Kitabı oku: «Le roman d'une femme laide»
Camille Henry
Le roman d'une femme laide

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327842
Table des matières
I
II
III
LE TESTAMENT DE MARIA.
II
III
A PROPOS DE LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
ENCORE.
II
III
IV
LA FLEUR D’ÉDEN.
I
Table des matières
Elle était laide.
Hélas, oui! elle avait ce malheur, qui prive le plus souvent la femme qui en est affligée d’entendre résonner à ses oreilles et à son cœur l’incomparable mélodie de l’amour.
Elle était laide et elle avait un nom de famille vulgaire, un nom de baptême que vous ne trouverez pas beau: elle s’appelait Mattea!
Elle avait perdu sa mère tout enfant, et son père l’avait mise en pension, non pas dans un de ces couvents où s’élèvent les rejetons de l’aristocratie et de la finance, mais dans une retraite obscure où grandissaient pêle-mêle, au fond d’une petite ville de province, et la fille du notaire, du petit employé, et celle du boutiquier ou du domestique mis à la retraite.
Mattea apprit-là à tricoter, à compter, à lire et à écrire passablement le français et l’italien: si elle avait dans ces deux langues un bon accent, une prononciation satisfaisante, ce n’était certes pas la faute de ses professeurs, car les bonnes religieuses zézayaient à l’envi le français et grasseyaient la dolce favella.
Un joli accent, une voix agréable, voilà tout ce que dame nature avait octroyé à Mattea. Du reste, à seize ans elle avait une peau noire et tannée comme un cuir, de grands yeux ronds à fleur de tête, qui disaient qu’elle était bonne, bien bonne môme, mais voilà tout; des mains que les engelures avaient déformées, un pied qu’une chaussure grossière ne pouvait rendre plus large et plus plat qu’il ne l’était; une taille épaisse, des cheveux châtains, courts, rebelles, qui ne voulaient ni se détendre ni se boucler régulièrement et s’ébouriffaient au-dessus de son front bas, marqué d’une cicatrice.
Le père de Mattea venait la voir chaque mois, car il ne demeurait pas dans la ville où était situé le couvent; il arrivait par la diligence du matin et repartait par celle du soir. Dans cet intervalle de quatre heures il dînait d’abord, puis il allait voir sa fille, et obtenait la permission de la promener sous les allées qui entourent la petite ville de ***.Après les avoir parcourues quatre ou cinq fois en tous sens, le brave homme s’asseyait sur un banc de pierre, faisait asseoir Mattea auprès de lui, appuyait ses deux mains sur la pomme d’ivoire de sa grosse canne, son menton sur ses deux mains, et dans cette position, sans même regarder sa fille en face, il lui adressait quelques questions banales sur ses études. Lorsqu’il s’était assuré qu’il n’y avait aucune confusion dans l’esprit de Mattea, que 3 fois 6 et 6 fois 3 amenaient chez elle exactement le même résultat, et qu’elle savait positivement que c’était Esaü et non Jacob qui avait cédé son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, le brave homme clignait les paupières, d’abord par un mouvement de satisfaction et ensuite entraîné par une invincible habitude de sieste après dîner. Malgré l’incommodité de la posture, le petit somme durait environ quarante minutes, après lesquelles notre rentier se réveillait pour regarder sa montre en toute hâte; il y avait encore une heure avant le départ du vélocifère, mais ce n’était pas trop, au dire du père de Mattea, pour ramener sa fille au couvent, boire au café la demi-tasse et se trouver quelques minutes à l’avance au bureau de la voiture.
Le jour de la visite paternelle était fixé et connu à l’avance. Le matin on pommadait l’ingrate chevelure de la jeune fille, on la fixait avec un ruban autour de son front; on repassait la robe, cirait les souliers, mettait des gants de coton fraîchement lavés, et ainsi attifée Mattea paraissait devant son père, qui, n’y regardant pas de très-près, ne la trouvait pas plus mal qu’une autre. Il aurait fallu l’œil inquiet et connaisseur d’une mère pour constater les progrès effrayants d’une laideur qui menaçait de croître encore avec les années.
Aussi le bonhomme ne fut-il nullement étonné lorsqu’un jour, s’étant présenté comme d’habitude au parloir pour demander sa fille, il vit venir à la place de Mattea la mère supérieure, qui lui dit d’un ton mielleux qu’elle avait une proposition excellente à lui faire au sujet de leur chère enfant.
Il s’agissait de la marier au frère d’une vieille dévote qui fréquentait assidûment la chapelle du couvent.
Le monsieur avait trente-six ans, 300,000 francs en belles et bonnes terres; il était fils d’un avocat honorable mort depuis peu d’années; enfin, et surtout, au dire de la mère supérieure, c’était un très-digne homme, qui ne pouvait manquer de rendre sa femme parfaitement heureuse.
Le père de Mattea, auquel dix ans de veuvage avaient fait contracter des habitudes de régularité et de tranquillité égoïste, n’était nullement désireux de retirer sa fille chez lui; il n’y avait même jamais songé, et comptait la laisser dans son couvent jusqu’à ce qu’il se présentât pour elle un parti sortable. Il fut donc fort aise de se voir délivré tout d’un coup de tout souci à cet égard, et répondit que pourvu que sa fille fût satisfaite, il était prêt à donner son consentement et à compter à Mattea les 200,000 francs qui lui revenaient de la fortune de sa mère: 200,000 francs qui, bien placés et considérablement augmentés par l’accumulation des intérêts, constituaient environ 15,000 francs de rente.
La nonne à cette énumération sourit d’un air béat, se disant: Je ne me suis pas trompée.
Mattea fut appelée. La mère supérieure, dans un petit discours fort bien arrangé, et où les mots de volonté du Seigneur, de soumission aux décisions paternelles jouaient un rôle important, annonça à la jeune fille ce qu’on avait décidé pour son bonheur à venir.
Il n’en fallait pas autant pour obtenir le consentement de la pauvre fille: il ne lui vint pas dans l’idée que la première, la seule personne vraiment intéressée dans celle grande affaire de mariage, c’était elle; qu’elle avait donc le droit de réfléchir d’abord et de discuter ensuite son consentement; elle le donna passivement, comprenant à peine ce qu’elle faisait.
Durant les quinze jours qui s’écoulèrent entre cette communication et la présentation mutuelle (les choses s’étaient passées au rebours de ce qui se fait généralement), Mattea ne se demanda pas une seule fois comment pouvait être son fiancé. La mère supérieure lui avait défendu de parler pendant quelques jours encore de son mariage à ses compagnes; elle se tut donc même avec sa meilleure amie.
On lui fit faire la connaissance de sa future belle-sœur, cette personne si charitable, si distinguée, disait la mère supérieure, à laquelle Mattea devrait le bonheur de sa vie. La jeune fille se laissa embrasser, écouta les compliments de la bonne dame, mais ne sut trouver un seul mot de remerciement à lui adresser. Quelle reconnaissance pouvait éprouver la pauvre fille, qui n’avait pas la moindre idée de ce grand bonheur qu’on lui avait préparé. Mais comment la vieille dévote avait-elle pensé à Mattea, qu’elle. ne connaissait pas?
Un jour, dans un moment de tendre expansion, le frère avait raconté à la sœur ses plus profonds chagrins. Des désastres dans la culture, la maladie des grains, etc., etc., avaient singulièrement diminué son revenu. Pour rétablir l’ordre dans l’héritage paternel, il fallait en sacrifier un tiers ou faire un emprunt considérable.
«Que ne vous mariez-vous, mon frère?» avait répondu l’ingénieuse dévote.
«— Y pensez-vous, ma sœur? moi, prendre l’embarras d’une femme et d’un ménage; d’ailleurs, qui voudra de moi? Je ne me fais pas d’illusions, je ne suis plus jeune, je n’ai jamais été beau, j’ai beaucoup vécu à la campagne, avec mes fermiers, et vous comprenez.....
«— Parfaitement, mon frère; mais on peut trouver quelque petite fille bien simple, élevée loin du monde.
«— Riche?
«— Cela va sans dire... fort heureuse de changer le nom de demoiselle pour celui de dame: au couvent de***, par exemple, dont je connais la supérieure, il pourrait y avoir votre affaire; j’y penserai, je verrai cela.
«— Mais 150,000 francs de dot au moins, ma sœur!
«— Au moins, comme vous dites.
«— Et pas trop jolie.....
«— Soyez tranquille, mon frère, je reconnais comme vous le néant des avantages extérieurs: ils ne servent le plus souvent, hélas! qu’à mettre notre salut en danger. » Et en parlant ainsi la vieille dévote baissait les yeux d’un air de componction qui semblait renfermer la moins modeste des illusions, car assurément la beauté de la bonne dame n’avait jamais pu mettre un instant sa vertu en péril: elle était bossue de naissance et portait sur un œil une grande tache rougeâtre qui s’étendait jusque sur son nez crochu.
A la suite de celte conversation et d’une autre entre la vieille dame et la supérieure du couvent, Mattea avait été désignée au frère de la dévote à travers les grilles de la petite chapelle des étrangers.
«Elle est bien laide, avait-il dit: c’est ce qu’il me faut; elle n’aura aucune prétention et s’accommodera à vivre bourgeoisement et simplement avec moi.»
La première entrevue eut lieu au parloir. Mattea, qui jusque-là n’avait jamais été timide, se sentit fort embarrassée; elle rougit, baissa les yeux, ne sut dire quatre mots de suite; et lorsqu’elle rentra parmi ses compagnes, qu’elle allait quitter, elle ne put rien confier à sa meilleure amie, qui l’interrogeait sur le physique de son futur époux, sinon qu’il avait des bottes vernies et un gilet de piqué qui s’avançait beaucoup.
«Il a donc du ventre?» observa l’amie.
«— Je crois que oui, répondit Mattea; après cela, tous les hommes de trente-six ans en ont peut-être, j’en ai toujours connu à mon père.»
En revanche, Mattea avait à faire voir à ses compagnes une montre d’émail vert avec des guillochis en or.
L’amie intime, qui était aussi une jeune fille de seize à dix-sept ans, mais fort jolie et à la mine éveillée, fut éblouie et poussa un cri d’admiration; le lendemain elle dit à Mattea avoir rèvé toute la nuit or et émail et l’avoir vue dans un nuage, habillée de brocard et couronnée de pierreries comme une madone. Mattea sourit du rêve de son amie. Elle..., elle n’avait rien rêvé du tout.
Trois jours après il fallut dire adieu à ses compagnes et à ses religieuses: le cœur de Mattea se serra, elle fondit en larmes; elle éprouva un grand chagrin, et fut sur le point de demander à son père qu’il la laissât au couvent à tout jamais; mais la présence de sa future belle-sœur, qui ne la quittait plus, la retint; et puis la mère supérieure ne lui avait-elle pas dit que son mariage était la volonté du Seigneur, le désir de son père? Elle se résigna.
Mattea fut mariée dix jours après sa sortie du couvent, et partit avec son mari pour le lac Majeur.
