Kitabı oku: «Recherches géographiques sur l'intérieur de l'Afrique septentrionale»
Cheik al Ḥadj Qaçim Guarem, Charles-Athanase Walckenaer, Mohammad, Muḥammad ibn ʿAlī al-Naṣībī Abū al-Qāsim Ibn Ḥawqal
Recherches géographiques sur l'intérieur de l'Afrique septentrionale
l'Histoire des voyages entrepris ou exécutés jusqu'à ce jour pour pénétrer dans l'intérieur du Soudan

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334635
Table des matières
INTRODUCTION.
PREMIÈRE PARTIE. DES PROGRÈS DES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES DANS L’INTÉRIEUR DE LA PARTIE OCCIDENTALE DE L’AFRIQUE SEPTENTRIONALE.
§ I. Depuis l’invasion des Mahomètans en Afrique, jusqu’à la chute de l’empire des Maures en Espagne.
§ II. Depuis l’expulsion des Maures d’Espagne jusqu’au commencement du seizième siècle, lors de la publication de l’ouvrage de Léon l’Africain.
§ III. Depuis le commencement du seizième siècle et la publication de l’ouvrage de Léon l’Africain, jusqu’à la formation de la société établie à Londres en1788, pour les progrès des découvertes dans l’intérieur de l’Afrique.
§ IV. Depuis l’établissement de la Société pour les progrès des découvertes en Afrique, jusqu’à nos jours.
DEUXIÈME PARTIE. DES CARTES DE L’AFRIQUE RELATIVEMENT AU TRACÉ DES CONTRÉES INTÉRIEURES DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DE CE CONTINENT.
§ I. Des Cartes de l’intérieur de l’Afrique septentrionale, depuis la publication de la mappemonde de Ruysch en 1508, jusqu’à Ortélius en1570.
§ II. Depuis la publication de la première édition de l’Atlas d’Ortélius en1570, jusqu’à celle de la Mappemonde de Delisle en1720.
§ III. Depuis la publication de la Mappemonde de Guillaume Delisle, jusqu’à nos jours.
TROISIÈME PARTIE. ANALYSE GÉOGRAPHIQUE DES ITINÉRAIRES DE TRIPOLI A TIMBOUCTOU ET DE TRIPOLI A CACHENAH, PAR LE CHEYK-HAGG-CASSEM ET PAR MOHAMMED, FILS D’ALI.
Considérations préliminaires.
§. II. Appréciation de la journée de marche des caravanes dans les déserts de l’Afrique.
§. III. Analyse géographique de l’itinéraire de Tripoli de Barbarie à Timbouctou, par le Cheyk Hagg-Cassem.
§ IV. Analyse géographique de l’itinéraire de Mohammed, fils d’Ali, fils de Foul.
§ V. Analyse géographique de l’itinéraire de Tripoli de Barbarie à la ville de Cachenah, par le cheyk Hagg-Cassem.
§ V. Sur un Itinéraire de Gamba à Cachenah, à Bornou et à la Mecque.
§ VI. Sur l’étendue et les limites des connaissances des Anciens relativement à l’intérieur de l’Afrique.
§ VII. Résumé, Conjectures et Conclusion.
APPENDICE CONTENANT DIVERS ITINÉRAIRES QUI ONT ÉTÉ ANALYSÉS, OU DONT IL A ÉTÉ FAIT MENTION, DANS CET OUVRAGE
I. ITINÉRAIRE DE TRIPOLI DE BARBARIE A LA VILLE DE TOMBOCTOU, PAR LE CHEYK HAGG-KASSEM
II. ITINÉRAIRE DE TRIPOLI A TOMBOCTOU, PAR MOHAMMED, FILS DE FOUL, TRADUIT DE L’ARABE PAR M. LE BARON SYLVESTRE DE SACY.
III. ITINÉRAIRE DE TRIPOLI DE BARBARIE A LA VILLE DE C A C H E N A H, PAR LE CHEYK HAGG-KASSEM.
IV. ITINÉRAIRE DE GAUDJA A HAOUSSA, ET DE HAOUSSA A LA MECQUE, TRADUIT DE L’ARABE PAR M. LE BARON SYLVESTRE DE SACY.
V. ITINÉRAIRE D’ACHMET IBN-HASSAN, DE FEZ A TAFILET.
VI. JOURNAL D’UNE EXPÉDITION FAITE EN1810, PAR SIDY MOHAMED BEY, Fils aîné du pacha chef de la régence de Tripoli de Barbarie, CONTRE SOLTAN, Village de la montagne de Garian, à l’O.S.O. de la régence; TENU PAR UN DES ESCLAVES NAPOLITAINS DE CE BEY; COPIÉ ET TRADUIT DE L’IDIOME NAPOLITAIN.
VII. EXTRAIT D ’IBN-HAUKAL, Manuscrit de Leyde, p. 34.
VIII. ITINÉRAIRE D’HADJI-BOUBEKER, FILS DE MOHAMMED, FILS DE YERON; DE SENO-PALEL, VILLE DE FOUTA-TORO, A LA MECQUE, EN1810ET1811; Recueilli et rédigé au Sénégal, en1820, par M.-P. ROUZÉE.
IX. RELATION DE SCOTT.
X. RELATION DU CAPITAINE LYON SUR L’AFRIQUE SEPTENTRIONALE.
INTRODUCTION.
Table des matières
QUAND on jette les yeux sur les cartes d’Afrique qui ont été publiées, on voit dans l’intérieur de la partie septentrionale de cette portion de l’ancien monde, des montagnes, des rivières, de grands lacs traces avec des détails très-précis; un grand nombre de positions dont les noms nous font connaître, par la différence des caractères avec lesquels ils sont écrits, si ce sont des villes capitales, des bourgs ou des villages; beaucoup d’états, de royaumes, de nations, de peuplades, dont les situations et l’importance relatives sont indiquées avec une clarté parfaite. Enfin les limites du grand désert de sable sont marquées avec une netteté qui semble ne rien laisser à desirer; et ces vastes solitudes, que tant de relations nous peignent comme si effrayantes, ont en quelque sorte disparu: tant sont nombreuses les oasis qu’on y a placées; tant elles paraissent rapprochées les unes des autres; tant se trouvent fixées avec précision leur étendue, leurs limites, et les positions des lieux qu’elles renferment.
Un état si prospère de la géographie de ces contrées semble devoir rendre de nouvelles recherches superflues.
Cependant, lorsqu’on ignorerait tout à cet égard, on concevrait des soupçons en comparant nos cartes d’Afrique les plus récentes avec celles que l’on a publiées dans les16e et17e siècles; car, bien loin d’avoir acquis de nouvelles notions, il semblerait que nous en aurions beaucoup perdu. Plusieurs de ces anciennes cartes nous donnent sur l’intérieur de l’Afrique un plus grand nombre de détails que nos cartes modernes. Sur quelques-unes ce continent paraît presque aussi peuplé que les royaumes les plus florissants de l’Europe: on y voit non-seulement les limites des états, mais aussi celles de leurs provinces et de leurs districts; de sorte qu’on embrasse d’un coup-d’œil les divisions et les subdivisions de toute cette partie du monde avec autant de facilité que celles de la France sur une carte divisée par départements et par arrondissements.
