Kitabı oku: «Oeuvres illustrées de Champfleury»
Champfleury
Oeuvres illustrées de Champfleury

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302160
Table des matières
LES BOURGEOIS DE MOLINCHART.
I Visite d’un chevreuil à quelques bourgeois.
II La Société météorologique.
III Une jeune femme en province.
IV Un grand dîner.
V La vieille fille.
VI Conversation entre amis.
VII Diverses aventures de l’avoué savant.
VIII La distribution des prix.
IX Peines d’amour.
X Delirium archeologicum tremens.
XI La comédie sous la table.
XII Le cirque Loyal.
XIII M. Bonneau perd son parapluie.
XIV Catilinaires de province.
XV La maîtresse de pension.
XVI La Société Racinienne.
XVII Une visite à l’Observatoire.
XVIII La maison des dames Jérusalem.
XIX Misères d’intérieur.
XX Le bonheur.
XXI Traité de paix contre deux méchantes femmes.
XXII Julien à Jonquières.
CHIEN-CAILLOU.
I Silhouette de mon oncle.
II Avis au lecteur.
III Inventaire.
IV Les mansardes de poëtes. Les mansardes réelles.
V Le logis de mademoiselle Amourette.
VI Comment on dîne quelquefois.
VII Le père Samuel
VIII Un mariage au soleil.
IX La queue du bonheur.
SIMPLE HISTOIRE D’UN RENTIER ET D’UN LAMPISTE
LES
BOURGEOIS DE MOLINCHART.
Table des matières
ŒUVRES ILLUSTRÉES DE CHAMPFLEURY

CHAMPFLEURY
I
Visite d’un chevreuil à quelques bourgeois.
Table des matières
Il y a vingt ans, un chevreuil, poursuivi dans la plaine par des chasseurs, grimpa la montagne de Molinchart et traversa la ville. On en parle encore aujourd’hui.
Les grosses bêtes ne sont pas communes dans cette partie de la France. Quelquefois l’hiver, on entend parler d’un loup qui a été vu aux environs, mais le fait est rare.
Le chevreuil fit une entrée plus triomphale qu’un prince. Il se présenta à la porte de la ville au moment où le gardien de l’octroi était occupé à sonder une voiture de roulier. Comme la lourde voiture occupait tout le passage de la porte, le chevreuil fit un bond par-dessus la tête de l’employé, qui, stupéfait de ce bruit particulier, put à peine apercevoir les pattes de derrière de l’animal, au détour de la rue des Battoirs.
Devant la porte d’un marchand de tabac, on remarque une statuette de bois représentant un grenadier du temps de Louis XVI; il a un habit bleu à revers rouges, des culottes blanches, de grandes guêtres noires. De son bonnet à poil sort une grosse tête impassible, fortement colorée, dont les yeux sont occupés à regarder une longue pipe que la bouche serre avec amour. Le grenadier de bois excite généralement l’admiration des gens de la campagne qui arrivent par cette porte de la ville. Le chevreuil ne daigna pas lever les yeux sur ce brillant grenadier qui fume la même pipe depuis une centaine d’années.
L’animal allait déboucher sur la place du marché qui conduit à la mairie, lorsque, pris de vertige il rebroussa tout à coup chemin. Ces maisons, ces boutiques ne ressemblaient guère à sa tranquille forêt de Saint-Landry, qui appartient à la couronne et où les princes de la famille royale ne pensent guère à chasser.
«Ah! le voillà!» s’écria l’employé de l’octroi, qui courut au chevreuil, une sonde à la main.
L’animal sentait la ville, et voulait reprendre le chemin des champs; mais déjà son entrée avait produit un effet immense. Tout un atelier de couturières était aux fenêtres; les boutiquiers sortaient de leurs boutiques.
Le chevreuil avait choisi la plus dangereuse rue de la ville, car elle compte trois hôtels de voyageurs: le Soleil-d’Or, le Griffon et l’Écu. Les trois aubergistes sortirent précipitamment, occupés de cet événement, les uns armés de couteaux, les autres de broches; mais ces rivaux, en se disputant d’avance la possession du chevreuil, firent que la bête eut le temps d’enfiler une ruelle qui conduit aux remparts de la ville.
On vit alors un curieux spectacle: les marmitons, les cuisiniers des divers hôtels coururent à la poursuite de l’animal, en deux bandes différentes, l’une redescendant vers la porte de la ville, dans la crainte que le chevreuil ne coupât brusquement la montagne, l’autre suivant à la piste. Derrière eux on entendait un bruit confus de voix qui criaient:
«Arrêtez-le!
–Il faut aller au bas de la montagne.
–Vous ne l’aurez pas!»
Les aubergistes gourmandaient leurs gens, donnaient des ordres, des contre-ordres, et ne savaient guère comment se terminerait l’affaire. Au cas où le chevreuil voudrait bien se laisser prendre, un combat était imminent entre les gens des trois hôtels rivaux.
Le Griffon fit des ouvertures au Soleil-d’Or, et l’Écu souscrivit aux conditions suivantes, c’est-à-dire que le chevreuil serait loyalement partagé en trois parts. Le Griffon réclama le filet et les rognons; le Soleil-d’Or prit un quartier moins estimé, moyennant l’abandon de la tête pour l’exposer en montre; l’Écu, qui était arrivé le dernier à la poursuite de la bête, se contenta de ce que ses rivaux voulaient bien lui laisser, c’est-à-dire des bas morceaux.
Cependant le chevreuil trompait les calculs de ses ennemis; après avoir respiré l’air du haut des remparts, haletant, effrayé des rumeurs sourdes qui le suivaient, sentant l’odeur de la cuisine comme tous les animaux qui ont l’instinct de l’abattoir, il ne retrouvait plus sa piste et détournait encore une fois les remparts: c’était vouloir faire une seconde entrée dans la ville. Il arriva ainsi sous la voûte obscure de la mairie, où de tout temps les polissons de la ville jouent aux billes; en apercevant l’animal qui se présentait inopinément, les enfants se crurent en présence d’une bête féroce, et prirent la fuite en poussant des cris de terreur.
Le chevreuil essaya de rebrousser chemin; mais à cent pas de lui, il aperçut les tabliers blancs des gens de cuisine qui le poursuivaient; alors il continua sa course vers la mairie, qui forme un terrain en pente, au pied duquel se trouve la vieille tour des Évêques. C’était un mercredi, jour de marché; il y avait plus de monde là que partout ailleurs. Le voisinage de la mairie, la grande rue amènent toujours quelques allants et venants. Avant de tomber sur l’étalage du marchand de faïence qui fait face à l’hôtel de ville, le chevreuil était signalé à l’attention du maître d’hôtel de la Tête-Noire, occupé habituellement sur le pas de sa porte à attendre les voyageurs.
Le maître d’hôtel appela son chef et lui montra le chevreuil, qui, dans un élan désespéré, était tombé sur les faïences et les avait brisées. Le chef de cuisine dépêcha ses aides, et ils s’occupèrent à barrer le chemin des vignes par où la bête pouvait encore s’échapper; mais les gens de l’hôtel de la Tète-Noire n’étaient pas assez nombreux pour barrer entièrement la rue. Un petit marmiton, qui tenta de s’opposer à la fuite du chevreuil, fut renversé dans le ruisseau; l’animal pouvait se croire encore échappé au feu de la cuisine, lorsqu’à l’extrémité de la rue il rencontra le commissaire de police, qui publiait un arrêté de la ville à son de caisse. Le bruit du tambour fut la perte du chevreuil, qui, éperdu, entra dans la boutique de M. Jajeot, marchand de mercerie et de jouets d’enfants.
En ce moment, l’épicier était en train de détailler un pain de sucre. Il apportait à cette occupation un soin considérable: c’était réellement plaisir que de le voir donner un petit coup sec de marteau et tailler des morceaux de sucre carrés avec l’habileté d’un ouvrier adroit. A chaque nouveau fragment, M. Jajeot semblait se sourire à lui-même et se complimenter en dedans; cela se devinait à un certain clignotement d’yeux et à un léger mouvement des lèvres en avant, à la suite de quoi M. Jajeot prenait délicatement son sucre du bout des doigts et l’arrangeait avec symétrie dans une sorte de montre tendue d’un papier bleu de– ciel.
Quand la casse d’un certain nombre de morceaux de sucre avait produit quelques fragments sans importance, M. Jajeot prenait encore soin de les séparer de la poudre et de ranger ces fragments dans un bocal. C’est pendant que l’épicier enveloppait soigneusement sa poussière de sucre dans de grands cornets de papier, que le chevreuil entra et produisit un effet tel qu’il s’en voit peu dans les meilleurs mélodrames.
Le chevreuil s’embarrassa les pattes dans des petites charrettes d’enfants amoncelées par terre avec les jouets communs. M. Jajeot poussa un cri de terreur. Le chevreuil se releva et embarrassa ses bois dans les têtes de loup, les pelotes de ficelles, les balais accrochés au plafond. L’épicier prit son cornet de poudre de sucre et le brandit comme une lance: la poudre de sucre vola sur son comptoir. Les ramures empêtrées de pelotons de ficelles, le chevreuil agacé comme un taureau qui sent s’enfoncer dans son corps les mille flèches des picador es, se jeta au fond de la boutique, dans une montre qui contenait une trentaine de poupées de toutes les grandeurs, depuis la grande demoiselle habillée jusqu’à l’enfant dans le berceau. Un Turc tombant dans un sérail de Françaises eût témoigné moins de désirs; car le chevreuil semblait les embrasser les unes après les autres.
M. Jajeot anéanti avait secoué le moulin à café pour s’en faire une arme; mais ce moulin était fixé solidement au comptoir. L’épicier cherchait des armes et ne trouvait partout que des substances coloniales dont l’emploi comme machines de guerre constituait des frais énormes; il mit la main sur des pièces fausses de six livres qui étaient clouées au comptoir. S’il avait osé, M. Jajeot eût jeté des gros sous à la tête du chevreuil, mais c’eût été casser de gaieté de cœur les glaces des montres. Cependant, à chaque seconde, le désastre augmentait. Au-dessus des poupées était le compartiment des maisons, des fermes, des ménages, et chaque mouvement du chevreuil amenait un dégât nouveau dans les frêles boîtes de sapin.
Toute la boutique enfiévrée semblait atteinte de la danse de Saint-Guy.
C’étaient des pluies de polichinelles qui tombaient du plafond sur les tambours d’enfants; les ballons décrochés faisaient des bonds considérables, atteignaient le chef de M. Jajeot; tout était son et mouvement. Les chanterelles des petits violons rouges pleuraient, accrochées par le torrent des joujoux, semblable aux trombes de grenouilles qui effrayent les esprits ignorants.
Plus le bruit augmentait, plus le chevreuil effaré causait de dégâts; il se démenait dans la boutique comme un parchemin sur des charbons. Peut-être, sous la verdure de sa tranquille forêt, avait-il entendu par hasard le son d’un violon de ménétrier, à la tête d’une noce; qu’était-ce que cette musique en comparaison des aboiements des chiens à soufflets, des lapins jouant du tambour de basque, des grincements aigus des petits violons rouges, qui rendaient un dernier soupir sous ses bonds effrénés?
La tempête dans les forêts a ses horreurs parti culières quand le vent siffle cassant des branches, déracinant des arbres; mais le rebondissement des ballons, des balles de gomme, la cascade de billes; ces poupées éventrées dont le son coulait; ces polichinelles aux abois qui agitaient leurs petits membres en demandant grâce; ces ménages dont toute la batterie de cuisine était mise au pillage comme par des barbares, ces sucreries gluantes sur lesquelles les pattes du chevreuil glissaient, non jamais la nature, dans ses. tourmentes, n’avait autant troublé un pauvre animal.
L’épicier voulait crier, appeler au secours; mais sa langue était collée à son palais. Quand tout à coup le chef de l’hôtel de la Tête-Noire entra dans la boutique, un énorme couteau à la main, à ce spectacle, M. Jajeot ferma les yeux, car il avait horreur du sang, et l’idée de voir convertir sa boutique en abattoir fit qu’il pensa se trouver mal. Mais le chevreuil flairant un ennemi dangereux, disparut subitement dans le corridor du fond, qui mène à la chambre à coucher de l’épicier.
M. Jajeot eut alors un horrible cauchemar.
Derrière le chef de la Tête-Noire étaient accourus les marmitons, les gens de l’hôtel, criant:
«Par ici, par ici!»
Au dehors, une foule immense collée aux vitres de la devanture, montrait l’épicier du doigt, faisait de grands gestes et criait:
«Il est chez M. Jajeot.»
Il se fit un mouvement dans la foule; une seconde bande de marmitons traversa la boutique au galop. C’était le Soleil-d’Or.
«Où est le chevreuil?» demanda un des poursuivants à l’épicier.
M. Jajeot, sans avoir conscience de ses gestes, montra du doigt son corridor. Une troisième bande entra plus tumultueuse que la seconde, et continua à fouler aux pieds les jouets étendus sur le plancher. C’était l’Écu. M. Jajeot fit un violent effort sur lui-même pour se lever, en apercevant au milieu de la foule qui entourait sa boutique le commissaire de police; mais l’écharpe blanche du commissaire disparut tout d’un coup et se perdit dans la foule tumultueuse, qui criait:
«Voilà les bouchers.»
La nouvelle d’un animal dangereux avait couru par la ville, et les garçons d’une boucherie voisine étaient accourus au-devant du danger. Cinq grands gaillards, le tablier sanglant, traversèrent la boutique en suivant le chemin qu’avaient pris les marmitons. A tout moment la foule augmentait devant la boutique, et M. Jajeot crut son dernier jour venu quand entra une quatrième bande habillée de blanc et coiffée de bonnets de coton, qui n’était autre que les cuisiniers du Griffon. Postés en observation dans la montagne, on les avait prévenus que le chevreuil était entré définitivement dans la ville. M. Jajeot, dans son trouble, confondait les premiers avec les derniers, et ne pouvait comprendre comment des gens qu’il avait vus entrer dans sa maison pouvaient y revenir sans en être sortis.
Une douloureuse idée traversa le cerveau de l’épicier. Qu’étaient devenus ces quarante individus dont on n’entendait plus le bruit? Ils devaient, être tous dans la chambre à coucher, plongeant leurs couteaux dans le corps du chevreuil. Et cette chambre, si calme jusqu’alors, était témoin d’un meurtre affreux!
En ce moment, la foule fit craquer les carreaux de la devanture, offrant à l’œil mille bonbons en bocaux, nombre de bouteilles de liqueurs fines et autres objets d’une valeur inappréciable et fragile.
Une fanfare joyeuse de cors de chasse éclata dans les airs.
L’émeute avec ses clairons sauvages, ses canons retentissants, ses fusillades lointaines, ses cris de mourants, ses bruits sourds de trains d’artillerie, ses chevaux au galop, n’aurait pas produit un plus sinistre effroi aux oreilles de M. Jajeot. Que pouvait être cette sonnerie de cuivre qui jamais ne troubla les calmes habitudes de Molinchart? Un subit reflux de la foule ne laissa nul répit à l’esprit inquiet du marchand de joujoux.
Cinq cavaliers en habits de cheval, dont deux tenaient en main des cors de chasse, s’avancèrent devant la boutique de M. Jajeot, qui fut tout étonné de ne pas voir les chevaux traverser sa boutique au galop. Rien ne pouvait le surprendre, ni le feu du ciel, ni les pluies de grenouilles, ni les sept plaies d’Egypte. A cette heure, rompu à toutes les émotions, sous le joug de l’hallucination, il ne faisait plus partie de la vie réelle; il n’habitait plus Molinchart, mais un enfer. La foule fit silence devant les cinq cavaliers, remarquables par leur tournure élégante, de riches costumes de chasse et une physionomie distinguée qui ne permettaient pas de les classer dans la bourgeoisie. Les deux sonneurs de trompe étaient deux cousins, chacun les nommait, messieurs de Vorges et de Jonquières, qui habitaient un château à trois lieues de Molinchart, près du village des Étouvelles.
Les cavaliers produisirent plus d’effet que les harangues du commissaire de police; la foule se recula et fit cercle autour des chevaux. La noblesse exerce encore un certain prestige sur la petite bourgeoisie; l’élégance des manières, la politesse froide de l’ancienne aristocratie, qui a laissé des traces d’hérédité dans le sang, font baisser la tête aux bourgeois, qui se sentent laids et communs devant les nobles, et pourtant s’en moquent à peine ceux-ci ont-ils tourné les talons.
Le comte de Vorges ayant demandé quelques explications sur le chevreuil, cent voix s’élevèrent dans la foule pour lui répondre.
«Messieurs, dit le comte à ses amis, veuillez garder un instant les chevaux? Je vais voir à chasser ces coquins qui s’acharnent tous après une belle bête.»
Le comte entra dans la boutique. L’aspect du ravage lui indiqua le chemin, car le chevreuil avait laissé partout des traces de son passage: c’étaient mille objets traînés par l’animal après lui, des plâtres qu’il avait détachés du mur en l’égratignant avec ses ramures.
«Ah! monsieur le comte, je suis ruiné, s’écria M. Jajeot, entrevoyant dans sa boutique une figure humaine.
–Où est passé le chevreuil? demanda le jeune homme.
–Par là, dit l’épicier.
–Voudriez-vous, monsieur, me montrer le chemin?»
M. Jajeot fit un signe de tête désespéré qui montrait sa profonde répugnance à suivre les traces de l’animal.
«Il n’est pas au premier? demanda le comte.
–Je ne sais.