Pendant ces dix jours, et suivant l’usage du pays, chaque parent des deux familles avait apporté ou envoyé à la fiancée son cadeau. C’étaient des bijoux du goût le plus douteux, des robes de soie aux couleurs voyantes, de faux cachemires, de fausses dentelles, etc., etc. La pauvre fille était confuse, éblouie de ces richesses; elle pensa que son fiancé était pour le moins millionnaire, et, comme son amie du couvent, elle rêva, peut-être durant quelques nuits, de brocard et de pierreries. Les jours suivants Mattea ayant mieux observé son fiancé, s’aperçut qu’il ne portait pas tous les jours des bottes vernies, que ses gilets n’étaient pas toujours d’une fraîcheur irréprochable et qu’il n’avait guère l’air plus jeune que son père à elle, qui avait quinze ans de plus que son futur époux!...
La petite ville où se trouvait le couvent dans lequel Mattea avait été élevée, comme celle qu’habitait son père, était située dans une plaine régulière et monotone. La nouvelle mariée fut donc tout émerveillée des beaux paysages qui s’offraient à sa vue. Les montagnes, le lac, les îles lui parurent un assemblage digne du Paradis terrestre; mais chaque fois qu’elle se disposait à exprimer son enthousiasme, son mari lui coupait la parole par une exclamation sur la poussière qui l’aveuglait, la chaleur qui l’étouffait, la monotonie du lac, l’humidité du soir; et Mattea, n’osant plus parler, refoulait son admiration au fond de son cœur.
Au bout de huit jours le mari proposa à Mattea de retourner dans la petite ville qu’ils venaient de quitter. Les époux devaient habiter huit mois la campagne et quatre mois la ville; mais leur habitation n’était prête ni d’un côté ni de l’autre. Mattea aurait bien désiré de rester quelques jours encore aux bords du lac; mais, habituée à l’obéissance passive du couvent, plus sévère encore que la discipline militaire, en ce qu’elle agit même sur l’esprit et la pensée, elle ne se permit pas une observation, et, chassant son désir, suivit son mari chez sa sœur.
Là, sous prétexte de lui faire perdre ses habitudes de pensionnaire, de lui apprendre à s’habiller d’une manière digne de sa nouvelle position, la vieille dame fagota ridiculement Mattea, et réussit à la présenter aux parents et aux amis des deux familles sous l’aspect le moins favorable.
Heureusement que la modestie naturelle de la jeune femme la préserva dans la suite du plus grand écueil où puisse tomber une femme laide, c’est-à-dire d’une élégance fausse ou exagérée. Rendue à elle, à son chez-soi, libre de se vêtir à sa guise, Mattea ne tarda pas à rejeter les colifichets de mauvais goût dont on l’avait entourée, et ne porta plus que des objets de la plus grande simplicité.
«C’est bien! c’est bien! dit le mari, tout joyeux de la voir ainsi; avec celle mise, ma femme pourra aller surveiller les faucheurs et les batteurs de blé, et ne craindra pas d’accrocher sa robe aux buissons ou de la laisser traîner dans la poussière: c’est bien là la femme qu’il me faut.»
Mattea, d’une forte constitution, prit goût aux plaisirs, aux travaux même de la campagne; elle passait une partie de ses journées en plein air: qu’aurait-elle fait, du reste, toute seule à la maison, ou vis-à-vis de son mari? Certes il était mieux de ne pas trop le regarder et de courir aux champs.
Elle folâtrait dans le foin, causait avec ses ouvriers, s’informait de leurs enfants, allait les voir ou les envoyait chercher, et se faisait ainsi chérir dans le village et aux environs. Après les foins vinrent les grains, les vendanges et les fruits pour l’hiver; puis il fallut rentrer à la ville. Mattea le fit avec regret.
«Bien! bien! se dit encore le mari en se frottant les mains d’aise. Elle n’aime pas la ville, tant mieux! Quand la location de l’appartement sera à terme, nous la supprimerons; cela fera une économie de 1,200 francs. C’est vraiment un trésor que ma petite femme: un autre la trouverait laide, moi je la trouve bien; aussi doit-elle être heureuse, car je lui laisse faire toutes ses volontés.»
Dans le courant de l’hiver Mattea accoucha d’une fille: le mari attendait un garçon, il fut un peu contrarié ; la jeune femme, au contraire, fut ravie: elle avait témoigné tout l’été une grande prédilection aux petites filles des paysannes; elle les habillait, les déshabillait, les parait, et ne les rendait qu’à regret à leurs mères.
Matlea n’avait pas eu d’enfance, jamais elle n’avait connu les joies que donne la maternité factice des jeux de la poupée, et à dix-sept ans les désirs non satisfaits de la petite fille venaient encore se mêler chez elle à ceux d’un âge plus avancé.
A dater du jour où Mattea fut mère, cette étincelle que chaque femme, belle ou laide, riche ou pauvre, spirituelle ou non, apporte en naissant et conserve au fond de son cœur jusqu’au jour où un amour quelconque vienne l’en faire sortir avec plus ou moins de force, cette étincelle jaillit du cœur de la jeune mère, et enflamma tous ses autres sentiments; Mattea oublia le passé, cessa de songer à l’avenir, et concentra ses affections, ses goûts, ses espoirs et ses désirs sur une petite tête chérie.
Elle avait peu à oublier, me direz-vous.
Oui; mais ce peu, elle l’oublia: son mari lui devint complètement indifférent. C’était du reste ce qui pouvait arriver de mieux à ce mari grossier, égoïste et exigeant au possible, qui déjà depuis longtemps avait quitté le ton mielleux, les manières doucereuses qu’il avait empruntées pour ses fiançailles et les premiers jours de son mariage.
«Ma femme est si bonne, s’était-il dit aussitôt qu’il avait connu Mattea, que ce n’est pas la peine que je me gêne pour elle.» Et un jour il avait repris ses anciennes habitudes, c’est-à-dire qu’il était redevenu malpropre, débraillé dans sa mise, crotté jusqu’aux genoux, qu’il passait par l’étable pour arriver au salon, et que dans cette belle tenue il se roulait sur les meubles.
Aussi Mattea, dont la toilette était fort simple, mais irréprochablement digne et propre, éprouvait-elle à son aspect une involontaire sensation de dégoût.
Mais lorsqu’elle retourna à la campagne avec son poupon de trois mois, elle ne s’inquiéta plus du tout de la mise et du maintien de son époux: il allait, venait, s’asseyait où il voulait, se tenait comme bon lui plaisait; Mattea, son enfant sur ses genoux ou attaché à son sein, regardait avec ardeur ses beaux petits yeux bleus, baisait ses doigts mignons, et passait les mains dans les boucles naissantes de ses cheveux blonds et soyeux.
Par un caprice du sort la petite Marie était belle comme un ange, belle comme le divin enfant de Celle dont Mattea avait appelé la protection sur le berceau de sa fille en lui faisant porter son doux nom.
Vous dire que Marie était jolie, c’est vous dire aussi qu’elle ne ressemblait en rien à son père ni à sa mère. Elle avait un teint blanc et rose, des yeux délicieusement taillés, une bouche mignonne qui souriait toujours, des pieds, des mains admirablement faits, une chevelure abondante et d’une finesse sans pareille. Ses mouvements étaient pleins de grâce; à cinq mois elle savait caresser sa mère de ses petites mains et à un an elle commençait à balbutier: «Petite maman..., petite mère!» Enfin, c’était un de ces enfants extraordinaires qui font exclusivement rêver aux douceurs, à la poésie de la maternité ; aussi Mattea ne la quittait-elle pas d’un instant. A la ville, lorsque son mari, assis dans un café, buvait de la bière, fumait sa pipe, lisait les journaux en compagnie de gens ses inférieurs par le rang, ses égaux par la grossièreté des propos et les manières; à la campagne, quand il surveillait et grondait ses paysans, Mattea restait chez elle devant son cher enfant, qu’elle ne pouvait se lasser de regarder.
L’instinct maternel lui avait inspiré pour sa fille le meilleur goût. Mattea n’avait ni fréquenté le monde élégant ni vu de layettes princières, et pourtant la layette de la petite Marie n’avait rien à envier aux plus riches et aux plus recherchées; tout le temps et l’argent de la jeune mère y passaient; elle brodait le bas des langes et des petites robes de l’enfant et les lui changeait aussitôt qu’elles lui paraissaient un peu froissées. Marie était la poésie vivante de sa mère, qui la voulait voir toujours dans son plus bel éclat.
L’enfant atteignit deux ans, puis trois, puis quatre; elle parlait d’une manière charmante, récitait avec expression et onction plusieurs petites prières et quelques cantiques que sa mère lui avait enseignés en l’honneur de sa sainte patronne, qu’elle se plaisait à appeler sa belle marraine.
Mattea avait conservé sa piété du couvent, qui, poétiquement enveloppée dans son amour maternel, était devenue plus douce et plus agréable. Elle éprouvait chaque jour un plaisir sensible à invoquer pour sa fille la puissante protection de Celle qui pouvait combler l’enfant de faveurs et de vertus. Et puis, quelle joie de redire à chaque instant ce doux nom de Marie! Lorsque, agenouillée auprès de sa fille, Mattea entendait l’enfant le répéter, il lui semblait que tous les anges en chœur le chantaient autour d’elle.
Il est inutile de dire que Mattea était satisfaite de son sort et qu’elle n’enviait aucunement celui des heureuses du siècle parées des dons de la beauté. Elle n’avait aucune conscience de sa laideur, ou du moins elle ne s’en préoccupait jamais.
Un jour la petite Marie dormait sous la soie et les dentelles de l’élégant berceau que sa mère lui avait elle-même préparé. Mattea contemplait l’enfant avec amour, et se mit à rechercher dans ses traits une ressemblance; ne lui en trouvant aucune avec son père, elle s’approcha d’un miroir dans lequel elle se regarda comme jamais elle ne s’était regardée, c’est-à-dire avec attention et étude.
«Mon Dieu, que je suis laide! s’écria-t-elle tout effrayée. Ah! mon Dieu, si Marie allait me ressembler!» Et à cette pensée la pauvre femme éclata en sanglots.
La petite Marie se réveilla, et voyant sa mère en larmes, lui demanda la cause de son chagrin.
«Ma pauvre chérie, je suis si laide; je pensais que tu pourrais me ressembler un jour.
«— Toi laide, reprit l’enfant avec stupeur, oh non, maman! je te trouve aussi belle que la madone de la grande église, celle qui a un diadème d’argent sur la tête et des perles d’or au cou.
«— Chère, chère enfant, dit Mattea en l’embrassant avec passion, qu’importe alors que tu me ressembles, puisque ceux qui t’aimeront te trouveront belle.»
Depuis ce jour, Mattea ne pensa plus à sa propre laideur, mais elle constatait avec joie le développement de la beauté de sa fille.
Hélas! Marie
...était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose, elle vécut ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Une nuit que l’enfant dormait auprès du lit de sa mère, si près même qu’une des mains de Marie était dans la main de Mattea, la pauvre femme se réveilla tout d’un coup en sursaut, sentant la peau de l’enfant devenir brûlante. Au même instant, Marie s’agitait sur sa couche en murmurant:
«J’ai chaud, bien chaud.»