Mais quand l’œil de la science veut scruter toutes ces richesses, elles s’évanouissent comme des fantômes, et on s’aperçoit avec peine qu’elles rie servent qu’à déguiser la plus complète pauvreté. Les contrées qui paraissent avoir été mesurées sont à découvrir; et là où tout paraissait fait, tout reste à faire.
Ces considérations m’avaient engagé à soumettre à un examen approfondi les notions que nous pouvons avoir sur l’intérieur de l’Afrique septentrionale, afin de connaître quels moyens elles nous offrent de déterminer sur une carte tout ce qui concerne la géographie positive, c’est-à-dire le tracé des rivières, des lacs, des chaînes de montagnes; les positions des peuples, des villes et des bourgades; l’étendue des déserts, et les situations respectives des oasis.
Dans le cours de mes études géographiques, j’avais été souvent ramené à ce sujet curieux. Je regrettais toujours, entraîné par d’autres travaux, de ne pouvoir lui accorder qu’une attention passagère. Une occasion s’est enfin présentée, qui m’a en quelque sorte forcé d’achever la tâche devant laquelle j’avais plus d’une fois reculé.
Dans le milieu de l’année1818, on envoya à l’Académie des inscriptions et belles-lettres de l’Institut de France, un itinéraire de Tripoli à Timbouctou, écrit par un cheyk arabe, qui avait servi de guide aux caravanes, et qui a long-temps fait le commerce de Timbouctou. Cet itinéraire avait été traduit d’arabe en français par M. de La Porte, ci-devant interprète de la chancellerie de France à Tripoli en Barbarie. L’Académie me chargea de prendre connaissance de cet itinéraire, et de lui faire à ce sujet un rapport verbal.
Il m’était impossible d’avoir une opinion sur l’exactitude des distances données dans cet itinéraire, sans examiner sur quels renseignements ou sur quelles combinaisons reposait la position assignée sur nos cartes à la ville de Timbouctou, qui est le point extrême ou principal où se termine la série des positions qu’il indique. Cet examen m’a entraîné dans celui de toute la géographie positive des parties occidentales de l’Afrique septentrionale, auquel il se trouvait nécessairement lié. Ce travail, souvent repris, souvent interrompu, fut enfin achevé; mais je ne me proposais pas de le soumettre à l’Académie, parce que les développements qu’il nécessite excèdent les bornes d’un simple rapport verbal, et que d’ailleurs ce qui concerne la géographie moderne semble sortir un peu de ses travaux habituels. Je n’avais pas non plus l’intention de le publier; mais, lorsque j’eus lu dans un journal qui s’imprime à Marseille une notice relative à l’Afrique, dans laquelle on apprenait au public qu’un itinéraire écrit en arabe, de Tripoli à Timbouctou, dont M. Ritchie, jeune voyageur anglais, possédait une copie, avait été présenté à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, je pensai qu’il était convenable de prouver que la savante compagnie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir avait apporté à la communication qui lui avait été faite toute l’attention qu’elle méritait. J’avais donc, dans ce but, extrait de mon travail sur l’intérieur de l’Afrique tout ce qui peut servir à éclaircir cet itinéraire.
Mais bientôt j’eus occasion de voir un second itinéraire, pareillement écrit en arabe et beaucoup plus détaillé. M. de Sacy eut la bonté d’en faire à ma prière une traduction qu’il me remit. Cet itinéraire commence, comme le précédent, à Tripoli, et se termine de même à Timbouctou. Mais il ne conduit à cette ville que par une route détournée et qui passe par Haoussa. Aussi offrait-il plus de difficultés que le premier; cependant, comme le sujet m’était devenu beaucoup plus familier, je parvins à arranger ce second itinéraire sur la carte que j’avais dressée, sinon avec une certitude complète, du moins d’une manière probable, et qui concorde avec les notions que j’avais acquises d’ailleurs sur cette partie de l’Afrique.
Enfin M. de La Porte, à qui l’on devait l’un et l’autre itinéraire, et qui les avait envoyés d’Afrique en Europe, ayant eu occasion de venir à Paris, m’offrit obligeamment de me communiquer, avec la permission de S. Exc. le ministre des affaires étrangères, la copie d’un troisième itinéraire dans l’intérieur de l’Afrique. J’acceptai l’offre avec empressement, et M. de La Porte me remit l’itinéraire de Cachenah.
Avant de me livrer à l’analyse de ces trois itinéraires et de la carte qui les accompagne, il sera utile d’examiner d’abord les tentatives que l’on a faites à différentes époques pour pénétrer dans cette partie de l’Afrique, et de quelle manière les géographes qui m’ont précédé ont fait usage des notions qu’on a pu se procurer sur ces contrées.
Ces recherches seront donc divisées en trois parties.
Dans la première partie, je traiterai des progrès des découvertes géographiques dans l’intérieur de la partie occidentale de l’Afrique septentrionale, des voyages entrepris dans cette partie du monde, et particulièrement de ceux où l’on a eu pour but d’arriver à Timbouctou.
Dans la seconde partie, j’examinerai de quelle manière les géographes ont employé les notions que les voyageurs leur avaient procurées, le tracé des différentes cartes géographiques pour ce qui concerne l’intérieur de la partie occidentale de l’Afrique septentrionale, et sur-tout les différentes positions que l’on a assignées à la ville de Timbouctou.
Dans la troisième et dernière partie, je ferai l’analyse géographique des trois itinéraires manuscrits qui sont le sujet de cet ouvrage; et je terminerai par quelques conjectures auxquelles ont donné lieu les recherches contenues dans les deux parties précédentes.
Enfin dans l’Appendice, je donnerai les traductions des trois itinéraires dont je me suis spécialement occupé, savoir: l’itinéraire de Tripoli à Timbouctou, et celui de Tripoli à Cachenah; tous deux composés par le Cheyk Hagg-Kassem; et l’itinéraire de Tripoli à Haoussa et à Timbouctou, par Mohammed, fils d’Ali. Je ferai suivre ces trois itinéraires de la relation du voyage qu’Ibn-Hassan a fait en1787, de Fez à Tafilet, qui m’a servi à déterminer la position de cette dernière ville. J’ajouterai encore quelques autres documents originaux que j’ai eu occasion de citer dans le cours de l’ouvrage.
PREMIÈRE PARTIE.
DES PROGRÈS DES DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES
DANS L’INTÉRIEUR DE LA PARTIE OCCIDENTALE
DE L’AFRIQUE SEPTENTRIONALE.
Table des matières
§ I. Depuis l’invasion des Mahomètans en Afrique, jusqu’à la chute de l’empire des Maures en Espagne.