–Ni à la cave?»
L’épicier secoua la tête. Désespérant d’en tirer de meilleurs renseignements, le comte prit le chemin du corridor et entra dans la chambre à coucher, où des traces de pas boueux, pointe en avant, annonçaient, comme une boussole, que la bande s’était dirigée par la fenêtre.
«Le chevreuil aura sauté par ici,» se dit le comte.
La fenêtre de la chambre à coucher de M. Jajeot donne sur une cour formant terrasse, qui dépend de la maison de l’avoué Creton du Coche. Sous la fenêtre de l’épicier, un appentis qui sert d’entrée à la cave, avait permis au chevreuil d’échapper, encore une fois, au corps armé des marmitons, des cuisiniers et des bouchers. Mais, malgré la légèreté et la souplesse de ses membres, le chevreuil avait troué le trop faible toit de l’appentis; il parcourut la terrasse avec inquiétude, et comprit que la fuite était impossible, cette terrasse étant portée par un mur élevé appartenant aux anciennes fortifications de la ville. Dans sa folle course, le chevreuil s’était contusionné la patte en sautant sur le petit toit; il se laissa tomber de fatigue dans un coin de la terrasse, huma l’air et regarda avec de grands yeux éplorés l’horizon qu’il voyait peut-être pour la dernière fois.
Une jeune femme parut à la porte vitrée qui donne sur la terrasse, et fut étonnée de voir cet animal étendu, couvert d’une sueur fumante. Elle s’approcha du chevreuil, qui devina une protectrice: il la regarda avec des yeux pleins de larmes, et la jeune femme caressait l’animal, surprise de le trouver si familier; mais une rumeur énorme lui fit lever les yeux vers la maison de M. Jajeot.
Trente têtes rouges se pressaient à la fenêtre et regardaient l’animal avec des yeux ardents. Une discussion s’était élevée entre les cuisiniers et les bouchers, à l’effet de savoir quelle bande la première descendrait sur la terrasse. Le plus grand des cuisiniers, grâce à sa taille, se laissa pendre par les mains, et son corps ne se trouva guère plus éloigné d’un pied du petit toit de l’appentis. Étant arrivé sans accident dans la cour, il marcha droit au chevreuil, qui se releva subitement devant le couteau de l’homme.
«Ne le tuez pas, monsieur,» s’écria la femme de l’avoué en joignant les mains.
Le cuisinier n’écoutait pas et poursuivait le chevreuil sur la. terrasse, pendant que tous descendaient, un par un, par la fenêtre, suivant l’exemple du premier. Dans un dernier élan, le chevreuil se précipita contre la porte de la cave qui donne, sous l’appentis, et disparut en faisant entendre un bruit de bouteilles cassées. Alors le cuisinier de la Tête– Noire, s’élança dans la cave, malgré les prières de la jeune femme, qui s’attachait à ses vêtements.
Ayant essayé inutilement d’obtenir la vie sauve du chevreuil auprès de ses nombreux ennemis, la femme de l’avoué se plaça devant la porte de la ; cave et tenta de résister aux poursuivants de l’animal, qui se disputaient, criaient et voulaient chacun avoir droit à la dépouille du chevreuil.
En ce moment, entourée de gens grossiers disposés à forcer l’entrée de la cave, la femme de l’avoué, émue, devait surprendre tous les regards par l’anxiété qui brillait dans ses yeux. Elle écoutait, attentive, si l’homme au couteau qui était descendu dans la cave avait rejoint le malheureux chevreuil: en même temps elle regardait fixement en face la bande armée de broches et de coutelas, impatiente d’être arrêtée dans sa chasse par une femme.
Ce fut au moment où tous criaient qu’ils avaient droit à la bête, que le comte de Vorges parut à la fenêtre de la maison de l’épicier. Déjà la femme de l’avoué perdait contenance; de sa main droite, elle fermait convulsivement la serrure de la cave, faible obstacle aux bras vigoureux des bouchers, lorsque le comte, qui avait également sauté sur la terrasse, changea la scène de face.
«Allons, s’écria-t-il en faisant siffler sa cravache, place! Que faites-vous ici?»
Cuisiniers, palefreniers, domestiques de la Tête-Noire, qui reconnurent le comte pour l’avoir vu quelquefois à l’hôtel, baissèrent la tête.
Julien de Vorges traversait assez souvent la ville de Molinchart, à cheval ou dans un élégant équipage, pour attirer les regards des curieux. Tous les gens appartenant aux auberges s’écartèrent; mais les bouchers ne parurent pas s’inquiéter de l’ordre du comte. Habitués au sang, à son odeur enivrante, devenus rudes et grossiers par leur état d’assommeurs, toute délicatesse est éteinte en eux par l’habitude du sanglant métier qu’ils exercent.
«Que faites-vous dans cette maison? s’écria le comte.
–On nous a appelés, dit l’orateur de la boucherie, pour tuer une bête qui faisait du ravage dans la ville.
–Retirez-vous; il ne s’agit ni de bœuf ni de taureau.... Madame, dit le comte en saluant la femme de l’avoué, veuillez indiquer, s’il vous plaît, la sortie de votre maison, car il n’est guère présumable que tous ces gens remontent à cette fenêtre par laquelle nous sommes arrivés si cavalièrement.»
La femme de l’avoué fit signe à une domestique qui de loin épiait cette scène et n’osait se montrer. Rassurée par la présence du comte, elle se présenta et fit passer par un corridor menant à la rue les bouchers et les cuisiniers, honteux de leur mauvaise chasse. La foule, qui attendait avec une émotion extrême la fin du combat, fut d’abord stupéfaite en voyant sortir par la maison de M. Creton du Coche la nombreuse bande, entrée par la boutique de l’épicier Jajeot.
Le premier mouvement des femmes fut d’éviter le spectacle sanglant qui devait être le couronnement de cette poursuite acharnée; le second mouvement détermina une ardente curiosité pour les vainqueurs.
Les gens du Soleil-d’Or parurent les premiers; après eux défilèrent les cuisiniers du Griffon.
La foule attendait impatiemment le chevreuil, et cette procession ne faisait qu’activer la curiosité. Quand apparurent les bouchers aux tabliers sanglants, il se fit une forte rumeur dans la foule. On s’imagina qu’ils laissaient l’honneur de porter le cadavre aux gens de l’Écu; mais ceux-ci sortirent la tête basse, suivis des gens de la Tête-Noire, également les mains vides. Tous traversèrent la foule sans répondre aux questions que chacun leur adressait.
II
La Société météorologique.
Table des matières
M. Creton du Coche se promenait alors sur les remparts, suivant son habitude, après déjeuner, loin de se douter de ce qui se passait dans sa maison. Il était sorti à midi précis, pour aller voir les travaux.
C’est une mission que se donnent les bourgeois de Molinchart que d’aller voir les travaux.
Fait-on sauter une ruche à cinq heures du matin, ils y sont avant les ouvriers; ils veulent savoir la quantité de poudre introduite dans la mine, comptent à leur montre les secondes qui s’écoulent entre le feu et la détonation, pèsent pour ainsi dire le bruit de l’explosion, et reviennent dans la ville en disant avec conviction: «Le rocher de l’année passée a pété au moins une fois plus fort que celui de ce matin.» S’agit-il de terrassements, le bourgeois ne se fatigue pas de rester une journée en contemplation devant l’ouvrier qui se sert du râteau. Il s’inquiète du prix de la corvée, fatigue le terrassier de questions, et meuble son cerveau de motifs de conversation. Quand, à l’automne, on ébranche les arbres, le bourgeois suit le haut échafaudage qui porte à son sommet le jardinier, et compte combien les pauvres de la ville ont pu emporter de faguettes dans leurs tabliers.
Tel était M. Creton du Coche, dont le véritable nom eût dû s’écrire entre deux parenthèses, car il provenait d’une appellation familière qui avait servi à distinguer son père, M. Creton, entrepreneur du service du coche, de M. Creton-Tatosse, marchand de draperies. Quoique la famille des divers Creton fût à peu près éteinte dans Molinchard à la mort du marchand de draps, l’usage fit que l’avoué conserva son surnom de du Coche. Seulement l’avoué fut pris d’une faiblesse nobiliaire qui l’amena à signer: Creton du Coche, et le surnom qui témoignait de l’origine industrielle de son père devint dès lors un titre de noblesse.
En faisant graver sur ses cartes de visite son nom de Creton du Coche, l’avoué renonça dès lors à la direction de son étude, qu’il confia aux soins de Faglain, son maître clerc. Faglain n’était pas plus maître clerc que son patron n’était noble; car s’il avait à gourmander un second clerc, un saute-ruisseau, c’était à lui que s’adressaient les réprimandes: seul clerc de l’étude, il trouvait moyen d’y fainéanter les deux tiers de la journée. L’étude de M. Creton du Coche ne fut jamais une étude sérieuse; M. Creton du Coche ne la garda que pour porter le titre de maître, attaché à cette profession ministérielle. Il avait recueilli de son père une fortune indépendante; mais il tenait à diverses prérogatives, telles que de porter un portefeuille sous le bras et de dire: «Je reviens du Palais,» avec une accentuation telle qu’on eût pu croire qu’il avait été embrassé par le pape. C’est ce qui explique combien sont recherchées les moindres charges de la magistrature, dont les fonctions sont mesquinement rétribuées.
En revenant par les remparts, M. Creton aperçut un étranger occupé avec une longue-vue à considérer les points éloignés du paysage. Un étranger est toujours un événement dans une petite ville; d’ailleurs, celui-ci était d’une allure assez parisienne pour attirer l’attention. Il y avait dans ses grosses moustaches, dans son pantalon noir à larges plis, quelques symptômes militaires; mais l’ensemble de la physionomie, certaines manières dégagées, souples et familières, faisaient pencher l’esprit vers le côté civil. L’étranger salua l’avoué, qui se sentit flatté de cette avance.
«Monsieur étudie les beautés de notre paysage? dit M. Creton.
–Pardonnez, monsieur, je m’occupe d’observations météorologiques,» répondit l’étranger.
L’avoué pinça les lèvres et secoua la tête en homme qui feint de comprendre la portée d’une chose ardue.
«Monsieur est un savant, à ce que je vois?
–Je fais des recherches pour la Société météorologique, en attendant qu’elle ait nommé dans la ville un membre correspondant.
–Vous ne trouverez pas ça dans la ville, dit l’avoué.
–Cependant j’ai déjà parcouru une partie de la France, et j’ai pu former quelques élèves qui sont maintenant de précieux sujets pour l’avenir. Rien n’est plus attachant que cette science; sans doute il faut de l’intelligence. Vous, monsieur, que je n’ai pas le plaisir de connaître, vous seriez un excellent météorologue; vous paraissez observateur....
–Oh! oh! dit l’avoué avec un petit rire de satisfaction.
–Vous êtes observateur, cela se voit sur votre physionomie.
–Il est vrai, dit l’avoué, qu’on me l’a dit quelquefois.... Je regarde, j’aime à m’instruire; mais quelles qualités faut-il pour devenir météorologue?
–Avez-vous quelques minutes à me donner, monsieur?
–Avec plaisir, monsieur.
–Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, combien l’état du ciel est variable; il est couvert à un moment, tantôt beau, ensuite voilé; les nuages sont épars, il y a des balayures, les nuages se rassemblent en troupeaux; puis vous voyez des pommelures, des vapeurs, enfin des cumulus. Ici, sur le plateau de votre montagne, sont enfouis des trésors d’observation: le vent change, les nuages courent et varient de forme à l’infini.
–Je crois bien, monsieur, dit l’avoué.
–Ces perpétuelles variations sont la mort de la France.»
L’avoué regarda son interlocuteur qui se posa devant lui.
«Vous allez me comprendre, monsieur. Il y a par toute la France des bois, des marais, des rivières, et cætera. L’homme a bouleversé la nature, qui n’en avait pas besoin; tous les jours vous verrez arracher un bois et le changer en prairie, planter un taillis là où il n’y en avait pas, creuser un canal dans un endroit sec et dessécher des marais.
–Parfaitement exact, dit l’avoué.
–Et bien, monsieur, c’est là que je vous attends. L’homme contrarie la nature, il va contre sa sagesse; que sait-il s’il ne fait pas un bouleversement blâmable? Qui lui a donné le droit de déboiser une montagne? Un conseil municipal a-t-il assez de science pour savoir si les émanations d’un canal ne sont pas dangereuses, si l’humidité d’un marais qu’on dessèche n’avait pas été calculée par la Providence?
–Je n’avais jamais songé à cela, dit l’avoué: vous me surprenez.
–Ne voit-on pas avec une secrète tristesse tomber un arbre sous la coignée du bûcheron?
–En effet, dit M. Creton, la chute d’un arbre m’a toujours produit quelque impression.
–Si vous étiez un de ces esprits épais tels qu’il s’en rencontre trop souvent dans les petites villes, je ne vous eusse pas parlé de la sorte, monsieur, mais j’ai tout de suite vu à qui j’avais affaire, et je me suis permis de vous saluer.
–Trop flatté, monsieur, en vérité; c’est un plaisir pour moi que de m’instruire avec un homme qui cause aussi bien *
–Ce n’est pas ma profession de parler, monsieur; j’ai une mission plus élevée que je remercie tous les jours la Société météorologique de m’avoir con fiée. Nous voulons, à l’aide de quelques personnes distinguées, augmenter la vie des humains d’un tiers.
–Vraiment! dit l’avoué. C’est beau.... oh! c’est fort beau!
–Quel est l’âge moyen de la mortalité sur votre montagne?
–Nous avons, dit M. Creton, un certain nombre de vieillards de quatre-vingt-dix ans qui font encore leurs trois repas.
–Eh bien! monsieur, avant cinq ans, si je trouve dans la ville un observateur dévoué à l’humanité, les personnes d’ici dans la force de l’âge, telles que vous, par exemple, pourront aller aisément de cent dix à cent quinze ans.
–Ce n’est pas possible.
–Monsieur, je ne suis pas un charlatan qui donne des brevets de longue vie; certainement, je ne guéris pas les malades, et ne change rien à la constitution des personnes faibles, mais j’arrive presque toujours à leur faire cadeau d’une dizaine d’années de plus.
–Le moyen! le moyen! s’écria M. Creton enthousiasmé.
–Je le crierais en pleine place publique que je ne craindrais pas qu’on me le volât. Il y a tant d’égoïstes dans la civilisation, qu’il a fallu le concours de savants, de bienfaiteurs du genre humain, pour s’associer, mettre à la disposition de notre Société des sommes considérables nécessaires à la réalisation de l’idée. La Société météorologique, monsieur, est présidée par le célèbre M. de Rouillat, que vous connaissez de réputation.»
L’avoué, après avoir entendu ce nom, fit le salut d’un homme poli qui veut avoir l’air de connaître les célébrités.
«Oui, M. de Rouillat, oui, oui....
–M. de Rouillat, le plus célèbre météorologiste génevois, indépendamment de ses travaux dans les observatoires, a passé sa vie à rassembler autour de lui les spécialistes les plus distingués de l’Europe. Il y a eu unanimité sur son rapport, et l’humanité attend avec anxiété les fruits de son génie. A la suite des séances de l’Athénée, qui ont ému tous les corps savants, un programme a été adopté, que vous me permettrez de vous offrir.»
L’avoué prit le programme.
«Paris n’est rien comparé à la France; c’est la province qui a été désignée pour former la base des observations. Paris ne forme pas assez de météorologues pour les installer dans chaque province, chaque département, chaque chef-lieu, chaque sous-préfecture; d’ailleurs, ces observations d’un an et plus tiendraient les savants parisiens hors de leur sphère et coûteraient trop d’argent.
–Beaucoup d’argent, dit l’avoué.
–Le comité a donc résolu de nommer, dans chaque ville, un membre correspondant qui étudie, sur les lieux, les variations de l’atmosphère. Permettez-moi de vous offrir encore ce tableau divisé par colonnes, qu’il suffit de remplir les jours où l’on remarque quelques signes extraordinaires dans les nuages; ici est la colonne d’observations, où le véritable savant intelligent consigne des faits particuliers. Tous les mois ce bulletin doit être renvoyé, par le membre correspondant, à Paris, au siége de la Société, rue de la Huchette. C’est alors que le comité se rassemble, dépouille la correspondance, compare la situation des départements entre eux, adjoignant à ses travaux les géologues les plus remarquables de l’Institut.
–Quel travail, monsieur! s’écria M. Creton enthousiasmé, quel travail!
–Au bout d’un an, quand chaque localité a été étudiée avec soin, une commission, nommée par le comité, à laquelle on adjoint le membre correspondant, parcourt toute la France, et pour rétablir l’équilibre dans les variations de l’atmosphère, rend aux terrains, aux bois, aux marais, la forme primitive que la nature leur avait donnée; alors l’état sanitaire reprend les proportions qu’il avait dans la plus haute antiquité, aux époques où les hommes ne s’étaient pas avisés de rien changer à la main de Dieu.»
Ainsi parla Larochelle, qui n’était autre qu’un commis voyageur en baromètres, et qui joignait à son commerce l’invention de la Société météorologique, dont le brevet se payait cinq cents francs. Larochelle fut un des types les plus adroits de la race des voyageurs de commerce: ayant fait longtemps la place de Paris pour une fabrique d’objets de géographie, la rage le porta vers l’astronomie, la géologie, dont il brouilla les éléments, ce qui ne l’empêcha pas de croire sérieusement à son système. Quoique rusé, Larochelle était de bonne foi; mais il avait l’esprit mis à l’envers par un vieil excentrique qui, tous les ans, se proposait de ruiner les calculs de l’Observatoire. Dès lors le commis voyageur demanda avec audace des fonds pour une Société qui ne se composait en réalité que de lui et de l’astronome halluciné.