Mattea se jeta à bas de son lit, saisit la lampe de nuit, l’approcha de la figure de l’enfant, dont les joues étaient en feu, et d’une main tremblante écarta les draps de la poitrine de la petite, qu’elle trouva couverte de taches rouges. Alors, inquiète, bouleversée, la pauvre mère se pendit aux sonnettes, éveilla tout le monde pour avoir au plus vite un médecin.
Tandis que Mattea passait à la hâte une robe, l’enfant s’assoupit; la respiration, d’abord précipitée, se fit plus calme, la chaleur à la peau diminua. La pauvre mère s’assit auprès du berceau de sa-fille, reprit dans sa main la main de l’enfant, et, les yeux fixés sur ses traits, dans une immobilité pleine d’angoisse elle attendit l’arrivée du médecin.
Au bout d’une heure, Marie rouvrit les yeux, étendit ses petits bras, et tout d’un coup les laissa retomber, et poussa un faible et dernier soupir en tournant amoureusement son doux regard vers sa mère.
Mattea ne jeta pas un cri, ne versa pas une larme; la commotion fut si violente, si inattendue, qu’elle lui enleva tout sentiment, toute conscience d’elle-même et de son malheur. Le lendemain seulement elle revint à elle, appela en souriant sa fille, et, apercevant à côté du berceau la bière dans laquelle on avait déjà déposé le cadavre, elle poussa des cris déchirants, demandant au ciel avec instance de mourir, pour être emportée avec son enfant.
Hélas! ne meurt pas qui veut. Mattea sentit bien que son cœur se déchirait pour suivre sa fille au cercueil; mais son corps dut rester dans sa triste demeure. La pauvre mère passa plusieurs jours dans une complète inertie; sa pensée désolée s’envolait vers sa fille; sa bouche répétait machinalement les hymnes avec lesquels elle l’éveillait ou l’endormait, et ses doigts tiraient l’aiguille pour achever le travail qui devait parer l’enfant.
Un matin, Mattea, qui n’avait pu fermer les yeux de la nuit, était levée avec l’aurore; la pauvre femme descendit dans le jardin, franchit le seuil de sa demeure, qu’elle n’avait pas quittée depuis la mort de sa fille; elle se dirigea vers l’église. On venait à peine d’en ouvrir la porte. Mattea alla tout droit s’agenouiller contre la balustrade de l’autel, à la même place où elle était venue la dernière fois, heureuse et gaie, tenant son bel enfant par la main.
«O sainte Marraine! s’écria-t-elle en sanglotant, pourquoi me l’avez-vous enlevée?» Et, joignant les mains, le visage inondé de larmes, elle regardait d’un air de tendre reproche une image de la sainte Vierge, honorée sous l’invocation de Notre-Dame de la Consolation.
O miracle! en ce moment il lui sembla que la madone inclinait sa tête vers le divin enfant qu’elle avait aux bras, comme pour le montrer à la pauvre affligée. Mattea regarda l’enfant; il offrait une ressemblance frappante avec celui qu’elle avait perdu.
C’étaient ses doux yeux bleus qui la regardaient, cette bouche mignonne toujours souriante, ses pieds, ses mains potelés.
Notre-Dame de la Consolation, vous envoyâtes réellement alors un rayon de consolation au cœur de la pauvre affligée.
«Elle est dans vos bras, sainte Marraine, qu’elle y reste donc! dit Mattea en baissant la tête avec résignation. Elle sera heureuse, moi seule je souffrirai.» Et sortant de l’église, elle courut dans son jardin cueillir les plus belles fleurs de son parterre pour les venir suspendre en guirlandes et les déposer en bouquets aux pieds de la sainte Vierge et de l’enfant.
A partir de ce jour, Mattea fut sinon plus heureuse, du moins plus calme et plus résignée.
Chaque matin elle allait ainsi prier et pleurer doucement devant Notre-Dame de la Consolation, et chaque matin il lui semblait que l’image du divin enfant avait une ressemblance plus saisissante avec Marie.
D’abord elle s’étonna de ne pas l’avoir remarqué plus tôt, mais sa foi poétique et sincère lui fournit tout de suite une réponse. «La sainte Vierge ne laissait pas mes yeux se dessiller alors, pour me réserver plus lard cette consolation,» se dit-elle.
Mattea apporta des fleurs à l’église tant qu’il y en eut dans son jardin; quand elles furent toutes gelées, elle quitta la campagne; mais son cœur se serra douloureusement.
Et le mari de Mattea?
Eh bien, le mari avait été fort affecté de la mort de son enfant, pendant plusieurs jours il était resté auprès de sa femme; mais voyant qu’elle ne parlait pas et s’absorbait dans sa douleur, il se dit:
«Ma femme a toujours préféré se livrer à ses dévolions et à ses travaux à l’aiguille sans témoin: je la gêne.» Il vaut mieux que je la laisse seule. Un matin donc, après lui avoir demandé des nouvelles de sa santé et de la manière dont elle avait passé la nuit, voyant les yeux de la pauvre femme se remplir de larmes et se diriger sur le berceau de leur fille, il se hâta de la quitter, et s’en alla aux champs.
A quelques jours de là, Mattea lui parla de la ressemblance de l’enfant de Notre-Dame de la Consolation avec la petite Marie, et l’engagea à le venir voir avec elle; il leva les épaules, traita sa femme de folle, lui dit qu’elle avait toujours eu des lubies mystiques et que sa dévotion la rendait ridicule.
Mattea ep écoutant ce langage laissa couler librement ses larmes. Ce fut autant sur ce briseur d’images que sur son pauvre enfant qu’elle pleura ce jour-là.
«C’est son père, se disait-elle, son père! et au lieu de ménager ma dernière consolation, la poésie du souvenir et des illusions, il cherche à me l’enlever!... »
Le mari de Mattea, en la voyant pleurer, s’approcha d’elle, et, lui passant un bras autour de la taille:
«Allons, ma chère amie, il faut en finir avec cette douleur exagérée; notre enfant est morte, mais nous pouvons en avoir d’autres.»
Un frisson parcourut tout le corps de Mattea; une invincible sensation d’horreur, de dégoût, s’empara d’elle. Cette femme si modeste, si soumise jusque-là, se révolta soudain, et, se dégageant du bras de son mari, elle courut dans sa chambre se réfugier près du berceau de Marie; cachant sa tête dans les oreillers de l’enfant, elle murmura:
«Jamais!.... jamais!....»
«Ma femme est décidément folle,» se dit l’époux grossier. Et jetant son chapeau sur sa tête, bourrant sa pipe et sifflant un air banal, il s’en alla voir fouler la vendange....
Les années passèrent, jetant sur la physionomie de Mattea un voile de mélancolie qui ne lui nuisait point, au contraire. Mince, pâle, la figure amaigrie, elle était encore laide à vingt-six ans, mais pourtant moins qu’à seize.
Cette mère qui avait tant redouté la laideur pour sa fille continuait à ne s’en préoccuper nullement pour elle-même; elle était très-persuadée de son désavantage physique, mais le considérait comme une chose inévitable, qui n’avait point eu et ne devait point avoir d’influence sur sa destinée.
Cette façon de penser tenait peut-être à sa disposition d’esprit, à son caractère exempt de coquetterie, mais elle tenait surtout à la vie qu’elle avait toujours menée loin du monde, ce centre où la beauté d’une femme est la première sinon la seule condition de son bonheur; constamment entourée des mêmes personnes, qui à force de la voir oubliaient sa laideur sans jamais se lasser d’admirer et de louer ses. inestimables qualités morales, Mattea ignorait la valeur véritable de la beauté et le prix que le monde y attache.
Pendant les dix années qui s’étaient écoulées depuis son mariage, elle avait perdu peu à peu ses habitudes par trop monastiques et ménagères; elle s’habillait comme tout le monde, mieux que tout le monde, parce que sa mise, quoique soignée, était d’une modestie et d’une simplicité extrêmes. Elle travaillait toujours beaucoup, mais n’ayant plus le stimulant d’un trousseau d’enfant à entretenir elle lisait beaucoup aussi; et comme elle n’était pas dépourvue d’intelligence, ses idées grandissaient, son langage s’épurait. Elle connaissait mieux, hélas! toute l’humiliante et grossière nullité de son mari; mais, armée de philosophie et de résignation, elle avait d’autant plus de mérite à le supporter avec patience et bonté, que cet homme égoïste ne lui en tenait aucun compte et ne rentrait chez lui que pour murmurer ou critiquer quelque chose. Il n’y avait pas jusqu’aux modestes soins que Mattea prenait d’elle-même qui n’encourussent sa désapprobation: tout était inutile et colifichet aux yeux de cet homme; tout, jusqu’au simple cercle d’or qui ne quittait ni jour ni nuit le bras de Mattea et dans lequel étaient renfermés les cheveux de Marie; tout, jusqu’au médaillon suspendu à son cou et contenant le portrait de l’enfant, souvenirs que le brutal iconoclaste aurait voulu reléguer dans un tiroir.
Si sa femme lisait, il la taquinait; s’il la voyait rêver, il grondait plus fort encore. Q’aurait-il dit, bon Dieu! si Mattea lui avait confié le secret de quelques-unes de ses rêveries? s’il avait su, par exemple, que lorsqu’elle restait ainsi chaque soir longuement accoudée à sa fenêtre, elle adressait les plus ferventes aspirations de sa pensée et de son cœur à une étoile! Cette étoile, plus brillante que les autres, elle l’avait surnommée Maria-Stella, parce que Marie tout enfant la remarquait souvent et lui envoyait chaque fois des baisers sur le bout de ses doigts mignons. Pour Mattea, c’était maintenant Marie qui du haut du ciel la regardait à cette place.
«Cela, Maria-Stella! mais c’est Lucifer, aurait dit le mari avec son gros rire. Oui, Lucifer, Vénus, Vesper ou l’étoile du berger placée entre Mercure et Mars.»
Oh! que Mattea aimait bien mieux ignorer toute sa vie ces astronomiques explications que de perdre une seule des douces illusions qui trompaient sa douleur.
II
Table des matières
Non loin de la ferme enjolivée et pompeusement désignée sous le nom de villa, qu’habitait Mattea, était une élégante et aristocratique demeure, dans laquelle la nombreuse famille de la comtesse de T*** venait chaque année passer la belle saison.
La comtesse avait un fils de vingt-six ans, une bru de vingt-quatre et une jeune fille de douze; plus, deux ou trois petits enfants de son fils.
En qualité de voisine Mattea allait, dans les premières années de son mariage, faire une visite par saison aux dames du château; on la recevait avec une affabilité protectrice et on lui rendait scrupuleusement sa visite huit jours après. Leurs relations s’arrêtaient là.
Mais lorsque Mattea eut perdu sa fille, la jeune comtesse de T***, à laquelle quelques années auparavant pareil malheur était arrivé, eut pitié de cette pauvre mère: elle accourut chez sa voisine, et lui prodigua tous les soins, toutes les consolations en son pouvoir; de plus, l’aspect de cette douleursi profonde, si déchirante lui inspira une tendre sympathie pour la malheureuse Mattea, et aussitôt qu’elle fut en état de sortir, Louise vint la chercher, l’emmena au château, la promena à pied dans leur parc et en calèche avec elle aux environs.