Table des matières
LE mahométisme, qui a renversé et fondé tant de royaumes et d’empires, produisit dans le centre de l’Afrique la plus importante des révolutions. Quoique les parties septentrionales de ce continent, qui bordent la Méditerranée, eussent, depuis des temps très-anciens, été habitées par les peuples les plus civilisés de l’antiquité, et que les Égyptiens, les Phéniciens, les Carthaginois, les Grecs et les Romains, y eussent fait fleurir tour-à-tour le commerce et les arts, les peuplades de l’intérieur, séparées de ces états par de vastes espaces stériles, étaient restées barbares. La nouvelle religion, en mettant tout le nord de l’Afrique au pouvoir d’une nation habituée à traverser de vastes déserts, devint pour les régions de l’intérieur une puissante cause de civilisation. Auparavant, les tribus maures, qui menaient une vie errante, sorties originairement de l’Arabie, et répandues dans le Sahara ou le Grand-Désert, opposaient des obstacles presque insurmontables aux nations civilisées qui auraient voulu pénétrer dans les régions du Soudan. Opprimés tour-à-tour par les Carthaginois, les Grecs, les Romains et les Vandales, qui les réduisaient en esclavage et leur faisaient une guerre opiniâtre, les Maures accueillirent les Arabes conquérants, qui avaient les mêmes usages qu’eux, comme des défenseurs de leurs libertés, et non comme des usurpateurs.
Les Arabes transportèrent avec eux en Afrique le chameau, qui leur donnait la faculté de franchir ces mers de sable qui, dans leur patrie aussi, séparaient entre elles les contrées fertiles et habitables. Ils purent donc, sans aucun obstacle, commercer directement avec les riches régions situées au-delà du Grand-Désert, et d’où depuis long-temps on apportait de l’or. Ils y envoyèrent des caravanes régulières, qui paraissent avoir passé par le Fezzan et par Agadez, parce que c’est dans cette direction que le désert se trouve interrompu par un plus grand nombre d’oasis, ou de terrains fertiles, isolés au milieu des sables.
Plus tard, lorsque l’empire des khalifes se fut étendu jusqu’à l’extrémité occidentale de l’Afrique, et même en Espagne, d’autres caravanes se dirigèrent aussi par les vallées de Suz, de Darah et de Tafilet, qui sont au sud du royaume de Maroc.
Des colonies de Maures et d’Arabes s’établirent bientôt dans des contrées dont l’imagination orientale exagérait les richesses. Des missionnaires zélés y pénétrèrent. Un commencement de civilisation s’introduisit avec la religion de Mahomet parmi ces peuplades de Nègres, auparavant livrées aux plus grossières superstitions. Les sacrifices humains, que ces superstitions commandaient, et qu’on retrouve malheureusement encore aujourd’hui dans des contrées situées plus au sud et voisines de la côte de Guinée, furent abolis.
Enfin les révolutions qui eurent lieu dans l’empire des khalifes, et sur-tout la guerre qui s’éleva entre les khalifes d’Espagne et ceux d’Afrique, de la dynastie des Zeïrites, rendirent les transmigrations au-delà du Grand-Désert plus nombreuses et plus fréquentes.
On ne peut fixer les époques précises de ces événements; mais on sait que, dans les dixième, onzième et douzième siècles de l’ère chrétienne, les bords du grand fleuve, ou des grands fleuves, qui fertilisent le Soudan, se trouvaient couverts d’états et de royaumes, dont la population était, en grande partie, composée de Mahométans. Le témoignage unanime des auteurs arabes nous représente comme un prince puissant le souverain de Ganah, qui ne relevait que du chef des Abassides, et qui tenait sous sa domination la contrée de Ouangara, d’où l’on tirait de l’or. A l’ouest, étaient la ville et le royaume de Tocrour; au nord-est, ceux de Kaugha, de Zaghara ou Zanfara, de Kanem, et de Koukou.
Des révolu révolutions, dont nous ignorons les détails (mais dont l’histoire nous instruira peut-être, lorsque nous aurons pénétré dans ces contrées), bouleversèrent souvent ces nouveaux états de l’intérieur de l’Afrique. La ville de Timbouctou fut fondée par Mense Suleiman, l’an610de l’hégyre (1213de l’ère chrétienne); et elle devint bientôt la capitale d’un état puissant.
On doit remarquer que c’est dans le treizième siècle, et sous le règne du khalife Almansor, que l’empire de Maroc acquit son plus haut degré de puissance, et que cette époque coïncide avec celle de la fondation de la ville de Timbouctou.
Les souverains de Maroc et de Fez étendirent leurs conquêtes vers le sud, parvinrent plusieurs fois à soumettre les peuplades du Grand-Désert, et pénétrèrent même avec leurs armées jusqu’à Timbouctou, qu’ils assujettirent à un tribut. Dès lors, les communications entre cette ville et l’empire de Maroc devinrent plus faciles et plus sûres. Les histoires et les relations anciennes de Maroc, les contes même que les vieillards répètent à leurs enfants, parlent de l’or que les Maures recevaient de Timbouctou et des autres contrées du Soudan.
Jamais le commerce de l’intérieur de l’Afrique ne fut plus florissant qu’à cette époque, et lorsque prospérait la domination des khalifes d’Espagne. Il y a même lieu de présumer que ce sont les Maures d’Espagne qui ont fondé Timbouctou. Léon l’Africain nous apprend que ce fut un architecte de Grenade qui construisit en pierre le palais du roi, et la première mosquée de cette ville africaine.
Timbouctou étant devenu la capitale d’un état puissant, le Ouangara redevint un état indépendant, et ne fut plus soumis aux souverains de Ganah. Par la suite, l’état de Bornou, au nord-est, s’éleva sur les ruines de ceux de Zanfara, de Kanem et de Koukou. Mais, si l’on en croit Marmol, Bornou ne se serait converti au mahométisme que beaucoup plus tard, et vers le milieu du seizième siècle (2); ce qui s’accorde avec ce que dit Browne sur le Dar-Four. Ce courageux et infortuné voyageur nous apprend qu’il y a seulement cent-cinquante ans (3) que les habitants de cette contrée sont devenus mahométans. Ainsi l’introduction de la religion de Mahomet dans les parties orientales du centre de l’Afrique, et la formation de l’empire de Bornou et des autres états qui en sont voisins, paraissent postérieures à l’époque dont nous nous occupons.
§ II. Depuis l’expulsion des Maures d’Espagne jusqu’au commencement du seizième siècle, lors de la publication de l’ouvrage de Léon l’Africain.
Table des matières
Le commerce régulier qui avait lieu entre les contrées septentrionales et centrales de l’Afrique par le moyen des caravanes, attira enfin l’attention des nations chrétiennes de l’Europe, qui, après avoir expulsé les Maures d’Espagne, étaient enflammées par l’ardeur des découvertes, et se répandaient dans toutes les contrées du globe pour étendre leur puissance et accroître leurs richesses.