Si Larochelle était curieux à entendre développer ses doctrines, il devenait un homme de génie pour changer les cinq cents francs d’un provincial contre le fameux diplôme de membre de l’Institut météorologique. Rarement on l’avait vu manquer son coup. Les bourgeois ont toujours aimé à devenir savants sans fatigue, et à s’occuper des intérêts de la société, soit moraux, soit matériels, soit hygiéniques. Tous ceux qui, dix ans plus tard, devinrent fouriéristes, et firent des rentes en faveur d’un phalanstère qui ne devait jamais exister, étaient dans le principe, membres de l’Institut météorologique!
L’illustre Larochelle gardait en dernier ressort, un moyen qui fit plus pour la Société météorologique que les plus éloquents plaidoyers: il avait trouvé, à force de génie, une sorte de signe particulier, voyant, qu’il offrait aux bourgeois comme une décoration, et qui flattait singulièrement les manies de grandeurs des provinciaux; mais l’avoué n’avait pas besoin d’être enflammé par la décoration, la parole de Larochelle en fit immédiatement un des adeptes les plus zélés.
«Si vous en aviez le temps, monsieur Creton, lui dit Larochelle, nous pourrions passer ensemble à l’hôtel, je vous montrerais les différents statuts de notre Société.
–Certainement, dit l’avoué.

M. Jajeot avait secoué le moulin à café pour s’en faire une arme. (Page3, col. 1.)
–Il vous faut votre diplôme.
–Oh! je tiens au diplôme, dit M. Creton, car je crains l’envie... Certainement cette nomination fera des envieux; mais j’aurai ma conscience... Vous savez, monsieur Larochelle, si je vous ai sollicité pour faire partie de votre Société savante...
–Ne craignez rien, dit le commis voyageur. Il sera fait expressément mention sur le brevet que vous avez été choisi par moi-même.»
L’avoué ne se sentait pas de joie. Il ne marchait plus, il volait, malgré la pesanteur de son ventre.
«Je pensais bien, dit-il, que j’étais inoccupé, et qu’il me tallait appliquer à des travaux sérieux mon esprit exact.

M. Pector venait de lancer les premières notes. (Page19, col. 2.)
–Dites votre haute intelligence, reprit Larochelle; vous avez mieux que l’esprit exact.
–Vous allez trop loin, monsieur Larochelle.
–Non, dit celui-ci, je me connais en hommes; vous deviendrez un des plus précieux membres correspondants de la Société météorologique.
–Vous me confondez, vraiment...
–Vous êtes jeune encore, monsieur Creton du . Coche, vous avez de l’activité, votre esprit travaille, votre œil est vif...
–J’ai toujours eu une bonne vue, dit l’avoué, et cette qualité doit être importante pour les observations.
–Si vous n’aviez qu’une bonne vue! s’écria Larochelle; mais on sent que votre regard va pénétrant au delà des choses connues... C’est votre regard qui m’a fait vous accoster. Je me suis dit: Voilà un observateur qui serait d’un prix inestimable pour la Société météorologique; il faut se l’attacher même par des sacrifices d’argent, s’il en est besoin.
–Je ne tiens pas à être payé; l’honneur d’appartenir à .la Société météorologique me suffit.
–Vous comprenez, monsieur Creton du Coche, que, dans certains pays, je me trouve en face de plusieurs personnes capables de remplir une telle mission. Dernièrement, en Touraine, il y avait un arpenteur pauvre qui me paraissait offrir plus de capacité qu’un personnage riche de la même ville; je n’ai pas hésité: j’ai donné immédiatement la préférence à l’arpenteur, et la Société lui fait un traitement annuel. Rien ne nous coûte.»
En descendant le sentier qui conduit des promenades au faubourg où logeait le commis voyageur, M. Creton du Coche saluait ceux de ses concitoyens qu’il rencontrait et les interpellait de façon à se faire remarquer, car, glorieux d’être en société de Larochelle, il pensait qu’on ne manquerait pas de lui demander en compagnie de qui il se trouvait.
Ainsi l’avoué pourrait annoncer naturellement sa nomination.
Près de la porte de la ville étaient assis sur un banc des vieillards qui se réchauffaient au soleil.
«Voilà pourtant des hommes, dit Larochelle, qui vous devront une existence de quelques années de plus. L’honneur en reviendra à vous seul... C’est de la justesse et de la conscience de vos observations que dépend le sort de ces vieillards.
–Mais c’est une mission fort délicate, dit l’avoué; je comprends maintenant que vous ne vous adressiez pas au premier venu.
–Nous sommes arrivés, dit le commis voyageur, qui introduisit M. Creton du Coche dans la chambre garnie qu’il occupait à l’hôtel.
«Recevez cette décoration, lui dit-il en lui mettant en main une petite boite qui brûlait les mains de l’avoué.
–Une décoration! s’écria M. Creton.
–Oui, cher monsieur, et permettez que je vous donne l’accolade de la confraternité scientifique.
–Vraiment, c’est trop,» dit l’avoué qui crut qu’il allait s’évanouir.
Abreuvé de compliments, nageant dans une mer de joies, l’orgueil lui montant à la tête, M. Creton du Coche signa, sans vouloir le lire, un brevet, sur papier timbré, par lequel il était nommé membre correspondant de la Société météorologique. Parla même occasion il se reconnaissait redevable d’une somme de cinq cents francs, destinée à subvenir aux frais de bureaux de ladite Société; mais l’avoué était trop ravi pour s’inquièter d’affaires d’argent, et, le cœur plein d’émotions, il quitta Larochelle, qui partait le soir même.
III
Une jeune femme en province.
Table des matières
Vers quarante ans, M. Creton du Coche se sentant porté vers le mariage, épousa une jeune fille dont la beauté faisait grand bruit dans le monde de Molinchart, mais qui n’avait pour dot que sa beauté. Cette jeune femme, dévorée bientôt par les ennuis intérieurs, allait aux soirées de la sous-préfecture, aux bals par souscription de la mairie, et recevait une fois la semaine les amis de son mari. Quand venaient les longues soirées d’hiver, M. Creton du Coche, les pieds sur les chenets, racontait les nombreux travaux qu’il avait surveilles. Depuis dix ans il ne varia jamais son thème de conversation.
La femme de l’avoué, pendant ces dix ans, se condamna à écouter ou feindre d’écouter son mari; elle s’était même habituée à lui donner des répliques sans l’entendre. De quart d’heure en quart d’heure, elle plaçait une exclamation qui faisait croire à l’avoué que sa femme s’intéressait extraordinairement à son récit. Quelquefois, cependant, les réponses ne correspondaient pas exactement aux demandes. M. Creton du Coche disait à sa femme: «Veux-tu venir demain matin voir arpenter au bas de la montagne?» et Louise lui répondait: –«Vraiment?» sans que l’avoué s’en inquiétât. N’ayant jamais surpris de traces de mauvaise humeur dans les réponses de sa femme, il se contentait d’être écouté.
Deux fois la semaine, Louise allait passer la soirée avec son mari chez sa sœur, Mlle Creton, vieille fille défiante et hargneuse. Ursule Creton, âgée de cinquante-cinq ans, porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, ne put pardonner à son frère d’avoir épousé une jeune fille douce et belle, qu’elle appelait une étrangère. Le célibat, qu’il provienne de la volonté de l’individu, ou qu’il ait été conservé par force majeure, amène quelquefois ses servants à regarder le mariage comme une immo ralité. La vieille fille mit en œuvre sans y réussir diverses perfidies pour empêcher l’avoué de se marier; elle demeurait avec son frère avant les noces, elle quitta la maison brusquement quand M. Creton du Coche lui eut annoncé que le contrat était signé.
Telles étaient les seules relations de famille que Louise eût dans la ville; peut-être eût-elle rompu ouvertement avec la vieille fille si l’avoué ne l’eût priée de la ménager, mettant sur le compte de l’âge les acariâtres paroles dont sa sœur manquait rarement de saluer l’arrivée des deux époux.
Ursule Creton avait un merveilleux flair pour deviner le moindre ruban neuf que portait Louise; c’étaient d’aigres récriminations sur les toilettes d’à présent mises en regard des toilettes d’autrefois. La coquetterie moderne, à l’entendre, dévorait des fortunes; les hommes étaient des niais de ne pas mettre ordre à de pareilles profusions. Dieu sait où l’amour de la toilette entraînait les femmes. Sous couleur de généralité, la vieille fille parlait de telle sorte que la .femme de l’avoué en prît une bonne part. Ce moyen de conversation épuisé, la vieille fille ne s’occupait que de prêtres et d’affaires de sacristie. Se croyant une mémoire prodigieuse pour retenir les sermons, elle mêlait dans sa tête des lambeaux de phrases nageant dans une mauvaise sauce latine, et les débitait au coin du feu, un poing sur la hanche, assise dans son fauteuil, qu’elle prenait réellement pour une chaire.
Louise baissait la tête devant ces plaidoyers. Vive et .spirituelle dans sa jeunesse, elle devint mélancolique et courba la tête sous le joug de la vie bourgeoise.
M. Creton du Coche n’eut pas l’idée des ennuis secrets de sa femme; il se croyait le modèle des maris, toute la ville le félicitait de son heureux ménage. Peut-être Louise se fût-elle jetée dans la religion, si l’exemple de la vieille fille ne lui eût montré le ridicule qu’amènent les pratiques religieuses mal comprises. Ursule Creton aurait, en effet, chassé les fidèles du temple plutôt que d’y amener des prosélytes. La première fois que Louise l’entendit, la vieille fille s’était levée de son fauteuil et s’appuyait sur un écran vert qui servait à la protéger contre le grand feu de la cheminée.
«Chers frères et chères sœurs, s’écriait Ursule Creton en s’adressant à l’avoué et à sa femme, nous avons tous de grands devoirs à remplir, comme le dit l’apôtre saint Paul, sanctus Paulus; observons-nous donc, afin que l’âme, du jour où elle s’échappera de notre vulgaire enveloppe, l’âme puisse s’envoler dans les régions célestes Ah! comme M. de la Simonne a bien dit cela! Nous n’avons jamais eu de prédicateur pareil à Molinchart. Dimanche dernier il a parlé de l’enfer à faire frissonner: «L’enfer, mes frères et sœurs, est un lieu de flammes ardentes, une fournaise, un brasier incandescent où brûleront perpétuellement les pécheurs endurcis.» Et il est bien fait, M. de la Simonne! Il a une voix douce et terrible par intervalles; c’est un jeune homme, les cheveux frisés.... et honnête! Il m’a demandé si la bannière ne me fatiguait pas.... Me fatiguer, moi, de porter cet emblème de la pureté!... Je ferais plutôt trois fois le tour de la montagne.
Louise, au début, comprima un sourire; mais quand elle entendit sans cesse les mêmes motifs de conversation et qu’elle sentit entrer dans son cœur les griffes de la vieille fille, elle trouva ces visites si pénibles qu’elle ne se présentait plus chez Ursule Creton qu’à regret. Elle fut nommée dame de charité; mais ayant retrouvé dans ces associations de bienfaisance mille jalousies féminines, qui faisaient que les secours n’allaient pas toujours aux plus indigents, la femme de l’avoué résolut alors de chercher elle-même ses pauvres, et de ne plus recevoir sa direction des bureaux de bienfaisance, où les intentions charitables de quelques membres sont trop souvent paralysées.
Une des pointes de la montagne de Molinchart, celle qui regarde Paris, et dont l’horizon est borné à dix lieues par les plaines du Soissonnais, est habitée par de pauvres gens qui demeurent dans des grottes appelées creuttes, par corruption. Des rochers creux ont formé des abris naturels contre la pluie et le vent. Il est des creuttes riches et des creuttes pauvres. Les unes ont été maçonnées. Une cheminée a chassé l’humidité petit à petit. Un jardinet est au devant de la creutte; des fleurs communes égayent l’entrée; quelquefois un petit . pêcher se trouve exposé au grand vent de la montagne. Mais l’ancienne creutte, la véritable, ne se reconnaît qu’à un maigre filet de fumée qui sort tout à coup de la crevasse d’un rocher. En cherchant, d’où vient cette fumée, on aperçoit, à travers des broussailles épaisses, une ouverture basse et étroite par laquelle les habitants ne peuvent entrer qu’en rampant. Quelquefois, sort un marmot, curieux comme un lézard, qui passe sa tête par. l’ouverture pour se chauffer au soleil, et qui rentre à peine a-t-il aperçu un étranger.
Des pauvres habitent ces creuttes. Quelques bottes de paille forment le lit de toute la famille; des haillons de toutes couleurs, l’habillement des enfants; des morceaux de pain dur, la nourriture de tous. De grands chardons, symbole de misère et de paresse, se dressent devant l’entrée de ces creuttes, où l’on retrouve à deux pas d’une petite ville, des familles de gens jetés là on ne sait quand, venues on ne sait d’où.
En se promenant dans cet endroit, peu fréquenté, mais qui offrirait aux enthousiastes de paysages un des plus beaux motifs de France, Louise oubliait qu’elle était prisonnière dans la petite ville de Molinchart. De ce côté de la montagne s’échappent des bourrasques sauvages qui donnent au pays de secrètes harmonies avec le spectacle de la mer. Au pied de la montagne, on aperçoit une grande étendue de terrain aride sur lequel quelques plants de pommes de terre essayent de percer la terre qui forme la base du terrain. C’est le Mont-Blanc, appelé par inversion Blamont dans le pays. Quelquefois un os de cheval se dessine sur le sable du Mont-Blanc, car on conduit là les vieux chevaux pour les abattre.
Sur la partie la plus élevée du Blamont se dresse un moulin à vent désolé, qui a les ailes cassées et dont le vent enlève tous les jours une côte. Cet endroit infertile forme contraste aux riches pâturages, aux grands prés verts qui s’étalent en carrés longs, encadrés d’une bordure de peupliers élancés. De jolis villages, jetés à différents endroits, montrent la richesse du pays.
Louise suivait souvent des yeux la lourde diligence descendant bruyamment la montagne de Molinchart, qui à peine enlevé le gros sabot de fer enrayant les roues de devant, s’élance joyeusement dans la vallée qui mène à Paris. Une chaumière, un bouquet d’arbres masquent tout à coup la diligence, mais elle reparaît, laissant derrière elle un panache de poussière. La femme de l’avoué suivait cette diligence qui va tous les jours à Paris.
Ce n’était pas un vulgaire et provincial désir qui conduisait son esprit sur la route de Paris. Du haut de la montagne, sa vue s’élançait au delà des horizons lointains: perdue dans de vagues rêveries, la jeune femme oubliait momentanément sa vie bourgeoise, et revenait lentement vers la ville, jetant un regard en arrière sur ses beaux rêves qu’emportait le vent.
Quand Louise allait en soirée, elle répondait généralement par un sourire de commande qui prenait de la mélancolie de ce qu’il n’était pas sincère. Aux bals, elle n’eût jamais dansé, si M. Creton du Coche ne lui eût amené des «messieurs» qui trouvaient, disait-il, grand plaisir à «faire un tour de valse avec madame.» L’avoué, délivré de sa femme, se hasardait à parier à l’écarté et n’allait jamais au delà d’une perte de dix francs.
Au bout de quelques années de mariage, Louise renonça au monde, déclarant à son mari qu’elle avait horreur des danses, des toilettes, des propos de petite ville, et qu’elle n’accepterait plus aucune invitation. L’avoué, qui, jusqu’alors, n’avait pas entendu sa femme manifester si énergiquement sa volonté, essaya de la dissuader de ses idées de solitude; mais il accepta la retraite de sa femme sans rien changer à sa vie. Deux fois par semaine il allait à des réunions de célibataires; et l’hiver il ne manquait pas un bal ni une soirée particulière. L’absence de sa femme lui fournissait d’ailleurs des thèmes de conversations.
C’était:
«On ne voit plus Mme Creton.
–Est-elle souffrante?
–Le bal la fatigue peut-être, elle a l’air si délicat.
–Quel dommage que vous n’ayez pas amené madame avec vous!
–Vous témoignerez nos regrets de n’avoir pas à notre soirée la belle Mme Creton.
–L’année prochaine j’irai prendre de force madame votre épouse.
–Ah! monsieur Creton, vous faites le garçon, pendant que madame est à la maison.»
On remplirait dix pages de ces formules avec lesquelles une maîtresse de maison accueillait l’avoué qui partait en disant à sa femme: «Je vais donner mon coup d’œil, et je reviens.» Le coup d’œil de M. Creton du Coche durait la moitié de la nuit.
Celui qui aurait étudié l’avoué pendant la soirée se serait dit avec raison: «Voilà un gros homme gêné dans ses habits noirs, dans sa cravate blanche, dans ses gants, qui n’a rien à faire ici. Il a l’air de regarder la foule et il ne voit rien; son œil ne cherche pas à surprendre le serrement de main d’un jeune homme et d’une jeune fille qui dansent ensemble; son oreille rouge et massive n’entend pas ces jolis mots mystérieux qui se chantent en reconduisant la danseuse à sa place. Il n’a pas les violentes passions qui secouent le joueur, qui font que le sang afflue au cœur, qui amènent d’invisibles gouttelettes de sueur sur son front. La musique de la valse ne lui révèle pas les secrètes langueurs qui font que la danseuse se laisse entraîner * sur la poitrine du jeune homme.»