Mattea s’était d’abord laissé soigner et combler d’amabilité avec la plus grande indifférence; mais peu à peu un sentiment de véritable gratitude l’attacha à la jeune femme et lui fit surmonter l’espèce de répugnance qu’elle ressentait à se trouver ainsi sans cesse en société de personnes qui lui étaient fort supérieures.
Le mari de Mattea, dont l’habitude était de murmurer et de se plaindre de tout, ne manqua pas une si belle occasion de reprocher à sa femme les dérangements que les fréquentes allées et venues de la villa au château apportaient dans son ménage; mais au fond il était très-flatté de l’intimité publique de Mattea avec la noble maison, et ce n’était pas sérieusement qu’il grondait.
Sa jeune femme prit donc peu à peu et sans obstacles l’habitude de passer la soirée chez ses aristocratiques amies; après le dîner, et lorsque son mari commençait à s’endormir sur le meilleur fauteuil du salon, Mattea se rendait au château, s’y arrêtait une, quelquefois deux heures, et revenait accompagnée par l’individu qui cumulait à la villa les fonctions de jardinier et de domestique.
A l’époque où commença cette intimité, la fille de la comtesse, qui, par un singulier hasard, s’appelait Marie, avait de dix à douze ans: petite, mince, d’une figure enfantine, elle paraissait n’en avoir pas plus de huit à neuf. Comme la fille de Mattea, Marie était une blonde à cheveux fins et naturellement bouclés; comme l’enfant de la bourgeoise, elle avait des yeux bleus, des joues roses et une bouche mignonne. Mais la fille de Mattea possédait la douceur, la modestie de regard, le caractère calme de sa mère, et la jeune comtesse était vive, pétulante, un peu capricieuse.
Venue au monde fort tard, quand réellement on ne l’attendait plus, Marie avait été l’enfant gâté de son père, mort depuis peu; sa mère, son frère, et même sa belle-sœur, avaient continué depuis de l’adorer, de la cajoler, de satisfaire toutes ses petites volontés.
La jeune fille se prit d’une grande sympathie pour Mattea, et cette circonstance contribua sans doute beaucoup à accroître l’amitié de toute la noble famille pour leur modeste voisine. Mattea, de son côté, aimait particulièrement Marie.
Quand la jeune femme se trouvait seule avec l’enfant, elle la pressait sur son cœur, l’embrassait au front, l’appelait Marie ou ma petite Marie, choses qu’elle n’osait faire devant les parents de la jeune fille, soit que malgré elle le titre de ces dames lui imposât, soit que leur présence lui rappelât leurs droits sur la belle enfant que dans le tête-à-tête elle se plaisait à considérer comme sienne: Marie n’avait-elle pas la ressemblance, le doux nom et parfois les caresses que l’enfant de Mattea prodiguait à sa mère?
Chaque année, durant les mois de juillet et d’août, la famille de T*** comptait au château un membre de plus: c’était le baron Léonel de ***, frère de la jeune comtesse.
Le baron, quoique à peine âgé de trente-quatre ans à l’époque où s’établirent les relations d’amitié entre Mattea et les dames du château, était déjà colonel et jouissait d’une certaine réputation militaire. C’était un bel homme, grand, mince, un peu pâle, d’une instruction remarquable, mais d’un caractère inégal. Généralement sérieux, il se faisait parfois d’une gaieté enfantine en famille. Dans ces jours-là, il s’occupait particulièrement de la jeune Marie, il se mêlait à ses jeux, les perfectionnait, en inventait d’autres, cherchait en riant à la taquiner de mille façons. Malgré cela, ou peut-être à-cause de cela, il n’avait pas réussi à gagner les sympathies de la jeune fille; elle se plaignait souvent à Mattea des interruptions que la présence de Léonel apportait à leur tête-à tête. En effet le baron semblait prendre un plaisir tout particulier à poursuivre l’enfant lorsqu’elle était seule avec Mattea; il la cherchait au fond des bosquets du grand parc et l’accompagnait souvent jusqu’ à la villa. Chaque soir il assistait en tiers à la partie de dames ou de dominos que Mattea et Marie faisaient avant de se séparer. On le voyait parfois silencieux, absorbé, la pensée évidemment fort loin du lieu où il se trouvait, et tantôt au contraire se mêler au jeu avec un empressement peu naturel, prenant alors presque toujours parti pour Mattea contre Marie.
Dans les premières années de son intimité au château, Mattea ne revoyait plus le baron d’un été à l’autre; mais une fois qu’elle n’avait pu achever de lire un livre qu’il lui avait prêté, elle l’avait gardé et renvoyé dans le courant de l’hiver avec un mot d’excuse et de remerciement. Léonel répondit au billet par une visite. Mattea restait beaucoup chez elle: il la trouva au coin du feu.
Le colonel avait dans la conversation une nuance de pédanterie qui probablement était une des principales causes du peu de sympathie qu’il inspirait à Marie. Aux yeux de Mattea, qui ne causait pas beaucoup et prenait de plus en plus goût aux choses instructives, ce petit défaut devint un charme de plus. Le baron parlait bien: en analysant d’un ton un peu tranchant les ouvrages qu’il prêtait à Mattea, il l’instruisait et fixait son jugement incertain, non pas faute d’intelligence, mais faute d’une suffisante instruction.
Dès la première visite que Léonel fit à Mattea, il s’aperçut de l’intérêt avec lequel il était écouté ; soit que son amour-propre en fût flatté, soit qu’il eût le désir sincère d’éclairer un esprit qui ne demandait qu’à s’ouvrir et à travailler, il revint à quelques jours de là, apportant de nouveaux livres. Ces livres furent lus avec empressement; on lui fit quelques questions, puis des réflexions d’une certaine justesse.
Léonel, se sentant fier des progrès rapides de celle que dans sa pensée il appelait déjà son élève, sans se rendre bien compte de ses intentions ni de son but, prit l’habitude d’aller fort souvent chez Mattea; il la trouvait toujours seule, toujours disposée à l’écouter avec le même intérêt.
Peu à peu une intimité plus grande s’établit entre eux; ce ne fut plus au hasard que Léonel alla chez Mattea, il avait son heure, il était attendu; on disposait le petit salon à son intention, on plaçait auprès du feu le fauteuil qu’il préférait; la conversation ne roulait plus exclusivement sur les lectures faites. Léonel contait ses impressions, ses projets, comme les espoirs ou les mécontentements que lui faisait éprouver sa carrière, et Mattea l’écoutait avec une amicale partialité. A ses yeux le général et le ministre étaient tour à tour des héros ou de grands coupables, selon qu’ils récompensaient ou méconnaissaient le mérite de Léonel.
Quant à Mattea, la pauvre femme avait peu à confier, mais ce peu elle le disait; Gomme elle passait souvent la soirée chez les T***, elle entretenait Léonel de sa sœur Louise, de la comtesse et surtout de Marie, que le baron se plaisait à appeler sa petite ennemie.
Le mari de Mattea n’apportait aucun obstacle à ses visites; presque toujours hors de chez lui, il ignorait probablement leur fréquence, mais l’eût-il connue il ne l’aurait pas empêchée, le frère de Louise faisant partie de cette famille qui, disait ironiquement le peu aimable époux, avait envahi sa demeure, tandis qu’au fond, nous le savons, il était enchanté d’avoir chez lui les comtesses de T*** et leurs nobles parents.
L’intimité de Mattea et de Léonel avait commencé à l’époque de la rentrée en ville. Il y avait de trois à quatre mois qu’elle durait, lorsqu’il fallut songer au retour à la campagne.
Mattea ne retrouva pas dans son cœur cette résignation avec laquelle chaque année elle partait dès les premiers jours d’avril; elle aurait voulu rester encore un mois ou deux à la ville, et pour la première fois la volonté de son mari lui parut tyrannique; pourtant elle partit sans murmurer, mais le cœur rempli d’une indéfinissable tristesse. Le temps lui sembla bien long jusqu’à l’arrivée de ses voisins, qui vinrent s’établir chez eux dès les premiers jours de juin.
Pendant sa solitude, Mattea sentit malgré elle ses pensées se porter plus souvent sur elle-même; elle éprouvait le besoin de s’occuper de sa personne, elle trouvait que sa mise n’était pas assez soignée pour passer tous les jours plusieurs heures au château. S’inspirant du souvenir des toilettes distinguées de ses amies, elle fit venir de la ville des étoffes, des dentelles, des rubans, et se confectionna elle-même plusieurs négligés de campagne, simples mais élégants.
Ces dames arrivèrent: Mattea ne se pressa nullement de leur faire voir sa nouvelle parure. Quelques semaines après on parla de la venue prochaine de Léonel; dès le lendemain Mattea revêtit une de ses plus fraîches toilettes, et de ce jour-là elle apporta à sa mise un soin tout particulier.
Un matin, poussée par une sorte de pressentiment, elle revêtit sa plus jolie robe, plaça sur sa tète un charmant bonnet d’un lilas pâle qui semblait donner de la douceur et de la tendresse à tous ses traits, et avec cette mise elle prit la route du château. Comme elle approchait de la haie de charmille et d’aubépine qui séparait le jardin des prairies environnantes, Mattea vit accourir à elle Marie, un filet à papillons à la main.
La jeune fille avait quinze ans, et sa beauté se parait déjà de tous les attraits de la femme, mais elle avait conservé la vivacité, l’espièglerie de son enfance, et par-dessus tout sa tendresse pour Mattea.
«Bon Dieu! que vous voilà belle, petite tante!» cria Marie du plus loin qu’elle aperçut Mattea, à laquelle elle aimait à donner ce titre de parenté. «Si vous tenez à entendre un sermon en-quatre points, ajouta la rieuse enfant, vous pouvez aller prendre ma place sous le grand tulipier.
» — Un sermon!» dit Mattea avec étonnement.
«Ah! c’est que vous ignorez que le colonel est arrivé il y a quelques heures, et que déjà il prêche ces dames sur je ne sais quel sujet qui ne les amuse guère et m’ennuyait tout à fait; aussi l’ai-je quitté pour courir après le beau papillon que voici.» Et la jeune fille montrait à Mattea, à travers la gaze de son filet, le beau lépidoptère qu’elle venait d’attraper.
«Que vous êtes méchante Marie!» dit Mattea en embrassant l’enfant avec un sourire et un regard qui démentaient ses paroles.
«Vous avez raison,» répondit Marie; et, ouvrant aussitôt son filet, elle rendit la liberté au brillant insecte.
«Ce n’est pas du papillon que je voulais parler, mais du pauvre colonel, que vous maltraitez toujours de même.
» — Moi! mais c’est lui au contraire qui me taquine. Avouez, petite tante, qu’il ne vous amuse pas toujours non plus, et que c’est par complaisance que vous l’écoutez avec tant d’empressement.
» — Mais non du tout; je vous assure, Marie, que la conversation du baron est réellement fort intéressante.
» — Oh! que nenni, reprit l’espiègle en secouant sa jolie tête; et si vous persistez dans cette opinion, je croirai que mon frère avait raison lorsqu’il plaisantait tout à l’heure sur l’empressement avec lequel le baron a demandé en arrivant de vos nouvelles.»
