, 1628: «Bolsenae quidam sacerdos, cum S. S. Missæ sacrificium celebraret, ausus est dubitare anne sub tennis panis imagine immensus Deus adesset... Cum dubius et cogitabundus hæret sacerdos, e S. S. hostia effiuit sanguis et substratum linteum tingit. Eadem se sua vi in ære librans volat hue atque illuc et in candidum marmor aliquot guttas profundit, quæ ad hunc usque diem in oppidi templo coluntur. Linteum sanguine tinctum in Urbevetana ecclesia asservatur. Adeste et audite, ite et adspicite inauditam rem» (Blainville, III, 564).
Il répugne de ne voir dans de pareils faits que du charlatanisme et de la prestidigitation de la part du prêtre; ce serait partager la chrétienté pendant quinze siècles en une minorité de trompeurs et une majorité de dupes. Il répugne également d’adopter l’avis de M. Louis Feuerbach (Essence du Christian.), qui trouve dans l’exaltation constante et fébrile la possibilité d’une vision religieuse: les fidèles ne pensent qu’au sang sacré, depuis leur tendre enfance ils en entendent parler, ils voient des tableaux, ils lisent des récits miraculeux, et ils finissent, avec de la prédisposition et avec le concours de plusieurs circonstances extérieures, par percevoir physiquement ce qu’ils n’avaient perçu jusqu’alors qu’imaginativement. Remarquez que le prêtre de cette légende, qui voit le miracle, est un rationaliste, un homme fort éloigné de toute exaltation fébrile en matière dé religion. D’où je conclus que le fait de la légende est un conte répandu parmi le peuple, pour déguiser l’immolation sanglante d’un homme ou d’une femme devant l’autel. A Cologne aussi, en 1220, il y eut un événement pareil (Cochem, 155).
Un pareil corporale (c’est-à-dire un mouchoir taché de sang) existé à Waldthüren par un miracle encore plus merveilleux. Un prêtre, en 1330, renversa pendant la messe le calice sacré sur la nappe blanche, et aussitôt elle fit voir au milieu le Christ à la croix entouré de onze têtes couronnées. Cochem dit que les fidèles y frottent des fils de soie rouge et font guérir par là des maladies de toute sorte. Les onze têtes couronnées ne sont-elles pas autant de têtes coupées? N’y eut-t-il pas là jadis onze victimes humaines immolées devant l’autel et mythologisées après?
En 1384 , à Seefeld, près Insbruck, dans le Tyrol, le chevalier Oswald Muller se fait donner l’eucharistie dans son vieux manoir; mais il renvoie le prêtre parce qu’il trouve que celui-ci va lui donner une hostie trop petite. On en apporte une plus volumineuse, mais au moment où il la reçoit dans sa bouche, le sol tremble et l’hostie se couvre de sang. Ce miracle se passe, — notez-le bien, — le jeudi-saint, jour que la plus haute antiquité chrétienne avait déjà quelquefois célébré par des sacrifices sanglans d’enfans.
Le chevalier paraît avoir fait immoler son propre enfant; son épouse du moins meurt immédiatement après dans un accès de démence furibonde (p. 468, I, Grimm, d’après le livre: Sur le miracle sans égal de Seefeld. 1580 Dillingen. 1603 Insbruck).
Peu à peu l’esprit public s’éclaire et réagit avec énergie contre cette anthropothysie mystérieuse. Ainsi à Wilsnack, au XVe siècle, une partie des habitans, conduite par le recteur de l’école Hoppe, s’insurgea contre le culte des hosties sanglantes; un de ses élèves en écrasa du talon quelques-unes pendant la procession dans les rues, mais il fut déchiré en lambeaux par des femmes dévotes. Hoppe fut jeté en prison, et le culte des hosties sanglantes recommença de plus belle. Enfin le gouverneur de la province obtint son abolition et la mise en liberté du recteur; tous les prêtres des hosties sanglantes furent exilés et les hosties brûlées publiquement (Schlag v. Ruggenroth). Cette adoration locale avait été telle en 1475, que jour par jour il y eut quinze cents pèlerins de tout âge qui se pressaient autour du sang sacré de Wilsnack; presque tous étaient des convulsionnaires de saint Guy, à la fête de saint Pierre et de saint Paul. Qui oserait nier aujourd’hui que le sang dont le prêtre mouillait les hosties sanglantes de Wilsnack, était du sang humain?
La cour papale fit mine, un peu plus tard, il est vrai, de sévir contre l’anthropothysie à Berne; le légat y fit brûler vifs plusieurs dominicains en 1507, pour avoir fourni à un tailleur nommé Jezer une boisson magique composée de sel sacré, cire de cierge de Pâques, eau baptismale de Pâques, chrysame, et — remarquez bien — des cheveux et du sang d’un petit enfant. Ils lui avaient aussi offert une hostie humectée du sang de Dieu (lisez du sang d’une victime humaine ); mais le tailleur, membre récemment reçu, et déjà réputé comme faiseur de miracles et comme s’étant fait plusieurs blessures saignantes, refusa nettement l’hostie sanglante et en demanda une autre. Jezer avait de l’aversion, à ce qu’il paraît, pour verser un sang autre que le sien propre. En même temps on y parla d’une hostie sanglante dans le ciboire; en outre d’un cachet, de deux petits crucifix, de plusieurs petites bandelettes, tout cela humecté du sang de Dieu; d’un verre contenant de ce sang, d’un pèlerinage en l’honneur de ce sang. Bref, une hématolâtrie plus complète que celle des Mexicains ou d’autres païens. Grœnneirus (p. 622) dit que les dominicains de Berne s’étaient servi du sang et des sourcils d’un enfant israélite. Si cela n’est pas une misérable ruse pour adoucir l’atrocité du crime aux yeux des orthodoxes, il en résulterait implicitement une grave accusation: au lieu d’être les innocentes victimes des Juifs, les chrétiens auraient donc tué des enfans juifs? Les procès-verbaux de cette affaire furent imprimés en latin et en allemand par le légat, qui à cette occasion s’exprima avec beaucoup d’aigreur sur l’ordre Saint-Dominique en général; mais l’ordre acheta sous main presque tous les exemplaires, les détruisit et prétendit avoir été calomnié par les calvinistes (Hottinger, II, 553, 566).
Le Christ, dans des légendes orthodoxes, joue un singulier rôle, pour ne pas dire un rôle diabolique; il se permet des actes barbares envers ceux qui se lui vouent. Ainsi, à sainte Britta de Cassie, nonne augustine, il lance les épines les plus aiguës de sa couronne, et il blesse cette fille si grièvement qu’elle en garde une plaie fort douloureuse pendant toute sa vie (X. Torellus in hist. ordin. Augustin., ann. 1430. Gœrres, II, 417). Blainville trouva cette scène représentée dans l’église Saint-Augustin à Wurzbourg, par un tableau avec une inscription explicative; la sainte à genoux devant la croix vient d’être atteinte au front par une énorme épine tombée de la couronne du Dieu mourant; elle se penche évanouie et baignée de sang, deux anges lui apportent la palme du martyre. A la pieuse Véronique Giuliani le Christ donne sa couronne d’épines, et il lui cause par là un mal de tête perpétuel, surtout chaque fois quand elle s’incline et quand elle prie; cela dure pendant trente-cinq années. En 1696, dans la nuit de Noël, le Christ lui apparaît sous la forme d’un joli petit garçon; il lui adresse des paroles flatteuses: mais à la fin il tire un bâton aigu et lui donne un coup tellement violent droit au cœur, qu’elle porte désormais dans la peau une ouverture large de quelques lignes (Vita della beata etc., p. M. Salvatore sacerdote in Roma, 1803. Gœrres, II, 410). La même chose arrive à la sœur Angela della pace, en 1634, jeudi-saint: le Christ, ayant pris la forme d’un petit enfant, la traverse d’un coup de lance, qui lui cause une très forte douleur et une léthargie de trois jours; la blessure donne issue à une quantité considérable de sang, et pendant un mois la malade est en danger.
Gœrres, en racontant ces faits avec d’autres de la même sorte, et en les discutant, montre une immense joie (la Mystique chrét.), ce qu’un homme raisonnable aura peut-être peine à comprendre. En effet, le Christ dans ces légendes catholiques est une divinité perfide, cruelle, insatiable, qui ne cesse de taquiner et de tourmenter la nature humaine. Nous n’avons point ici à discuter si les faits rapportés ont été purement et simplement inventés pour la gloire de Dieu et pour l’édification des fidèles, ou si ces faits ont commencé par des rêveries frénétiques, par des maladies nerveuses et mentales, et fini d’une manière exceptionnelle par des altérations matérielles spontanées du tissu organique, ou enfin si ces faits sont les résultats d’un violent accès hystérique qui pousse l’individu orthodoxe à attaquer son propre corps par une arme tranchante, tout en se croyant attaqué par l’arme de Dieu. Mais nous avons le droit de voir dans ce Christ-là un démon molochiste de la pire espèce.
On ne manquera pas d’objecter ici ce mot un peu usé : usus non tollitur abusu; le principe de la religion chrétienne en général, dit-on, ne doit point être rendu responsable des extravagances individuelles, et du dérangement nerveux ou mental, ni chez des individus isolés, ni chez des populations et dans des époques entières. On éprouve même beaucoup d’indignation à la seule idée d’une pareille accusation; on est tout prêt à crier à la blasphémie, ou à hausser les épaules avec un sublime dédain, en disant que c’est là du voltairianisme superficiel et vieilli.
D’abord, il est inutile, je pense, d’expliquer ici tout au long la profonde différence qui sépare la critique voltairienne de notre critique dialectique et moderne. La critique voltairienne est théiste, fanatiquement théiste, la nôtre est anti-théiste ou athée; mais le mot athée n’exprime qu’une négation simple et sèche, une négation un peu pauvre, tandis que le mot anti-théiste désigne non-seulement cette même négation, mais aussi la position du contraire. Antithéisme est non-seulement la lutte négative contre le théisme, et à plus forte raison contre toute forme de religion dite dogmatique ou mystique, mais encore l’affirmation du contraire, l’affirmation de l’anti-religion, de l’anti-religiosité, du côté bon et beau de la religion, c’est-à-dire de son côté non caractéristique, de son côté primitivement manifeste, mais caché plus tard et absorbé par le côté mauvais et laid (théologie). L’anti-théisme est donc l’anthropologie, ou l’humanisme avec toutes ses incalculables conséquences physiques et intellectuelles ou morales, individuelles et sociales, locales et universellement humanitaires. L’athéisme au contraire, il faut en convenir, est toujours superficiel, et bien moins riche en théorie et en pratique. Notre critique dialectique et moderne est donc aussi loin d’être voltairienne, que loin d’être athée dans le sens reçu de ce mot. L’anti-théisme est l’antithèse la plus exacte, la plus juste contre l’anti-humanisme, c’est-à-dire contre la religion.
Or, la critique moderne et dialectique a cela de distinctif qu’elle n’arrache plus, comme la critique antérieure l’a fait, un côté à l’objet en lui laissant l’autre; elle n’est pas unilatérale, elle est par conséquent toujours impartiale. Elle embrasse d’un seul regard les diverses manifestations et existences d’une seule et même essence; elle appelle donc christianisme ce principe moteur qui, accompagné d’un grand nombre de conséquences, s’était depuis près de dix-huit siècles emparé de la conscience du moi et de la vie sociale. «Comme tout principe moteur, nous dit-on, le christianisme provoqua aussi des manifestations opposées; il faut se garder de les lui attribuer comme conséquences.» Très bien, mais il s’agit précisément de comprendre au fond ce principe moteur. Ainsi, M. Karl Ideler (médecin dirigeant de l’hôpital des aliénés à Berlin) dit dans son ouvrage si remarquable sous d’autres rapports: «Les bûchers terrestres sur lesquels l’Église brûla les hérétiques furent allumés par la lumière céleste de la foi, qui pour cela ne renie point son origine céleste. Le soleil n’est pas responsable des influences destructives qu’il exerce si souvent; sans le soleil notre planète resterait couverte de Ja glace polaire. «Pour compléter cette phrase de M. Ideler, ajoutons: d’où il suit qu’il ne faut pas non plus imputer au soleil religieux (traditionnel, biblique, évangélique, n’importe) des événemens, des mouvemens, des agitations qui se font dans la chrétienté mais sans découler du principe chrétien, et qui à tout prendre ont été autant de secousses nécessaires, quoique violentes, pour hâter le développement de l’homme. — Il est impossible de méconnaître la gravité de l’erreur logique commise ici par M. Ideler.
En effet, si cette méthode de raisonner était juste, si nous devions regarder toute atrocité chrétienne comme une tache venue du dehors, si nous ne devions voir dans le christianisme que le bon côté, et le mauvais côté comme tout à fait étranger au christianisme, il en naîtrait une difficulté d’expliquer alors cette combinaison étrange sous tous les rapports. Les perfidies et les atrocités chrétiennes en théorie comme en pratique, personne ayant étudié cette matière ne voudra le contester, remontent avec les dernières fibres de leurs racines jusqu’au premier siècle de notre ère, jusqu’au sein du christianisme primitif; arrivé là, l’observateur doit voir qu’elles découlent du principe de la transcendance (voyez Essence du Christianisme par M. Louis Feuerbach) et ce principe, il n’est guère difficile à le prouver, était celui du christianisme primitif. Vraiment, si le mauvais côté y fut arrivé du dehors, par exemple du paganisme, du mosaïsme, et du parsisme: il faut au moins avouer, qu’il y arriva de très bonne heure, à peu près dans le moment de l’origine du christianisme; il faut avouer de même que le mauvais côté, venu du dehors, y prit admirablement bien pied, au point de s’entrelacer et de s’assimiler avec le bon.
En second lieu, d’après cette méthode on aurait le droit de dire: «L’hellénisme, l’islam etc., n’ont qu’un côté, c’est le bon côté ; leur mauvais côté n’est point à eux, n’est point né de leur propre essence, il ne leur est venu que du dehors, comme un malheur étranger, comme une tuile tombée du toit.» Ce serait pourtant une grande erreur. L’hellénisme portait de tout temps en lui virtuellement l’époque marathonienne et aussi l’époque péricléenne, il contenait nécessairement Achille et Alexandre. Si l’on permettait aux figures historiques de faire valoir cette méthode illogique et uni-latérale (qu’on me passe le mot), on serait bientôt sans armes contre le jésuitisme, l’absolutisme, l’industrialisme etc., car chacune de ces grandes formes dirait pour se justifier: «Mon bon côté, c’est moi, mon mauvais côté n’est pas à moi; il m’a été attaché, imposé, imprimé malgré moi par les circonstances.» La vérité est, que toute grande forme historique (une nationalité, une religion, une politique, un esprit de classe etc.), comme toute personnalité individuelle se compose déjà dans son principe, virtualiter de la lumière et des ténèbres, mais point de la lumière seulement; la spécialité est comme une couleur, une couleur ne naît que par le mélange de la lumière et des ténèbres.
Toute critique sur le christianisme est fausse, si elle n’étudie également sa lumière et ses ténèbres.
Mais, dit-on, le christianisme fait exception. A quoi nous répondons: ce serait de sa part une arrogance, une insolence.
Sans faire ici des recherches (et il doit y en avoir à faire de curieuses) sur le degré où le principe d’amour et de fraternité (le seul bon côté du christianisme) se trouva déjà développé longtemps avant dans le bouddhaïsme, dans le laotséisme, dans le zoroastrisme: nous accordons au christianisme volontiers le mérite d’avoir appuyé avec plus d’austérité et plus d’enthousiasme que ceux-là sur le principe d’amour et de fraternité. Or, nous nous empressons d’en inférer qu’il est la religion absolue, c’est-à-dire celle qui réunit en elle les esprits, les ombres, pour ainsi dire, de toutes les autres religions, en d’autres termes, il est la lumière de toutes les lumières religieuses, et les ténèbres de toutes les ténèbres; il n’est donc point uniquement lumière, comme disent les théologiens, ni uniquement ténèbres, comme disent des critiques superficiels.