La Géographie d’Édrisi, qu’avait fait connaître Roger, roi de Sicile, vers le milieu du douzième siècle, avait révélé à l’Europe chrétienne l’existence d’un grand nombre de villes et de royaumes dans l’intérieur de l’Afrique. On desirait sur-tout pénétrer dans la contrée de Ouangara, d’où l’on tirait beaucoup d’or.
Les cosmographes du quatorzième siècle, qui paraissent avoir emprunté aux Arabes toutes leurs notions sur l’intérieur de l’Afrique, indiquaient exactement sur leurs cartes l’endroit du passage de la montagne par où les caravanes se rendaient en Ghinea et à Timbouctou; une légende particulière et détaillée faisait mention du voyage annuel qui avait lieu dans ces contrées. Mais, faisant disparaître le Grand-Désert qui sépare ces mêmes contrées de la cote septentrionale, les cosmographes terminaient leurs cartes un peu au sud de l’Atlas, et ils plaçaient le Soudan ou Ghinea et Timbouctou tout près de Sidjilmessa. C’est dans ces imparfaites ébauches que l’on trouve pour la première fois chez les chrétiens de l’Europe le nom de Timbouctou, et leurs premières notions sur le commerce de cette ville.
Les voyages de Mohammed-Ibn-Batouta, écrits en arabe dans le quatorzième siècle, paraissent avoir été connus de ces anciens cosmographes. Ibn-Batouta, natif de Tanger, voyagea pendant vingt ans, et parcourut l’Égypte, l’Arabie, la Syrie, l’Empire grec, la Tartarie, la Perse, l’Inde, Ceylan, Java, et la Chine. Il avait cinquante-trois ans, lorsqu’il retourna en Afrique, et lorsqu’il entreprit un nouveau voyage dans l’intérieur de ce continent. Il visita Timbouctou et Melly, et beaucoup d’autres royaumes africains. Lorsqu’il fut de retour dans sa patrie, il écrivit ses voyages, dont malheureusement on ne possède qu’un extrait. Nous ferons l’analyse de la partie de cet extrait qui concerne l’Afrique.
Ibn-Batouta partit de Sidjilmessa, et se rendit en vingt jours à Tegazza. Il parle des mines de sel qui s’y trouvent, et nous apprend que cette oasis est habitée par les esclaves des Mesoufa, qui tirent le sel de la terre. Ibn-Batouta ne nous apprend point quels sont les Mesoufa; mais nous savons, par Édrisi, que les Mesoufa sont une famille de Berbers qui appartient à la grande tribu de Lamta (2).
De Tegazza il se rendit à Tassahl, après dix jours de marche dans un désert sans eau (3). Là les marchands résident.
De Tassahl Ibn-Batouta se rendit à Eïwelaten (4). Le désert que l’on traverse, est de douze jours de marche. Eiwelaten est le premier lieu qui se trouve sous la domination des Nègres. Lorsque les marchands entrent sur le territoire d’Eïwelaten, ils sont obligés de déposer leurs marchandises dans une place particulière, et de les confier à la garde des Nègres. Les Mesoufa, qui possèdent une grande partie d’Eïwelaten, ont des mœurs singulières. Ils ne montrent aucune jalousie pour leurs femmes, qui sont d’une grande beauté. Celles qui sont mariées ont autant d’amants qu’il leur plaît. Dans ce pays on prend le nom de son oncle, et non celui de son père; et c’est le fils de la sœur, ou le neveu du côté des femmes, qui hérite, et non le fils. Ibn-Batouta remarque qu’il a trouvé cette coutume sur la côte de Malabar, où elle existe encore aujourd’hui dans la caste des Naïres. Mais Ibn-Batouta ajoute que les habitants Eïwelaten, où elle est en vigueur, sont zélés mahométans, tandis que ceux de la côte de Malabar sont idolâtres. Nous savons que le même usage existe encore aujourd’hui parmi les Nègres de Oualo, qui sont à l’embouchure du Sénégal, et au sud de ce fleuve. Il semblerait, d’après la ressemblance du nom et la conformité des usages, que Oualo est l’Eïwelaten d’Ibn-Batouta, d’autant plus que c’est en effet le premier lieu que l’on rencontre au-delà du Grand-Désert. Mais la direction de la route qu’a dû parcourir le voyageur arabe, répugne à cette conjecture. D’ailleurs Ibn-Batouta ne fait pas mention du grand fleuve du Sénégal, qu’il aurait traversé s’il s’était rendu à Oualo. Nous pensons donc qu’Eïwelaten d’Ibn-Batouta est le Walet de Mungo-Park, sur les confins du désert et des contrées du Soudan qu’arrosent et que fertilisent le Nil des Nègres et les fleuves qui s’y jettent.
D’Eïwelaten Ibn-Batouta se dirigea vers la ville de Mali; il n’y arriva qu’après vingt quatre jours de marche forcée. Le désert qui est entre ces deux lieux abonde en arbres très-gros et qui fournissent beaucoup d’ombrage: les abeilles font du miel dans les arbres; les voyageurs s’en nourrissent. Pour ce trajet, on n’a pas besoin de faire des provisions: lorsque vous approchez de la ville, les femmes des nègres vous apportent du lait, des poules, du riz et de la farine.
Après être parti de Mali, Ibn-Batouta voyagea pendant dix jours, et arriva à Sagher (2), grande ville où l’on trouve aussi des habitants hidjites, dont les uns sont de la secte des Ebadhidjites et des Charedchitiques, et quelques autres sont Sunnites-Malékites.
De Sagher Ibn-Batouta se rendit à la ville de Karsekhou, qui est située sur le rivage du Nil. Notre voyageur prend de là occasion de décrire le cours de ce fleuve, qui de Karsekhou coule à Kabara, ensuite à Sagha, dont les habitants dédaignent la religion mahométane. De Sagha le Nil coule à Timbouctou, ensuite à Kok (2); et enfin il passe dans la ville de Mouli, qui est le dernier lieu appartenant à l’empire de Mali. Ensuite ce fleuve arrose Joi (3), le plus grand de tous les royaumes nègres, et celui dont le sultan est le plus puissant. Les blancs ne peuvent pas pénétrer dans ce royaume. De là le Nil coule dans cette partie de la Nubie où l’on suit la religion chrétienne. De là il arrose le Dongola, dont le sultan s’est fait mahométan; ensuite il passe à Dschenodel ou les cataractes, dernier lieu de la terre des Nègres, et le premier de la province d’Assoûan, qui appartient à l’Egypte supérieure.
Après avoir ainsi décrit le cours du Nil, Ibn-Batout à nous dit que de Karsekhou il s’est rendu sur les bords du fleuve Ssanssara. On n’entre point dans ce pays sans permission.
De Ssanssara Ibn-Batouta s’est rendu à Mali, dont les habitants ne jurent que par le nom de leur sultan, qui est Menassi (2) Soliman. Ils se découvrent en sa présence; et, lorsqu’ils lui adressent la parole, ils se prosternent, et se couvrent la tète de poussière. Les femmes comme les hommes vont presque nus, et n’ont de vêtement que sur le milieu du corps. Du reste, ils sont zélés mahométans; on est chez eux parfaitement en sûreté, et il règne dans toute l’étendue de leurs domaines une excellente police. A Mali, Ibn-Batouta apprit qu’il y avait, dans l’intérieur, des peuplades païennes qui étaient anthropophages, et chez lesquelles on transportait les criminels et les exilés de Mali.