Tout en causant les deux femmes avaient marché ; elles se trouvaient trop près de l’arbre sous lequel la famille était réunie pour que Mattea, malgré le désir qu’elle en avait, osât demander ce que le jeune comte avait dit. Elle se tut. Marie la devança pour l’annoncer.
«Maman Louise, dit-elle, voici Mattea; voyez comme elle est belle! Colonel, c’est pour fêter votre arrivée qu’elle s’est ainsi parée.»
Mattea rougit; involontairement elle fit un pas en arrière, et aurait bien voulu s’éclipser totalement; pour la première fois une pensée d’impatience surgit dans son esprit contre la belle enfant qui causait son embarras.
Léonel sourit en homme qui comprend un aimable badinage, et tendit amicalement la main à Mattea.
La conversation devint générale, et l’embarras de Mattea se dissipa promptement. Au bout d’une heure la comtesse rappela à sa fille qu’il était temps d’aller à ses études; Marie se leva, Louise la suivit; le comte était déjà parti depuis quelques minutes.
Mattea, le baron et la comtesse restèrent seuls sous le tulipier.
Léonel regarda longtemps Louise et la jeune fille qui s’éloignaient; il semblait prendre un plaisir extrême à les voir paraître et disparaître à travers le feuillage. Mattea n’osait regarder Léonel, mais elle suivait la direction de ses yeux.
La conversation, fort animée jusque-là, languit peu à peu: Léonel ne la soutenait plus, il était préoccupé et rêveur. Lorsque Mattea se leva pour retourner chez elle, la comtesse l’accompagna jusqu’à la grille du parc. Cette grille était à deux pas du château. Chemin faisant, madame de T*** annonça l’intention d’aller assister aux études de sa fille.
Le baron sera libre, se dit Mattea; sans doute il m’offrira son bras pour retourner chez moi. Et cette pensée fit tout d’un coup battre le cœur de la jeune femme avec une vitesse inaccoutumée. Mais Léonel, encore distrait, ne lui adressa qu’un salut, et rentra au château avec la comtesse.
Involontairement Mattea s’arrêta derrière la haie, espérant que le baron allait sortir de l’habitation et la rejoindre; mais ce fut en vain: alors une amère pensée entra au cœur de cette femme, d’ordinaire si modeste, si humble même.
C’est parce que je ne suis qu’une simple bourgeoise, se dit-elle, que M. le baron ne m’a pas offert son bras; il eût été inconvenant sans doute d’abandonner pour moi la comtesse, même au seuil de sa demeure.
Mais Mattea ne se fut pas plutôt aperçue de l’étrangeté de ses pensées qu’elle rougit, pressa le pas et s’efforça de fredonner un refrain pour chasser son émotion involontaire. Malgré elle, elle fut triste tout le jour, et le soir elle ne se sentit point disposée à reprendre la route du château.
Elle resta chez elle.
Le salon de la villa débouchait sur une galerie qui lui servait d’antichambre; au fond de cette galerie était une large fenêtre arrondie, autour de laquelle grimpaient du jardin des plantes odorantes.
La soirée était magnifique; comme d’habitude, Mattea avait quitté le salon au moment où son mari s’endormait; elle passa dans la galerie, et alla s’accouder à cette fenêtre ouverte, regarda les étoiles, les plantes, laissa flotter sa pensée dans de vagues rêveries, et pleura.....
Pour la première fois le souvenir de son enfant De lui apparut pas bien distinct à travers ses larmes.
Une heure s’écoula; le mari de Mattea se réveilla, et se traîna, selon sa coutume, hors du salon pour gagner sa chambre; en passant par la galerie, il aperçut sa femme.
«Je vous croyais au château, dit-il. Que faites-vous donc là, Mattea? Je serais bien curieux vraiment de savoir à quoi vous pensiez?» Puis après un court silence, il ajouta, d’un ton aigrelet:
«Vous feriez mieux, machère, de vous aller coucher de bonne heure et de vous lever de grand matin; autrefois il en était ainsi, vous alliez à la ferme surveiller la basse-cour, et nous avions dans ce temps-là de belles volailles pour nos rôtis; celles qu’on nous sert maintenant ont l’air d’être mortes de la rage.»
Toisant ensuite sa femme et soulevant du bout du doigt l’une des garnitures de sa robe d’un air de mépris, il ajouta: «Mais depuis que vous rivalisez d’élégance avec vos nobles amies, je conçois parfaitement que vous craigniez de déchirer vos falbalas et de salir vos mains dans une basse-cour: ne vous faites pas d’illusions, ma chère, en dépit de tout cela vous n’êtes ni plus belle ni plus noble qu’autrefois, et vous ne gagnez à ce manège qu’un peu de ridicule et le mépris de vos égaux.»
La fierté de Mattea se révolta à ce langage; elle fit un effort pour répondre, mais l’émotion couvrit sa voix, elle ne put achever la phrase commencée.
«Allons, allons, ne vous fâchez pas, reprit son mari; j’ai mal dormi ce soir sur le fauteuil, que vous avez oublié de faire rembourrer. Je suis de mauvaise humeur: j’ai tort. Vous voyez que si je ne marchande pas mes expressions, je m’en accuse entièrement. Convenez au moins que je suis bon enfant. » Et en parlant ainsi, le grossier personnage fit mine d’embrasser sa femme. Mattea se recula.
Quelle affreuse chose vraiment que le mariage quand il n’y a jamais eu d’amour entre les époux et qu’ils ne sont pas unis par le doux lien d’un petit être à chérir et à élever!
Mattea le sentit, et souffrit bien en ce moment; une invincible répugnance lui fit trouver cette réparation pire encore que l’offense. Elle se hâta de rentrer chez elle, se laissant dire par son mari qu’elle était une bégueule et une boudeuse.
Elle se leva le lendemain triste et le cœur brisé ; elle alla se promener vers la ferme. En regardant les couvées, chétives et peu nombreuses:
«Mon mari a raison, se dit-elle, les choses vont mal par ici; je ferais peut-être mieux de soigner les poules et les canards que de lire ou de broder des meubles de soie; mon esprit était plus tranquille lorsque je n’allais pas aussi souvent au château. Oui, mais alors.., alors j’avais auprès de moi une inépuisable source de bonheur, de consolation, tandis que maintenant je n’ai rien, plus rien...» Et la pauvre femme fondit en larmes. La fermière, étonnée, lui demanda si elle souffrait.
«Oui,» dit Mattea, qui étouffait; et elle s’empressa de retourner chez elle: tout le jour elle s’occupa de son ménage, et n’alla point au château.
Le lendemain, ses amies envoyèrent le baron demander de ses nouvelles et savoir pourquoi depuis deux jours on ne l’avait pas vue.
Lorsque le colonel arriva, Mattea était assise sous un modeste berceau de roses et de chèvrefeuilles au fond de son petit jardin, qui était bien tenu, mais dans lequel la salade et la carotte s’alliaient au jasmin et au dalhia; elle avait un ouvrage à la main, et devant elle, sur une petite table de pierre, le dernier livre que Léonel lui avait prêté. Deux larmes furtives roulaient sur ses joues. A l’aspect du baron, elle se bâta de les essuyer, pas assez vite pourtant pour qu’il ne vît le geste; d’ailleurs, elle conserva dans la voix ce petit tremblement dénonciateur d’une émotion récente.
Léonel exposa le motif de sa visite; il parla surtout de l’inquiétude de Marie; la jeune fille était un peu souffrante, et elle avait chargé Léonel de ramener son amie.
«Chère, chère enfant!» s’écria Mattea; et, suivant. l’impulsion de son cœur, elle alla prendre son chapeau et son ombrelle et se mit en route. Léonel lui offrit son bras, qu’elle accepta; sa main trembla en la passant sous le bras du baron.
Quelques instants ils marchèrent ainsi silencieux tous deux.
«Vous êtes triste depuis votre arrivée, dit enfin Mattea; je ne vous avais pas laissé ainsi au printemps.
» — Je me suis dit la même chose à votre égard, madame,» répondit Léonel.
«— Oh! chez moi la tristesse est un état normal, ma douleur s’assoupit quelquefois, jamais elle ne s’endort.
«— Pauvre femme!» fit Léonel, serrant légèrement le bras de Mattea, en songeant à la perte cruelle qu’elle avait faite, à ses chagrins domestiques, qu’il avait devinés depuis qu’il la connaissait mieux. Mattea resta quelques instants sans parler.
«Vous n’avez pas répondu à ma demande?» dit-elle enfin.
«— Ma tristesse n’est pas aussi définissable que la vôtre, madame; je la sens, mais ne saurais l’exprimer. »
C’est singulier, pensa Mattea, moi aussi je ressens une nouvelle et secrète tristesse que je ne saurais définir.
Ils arrivèrent au château. Mattea trouva sous le vestibule Louise et la comtesse; elle les remercia de leur aimable sollicitude, et rejeta son absence sur un surcroît d’occupations de ménage, puis elle monta chez Marie.
La jeune fille, déjà remise de son indisposition, venait de se lever; elle se jeta au cou de son amie, et, fermant soigneusement la porte de sa chambre:
«Ma chère petite tante, lui dit-elle, ah! que je suis heureuse: j’ai un grand secret à vous confier; préparez toute votre éloquence, car vous aurez à plaider pour moi dans quelque temps; mais pour le moment, au contraire, il faut que maman ne se doute de rien.
» — J’écoute ce grand secret,» dit Mattea, souriant en se rappelant les différentes causes qu’elle avait déjà gagnées en faveur de la jeune fille.
C’était la permission d’aller au bal, puis au manége-; plus tard, la possession d’un joli poney Isabelle, une autrefois l’autorisation de porter une robe longue, de s’habiller comme une grande personne qu’on était, etc., etc.
«Vous saurez donc, petite tante...,» dit la jeune fille; mais tout d’un coup elle s’arrêta rougissant et embarrassée. «Tiens, c’est étrange, dit-elle, je n’ose plus parler, et cependant depuis hier je ne rêve qu’au moment de vous confier mon secret.
» — La chose sera donc bien difficile à obtenir?
» — Je ne crois pas; du reste, nous avons le temps d’y songer...» Puis, après un court silence, pendant lequel la jeune fille sembla faire un effort pour parler, elle se rapprocha plus encore de Mattea, et lui passant affectueusement les bras autour du cou, elle lui dit d’un ton ému et avec précipitation:
«Petite tante, Gustave m’aime! il me l’a dit hier; il veut m’épouser.
» — Gustave! Qui est Gustave?» fit Mattea, toute bouleversée de cette confidence imprévue.
«Mon cousin, le plus beau de mes cousins,» se hâta-t-elle d’ajouter.
«Ah!... Et vous, Marie?
«— Moi?...
«— L’aimez-vous?»
La jeune fille laissa retomber ses bras, encore enlacés au cou de son amie, et joignant les mains, levant les yeux avec une expression attendrie et passionnée:
«Oh! de tout mon cour,» fit-elle avec explosion; puis elle cacha son charmant visage dans ses mains. Un instant après, elle le découvrit tout inondé de larmes, mais souriante et gaie au milieu de ses pleurs.