La vaste catégorie religieuse des aliénations mentales, sur laquelle M. Ideler vient d’écrire un livre important, n’appartient sans doute pas exclusivement au christianisme; quelques-unes des formes neuro et psychopathiques religieuses, sans qu’on en puisse imputer l’origine au christianisme, existent dans le bramanisme, dans le lamaïsme, dans le mahometisme; bien longtemps avant les flagellans et les danseurs de Saint-Guy du XIVe siècle, il y avait eu les prêtres orgiastiques de Cybèle, la mère des dieux, la grande déesse de Comana. Mais jamais le monde païen des Hellènes et des Romains avait été atteint si généralement de maladies mentales de cette catégorie, comme en fut — pour ne pas dire comme en est — le monde chrétien. J’ai exprimé cette pensée déjà à plusieurs reprises dans les notes de ce livre, et j’insiste encore une fois sur la nécessité urgente de faire sur le christianisme des études, non-seulement psychologiques et physiologiques, mais aussi pathologiques, et surtout psychopathiques. La critique a le devoir de dresser, pour ainsi dire, l’inventaire et le procès-verbal de chaque âge historique qui s’apprête à disparaître pour toujours: il est bon, ainsi, de jeter encore une fois un regard en arrière sur la lugubre époque des derniers vingt siècles. Je dis vingt au lieu de dix-huit; cette prédisposition particulière des âmes dans l’Orient sémitico-hellénique, qui, sous l’empire du César Auguste, éclata enfin en christianisme, avait effectivement déjà commencé depuis cent cinquante à deux cents ans. Le démono-angélisme, avec son Logos et avec sa morale fraternelle, était déjà tout prêt: les apôtres et les rédacteurs du Nouveau-Testament, ou plutôt des Nouveaux-Testamens, n’avaient qu’à ramasser les parties pour en faire naître la religion de l’amour fraternel et de l’amour transcendant ou fantastique, la religion de l’amour et de la transcendance.
C’est évidemment de la lutte principielle et perpétuelle de ces deux extrêmes, que le système nerveux et le cerveau de l’homme, pendant cinq mille quatre cents générations, ont été ébranlés jusqu’à la racine.
Ni le bramanisme, ni le lamaïsme, ni le parsisme, ni l’islam, ni le mosaïsme, n’ont pu produire un pareil ébranlement, un pareil bouleversement nerveux. Les pénitences des ermites bouddhaïstes et bramanistes, les tortures que s’infligent les pèlerins du Gange, sont contre-balancées par notre moyen-âge, sinon quantitativement, au moins qualitativement. Comment M. Ideler peut-il dire que les aliénations psychiques religieuses de la chrétienté ne sont point nées de la religion chrétienne? ne commet-il pas là une grave faute logique? Ce serait comme si l’on disculpait le bramanisme, le bouddhaïsme, etc., des atrocités et des hallucinations religieuses qui se rencontrent chez eux. Une religion quelconque, une constitution sociale quelconque, sont toujours et partout responsables de ce qui se fait sous leur influence magique. Je dis magique, car il est superficiel de ne voir dans l’empire d’une religion ou d’une organisation sociale, qu’une pression, qu’une direction extérieure et mécanique donnée aux individus. Le christianisme, cette religion européenne, par exemple, est responsable des aliénations psychiques religieuses dont l’Europe fut frappée à l’approche de l’année 1000; il est responsable des aliénations psychiques religieuses connues sous les noms de convulsionarisme, de flagellantisme, de pèlerinages saint Michel, de la danse des morts, de la danse Saint-Guy, et surtout du monachisme; il est responsable de l’aliénation psychique religieuse en Suède, appelée maladie des prédicans (en 1842). Et comme de ces vastes épidémies d’aliénations psychiques religieuses, qu’on n’a point aujourd’hui peine à reconnaître pour des maladies, il est aussi responsable des vastes épidémies d’enthousiasme ou de fanatisme religieux (c’est un), qui ne sont pas moins des maladies nerveuses et cérébrales. Comment, la Saint-Barthélemy ne serait pas une épidémie d’aliénations mentales religieuses, tandis que le flagellantisme en serait une?
Non-seulement ces grandes épidémies nationales et périodiques doivent être imputées au christianisme, mais aussi les. aliénations psychiques religieuses qui éclatent sporadiquement dans le cerveau individuel, comme tant de cas isolés de martyrisations corporelles que le fidèle s’inflige à lui-même (par exemple la crucifixion sanglante très adroite qn’un jeune ouvrier dévot, à Venise, en 1810, exécuta tout seul dans sa chambre sur lui-même, et cette autre crucifixion exécutée sur une jeune paysanne dévote, en Suisse, en 1843).
Si la lutte entre l’amour et la transcendance, c’est-à-dire si le principe chrétien ne mène pas à toutes ces aliénations physiques religieuses, d’où viendraient-elles donc alors? Du démon, par hasard? Mais par cette explication un peu antique vous reculez jusqu’à Luther, jusqu’à Augustin, jusqu’à Manichée; et vous tous, apologistes, entrez pourtant en colère quand on vous appelle manichéens, au lieu de chrétiens plus ou moins orthodoxes. Mais votre malheur est que la logique vous fait défaut; car nous ne voulons pas supposer que vous agissiez de la sorte par ignorance ou même par hypocrisie.
M. Ideler dit, que prêcher aux barbares dans la migration des peuples la doctrine chrétienne toute pure, aurait été aussi mal à propos que si l’on voulait aujourd’hui enseigner la philosophie hégelienne aux Esquimaux. Le christianisme, d’après M. Ideler, avait, pour triompher de tous les obstacles, besoin de s’armer du fanatisme le plus énergique. Mais ici, on oublie que le christianisme a sévi précisément contre les païens romains et helléniques depuis qu’il n’avait plus rien à craindre d’eux; qu’il s’est baigné dans le sang et chauffé aux bûchers des hérétiques chrétiens qui évidemment prêchaient une doctrine morale aussi pure que l’Eglise. D’après cette manière de voir, la parole divine aurait donc été trop faible pour briser toute seule les obstacles, aussi faible que la parole humaine de Hégel; ce qui est incroyable, car alors divin serait identique avec humain. Ou, s’il l’est, on se passera du divin et de Dieu, et la doctrine de Jésus-Christ descend de son céleste piédestal pour devenir une invention simplement humaine; dans ce cas, il va sans dire, elle est aussi naturellement en rapport avec les maux essentiels qui l’accompagnent que toute autre invention, et il faut enfin cesser de la déclarer seule exempte de tout appendice gênant et de toute conséquence funeste. Mais ce qu’il y a là de plus intéressant, c’est d’apprendre que la morale chrétienne pure aurait été incompréhensible et inexécutable chez des populations naïves et rudes, les anciens Germains et Slaves; c’est un aveu précieux et involontaire que je me hâte de relever. «Aimez-vous les uns les autres» est pourtant censé être un précepte fort simple, et plus simple que la philosophie hégelienne...
Quoi qu’il en soit, le christianisme avec sa fameuse unité (si vantée par Bossuet), unité qui n’est au fond que la lutte la plus cruelle des deux extrêmes, a inculqué à la chrétienté le dualisme le plus immoral, la duplicité la plus lâche, l’ambiguïté la plus fausse: bref l’hypocrisie; ce qui n’est point dans un accord parfait avec la pureté.
Que le lecteur me permette d’alléguer ici, comme exemple caractéristique de cette étonnante perversité d’esprit et de cœur, un passage (Revue des Deux-Mondes , 1850, 15 avr., sur la philos. allem., par M. St. R. Taillandier), où l’auteur de l’article cite d’un discours de M. David Strauss ces mots généreux: «Cette distinction des choses religieuses et des choses terrestres, pourquoi vous le cacherai-je? elle me déplaît absolument; s’occuper des intérêts de ce monde, c’est s’occuper tout ensemble des intérêts de l’âme, et celui qui se conduit bien sur la terre est le véritable habitant du ciel. Laissons cela de côté.» Et à cette déclaration aussi belle que morale de l’Allemand athée (ou panthéiste), le Français théiste, en véritable «valet et domestique du bon Dieu,» ose opposer cette audacieuse exclamation, qui est aussi burlesque par la forme qu’immorale par le fond:
«Mais nous (ce mais n’est-il pas très joli? ), nous ne voulons pas laisser cela; nous insistons (M. Saint-René Taillandier insiste? ), et s’il n’y a pas une autre vie au delà de cette vie de misère, s’il n’y a pas au-dessus de nous (aussi au-dessus de M. Saint-René Taillandier?), une providence, c’est-à-dire un père plein d’amour (sic), un témoin toujours présent et un infaillible juge de nos actions, nous demanderons à M. David Strauss... s’il ne détruit pas de fond en comble cette religion qu’il prétend seulement débarrasser de ses légendes, etc.» Sans doute, s’il est vrai que cette religion se base comme M. Saint-René Taillandier dit (et il doit bien le savoir, ce M. Saint-René Taillandier), si elle se base sur le servilisme du chien qui lèche la main du maître, au lieu de se baser sur l’amour du bien à cause du bien et non à cause d’un maître-Dieu, alors cette religion doit nécessairement trembler de se briser contre le front de la vertu simple et modeste, de la vertu qui agit et pâtit pour le bonheur de l’homme, non pour plaire à un dieu ou à une déesse quelconque, mais parce que la vertu est bonne et belle; de la vertu enfin qui est vertu parce qu’elle ne peut être autrement, et qu’elle ne dépend que d’elle-même. Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinæ, dit le savant et noble de Witte, ce panthéiste vertueux, au moment où ses membres palpitent sous les instrumens de torture que lui appliquent pendant quarante-huit heures MM. les chrétiens réformés; sous les instrumens de torture dont ces chrétiens dits réformés avaient appris l’usage maxime salutarem ad salutem animæ humance et gloriam Dei, dans l’école de l’Eglise chrétienne orthodoxe .
Dans l’église Saint-Laurence, à Nurnberg, un tableau de 1479 représente le Christ debout dans une cuve remplie de raisins, et ses pieds sont rougis par un liquide qui paraît être du vin. Pourquoi cependant ne serait-ce pas du sang? Au-dessus du tableau on lit: Torcular calcavi solus et inebriavi in indignatione. Les mots sont du prophète Isaïe, 63. Cette image y est très soigneusement dessinée. «Qui est-ce qui arrive là d’Edom avec un vêtement rouge? — C’est moi, et je vous promets le salut, j’ai la puissance de vous sauver... Moi tout seul, j’ai foulé les raisins dans le pressoir, je les ai foulés aux pieds dans ma colère, et aucun des peuples était avec moi. Je les ai foulés sous mes pieds, et le suc a mouillé mes vêtemens tout entiers: puisque j’avais résolu de célébrer l’année de la vengeance pour ceux que je sauve. Alors j’ai regardé autour de moi, personne m’offrit son bras pour m’aider. Mais mon propre bras m’a aidé, ma colère m’a soutenu. Et je marchai sur des peuples, je les foulai aux pieds, et leur suc coula par terre.» Comparez Apocalyp. 19, 11 et 14, 14; la poésie d’Isaïe a inspiré l’Evangéliste: «Je vis ouvert le ciel, et il en sortit un cheval blanc et sur ce cheval un personnage était assis, il était habillé d’un vêtement de sang, et son nom s’appelle parole divine. Et de sa bouche sort un glaive aigu et à deux tranchans pour frapper les peuples. Il mènera les peuples avec son sceptre de fer, et il foule le pressoir du vin fumant de la colère de Dieu le Tout-Puissant.» «Lève ta faux aiguë, dit un ange à un autre, ta faux aiguë et coupe les raisins du cep de vigne qui est la terre, car ses raisins sont mûrs. Et l’ange leva sa faux sur la terre et il coupa le pied de vigne, et il en jeta les fruits dans le vaste pressoir de la colère de Dieu. Et on foula le pressoir hors de la ville, le sang en coula, et il monta même jusqu’à la bouche des chevaux, etc.»
On connaît maintenant les raisins que le Christ foule sur le tableau de l’église Saint-Laurence. Et voyez: le pape romain avec un évêque y est aussi, il reçoit le sang dans un tonneau qui est placé sur une voiture traînée par les symboles des quatre évangélistes. Vis-à-vis du pressoir, on voit un évêque et un cardinal occupés de construire un tonneau; il y a là aussi un château, et sur son balcon se montre un roi couronné ; en bas il y a une cave, d’où une figure couronnée qui porte sur la poitrine la lettre B, retire encore un tonneau. Derrière cet édifice on voit une masse nombreuse d’ecclésiastiques, de moines tonsurés, un évêque, un pape, tous avec des calices aux mains, et les paroles du psaume 116, 13.
Traduit en bon et simple langage, cela signifie que l’Eglise orthodoxe boit du sang, savoure du sang, s’enivre de sang comme si ce n’était que du vin. Elle a donc, comme on a une cave pour le vin, une cave pour le sang, elle y fait provision de sang, et des rois s’empressent de lui servir la table. C’est là le sang des infidèles et des hérétiques, qu’elle boit en trinquant à l’honneur de son Dieu. Nous ne nous sommes point trompé, nous avons observé et étudié cet intéressant tableau longtemps et de près.
La conclusion que nous prenons la liberté d’en tirer, la voici: quand l’homme religieux se permet de faire et d’admirer de pareilles peintures, on peut s’attendre à tout de sa part. Lisez aussi Blainville, III, 113, sur le tableau de la Saint-Barthélemy dans le Vatican; lui et Keyssler, 1, 788, citent plusieurs des inscriptions qu’on y trouve: «Mais, dit-il, le pape commence à rougir tant soit peu de cette peinture, il a couvert les inscriptions par des cadres dorés. «Il ne faut cependant jamais oublier la médaille de Grégoire XIII, avec les mots Ugonottorum strages, et avec l’ange exterminateur qui tient d’une main la croix et de l’autre un glaive. Le nom du pape s’y trouve aussi. C’est clair au moins.
Beaucoup de mythes et de contes populaires ne sont rien autre chose, que des constructions légères érigées par l’imagination, l’objet n’y sert que de point d’appui. En d’autres termes, souvent on invente et raconte quelque chose, pour 1° expliquer un objet merveilleux ou extraordinaire de la nature; 2° un ancien objet d’art, dont on ne connaît plus la signification; 3° un vieux nom dont la signification est devenue obscure; 4° un usage de l’antiquité dont on a oublié le sens. Dans ces quatre cas on ne doit estimer aucunement le mythe comme historique, mais beaucoup ce qui a produit le mythe. Ainsi, le mythe est quelquefois purement une fiction, sans la moindre valeur et date historique.
Une tradition fort remarquable dit, que le chevalier von Uchtenhagen reçoit du Prince Électeur la permission de s’approprier toute l’étendue qu’il aurait pu parcourir à cheval depuis le matin jusqu’au soir. Arrivé à Neurhagen, d’où la distance au manoir est la plus grande, il coupe la tête à un manant, un berger, et plante à côté du corps un grand pieu, qu’on a conservé depuis (Kuhn, 178). — Souvent pour consolider le fondement d’un édifice, les maçons y renferment un petit enfant innocent: car plus le sentiment humain en est froissé, plus ce sacrifice a du mérite, et par conséquent de la puissance magique. Ainsi, à Copenhague, dit un mythe danois, on ne put réussir à ériger une digue très importante, qu’après y avoir renfermé vive une petite fille de quatre ans; on la mit sur une chaise, devant une petite table avec des joujoux et des gâteaux: tandis qu’elle mange et joue, douze maîtres maçons font de la musique, et construisent une voûte au-dessus d’elle: cette voûte est désormais inébranlable (Thiele Collection I, 3. — Grimm, contes pop. I, 67. mythe 1096). — A Arta mille maçons ne peuvent parvenir à construire un pont: chaque nuit l’ouvrage achevé pendant la journée s’écroule. Alors un ange du ciel fait entendre sa voix, et ordonne d’enfermer entre les moellons l’épouse du maître architecte: cette femme arrive en effet le lendemain à l’atelier: son mari la prie de lui chercher sa bague tombée dans le fond; elle descend, et tandis qu’elle reste là-bas, on se hâte de superposer les pierres qui lui vont servir de tombeau (Tommaseo, cant. pop. — Grimm, Mythe 1096). — Dans le vieux château Henneberg on voit encore une niche dans le mur, où un maçon voulut renfermer son jeune garçon. Le père avait vendu cet enfant, pour que le château devînt imprenable. Pendant l’opération l’enfant, assis dans la niche, mange tranquillement son morceau de pain sec, mais comme le mur monte de plus en plus, il finit par pleurer et dit: «O mon père, mon père, pourquoi fait-il déjà nuit?» Le père pousse un cri affreux, et il tombe du haut de l’échelle; quand on le releva, il fut raide mort (Bechstein, Franc. 1, 294). Le repentir violent du père prouve qu’il n’avait point agi par insensibilité, mais par superstition; le charme du sacrifice est plus puissant quand on sacrifie un objet aimé. Des mères carthaginoises font jeter leurs jeunes fils aînés dans les flammes du Moloch, elles doivent y assister la mort au cœur, mais malheur à elles et à la patrie, si elles sourcillent, si elles sanglotent: alors les grands-prêtres déclarent le sacrifice nul, et exigent d’autres enfans; les dames de l’aristocratie achètent pendant quelque temps les enfans des pauvres et les font immoler; mais quand Agathocle de Sicile fait le siége de la ville, les grands-prêtres demandent que l’aristocratie retourne à l’ancien rite, c’est-à-dire qu’elle fasse brûler ses propres fils (voyez Diodore et Athén. ). Le molochisme consiste précisément dans ce renversement complet de tous les sentimens humains. Dans le vieux château de Liebenstein un enfant a été muré qu’on avait acheté de sa mère: le peuple raconte aujourd’hui encore les tourmens qu’on a par là fait subir à la petite créature; les maçons, ajoute-t-il, ont été changés en hiboux. Ces oiseaux, d’après une croyance populaire, se trouvent dans un si grand nombre de ruines, parce que presque partout on a scellé un enfant vivant dans le fondement du manoir (Bechstein, Thuring. IV, 206, 157). Qui ose compter le nombre des manoirs et des châteaux de la chevalerie au moyen-âge? En outre, leur destruction dans les guerres féodales suivit de près leur construction, et on peut de là inférer l’immense quantité des enfans immolés. A Magdebourg, près la porte dite du Crapaud, on a muré un enfant pour rendre la ville puissante: on mit dans une niche, dans le mur, une petite table avec du pain et de l’or, les pères de famille tirèrent au sort, et quand l’enfant étendit sa main après l’or, on le mura; on était convenu de le laisser vivre s’il eût pris le pain ( Gunther 1, 52).