M. Creton du Coche aimait le bal, mais à la façon des gens de son espèce, que le mouvement occupe, qui s’inquiètent de l’éclairage, qui vont de temps en temps au buffet, se demandant combien la soirée a pu coûter.
Sorti de ce système d’observations, l’avoué était bouchéaux drames, aux comédies, aux coquets proverbes qui se jouent entre deux personnages, avec un éventail pour décor. Louise s’intéressa la première année à suivre ces petites scènes. D’un coup d’œil, si elle l’avait voulu, elle eût fait jouer ces comédies à son profit; mais elle n’avait pas trouvé cette âme sœur, qui, suivant Lavater, existe quelque part et finit toujours par se rapprocher. Etudier les vices de chacun était trop facile dans une petite ville où chacun laisse lire dans ses actions et ses pensées. A ce jeu de critique maligne, Louise se sentait devenir caustique, et, pour se garer d’un tel défaut, la femme de l’avoué se condamna à une retraite absolue.
L’événement du chevreuil vint mettre un terme à sa reclusion. Quand il eut chassé la bande qui s’était introduite dans la maison de l’avoué, le comte de Vorges, voyant Louise tremblante, lui offrit son bras et elle en avait grand besoin, car en entrant dans le salon elle se laissa tomber sur un fauteuil.
«Des sels, dit Julien à la femme de chambre, vite, votre maîtresse se trouve mal.»
Et il lui prit les mains, qu’elle avait d’une merveilleuse finesse.
Louise était d’une beauté remarquable. Petite, les membres fins, la démarche souple, avec son teint d’orange et de grands yeux noirs couronnés par d’épais sourcils, on aurait pu la croire d’origine espagnole.
Julien ne se rappelait pas avoir jamais touché de mains si douces, sur. la peau desquelles mille petites veines bleues se jouaient capricieusement. Les grands yeux de Louise fermés offraient le charme particulier d’un or bruni qui colorait les paupières. La bouche entr’ouverte montrait un évanouissement sans douleur, et laissait passer un souffle aussi pur qu’un petit vent qui aurait traversé un rosier. Quoiqu’il souhaitât entendre la voix de Louise, le comte était heureux de rester encore quelques instants auprès de la jeune femme évanouie, et il eut un moment de dépit en voyant reparaître la femme de chambre tenant un flacon de sels. Avant qu’on en eût fait usage, la poitrine de Louise, qui se soulevait doucement, sa bouche qui s’ouvrit un peu, annoncèrent qu’elle revenait à elle.
«Comment vous trouvez-vous, madame?
–Mieux, monsieur, je vous remercie.
–J’ai été un moment inquiet.»
Louise sourit.
«Quelle faiblesse! dit-elle. Tous ces gens m’avaient épouvantée avec leurs tabliers sanglants; j’ai cru qu’ils entreraient de force dans la cave Ce pauvre chevreuil! Ah! monsieur, il est cruel de tuer ces animaux; on dirait qu’ils pleurent.
–Je ne saurais vous dire, madame, combien je dois de reconnaissance à ce chevreuil: sans lui je n’aurais pas eu le plaisir de vous revoir.... Si je vous disais, madame, que j’ai été heureux de votre évanouissement!»
Louise rougit. Déjà elle avait rencontré Julien de Vorges dans une soirée, un an auparavant: elle avait valsé avec lui, et aux sensations particulières qui la troublèrent, elle se promit de ne plus danser avec le comte; mais elle ne put l’empêcher de venir s’asseoir auprès d’elle, et il y aurait eu impolitesse à ne pas écouter un jeune homme spirituel, aimable et d’excellentes manières. Certaines femmes ont le courage de fuir le danger aussitôt qu’elles le soupçonnent, de même que les soldats qui arrachent la mèche enflammée d’un obus avant qu’il éclate. Louise jugea la conversation de Julien trop attrayante: il y avait dans l’accent de sa voix, dans ses moindres paroles, de petites fleurs de galanterie cachées qui se trahissaient par leur parfum. Louise eut peur, car elle venait de rencontrer un homme dans Molinchart; les autres: clercs d’avoués, professeurs, employés, avocats, gens en favoris ou en moustaches, têtes chauves, personnages qui marchaient, dansaient et se promenaient grotesquement n’étaient pas des hommes pour elle; mais dans la marche de Julien, dans ses gestes, dans son regard, le charme était attaché, et la femme de l’avoué, pour cacher cette impression, essaya de masquer ses sensations sous une parole moqueuse.
Un an s’était passé depuis que Louise avait rencontré Julien de Vorges au bal. A plusieurs occasions, occupée à broder à la fenêtre du premier étage, donnant sur la rue, elle fut étonnée de tressaillir sans motif, et un moment après de voir arriver à cheval le jeune homme, qui ne manquait pas d’envoyer un regard dans sa direction. Aussi rougit-elle d’être restée pendant quelque temps sans connaissance, seule avec le comte; et son trouble fut extrême quand il reprit la conversation du bal telle qu’il avait été obligé de l’abandonner un an auparavant.
«Mais le chevreuil! s’écria Louise, qui jugea à propos de rompre ce tour de conversation.
–Madame, dit la femme de chambre, qui rentra, il est dans la cave.
–Monsieur, demanda Louise, me promettez-vous la grâce du chevreuil? Je veux, dit-elle d’un ton charmant, qu’il soit reconduit près d’un bois, et que là on le lâche.
–Madame, nos gens veilleront à protéger la fuite du chevreuil autant qu’ils ont contribué à sa poursuite.
–Ah! merci, monsieur.
–A mon tour, madame, j’ai une faveur à solliciter; me permettrez-vous, quand je passerai à Molinchart, de venir savoir de vos nouvelles?
–Je ne reçois pas, monsieur, je vois seulement quelques amis de mon mari; il paraîtrait surprenant, dans une petite ville où tout est remarqué, que mon salon, vous voyez quel salon! fût ouvert à une personne d’une condition trop au-dessus de la nôtre.
–Du moins aurai-je l’honneur, madame, de vous rencontrer cet hiver en soirée?»
Alors Julien plaida longuement sa cause; il s’étonnait que la seule femme du département se condamnât à la reclusion. Rien ne pouvait l’empêcher désormais de voir la femme de l’avoué: il viendrait à Molinchart deux fois la semaine, chercherait à la voir à la fenêtre, ferait mille démarches pour la rencontrer. Enfin, il termina son discours de la sorte:
«Madame, c’est en chassant à une lieue d’ici, que nous avons fait arriver par hasard le chevreuil dans la ville, il est entré par hasard dans votre maison, je vous ai rencontrée par hasard, ou plutôt la Providence l’a voulu; mais si vous ne voulez plus que je vous voie, je me rends maitre du hasard, je chasserai un sanglier et m’arrangerai de telle sorte que le sanglier entrera dans votre maison, qu’il attaquera vos gens, votre mari même, peu importe, mais j’arriverai à temps pour tuer le sanglier et avoir le plaisir de vous voir.»
Cette façon de parler, galante et railleuse, embarrassait Louise, qui, en rougissant, évitait les réponses, lorsqu’un incident vint à propos mettre un terme à la conversation. On entendit un certain bruit au dehors qui provenait de la. porte de la cave refermée avec violence.
«Madame, s’écria la femme de chambre, qui entra à ce moment, le chevreuil va forcer la porte.»
En même temps, une voix d’homme criant: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!» rappela à la femme de l’avoué qu’un des poursuivants de l’animal était entré dans la cave avant qu’elle eût le temps de s’y opposer.
«Allez voir, Marie, dit-elle, ce qui se passe. Je frémis maintenant; la pauvre bête doit avoir été tuée par ce boucher.
–Je prie le ciel que vous vous trompiez, madame, dit le comte; car je n’aurais plus rien à vous demander.
–Le chevreuil est mort, madame, s’écria la femme de chambre, il est mort; on l’emporte.
–Oh! je ne veux pas le voir,» s’écria la femme de l’avoué se cachant la tête dans les mains.
En ce moment rentrait M. Creton du Coche, qui ouvrit la porte du salon et montra une figure singulièrement bouleversée.
«Que se passe-t-il donc ici? demanda-t-il. La ville est en révolution, il y a deux mille personnes sur la place; tout le monde inspecte ma maison; chacun me regarde avec curiosité. L’épicier Jajeot me dit, les larmes aux yeux: «Ah! si vous saviez! Rentrez vite chez vous.» Je croyais que le feu était à la maison. J’arrive; un homme ensanglanté, portant un cadavre sur ses épaules, manque de me renverser, et vous, Louise, vous semblez consternée.
–Pardon, monsieur du Coche, dit le comte, qui eut l’adresse de supprimer le mot roturier de Creton, si je suis la cause innocente de ce trouble.»
En reconnaissant Julien de Vorges, l’avoué salua profondément, flatté de l’honneur que lui faisait le comte en lui rendant visite; puis il écouta avec ébahissement l’étrange aventure du chevreuil et la perturbation qu’il avait apportée en ville.
«C’est le cuisinier de la Tête-Noire, dit M. Creton, qui est le vainqueur; je l’ai reconnu.
–Alors, monsieur, dit Julien, vous me permettrez de vous envoyer un quartier de chevreuil pour vous faire oublier les tracas que j’ai causés, sans le vouloir, dans votre intérieur.»
En apprenant l’évanouissement de sa femme, le complot qui avait été fait de rendre le chevreuil à la liberté, l’avoué plaisanta sa femme.
«Elle est trop sensible, monsieur le comte, un rien l’affecte. Pourquoi ne tuerait-on pas un chevreuil comme on tue un mouton, un bœuf?
–Je l’ai vu pleurer, monsieur, dit Louise.
–Mais tu ne le connaissais pas ce chevreuil; tu ne l’avais pas fréquenté assez longtemps, il ne t’était pas attaché. Monsieur le comte, j’accepte avec plaisir votre quartier de chevreuil, nous l’arroserons d’un petit vin de mes vignes; si vous voulez me faire cet honneur et rendre le chevreuil hors de prix, c’est de vouloir bien accepter d’en venir manger un morceau sans façon.
–Ce serait avec le plus grand plaisir, monsieur du Coche, dit Julien; mais je repars demain de grand matin.
–Oh! s’écria l’avoué, vous retarderez bien d’un jour.
–Et je ne voudrais pas contrarier madame, dit Julien, en lui faisant subir l’aspect de ce chevreuil.
–Vous nous restez, monsieur le comte? demanda l’avoué.
–Ma mère sera d’une inquiétude....
–Monsieur, dit Louise à son mari, vous gênez peut-être M. le comte.»
Le jeune homme lança un regard à la jeune femme qui voulait l’empêcher d’accepter l’invitation.
«Je peux, dit-il, envoyer aujourd’hui mon domestique prévenir ma mère que je ne la verrai qu’après-demain.
–Ah! s’écria l’avoué en prenant la main de Julien, voilà une bonne idée....»
Quand le comte fut sorti, Louise, dit à son mari:
«Je ne vous comprends pas, monsieur: pourquoi insistez-vous à garder à dîner M. de Vorges? Vous avez dû remarquer que cette invitation me déplaisait.
–Alors, madame, dit M. Creton, notre maison va donc être convertie en prison. En quoi vous gêne cette invitation?
–M. de Vorges possède une grande fortune: malgré votre bonne volonté, vous lui offrirez un repas médiocre, nous n’avons pas un train de maison convenable.
–Vraiment, madame, on dirait que nous attendons le roi; vous avez vu combien les manières du comte sont simples et sans affectation. Ce jeune homme me plaît.
–Cependant, monsieur, vous m’aviez promis de me laisser vivre à ma guise. Si je reçois le samedi vos amis, pour vous faire plaisir, c’est qu’ils sont nos égaux.
–Madame, le comte descend à la Tête-Noire; il y mange d’ordinaire: j’aurai soin de faire venir le repas de la Tête-Noire. Je vous le répète, je connais M. de Vorges; dernièrement, j’étais près de la porte de la ville, calculant combien les âniers amènent de cruches d’eau par jour du bas de la montagne. Le comte s’en retournait en voiture: il m’a salué le premier. Je soutiendrai partout que c’est un homme bien élevé.
–Et parce qu’il vous a salué, vous prétendez le connaître?
–Vous le voyez, madame, il me rend visite, et daigne m’offrir un quartier de chevreuil; il faut pourtant savoir vivre dans le monde.
–Quel homme singulier vous êtes! Vous voilà hors de vous parce qu’un comte a daigné vous saluer Il poursuit, un chevreuil, entre dans votre maison par escalade, et vous dites qu’il vous rend visite; il vous offre un quartier de chevreuil par politesse, car il a troublé notre intérieur, et vous voilà fier! Avez-vous bien pensé, monsieur, que demain vos amis viennent ici dîner, suivant leur habitude?
–Tu as raison! s’écria l’avoué, ils ne comprendraient pas le comte; je vais les prévenir de ne venir que dimanche.
–Toute la ville va savoir que vous traitez M. de Vorges; vos amis en seront instruits les premiers; ils diront que vous rougissez d’eux. Vos manies de grandeur courront la ville, et chacun en plaisantera.
–Madame, dit l’avoué, je suis au-dessus des propos de Molinchart: que les habitués de café disent ce qu’ils voudront, ce n’est pas dans ces endroits-là que je vais consulter le jugement public. Ma position dans le barreau m’élève à une hauteur qui empêche les brocards de m’atteindre... J’ai invité à dîner M. le comte de Vorges; plus j’y réfléchis, plus je me trouve avoir raison. Je pense que vous voudrez bien faire une toilette en rapport avec la condition de la personne que nous recevrons.
–Une toilette! dit Louise en souriant. Quant à ceci, monsieur, vous me permettrez de ne pas m’en rapporter à votre goût.»
IV
Un grand dîner.
Table des matières
M. Creton du Coche s’était donné une peine considérable pour le dîner, dressant des listes sans fin, où figuraient les notabilités de la ville, ses amis et ses parents. Cette combinaison produisit une liste de cinquante couverts. En voyant ce chiffre, l’avoué effrayé ratura certains noms pour les remplacer par d’autres: il hésitait entra ses amis, ses parents et les notabilités, car les trois combinaisons se combattaient. Inviter les fonctionnaires de Molinchart, c’était donner un dîner officiel, qui pouvait faire croire que l’avoué cherchait des honneurs; les amis et parents de l’avoué n’étaient pas tous gens du meilleur monde; M. Creton finit par restreindre sa table à vingt couverts, mêlant les trois combinaisons qui devaient offrir aux yeux du comte de Vorges la crème de la société molinchartaise.
Louise s’était chargée de divers détails destinés à faire oublier certaines habitudes bourgeoises dont l’avoué ne pouvait se départir. Elle mit en réquisition les serres d’un jardinier du faubourg pour garnir de fleurs la salle à manger. Elle fit enlever des tableaux trop admirés par son mari et veilla à-la parfaite exécution du repas, servi moitié par l’hôtel de la Tête-Noire, moitié par un célèbre pâtissier de la rue des Battoirs.
Vers six heures du soir, les invités arrivèrent et furent émerveillés de l’aspect qu’une femme avait donné, en moins d’une journée, à des appartements construits sans art et décorés sans distinction. Louise portait une robe blanche, qui offrait, dans les plis, la tendre couleur de la rose-thé. Cette nuance délicate s’harmonisait merveilleusement avec le ton doré de la peau; les grands yeux noirs de Louise avaient perdu leur résignation. Elle redevint, au diner, ce qu’elle était avant son mariage, une belle jeune fille souriante, heureuse de vivre.
Le comte de Vorges fut placé auprès d’elle. A peine âgé de trente ans, il conservait le charme de la première jeunesse, quoique lui aussi offrît quelque teinte de mélancolie. Vers vingt-trois ans, il était revenu de Paris, à la suite d’une passion violente pour une actrice depuis, il ne sortait plus de ses terres. On l’avait vu arriver un jour à Molinchart, maigre, pâle, triste, et quand la santé lui revint, il conserva toujours un sourire fin et triste, qui provoquait la sympathie.
Toutefois, on racontait de lui des faits prodigieux et excessifs, qui jetaient les esprits dans la surprise.
La montagne de Molinchart forme divers coudes qui sont une dure montée presque inaccessible aux voitures; au milieu de cette montagne est un chemin roide, escarpé, coupant court et qui sert aux piétons à abréger la route: on appelle, dans le pays, cette route grimpette, car il faut une sorte d’escalade pour arriver en haut. En hiver, il est impossible d’en descendre, ainsi que pendant le dégel.
Un jour de marché, les maraîchers qui apportent leurs provisions par la grande montagne, furent effrayés à la vue d’un homme? cheval descendant au galop la grimpette. Le comte de Vorges ayant entendu dire qu’en1814un officier russe avait tenté l’aventure (fait qu’il regardait comme impossible), le renouvela, au risque de se broyer le corps dans les ravins.
Il n’en fallait pas tant pour exciter dans le pays une vive curiosité. Si Julien de Vorges eût été d’une nature fanfaronne, se plaisant à troubler par bravade le calme d’une petite ville, il eût passé, à la suite de cette action, pour un insensé; mais il y avait une telle froideur sur sa figure qu’on n’osa l’en railler. Avec quelques traits de cette nature, vivant à l’écart dans le château de sa mère, presque toujours à la chasse, Julien devint dans Molinchart un héros de chronique.