«Voyez donc, dit-elle, comme je suis sotte ce matin, j’ai envie de rire et de pleurer tout à la fois.»
Il se livrait en ce moment dans le cœur de la jeune fille un rude combat entre l’enfant de la veille, charmante espiègle courant après les papillons, et la femme d’aujourd’hui, qui déjà sentait pénétrer dans son cœur le dard aigu de l’amour.
Si douce que soit la blessure, elle est donc toujours accompagnée de quelques larmes.
L’enfant reprit le dessus pour raconter à Mattea avec une naïveté adorable les moindres détails de son premier rendez-vous.
Les amoureux de quinze et de dix-sept ans avaient scellé leur promesse de mariage par un baiser, dont l’émotion les avait immédiatement obligés à fuir tous deux, Marie vers le mur du parc par où elle était venue, Gustave vers la route où l’attendait le cheval sur lequel il avait fait quatre bonnes lieues au galop pour se trouver le premier au rendez-vous.
La jeune fille avait fui, mais l’instant d’après elle était revenue sur ses pas, et, se cachant derrière un buisson, elle avait revu la figure de son cousin. «Oh! qu’il avait l’air heureux, petite tante!» ajouta Marie avec une indicible expression de bonheur.
Mattea écoutait ces confidences avec le plus vif intérêt, elle dévorait Marie des yeux: les larmes, la joie, les explosions de passion qui s’échappaient des lèvres de la jeune fille étonnaient et charmaient à la fois son amie.
Peut-être devrais-je gronder cette imprudente et naïve enfant, se disait-elle, lui faire au moins quelques remontrances, mais je n’en ai pas le courage. Pourquoi troubler la joie de ce beau jour? Peut-il y avoir du danger dans de tels sentiments?... Non, non, le serpent ne se cache pas sous ces fleurs là : leur parfum d’innocence le tuerait! Puis Mattea ne put s’empêcher de faire un retour sur elle-même. Quelle différence entre elle et Marie, entre le mariage qui attendait la jeune fille et celui qu’avait fait Mattea!
«Eh bien, vous êtes muette, petite tante?» reprit Marie.
«— Je songeais aux moyens d’obtenir le consentement de la comtesse à ce mariage, bien précoce.
» — Non, non, ne parlez pas encore: on me dirait que je suis trop étourdie, on m’empêcherait peut-être de voir Gustave. Je vais pendant six mois être bien raisonnable; je quitterai tous mes jouets, je serai attentive aux leçons de mes maîtres, j’étudierai toute seule; enfin, je ferai voir que je suis tout à fait bonne à marier.»
Comme elle l’aime et quelle belle chose que l’amour! se dit Mattea, palpitante d’émotion. Et au lieu de gronder la jeune fille comme elle aurait peut-être dû le faire, elle posa et retint longuement ses lèvres sur le front de Marie.
«Depuis quand vous aimez-vous ainsi?» dit-elle.
» — Oh! depuis toujours, je crois, répondit naïvement la jeune fille; mais depuis hier plus, ou du moins d’une autre manière qu’auparavant. Enfants, nous jouions ensemble, et Gustave prenait ma défense lorsque son frère me taquinait; plus tard, nous avons eu les mêmes professeurs; mon cousin était plus attentif, plus studieux que moi; quand je n’avais pas bien compris ou bien écouté la leçon, il me l’expliquait à l’heure de la récréation, si bien qu’en trois minutes je comprenais ce que le maître avait dit en deux heures.
» Depuis six mois Gustave était pensif et triste; quand je lui demandais la cause de son chagrin, il me répondait que je ne l’aimais pas; je me moquais de lui, il devenait plus triste encore, me quittait tout de suite, et boudait quelquefois pendant toute une semaine. Enfin, hier, il m’écrivit, et il me dit que depuis longtemps il avait quelque chose de très-important à me dire, mais que, ne pouvant jamais réussir à me parler seuls, il me suppliait de venir de grand matin dans le petit bois, derrière le mur du parc. J’y allai en courant, fort curieuse de savoir ce qu’il avait à me confier. Lorsqu’il me vil arriver souriante et gaie, tenant à la main mon inséparable filet à papillons, il me l’arracha presque des mains, et me dit les larmes aux yeux:
«Oh! Marie, vous ne serez donc toujours qu’un enfant?»
» Je ne sais pourquoi je fus toute saisie en entendant ces paroles; je n’eus plus envie de rire ni de me moquer de lui; au contraire, j’étais triste, et ma tristesse s’augmenta encore lorsque je compris que j’étais la cause involontaire de son chagrin.
» Vous savez tout maintenant, petite tante. J’ajouterai que je me sens depuis hier un courage et une force que je ne me connaissais pas, et avec.lesquels je surmonterai tous les obstacles, je ferai tous les sacrifices plutôt que de renoncer à Gustave.»
L’entretien de Mattea et de Marie avait été fort long; on vint prévenir la jeune fille que son maître de musique l’attendait; elle accompagna son amie jusqu’à la grille, et l’embrassa une dernière fois en lui disant:
«Oh! comme je vais bien étudier pendant six mois.»
Mattea s’acheminait pensive, lorsque de derrière la haie elle vit tout d’un coup sortir Léonel. Elle fit un geste de surprise.
«Vous ici! dit-elle; comment donc?
» — Mais, répondit-il un peu troublé, je me promenais devant la maison; je vous ai aperçue avec Marie, et pour ne pas interrompre la fin d’une conversation qui, si j’en juge par l’animation de vos traits, a dû être fort intéressante, je me suis réfugié ici. Me permettez-vous de vous offrir mon bras pour le retour?
» — Volontiers,» dit Mattea, charmée de celle proposition.
Chemin faisant, Léonel fit remarquer à Mattea combien son entretien avec Marie l’avait changée: plus de larmes dans ses yeux, plus de tristesse sur sa physionomie.
«On dit que vous êtes sa confidente et son confesseur même, ajouta-t-il en plaisantant, car elle vous raconte ses moindres pensées.»
Mattea sourit pour toute réponse.
Le baron, qui interrogeait à la dérobée la physionomie de la jeune femme, continua sur le même ton de plaisanterie:
«La comtesse disait l’autre jour: Mattea doit être un fort mauvais confesseur, car elle aime tant cette enfant qu’elle ne voit pas ses défauts et excuse toutes ses fautes.
» — Ses défauts? reprit Mattea, est-ce qu’elle en a? des fautes? est-ce qu’elle en commet? Oh! non, non; c’est une naïve et adorable enfant, qui ignore le mal et le repousserait si elle le connaissait. L’homme qui l’aura pour femme sera bien heureux, je vous assure.»
Comme Mattea achevait ces mots, elle entrait dans son jardin, et tendait la main en signe d’adieu à Léonel.
Le baron serra celte main plus fortement que d’habitude, et en s’éloignant regarda Mattea d’un air attendri et reconnaissant. Mais à peine fut-il parti que la jeune femme sentit renaître dans son âme le trouble et les préoccupations de la veille.
Mon Dieu, qu’ai-je donc? se dit-elle; qu’est-ce que ce bouleversement, cette douleur et cette joie se succédant avec tant de rapidité ? Je suis triste et pourtant heureuse..
Durant la soirée elle repassa dans son souvenir les délicieuses et dangereuses confidences de la jeune fille; puis elle s’endormit les yeux humides de larmes. Elle rêva toute la nuit de doux et timides baisers, d’enlacements, de pressions de main; les deux têtes de Gustave et de Marie lui apparurent réunies, et tour à tour remplacées par la figure de Léonel attendri et reconnaissant comme il l’était lorsqu’il lui avait serré la main.
Mattea se réveillait et sortait à peine de son rêve lorsque le jardinier vint lui dire qu’il y avait en bas un des messieurs du château qui demandait à lui parler.
«Lequel?
» — Mais je ne sais, répondit le jardinier.
» — Le plus grand? reprit Mattea, qui en ce moment aurait bien voulu dire comme Marie en parlant de Gustave: le plus beau!
» — Oui, madame.
» — Que peut-il me vouloir à cette heure?»
Elle s’habilla à la hâte, et descendit au jardin, portant encore sur son visage les traces de ses rêves et de ses pensées.
«Je vous demande mille fois pardon de vous déranger à cette heure, dit Léonel, confus de l’empressement et de l’émotion trop visibles de Mattea. Je vois que vous êtes inquiète d’une visite aussi matinale; mais je n’ai pu me refuser à la prière de mademoiselle Marie, qui m’a demandé de vous remettre ce billet et de lui en rapporter au plus tôt la réponse.»
Mattea ouvrit le billet. Léonel, pendant la lecture, interrogeait à la dérobée la physionomie de la jeune femme; il la vit sourire, faire un geste de consentement, puis tout d’un coup rougir, s’efforcer de réprimer son émotion, replier le billet et le cacher soigneusement dans son corsage; elle prit ensuite un morceau de papier, et écrivit ces mots: «Je serai au château dans deux heures.» Et elle confia cette réponse à Léonel pour qu’il la portât immédiatement.
Mattea sortit de son corsage la lettre de Marie, et la relut attentivement. Voici ce qu’elle contenait:
«On attend aujourd’hui ma tante avec toute sa
» famille. Gustave sera de la partie. Venez, oh! venez
» aussi, ma bonne Mattea. Vous le verrez, vous vous
» associerez à nos promenades, vous l’entendrez,
» vous.... Oh! ne me refusez pas cette grâce, petite
» maman chérie.» La fine amoureuse savait que ce mot était irrésistible, qu’il avait plein pouvoir sur l’esprit et le cœur de sa pauvre amie. «Je choisis le
» baron pour commissionnaire. C’est bien généreux
» de ma part, car je suis très-pressée de lire votre ré-
» ponse, et je n’en prends pas le moyen: quand il
» cause avec vous, il n’en finit pas; mais pour me le
» rendre favorable aujourd’hui, j’ai voulu lui pro-
» curer un plaisir. Que n’avez-vous vu avec quel em-
»pressement il a accueilli ma proposition!»
C’était cette partie du billet de Marie qui avait successivement fait pâlir Mattea à une première lecture, et qui à la seconde lui causait encore une vive émotion.
Est-ce une plaisanterie d’enfant espiègle? se dit-elle, ou Marie pense-t-elle ce qu’elle a écrit? L’aurait-elle entendu dire? C’est déjà la seconde fois qu’elle me parle ainsi. Léonel aurait-il fait quelque confidence? A cette idée le sang de Mattea afflua vers son cœur. Confidence de quoi? se dit-elle, en essayant de chasser brusquement ses pensées. Ce fut en vain, une nouvelle et délicieuse sensation s’était glissée dans son âme, s’en emparait et lui causait un frémissement de bonheur.
C’était de l’espoir!
Oh! il faut que j’interroge Marie, que je sache aujourd’hui même ce qui en est.
Légère et heureuse, Mattea disposa la maison pour que son mari n’eût à se plaindre de rien durant son absence; elle fit un peu de toilette, et s’enfuit au château.