Je prie ici les apologistes de vouloir considérer cette voix céleste qui ordonne l’immolation; à moins qu’ils ne préfèrent d’y voir un démon déguisé en ange...
Aux environs de Gottingue, au château Plesse, on découvrit dans l’épaisseur d’une muraille un petit cercueil contenant les os fort bien conservés d’un enfant (Gottschalk 1, 144); au château fort de Krainberg on découvrit le squelette d’un enfant renfermé dans le mur (III, 133, 197). Gottschalk dit: «Cela nous rappelle involontairement la vieille superstition de murer un homme vivant.» On me concédera au moins sans difficulté que l’extérieur d’un gros mur n’a jamais été regardé comme un cimetière ordinaire, ni par les seigneurs du manoir, ni par leurs serfs? En 1818, dit un inspecteur des ponts-et-chaussées en Prusse, une digue de l’Elbe se rompit par le choc de la glace; il avait beaucoup de peine à empêcher l’agrandissement de la brèche, quand un vieillard arriva qui lui dit avec une incroyable sérénité : «Vous n’y parviendrez, monsieur, qu’après y avoir enfoui un petit enfant innocent.» En 1843 (Grimm, Mythe 1095) on entendit des gens du peuple de Halle, qui donnèrent le conseil de sceller un enfant innocent dans le fondement du pont.
«Mais, répliqueront les apologistes, ce ne sont là que des atrocités mondaines et séculières.» — Attendez, messieurs, en voici des atrocités ecclésiastiques.
Dans le fondement de la cathédrale de Strasbourg on ensevelit vifs deux frères (Achim von Arnim, les Gardiens de la Couronne 1, 151. — Gunther, 1, 33). — On aimait à enterrer un agneau vivant sous l’autel, pour consolider l’église: «ce qui est une coutume fort touchante, dit Afzélius, une belle allégorie du véritable agneau de l’église, du Sauveur qui porte les péchés du monde, et qui est la pierre fondamentale de l’Église .»,
Ainsi, Afzélius, qui est on ne peut plus édifié de l’immolation de ce quadrupède, ne voit pas même la connexité intrinsèque de ce sacrifice avec celui d’un homme vivant (III, 205). Afzélius est si distrait qu’il nous raconte sans sourciller «que l’agneau étouffé sous l’autel se montre parfois comme spectre, ce qu’on appelle l’agneau de l’église; il en parcourt le chœur, surtout dans une heure où il n’y a pas de service divin et disparaît; cet agneau se fait aussi voir sur le cimetière, et annonce par là le décès prochain d’un petit enfant.» Afzélius nous fournit à son insu un appui pour notre critique. Nous voyons encore ici, comme partout ailleurs, que les sacrifices humains ont été remplacés par des sacrifices d’animaux. Il en fut ainsi dans le paganisme, dans le mosaïsme, et dans le christianisme. On enterrait des cochons et des poulets vivans sous les maisons, et un chien aveugle, mais vivant, sous la porte de l’écurie ou sous la crèche. En Grèce on croit que celui qui passe le premier près du fondement d’une maison en construction, devra mourir avant la fin de l’année: à cause de cela les maçons, après avoir mis la pierre fondamentale, tuent sur elle un coq ou un agneau, comme un remplaçant de la victime humaine. A Francfort-sur-le-Mein, en bâtissant un pont on apprend que le premier individu qui le traversera, tombera dans le pouvoir des démons: on ne trouve donc rien de mieux que d’y faire courir un coq (Grimm, Myth. 1095; cont. 268. — Kuhn 379). — On initie le cimetière en y enterrant un cheval vivant: dans celui de l’île danoise Schonen on voit un revenant blanc en forme de cheval; remarquez que ce cimetière en porte même le nom.
Le christianisme, uisent ses apologistes, fut de tout temps la doctrine de la civilisation et de la bonté. Soit; mais permettez que nous vous prenions au mot: vous dites de tout temps. Par conséquent, une époque profondément christianisée devra briller par sa bonté et par sa civilisation,: par exemple, le moyen-âge depuis Charlemagne jusqu’à Luther. Or, comment alors expliquer l’ignoble action du duc d’Autriche, qui fit arracher le cœur au chevalier Brannberg, et le rôtir aux oignons et au beurre pour le servir à la belle duchesse, adorée jadis et chantée par ce chevalier (Grimm, Myth. II, 211)? C’est une fable, nous dira-t-on. Soit, mais jamais une pareille fable n’eût pu trouver parmi le bas peuple une bouche qui la racontât, ni une oreille qui l’écoutât, si elle n’avait pas été homologue avec le reste, en harmonie avec les mœurs de son siècle. Le duc de Zaehringue fait par son cuisinier apprêter un garçon: on le lui sert en effet rôti avec de la sauce (Origines civitat. Friburgi ex Ms. archiv. reip. Argent or. Appendice de la chronique de Koenigshoven par Schiller, 45). Un proverbe populaire de la plus haute antiquité dit d’un mets non salé et qui n’a aucun goût: «Cela est comme un juif mort» (Grimm, Cont. III, 259. — Pentamerone de Basile 5, 5. — Grimm, III, 363): et quant à ce proverbe, il existe à Francfort-sur-le-Mein (Schudt II, 6, 37, 349), et à Nurnberg. Dans le canton de Glarus en Suisse, sur la haute Alpe du Sable, il y eut dans la solitude un homme, qui jeta son petit valet dans un chaudron, et après l’avoir fait bouillir (et probablement mangé), il prit un de ses os et l’attacha à son chapeau (Lyser VI, 47): l’os attaché au chapeau dénote sans doute un usage solennel, c’est-à-dire religieux, puisque dans ce temps-là toute solennité est d’espèce religieuse. Libre à vous d’appeler cela de la superstition: mais permettez-nous de dire que cette superstition était de la religion dans ce temps-là.
Le même cannibalisme religieux revient dans un mythe populaire fort répandu en Écosse et en Allemagne. Un jeune garçon est tué par sa mère, puis mangé par son père; ses os sont recueillis par sa jeune sœur et enfouis sous un arbre sous une pierre, mais ils vont se changer en une colombe, ou en un petit oiseau vert qui raconte en chantant ce qui lui est arrivé (Grimm, Cont. I, 228, avec les notes III, 79; et Fiedler, II, 248: la colombe couleur de lait. — Les âmes s’envolent sous forme d’oiseau, comme dans les légendes des martyrs: Grimm, Cont. III, 182, Myth. 788, Wicelins 352 Symbole des Arts 184). Quelquefois cette fable parle d’une méchante marâtre, mais quelquefois d’une bonne mère qui assassine son fils. D’où il est permis d’inférer que la forme primitive, naïve, détestable au plus haut degré pour notre sensibilité, était celle où la véritable mère commet le meurtre. Une anthropophagie semble aussi être cachée derrière les expressions françaises suivantes, où il y a une combinaison des deux notions enfant et aliment: une graine d’andouilles (beaucoup de petits enfans); moutard et moutarde; ou marmaille ( beaucoup de petits enfans ), marmot, marmouset (petite figure grotesque) et marmite, marmiton etc., marmelade. Nous disons: il semble. Mais nous avons le droit de nous exprimer sans la moindre restriction sur le fait que voici:
Dans beaucoup d’endroits en Allemagne il existe des ruines que le peuple appelle, par un mot de patois, Nabergskroug, Nobergskroog, Nobiskrook: Kroug ne peut signifier ici que cabaret, et la première partie de la composition signifie voisin; mais elle peut aussi fort bien se rattacher à la latinité ecclésiastique du moyen-âge: abisso, nabisso (en italien) abis (provençal), et le n y est préfixé : in abyssum, in abis (Grimm, Myth. 766, 953). Surtout dans la Marche de Brandebourg, dans l’Allemagne septentrionale, se trouvent ces endroits, et le peuple pour dire mourir, dit: aller en voiture au Nobiskrook; pour être mort, il dit être dans le Nobiskrook. Le Démon, dit-il, aime à bâtir sa chapelle, son Nobiskrook, à coté de l’église de Dieu. Après avoir soigneusement recueilli toutes les données, nous arrivons au résultat peu édifiant, que dans ces Nobiskrooks ou cabarets, parfois souterrains, se faisaient les boucheries mystérieuses dont on avait besoin pour l’église d’à côté. En Hongrie il y a une église à St-Blaise: dans la nuit, deux pèlerins, exténués par la faim, la prennent pour un cabaret, et ils frappent à la porte, jusqu’à ce qu’une lumière mystérieuse se fait dans l’intérieur et qu’une voix les invite d’entrer: ils sont très étonnés de s’y voir servis par des anges célestes, et encore plus de se voir offrir la chair et le sang de Dieu (Sternberg: Almanach des Muses allemandes par Chamisso et Schevab 1835. — Rousseau 1, 205, III, 165}. A Cologne on bâtit sur la place d’un cabaret l’église et le couvent Saint-Boniface: cinq siècles plus tard on changea l’église en cabaret; on y conserva une table avec une ouverture ronde entachée de sang qu’on explique par une légende édifiante (Mering et Reichert I, 415). Près de Gleisenberg on montre les ruines d’un cabaret appartenant au boucher noir, qui fit avec de la chair humaine des alimens pour ses hôtes; c’était probablement un nobiskrook. Sur le cimetière St-Laurent à Nurnberg, il y eut jadis une vieille chapelle, dédiée à sainte Kounigonde; la chapelle avait un souterrain; son vicaire en 1400 s’appela Henri Moerder (Henri Assassin), on ne lui connaît pas d’autre vicaire. Mais de ce nom il en est probablement comme de celui de Hans Glockengiesser (Jean Fondeur-de-Cloche) voyez: Diptycha 155. Et en effet, que dire quand on lit le célèbre verset inscrit sur une cloche allemande: «On m’appelle la cloche de la messe journalière et des fêtes sacrées, je fus fondue par Jean Fondeur-de-Cloche, — je chante la gloire de Dieu.» Évidemment ce Jean avait pris son nom de son métier. Et ce Henri Assassin, prêtre de la chapelle?
Ne dites pas: «Voilà de pitoyables contes populaires.» Le peuple, messieurs, ne ment jamais en général, il se trompe souvent dans les spécialités. Croiriez-vous peut-être que le peuple eût adopté les récits où un moine, un prêtre chrétien, un soi-disant saint homme, sont représentés comme des bourreaux et des mangeurs de chair humaine? Le curé catholique, le prédicateur protestant, sont, dans beaucoup de villages, un objet de la plus grande aversion pour les enfans, ils leur inspirent une crainte mystérieuse (dit Grimm, Mythes, 87, 511) et on n’a qu’à dire à l’enfant pour le rendre obéissant: Tais-toi, le prêtre va venir et te mettre dans le pot . «Ce pot rappelle les repas de chair humaine en l’honneur d’un dieu ou d’une déesse. «Une vieille femme alla le matin à la messe, et voyant le prêtre, elle fit six croix; alors il dit: Pourquoi faites-vous cela? Est-ce que je suis le Démon (Grimm, Mythe, 1078. Appendice, 74, 177)?» Certes, il y a une secrète antipathie, mêlée de terreur et de tremblemens nerveux, dans le fond de l’âme populaire , quand elle est forcée à se mettre en contact avec un prêtre chrétien, un successeur de ce Boniface Winfrid, qui le premier réussit à forger cette chaîne fatale qui rattacha la nation allemande au trône de Rome chrétienne.
Ainsi Sebald, le premier abbé du célèbre monastère Lehnine, fondé par Otton I, margrave de la Marche de Brandebourg, inspira tant d’effroi que les enfans fuyaient à toutes jambes chaque fois qu’ils le voyaient de loin, en criant; «L’abbé, l’abbé, sauve qui peut» ; et les Wendes, population slave, qu’il chercha par tous les moyens de germaniser et de christianiser, finirent par l’assassiner (Kuhn, 77). Son spectre, sous la forme d’un moine athlétique, à la face noire et courroucée, au vêtement blanc et flottant, le livre de l’évangile dans les mains, et jetant vers le ciel des regards enflammés, se montre dans les ruines de l’église du château Lehnine. Il poursuit ceux qui s’approchent trop de lui. On y voit aussi une dame blanche à côté d’un moine: on l’appelle le spectre de la noble demoiselle. Nous en concluons que Sebald fut un des sacrificateurs les plus zélés de la chair humaine. Sebald, le spectre, s’est noirci la figure, parce que le grand sacrificateur chrétien avait cette habitude, en l’honneur du Dieu chrétien: la Mère divine, l’Enfant, la tête du Christ sur des crucifix et sur le suaire de sainte Véronique ont toujours un teint basané, voire même olivâtre. A Nurnberg on aimait beaucoup, à ce qu’il paraît, à noircir les images du Christ; dans l’hôpital du Saint-Esprit il y en a une en grandeur d’homme et toute peinte en noir; elle produit une impression éminemment désagréable. Les Nurnbergeois avaient reçu le sobriquet de noircisseurs du Seigneur Dieu.
Dans plusieurs contes populaires de la plus haute antiquité allemande nous rencontrons un fameux personnage, nommé Hague-le-Noir, Hayder-le-Noir: la comtesse d’Orlamunde dit par exemple: «Hague-le-Noir, toi, ô mon fiancé noir, tu ne crains pas le voile noir (Grimm, Cont. II, 376. — Wunderhorn, II, 232).» Fiancé est ici un satanique euphémisme, très usité chez les molochistes de Tyr, de Sidon, de Carthage, etc., pour désigner le grand-prêtre sacrificateur. Ce personnage affreux (en Mexique il n’y en eut guère de plus affreux, lisez don Clavigero), se retrouve dans un changement mondain sous la formé du Maure de Venise, l’assassin de femmes, sous celle de Barbe-Bleue, le tueur de femmes; bleu est ici noir, comme dans le nom descriptif blatand donné à un roi Scandinave: la dent bleue, la dent noire.
Que les apologistes prennent garde: comment expliquer, d’après eux, les noms de saints chrétiens donnés aux spectres populaires? Nicolas, Roubert, Barthélémy, etc., sont des tueurs d’enfans, des ravisseurs de personnes innocentes, des mangeurs de chair humaine. Saint Barthélemy est même un apôtre; sa figure exprime la dernière cruauté ; sa robe est rouge et blanche, ornée de pierreries; à la main il porte un énorme couteau de boucher et la peau d’un homme écorché. On dit que ce sont là les attributs de son martyre. C’est comme on dit de saint Moïse, de ce nègre canonisé, portant un couteau, qu’il a été un brigand et un assassin avant de se convertir au christianisme. — Saint Roupert, duc de Bingen (sur le Rhin), est l’épouvantail des enfans, et pourtant la légende l’appelle leur bienfaiteur, surtout des enfans pauvres; ce qui donne à penser que ce bienfaiteur était un sacrificateur d’enfans (Vogt III, 103). — Saint Nicolas de Bari (ou de Myre), appelé Nicolas-le-Grand, a toujours trois attributs: trois pommes, trois boules, trois pains, trois filles, trois garçons (Symbol. des Arts, 31, 97); ce qui paraît faire voir un triple sacrifice humain. La pomme ou la boule est un symbole de l’amour sexuel, c’est-à-dire chez les molochistes du sacrifice humain; le pain est le symbole du corps de Dieu, et en même temps de l’immolation humaine, comme saint Ignace s’appelle «un blé de Dieu qui doit être moulu sous les dents des bêtes sauvages dans le cirque romain, afin que je puisse être regardé comme un pain pur et innocent du Christ.»