Ibn-Batouta retourna sur ses pas, et quitta le royaume de Mali. Il vit des chevaux marins paissant sur les bords du fleuve. Ils étaient, dit-il, plus grands que des chevaux; et ils portent, comme eux, une queue et une crinière, mais ils ont des pieds d’éléphant. Ibn-Batouta arriva ensuite à Timbouctou, ville située, dit-il, à quatre milles du Nil. Dans l’extrait de son voyage, il n’est rien dit de plus sur cette ville.
A Timbouctou, Ibn-Batouta s’embarqua sur le Nil dans un canot fait du tronc d’un seul arbre. Il payait les frais de son voyage avec du sel et des aromates.
Ibn-Batouta parvint ainsi à la ville de Koukou, qui est grande et située sur le Nil. C’est la plus belle de toutes les villes qui sont en la puissance des Nègres.
Selon un autre extrait du même voyage, Ibn-Batouta se serait rendu de Koukou à la ville de Berdamma, dont les habitants protégent les caravanes, et ont de belles femmes.
De là notre voyageur arriva à Tekedda (2), où il y a des scorpions dont la morsure est mortelle. La ville est construite en pierre rougeâtre; les eaux coulent à travers des veines de cuivre, qui lui donnent une saveur désagréable. Les habitants ne s’occupent que de commerce; ils vont en Égypte, et y achètent des étoffes précieuses; ils ont un grand nombre d’esclaves et d’affranchis. Les mines de cuivre sont hors de la ville: on extrait le métal de la terre; on le fond en masse, et on le met en barres, que l’on transporte dans le pays des Nègres. Le sultan de ce pays est de la nation des Berbers (3).
De Tekedda, Ibn-Batouta se prépara à retourner à Sidjilmessa, et il se dirigea avec une caravane sur Tewat (Touat). Il y a soixante et dix stations entre Tekedda et Tewat. Les voyageurs doivent apporter avec eux leurs provisions; car on ne trouve sur cette route que du lait et du beurre, qu’on se procure avec des étoffes.
De Tewat on arrive à Kahor, qui appartient au sultan de Kerkeric, et qui abonde en pâturages; ensuite on voyage pendant trois jours dans un désert, sans eau; et après on marche encore quinze jours dans un désert, qui ne manque pas d’eau, et qui cependant ne présente point d’habitations. Enfin l’on arrive dans un endroit où la route se divise en deux. Une des branches de cette route conduit à Tewat (Touat), et l’autre en Égypte. C’est à Tewat, au point de séparation des deux routes, que l’on trouve des puits dont l’eau est ferrugineuse. Le linge qu’on y lave, devient noir.
De ce lieu, après dix jours de marche, Ibn-Batouta parvint à Dekha, qui est habité par une tribu de Berbers.
On marche sur le territoire de cette tribu pendant un mois, et l’on arrive à Bouda, qui est la plus grande ville du pays de Tewat; ce qui prouve que le pays de Tewat ou Touat avait alors une grande étendue.
De Bouda Ibn-Batouta arriva à Sidjilmessa; et, ce qui est très-remarquable, il y faisait froid, et il y était tombé beaucoup de neige. Ceci prouve que les montagnes de l’Atlas sont très-hautes dans cette partie, et que le Sidjilmessa est sur un plateau très-élevé.
De Sidjilmessa Ibn-Batouta parvint facilement à la ville royale de Fez, «où nous avons, dit-il «jeté le bâton de voyageur.»
Il était nécessaire de nous étendre un peu sur les voyages d’Ibn-Batouta, parce qu’il est le premier des voyageurs qui ont pénétré dans le centre de l’Afrique, parmi ceux dont la relation est parvenue jusqu’à nous; et qu’il forme la liaison entre les cosmographes du quatorzième siècle et Léon l’Africain, qui n’a écrit que dans le seizième siècle. Ibn-Batouta a traversé l’Afrique dans deux sens différents, du nord au sud, et de l’est au nord-ouest. Les notions qu’il nous donne s’accordent, sur presque tous les points, avec les relations les plus récentes des voyageurs modernes.
Nous voyons, par son ouvrage, qu’au quatorzième siècle le commerce était plus florissant dans l’intérieur de l’Afrique, qu’il n’est aujourd’hui; et la religion mahométane même paraît y avoir été plus répandue. L’ouvrage d’Ibn-Batouta nous prouve aussi que Léon l’Africain n’a pas été réduit à ses seules observations, pour composer l’excellente description de l’Afrique qu’il nous a donnée.
Les Portugais, qui ouvrirent aux nations d’Europe la carrière des découvertes, furent aussi les premiers qui se procurèrent d’une manière directe des notions sur Timbouctou. Le Vénitien Cadamosto, envoyé par eux pour explorer les côtes d’Afrique, pénétra jusqu’au Sénégal et à la Gambie en1455, et, le premier, recueillit des renseignements précis sur le commerce de Timbouctou avec les royaumes du nord de l’Afrique. Il eut connaissance de l’oasis d’Hoden, où l’on séjournait; et de Tegazza, où l’on allait chercher le sel que l’on portait à Timbouctou.
Les premiers établissements des Portugais dans l’île d’Arguin leur procurèrent des relations avec les états nègres situés sur les bords du Sénégal et de la Gambie. Bemoys, prince des Jalofs, rechercha leur alliance. Il se rendit à Lisbonne, fut converti au christianisme, et se fit baptiser le3novembre1489. Il donna les renseignements les plus satisfaisants sur le Timbouctou et Djenna (Guinea); et ces renseignements se trouvaient d’accord avec tout ce que l’on savait d’ailleurs sur le grand commerce qui avait lieu avec ces contrées. On parlait du roi de Toucourof comme, d’un souverain très-puissant. Toucourof est probablement le Tocrour des auteurs arabes; et ceci prouverait que la ville et l’état de ce nom ne doivent pas être confondus avec la ville et le royaume de Timbouctou, comme l’ont prétendu quelques géographes.
Quoi qu’il en soit, les Portugais, qui avaient fini par poignarder Bemoys, se lièrent avec un roi des Mandingues, nommé Mandi; avec Temala roi des Foulahs; et envoyèrent, si l’on en croit l’historien Barros, diverses ambassades à Timbouctou, sur lesquelles il ne nous a été transmis aucun détail. Seulement nous savons qu’alors de nombreuses caravanes de marchands se rendaient du Caire, de Tunis, de Tremezen, de Maroc, de fez, et de tous les royaumes au nord de l’Afrique, à Timbouctou et à Genna ou Jenni: ce dernier lieu est évidemment le Guenoa et le Genova des cosmographes des quatorzième et quinzième siècles. Il est, dit Barros, situé plus à l’ouest, et est plus célèbre que Timbouctou.