L’avocat Grégoire, qui s’était promis de faire parler le jeune comte, passa la moitié du repas à chercher une entrée en conversation. Quand il croyait avoir trouvé une phrase et qu’il se tournait vers son voisin pour lui adresser la parole, l’air flegmatique avec lequel il était regardé l’empêchait d’arriver à son but, car il se sentait deviné dans sa curiosité.
M. Creton avait écrit lui–même les noms des convives sur de petits morceaux de papier glissés dans les serviettes ployées en triangle. Il avait pour voisin de droite M. Lebailly, un des meilleurs écouteurs de province. M. Lebailly, homme grave, aurait entendu parler les langues les plus savantes qu’il eût fait un signe d’assentiment consistant en une étrange grimace. Les yeux se fermaient, le nez s’allongeait, la bouche rentrait en dedans, semblant avaler un trésor. Quoique M. Lebailly ne comprît rien à ce qu’on lui disait, il passait pour un homme d’une rare intelligence; on ne le consultait pas, parce qu’il était connu qu’il ne répondait pas; mais quand quelqu’un voulait s’asseoir dans une opinion, il en référait à M. Lebailly, qui ne manquait pas sa grimace affirmative.
«Il me faudra beaucoup de girouettes, lui disait M. Creton: j’en place une sur le grand toit, une autre sur le petit pavillon qui fait retour sur la terrasse, une troisième sur le mur de la terrasse... Vous concevez, monsieur Lebailly, pourquoi. Je n’aurai pas besoin de me déranger sans cesse pour aller voir la situation du vent. Si je suis au premier étage, de ma chambre à coucher j’aperçois la girouette du petit pavillon, et dans le salon, tout en vaquant à mes occupations, la girouette du mur de la terrasse joue sous mes yeux... C’est un grave mandat que j’ai accepté, et je veux le remplir avec dévouement... Ne seriez-vous pas heureux, monsieur Lebailly, si j’allonge votre existence d’une dizaine d’années? Voilà pourtant à quoi j’arrive en ne quittant pas de l’œil mes girouettes.
–Monsieur, ne me parlez pas de république, disait mademoiselle d’Autremencourt, répondant à M. Chotat, grand maître de la loge franc-maçonnique de Molinchart; non, vous ne savez pas ce que c’est que la république. Ma mère l’a vue, monsieur, et elle frémit encore des excès qui s’y sont passés....
–Cependant, mademoiselle, vous admettez bien qu’il y avait quelques honnêtes gens parmi les conventionnels?
–Tous plus abominables les uns que les autres, monsieur.... Ce Saint-Just, cet exécrable monstre, savez-vous ce qu’il a fait dans Molinchart? Eh bien, monsieur, la famille de M. Delamour existe encore ici....
–Plaît-il, mademoiselle d’Autremencourt? s’écria M. Delamour, qui entendait son nom mis en question.
–Pardon, monsieur Delamour, si je rappelle à vos souvenirs un événement fâcheux: je parlais de Victoire Delamour, qui était une jeune personne douce, bien élevée, sortant du couvent, et toujours maladive, lorsque cet ogre de Saint-Just arriva à Molinchart. Il connaissait la famille de Mlle Delamour; il se montre dévoué, le scélérat! offrant de conduire Mlle Delamour à Paris, dans une maison de santé, afin qu elle fût traitée avec soin. Les parents le croient et lui laissent emmener la jeune fille. Savez-vous ce que fait Saint-Just? En arrivant à Paris, il ne perd pas une minute; Mlle Delamour quitte la diligence pour monter dans la fatale charrette; dans l’espace d’un quart d’heure elle est guillotinée.»
La discussion s’engagea alors sur la révolution, que Mlle d’Autremencourt n’avait pas mise sur le tapis sans motif: elle voulait donner une leçon à M. Chotat, chef de la réunion des francs-maçons, qu’on accusait, en1823, de tremper dans les conspirations de carbonari. M. Chotat profita de cette attaque pour faire un plaidoyer en faveur des idées révolutionnaires, et une partie de la table se lança dans la discussion.
«Que vous devez souffrir, madame, dit Julien, en s’adressant à Louise, d’être obligée d’entendre de tels propos!
–J’en ai pris mon parti, monsieur, dit-elle.
–Pas gaiement, du moins, dit le comte; quoi que vous fassiez, les secrètes mélancolies qui sont en vous apparaissent à la surface et viennent voiler votre beau regard. Je vous comprends, madame, et je sens avec quelle peine vous subissez les gens qui vous entourent.
–Je vis le plus souvent seule auprès de mon mari.
–Sans doute, poursuivit Julien, M. Creton est un honnête homme; il est incapable de chercher à vous peiner, et, cependant, à chaque minute de la journée, il vous froisse.... Quand on a souffert comme moi, madame.
–Vous avez autant souffert, vraiment?dit Louise d’un ton légèrement ironique.
–Riez, madame!
–Monsieur, je ne me moque pas, croyez-le; mais, à votre âge, il me semble difficile de croire à de pareils tourments. Vous êtes libre, s’écria-t-elle d’un ton mélancolique.
–Les femmes sont singulières, dit Julien; tout à l’heure, madame, vous résistiez à avouer la mélancolie peinte sur vos traits, maintenant, vous parlez de liberté avec l’accent d’un prisonnier.
–Et il est prouvé, demanda Louise en rompant ce dialogue et en s’adressant à Mlle d’Autremencourt, que Saint-Just a commis ce crime uniquement pour son plaisir?
–Voilà bien ma femme, dit M. Creton, il lui faut une heure pour réfléchir à la conversation; on ne parle plus de Saint-Just, maintenant, c’est fini. Monsieur le comte, ne faites pas attention si ma femme ne vous répond pas immédiatement, elle est très-réfléchie.»
Louise baissa la tête sous les sarcasmes de son mari, tandis qu’un sourire imperceptible se dessinait sur les lèvres de Julien. Il laissa la conversation reprendre son cours sans profiter de la situation que M. Creton faisait à sa femme.
Louise, en ce moment, affectait de causer avec son voisin, M. Janotet, qui lui détaillait la maladie de sa femme. M. Janotet, juge suppléant au tribunal de Molinchart, ne siégeait jamais, et se contentait du titre. On craignait son intelligence, car il lui était arrivé de confondre les témoins avec l’accusé. C’était un homme aux yeux pâles, au teint blanc, ayant quelque ressemblance avec de la porcelaine transparente. Il souriait fréquemment, s’intéressait aux détails les plus simples de la vie, et passait son temps à s’inquiéter des nouvelles de la santé. Avec un «Comment vous portez-vous?», il tirait des motifs de conversation pour toute la soirée. M. Janotet délayait sa conversation dans une eau fade, et, pour mieux se faire entendre de ses interlocuteurs, car il avait une voix blanche et insaisissable, il se penchait à leur oreille comme s’il avait à leur confier des secrets. Louise subit dans tous ses détails l’indisposition de Mme Janotet, qui n’avait pu venir au repas.

Mademoieelle Ursule. (Page20, col. 2.)
«Elle a attrapé un coup d’air, disait son mari, en se promenant avant-hier soir sur les remparts. Nous avons appelé immédiatement le médecin, qui lui conseille de prendre des ménagements. La malade ingurgite beaucoup de guimauve très-peu sucrée, parce que le sucre est échauffant, ce qui ne convient pas au tempérament de Mme Janotet; mais, avec de la patience et du repos, ma femme ne peut tarder à se guérir.
–Mme Janotet me paraît souvent indisposée, dit Louise.
–Trop souvent, madame; elle est si délicate qu’un rien la met hors d’elle-même: une porte ouverte, une fenêtre sans tampons, un peu d’humidité, trop de chaleur.... elle craint surtout les chaleurs....
–Monsieur votre fils grandit tous les jours, dit Louise, en regardant le petit Janotet, qui rougit considérablement en baissant les yeux, aussitôt qu’il entendit qu’on s’occupait de lui.»
Le petit Janotet, décalque affaibli du juge suppléant, semblait un souffle, tant il était pâle, malingre et timide à l’âge de quinze ans. L’enfant ne quittait jamais son père et suçait les principes de son imbécillité.
Quoiqu’il prit de l’âge, tous ceux qui le connaissaient l’appelaient encore Toto, et il semblait pris d’effroi quand il s’entendait appeler par son véritable nom. On le voyait partout suivre son père, le tenir par le pan de l’habit; le juge suppléant entrait-il dans un salon, immédiatement apparaissait sur ses talons Toto, qui serait mort de frayeur s’il avait été séparé de son père par une porte.
«Est-ce que je te fais peur, mon enfant? dit Louise.
–Il est doux, mais timide, . dit M. Janotet en regardant son fils avec complaisance.»
Pendant ces conversations, Julien donnait signe d’une vive impatience; Louise l’entendait frapper le parquet de petits coups saccadés. Elle eut pitié de son hôte et se tourna vers lui.
«Ne suis-je pas, dit-elle, forcée de faire les honneurs de chez moi?
–Je vous plaignais, madame, de dépenser votre jolie voix pour de tels êtres.
–Le monde n’a-t-il pas ses exigences? dit Louise. Remarquez, monsieur, que vous laisserez chez nos invités une impression fâcheuse; vous ne leur avez pas encore adressé la parole, et ils en seront d’autant plus blessés, que votre titre leur-fera croire à de la fierté de votre part.
–Ma fortune et mon titre, ne m’ont jamais tourné la tête; mais je parle peu d’ordinaire, et ne m’entretiens qu’avec les personnes qui me sont sympathiques.
–Nos invités ne vous connaissent pas intimement, monsieur; vous dites que vous parlez peu, mais on vous a vu, presque tout le dîner, causer avec moi.
–Auprès de vous, madame, je ne me sens plus en province, et je crois retrouver les femmes distinguées que j’ai rencontrées quelquefois dans les salons parisiens.
–Essayez, monsieur, de vous souvenir que nous sommes en province.»
A partir de ce moment, Julien changea de façon d’agir: il sourit au dernier calembour de l’avocat Grégoire, qui en profita pour lui dire qu’il avait beaucoup connu son père, et qu’il lui avait fait gagner jadis un procès important. La vieille demoiselle d’Autremencourt se laissa prendre à un sourire affectueux du comte de Vorges, et entama l’éloge de la noblesse. La discussion sur les variations de l’atmosphère continuait entre M. Creton du Coche et ses voisins; Julien en profita pour inviter l’avoué à venir faire des comparaisons entre le climat de la vallée et celui de la montagne, et à s’installer quelques jours au château de Vorges, où il trouverait tout ce qui lui serait nécessaire pour ses observations scientifiques.
«Un de mes parents, dit Julien, est président de l’académie de Reims. Je crois, monsieur du Coche, qu’il serait très-intéressant de communiquer vos travaux à cette société savante et de vous en faire recevoir membre.
–Comment donc, monsieur le comte? s’écria l’avoué, qui voyait avec joie les honneurs scientifiques fondre sur lui.
–Cette académie, dit Julien s’occupe médiocrement d’art et de belles-lettres; cependant on y compose quelquefois des morceaux de poésie fort remarquables pour une ville industrielle, mais les efforts de la société académique se tournent plutôt vers les questions d’utilité pratique, et je suis certain qu’on accueillerait votre demande avec intérêt.»
Jusqu’à la fin du repas, Julien s’occupa tour à tour des différents convives, et se mêla à la conversation, trouvant des paroles flatteuses pour chacun.
«Merci, monsieur, dit Louise en acceptant le bras du comte, qui la conduisait de la salle à marger au salon. Vous avez gagné le cœur de tout le monde.
–Vrai, de tout le monde? dit le jeune homme. Ah! je suis heureux!
–Il ne vous-reste plus, dit la femme de l’avoué, qu’à mettre de côté un reste de raillerie parisienne, que personne ici ne devine, mais que je comprends parfaitement. Il est trop facile d’accabler de sarcasmes de pauvres provinciaux qui ne sont jamais sortis de leur petite ville.
–Vous voulez me rendre parfait, dit Julien; si je pouvais vous voir quelquefois, madame, je crois que vous finiriez par me faire adorer tous vos invités.
–Adorer, dit Louise, c’est beaucoup; supportez-les, sans vous inquiéter de leurs faibles.
–Et vous me permettrez de venir plus souvent vous rendre visite?
–Je ne l’ai pas entendu de la sorte, monsieur. Quel intérêt trouveriez-vous à la maison?
–Quel intérêt! madame; vous voir, vous parler, vous écouter, n’est-ce pas là le plus grand bonheur.... Je suis sûr que ma mère ne me reconnaîtra pas; je me sens déjà changé; il est impossible que ma figure n’en témoigne pas quelque chose.
–Assez, monsieur, dit Louise avec un ton d’amical commandement; on va nous faire de la musique.»
En ce moment, une note perçante venait de se faire entendre dans l’appartement. M. Janotet avait tiré de sa poche une petite flûte, et soufflait dedans pour l’échauffer.
«Monsieur le comte, dit l’avoué, ces messieurs nous ont préparé une surprise après le café: M. Janotet va jouer le Duel, un fort beau duo, avec M. Pector, le meilleur basson du département.»
Julien se leva, regarda la musique sur un des pupitres, et fut étonné de voir sur le frontispice: Duo pour deux violons.
«Nous le jouons pour basson et petite flûte, dit M. Janotet, et même divers artistes de la capitale, qui nous ont entendus l’exécuter, trouvent que le morceau y gagne à cause de la différence des timbres.
–Oui, dit Julien, deux violons seraient trop uniformes.
–Précisément. Voyons, Toto, dit M. Janotet à son fils, tu ne peux cependant pas rester dans mes jambes pendant que je jouerai.... Tiens le cahier, tu seras tout près de moi.»
L’enfant prit la musique, quoiqu’il tremblât à chaque son du basson qui s’échappait de l’instrument de M. Pector.
«Vous allez voir, dit à Julien M. Creton du Coche, une petite comédie des plus intéressantes.»
M. Creton se frottait les mains et faisait asseoir ses invités en cercle autour des deux amateurs.
«Vous ferez le combat, surtout, disait-il à M. Pector, qui ayant ajusté les diverses pièces de son instrument, dirigeait son basson en avant comme une coulevrine.
–Je ne demande pas mieux, dit M. Pector, si M. Janotet y consent.»
L’avoué courut au devant de M. Janotet, qui donnait ses instructions à son fils.
«Toto, fais bien attention à retourner la page, tu me ferais manquer mes variations.
–Janotet, un beau combat, s’écria l’avoué.
–C’est bien connu, dit le juge suppléant, qui aimait à se faire prier.
–Monsieur le comte de Vorges ne se doute pas de ce qui va se passer, dit M. Creton; je suis certain qu’il sera enchanté de ce divertissement.... Mesdames et messieurs, je vous demanderai un peu de silence pour entendre le duel que vont engager devant vos yeux deux terribles adversaires.»
Il se fit alors un grand calme dans le salon. Les instrumentistes, placés en face l’un de l’autre, se regardaient fixement. A un signe de tête du juge suppléant, M. Pector fit avec son basson un salut croisé que la petite flûte lui rendit comme s’il s’était agi de battre la mesure. M. Janotet se fendit, tenant droit son sifilet: on eût dit qu’il voulait percer son adversaire, qui, le basson en arrêt, jouissait de suprêmes avantages, à cause de la longueur de l’instrument.
«Que prétendent faire ces deux messieurs? demanda Julien à Louise.
–Imiter un combat à l’épée..
–Il faut, madame, que je vous aie juré d’être sérieux....
–Vous n’êtes encore qu’au début; patience,» dit Louise.
En ce moment, les deux instrumentistes parcouraient le cercle en sens inverse et faisaient mine de se poursuivre; Toto tenait son père par le pan de l’habit et semblait terrifié du long basson qui marchait derrière lui.
«Très-bien! s’écria M. Creton du Coche, c’est parfait; ne jurerait-on pas un véritable duel, monsieur le comte?
–Sans doute, monsieur Creton, mais les armes ne sont pas égales.
–Qu’importe! on se figure un combat et on oublie qu’on est en présence de musiciens. Tenez, mademoiselle d’Autremencourt se cache les yeux, tant elle a horreur des duels.... Pschtt! voilà le basson qui commence»
M. Pector venait de lancer les premières notes du Duel, qui est un morceau imitatif du temps du Directoire. Au début, on entendait une sorte de querelle entre deux individus. Le basson, avec sa voix grave, semblait une sorte de personnage grave qui a été insulté dans un endroit public par un être d’un caractère léger et pointu, représenté par la petite flûte. L’exécution de la dispute marcha avec quelque ensemble; mais quand les propos s’envenimèrent, et que la colère dut être représentée par des roulades aigües sans fin, la petite flûte se troubla et laissa le basson continuer seul ses arpéges mélancoliques.
«Pardon, monsieur Pector, s’écria M. Janotet, arrêtez-vous, vous ne m’attendez pas....»
M. Pector continuait gravement sa partie, s’inquiétant peu si ses arpéges interminables pouvaient offrir quelque intérêt à la société. M. Janotet sauta si brusquement sur l’instrument, que M. Pector fit une grimace terrible.
«Vous avez failli me faire avaler l’anche, monsieur Janotet, dit-il d’un ton courroucé; on ne se précipite pas avec tant de vivacité sur un instrument que vous savez fragile.
–Monsieur Pector, j’avoue que j’ai été un peu vif; mais je vous prierai de commencer l’ allegro.
–C’est impossible, monsieur Janotet; mon anche est brisée, et je n’en ai pas de rechange dans ma boîte....»
Comme la discusion se prolongeait, et que la passion qui avait inspiré le compositeur du Duel semblait être passée dans le sang des deux musiciens, le comte profita de ce trouble pour prier Louise de le recevoir.