Le nombre des exemples est si considérable, que je crois pouvoir me dispenser d’en parler tout au long. L’anthropothysie et l’anthropophagie se montrent entre autres dans saint Ulric, ermite et prêtre irlandais (t. II, 54: sa fête, 20 fév. — Art. S. S. Antr. februar. t. III, 226): il sauve un pauvre des griffes du démon, il lui donne l’eucharistie sous la forme de la chair (non du pain, bien entendu), et cela fait voir dans ce démon le principe d’humanité. — Dans l’ouvrage français Images des Saints, num. 18, on voit sainte Bathilde, reine de France et religieuse de Chelles, devant un autel éclairé par deux flambeaux, au-dessus duquel on découvre suspendues au plafond trois petites figures nues, la quatrième y est attendue par un individu monté sur une échelle: c’est le bourreau sacrificateur, et les anges assistans sont des moines.
Le prêtre Malachias, en Irlande (t. II, 48), avait beaucoup à souffrir pour son «introduction du rite chrétien.» Des paysans s’attaquaient souvent à ses jours; une femme l’interrompit au milieu de son discours, mais elle mourut bientôt dans un accès de démence. Ne serait-ce pas là une mère à laquelle le prêtre avait enlevé son enfant? Saint Godefroy, évêque d’Amiens (t. II, 18), dans un de ses fréquens voyages d’inspection ayant initié une église, monta sur une chaire qu’on lui avait érigée dans une vaste plaine, leva les bras vers le ciel et fit tomber par terre des gouttes de sang qui s’échappèrent de ses doigts (Vitæ Sanctor. IX, 163; 8 novemb.). Le saint homme avait immolé une victime humaine, et avec ses mains ensanglantées il bénit le peuple. Le saint homme voulut en faire autant dans un autre voyage d’inspection, au couvent Saint-Valéry, mais l’abbé Lambert et tous les religieux s’opposèrent à outrance; on en appela à Manassès, archevêque de Rheims, et au pape; le saint homme reçut des reproches, mais à la fin il réussit, et les saint-valériens lui obéirent (Vitæ Sanctor. IX, 178). Ayant plaidé lui-même sa cause à Rome, il alla à Bari pour conduire à Amiens les reliques de saint Nicolas, y arrivées de l’Asie-Mineure; ce Nicolas, nous l’avons vu, avait été un grand prôneur de l’anthropothysie. Retourné dans son diocèse, il prophétisa l’incendie de la ville désobéissante à ses ordres: et, en effet, elle fut brûlée avec toute la récolte dans une nuit, des corbeaux y jetèrent le feu par leurs becs: le palais épiscopal resta intact, et avec lui l’église Saint-Firmin et quelques cabanes. Ce malheur arriva dans la soirée de saint Barthélémy; une date assez singulière, si l’on pense à ce Barthélemy l’Écorcheur (ou l’Écorché), au massacre des huguenots, qui fut fait pour ainsi dire en l’honneur de saint Barthélemy, et à l’expulsion des juifs de Francfort-sur-le-Mein, en 1614, au jour de saint Barthélemy (Schudt, II, liv. 6, chap. 4; — Blainville, I, 148). Non moins sublime fut, à ce qu’il paraît, la vie de saint Norbert, évêque de Magdebourg et fondateur des prémontrés (t. II, 34). Voyez Vitæ Sanctor. IX, 319. Il se fixa aux environs de Laon, à Pratum Monstratum, pré-montré, dans la semaine sainte, avec treize élèves, dont l’un fut probablement immolé comme victime du passah: le vieux proverbe dit encore aujourd’hui que de treize personnes qui dînent ensemble, il y en a une qui va mourir. Ceci semble être un souvenir d’anthropothysie chrétienne. Remarquez en outre la vision qu’on raconte d’être vue de saint Norbert dans la semaine sainte: ce Christ attaché à la croix fut probablement un véritable homme vivant immolé. Le saint homme fit nourrir treize mendians (IX, 355), ce qui est un nombre peu rassurant: trois de ses compagnons de voyage étant avec lui à Valenciennes, tombent malades et meurent subitement; encore dans la semaine sacrificale, c’est-à-dire à Pâques; ils furent tués ad majorent gloriam. A Cologne, saint Norbert veut bâtir une église, il cherche pour elle des reliques, et il en trouve en effet; c’est le corps fort bien conservé d’une des onze mille vierges; en d’autres termes, il avait fait immoler une jeune fille. Dans cette ville, saint Norbert découvre aussi le cadavre du vieux martyr saint Géréon, et en ôte un morceau pour le transporter en France: cela fait naître nos soupçons (IX, 341, 342). Devenu évêque de la ville allemande de Magdebourg, alors la capitale du nord civilisé, ce grand prince de l’empire et primat de l’Église allemande, se mit à jouer le rôle hypocrite d’un homme humble et doux. Malgré ce beau rôle il provoquait, par ses actes secrets, des rumeurs inquiétantes, et qui finissaient par une haine implacable contre lui. Plusieurs attentats sur sa vie échouèrent; le saint homme dit alors: «Pardonnons à nos ennemis, faisons du bien à ceux qui nous haïssent, prions pour ceux qui nous attaquent, » et les fit jeter en prison (IX, 361). La naïveté ignorante des chroniqueurs va jusqu’au point de nous raconter que pendant une formidable insurrection de la bourgeoisie contre lui, où même un homme brandit un glaive sur la mitre épiscopale et la tacha de sang, le saint homme garda constamment un visage rouge-foncé et pourpre, puisqu’il était inaccessible à la peur. Ainsi, les grands sacrificateurs aimaient à teindre leurs figures non-seulement en noir, mais aussi en rouge, peut-être même avec le sang de la victime humaine immolée. Cela pouvait se faire en imitation du baptême de sang chez les premiers chrétiens: quand saint Blaize fut tué, sept femmes chrétiennes frottèrent leur peau de son sang (Wicellius, 39), et cela est logique: le sang d’un martyr, c’est le sang d’une victime, et vice versâ ; l’une et l’autre qualité se trouvent dans le sang du Christ: «Si une goutte du sang de Dieu te reste sur tes lèvres après l’Eucharistie, alors prends-la avec ton doigt et mets-la sur la peau de ton front et sur tes paupières, pour les sanctifier,» dit Cyrille (Catech. XXIII, 21).
Saint Bernard de Clairvaux (t. II, 53) et saint François d’Assises (t. I, 226) appartiennent eux aussi à cette catégorie. Saint Bernard (dont la biographie, composée par cinq écrits, fut publiée pour la première fois par L. Surius, dans son recueil de légendes, 20 août, et par Mabillon; de même, dans les Act. SS. Ant. Angust. IV, 101-328), saint Bernard, disons-nous, célébra à Poitiers, dans une église, la messe d’une manière si extraordinaire, que le doyen fit renverser l’autel; ce qui déplut à Dieu tellement, qu’il permit au Démon d’enlever ce prêtre. Pendant quelques jours on apporta à saint Bernard par erreur (!?) du sang coagulé, au lieu du beurre demandé, et il le mangea sans y faire attention (!?). Les religieuses carmélites de sainte Thérèse avalaient aussi du sang humain. Voilà, ce me semble, du cannibalisme tout pur. Ne dites pas: c’était dans un accès hystérique. Est-ce que le sang humain que vous buvez dans un accès hystérique et extatique, n’est plus le même objet? — En outre, les moines de saint Bernard refusaient certains alimens qui étaient trop bons et en même temps trop amers pour une bouche humaine. Qui saurait lire cette phrase sans étonnement? Mais cet étonnement doit s’accroître quand on aura appris que l’évêque de Châlons, appelé par les moines de saint Bernard, cherche à les tranquilliser par la citation du Liv. des Rois (II, 4, 38), où le prophète Elisa adoucit par un peu de farine l’amertume du pot. L’évêque ajoute: «Mes frères, n’ayez pas peur; mangez sans dégoût ce qu’à l’ordinaire on ne mange pas: c’est la grâce de Dieu qui le rend bon à manger.» C’est de l’anthropophagie, ce me semble. Saint Bernard en fut lui-même quelquefois affecté : il vomissait les alimens sans les avoir pu digérer, et devenait par là assez incommode à ses voisins dans le chœur (Vitæ Sanctor. X, 45).
Saint François, le saint séraphique, a été préféré par plusieurs écrivains à Jésus Christ (Weber II, 252, 319. — Renault 147. — Rousseau III, 9), mais la petite chapelle où il prit sa première résidence, s’appella Portiuncula de la Très-Sainte Vierge aux Anges: et portiuncula veut dire un tout petit morceau. Morceau, de quoi? De chair humaine peut-être. Aux anges? — Quels anges? Souvenons-nous qu’un enfant immolé d’après le rite molochiste fut regardé comme devenu un ange céleste. Le saint séraphique lui-même voulait absolument devenir un séraphe par l’infliction d’une mort affreuse: il eut du moins une vision qui lui laissa les cinq stigmates de la crucifixion. — Il aimait tant les agneaux, nous réplique-t-on. Oui, mais quels agneaux? Des agneaux réels, ou des agneaux humains, c’est-à-dire des enfans à immoler? et pourquoi des agneaux? pourquoi précisément cet animal des sacrifices religieux et sanglans? Remarquons que trois ans avant sa mort, il fit une sainte représentation mystérieuse de l’adoration des mages, aux environs du château Greccia; il s’habilla en lévite et chanta l’évangile: mais qu’en arriva-t-il? Son disciple favori, Jean, vit dans la crèche un enfant comme mort, et saint François fit comme s’il le réveillait. Ceci paraît aussi innocent que poétique: un petit garçon qui fait le mort, pour représenter le Christ! Quant à moi, je prie les lecteurs de prendre toujours le contre-pied de chaque expression mystique: mourir, c’est vivre, et vivre, c’est mourir. Tuer un saint, c’est le réveiller: le jour de la mort, c’est le jour de la naissance; le berceau, c’est le cercueil, et ainsi de suite. C’est bien là un monde, marchant sur la tête, les pieds en l’air (Gfroerer 1, 410), quand on appelle hemera genethlios ou natalitia martyrum le jour du décès (Schroeckh, II, 113). Saint Bernard écrit avec une douce plaisanterie spiritualiste à l’évêque d’Ostie: «J’ai été malade pour mourir, et me voilà encore une fois rappelé à la mort,» c’est-à-dire à la vie terrestre (Vit. sanctor. X, 117, 121). L’application est bien facile au cas donné. C’est comme tant d’autres ressuscitations de morts faites par les grands saints, par exemple, par saint Henri, archevêque d’Upsala et glorieux martyr (t. 1151), qui entre autres, dit-on, rappela à la vie une femme nommée Lucie. De quelle vie parle-t-on ici? de la vie qui est la mort du corps ou de la vie qui est la vie du corps? Dans le premier de ces deux cas le saint, pour opérer ressuscitation, n’avait besoin que d’une âme féroce et fanatique et d’un bras vigoureux armé d’un bon poignard (Art. SS. Anverp. Januar. tom. II, p. 249-250).
Un individu anglo-saxon, nommé Dunstan, a été canonisé, et les orfèvres en ont fait leur patron céleste. Or, on n’a qu’à étudier critiquement sa biographie pour se convaincre que ce Dunstan, d’abord moine ascétique et artisan très habile du monastère Glastonbury, plus tard abbé et ministre du roi, fut un des jongleurs les plus effrontés, les plus perfides, les plus sataniques de la chrétienté au dixième siècle (Keightly 1, 42-50). Il ruine le bonheur conjugal de la famille royale, il inflige à la reine des tortures affreuses, il fait parler un crucifix, ce qui éveilla alors même des soupçons, il fait s’écrouler la salle de discussion seulement du côté de ses adversaires, etc. Que dire d’une orthodoxie qui ose encore aujourd’hui glorifier de pareils criminels (Maetzler II, 197)? Rappelons-nous cependant, pour bien expliquer ces faits déplorables, que la sainteté y consiste à agir contre la nature corporelle, intellectuelle et morale. Or, agir contre elle, c’est évidemment faire le Mal; et si ce mal se fait sous forme religieuse, il devient par là le mal élevé à sa plus haute puissance, quo majus nihil cogitari potest. C’est là le Négatif, le kakodémonisme dans son dernier développement; le satanisme tout pur, tout nu, tout d’une pièce. Et vous ne voulez pas encore employer la critique contre lui?
Innombrables sont les enlèvemens d’enfans au moyen-âge, et nous ne nous tromperons point si nous en mettons la plupart sur le compte de la superstition religieuse. Croire que ces enfans ont été ravis par des marchands d’esclaves, est une grave erreur. Les contes populaires nous parlent d’un loup-garou sautant sur ses pattes de derrière, qui vole un enfant, et se sauve avec son butin dans un couvent. La mère tombe à genoux devant l’abbé, elle le supplie de lui rendre son enfant. Alors ce bon abbé va avec les moines à l’église pour exorciser: tout d’un coup on entend les cris d’un enfant, et en effet celui-ci est ramené sain et sauf dans les bras de la femme éplorée. Tout cela est très bien, mais point une fable; c’est de l’histoire pure. Le loup-garou, qui enlève des enfans pour les livrer aux atrocités d’un rite mystérieux, et qui saute sur les pattes de derrière, ne peut guère faire autrement; il n’en avait pas quatre. Les enfans tremblent aux seuls noms de la Moume, du Spectre ou de l’Ange des champs de blé, de la Boutze, du Popanze, du Moumel etc. Ces fantômes sont des ravisseurs d’enfans (Grimm, Myth. 473. — Floegel, 217. — Grimm, Cont. 1, 146). Il paraît que ces noms, qui signifient tous un masque ou un déguisement, furent donnés par le peuple aux pourvoyeurs des mystères; remarquons surtout le nom Ange, qui dénote spécialement une figure de la mythologie chrétienne. A Nurnberg, à l’entrée de la rue des Chartreux, il y avait jadis la chapelle des Douze-Messagers, appelée aussi la chapelle de Ja Mort, à côté d’une maison de frères, fondée en 1381 par un évêque de Bamberg et par un honorable bourgeois en l’honneur des douze apôtres. Jusqu’ici tout va bien, mais remarquez que douze pauvres de Nurnberg, qui devaient être tous d’une bonne santé, furent nourris dans la confrérie; remarquez qu’on adressa des prières, non aux douze apôtres, mais à ces douze frères de Nurnberg; comme on le voit suffisamment sur un très vieux tableau d’église de 1514: voyez l’Histoire de la ville de Nurnberg I, 132. — Murr 151). D’où il suit que ces douze pauvres étaient quelque chose de plus élevé que de simples pensionnaires; ils étaient des victimes, et de temps à autre une tête tomba sous des mains sacrées; comme les douze Joannès dont j’ai parlé plus haut. La place vacante fut sur-le-champ remplie par un autre mendiant nurnbergeois, qui lui aussi devait être en bonne santé. Jamais une victime malade ne peut être offerte aux divinités. Après l’extinction du culte catholique à Nurnberg, on garda le nom Chapelle de la Mort et le prédicateur protestant y était tenu à prêcher sur les quatre choses finales, principalement sur la mort (l’histoire de la ville t 432).
A Cologne on fonda en 1320 un couvent de capucines pour douze pauvres vierges: il s’appela plus tard l’Agneau. Les nonnes menaient une vie peu sévère, mais en 1620 on y introduisit une rigueur inaccoutumée, la supérieure tomba malade par des causes inconnues et mourut dans trois jours; en outre, un crucifix dans la chapelle inclina miraculeusement sa tête de bronze sur sa poitrine (Mering II, 84).