On voit par l’ouvrage de Schehab-Eddin-Ahmet, natif de Fez, dont M. Silvestre de Sacy a donné un ample extrait, qu’au milieu du seizième siècle, 1551, les Arabes ne connaissaient rien au delà du royaume de Jenné ou de Guinée versl’occident, parce que leurs découvertes s’étaient faites par l’intérieur. En effet, Schehab-Eddin-Ahmet, en décrivant le Nil, s’exprime ainsi: «La branche de ce fleuve, qui coule dans le pays de Djénawa, ne va point jusqu’à l’Océan; elle ne coule que jusqu’à la contrée qui est habitée.» Djénawa nous paraît être le Jenné de Mungo-Park, qui est, comme le prouve le passage de Léon l’Africain que nous avons rapporté, le Ghinea des Portugais. Ceux-ci, qui s’étaient avancés dans l’intérieur de l’Afrique, en partant du rivage, et en sens contraire des Arabes, n’avaient que des notions confuses sur les contrées situées au-delà de Djenné. Ainsi le pays de Guinée formait la limite des connaissances géographiques des Portugais vers l’orient, et celle des Arabes vers l’occident. Et comme il arrive toujours pour les contrées où se sont arrêtés long-temps les progrès des découvertes, ou étendit par la suite ce nom à tous les nouveaux pays que l’on découvrit, soit au sud, soit à l’ouest, soit à l’est; et une grande partie de l’Afrique reçut le nom de Guinée. Barros dit positivement, dans le passage que nous avons cité, que les Portugais ne se rendaient point à Timbouctou, mais à Genna.
De Genna ou Jenné, l’or que l’on recevait en échange des marchandises européennes, était transporté à Mina, forteresse bâtie par les Portugais sur la côte d’Afrique, qui a pris de là son nom de Côte-d’or. De toutes les côtes d’Afrique, c’est en effet la plus rapprochée de ces contrées, et celle d’où il paraît le plus facile d’y arriver.
Satisfaits d’avoir établi ces relations commerciales, les Portugais ne cherchèrent point à faire de nouveaux voyages à Timbouctou, ni à établir avec cette ville une communication directe. Ils avaient formé de grands établissements dans le Congo; et c’est en pénétrant dans l’intérieur de cette contrée, que leurs missionnaires contribuèrent efficacement aux progrès de la géographie en Afrique.
§ III. Depuis le commencement du seizième siècle et la publication de l’ouvrage de Léon l’Africain, jusqu’à la formation de la société établie à Londres en1788, pour les progrès des découvertes dans l’intérieur de l’Afrique.
Table des matières
La Géographie de Jean Léon, surnommé l’Africain, fut terminée en1526. L’auteur la traduisit lui-même en italien; son manuscrit fut égaré, ensuite retrouvé, et enfin publié par Ramusio en1550. Cet ouvrage jeta un jour tout nouveau sur l’intérieur de l’Afrique. C’est encore aujourd’hui pour ces régions la principale autorité, la source d’instruction la plus abondante et la plus pure. Ce Maure, natif de Grenade, avait accompagné à Timbouctou son oncle, qui y avait été envoyé en ambassade par le roi de Fez. Jean Léon ne revint qu’au bout de quatre ans: pendant ce temps il voyagea dans l’intérieur de l’Afrique, et parcourut quinze royaumes différents, qu’il a décrits. Les notions les moins douteuses que l’on a pu acquérir dans ces derniers temps, coïncident avec celles qu’il nous a données.
Vers la fin du XVe siècle, le commerce de Timbouctou éprouva une révolution par les conquêtes des souverains maures, qui s’étaient emparés de cette ville. Ils avaient étendu leur empire jusque sur le Sénégal; et, trouvant plus avantageux de rapprocher de ce fleuve l’entrepôt principal du commerce de ces contrées, ils l’avaient établi à Guineva ou Djenné. Ce dernier lieu était devenu le centre des caravanes; et l’on ne doit pas s’étonner, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, que le nom de Guineva ou de Guinée se soit étendu jusqu’à l’embouchure du Sénégal et de la Gambie, et même jusqu’à la côte qui au sud faisait face au fleuve du Soudan, ou au Niger, et qui se trouvait la plus rapprochée de la contrée de Guineva. Par un déplacement dans les dénominations, qui est commun en géographie, cette côte est aujourd’hui la seule qui ait conservé le nom de Guinée.
Mais la situation politique de ces régions n’était plus la même lorsque Jean Léon y voyageait. En1500, Soniheli, roi de Timbouctou et de Gago, mourut. Un nègre qui commandait ses armées, nommé Aboubakre-Ischia, leva l’étendard de la révolte. Dans l’espace de quinze ans, il conquit un grand nombre de provinces, et enleva aux Maures l’empire du Soudan. Il établit définitivement à Timbouctou le commerce qui se faisait auparavant à Gueneva ou Djenné. C’est cet Aboubakre-Ischia qui régnait lorsque Léon l’Africain voyageait dans le Soudan. Ce roi s’était emparé du royaume de Gualata au nord; il avait rendu Agadez et le royaume de Melli tributaires; il avait conquis et réuni à ses domaines les royaumes de Guber et de Cano, de Cachenah, de Zegzeg et de Zanfara. Le roi de Ouangara avait conservé son indépendance; mais il se trouvait placé alors au milieu de deux puissants ennemis, qui étaient Ischia à l’occident, et le roi de Bornou à l’orient.
Marmol (qui, comme Léon l’Africain, était natif de Grenade) écrivit en espagnol une description de l’Afrique, qui fut publiée dans les dernières années du seizième siècle. Cet auteur a, en partie, puisé tout ce qu’il dit de l’intérieur de l’Afrique, dans Léon l’Africain et d’autres auteurs arabes; mais cependant sa description renferme aussi quelques notions originales, qu’il avait recueillies en Afrique même, où il avait fait vingt ans la guerre, et où il avait été retenu comme esclave pendant sept ans et huit mois. Il fait connaître avec beaucoup de détail l’état florissant du commerce qui avait lieu entre le nord de l’Afrique et Timbouctou et le pays des Nègres; il indique les villes où l’on apportait l’or que l’on en tirait en abondance.
La grande Géographie de l’Afrique, du Vénitien Livio Sanuto, parut après la publication de la première partie de celle de Marmol, mais avant que la dernière partie de la description du géographe espagnol eût été mise au jour. L’ouvrage de Livio Sanuto, remarquable pour l’époque à laquelle il fut publié, et dont toutes les cartes ont été dessinées par l’auteur, est, pour ce qui concerne l’intérieur de l’Afrique principalement, composé, comme celui de Marmol, d’après Léon l’Africain, qu’il cite fréquemment; mais il présente cependant des idées neuves, dont nous aurons à nous occuper par la suite.