«Vous voulez, monsieur, quitter votre retraite et fréquenter ces provinciaux, dont vous pensez tant de mal?
–Si vous y êtes, madame, il n’y a plus de province. Que m’importe ce qui se dira autour de moi, je n’entendrai que votre voix; tout disparaît, je ne vois que vous, vous seule.
–Je vais prier M. Creton de devenir un peu jaloux, dit Louise. Savez-vous que, s’il vous entendait, il pourrait perdre un peu de sa superbe tranquillité?... Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service. Mlle d’Autremencourt cherche un quatrième pour faire une partie de boston.
–Et vous m’enverriez gaiement, madame, sous le feu d’un aussi terrible ennemi.
–Vous aurez une amie dévouée dans Mlle d’Autremencourt; sachez qu’elle est mauvaise langue.
–Heureusement pour moi, madame, je ne connais pas le boston.
–Alors, monsieur, vous me permettrez de vous quitter; une maîtresse de maison doit se dévouer.
–Est-ce que je ne pourrai pas jouer en face de vous, madame? dit Julien.
–Ah! dit Louise en souriant, vous savez le boston.
–Oh! très-peu, madame; je ne joue jamais. Réellement, je mettrai mon partenaire en fureur, et j’arriverai à un résultat tout contraire à celui que vous prétendiez, madame, en faisant la partie de Mlle d’Autremencourt.
–Vous êtes sauvé, monsieur, dit Louise! M. Pector fait un quatrième!
–Nous sommes sauvés, dit Julien.
–Je n’accepte pas celte association,» dit Louise.
L’avoué qui rôdait dans son salon, vint vers le comte.
«Ne vous êtes-vous pas ennuyé, monsieur Julien?
–Oh! monsieur du Coche!
–Je craignais que ma femme ne pût soutenir la conversation. As-tu offert du vespétro à M. le comte?
–Je vous remercie, dit Julien.
–C’est un vespétro merveilleux, il a un arome particulier. Marie, apportez-nous le vespétro, vous savez, en haut de l’armoire.
–Vraiment, monsieur du Coche, vous me comblez; mais je ne bois jamais de liqueurs.
–Il est d’une douceur!... Janotet! un petit verre de vespétro.
–Je veux bien, dit la petite flûte.
–Toto boira bien aussi un peu de vespétro; vous allez le sentir, monsieur le comte, le parfum vous décidera; je l’ai acheté à la vente d’un vieux curé qui s’y connaissait.... Personne, dans Molinchart, ne vous ferait boire de pareille liqueur, excepté M. le sous-préfet, à qui j’ai fait hommage de trois bouteilles.
–Monsieur du Coche, dit Julien, je vous demanderai la permission de me retirer; demain, avant mon départ, je viendrai prendre congé de madame et de vous, et j’espère que nos bonnes relations n’en resteront pas là.
–Certainement, monsieur le comte, dit l’avoué.»
Le jeune homme donna la main au mari et à la femme, et sortit, laissant Louise sous le coup d’idées nouvelles Elle resta jusqu’à la fin de la soirée au coin du feu, regardant fixement la plaque de la cheminée, la flamme, l’humidité qui sortait à bouillons des bûches, les mille étincelles qui couraient et sautillaient dans la cheminée. Quand on pense, le feu est un monde.
«Eh bien!» dit l’avoué en surprenant sa femme dans cet état.
Louise tressaillit comme si elle revenait à la vie.
«Tout le monde s’en va, dit M. Creton du Coche, et nos invités veulent te faire leurs compli ments.»
V
La vieille fille.
Table des matières
Ursule Creton demeure à l’angle de la rue Basse, dans une maison à deux étages, qui donne sur la petite place. Il n’est pas d’enfant dans Molinchart qui ne se soit arrêté, en sortant de l’école, devant la fenêtre toujours ouverte du rez-de-chaussée, où s’aperçoit le plus singulier musée que puisse concevoir l’imagination d’une dévote. Là, sont entassés des cadres remplis d’ossements de saints, cachés dans les profondeurs de petits papiers dorés et roulés: un fragment de sainte Perpétue repose à côté d’un morceau du métacarpe de saint Victorien; sainte Véronique a laissé une parcolle de tibia à côté d’une miette du métatarse de saint Fructueux. Dans des cadres de bois noir se voient de lugubres arbres symboliques sur les feuilles desquels le graveur a inscrit le nom des péchés mortels. Deux Enfants Jésus de cire, ornés de perruques en coton, trônent de chaque côté de la cheminée sous des globes de verre.
On distingue peu d’objets profanes au milieu de ce singulier musée; cependant, il faut citer le tableau des assignats sous la Révolution, qui représente de nombreux assignats accumulés au centre desquels se voit un gueux, qui, appuyé sur son bâton, s’arrachant les cheveux de désespoir, semble prendre le parti de fuir ce maudit pays des assignats; mais le monument le plus important du musée de la vieille fille, est la Passion en bouteille, qui veut une explication.
Notre-Dame de Liesse est un bourg important près de Molinchart, qui attire une foule considérable de pèlerins, par la croyance aux miracles d’une Vierge noire, dont la vie a tenté plus d’une plume pieuse. Toute la semaine, les chemins des alentours sont remplis de paysans qui viennent à pied de dix lieues à la ronde, afin d’intercéder auprès de Notre-Dame de Liesse pour que cesse le règne des foulures, des bras cassés et des entorses.
La vue de la sacristie de l’église est d’un aspect consolant: on n’y voit pour ornement que des béquilles de diverses grandeurs suspendues aux murs; suivant le sacristain, ce sont les béquilles des boiteux, des paralytiques qui, après quelques prières, s’en sont retournés avec des jambes de quinze ans. Une armoire vitrée fait face aux béquilles: c’est le trésor de l’église, renfermant les nombreux dons laissés par les croyants. Montres d’argent, bagues d’or, forment le fonds du trésor, qui a quelque analogie avec la devanture d’un orfévre.
Le commerce de Liesse, en se pliant au goût des pèlerins, devint une source de fortune pour les habitants. Tout y est pieux: là se fabriquent mille objets à bon marché, qui prennent une valeur d’être touchés par la Vierge noire. Un paysan ne manque jamais de s’en retourner avec un bouquet de fleurs artificielles à son chapeau, entremêlées de clinquant, qui flattent les goûts des campagnards pour les choses voyantes.
Les pèlerins emportent encore dans leur famille la bouteille de la Passion, qui à elle seule constitue un drame, destiné à occuper les soirées d’hiver. Les clous, l’éponge, la croix, l’échelle, le vase à vinaigre, Jésus-Christ, le marteau, les tenailles, la scie, la Vierge noire, de petites médailles de cuivre, plongent dans l’eau enfermée dans une bouteille. La moindre agitation fait remuer tous ces objets, qui constituent, pour le paysan, un drame religieux, aussi puissant que les mystères du moyen âge. Ces divers objets, exécutés en verre colorié, sont suspendus dans la bouteille par de petits globules de verre creux. La bouteille a été fermée par l’industrie du verrier. Cette danse religieuse, enfermée dans l’eau d’une bouteille transparente, continue à entretenir dans l’esprit des paysans naïfs l’idée de miracles.
On ne sait pas de quelle époque date l’invention de cette Passion, qui doit remonter à des temps reculés, si on s’en rapporte à la façon grossière dont sont soufflés les personnages.
La Notre-Dame de Liesse, à la figure noire, est lugubre; le marteau qui servit à enfoncer les clous au Calvaire est quelquefois aussi grand que Jésus-Christ; les clous sont plus gros que le marteau. La coloration est employée avec une brutalité sauvage; mais le paysan retrouvant dans ces objets une image de la Passion, n’en détaille pas les défauts; il s’étonne toute sa vie de la bouteille fermée comme par miracle, et commence l’éducation religieuse de ses enfants en leur montrant sur sa cheminée l’objet qui a été touché par Notre-Dame de Liesse.
Ursule Creton tenait à la fameuse bouteille de Liesse plus qu’à la vie; peut-être eût-elle sacrifié tout son musée à la Passion en bouteille. Les petites villes sont devenues sceptiques et ne croient plus à ces objets dont la forme est vulgaire; mais la vieille fille avait conservé, à cinquante-six ans, le goût des choses pieuses de sa jeunesse. Tous les matins elle époussetait son musée avec un soin particulier et levait délicatement les globes qui recouvraient les Enfants Jésus de cire, afin de s’assurer que la poussière ne s’était pas introduite dans les boucles de coton blanc qui font ressortir la cire rose de leur figure...
La vie de Mlle Creton était ainsi remplie: elle allait entendre la messe basse, se confessait deux fois la semaine, et après la messe entrait à la sacristie, sous le prétexte de voir si la bannière de la Vierge n’avait pas besoin d’entretien; c’étaient matière à causeries avec le suisse, le bedeau, provisions de nouvelles pour les soirées qu’elle passait chez les dévotes. Le curé montrait une patience angélique à écouter la vieille fille qui, en qualité de porteuse de la bannière, s’inquiétait des moindres actions des jeunes enfants faisant partie de cette congrégation. Elle fatiguait également les sœurs de la Providence qui tenaient une école gratuite de jeunes filles, et se montrait jalouse de l’autorité qu’elle avait conquise sur elles pendant les processions.
C’étaient de nouveaux cantiques qu’elle apportait chez les sœurs et qu’elle entonnait avec un accent de tabatière neuve. Les polissons de la rue qui la surprenaient chantonnant pendant qu’elle époussetait son musée, lui répondaient par des accents nasillards, et prenaient la fuite en la voyant armée d’un pot d’eau.
Ursule Creton, longue et maigre, portait habituellement à la ville un chapeau vert-clair doublé de jaune; sous cette coiffure de perroquet elle redressait la tête. Peut-être quelques idées de coquetterie sommeillaient-elles encore en elle. Ainsi que beaucoup de femmes laides et vieilles, elle ne pardonna jamais à Louise sa beauté.
A partir du mariage, elle évita de rendre visite à son frère, et affecta de parler à sa belle-sœur à la troisième personne, afin de ne pas l’appeler ma sœur. Les relations entre la vieille fille et Louise laissaient à la jeune femme un tel sentiment de crainte, qu’elle restait quelquefois cinq minutes devant la porte avant de sonner, retardant une entrevue désagréable ainsi que tous les esprits timides.
«Mme Creton a donné hier un très-beau dîner, prétend-on dans la ville. Je suis étonnée vraiment de n’y pas avoir été invitée,» dit la vieille fille à sa belle-sœur, à la première visite qu’elle lui rendit.
Louise se troubla, quoique son mari eût fait lui-même les invitations. Il avait négligé d’en instruire sa sœur, sachant qu’elle ne viendrait pas: la jeune femme exposa le fait sincèrement.
«N’importe, Mme Creton devrait connaître la politesse. J’excuse mon frère, sachant que dans ces occasions la maîtresse de la maison fait tout; mais Mme Creton aurait pu m’en faire part.... Peut-être voudrait-on me séparer de mon frère.
–Oh! madame, s’écria Louise.
–Depuis le mariage de Mme Creton, mon frère a changé visiblement de manières avec moi: plus de ces petits soins auxquels j’étais habituée jadis! Mme Creton a de l’empire sur son mari, toute la ville le sait. On a invité à dîner ce comte de Vorges, sans doute parce qu’il fait meilleure mine à table qu’une pauvre dévote?
–Mademoiselle, dit Louise, M. Creton a tellement insisté pour admettre M. de Vorges à sa table, que je n’ai pu poliment ne pas souscrire à ses désirs. Vous pouvez le lui demander.
–Les maris seront toujours les mêmes. Mme Creton est assez fine pour faire croire à mon frère qu’il veut depuis un siècle des choses qui ne lui entraient pas dans la pensée une minute auparavant.»
Alors la vieille fille s’emporta contre le luxe moderne, contre les gens qui tiennent table ouverte, cita un sermon sur la pauvreté, et finit par montrer M. Creton du Coche sur un fumier, comme le Lazare.
Cette conversation avait quelque chose de poignant pour Louise, qui, assise sur une chaise basse, recouverte d’un mauvais coussin dont la taie était évidemment sortie d’un jupon de la vieille fille, semblait une accusée écoutant un réquisitoire de procureur général. En présence de la vieille fille, Louise se sentait accablée par une multitude d’émotions. Les meubles secs et froids étaient contre elle; une certaine odeur de renfermé, qu’on respirait en entrant, lui portait à la tête; les pieuses reliques faisaient mal à regarder. De temps en temps on entendait sortir sous le fauteuil de la vieille fille une toux rauque et asthmatique s’échappant du gosier d’un vieux chien gras qui avait à peine la force de se lever de la boîte où il se tenait.
Les vitres d’une grande croisée qui donne sur la rue avaient dû être fabriqués peu après les carreaux en culs de bouteille qui se voient encore dans d’anciennes maisons de province; ils ne laissaient passer qu’un jour vert, triste et froid, même en été. Un seul portrait attirait les yeux, le pastel de la mère de M. Creton; image exacte de la vieille fille, avec un menton pointu et de grandes lunettes d’acier qui semblaient fouiller au fond des consciences.
Le portrait était un thème favori de conversation d’Ursule, se prévalant surtout d’une aiguille menaçante qui sortait des cheveux gris de sa mère; une pelote de coton, qu’elle tenait à la main, montrait qu’elle avait suspendu momentanément son ouvrage pour regarder le peintre qui faisait son portrait.
«Ce n’est pas Mme Creton, disait la vieille fille, qui tricoterait les bas de laine que je garde encore par respect pour ma pauvre mère, qui s’est usé les yeux après.»
A entendre Ursule Creton, le tricot était le sou tien des ménages, un échelon de fortune, une garantie de tranquillité pour les maris.
«Si ta femme avait voulu, disait-elle à son frère, je lui aurais appris le tricot; elle aime mieux rester oisive de ses dix doigts et regarder par la fenêtre.»
L’avoué répondait que Louise faisait de la tapisserie.
«Où la voit-on, disait la vieille fille, cette fameuse tapisserie? Si encore, à la procession de la Fête-Dieu, je voyais ta maison tendue d’une tapisserie faite par elle: mais jamais elle ne travaille ’ pour l’église.... C’est bientôt dit, un meuble de salon; en seras-tu plus avancé d’avoir un meuble de salon en tapisserie? Ah! le monde devient bien égoïste!» s’écriait Ursule Creton en pensant que Louise ne s’occupait pas du culte.
Une autre fois, elle ne l’avait pas rencontrée le dimanche à la messe, et elle exécutait d’aigres variations sur l’irréligion moderne.
Toute sa vie, M. Creton subit l’ascendant de sa sœur, qui, plus âgée que lui, conservait les traditions sévères qu’elle tenait de sa mère. L’avoué avait un de ces caractères faibles qui, trouvant un certain bien-être à se courber sous l’autorité, se dispensent de penser et d’agir. La volonté s’était envolée d’un esprit timide pour n’y rentrer jamais. La vieille fille, qui épiait le moment du départ de la volonté de son frère, s’en était emparée. Il arriva que M. Creton n’eut rien à souhaiter dans la vie, tant qu’il vécut avec sa sœur.
Dans la ville, on citait l’union des deux célibataires comme un modèle de bonheur, quoiqu’il y eût au fond de la pensée de chacun l’idée pénible qu’entraîne le spectacle de l’association d’un vieux garçon et d’une vieille fille.
Ursule Creton s’occupait de la maison, réglait les dépenses, tenait les clefs de toutes les armoires; l’avoué ne pouvait mettre un habit sans sa permission. Mlle Creton avait ainsi épongé ses envies de mariage en regardant son frère comme un époux: sans doute, de vingt-cinq à trente-cinq ans, elle eut de beaux rêves, mais des réveils amers, en ne trouvant pas à ses côtés l’idéal de ses songes, un Creton plus jeune, tenant un langage passionné et se laissant mener; car le principe d’autorité était scellé dans l’esprit de la vieille fille, et rien n’aurait pu l’en détacher.
Le frère, qui menait alors la vie de jeune homme, ne soupçonna pas les rêves qui agitaient Ursule Creton pendant la nuit. Il entendit sa sœur médire constamment du mariage et crut à la réalité de ses médisances.
Il est facile, en suivant l’ordre de conversation d’une personne, surtout en étudiant ses comparaisons, de connaître ce qui occupe son esprit. Un hypocrite qui n’a dans la bouche que la morale, et se sert, pour rendre son idée, d’images prises dans des sujets de débauches est certainement un débauché; il n’est pas besoin de le suivre, ses paroles vous disent ses actions cachées.
Mlle Creton manquait rarement, au déjeuner, de régaler son frère d’histoires matrimoniales; elle savait le jour où un jeune homme avait été présenté chez les parents; elle n’oubliait pas les réponses de la jeune fille, connaissait la première le futur, sa fortune, son état, son âge; à l’église, les jours de mariage, elle jouissait d’une place réservée dans les bas côtés, d’où elle pouvait étudier les rougeurs de la mariée, ses vagues tristesses, les sourires du jeune homme, l’émotion des époux quand ils se donnaient la main.
Un observateur qui eût entendu une telle conversation se serait dit «Voilà une vieille fille qui crève d’envie de se marier;» mais M. Creton retrouvait chez sa sœur les motifs de conversa-Lion qui alimentent les petites villes, et il ne vit dans la figure de sa sœur qui se tirait, dans son teint de plus en plus couperosé, dans ses amères paroles, qu’une modification apportée par l’âge. S’il avait eu une nature plus sympathique, peut-être Mlle Creton, dans un élan de son cœur, lui eût-elle crié: «Trouve-moi un mari!» mais la vieille fille savait que sous sa flanelle l’avoué portait, en outre, un gilet et un caleçon en égoïste.