Eh bien, tout cela s’explique quand nous considérons que la vie peu sévère des nonnes de l’Agneau (encore ce nom de la victime animale par excellence) fut rachetée de temps en temps par l’immolation plus ou moins spontanée d’une d’entre elles, et cela d’après l’ancienne règle, qui ne fut réformée qu’en 1620, de sorte que le sacrifice humain y fut aboli une fois pour toutes, mais en même temps aussi l’irrégularité de la conduite. — La supérieure mourut la dernière victime; le crucifix inclina sa tête en deuil à propos de l’innovation inespérée de la vieille coutume. L’Agneau était aussi l’emblème d’un autre couvent de nonnes à Cologne. Celui des capucines s’appela au commencement le Grayloch; gray ou grau, gris; graeulich et grausam, cruel; crudelis en latin; cruor, cruentus, le sang, sanguinolent; krew en polonais et en tchèque, le sang, krwawy sanglant; crau en cambrien, le sang. Loch est une caverne, et ici une crypte mystérieuse, un souterrain sous l’église.
A Cologne, il y a un hôpital pour des filles âgées. Il est dédié à saint Géréon et à sainte Madeleine; mais il s’appelle aujourd’hui du nom singulier de Boîte de Saint-Géréon. Dans leur carnaval, les Colonais font allusion à cette vaste boîte de saint Géréon, où l’on renferme, disent-ils en plaisantant, toutes les vieilles demoiselles. Mais, ce qui est moins plaisant, c’est que la pieuse légende nous raconte d’un usurier, qui, tourmenté par des regrets, s’est fait renfermer avec une foule innombrable de reptiles, d’insectes et de vermine, dans une boîte de bois ayant une petite ouverture dans le couvercle; il ordonna de clouer le couvercle et se laissa tranquillement ronger par ces bêtes jusqu’aux os. Le squelette et la boîte furent plus tard enterrés dans l’église Saint-Géréon (Mering et Reischert, II, 73). N’y aurait-on pas jadis enfermé dans des boîtes, c’est-à-dire des cercueils, des filles vivantes pour |les immoler d’une manière diabolique?... Cologne est une ville qui a vu dans ses murs des choses à peu près aussi atroces; qu’on se souvienne, par exemple, de Waldauer, prêtre colonais et fondateur du couvent de nonnes Saint-Maximin.
Cet individu se fit pénitent à la mode bramane et stylite: il se renferma dans un cachot sous terre, appelé la caverne de Waldauer, et il y mourut. Il existe de cet homme du XIIe siècle une signature documentale dans les termes suivans: Waldauerus inclusus ecclesiæ beati Maximini. Le motif de son repentir violent était d’avoir vécu avec une maîtresse, et il ne trouvait rien de mieux que de se faire attacher un gros cercle de fer autour du ventre et de s’enfermer dans la caverne, tandis que la femme, également mise dans un fer, s’agenouillait du côté extérieur de la porte de la prison. On leur apportait du pain avec de l’eau, et ils vivaient ainsi pendant beaucoup d’années.
Waldauer dit chaque jour une messe et ne permet à personne de le voir, excepté Enfrid, doyen de Saint-André. Un matin Enfrid lui ordonne de mettre une fin à son repentir et de se défaire du cercle de fer; il obéit, mais il se meurt le soir même. Après quoi la femme refuse nettement de déposer à son tour son cercle de fer, avec les mots: «Je n’ai point déjà envie de mourir (Mering, II, 105)?» ce qui fut bien pardonnable, puisqu’elle se douta probablement de l’assassinat sacré, que la main du sacrificateur Enfrid venait d’exécuter sur la personne de Waldauer.
Dans plusieurs endroits, des individus qui avaient commencé à danser devant une église durant la messe, furent maudits et condamnés à continuer leur danse jusqu’à leur mort. Ainsi, dans un village près du lac de Zoug, des jeunes gens, qui dansèrent au cimetière un dimanche, furent condamnés à danser une année entière. Dans le village Tanzstedt (endroit de danse), plus tard appelé Dannstedt, près Halberstadt et Wernigerode, de pareils danseurs sillonnaient avec leurs pieds si profondément le sol, que cette fosse est encore visible. Un fait semblable était arrivé à Koelbig, près Bernbourg, on 1013 eu 1022, comme on le lisait dans l’église sur deux tables en allemand et en latin. Ce furent quinze paysans, deux femmes et une fille, la sœur du marguillier. Cette danse Saint-Guy commença vers Noël, ce qui paraît avoir été assez ordinaire; au bout d’un an deux évêques arrivèrent, ceux de Ilildesheim et de Cologne, pour mettre fin à la peine des danseurs: on les conduisit en effet à l’église, où ils s’endormirent devant l’autel et moururent (Lyser. XIV. I, 91; Otmar, 29; Gottschalk, 333; Grimm, Myth., I, 312; Hecker, 15; Meibom., II, 32).
Sur l’authenticité de ces faits historiques il n’y a plus les moindres doutes; mais débarrassons la vérité des mensonges traditionnels dont on l’a entourée. Voici l’affaire: des hommes et des femmes fanatiques, s’étant fait vouer à la mort sacrée, dansèrent dans un saint délire jusqu’à l’heure du décès, pendant une année, devant l’église qui devait voir leur immolation par des mains sacerdotales. Seulement, ils n’y dansèrent que dans des occasions solennelles; ils n’y dansèrent pas non plus des danses profanes, mais des danses strictement religieuses (comme le roi David, comme les Peaux-Rouges et les Shakers en Amérique, et tant d’autres sectes et populations), et après avoir exécuté leur danse, le sacrificateur les fit mourir: prociderunt ad genua archiepiscopi et statim emiserunt spiritum (Meibom, II, 33). Chez les Mexicains, il y eut des danses et des victimes humaines (Clavigero, I, 419), ce qui est encore une des nombreuses coïncidences de l’antiquité chrétienne et du paganisme mexicain.
Les contes populaires parlent d’une demoiselle blanche qui danse en automne sur la prairie, près Altenstein (Bechstein, Thuring., II, 108), et un vieillard l’ayant vu danser, en fut tellement effrayé qu’il garda jusqu’à sa mort un tremblement convulsif. C’est là un souvenir populaire sous forme d’une vision: c’est-à-dire une vierge fanatisée y dansa jadis en effet sa dernière danse, la danse pieuse qui finit par le coup du couteau sacré. Il en est de même de la vierge, ou princesse, du mont de Kyffhaeus: elle danse à minuit, un flambeau à la main, entourée de musiciens, et elle disparaît en dansant dans le flanc ouvert du rocher (Bechstein, IV, 26): c’est une fille immolée dans l’intérieur d’une chapelle taillée dans le roc. Et voyez, comme là en hiver, ainsi ailleurs en été. La danse proprement dite Saint-Guy éclatait souvent au solstice d’été, vers la fête saint Jean ou saint Guy. Des individus nombreux, s’étant voués à une mort sacrée et commune, furent saisis communément d’un spasme clonique, très communicatif comme tout accès nerveux, et bientôt se réglant dans les formes d’une danse extatique. Le jour de saint Guy, 15 juin, en 1237, eut lieu la fameuse procession dansante des enfans dans la ville d’Erfurt, qui firent en dansant un chemin de quatre lieues jusqu’à Arnstedt (Beckmann, Hist. de la principauté d’Anhalt, III. 4.; chap. 4. — Hecker, 14. — Bechstein, III, 131), et dont le nombre varia entre cent et mille. En 1458, des enfans de l’Allemagne occidentale s’en allèrent au Mont-Saint-Michel, en Normandie. En 1278, 17 juin, deux cents danseurs religieux frappèrent si fort sur le pont d’Utrecht, qu’il se rompit (Mastius Minoritæ flores temporum in Eccord. corp. hist. med. æv., 1, 1632) . A Strasbourg, en 1418, ils dansèrent par les rues avec des cornemuses, des caisses, des trompettes, des flûtes, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent aux chapelles de leur saint patron à Zaverne et Rothenstein; après leur y avoir dit la messe, on les mena à l’autel et ils y déposèrent une petite partie de leurs aumônes. «En 1442, dit Hottinguer, II, 406, un moine de haute naissance, dans le couvent Saint-Agnès près Schaffhouse en Suisse, s’est tué par la danse, huit jours après la fête saint Guy.»
En 1373 l’Angleterre fut attaquée par un tremblement nevrosoreligieux, qui éclata en danses convulsives et se communiqua, en 1374, aux Brabançons et aux Bas-Allemands, d’où il se propagea rapidement sur toute l’Europe. On se déshabilla jusqu’à la chemise, se couronna de fleurs, parcourut les rues, et dansa avec une fureur fanatique devant et dans les églises, en chantant: «Seigneur saint Jean, saint Jean, nous sommes gais, seigneur saint Jean (Chronique de la sainte ville de Cologne, 1374. — Hecker, 2. — Schnurrer, 346).» Pendant cette danse on avait des visions, on voyait, par exemple, le ciel ouvert, on nageait dans une rivière de sang chaud (Pistorii, Rerum familiarumque Belgic. chronic. magnum. Francf., 1654; 319. — Petr. de Herentals Vita Gregorii XI in Stephan. Baluzii vit. papar. Avenion, t 4183. Paris, 1693).
Le clergé fit des efforts assez infructueux pour tranquilliser ce mouvement d’un molochisme un peu trop généralisé ; il l’avait provoqué indirectement par la surexcitation mystique des âmes chrétiennes, perpétuée de génération en génération pendant treize siècles: il récolta quelques fruits amers, les danseurs frappèrent à mort plusieurs prêtres.
A Cologne, il y eut à la fin cinq cents danseurs: ils se mirent en opposition systématique avec le clergé et furent déclarés hérétiques. L’épidémie de la danse Saint-Guy se transforma en une maladie dansante périodique et individuelle: en 1623, par exemple, G. Horst observa quelques femmes en Souabe, près d’Ulm, qui pélerinèrent à la chapelle saint Guy à peu près régulièrement chaque été au mois de juin; plusieurs semaines avant elles se sentirent très mal, et après avoir pèleriné en dansant, elles se trouvèrent guéries pour toute une année. L’une avait déjà dansé au moins trente deux fois, c’est-à-dire trente-deux années, l’autre au moins vingt. Schenk von Grafenberg, au XVIIe siècle, observa plusieurs suicides de danseurs qui sautèrent dans l’eau ou qui se fracassèrent la tête (lib. I, Observ. VIII, p. 136; Horst, Épist. 374).
En Abyssinie, surtout en Tigré, la danse maladive atteint aujourd’hui beaucoup de femmes: elle commence par une forte fièvre et devient chronique; on la traite par de l’eau froide et par la lecture du quatrième évangile; ce qui conduit les malades souvent à la mort.
Mieux vaut célébrer une fête, comme en décrit le voyageur Pearce, qui séjourna pendant neuf ans dans ce pays. On les laisse, ou plutôt on les fait danser avec de la musique tant qu’elles peuvent remuer leurs membres, après quoi elles s’endorment; quelques-unes retombent toutefois dans cette nervosité et restent incurables. L’épouse de Pearce, une Grecque, en fut guérie par cette danse artificielle. Pearce dit qu’après la danse un prêtre arrive pour les rebaptiser au nom de saint Jean. Il me semble que ce second baptême remplace une immolation; baptiser, dans la langue mystique ou primitive du christianisme, signifie faire mourir en martyr (Ep. aux Romains, 6, 3; Coloss., 2, 11; saint Matth., 20, 22; saint Luc, 12, 50).
Avant de terminer cette série d’idées, qu’il me soit permis de rappeler la fameuse disparition des enfans de la ville hanovrienne de Hameln, en 1284. Il en est, ce me semble, de ce fait historique comme de tant d’autres et comme de beaucoup de phénomènes quotidiens: ils ont cessé de nous toucher, mais il faut absolument que la critique dialectique s’empare d’eux pour les perscruter; elle réussit souvent à faire jaillir de ces cailloux arides une fontaine d’eau vive et pure.
La littérature à propos de l’événement de Hameln est nombreuse: Gottschalk, Myth., 56; La corne des merveilles, 1, 44; Grimm, Myth., 1, 330; Lyser, 1, 265; Sprenger, 23; Harrys, 45; Fein, Le mystère des enfans, etc, 1749, Hanovre; Becker, III, 4, 19; Schudt, IV, 5, 9; Troester, 110; Zeiller, 477; Mart. Schokii, Fabula hamelensis, 1662, Hanovre; Seyfried, Medulla, 476; Hubner, Geogr., III, Hambourg; Kircher, Musurgia universalis, II, 9, 3; Hondorf, Promptuar. exempl. tit, de edac, liberor; Meibom, III, 80; Wierus, 1, 15; Kirchmaier, Dissertatio de inauspicato Hamelensium exitu, 1671, Wittenberg; la chronique de Hameln; M. Sam. Erich, Exodus hamelensis, 1665. Je me fais fort de prouver à l’évidence, que ce grandiose vol d’enfans a été une barbarie des plus scandaleuses et des plus effrontées, dont l’ancien culte chrétien se soit rendu capable.
Un individu, dans un accoutrement bigarré, se montra en 1284 à Hameln, disant qu’il était un habile destructeur de rats et de souris. La municipalité stipula avec lui une certaine somme; il lira une petite flûte et continua de siffler jusqu’à ce que tous ces animaux eussent quitté les maisons. Alors il les conduisit sans résistance dans une rivière où il les noya. La municipalité n’ayant pas voulu lui payer le salaire convenu, l’étranger s’en alla fort courroucé. Mais le jour de saint Paul et saint Jean, 26 juin, il rentra dans la ville à sept heures du matin, selon d’autres à midi. Il avait changé de costume; on remarqua surtout son chapeau énorme et de couleur écarlate ou de sang; les traits de sa figure étaient singulièrement contractés. Il siffla de nouveau, mais cette fois il fut suivi, non des rats, mais des enfans des deux sexes, entre quatre ans et vingt ans, parmi lesquels la fille du bourgmestre (proconsul) Henri Grukholt. Il les conduisit par une étroite rue et par la porte d’Oster, au pied de la montagne appelée Koppelberg; elle s’ouvrit, et l’étranger y disparut avec les enfans. On fit la remarque que le petit nombre des enfans retournés étaient plus ou moins malades, des muets, des boiteux, des sourds, etc. La grande majorité resta perdue à jamais: son nombre était de cent trente.
Eh bien, cet événement, qui ne paraît être que fabuleux, est un des plus historiques de l’humanité ; telle est la quantité et la valeur des documens encore existans qui l’attestent. Ceux qui ne se trouvent plus en nature sont mentionnés dans des livres . On a frappé une médaille (Grimm, Myth., 1, 333), et sur le flanc du Koppelberg on montre un petit enfoncement rempli de ronces et de broussailles, où il y eut jadis deux croix en pierre avec des entailles en forme de roses. La rue qu’il traversa avec la petite bande s’appelle la rue Sans-Tambour (die bungelose, bummellose Strasse), puisque, pour dénoter la tristesse qui régnait sur cette rue, aucune musique ne devait plus s’y faire entendre. Enfin, il est constaté que beaucoup de lettres privées et publiques de Hameln furent datées «dans l’an... après la sortie de nos enfans» (Becker, III, 483).
Ne m’objectez pas le silence du chanoine de Hameln, Jean de Polde, qui, en 1384, écrivit son Chronicon hamelense. Qui vous dit que ce chanoine aurait voulu, aurait pu, aurait dû raconter ce lugubre épisode? Qui vous dit que le clergé de Hameln fût resté étranger à l’enlèvement des enfans? Qui vous dit, enfin, que la tradition vivante et populaire mérite moins de foi que le silence d’un savant, d’un homme de caste?
Ne m’objectez pas non plus la ressemblance du fait de Hameln avec celui de Belfast-Ulster, en Irlande, où des jeunes campagnards furent charmés par un sorcier qui siffla de sa flûte, et entrainés avec lui dans l’intérieur d’une montagne qui s’ouvrit et se referma derrière eux (Sprenger, Annonces de Hameln, 1825; Ann. savantes de Hanov., 1752). Au contraire, le fait de Hameln se trouve corroboré par celui de Belfast. L’âme allemande, depuis la Hollande jusqu’en Hongrie, depuis les Alpes suisses jusqu’en Russie, a été tellement impressionnée de cet événement de Hameln, qu’il est passé pour ainsi dire en relique nationale. Comment l’expliquer?
«En 1259, 28 juillet, a-t-on dit, Hameln avait perdu ses habitans d’un âge viril dans la bataille de Hedemunden ou Sedemunden; la disparition des cent trente enfans n’est rien autre chose que l’allégorisation poétique, mais maladroite, de ce fait historique et prosaïque.» C’est une interprétation très maladroite à son tour.