La journée se passa comme Marie l’avait désiré. Les parents restèrent sous les ombrages, Marie et ses cousins voulurent courir les buissons; on pria Mattea de les suivre, et le baron s’offrit pour l’accompagner. Le frère de Gustave était dans la confidence; il ne tarda pas à trouver un prétexte pour quitter la bande joyeuse, et le jeune amoureux offrant son bras à sa cousine, prit avec elle les devants. Mattea, sans les perdre de vue, marchait discrètement à quelque distance, son bras posé sur celui de Léonel, que la politesse avait obligé à suivre l’exemple de Gustave.
Mattea regarda longtemps la belle enfant, qui chuchotait avec son cousin, respirant à pleins poumons l’air de bonheur qui soufflait autour d’elle.
D’abord la jeune femme chercha à s’imaginer ce que devait être cette immense joie, puis elle la comprit et enfin la ressentit elle-même; alors, et sans s’en apercevoir, elle s’appuya davantage sur le bras de Léonel, elle ralentit sa marche, et ferma les yeux dans une délicieuse extase.
Oh! les bois, les bois qu’ils étaient beaux! qu’il y faisait bon en ce moment! Quatre cœurs y battaient à la fois d’un même sentiment. Qui n’aurait voulu s’y promener pour se réchauffer l’âme à cet ardent foyer?
Mattea était tellement absorbée par ses pensées qu’elle ne s’aperçut pas de la préoccupation et de la tristesse inquiète du baron. Son cœur battait, elle l’écoutail, et croyait entendre celui de Léonel.
Au retour de la promenade, Mattea fut si vivement priée à dîner par la famille T*** qu’il lui fallut accepter et envoyer prévenir son mari de ne pas l’attendre.
Après le repas, elle se trouva un instant seule sur une terrasse avec Marie, qui aussitôt lui serra tendrement la main. «O Mattea! ce jour est le plus beau de ma vie, lui dit-elle. Il m’aime tant! Je suis bien heureuse; mais jamais nous ne pourrons attendre six mois; je compte sur vous, n’est-ce pas?» Mattea fit un signe affirmatif, elle était trop émue pour répondre. Elle aussi était heureuse, elle aussi aurait voulu interroger Marie; mais comment faire? L’espiègle enfant lui en fournit tout d’un coup l’occasion.
«Et votre baron, dit-elle, qu’a-t-il fait durant notre promenade? Je parie qu’il a mis le temps à profit pour vous apprendre tous les noms savants des plantes des bois et dépoétiser avec sa latinité ces charmantes fleurs blanches et bleues qui paraient et embaumaient notre route. Gustave a bien mieux fait, ajouta-t-elle, avec le plus heureux petit sourire, il a cueilli ces fleurs pour m’en faire un bouquet, qui est là sur mon cœur et que je conserverai toute ma vie en souvenir de ce beau jour.»
Mattea regarda d’un œil rempli de désir la place où était le bouquet de Gustave. Que n’aurait-elle donné pour avoir aussi quelques fleurs à conserver? Elle s’efforça de plaisanter, pour ne pas perdre la bonne occasion qu’elle recherchait depuis plusieurs jours.
«Mon baron, dit-elle, mon baron, qu’est-ce que cela signifie donc?
«— Cela signifie, répondit gaiement Marie, que, de l’avis de tout le monde, le colonel est fort occupé de ma petite tante; qu’il nous trouve toutes insignifiantes, futiles et coquettes, et que madame Mattea seule à ses yeux est sensée, modeste, pleine de vertu et d’intelligence. De plus, le pauvre colonel, qui depuis quelque temps est triste, inquiet comme une âme en peine, se déride et se tranquillise aussitôt que ma petite tante arrive; il la suit, l’accompagne chez elle, l’attend derrière les haies. J’ai entendu Louise dire hier à son mari: Il n’y a pas de doute que mon pauvre frère ne soit amoureux. De qui donc serait-il amoureux? ajouta la jeune fille. Personne ne le dit, mais tout le monde le pense.» Et terminant son petit discours, fait d’un ton demi-sérieux demi-plaisant, elle embrassa son amie au front.
Le cœur de Mattea battait à lui rompre la poitrine; par hasard, ses yeux étaient tournés vers le ciel lorsque Marie prononça les mots: «Il n’y a pas de doute que Léonel ne soit amoureux;» il lui sembla que la voûte céleste s’entr’ouvrait pour lui envoyer des torrents de bonheur; son nom et celui de Léonel lui apparurent enlacés et entourés d’une brillante auréole. Il fallut dissimuler cette joie, feindre l’indifférence; Mattea baissa donc les yeux, et fit un léger mouvement d’épaules, que Marie interpréta pour une réponse négative.
«Oh! nous savons bien, petite tante, que toute la science du pauvre baron est insuffisante pour lui ouvrir la porte de votre cœur; il le sait du reste aussi lui-même, et c’est peut-être ce qui le rend si triste; le fait est qu’il est méconnaissable depuis quelques jours.»
Léonel vint précisément en ce moment interrompre le tête-à-tête des deux femmes pour leur offrir des rafraîchissements que l’on passait au salon.
«Mais voyez donc, Mattea, dit la jeune fille en riant et portant à ses lèvres une cuillerée de glace à la framboise, voyez comme le baron est attentif, comme il pense à nous.» Passant ensuite sans façon son bras sous celui de Léonel, elle rentra au salon avec lui, le plaisantant sur sa préoccupation par d’indirectes allusions, qu’il semblait ne pas comprendre, mais qui entendues de Mattea inquiétaient et faisaient souffrir la pauvre femme.
Durant le reste de la soirée Léonel eut dans la voix, dans le geste, quelque chose de triste, d’ému, parfaitement fait pour entretenir Marie dans ses soupçons et Mattea dans un espoir secret.
Mattea partit avant la nuit; elle s’éclipsa sans prendre congé de personne: elle éprouvait le besoin d’être entièrement seule pour savourer à son aise la joie qui remplissait son cœur.
En rentrant chez elle, elle trouva son mari fumant sa pipe au jardin. Le rôti avait brûlé ; il était de la plus méchante humeur.
«Ah! c’est vous, madame, dit-il; vous pourriez tout aussi bien faire votre paquet et aller vous installer chez la comtesse en qualité de gouvernante de mademoiselle de T***; les appointements que vous recevriez serviraient au moins à payer vos extravagances de toilette; voici une note que vous m’avez fait adresser, dans l’espoir sans doute de me la faire payer!»
Et il tenait à la main un papier qu’il tendit à Mattea. «Voyez donc, ajouta-t-il, 650 francs de mousseline, de rubans, d’inutiles fanfreluches que vous ajoutez chaque jour à votre toilette: 650 francs en deux mois! mais c’est de la démence.»
Mattea aurait pu répondre qu’ayant apporté 15,000 francs de rente à son mari, sur lesquels elle touchait tout au plus 1,200 francs par an, elle pouvait prétendre au payement d’une note de 650 francs. Mais en ce moment les grossières tracasseries de son mari lui étaient fort indifférentes; elle prit avec douceur la note, assura qu’elle serait payée sous peu de jours, puis elle monta à sa chambre reprendre le cours de ses pensées.
Les trois semaines qui suivirent furent trois semaines d’extase et de ravissement pour Mattea. Elle aimait et se croyait aimée; elle vécut dans un monde fantastique, peuplé des plus brillantes chimères. Dans ce monde-là, tout était nouveau pour elle, elle marchait de surprise en surprise, et s’étonnait de se sentir à trente ans aussi enfant, aussi gaie que Marie à quinze.
Sa pensée, sans cesse tournée vers Léonel, interprétait favorablement toutes ses actions. Était-il gai, c’était le plaisir de la voir; était-il triste, c’était de l’anxiété, la crainte qu’il avait de ne pas être aimé. Le rencontrait-elle sur son passage, l’espoir, le désir le poussait vers elle. Ne le voyait-elle pas, la peur de se trahir l’obligeait à s’éloigner.
Un matin que le mari de Mattea avait été appelé à la ville par quelque affaire et devait être absent tout le jour, la jeune femme se promit de passer toute cette journée entre Léonel et Marie.
Elle partit joyeuse, parée de sa plus jolie toilette, fredonnant un de ces gais refrains avec lesquels elle amusait autrefois la petite Marie et que depuis la mort de l’enfant elle n’avait jamais plus chantés.
Il était de meilleure heure que de coutume, la rangée de saules recevait en plein les rayons du soleil levant; Mattea prit donc un autre sentier plus long, mais ombreux, qui longeait l’enceinte du parc: cette enceinte, nous l’avons dit, n’était en certains endroits qu’un épais buisson d’aubépine ou de charmille, du milieu duquel s’élevaient de gros arbres.
Mattea côtoyait la haie pour atteindre la grille, lorsqu’il lui sembla entendre la voix de Léonel de l’autre côté du buisson; elle s’arrêta fixée au sol par un invincible attrait.
«Et s’il en était ainsi, madame, me trouveriez-vous bien coupable, bien hardi? disait Léonel.
» — Comment donc, répondit la comtesse de T***; mais il ne m’appartient pas, mon cher Léonel, de vous juger et encore moins de vous blâmer.
» — Oh! je sais que vous êtes l’indulgence même, comtesse, et j’ai reçu plus d’une fois des marques toutes particulières de votre bienveillance pour moi; mais dans cette circonstance, et avant de laisser entrer en mon cœur le plus léger espoir, il faut, puisque vous avez deviné mon secret, que vous me disiez votre pensée tout entière.»
Le cœur de Mattea battit avec violence.
Que vais-je entendre, mon Dieu! se dit-elle; il vaut mieux que je m’éloigne. Mais elle sentit comme du plomb dans ses pieds, et ne put faire un pas. Son ombrelle glissa à terre; elle cacha sa figure dans ses mains, et attendit avec une indescriptible anxiété.
«Ce que vous me demandez, Léonel, est bien délicat, bien difficile à dire, répondit la comtesse. Comment voulez-vous que je puisse prononcer un jugement? Si je vous blâme, si je cherche à vous décourager, vous me trouverez injuste et cruelle, et vous me direz avec raison que, n’ayant reçu aucune confidence, je ne puis savoir ce qui se passe dans le cœur d’une autre personne. Et vous encourager, franchement, le puis-je? D’ailleurs, je suis mauvais juge en ces choses-là.
» — Mais vous la voyez sans cesse, vous devez connaître ou avoir deviné sa pensée.
» — Peut-être bien; mais la dire, mon ami, c’est fort différent.
» — En tout autre cas, j’en conviens; mais une mère, dans l’intérêt même de son enfant!...
» — Une mère! Que dites-vous, Léonel? De qui parlez-vous donc?
» — De Marie, de mademoiselle votre fille, que j’aime, que j’adore avec passion, qui ne me laisse plus de repos. D’où vient votre étonnement, madame? Ne m’aviez-vous pas compris?
» — Non, vraiment!» répondit la comtesse, embarrassée et émue.
» — Mais alors de qui croyez-vous qu’il s’agissait?
» — De.... de....
» — Voyons, parlez.
» — Eh bien, j’avais remarqué vos soins, votre assiduité auprès de notre voisine.