Les publications successives des ouvrages de Léon l’Africain, de Marmol et de Sanuto, réveillèrent chez les nations d’Europe l’ardeur des découvertes pour l’intérieur de l’Afrique, ardeur qui s’était ralentie, ou plutôt qui s’était dirigée vers d’autres contrées.
Les Anglais, les premiers, renouvelèrent les tentatives qui avaient été faites pour connaître les régions centrales de l’Afrique, et cherchèrent à parvenir à la ville qui alors était considérée comme la capitale de toutes ces contrées, à Timbouctou.
En1594, un nommé Antoine Dassel envoya à Maroc pour y recueillir de son correspondant, Laurent Madoc, des informations sur Timbouctou et Gago, et sur la conduite des Maures qui avaient fait depuis peu la conquête de ces deux pays sous Alkayd-Hamet. Madoc confirma l’idée qu’on avait de la richesse de ces contrées, et rendit témoignage qu’il en avait vu arriver trente mulets chargés d’or.
Tout exagéré que paraissait être ce rapport, il l’était beaucoup moins que les récits des auteurs arabes et que ne le furent par la suite ceux des Européens. Ibn al Ouardi, auteur du treizième siècle, assure qu’il y a clans le pays de Ganah un morceau d’or qui est gros comme un rocher. Yakouti, qui écrivait dans le commencement du quinzième siècle, dit, en décrivant le Belad al Tibr ou le pays de l’or pur, que dans cette contrée on voit l’or sortir du sable comme ailleurs les plantes sortent de terre. Léon l’Africain, et Dapper d’après lui, nous disent que l’empereur de Timbouctou possédait des lingots d’or, dont quelques-uns pesaient plus de treize cents livres.
Quoi qu’il en soit de ces récits, il est du moins certain que tous les renseignements s’accordaient à faire considérer le commerce de l’intérieur de l’Afrique comme une source de richesses.
Alors la compagnie de marchands qui avait obtenu de la reine Élisabeth, en1588, le privilége exclusif du commerce du Sénégal et de la Gambie, fit partir, en1618, un nommé George Thompson, dans le but de pénétrer jusqu’à Timbouctou. George Thompson remonta la Gambie, et paraît s’être avancé jusqu’à Tenda, ou jusqu’aux monts qui séparent la Gambie du Sénégal. Il apprit que ce district était fréquenté par des caravanes qui s’y rendaient du nord de l’Afrique; mais il ne put aller plus loin, et fut assassiné, soit par les natifs, soit par quelques-uns des siens, dont son caractère altier avait provoqué la haine. Tous les détails relatifs à son expédition furent perdus.
La compagnie anglaise ne se rebuta point, et envoya une seconde expédition, qui fit voile pour la Gambie en1620, et dont Richard Jobson était le chef. Richard Jobson ne paraît pas s’être avancé beaucoup plus loin que son prédécesseur, c’est-à-dire qu’il n’a pas dépassé les rivières et les montagnes de Tenda: mais il établit des relations amicales avec les habitants du pays: il apprit par eux l’existence d’une ville située à quatre journées de distance, nommée Tombokonda (Tambakunda de Mungo-Park); il entendit parler d’une autre ville nommée Jaye. Dès-lors il ne douta point que Tombakonda ne fût Timbouctou, et que Jaye ne fût Gago. Satisfait d’avoir réussi à se rendre dans le pays où se faisait le commerce de l’or, Jobson ne chercha même pas à pénétrer jusqu’aux deux villes qu’il regardait comme les capitales de ces contrées: il retourna sur ses pas, et publia, en1623. une relation de son voyage, qui renfermait les premiers détails intéressants que l’on eût encore mis au jour sur le fertile territoire qu’arrose la Gambie.
Après le voyage de Jobson, les Anglais suspendirent leurs efforts pour parvenir jusqu’à Timbouctou; car je ne parlerai pas du voyage d’un anonyme qui aurait eu lieu en1661, et dont la relation fut trouvée dans les papiers du docteur Hook. Ce voyage, qu’on a attribué à un certain Vermuyden, ne renferme que des détails vagues et insignifiants.
Les Français, qui pour ces contrées étaient entrés tard dans la carrière des découvertes, s’y engagèrent avec beaucoup de succès. Une compagnie de négociants de Rouen et de Dieppe, qui paraît s’être formée vers1626, fraya la route à la compagnie des Indes occidentales, qui fut érigée par un édit du roi en mars 1664. D’autres compagnies d’Afrique lui succédèrent: on bâtit le fort Saint-Louis. De Brue, un des plus habiles agents de cette compagnie, pénétra en1698jusqu’au royaume de Galam, au-delà du confluent de la Falémè et du Sénégal. Là il recueillit des renseignements sur Timbouctou, qu’on lui dit être situé, non sur le Niger, mais dans l’intérieur des terres, à cinq journées d’une ville nommée Timbi. Mais, d’après le détail de l’itinéraire qu’il nous a donné, il nous paraît évident que, n’ayant pas connu l’existence de Timbi et de Timbou des Foulahs de la côte de Guinée, au sud de la Gambie, il a confondu cette ville de Timbou de Guinée avec la ville de Timbouctou du Soudan, qui en est éloignée de plus de680milles. M. d’An ville, qui ignorait également l’existence des villes de Timbi et de Timbou de la Guinée, en faisant une fausse application de cet itinéraire, a placé à l’est une suite de positions qu’il fallait mettre au sud: et il a rempli ainsi cette partie de sa carte d’erreurs graves, qui ont trompé tous les géographes qui l’ont suivi. Dès qu’il est reconnu que le Tambouctou de l’itinéraire de de Brue est Timbou dans la Guinée, nous ne devons pas être étonnés que le voyageur qui l’a donné, ait dit que cette ville n’était pas sur le Niger, mais dans l’intérieur des terres; car Timbou de Guinée, placée près d’un des petits ruisseaux qui contribuent à former les sources du Sénégal, ne se trouve voisine d’aucun grand fleuve ni d’aucune rivière considérable.
De Brue se procura aussi à Tripoli des renseignements sur les caravanes qui du nord de l’Afrique se rendaient régulièrement à Timbouctou, pour y faire le commerce. Il sut qu’elles allaient aussi au Fezzan et dans le pays de Zanfara, d’où, ainsi que de Gago, on apportait beaucoup d’or à Timbouctou. De Brue compte 450lieues entre cette ville et Tripoli.
De Brue ignorait que, quelques années auparavant, un Français, nommé Paul Imbert, était parvenu à se rendre de Tripoli à Timbouctou par le moyen des caravanes: et ce fait remarquable, renfermé dans une relation obscure, n’a pas été connu non plus de ceux qui ont, en ces derniers temps, tracé les progrès de la géographie dans ces contrées. Paul Imbert, natif des Sables d’Olonne, était esclave d’un eunuque blanc, Portugais d’origine, nommé Hamar, que le roi de Tafilet avait envoyé deux fois à Timbouctou, qu’on disait être alors la capitale du royaume de Gago. Il fit plusieurs fois la relation de son voyage à un nommé Charant, qui en a publié quelques particularités dans une lettre qu’il fit imprimer en1670. La distance de Maroc à Timbouctou est de quatre cents lieues selon Paul Imbert; et les caravanes qu’on y envoyait alors régulièrement pour le commerce, mettaient deux mois à se rendre de la première de ces villes à la seconde. Les habitants de la côte de Guinée se rendaient aussi à Timbouctou pour y commercer, et rapportaient beaucoup d’or de cette contrée. Les Anglais avaient cherché à y pénétrer en remontant la Gambie; mais ils n’avaient pas réussi.