Et d’abord, la promenade de cent trente enfans qui suivent un musicien hors la ville, n’ayant point fait de la sensation pendant qu’elle se préparait, il faut croire qu’elle n’était en elle-même point extraordinaire. Elle ne le devint que par la disparition des petits promeneurs. Cette sortie fut cependant la dernière, l’histoire n’en mentionne plus d’autres.
Les croix de pierre avec le symbole si touchant d’une rose, indiquent la mort, et même la mort du martyre, la mort sacrificale, bienheureuse, qui transforme sur-le-champ en anges les enfans immolés: qu’on se souvienne de la rose qui signifie, dans la symbolique allemande, le silence, le mystère et le sang, comme tout le monde sait, d’après nos proverbes et les chants nationaux.
Je prie en outre mes lecteurs de ne pas oublier la date de la sortie: c’est vers le jour Saint-Jean, le jour anthropothysique par préférence.
Ne m’objectez pas que cette immolation, ce terrible holocauste, fut un reste du paganisme saxon, contre lequel Charlemagne avait si longtemps lutté. L’empereur des Franks était alors mort depuis cinq siècles; la ville de Hameln, bâtie en colonie sous lui, et donnée au sceptre spirituel de l’abbé de Fulde, n’a point pu rester païenne jusqu’en 1284. Mais, en revanche, elle était constamment sous l’empire des princes de l’Église allemande, Le nom Koppelherg ressemble un peu à montagne des petites têtes: on l’appelle aussi Kopfelberg, die Kœppen, etc.
En 1284, il y eut d’affreux tremblemens de terre, d’éclipses effroyables et des inondations inouïes avec de la famine, des épidémies et des épizooties par toute l’Europe: de là la nécessité pour les molochistes de faire une hécatombe plus grande que jamais.
Remarquez: en Allemagne septentrionale, la souris remplace évidemment l’enfant à immoler dans Grimm, Myth. Appendice 104; Myth. I. 323; Temme, 169. Pensez à Ummanz, l’îlot près la grande île de Rugen, où toutes les souris sont convoquées par un sorcier. Pensez enfin au village Drancy-lès-Nouis, près Paris, où le capucin Angionini se. fit entendre sur un petit cor; de sorte que des moutons, des vaches, des chevaux, des chèvres, des oies, des poules, accoururent et se laissèrent conduire par lui on ne sait où (Sprenger, 26), et cela en 1240. Le sacrifice humain fut donc remplacé par celui de divers animaux .
Un autre pieux massacre en masse s’est fait, d’après la légende de la fille de Florent, comtesse de Hollande et épouse du comte de Henneberg. En 1270 ou 1276, au village Loosduynen ou Leusden, aux environs de La Haye, Guidon, l’évêque d’Utrecht, baptisa les trois cent soixante-cinq fils et filles que la comtesse Mathilde Margarèthe, âgée de quarante-deux ans, venait de mettre au monde. On montre encore le grand bassin baptismal de cuivre jaune avec une inscription hollandaise (Becker, III, 481). Tous les garçons furent appelés Jean, toutes les filles Élizabeth: après quoi tous les trois cent soixante-cinq moururent avec leur mère le même jour, et furent enterrés ensemble dans une seule tombe dans l’église du village (Grimm, Cont. II, 374). Blainville l’affirme (1,16), il cite une chronique du pays textuellement, et donne même les mots latins d’une table noire suspendue dans l’église.
Voici l’explication: la comtesse adopta et acheta trois cent soixante-cinq enfans de la classe la plus pauvre. Elle les fit baptiser, au sang, bien entendu; c’est-à-dire immoler par les mains du prêtre molochiste, et elle-même s’immole avec eux, pour entrer ensemble dans le paradis chrétien.
De la même manière, il faut interpréter le mythe populaire de la comtesse d’Orlamunde, qui fait massacrer ses enfans par le nommé Hager ou Hayder (Bruschius, 133. — Waldenfels, Antiquit. select. XII, 33. — Dumann, curé de Himmelskrone; Loer, Descript. du monastère de Himmelskmne. — Enoch. Widemann. Chroniccuræ in Menkenii scrip. rer. German., III, 660. — Joann. ab Indagine, 426. — Grimm, Cont. II, 376. — Menk Ditmarsch, 37). Eh bien! qui le croirait? les deux petits cadavres, fort bien conservés, furent montrés avec un certain orgueil aux étrangers, même après deux siècles (voyez Bruschius). Ils étaient donc regardés comme deux martyrs. Or, dans la ballade populaire (Wunderhorn, II, 233), cette mère dénaturée, qui les fait assassiner pour pouvoir sans gêne épouser Albert le Beau, comte impérial de Nurnberg, adresse à l’assassin Hager les paroles suivantes: «Hager le Noir, toi, ô mon fiancé, tu ne crains pas le voile noir;» ce qui ne s’explique à nos yeux que si nous considérons le Hager comme le sacrificateur teint en noir. Du reste, la comtesse mourut aussi d’une manière mystérieuse: elle revient sous la forme d’une dame blanche, c’est-à-dire elle s’est fait immoler à son tour.
Une loi primitive du molochisme, on le sait, est la sacrification du premier né, parmi les animaux comme parmi les hommes. Et c’est surtout vers les fêtes Saint-Jean et Saint-Michel, que nos ancêtres très-chrétiens ont immolé leurs prémices de sexe masculin. Ils les appelaient Joannès ou enfans de Joannès, Michel ou enfans de Michel, et les firent mourir le jour du saint. De là tant de jeunes garçons qui meurent subitement le jour qui porte leur nom. Ainsi, en 1400, le jour de Saint-Laurent, la foudre tombe à Nurnberg sur l’église Saint-Laurent et y tue un petit garçon nommé Laurent, ce qui paraît avoir été plutôt une immolation sacrée . Ainsi, de jeunes filles ayant le nom de Kounigonde meurent immolées le jour de Sainte-Kounigonde à Poppeureuth, près Nurnberg et Furth. L’Église paroissiale de Saint-Paul et Saint-Pierre de cet endroit, avait été jadis tellement puissante, que celle de Saint-Sebald de Nurnberg, dit-on, n’en était au commencement qu’une église filiale; il y eut là-dessus un procès qui fut même porté jusqu’au conseil du pape. Plusieurs femmes et filles, Kounigonde de nom, y font des fondations pieuses, et disparaissent précisément le jour de Sainte-Kounigonde; par exemple, la servante du curé Guelhard, en 1567, 3 mars. Cette Kounigondé, la dernière, promit à plusieurs autres servantes, qui se promenèrent avec elles, de distribuer le calice sacré, et elle leur donna un morceau de l’hostie: sur quoi on retrouva son cadavre sur un champ près la ville. Nous y voyons une immolation, mais déjà moins le résultat général de la mystériologie cléricale, que celui d’un fanatisme particulier; une jeune personne exaltée, qui distribue l’eucharistie et qui se meurt après, volontairement bien entendu.
Nous insistons avec la plus grande énergie sur ce qu’il y a d’anthropothysie, voire même d’anthropophagie, dans tout ceci. L’Eucharistie et la Messe, on a beau faire de jolies phrases pour prouver le contraire, sont deux actes d’un culte anthropothysique, et de là il n’y a assurément point loin à l’anthropophagie sacrée. Le dogmatisme une fois installé aux rivages du Tibre, sur le trône que les empereurs militaires avaient abandonné pour aller résider dans les capitales provinciales, là où ils avaient été proclamés par un corps d’armée provinciale; le dogmatisme, disons-nous, déployait à Rome ses ailes et couvrait de son ombre bientôt toutes les intelligences de l’empire. Le dogmatisme se mit donc à l’œuvre, et il devint du molochisme. L’Esprit qu’il prêche n’est point un esprit bon et doux, mais un esprit kakodèmon, méchant et cruel: c’est dans ce sens que l’audacieuse orthodoxie s’appela publiquement une religion de l’Esprit et de l’Amour. Il n’en était point ainsi au fond. Quand on y regarde de près, on voit que cet Amour et cet Esprit sont diamétralement opposés à l’amour et à l’esprit naturel ou rationnel, c’est-à-dire les ennemis implacables de la raison et de la nature. Dans ce dogmatisme de vingt siècles, l’homme avait fait apostasie de la nature et de l’intelligence: il tomba par là dans la perfidie, la démence, les chimères, l’imbécillité, les crimes, etc.; bref, dans l’hypocrisie et dans le cynisme à la fois. La bestialité est la sœur jumelle de la transcendance fantastique. Avis au spiritualisme. Il est temps de finir cet état de maladie mentale, intellectuelle et morale; il est étroitement lié aux maladies corporelles. Et, comme de l’Individu, il en est de même de la Société : il faut proclamer et réaliser l’Esprit bon et doux, celui de l’humanisme, qui est dans tout en opposition radicale avec l’Esprit du dogmatisme.
On a déjà souvent remarqué les deux côtés du culte de la Sainte-Vierge: l’un est beau, tendre, généreux, affirmatif; l’autre, qui en est le contraire, se montre, par exemple, dans les images noires et adorées dans le crépuscule: les madonnes de Lorette, de Naples, de Wurtzbourg, d’Einsiedeln, d’OEttingen, de Marseille, etc. (Grimm, Myth. 289. — Grimm, Forêts de l’ancienne Germ., II, 209, 286). «Oettingen, la sombre chapelle avec la statuette miraculeuse, dit Gœthe (Corresp. avec un Enfant. 1837, II, 183), est intérieurement toute tapissée de velours noir, même la voûte; sans les bougies, il n’y aurait là guère jour. L’image de la Mère de Dieu est on ne peut plus noire, et tout ornée de diamans.» A Orléans, on adore deux madonnes, l’une à côté de l’autre: une blanche et une noire; celle-ci porte dans ses bras un petit Jésus noir. Celte couleur rappelle Tyr et Carthage.
Le côté beau, doux, innocent, vient de la vénération que les Germains païens avaient pour la Femme; le côté atroce et laid vient de la dureté satanique dont le molochisme la traite. Veuillez remarquer que le beau côté du culte de la Sainte-Vierge a été prôné plutôt par le peuple que par le clergé. Tout le monde sait que le Nouveau-Testament et les Pères de l’Église ne parlent point de ce marianisme; l’Italie, surtout celle des campagnes, a fait pourtant de sainte Marie sa véritable divinité, la Vierge secourable. C’est que bien des mythes et des légendes du paganisme se réfugiaient, pour ainsi dire, dans la Sainte-Vierge, qui par là devenait le seul personnage humain et poétique dans toute la mythologie chrétienne. Le poète Auguste de Platen dit: «Depuis longtemps l’Apôtre a expulsé d’ici le culte sacré de la Nature, mais le Peuple croyant la vénère toujours sous le nom de Mère de Dieu. »
Voyons maintenant l’autre élément du marianisme:
Un pauvre scieur de bois donne à Marie son seul enfant, une fille âgée de trois ans. La Ste-Vierge emmène l’enfant au ciel, c’est-à-dire l’enfant meurt . Dans la Corne des Merveilles on lit dans une ballade populaire d’une haute antiquité, que la Mère divine enlève un nombre considérable de petits enfans (II, 215). Ce sont, je pense, les âmes des enfans immolés à Marie. Dans les écrits de Herder on trouve une légende, où elle apparaît avec Jésus sur le bras à une mère pendant le sommeil, pour annoncer au jeune fils de celle-ci qu’il va bientôt jouer sur une prairie plus belle que celle devant la maison. La mère effrayée court le lendemain aux pieds d’une statue de Marie, qu’elle conjure de ne pas lui ravir son fils; mais en vain, il doit mourir (Herder II, 70). Donner ou vouer un enfant à Marie et l’appeler enfant de Marie, est une expression qui s’explique par les deux autres, enfant de St-Jean et enfant de St-Michel. — Une vierge noire achète d’un bonhomme indigent ce qu’il possède de caché dans sa chambre: c’est l’enfant dans le sein de la mère; après sa naissance la vierge noire vient pour le prendre, et ne cède qu’aux prières de la mère de le lui laisser jusqu’à sa douzième année; alors elle revient et l’enlève sans délai (Grimm, Cont. I, 8. — III, 7) . Nous ne nous trompons pas, si nous reconnaissons dans cette vierge noire la Ste-Vierge représentée par une statue de bois noir. L’idole noire de la mère de Dieu doit avoir singulièrement impressionné les âmes naïves et innocentes du peuple. Ce qu’il y a là d’intéressant, c’est que la vierge noire achète l’enfant pour de l’argent. — Grimm, Cont. III, 294, et Temme 250 ont deux légendes populaires sur deux cas analogues. En Norwège le peuple raconte ( Contes Norwégiens, traduits en allemand par Bressemann 1847, Berlin, p. 54) que la Ste-Vierge a enlevé l’enfant d’une pauvre famille, qui avait longtemps cherché en vain une maraine, la Ste-Vierge s’offre pour tenir le nouveau-né sur les fonds baptismaux. La mère de l’enfant refuse deux fois, par ce que la belle femme inconnue ( c’était la Ste-Vierge) exige qu’on lui laisse l’enfant Enfin elle cède, l’enfant est baptisé et enlevé par la Ste-Vierge. C’est là encore un euphémisme.
Dans une vieille ballade allemande on chante un pieux écolier âgé de quinze ans: l’idole de la Ste-Vierge dans une forêt ordonne à l’évêque d’en faire un prêtre. Le jeune prêtre s’approche de l’autel de Marie, et celle-ci lui ôte l’âme (voyez Culte de Moloch, par M. Daumer). Moïse, Miriam sa sœur, Henoch, Aron, ont aussi ce bonheur, de voir leurs âmes ôtées par Dieu, qui les embrasse. —
Élie montant au ciel sur un char de feu, c’est Élie qui se brûle lui-même vivant en holocauste. Ainsi dans la mythologie grecque Hyacinthe, Cyparisse, Leucothon, Boline, Leucatès, Daphné, tous aimés d’Apollon, meurent, c’est-à-dire ils sont immolés en l’honneur d’Apollon.
Le moyen-âge avait coutume de nourrir de pareilles victimes dans des couvens, pour les avoir prêtes à toute éventualité (Grimm, Cont. II, 303, légendes d’enfans). On lit d’un jeune garçon, entretenu dans un monastère, qu’il fut invité par une statue de la Ste-Vierge à la noce céleste pour le dimanche prochain: c’est là un euphémisme molochiste. On lit en outre d’un très jeune moine, invité à la noce céleste par le petit Jésus que la statue de la Ste-Vierge porte sur ses genoux; l’abbé du couvent demande s’il peut l’accompagner, et la Ste-Vierge le lui permet; elle leur fixe pour l’heure de départ le moment où, le jour de Pentecôte, le chœur entonnerait l’hymne Veni creator spiritus. L’abbé et le jeune moine, jouissant d’une santé parfaite, expirent en effet au moment indiqué (Bovius 3, 94). C’est là une anthropothysie assez mal cachée.
Innombrables sont les saints, les hommes pieux, les ermites, qui moururent le jour d’une grande fête d’église: aux Pâques, à la Pentecôte, à l’Ascension, à la Passion du Christ, etc. et cela, remarquez-le bien, après avoir exactement prédit l’heure de leur décès. Il y eut là une immolation volontaire. Ainsi, pour n’en citer que quelques exemples des plus frappans , Saint-Simon de la Colonne ou le stylite mourut à la passion du Christ (22, Avril, Postelmaier p. 21 ); saint Ambroise, évêque de Milan, prophétise sa fin: Ipse de sua morte prædixit, quod usque pascha nobiscum futurus esset, dit Paulin (de vita Amb. — Gfroerer II, 2, 619). Ce saint mourut dans la nuit après le vendredi saint. — Sainte Mathilde, abbesse de Diessen et de Edelstetten (t. 1160) prend congé de ses nonnes dans ces deux couvens et se meurt à Pâques. De même saint François de Paula, saint Anselme de Cantorbéry; saint Joachim Piccolomini (celui-ci en 1395) est représenté sur un tableau italien, fait par Beccafumi, au moment où la Reine céleste lui donne une couronne de roses blanches, symbole de la chasteté chrétienne, et l’enfant Jésus le couronne de roses rouges, symbole mystique d’une mort sanglante; voyez Piccolom. 2, — De même saint Rupert, évêque de Salzbourg; saint Ursus, archevêque de Ravenne, fonda le fameux templum Ursianum, la grande église de la ville, 390 le jour de Pâques, et mourut 398 le même jour. — Saint Dominique mourut le 6 août 1221, grand jour de fête du Christ; il avait prédit qu’il mourrait avant celle de la Ste-Vierge. En d’autres termes, il se tua. — Saint Godric, un ermite en Angleterre, fixa non-seulement le jour, mais aussi l’heure de sa mort, 21 mai, 1170 — Saint Aloys de Neri, de même. — Saint Aloys de Gonzague, jésuite, de même; il meurt âgé de 23 ans dans la nuit du 20 au 21 juin 1591, après avoir appris cette heure longtemps avant par une vision nocturne. — Beaucoup de saints meurent un samedi, qui est un jour voué à la Ste-Vierge. Ainsi Sorore, le fondateur de l’hospice della Scala à Sienne; saint Hyacinthe, un dominicain, à Cracovie; ainsi saint Stanislas Kostka, jésuite, qui n’aurait pas été comblé de tant d’honneurs (il est le saint patron des villes de Posnanie, Warsovie, Lubline et Léopol à la fois) s’il ne se fût immolé d’après le rite secret (Postelmayer 220, 13 nov., Auriemma 1, 294). Le général des jésuites d’alors, saint François de Borgia, recevait du père de ce jeune homme plusieurs lettres menaçantes, mais, il va sans dire, en vain.