» — De Mattea?» s’écria Léonel avec un accent de stupeur et de reproche qui dut aller percer de part en part le cœur de la pauvre femme. «De Mattea?» répéta-t-il, comme il aurait dit: de cette affreuse Mattea? «Ah, comtesse! comment avez-vous pu croire qu’elle m’inspirait de l’amour? Si je la vois, si je la cherche avec plaisir, c’est parce qu’elle est l’amie, la confidente de Marie, qu’elle en dit sans cesse du bien, et qu’il est si doux d’entendre des louanges de celle qu’on aime!»
Mattea s’était affaissée, ses jambes, tremblantes, ne la soutenaient plus; mais elle n’eut pas la consolation de s’évanouir et ne perdit pas un mot du fatal entretien.
La comtesse et Léonel quittèrent la place qu’ils occupaient contre la haie; Mattea entendit quelque temps encore le son de leurs voix, mais sans saisir leurs paroles: peu à peu elle n’entendit plus que le sable des allées qui Criait sous leurs pas.
Quand tout fut rentré dans le silence, le cœur de Mattea, jusque-là douloureusement tendu, se détendit enfin; elle pleura, mais sans en éprouver du soulagement; elle versa de ces larmes amères, brûlantes, qui semblent apporter les ténèbres au cœur et creuser plus profondément encore le lit de la douleur: du centre de cette obscurité se fit pour elle une lumière, mais sinistre, fatale. Laide!... tel était le mot. qui apparaissait à sa vue en lettres de feu.
Connaître sa laideur, c’est-à-dire savoir que l’on a le cœur et l’intelligence remplis de toutes les qualités qui font les délices de l’amour, et que sur ces trésors s’étend un voile épais, rebutant, que nul n’osera jamais soulever. Quel fléau!... Heureuse ignorance de Mattea, pourquoi l’aviez-vous fuie, pourquoi changiez-vous en un jour de deuil cette journée dont la malheureuse femme s’était promis tant de plaisir!
«O ma fille, ma douce enfant! se dit-elle, combien j’avais raison de redouter pour toi la laideur! Ah! tu as bien fait de mourir, si tu devais un jour me ressembler et souffrir ce que je souffre en ce moment.»
Puis elle demeura seule, affaissée sur l’herbe, sans songer à se relever.
Que pensa-t-elle? Rien... Elle souffrit comme souffrent les âmes de cette trempe, sans aucune de ces amères voluptés de la douleur, émotions violentes, passionnées, murmures, imprécations, qui viennent faire diversion à la souffrance. Elle demeura dans une prostration, dans un anéantissement complet, dans un état de mort sans le bienfait du repos.
Lentement enfin elle se remit sur pied, voulut retourner chez elle, et malgré elle, au contraire, poursuivit sa route vers le château; bientôt elle se trouva à deux pas de cette grille à côté de laquelle Léonel était venu plus d’une fois attendre son arrivée ou lui offrir son bras pour le retour.
Là elle trouva Louise, qui l’avait aperçue de loin et venait à sa rencontre.
«Bonjour, Mattea, lui dit-elle. Qu’avez-vous donc fait de Marie?»
Marie! Ce nom, jusque-là si doux au cœur de Mattea, retentit soudain à ses oreilles comme un son discordant. Marie!... Marie!... Qui est Marie? se répétait-elle avec une sorte d’égarement qui la retenait silencieuse devant Louise.
«Eh bien, reprit la jeune comtesse, tout inquiète de ce silence, qu’y a-t-il donc? Est-il arrivé quelque malheur à ma belle-sœur? N’est-elle point allée chez vous?
» — Oui, sans doute...; elle est... elle doit être chez moi, balbutia Mattea; mais je suis sortie de bonne heure, et probablement elle m’attend au jardin; je cours la prévenir que vous la cherchez.»
Et saisissant ce prétexte pour se retirer, Mattea s’achemina en toute hâte vers sa demeure; mais elle n’avait pas fait cent pas que Louise la rappela. Marie venait de paraître au fond de l’une des allées du parc. Mattea dut rebrousser chemin. La jeune fille se précipita à sa rencontre.
«Ah! petite tante, si vous saviez!...» dit-elle d’un accent tristement ému; puis, retenue par la présence de sa belle-sœur, elle s’arrêta; mais des larmes jaillirent de ses yeux.
Il y avait dans le cœur si bon, si désintéressé de Mattea quelque chose de plus fort que sa douleur, de plus fort que tout au monde, c’était l’aspect de la douleur d’autrui. En voyant les larmes de Marie elle oublia tout d’un coup sa souffrance pour ne s’occuper que de celle de la jeune fille.
La cloche du déjeuner réunissait en ce moment la famille T***. Mattea fut invitée à prendre part au repas. Elle aurait bien désiré de se retirer chez elle, elle avait le coeur brisé, et pour le moins tout autant envie de pleurer que Marie: elle allait donc refuser, quand un geste suppliant de la jeune fille la fit accepter sans hésiter. Elle s’assit à table, et prétexta une légère indisposition, pour ne pas toucher aux mets.
Le déjeuner fut court et silencieux; à l’exception du comte, chaque convive avait une préoccupation particulière.
Louise, frappée du bouleversement des traits de Mattea, des larmes de Marie, interrogeait d’un air anxieux leurs physionomies.
Léonel ne quittait pas du regard Marie, dont la pâleur et la tristesse l’inquiétaient.
La comtesse mère réfléchissait à la conversation qu’elle avait eue avec Léonel, et ses confidences, qui lui avaient d’abord paru extravagantes, cessaient peu à peu de lui paraître telles.
Pourquoi Marie n’épouserait-elle pas le baron? Il a vingt ans de plus qu’elle, mais n’est pas vieux pour cela; c’est un fort bel homme, riche, sensé, plein de talents. Pourquoi ne lui plairait-il pas?....
Mattea regardait à la dérobée tantôt l’ingrat Léonel, tantôt et plus encore la jeune fille, qu’il lui semblait voir avec d’autres yeux depuis qu’elle la savait aimée du baron; mais, hâtons-nous de le dire, il n’entra dans ces regards pas même l’ombre de dépit ou de jalousie: au contraire, Mattea sentit naître en son âme un sentiment tout nouveau, triste et passionné à la fois, un de ces sentiments dont la maternité a seule le secret, et qui fait que la mère s’affectionne tout particulièrement à l’enfant de sa douleur.
Marie, ma douce Marie, répétait-elle en son âme, rendant à ce nom chéri toute la suavité, l’harmonie mélodieuse qu’un moment de suprême angoisse lui avait enlevée, ma petite Marie, que je t’aime! Fais-moi souffrir, mais sois heureuse!... Mais tout d’un coup, songeant à l’amour de la jeune fille pour Gustave, elle frissonna. Elle en aime un autre! se dit-elle... Et Léonel, alors...? Il souffrira donc ce que j’ai souffert?... O mon Dieu! éloignez de lui ce calice! La sueur inonda son front, elle éprouva un immense déchirement de cœur.
Sublime, sublime souffrance! Mattea! que tu fus grande en ce moment.
Après le déjeuner, Marie, qui avait besoin d’épancher son jeune cœur malade dans celui de son amie, l’entraîna dans sa chambre, se jeta à son cou, et, fondant en larmes:
«Petite tante, dit-elle, il n’est pas venu!... Je l’ai attendu trois heures!... Oh! il est malade, j’en suis sûre.»
Mattea s’efforça d’abord de tranquilliser la jeune fille, ensuite elle la gronda doucement de son imprudence. Pourquoi ce second rendez-vous, maintenant qu’elle savait l’amour de Gustave? Elle devait faire tous ses efforts pour mériter le consentement de ses parents à son mariage, mais se conduire en honnête fille et fuir les occasions de se trouver seule avec son cousin.
«Il m’a écrit qu’il a quelque chose de très-sérieux à me dire, répondit Marie. Et cela est vrai, croyez-le, petite tante; jamais Gustave n’a menti.»
Un valet vint en ce moment prévenir Mattea que la comtesse Louise et le comte son mari la priaient de descendre seule au salon.
Marie, que la fatigue et l’inquiétude de la matinée avaient rendue un peu souffrante, s’était jetée sur son lit: en entendant les paroles du domestique, elle bondit à terre, et voulut à tout prix suivre Mattea.
«Ils ont reçu des nouvelles de Gustave, disait-elle avec un accent de persuasion qui étonnait Mattea; je veux savoir ce qu’il en est.»
Mattea, ne sachant que faire pour dissuader Marie d’une résolution contraire aux intentions de ses parents, imagina de dire qu’il s’agissait peut-être de son mariage; que la mère de Gustave pouvait avoir découvert son secret et intercédait sans doute en faveur de son fils.
Quoique cette supposition fût invraisemblable, Marie avait si grand besoin de consolation qu’elle laissa cet espoir entrer en son cœur, et se résigna à attendre chez elle le retour de son amie.
Mattea trouva le comte et la comtesse dans la plus grande consternation: un courrier venait de leur apporter une terrible nouvelle, qui ne justifiait que trop les craintes et les pressentiments de Marie.
Le malheureux Gustave, sans doute pour arriver plus vite au lieu du rendez-vous, avait pris dans l’écurie de son frère un cheval fougueux, ombrageux, qui devait s’être cabré en traversant un léger pont de bois; cheval et cavalier avaient été trouvés au fond d’un ravin et rapportés ensanglantés; l’infortuné jeune homme était mort une heure après, dans les bras de sa mère!...
Louise pria Mattea de l’assister dans la triste obligation d’en instruire la comtesse et Marie.
La douleur de la jeune fille ne connut pas de bornes; elle jeta des cris perçants, s’accusa d’être cause de la mort de son cousin. Une fièvre violente la saisit. Pendant que Louise et son mari soignaient leur mère, Mattea s’installa au chevet de Marie, ne la quitta que lorsqu’elle fut hors de danger, et resta assez calme, assez maîtresse d’elle-même pour ne pas trahir un secret que la mort du jeune homme rendait doublement dangereux.
Ainsi la pauvre Mattea n’eut pas même le loisir de songer à ses chagrins et s’occupa exclusivement de ceux de sa jeune amie; pourtant, lorsqu’elle revint chez elle après plusieurs jours d’absence, sa physionomie était fort altérée: la douleur s’y était gravée en caractères ineffaçables. Son mari s’en aperçut à peine: elle l’avait trop habitué à la voir triste et abattue. Tous ses égards pour elle se bornèrent à ne pas la tourmenter davantage et bientôt à l’oublier au point de ne pas lui adresser la parole pendant des journées entières.
Léonel partit quinze jours après le triste événement qui avait plongé dans le deuil la famille de sa sœur.
La veille de son départ, s’étant trouvé seul avec Mattea, ce qu’il évitait soigneusement depuis sa conversation avec la comtesse, il prit la main de la jeune femme, et la serrant vivement:
«Vous êtes un noble cœur, une amie incomparable, lui dit-il: Dieu vous récompensera un jour de votre dévouement à cette famille.»
Mattea détourna la tête pour cacher ses yeux pleins de larmes. Hélas! le seul bonheur qu’elle avait ambitionné, un mot, un sourire d’amour, Léonel aurait pu le lui donner, mais il avait dédaigné de le faire.
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