Il y a chez les égoïstes des signes certains qui font qu’ils n’ont pas besoin d’attouchements franc-maçonniques pour se reconnaître: c’est une froideur dans l’œil qui terrifie ceux qui croient encore à quelque chose dans la vie. On peut dire des yeux d’un égoïste qu’ils sont morts, aussi effrayants que les yeux de verre étalés à la porte d’un oculiste. D’où l’intérêt qui s’attache à certaines figures dévorées par la passion; et c’est ce qui fait qu’un aveugle aux paupières fermées a plus de regard qu’un être égoïste.
La vieille fille rentra en dedans ses désirs de mariage, les fit taire, et finit par croire elle-même à ses médisances antimatrimoniales, comme un avocat croit, en plaidant, à l’innocence d’un assassin. L’avarice prit le dessus dans le panier qui contenait les chétives passions de Mlle Creton. Elle vécut en faisant des additions de tête. Comme elle dépensait à peine huit cents francs par an pour elle, ses rentes grossissaient d’année en année; elle en arriva à peser la part de son frère et à la joindre à la sienne, ce qui formait un avoir de près de deux cent mille francs.
Peu à peu, l’idée suivante, qui s’était montrée d’abord comme une flammèche, gagna son esprit avec la violence d’un incendie, et se traduisit de la sorte: «Si mon frère mourait le premier!»
Ces sortes d’idées, qui paraissent monstrueuses et antinaturelles, sont communes dans la vie bourgeoise. Au premier abord chacun les repousse avec indignation, les croyant envoyées par l’enfer; mais le démon revient si souvent en employant d’astucieux raisonnements, qu’on oublie ses cornes.
Quand Ursule Creton tricotant semblait appliquer toute son intelligence à une maille, personne ne l’eût soupçonnée d’écouter une voix intérieure qui lui criait: «Si ton frère mourait le premier!»
Quand, mêlant le miel à sa voix de vinaigre, en époussetant l’appartement, elle disait à l’enfant de cire: «Mon petit Jésus!» il ne serait venu à l’idée du pire misanthrope qu’elle continuait ainsi la phrase: «Si mon frère mourait le premier!»
Les cloches lui semblaient sonner perpétuellement l’enterrement de son frère.
C’était une obsession, une manie, une idée fixe; la vieille fille se surprenait quelquefois à regarder les grosses oreilles rouges de M. Creton, qui malheureusement pronostiquaient une heureuse constitution. Sous le: «Bonjour, Creton, comment vas-tu?» qu’elle lui adressait chaque matin, étaient cachés des désirs d’apprendre qu’il avait passé une mauvaise nuit ou attrapé un courant d’air; mais l’avoué était fort et robuste, sans maladies, sans passions, sans goutte ni rhumatisme. Il apportait la plus grande indifférence aux maladies de ses amis, n’ayant jamais passé par le moindre état de souffrance.
Mlle Creton, à force de réfléchir, pensa à une donation au dernier vivant. Rien n’était plus simple, rien n’était plus difficile. L’avoué parlait rarement succession; il n’aimait pas son art, bien loin de ces gens qui ne trouvent de conversation que dans les choses de leur profession. Comment faire pour aborder la question? Le hasard pouvait seul amener ce sujet.
Le hasard fit que M. Creton épousa une jeune fille sans fortune, belle à rendre jalouses toutes les femmes de Molinchart. En un clin d’œil, les projets de la vieille fille tombèrent à l’eau, et la nouvelle épousée ne put se douter de la haine que recèle le cœur d’une bigote.
VI
Conversation entre amis.
Table des matières
Le comte de Vorges retournait au château de sa mère avec son cousin Henry de Jonquières, tous deux à cheval. Il faisait une belle journée de commencement d’automne.
«Iras-tu aux bals de Molinchart, cet hiver? dit Julien à son ami.
–Au bal à Molinchart! je préfère rester aux Étouvelles; peut-être, d’ailleurs, passerai-je trois mois à Paris.
–J’aurais préféré t’avoir à côté de moi.
–Si tu le désires, dit Jonquières, je resterai; mais les journées d’hiver sont longues à la campagne, et les soirées encore plus longues que les journées; que ferons-nous?»
Julien resta quelques instants sans répondre.
«J’aime, dit-il tout à coup.... Ne ris pas, Henry, car j’ai besoin d’être encouragé. J’aime une femme que j’ai vue pour la première lois il y a un an, que j’ai revue ce matin et qui ne s’en doute pas.
–L’aimes-tu bien réellement?
–De toutes mes forces; aussitôt que je l’ai vue, j’ai oublié cette fille qui m’a tant fait souffrir.
–Alors, sois bien certain qu’elle sait que tu l’aimes. Il y a des signes certains, le son de la voix, le regard; jamais une femme ne se trompe là-dessus.
–Elle est mariée! s’écria tristement Julien.
–Alors partons demain pour Paris.
–Pour Paris? dit Julien.
–Oui, nous irons faire un voyage n’importe où. J’essayerai de te distraire; mais ne pense pas à une femme mariée. Tu as bien souffert, n’est-ce pas, pour cette fille de théâtre? Cependant tes chagrins passés ne sont rien en présence de ceux que tu te prépares. Ah! mon ami, les femmes mariées qui vous aiment vous ouvrent les portes de l’enfer. J’ai passé par un semblable drame; si je n’y ai pas laissé ma vie, c’est une faveur toute spéciale de la Providence. Tu me connais pour un homme qui ne craint pas le danger; et pourtant, quand j’ai rencontré à ma porte un mari qui m’attendait avec un pistolet, j’ai faibli, me disant: «Cet homme est dans «son droit; je lui ai pris son bien, il a le droit de «se venger.» Heureusement le mari, plus ému que moi, a tiré et ne m’a pas atteint; il m’eût tué sur le coup qu’il n’y aurait pas de mal; mais, mon ami, c’est la femme que j’adorais, qui a été surprise sortant de chez moi, qui n’a pu nier. Qu’est-elle devenue? Son mari l’a emmenée; depuis elle ne sort plus. Personne ne la voit, pas même ses gens. Pense quels terribles drames le mari a joués depuis deux ans entre quatre murs! N’est-ce pas affreux? Une coupable perpétuellement devant son juge! Une femme faible, sans cesse en présence d’un homme qu’elle a trompé! Et le mari n’était pas un méchant homme! Tu ne sais pas, Julien, par quelles tourmentes j’ai passé. On s’illusionne à tel point, qu’on ne comprend plus ni les lois du monde ni les lois de la société. Tout ce que je faisais était pour moi chose naturelle; j’aimais, j’étais aimé, je n’admettais pas qu’un mari pût me demander compte de son honneur; j’arrivais à oublier que la femme que j’aimais était mariée; elle aussi pensait de même tant qu’elle était avec moi; jamais nous n’avons soupçonné que nos relations pussent cesser, tant il nous semblait juste de nous voir et de nous aimer. Il est étrange combien on ne pense plus qu’entre deux personnes, combien le reste de la société vous devient indifférent; cet état de choses est si commun dans le monde qu’on ne fait qu’augmenter d’un le nombre des généralités; les exceptions ne sont pas les maris trompés, mais les maris jaloux. On en rit partout, dans les livres, , au théâtre; on les voit ridicules, jusqu’au jour où le mari apparaît, déchire les voiles de votre beau rêve, et vous laisse d’autant plus désenchanté, que l’illusion avait été douce et longue.
–Je ne crains pas les suites, dit Julien, et je saurais qu’en revenant d’un rendez-vous je trouverais, comme toi, un mari avec un pistolet, que sans hésiter j’irais.
–Je n’en doute pas, reprit Jonquières; que résulte-t-il, après tout, d’un coup de pistolet? la mort. Une mort douce quand elle est prompte. Mais, Julien, tu parles en égoïste: si tu ne t’inquiètes pas de ta vie, d’autres y tiennent. Ta mère vit de ton existence; elle serait frappée du même coup que toi; qui sait si la nature lui a donné assez de force pour résister à ce coup? Veux-tu qu’elle traine dans les larmes une existence malheureuse? Et ta sœur, qui n’a que toi pour guide, à qui on ne pourrait cacher la vérité, tu n’y as donc pas pensé?»
Julien resta quelque temps sans répondre, trouvant sans doute trop justes les conseils de son ami.
«Tu aimes, dit Jonquières, mais on ne t’aime pas encore; oublie cette femme, laisse-la tranquille dans sa petite ville avec son mari... Les femmes se laissent envelopper par cette vie bourgeoise qui éteint toute espèce de passion; c’est un sacrifice facile à cette heure... Crois-moi, renonce à ce caprice; tu arraches avec la main un chêne en herbe; plus tard il faudra une hache pour l’entamer.»
Julien ne répondait pas et semblait préoccupé.
«Tu es encore un croyant en amour, mon pauvre Julien, et c’est ce qui me fait peur. Si tu envisageais l’amour en sceptique, je te laisserais trahir, tromper, jeter de côté les malheureuses que tu rencontrerais; mais, avec ton caractère, tu aimes une femme, tu en fais ta vie, ton présent, ton avenir; c’est ainsi que tu te prépares des déceptions mortelles, de cruels abattements.
–Ah! si tu avais vu Louise!
–Je l’ai vue, dit Jonquières.
–Où? s’écria Julien.
–Elle est comme toutes les femmes adorées. Je n’ai pas besoin de la voir; elle est aimée et je me rends compte du portrait que tu en as dans les yeux. Où cela te mènera-t-il, mon pauvre cousin?
–Je n’en sais rien.
–Si encore tu avais affaire à une Parisienne! Combien de maris, las de leurs femmes, ont eux-mêmes une liaison, d’un autre côté. Tu te fais l’ami de la maison, personne ne s’en inquiète; vous pouvez vivre heureux l’un et l’autre jusqu’à ce que l’un des deux se fatigue; mais en province, à Molinchart, est-ce possible? Tout le monde se connaît; il suffira qu’on te voie souvent dans la ville pour que chacun pèse les motifs qui t’y amènent. Vous occuperez plus de la moitié de l’année les langues du pays; la femme sera la victime, car l’homme n’est jamais coupable.

L’enfant étendit les bras du côté de l’avoué. (Page31, col. 1.)
–J’aime Louise, mais je la respecte, et je ne lui demanderai jamais qu’une faveur; un beau roue qui ne se réalisera pas, ... Si tu la voyais, mon âme! elle a de grands yeux noirs encadrés dans des paupières d’or.... Mon rêve est de baiser ses paupières
–Ah! Julien, tu aimes.... Je resterai cet hiver avec toi.
–Mon bon Henry, dit Julien en lui pressant ’ la main, jamais je ne pourrai reconnaître ton dévouement.
–Si.... à une condition, c’est que tu me feras la même morale le jour où je deviendrai amoureux.
–Et, dit Julien, tu ne m’écouteras pas davantage que je ne t’ai écouté.»
La conversation tomba sur ce mot; les jeunes gens sentaient leur jeunesse se réveiller à cette discussion d’amour, et les femmes passées défilaient dans leur cerveau au bruit du trot des deux chevaux. Un paysan déguenillé, courbé sur un bâton, ôta son bonnet de coton en voyant arriver les jeunes gens.
«Bien le bonjour, monsieur le comte, dit-il.
–Ah! le voilà, Gambier; et ta femme, comment va-t-elle?
–Monsieur le comte est bien honnête, la pauvre femme est dans son lit. Les marais la tuent.
–Pourquoi y restes-tu?
–Monsieur le comte, j’ai bâti ma cabane avec tant de peine! Et puis les marais ont du bon, nos légumes sont meilleurs.
–Tiens, dit Julien, en lui jetant une pièce de vingt francs.
–Tout ça pour moi? s’écria Gambier qui n’avait jamais vu d’or de sa vie.
–Certainement.
–Ah! monsieur le comte, je vous remercie bien pour ma pauvre femme; elle ne manquera pas de prier pour vous.
–Si j’avais ma fortune en or, dit le comte à son cousin, je crois que je serais heureux de la semer ainsi.... On est meilleur quand on aime.... Je donnais vingt sous à ce paysan chaque fois que je passais; aujourd’hui, il me semble que ce n’est pas assez de lui donner vingt francs.
–Les personnes, dit Jonquières, chargées de soulager les pauvres à domicile, et qui y apportent souvent de la mesquinerie, devraient être choisies parmi les amoureux.
–Comment les reconnaîtrait-on?
–Cela est facile, mais je choisirais les amoureux qui ne sont pas encore heureux.»
Les deux cousins arrivèrent en causant de la sorte à la maison de campagne de Mme de Vorges, qui remarqua la joie de son fils.
«Vous vous êtes bien amusés à la ville, sieurs? dit la comtesse, qui aimait entendre les gaietés de la jeunesse.
–Ne parle de rien à ma mère,» dit Julien à son cousin.
Alors le jeune homme conta dans le plus grand détail les aventures qui lui étaient arrivées en poursuivant un chevreuil, et la panique occasionnée dans la ville.
«Mais, dit la comtesse, vous avez causé bien des dégâts dans la maison de ce M. Creton que je connais un peu.
–Ah! vous le connaissez, ma mère1s’écria Julien; tant mieux, car j’ai invité l’avoué à venir . passer quelques jours à la campagne, pour lui faire oublier, ainsi-qu’à sa femme, le trouble que j’ai causé, en forçant, pour ainsi dire, le chevreuil à se réfugier chez eux; m’approuvez-vous, ma mère, d’avoir disposé de votre maison?
–Tu as bien fait, Julien.
–La femme est charmante, bien élevée, une nature distinguée égarée dans Molinchart; je suis certain qu’elle vous plaira.
–Et quand les as-tu engagés à venir?
–J’ai voulu m’entendre d’abord avec vous, ma mère, afin d’être sûr de ne pas vous déplaire.
–Quand tu voudras, Julien.»
Le comte ne se le fit pas dire deux fois et écrivit immédiatement à M. Creton une lettre par laquelle il le priait de venir dans la semaine même s’installer à Vorges avec sa femme. Un petit pavillon leur était réservé, dans lequel ils auraient toute liberté. L’avoué pourrait facilement transporter ses instruments d’astronomie, et se livrer dans la vallée à ses observations.
Le lendemain, Julien dit à son cousin:
«Je suis inquiet de ne pas avoir de réponse; j’aurais dû envoyer le jardinier porter la lettre plutôt que de la faire mettre à la poste.
–Mais, mon cher ami, il n’y a qu’un jour, dit Jonquières.
–Quand on aime.... dit le comte.
–Si je n’avais pas peur de te mécontenter....
–Eh bien?
–Je te dirais que je ne suis pas sûr que tu aimes si vivement....»
Julien fit un signe d’impatience.
«Autant tu le crois; tu as une blessure qui t’a fait souffrir, qui se cicatrise, mais qui te démange justement parce qu’elle guérit. J’ai remarqué le même fait chez tous ceux qui avaient souffert violemment d’un premier amour; ils espèrent hâter la guérison dans la tranquillité. La tranquillité ne revient jamais pleine et entière; alors mes gens se jettent à la tête de la première femme qui leur plaît, persuadés qu’ils vont oublier leurs souffrances en retrouvant des jouissances nouvelles.
Ah! Henry, tu ne saurais me fâcher en raisonnant ainsi.... J’aime Louise; l’autre est bien morte, morte à jamais.... Il me restait quelques nœuds de rubans, trois ou quatre chiffons sans orthographe que je gardais précieusement et que je n’osais relire sans pleurer, je les ai brûlés cette nuit, car il ne faut pas de souvenirs impurs quand je penserai à Louise, cette femme si à plaindre.
–Est-elle réellement à plaindre?» demanda Jonquières.
Julien pâlit, prit la main de son cousin, et d’une voix émue:
«Henry, lui dit-il, nous avons toujours été liés d’une amitié sans nuages; après ma mère et ma sœur, tu es l’être que j’aime le plus. Ne me dis jamais de ces mots-là
–Comme il te plaira, julien. Je n’ai pas voulu te blesser.
–Laisse-moi seulement, mon ami, te dire ce qui me passe par la tête; rien ne saurait me guérir en ce moment. Écoute-moi; aie l’air de m’écouter. Quand je te parlerai d’elle, ne détourne pas la « tête, ne te pince pas les lèvres; ni doutes ni sourires: voilà ce que je te demande. Est-ce trop?
–Ce n’est pas assez, dit Jonquières, tu le sais.»
Là-dessus les deux amis se donnèrent une poignée de main énergique, et parcoururent la campagne sans rien dire; mais ils conversaient par l’esprit, et se parlaient mystérieusement.
Au dîner, la comtesse de Vorges dit à son fils;
«Tu ne m’as pas donné de nouvelles de ta sœur; comment l’as-tu trouvée?»
Julien rougit.
«Je ne l’ai pas vue, ma mère.... je n’ai pas eu le temps.
Ah! Julien, dit la comtesse en secouant la tête, tu passes deux jours à la ville, sans t’inquiéter de ta sœur: tu sais que tu m’aurais rendue heureuse., ..