Saint Rupert s’est évidemment fait enterrer tout vivant (Rambeek et Vierholz, I, 461) à Pâques. De même saint Sevère, évêque de Ravenne; il se prépare pour sa dernière heure par la communion, fait déterrer les cercueils de son épouse Vincence et de sa fille Innocence, se couche au milieu et expire dans la tombe, en 390 (voyez Symbol. de l’Art. 182). — Une Hernhuthienne, DorothéeR., se poignarda pour aller trouver le Christ, après s’y être solennellement préparée, dans la nuit du 17 mai, grand jour de fête des Hernhuthiens (Moritz, Manuel psychologique 1-3). — Dans le village helvétique Wildenspuch la jeune Margarêthe, surnommée la sainte, se fait crucifier en 1823 sous les tourmens les plus exquis, — En 1817 dans la semaine sainte une jeune fille de dix-huit ans se fait immoler (J. L. Meyer 331). Or, si de pareilles choses arrivent dans notre siècle, on ne se trompera point d’en conclure aux siècles du moyen-âge, au christianisme pur sang.
Cela nous conduit à ce que l’on a coutume d’appeler, avec un mot fort innocent, les indices de la mort; au fond il y eut là toutefois un effroyable secret.
Ainsi, dans la célèbre abbaye de Corvey-sur-le-Wéser, une fleur de lys descendit de la grande couronne d’airain suspendue au chœur, et cette fleur alla se placer sur le fauteuil d’un frère trois jours avant son décès. Ce miracle y était pour ainsi dire endémique, il ne manqua jamais d’arriver avec une louable exactitude. Un pareil miracle se faisait dans plusieurs chapitres, pour annoncer régulièrement le trépas prochain d’un chanoine: c’était une rose blanche, par exemple, qui apparaissait sur le siége dans l’église ou sous le coussin de siége. Ainsi à Lubeck, à Breslau, à Hildesheim et ailleurs, et cela était tellement reconnu comme règle générale dans le chapitre de Lubeck, que chaque chanoine le matin en arrivant à son fauteuil en retournait les coussins pour voir si par hasard il y avait déjà la rose blanche; dans ce cas il s’en allait paisiblement faire son testament et prendre les derniers sacremens. Mais ce stoïcisme n’était point du goût de tous; un jeune frère à Corvey ayant trouvé l’effroyable fleur sur sa chaise, la mit secrètement sur celle d’un voisin fort âgé. Cette ruse fut inutile, trois jours après le jeune religieux gisait dans le cercueil. A Lubeck le chanoine Rebundus en fit autant, et il en naquit un énorme scandale: les deux voisins se jetèrent sous les récriminations les plus violentes l’un à l’autre la fleur de la mort; trois jours après Rebundus était trépassé. Remarquez que depuis ce miracle n’eut plus lieu, ni à Lubeck, ni à Corvey ( Annales Corbeienses, dans Leibnitz Script, rer. Brunsv. II, 306: anno 1112: lilium nuntius mortis fratrum nostrarum. — Gabriel Bucelin: Germania sacra II, p. 1642. — Hœxar in selectis 1600. Paderborn. — Friedlieb, Medulla theologica, loc. de provid. divin. dans Francisci p. 1059. — Dobeneck, II, 53. — Grimm, Myth. 1, 351. — Harrys I, 73). C’étaient évidemment des immolations mystérieuses, dont les membres de la communauté ecclésiastique en question s’étaient entendus d’avance à l’instant de leur initiation. Quant au chanoine Rebundus, il fut maudit par son voisin courroucé, et depuis c’était Rebundus qui annonçait chaque fois la mort d’un chanoine, par plusieurs terribles coups sous la pierre de sa tombe. Francisci en devint témoin: il se promena le long d’un étang, de l’autre côté de l’église, et ce singulier bruit sépulcral résonna comme si une maison allait s’écrouler (Francisci, le Protée de l’Enfer, 1725, Nurnberg, p. 1066). En effet, aucun chanoine ne put désormais dire: C’est moi qui dois mourir. Ce même bruit se fit une fois entendre, probablement par mégarde du machiniste, dans la même église pendant un très beau sermon: ce qui dérangea les pieux auditeurs, et obligea le prédicateur a déclarer le bruit pour un effet du Démon; à peu près comme dans l’église St-Nicolas à Stettin, en 1563, où un bruit épouvantable éclata pendant un sermon très édifiant au-dessus de la voûte (Francisci 1066. — Cramer III, 171. — Temme, 124). Le nom du chanoine me paraît postiche: Rebundus ressemble beaucoup à rebound en anglais et à rebondir en français, et pourrait bien signifier une détonation. Quelque part, à ce qu’il paraît, on avait l’habitude de renverser la chaise de celui qui allait être immolé ; le poète bavarois Hans Sachs dit d’un moribond: «La mort lui retire la chaise» (Grimm, Myth. 812). A Mersebourg, du moins (Francisci, p. 1058), la mort d’un chanoine s’annonçait chaque fois trois semaines d’avance par un coup très violent sur son fauteuil, mais toujours dans la nuit: les gardiens d’église en informaient le personnage en question. Or, ces gens n’auraient assurément pu reconnaître la chaise, si elle n’eût pas été trouvée dérangée de sa place.
Dans beaucoup de monastères, les nonnes et les moines furent informés, par une petite cloche qui sonna spontanément, de la mort prochaine d’un frère ou d’une sœur. Ainsi à Cordoue. De même par une lampe qui s’éteignit spontanément (Montevilla, voyageur de 1355, et Schildberger, voyageur de 1427) dans le monastère au mont Sinaï (Léonard Vairus, De fascino, II, 14; Nierembergius, De miraculosis naturis in Europa, c. 8; Delrio, Disquisit. mag., IV, 3, 2; Mariana, De reb. Hispan., XXI, 10; Francisci, p. 1031; Lavater, dans son livre des revenans; Dobeneck, II, 67; Grimm, dans beaucoup d’endroits).
J’insiste sur ces données historiques, puisque la superstition y a puisé encore dans un temps assez récent: ainsi tout ce qu’on appelle les présages, les signes, les indices d’une mort prochaine.
M. Damner passe ici en revue toutes les grandes fêtes religieuses de l’Église, et trouve à peu près dans chacune d’elles des traces à demi effacées de l’anthropothysie. En laissant de côté plusieurs pages de citations, le traducteur ne peut se défendre de donner quelques-unes de ces citations éminemment importantes:
Le jeudi saint (Dies mysteriorum, dominica cœnæ, natalis calicis, dies mandati), l’immolation d’un agneau remplace celle d’un enfant; cela se voit aussi par les œufs rouges qu’on immola, car dans l’ancienne symbolique chrétienne, comme on sait, l’œuf est un symbole pour enfant. La teinte rouge désigne le sang qui coula jadis (voyez Grimm, Myth., 476, 1033). Il y a là, en outre, une singulière connexité avec les lutins germaniques.
Le vendredi saint (Hemera tou staurou) porte un cachet très précis d’unthropothysie. Le couvent qui existe près Saalfeld, au milieu de la rivière, est orné de la statue en pierre d’une nonne crucifiée; devant la croix il y a un musicien à genoux qui joue du violon. A Paris, plusieurs femmes de la secte des convulsionnaires se faisaient crucifier: Françoise à trois reprises (Correspond, litter., III, 11). En 1824, l’aspect des pénitences exercées publiquement dans une petite ville près Salerne (Naples), où des missionnaires-faquirs, mais chrétiens, coururent les rues avec des couronnes d’épines sur la tête et se flagellant à la mode de l’an 1380, fut tel que des enfans tombèrent en contorsions et des femmes firent des accouchemens prématurés. On se déchira les joues, on se cracha à la figure, on lécha les dalles de l’église, on garnit l’église avec des têtes de morts (Corvin, II, 222; Journal univers, de l’Églises, 1824, mois de juin).
Pâques: les œufs rouges, l’agneau. Pentecôte, chez les Germains païens, était une fête joyeuse, mais mystérieuse et peut-être anthropothysique chez les Germains christianisés. Le traducteur passe encore ici plusieurs citations; à l’égard du dimanche lætare: en Espagne et en Italie, on aimait à segare la vecchia, à scier en deux une poupée qui représentait la femme la plus âgée du village; et les Slaves du Nord appellent cela babu rezati, scier la petite vieille mère (Laborde, Itinéraire de l’Espagne, 1, 57; Elnton, Essai sur les Slaves, II, 66; Linhardt, Hist. du Craïne. II, 274); les Croates ont le même mythe. Les Écossais brûlent cette poupée à Noël. On a beau l’appeler une allégorisation de l’hiver; quant à nous, nous suivons ici comme partout notre méthode: nous interprétons cet usage, si répandu, par une immolation remplaçante.
Épiphanie, Judica, les Innocens, la Saint-Grégoire de même.
Prenons acte des reliques qui sont des membres ou extérieurs ou intérieurs du corps humain. Ces reliques formaient une quantité vraiment prodigieuse, et il est bien permis, en face de ces riches collections de parties organiques, de penser à la manière dont tous ces individus étaient morts. Remarquez-en les doubles emplois: de saint Jean on a six têtes: saint Denis existe à Saint-Denis et à Saint-Emmeran, sa tête en outre à Prague et à Bamberg, et sa main à Munich (Weber, II, 85; Lang, I,190; Blainville, I, 101; Hottinger, I, 114). Tout individu immolé, d’après le rite molochiste, fut par là élevé au rang des saints, et beaucoup de personnes laïques savaient cela non-seulement, mais ils le trouvaient parfaitement juste. Gardons-nous cependant de tomber, à cette occasion, dans le ton frivole et moqueur que les éclairés et les esprits forts du XVIIIe siècle prenaient en face de cet objet; on n’avance point par là la question.
Des légendes, inexplicables par toute autre voie, s’expliquent très bien par la nôtre. Ainsi, l’empereur germanique Charles V, qui est assis dans l’intérieur du mont Odenberg, et qui y devient visible à certaines époques de l’année, a été le corps d’un homme immolé, à longue barbe grise, divisée en deux parties à gauche et à droite, chacune parée de perles (Grimm, Myth., 905). Les barbes et les ongles des cadavres bien conservés, on le sait, poussent presque toujours pendant longtemps. Ainsi dans le mont Unterberg, Charlemagne, ou l’empereur Frédéric; à Nurnberg, Charlemagne; dans le mont Kyffhaeuser, l’empereur Frédéric Barberousse: tous des immolés, ornés d’un grand nom historique pour rehausser leur valeur.
En 1570, un bourgeois de Schweiduitz, Jean Beer, découvre dans une caverne du mont Zobtenberg (Silésie) trois hommes maigres el jaunes, dans un antique costume; devant eux un gros livre doré en velours noir, intitulé Livre de l’obéissance; derrière un rideau il y avait des crânes, des squelettes, des armes (Ziehnert, III, 93). En 1688, le bourgeois Christophe Patzeber découvre à Salurne, dans la cave du château (en Tyrol), trois vieillards à une table ronde avec un écrit; dans le rocher du vieux manoir Gottschen, un chasseur trouve sept vieillards. Dans la guerre de Sept Ans, des officiers autrichiens se firent ouvrir par un serrurier toutes les portes secrètes du château Kynsberg (Silésie), et virent dans une chambre trois vieillards assis, en longues robes et ayant des barbes jusqu’aux genoux, une table avec un énorme livre ouvert devant eux (Ziehnert, III, 6, 60). Tout cela cesse, d’après notre méthode, d’être magique, et devient simplement détestable. Le sexe féminin y a aussi payé son tribut: sainte Catherine de Vigri (1463) est assise sur une chaise, embaumée et habillée en reine (Blainville, II, 196). A Lorette, près la sainte case, on vénéra comme reliques les intestins d’un individu, dans l’église même; ils furent remplacés plus tard par une contrefaçon en bois, mais elle fut ôtée par l’ordre du pape Paul III (Keyssler, II, 431; Tursellin, II, 18): «Rusticani homines, Lauretanum templum ingressi, animis tali spectaculo occupatis, Deiparam segniore cura colebant.» On fit croire au peuple que les intestins étaient ceux d’un prêtre martyrisé dans sa captivité turque: un tableau le représente les offrant à la sainte Vierge. C’est saint Anzano, patron d’Assisi, un jeune homme dans le costume du XVe siècle; il porte dans ses mains un cœur et un foie (Symb. de l’art, 47 et 82). Dans l’église de Haindorf, village en Bohême, on voit à côté d’une statue de Marie deux tresses de cheveux noirs; une fiancée, Hildegarde de nom, les perdit devant l’autel, et y mourut aux pieds du fiancé, qu’elle avait trompé (Gunther, I, 7): c’est là une immolation remplaçante, pars pro toto.
Remarquez les nombreux cadavres de la sainte légion thébaïque, dont trois cent trente furent tués à Cologne, où ils s’étaient réfugiés avec Géréon; neuf à Bonn-sur-le-Rhin; trois cent soixante à Xanten. A Trèves, on en trouve en 1071, dans l’église saint Paulin, treize cadavres. Blainville (I, 85) en rencontra encore neuf cents têtes dans le chœur d’une église à Cologne, chacune ornée d’un bonnet brodé en perles: on les dit les camarades de saint Grégoire. Blainville s’étonna de la petitesse de ces crânes et de ceux des onze mille vierges, qui appartiennent évidemment à des enfants âgés de sept à huit ans; on lui répliqua que dans l’antiquité les Maures et les Thébaïens n’avaient pas de têtes plus volumineuses.
Les onze mille vierges (primitivement onze seulement, voyez le Martyrologe du diocèse de Cologne du IXe siècle, publié par le docteur en théologie Binterini, en 1824, dans l’imprimerie de Dumont-Schauberg, à Cologne) doivent être rangées dans la même catégorie. D’après quelques-uns, leur nombre a été même de soixante-onze mille. Quoi qu’il en soit, la légende dit qu’il se composait de personnes de plusieurs nationalités: par exemple, dix-neuf Espagnoles à l’église Saint-Maximin, que l’on connaît toutes de nom; cela est très naturel et en harmonie avec mon interprétation. Il y avait des filles grecques, italiennes.
Ce qui nous frappe, entre autres, c’est le fameux Ager Ursulanus, le champ d’Ursule, le champ sanglant d’Ursule comme on disait; un endroit à Cologne entouré d’une épaisse et haute muraille, dont Mering et Reischert (I, 162, 346) ont vu encore des ruines sur le Entenpfuhl (mare aux canards); tout autour il y avait un fossé d’une profondeur considérable (II, 252). C’est là qu’est bâtie l’église Ste-Ursulle d’aujourd’hui, avec son magasin de reliques qui date, dit-on, des onze mille vierges (I, 133). Or, veuillez ne pas oublier que ce nom champ sanglant d’Ursule appartenait aussi à l’emplacement où était jadis le couvent des religieuses bénédictines aux saints Maccabées,; au-dessus du portail de l’église on voyait un ange entouré de cette inscription latine: Hic Ursulæ Strages (II 38). En d’autres termes, il y avait dans la sainte ville de Cologne (c’est ainsi que cette capitale du Rhin s’appelait pendant le moyen-âge de bon droit) plus d’une place d’immolation, où l’on sacrifiait indifféremment des vierges. Après leur mort ces victimes (qui à coup sûr étaient toutes ou presque toutes volontaires) jouissaient des honneurs célestes de la canonisation. Ainsi, dans le royaume de Bavière il existe, près Reichmannsdorf, deux arpens de terre connus sous la dénomination le Champ rouge du Martyr. Cela ressemble au Champ sanglant d’Ursule à Cologne. Près Daber, on a le camp (c’est-à-dire champ) rouge (Temme p. 220) . La manière dont on se prit, pour découvrir les ossemens des onze mille filles, excite des soupçons, que même la crédulité la moins intelligente saurait à peine écarter: ainsi, en 1278 on commença par trouver la tombe de Ste-Cordule dans le jardin à fruitiers de l’hospice des Joannites à Cologne, et Albert-le-Grand en fut tellement épris qu’il l’enferma dans un magnifique autel. En 1327 on trouva au même endroit les cadavres de sainte Constance et de quelques autres vierges martyres (Mering et Reischert I, 345). Plusieurs reliques des personnes qui avaient accompagné sainte Ursule, furent trouvées par Jean Novelan, membre de l’ordre des Frères de la Croix à Paris, un très saint homme, qui fit partout beaucoup de sensation. Sur une vision ce très saint homme alla à Cologne pour y faire beaucoup de sensation, car il réussit en effet à découvrir les corps des saintes Christine, Basilique et Imma. Après les avoir transmis solennellement à plusieurs paroisses colonaises, ce très saint homme retourna à Paris. Mais le voilà qui, poussé par une seconde vision, va encore une fois à Cologne. Il y trouve les corps des saintes Odilie et Ida, à l’endroit même de leur martyrisation. Ces trouvailles se faisaient en 1286 ou 1287. Il emmena à Paris avec lui sainte Odilie et sainte Ida: un pouce et une côte seulement de sainte Odilie restaient renfermés dans une capsule d’argent au trésor du monastère de la Sainte-Croix. Après quoi cet infatigable trouveur retourne une troisième fois en Allemagne, il reste à Cologne jusqu’à sa mort, et il y introduit un culte particulier de sainte Ursule et de ses compagnes, auquel il s’était entièrement voué. Il découvrait à plusieurs reprises les plus précieuses reliques (Gelen. de adm. magn. Colon, p. 495). — Mering et Reischert II, 544).
Mes lecteurs vont, je l’espère, me dispenser de leur dire quel était ce très saint homme (textuel) qui institua un culte particulier et qui ne cessa de trouver des corps de femmes saintes. Toutefois il paraît qu’il n’était point le fondateur du rite anthropothysique à Cologne, mais simplement son restaurateur. En 922 par exemple on rencontre déjà dans les parchemins la célèbre communauté religieuse de dames nobles, à côté de l’église Sainte-Ursule, et au douzième siècle, plusieurs de ces dames s’en retirèrent pour demeurer dans les édifices St-Maximin. Ces édifices appartenaient à la paroisse Ste-Ursule, et avaient donné un asile à Waldauer, le curé pénitent au cercle de fer. Elles y érigèrent un couvent sous la protection spéciale de l’archevêque Philippe. Ce déménagement avait eu lieu, comme disent les annales, en suite d’une innovation dans la règle du monastère. Eh bien, lisez le document en question, de l’an 1188, signé Clémence, abbesse, et vous y trouvez les paroles suivantes: «Nous défendons désormais d’ouvrir le plancher de l’église St-Maximin sans la permission de l’abbesse aux saintes vierges et du chapitre; il ne faut point y fouiller le sol pour chercher les corps des saints» (Mering et Reischert I, 163). Les nonnes qui se séparèrent, étaient très vraisemblablement plus fanatiques, plus molochistes que le reste: mais elles se voyaient favorisées par l’archevêque.
A Cologne, la ville sacrée, le nombre de reliques, c’est-à-dire de cadavres humains coupés en morceaux, était et est trop considérable pour pouvoir figurer in extenso dans ce livre . On en rencontrait (Blainville, I, 91. — Mering et Reischert, II, 175. 15. 35, I, 555, 169, 163) surtout dans l’église Sainte-Ursule avec sa chambre d’or (un nom qui rappelle l’église Saint-Géréon aux martyrs d’or, ad aureos martyres). Il y avait là encore en 1843, suivant le Catalogue des Reliques, du sang liquide de sainte Ursule ou de ses compagnes trouvé un peu tard, en 1642, sous l’autel Saint-Nicolas; beaucoup de crânes et d’os d’enfans, du sable taché de sang, des articles de toilette ayant appartenu aux compagnes de sainte Ursule, etc. De même, au couvent du Jardin-de-Marie, il y avait beaucoup d’ossemens sous verre tout le long des murs (Mering, II, 175). Il y avait au couvent des religieuses Saint-Nicolas, dans le Burghof, au couvent carmélite de l’observance réformée, quatre vases d’argent avec quatre têtes et deux bras; au couvent de la Croix, plusieurs têtes, une côte de sainte Odilie. Blainville rencontra dans l’église maccabéenne les têtes des Maccabées, de leur mère, de saint Joachim, de saint Joseph, de sainte Anne, des saintes Daria, Julie, et Gaudence, et le cadavre entier de sainte Placidie, toutes sans exception les compagnes, même les cousines, de sainte Ursule. A Vienne (Autriche), à Naples, à Assises et à Ancône on en avait (Kuchelbecker, 537, 539, 544. Num. 17 et 20, p. 598, 638. — Hottinger, I, 96. — Dipt. in opp. et pag. I, 183. — Blainville, II, 247, 294; III, 252. — Wicelius, 562). Cette foule de squelettes féminins et d’ossemens dispersés par toute l’Europe centrale, prouvent en faveur de notre hypothèse anthropothysique, et le petit pieux traité, cité par Wicelius (p. 562), dit qu’il y eut parmi les onze mille aussi des femmes enceintes: d’où il faut conclure à l’immolation de la mère et de l’enfant dans son sein. Cette espèce de victime double était assurément regardée comme éminemment sacrée. La grande quantité de crânes et d’ossemens d’enfans parmi les reliques, de Cologne, par exemple, prouve que l’immolation des enfans, était un fait normal: d’après la brochure alléguée par Wicelius (p. 562), il y avait avec les onze mille vierges, cinq cents enfans égorgés. Souvent aussi on donna à ces squelettes ou cadavres d’enfans une origine orientale. C’étaient les enfans innocens de Bethléem, ou les Enfans Innocens tout court. Cette dernière dénomination donne des soupçons, car quel petit enfant ne serait pas innocent? Voici des exemples ,
Les moines déchaussés de Hanovre avaient un enfant de Bethléem (Sprenger, 67). A Saint-Sébald, à Nurnberg, on montrait un autre petit innocent; les dominicains de cette ville en avaient mis un sous un beau verre et le faisaient voir à chaque fête des saints Rois jusqu’en 1524, où cela fut prohibé (Mullner, 147. Dipt. eccl. Sébald., 31. — Zion de Nurnb., 58, Dipt., 59, Descript. du monast. dominicain). A Munich, trois petits innocens perpétuellement exempts de la pourriture, comme s’exprime la vieille chronique. A Vienne (Autriche) dans l’église Saint-Etienne on exposa, encore en 1732, publiquement à la fête des Innocens, un enfant dans une boîte d’argent ayant des vitres; les capucins de la même capitale possédaient alors un enfant entier, un pied, et encore un morceau (Kuchelbecker, 541; Keyssler, II, 929). Deux mains d’enfans sont suspendues dans la sacristie de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul à Stettin, de même une main d’homme dans l’église à Bergen, sur l’île de Rugen: elles sont prudemment censées avoir appartenu à des enfans qui avaient frappé leur père, et qui après leur mort furent punis par Dieu d’nne manière miraculeuse: il fit croître leurs mains dans la tombe, de sorte qu’elles percèrent enfin le gazon du cimetière (Temme, 128; Keyssler, I, 694, 715). Ce sont là tout bonnement des débris humains après une anthropothysie sacrée. Keyssler, ce voyageur allemand du dernier siècle auquel on doit tant d’observations justes et importantes, a vu à Rome, dans deux chapelles, beaucoup d’ossemens des Innocens, et cinq petits corps entiers; à Naples, dans l’église Sainte-Marie Annonciade, il y a deux cadavres entiers, et dans l’église Saint-Pierre-d’Ara à Naples un, tous massacrés par Hérode. A Bologne, sous l’autel des franciscains, on montra à Keyssler trente-trois innocens (II, 300, 330, 512). Ce nombre donne quelques soupçons: c’est l’âge de Jésus-Christ, c’est aussi le nombre des marches de l’escalier qui conduit à l’église Saint-Michel-l’Archange, que l’on gravit à genoux. Le bon Keyssler (I, 695) dit: «Je ne saurais m’expliquer pourquoi cela est si éminemment saint.» N’y aurait-il pas, disons-nous à notre tour, trente-trois enfans immolés et enterrés sous cet escalier? et les trente-trois Bolonais ne sent-ils pas autant de victimes, à l’instar des trois cent soixante-cinq enfans de la comtesse hollandaise enterrés à Loosduynen, dont nous avons parlé ? L’église Saint-Luc, à Venise, possède un flacon rempli du sang des Innocens (Keyssler, I, 695).
L’Eglise catholique apostolique romaine n’aime guère, depuis quelque temps, à parler de toutes ces reliques: elle a raison. En 1846 j’avais chargé un ami à Vienne (Autriche) de s’informer de l’existence de l’enfant innocent dans l’église Saint-Etienne, et voici ce qu’on me répond sous la date du 6 juin: «Le prétendu cadavre de l’enfant innocent n’existe point ici; des personnes qui doivent ne pas l’ignorer me l’ont assuré, et M. le maître du chœur me fit remarquer que ce que le peuple appelle ainsi, n’est rien autre chose qu’une petite poupée en cire, proprement habillée et mise dans une boîte de verre. C’est un enfant Jésus, mais le peuple viennois se plaît à l’appeler un enfant innocent. Quelquefois on y brûle des cierges,» etc.
Il serait en effet ridicule de nier le catalogue de reliques que nous avons cité ; l’enfant innocent à Vienne a bien existé jadis, et après sa disparition on donne toujours son nom à la poupée de cire qui l’a remplacé ; le peuple a malheureusement une heureuse mémoire...
Les instrumens dont on se servait pour immoler la victime humaine, étaient à l’ordinaire des instrumens tranchans. Ainsi, le couteau que saint Barthélemy tient à la main, de même saint Moyse; la légende, il est vrai, s’est hâtée de changer leur rôle actif en un rôle passif. Le couvent Neubourg près Vienne (Autriche) avait deux couteaux (Kuchelbecker 863); Venise possédait dans le trésor de St-Marc le couteau dont le Christ avait tranché l’agneau du passah, et deux boîtes remplies du sang du Christ: ce qui, traduit en langue rationnelle, signifie que ce couteau-là était un des instrumens sacrés dont on s’était servi pour faire couler dans les deux boîtes le sang d’une victime humaine (Keyssler II, 801. — Blainville IV, 44). De là l’immense importance d’un couteau qui porte le signe de la croix; on se plut aussi à y attacher quelque chose de teinte rougeâtre, problablement pour simuler le sang (Grimm, Myth. append. 60, 76, 78, 79, 93, 106, 121, 123, 124). La hache était également un instrument usité : le Christ avec une hache, le fils du charpentier, se trouve singulièrement à côté de saint Joseph Hermann de Cologne: le saint aura été immolé par cette arme religieuse. En Prusse orientale la ville Heiligenbeil (c’est-à-dire la hache sacrée) a une hache dans son blason; pour expliquer des noms propres et des armoiries, il y a des mythes radicalement différens les uns des autres (Ziehnert II, 186), puisque la véritable origine est tombée à tout jamais dans la nuit de l’oubli. — Dans le vieux château-fort de Wilzbourg près Weissenstadt une hache, appartenant au couvent, fut exposée annuellement, à la fête de sain Barthélemy jusqu’en 1588 (Merlet et Winter II, 196). N’oublions pas les glaives, qu’on se plaît à mettre en rapport avec saint Maurice et saint Pierre: à Sienne dans la cathédrale, à Venise dans le trésor de St-Marc, à St-Denis près Paris celui de l’apôtre Pierre; à St-Maurice au Valais et à Prague celui de St-Maurice. Près la porte de Notre-Dame à Halberstadt il y a un glaive attaché à une courte chaîne; avec lui, dit-on, quelqu’un a commis un assassinat devant l’autel: chaque année, quand ce jour est revenu, le glaive sue des gouttes de sang (Keyssler I, 565. — II, 801. — Blainville 543; Kuchelbecker 545). De même le glaive de la ville de Habelschwert; de celui-ci la légende (Schlag von Rugenroth I, 66), est même assez sincère pour raconter qu’il trancha la tête d’une jeune nonne en 1241, que l’abbesse avait toujours appelée mon agnelette au collier rouge: cette jeune personne y était donc depuis longtemps choisie pour mourir en victime à l’instar d’un agneau, sous la main d’un boucher sacré. Remarquez, chez Temme p. 311, le conte populaire qui dit qu’un haut fonctionnaire en Poméranie, après être gracié, fut obligé à porter toute sa vie un fil rouge autour du cou; remarquez dans le Faust de Gœthe que le fantôme de Margarèthe, sur le mont Blocksberg, a autour du cou un fil rouge large comme le dos d’un couteau. D’autres objets nécessaires dans le rite molochiste étaient des tables, des assiettes, des chaudrons, des bassins, des pierres, etc. qui existent encore dans les églises ou qui y ont existé. Et en effet, on nous y montre assez souvent des taches de sang, mais il serait presque toujours ridicule de le croire le sang d’un martyr canonisé. A Venise dans l’église St-Marc il y a une pierre tachée de sang, sur laquelle saint Jean-Baptiste a été décapité, ainsi à Rome, saints Paul et Jean, etc. etc. etc. . Nous prions le lecteur de lire Blainville 1,87; III, 381, III, 87; II, 484; IV, 208; II, 75, 47, 573; I, 448. Keyssler, I, p. 709; I, 764; II, 809: I, 770, 711.
On a tort de vanter comme poétiques et romantiques ceux des mythes et les contes chrétiens qui s’occupent du côté joyeux: par exemple, ceux qui parlent de lutins philanthropiques, c’est-à-dire des âmes des personnes religieusement immolées. Ces âmes séjournent encore quelque temps sur terre, mais elles obtiennent la permission de s’en aller aussitôt que d’autres âmes immolées arrivent. On brûla même, à ce qu’il paraît, quelquefois les reliques des âmes qui venaient d’être remplacées par d’autres. On a tort, disons-nous; car enfin, quand nous y regardons de près, nous n’y trouvons au fond que ce qu’il y a de plus atroce et moins esthétique. Notre ancienne croyance germanique en était le contraire; bien que nous soyons éloignés de conseiller le retour au paganisme.
Le peuple germanique a été pitoyablement méconnu par la classe haute et savante. Elle n’a point compris la naïve superstition populaire, qui a cela de particulier qu’elle voit et entend par voie de vision, pour ainsi dire, un fait isolé encore après cinq, huit siècles, et qu’elle se le représente comme périodiquement se répétant jusqu’aujourd’hui, quoiqu’il n’eût été qu’un fait une fois ou quelquefois arrivé. Ainsi ce peuple, courbé si longtemps sous la verge magique et le bras de fer de l’angélo-démonologie orientale ou chrétienne, raconte d’une jeune fille dite l’Insensée: c’est une malheureuse que le sacrificateur traîne à l’immolation; ce peuple voit encore après des siècles les processions molochistes, des sacrificateurs sortir de leurs cryptes ou cavernes taillées dans le roc; ce peuple entend encore après des siècles le bruit effroyable du char des sacrificateurs, et il croit le percevoir annuellement à la même heure, au même endroit, Étudiez les légendes de ce peuple maltraité par l’orientalisme. depuis près de vingt siècles: et vous y apprendrez ce que les gros volumes des pédans et des radoteurs ne sauraient jamais vous donner.
Insistons avant tout sur l’énorme différence entre le christianisme moderne et le christianisme ancien. L’Église a rejeté le christianisme ancien, le peuple laïque ne le reconnaît plus que sous la forme de quelques coutumes profanes, de quelques préjugés enracinés, de quelques lambeaux d’une croyance superstitieuse.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.