–Chère tante, dit Jonquières qui vint au secours de son ami, vraiment Julien n’est pas si blâmable qu’il le paraît.... Moi-même d’ailleurs je partage sa faute et j’en réclame la moitié, comme je demande la moitié de votre pardon. Mais en poursuivant le chevreuil, nous avons occasionné une telle émeute dans le pays, qu’il fallait rassurer les gens; Julien a fait de son mieux en honorant de sa présence la table de M. Creton du Coche, pour lui faire oublier l’embarras que la chasse et la mort du chevreuil avaient causé dans sa maison; quant à moi, retiré à l’hôtel de la Tête-Noire, je comptais repartir immédiatement, lorsqu’on est venu m’annoncer la visite de l’épicier Jajeot qui réclamait une indemnité pour le dégât qu’a causé le chevreuil dans sa boutique.... Il m’a laissé une petite note détaillée des avaries apportées à son commerce; elle m’a paru assez gaie pour être conservée.»
Le jeune homme tira de son portefeuille une facture contenant l’estimation des objets fracturés par le chevreuil, ainsi conçue:
1o Avoir jeté à la tête de l’animal un cornet contenant la valeur d’une demi-livre de sucre en poussière, qui ne l’a nullement arrêté dans ses bonds............» 50
2o Le chevreuil a piétiné et brisé trois petites charrettes en bois blanc, modèle moyen, qui me reviennent, au prix de facture, rue Grenétat, à1fr. 25c. pièce.......... 375
3o Sept petites poupées communes à ressort, entièrement perdues, dont le prix, rue Thibautodé, est à raison de50c. l’une...... 350
4o Deux boîtes de sapin, dites ménage, contenant fourchettes, plats, verres en étain à1fr. 50c.... 3»
5o Trois poupées de moyenne grandeur, dont la figure entièrement souillée demanderait autant pour être remises à neuf que des nouvelles; ce sont des poupées d’Allemagne, fournies par la maison d’Eschewaille, à2fr. 35c705
6o Un régiment de soldats en plomb dans leur boîte, bien conditionnés, avec un vernis nouveau, inventé par M. Dufourmentelle, à Paris.. 6»
7o Un lapin qui bat du tambour lorsqu’on le fait rouler, le seul que j’avais dans mon magasin, fourni par M. Schanne, rue aux Ours40»
8o Encore de la maison Schanne, un troupeau de vaches de forte dimension, avec peau en laine75»
9o Une superbe poupée, nouveau genre, ce qu’il y a de mieux, qui, en tombant, a eu les yeux perdus et le nez fracassé, que je mets au plus bas prix, espérant qu’elle pourra être réparée.... 26»
10o Ma devanture fracassée en plusieurs endroits par la foule qui se pressait devant et qui a cassé nombre de carreaux; dommage estimé par les hommes de l’art......... 588»
11o Sucreries glacées sur lesquelles sont tombés des morceaux de vitres brisées, et que je suis obligé de retirer de la montre, six livres à peu près. 24»
12o Dégâts causés au mur du corridor par le chevreuil en se sauvant, et mise en désordre de ma chambre à coucher180»
«Assez, Charles, dit la comtesse.
–Vous comprenez, ma tante, quel temps m’a pris la conférence avec l’épicier, qui réclamait dix-sept cent soixante-dix-sept francs et quatre-vingts centimes, pour l’honneur que lui avait fait le chevreuil en visitant sa boutique.
–L’as-tu payé? demanda Julien.
–Il ne s’agit guère de payement; nous sommes sous le coup d’un procès compliqué. Ce M. Jajeot a été trouver l’aubergiste de la Tête-Noire pour se faire indemniser, l’aubergiste me l’a renvoyé; voilà un homme qui me lisait sa note et s’arrêtait à chaque article en versant des larmes. Les poupées semblaient ses enfants chéris, et encore l’épicier disait qu’il voulait bien me faire grâce de la vente qu’il avait manquée à cause de la foule qui entourait sa boutique. D’abord j’ai pensé à payer pour m’en débarrasser; mais comme il m’a paru que la note était fortement exagérée, je suis allé chez ce M. Jajeot, demandant à visiter les victimes du désastre. Mon homme a paru troublé; déjà tout était remis en ordre dans sa boutique, il n’a pu me montrer que deux ou trois écorniflures à de mauvaises poupées.... Je ne demande pas mieux que de l’indemniser, mais je n’aime pas être trompé.... Nous chassons un chevreuil, d’autres s’en emparent; n’est-ce pas à ceux-là qu’il appartient de payer les dommages causés par la bête? L’aubergiste de la Tête-Noire nous fait payer le chevreuil cinquante francs, par la raison que son chef l’a tué; donc c’est lui qui doit solder les dégâts faits par ce même chevreuil chez l’épicier. Quand je lui ai dit que M. Jajeot nous réclamait dix-huit cents francs, il a paru vouloir abandonner la propriété du chevreuil, et il ne demande plus que les frais de cuisson.
Quelle aventure! dit la comtesse.
–Ce n’est pas tout, continua Jonquières; est-ce que les trois hôteliers du Soleil-d’Or, de l’Écu et du Griffon, ne prétendent pas aussi avoir une part de propriété dans la personne du chevreuil, parce que, disent-ils, ils ne sont pas étrangers, par leurs poursuites, à sa prise.
–Mais, demanda la comtesse, M. Creton du Coche peut réclamer aussi, puisque le chevreuil a été tué dans sa cave.
–Oui, je l’oubliais, dit Jonquières; donc avec les quatre aubergistes, Julien et moi, M. Creton, l’épicier Jajeot et les garçons bouchers, nous sommes une quinzaine à nous disputer le chevreuil. Comme ce Jageot nous menace d’un procès, j’ai voulu me donner le plaisir d’entendre plaider cette affaire.
–Vous auriez dû prendre arrangement, Henry, dit la comtesse; il n’appartient pas à la noblesse de se laisser poursuivre pour une somme de dix-huit cents francs.
–Je n’aurais pas mieux demandé, chère tante; cependant je n’aime pas à me sentir dévorer la laine sur le dos par ces intraitables marchands qui abusent d’une particule nobiliaire devant un nom pour nous traiter en ennemis.
–Je suis de l’avis d’Henry, dit Julien. M. Creton est avoué, il étudiera l’affaire à fond. Puisque le drame s’est dénoué dans sa maison, et qu’il doit venir ici, nous le consulterons là-dessus.
–Comme il vous plaira, messieurs, dit la comtesse; si vous trouvez quelque amusement à plaider, libre à vous.
–M. Creton sera mon conseil, dit Julien, et je choisirai un avocat plaisant que j’ai rencontré au dîner pour nous défendre.»
Le lendemain l’avoué n’étant pas arrivé, Julien se promenait sur la route qui conduit à Molinchart, espérant découvrir la voiture qui amenait Louise et son mari. Il craignait que Louise n’eût exigé de l’avoué qu’il renonçât à venir à la campagne; peut-être M. Creton du Coche avait-il quelques soupçons de l’amour du jeune homme!
Tristement Julien revenait au château lorsqu’il rencontra son cousin, qui lui dit:
«L’avoué est arrivé1
–C’est impossible, je n’ai pas quitté la route.
–Il a pris le chemin de traverse.
–Ah! s’écria Julien.... Tu as vu Louise?
–Non, il est seul.»
Julien fit un signe de dépit.
«Elle craint de se trouver avec moi.... Où est M. Creton?
–Il cause avec ma tante.
–Ne fais pas mine de m’avoir rencontré, et dis à Jacques de seller mon cheval sans que personne ne le voie; je vais à Molinchart.
–Pendant que le mari est ici? dit Jonquières. Prends garde, tout le monde te verra dans la ville.
–Que faire?... dit Julien. Je veux la voir, lui parler.
–Il y a peut-être un moyen....
–Lequel?
–Ne voyant pas arriver l’avoué, ne recevant pas de réponse, tu seras censé être parti depuis ce matin le chercher. Comme il est venu par la traverse, tu ne l’as pas rencontré. Justement, j’ai annoncé que tu étais allé ce matin sur la route de Molinchart; mais prends garde qu’on ne te voie; je ferai conduire dans dix minutes ton cheval au petit bois, personne n’en saura rien.»
Julien trouva long d’un siècle le temps que son domestique mit à lui amener le cheval.
«Surtout, si ma mère t’interroge, ne manque pas de lui dire que je suis parti il y a près d’une demi-heure....»
Aussitôt il éperonna son cheval, partit au galop et arriva en une heure au pied de la montagne de Molinchart.
Les cavaliers ont l’habitude de faire un détour pour prendre une montée meilleure que celle qui part du faubourg; mais Julien ne se souciait guère des difficultés de la montagne, et il aurait tué son cheval pour arriver cinq minutes plus tôt, car, tout vraisemblable que fût son mensonge, il ne pouvait rester longtemps auprès de la femme de l’avoué, celle-ci étant seule. Il traversa les rues désertes de la ville, faisant retentir les pavés du pas de son cheval, et il le conduisit à la Tête-Noire, d’où il sortit sans répondre aux questions de l’hôte.
Faglain, le maître clerc de l’étude, occupé à regarder pour le moment à la fenêtre, aperçut le comte qui se dirigeait vers la maison de son patron; aussitôt la sonnette retentit.
«La bonne!cria Faglain, on sonne!»
Le maître clerc cherchait les moyens d’occuper ses loisirs et de montrer son zèle.
«La bonne, on sonne!» répéta Faglain, qui laissait à peine à la domestique le temps d’aller à la porte.
Le désœuvrement du maître clerc était si grand qu’une figure nouvelle apportait dans sa vie monotone une immense occupation; aussi, au contraire des êtres ennuyés qu’on rencontre souvent dans les bureaux, montrait-il un visage aimable aux rares clients de l’étude. C’étaient, pour Faglain, des acteurs qui lui donnaient la comédie, et dont il ne pouvait se lasser d’admirer la voix, les gestes, les vêtements.
En entendant ouvrir et refermer la porte de la rue, la joie passa sur tous les traits de Faglain, qui, en un clin d’œil, s’entoura de vieux dossiers, trempa sa plume dans l’encrier, se frotta les mains pour se les dégourdir, comme s’il allait entreprendre une longue besogne, donna une tournure à ses cheveux, et se mit à son bureau dans la posture d’un clerc accablé de besogne.
«M. Creton du Coche est-il visible? demanda Julien à la servante.
–Monsieur, il est sorti pour la journée.
–Et madame?»
Alors la servante fit entrer Julien dans la chambre où se tenait Louise, qui rougit extrêmement en voyant le jeune homme.
«Vous ici, monsieur! s’écria-t-elle; et elle s’arrêta brusquement comme si elle avait voulu retenir cette exclamation. Mon mari est à la campagne.
–Je le sais, dit Julien, et je venais savoir de vos nouvelles, madame, craignant que vous ne fussiez indisposée, puisque vous deviez accompagner M. du Coche.
–Non; monsieur, je n’ai jamais promis de suivre mon mari.... Est-ce lui, demanda-t-elle, qui vous envoie?...
–Je suis venu, madame, de mon propre mouvement.
–Mais, monsieur, dit Louise, il n’est pas convenable que je vous reçoive en l’absence de mon mari....»
La femme de l’avoué, émue, ne savait comment se tirer de cette visite inattendue; elle se leva, alla vers le cordon de la sonnette près de la cheminée; mais le comte s’empara de sa main, qu’il pressa vivement.
«Vraiment, madame, il est inutile d’appeler votre femme de chambre.... Je repartirai plutôt immédiatement.
–Oui, monsieur, vous avez raison.... Que pensera mon mari de votre fuite?
–Madame, il ne m’a pas vu et je ne l’ai pas vu; je suis censé venir au-devant de lui.
–Parlez moins haut, monsieur, dit Louise, on pourrait vous entendre.... Partez, monsieur; j’ai déjà l’air d’être du complot.
–Madame, je vous obéis, dit Julien en se levant; je vous ai vue et j’emporte du bonheur pour quelques jours.... Mais pourquoi, n’avoir pas accepté notre invitation, car ma mère eût été heureuse de vous recevoir.
–Je vous l’ai dit, monsieur, je ne sors pas, je ne demande qu’une vie tranquille.
–Vous auriez trouvé, madame, dans ma mère une femme excellente qui vous eût porté une vive sympathie.... Je lui ai parlé de vous; j’ai annoncé votre arrivée; elle se faisait fête de vous avoir quelques jours.
–Veuillez, je vous prie, remercier pour moi madame la comtese, monsieur; mais vous savez qu’il m’est impossible d’aller à Vorges.
–Je le vois, madame, vous craignez de vous ennuyer avec nous.
–Ah! monsieur, mon existence ici est-elle si enviable? Je resterai pendant l’absence de mon mari telle que vous m’avez trouvée; je ne recevrai aucune visite, et je n’en rendrai aucune.
–Vraiment, madame, dit Julien; M. Creton a réalisé dans son ménage la vie orientale. Est-ce qu’il vous aurait empêchée de l’accompagner?
–Ne le croyez pas, monsieur; M. Creton me laisse parfaitement libre, et n’insiste jamais quand je manifeste le moindre désir. Je lui ai dit que je ne me souciais pas d’aller à la campagne; il est parti tranquille et reviendra sans me demander l’emploi de mon temps.
–Alors, madame, un motif secret vous retient ici.
–Un motif secret1dit Louise en souriant. Si vous me connaissiez davantage, monsieur, vous sauriez que je n’agis pas mystérieusement.
–Madame, vous donnez à mes paroles une couleur à laquelle je ne pense guère....»
Julien lui prit de nouveau la main.
«J’aurais été si heureux, madame, entre vous et ma mère....»
Louise essayait de retirer sa main.
«Mais, monsieur, vous ne partez pas comme vous le disiez tout à l’heure.
–Madame, je vous en conjure, permettez-moi de ne pas vous quitter ainsi, je ne vous parlerai pas de mon amour.
–De votre amour! s’écria Louise en se levant brusquement.
–Oui, madame, depuis trois jours je ne vis plus, je ne songe qu’à vous, je vous ai perpétuellement devant les yeux, je ne saurais me passer de vous voir, de vous regarder, d’entendre votre voix.
–Monsieur! dit Louise, voulant sortir et clouée près de la cheminée.
–Je vous en prie, madame, ayez pitié de moi; je ne vous demande rien que de ne pas vous dérober à ma vue; ne vivez pas enfermée pour moi.
–Monsieur, je suis mariée!
–Quel mal y a-t-il, madame, à vous laisser regarder; est-ce ma faute si vous êtes belle? Je vous ai aimée dès la première minute, et rien ne saurait m’empêcher de vous aimer jusqu’à la fin de ma vie; il n’y a ni lois ni mari qui tiennent contre mon amour. Vous voulez vous enfermer, je vous verrai malgré vous; si vous ne me parlez pas, vos yeux parleront pour vous.
–Voilà ce que je craignais d’entendre en allant à la campagne, dit Louise.
–Vous n’êtes pas venue, madame, et cependant je vous ai dévoilé l’état de mon cœur. Pourquoi, madame, voulez-vous que mes paroles meurent en moi? L’impression a été trop vive, l’impression pousse mes paroles. Je savais que je trouverais toujours une heure pour vous forcer à m’écouter. Si l’occasion ne s’était pas présentée aujourd’hui, je l’aurais saisie demain, dans huit jours, dans un mois, dans un an, n’importe quand; mon amour n’est pas de ces affections légères qui s’envolent au moindre vent.... J’ai cru avoir aimé dans ma vie, je m’étais trompé; depuis que je vous ai vue, madame, je sens en moi de nouveaux sentiments qui me prouvent que j’aime pour la première fois.
–Par pitié, monsieur, dit Louise, laissez-moi. Retournez à la campagne; oubliez-moi si réellement vous m’aimez, car je ne peux vous rendre une pareille affection; tout au plus pourrai-je vous rendre une amitié sincère.
–Vous me donneriez votre amitié? s’écria le comte.... Que je suis heureux! Dites-le-moi encore madame, et je ne demande qu’une preuve, une seule.
–Ah! monsieur, vous demandez déjà?
–Laissez-moi vous appeler Louise; si vous aviez un frère, vous ne seriez pas blessée de vous entendre appeler par votre nom? Dites que vous m’autorisez à vous appeler Louise?
–Est-ce possible, monsieur, devant le monde, devant mon mari? L’amitié n’a pas besoin de preuves.
–Eh bien! Louise, je jure de prononcer votre nom si bas, que personne ne l’entendra. Un simple mouvement des lèvres, vous seule le devinerez. Et maintenant vous viendrez à la campagne, n’est-ce pas?
–Après avoir refusé mon mari, cela paraîtrait d’autant moins naturel, qu’on saura que vous êtes venu.
–Je ne le dirai pas.
–Y pensez-vous, monsieur? Ma femme de chambre, les voisins, vous ont vu; dites à mon mari que vous êtes venu.
–Oui, Louise, je dirai que vous m’avez refusé; je parlerai à ma mère, et elle fera tant qu’elle décidera votre mari à vous écrire; elle vous écrira, et vous ne pourrez refuser de passer quelques jours avec elle.
–A une condition, reprit la femme de l’avoué, c’est que vous ne parlerez pas d’amour.
–J’accepte, dit Julien.
Au premier mot d’amour, je reprends le chemin de la ville.»
Pendant cette conversation, le maître clerc Faglain avait manifesté la plus grande inquiétude, ne comprenant pas où était passé l’étranger qui avait sonné à la porte, car il n’était pas dans les habitudes de la femme de l’avoué de recevoir les clients de l’étude.
La mise en scène du maître clerc était perdue; les dossiers étalés, les plumes, l’encre qu’il avait versée dans l’encrier, firent qu’il chargea trois feuilles de papier d’inutiles paraphes, qu’il interrompit seulement en entendant refermer la porte de la rue.
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