Les événements qui eurent lieu à cette époque contribuèrent à établir des communications plus régulières entre Maroc et Timbouctou.
En1668ou en1670, l’ambition porta Muley-Archid, roi de Tafilet et de Maroc, à s’emparer de l’état de Suz, où régnait Sidi-Ali Morabite, qui fut obligé de s’enfuir au-delà du Grand-Désert pour échapper à la férocité du vainqueur. Muley-Archid le poursuivit, et arriva avec une partie de sou armée sur les confins du royaume de Bambarra, entre Djenné (Guinée) et Timbouctou. Mais le roi de Bambarra ne voulut pas violer les droits de l’hospitalité, et refusa de livrer Sidi-Ali à Muley-Archid. Celui-ci fut obligé de s’en retourner dans ses états. Sidi-Ali avait fait au roi de Bambarra présent de deux esclaves blanches dont ce prince était devenu éperdument amoureux. Sidi-Ali acquit par ce moyen tant d’influence auprès de lui, qu’il obtint le commandement de Timbouctou, où il s’établit avec une garnison de Maures. Sidi-Ali, après avoir discipliné une armée de Nègres du Bambarra, traversa le désert pour faire la guerre à Muley-Archid. Ce roi mourut lorsque Sidi-Ali parvint, avec son armée, aux confins de l’état de Suz. Comme Sidi-Ali voulait seulement se venger et non pas conquérir, Muley-Ismaël, qui venait d’être proclamé empereur de Maroc, lui persuada facilement de faire la paix et de congédier ses troupes nègres, que Muley-Ismaël prit à son service, et qu’il reçut dans son armée, déjà en grande partie composée de nègres que Muley-Archid avait emmenés avec lui du Soudan l’année précédente. Muley-Ismaël saisit cette occasion d’étendre sa puissance dans les riches contrées du Soudan. Il envoya des troupes maures pour renforcer la garnison qui s’y trouvait, et assujettit Timbouctou à un tribut considérable; mais, comme d’un autre côté il garantit cette ville des incursions des Arabes du désert, auparavant fréquentes et désastreuses, il rendit son commerce beaucoup plus florissant. Il profita aussi de son ascendant sur les peuples du Soudan pour faire venir de ce pays un grand nombre de nègres qu’il incorpora dans ses troupes, et qui se sont mêlés avec les habitants de l’empire de Maroc, et y ont formé cette sorte de population mixte que l’on remarque encore aujourd’hui dans ces contrées. Muley-Ismaël mourut en1727, tellement riche en or, qu’on prétend que même tous ses ustensiles de cuisine étaient composés de ce précieux métal. Ses successeurs ne surent pas conserver la même autorité sur les tribus belliqueuses et sur les autres peuples du Soudan. Timbouctou cessa d’envoyer le tribut accoutumé; et le commerce de cette ville, devenu moins sûr et moins régulier, diminua dès-lors considérablement.
Cependant les Anglais continuèrent leur commerce sur la Gambie, mais ne réussirent point à pénétrer dans l’intérieur. Les voyages de Stibbs en1723, et ceux de Moore en1731, ainsi que les récits du nègre Job-Ben-Salomon, donnèrent des connaissances plus précises sur cette partie de l’Afrique; mais elles ne reculèrent pas les limites des découvertes. Au contraire Job-Ben-Salomon, en assurant que Tombuto était situé vis-à-vis Bunda et de l’autre coté du Sénégal, confirma l’erreur qu’avait accréditée Jobson en supposant ainsi, que la capitale célèbre du Soudan était peu éloignée des établissements européens. Ce n’est pas que Jobson et Job-Ben-Salomon eussent le dessein de tromper; mais ils étaient eux-mêmes abusés par la ressemblance des noms. Les cartes d’Ortelius, de Mercator, et d’un grand nombre de géographes des seizième et dix-septième siècles, entretenaient cette erreur, et plaçaient Timbouctou sur les bords du Sénégal, et à peu de distance de son embouchure. Il n’y a guère de doute que le Bunda de Job ne soit le Bondou de Mungo-Park; et la ville de Tombuto est probablement le lieu nommé Tambouanni ou Tambouana, située à seize lieues de Calam, et où il se fait selon Saugnier un commerce considérable d’esclaves.
Les Français, qui, sur le Sénégal, avaient formé des établissements florissants et situés dans l’intérieur des terres, se trouvaient mieux placés que les Anglais pour acquérir des notions sur le centre de l’Afrique et pour s’avancer dans ces contrées. Aussi, dès1715, un voyageur hardi, qui depuis devint maître maçon et entrepreneur de bâtiments à Paris, parvint dans le royaume de Bambouk, et il en rapporta de l’or. La compagnie d’Afrique française ne perdit jamais de vue ce pays, entouré et fertilisé par la Falémé et le Sénégal: elle y envoya ses agents à différentes époques en1730, en1731, 1732, 1744 et même en1786.
Cette compagnie ne négligea pas non plus de prendre des informations sur Timbouctou. Elle apprit que cette ville était à quarante journées de chemin, ou deux cent quarante lieues du Fort St.-Joseph ou de Galam, et au-delà du royaume de Bambarra; que l’on y recevait des caravanes de Médine, et que ses habitants embarquaient leurs marchandises sur le fleuve pour les envoyer à Djenné (Guinée), ville placée à une demi-lieue de la séparation de deux rivières; circonstance remarquable, sur laquelle nous reviendrons plus tard.
Un nommé de Flandre avait résolu, en1742, d’aller à Timbouctou, et mourut avant d’avoir entrepris ce voyage. Le savant naturaliste Adanson, qui se trouvait au Sénégal, de1749à1753, fut sur le point d’entreprendre avec une caravane la traversée du désert, pour se rendre à Timbouctou et à Agadez. Enfin, la compagnie du Sénégal et le gouvernement français formèrent, pour arriver jusqu’à Timbouctou, un projet auquel d’Anville prit part. Ce célèbre géographe, en nous instruisant de cette particularité, ne nous a point appris les circonstances qui en empêchèrent l’exécution. Mais, comme il ne négligeait aucun moyen pour perfectionner ses ouvrages, il recueillit sur l’intérieur de l’Afrique quelques renseignements du père Sicard, qui avait voyagé dans la haute Égypte, et qui avait appris d’un noir de la capitale du Bornou, que cette ville se nommait Kerné; que la rivière qui traversait ce royaume de Bornou, se nommait Bahr el Ghazel, et qu’elle communiquait (sur-tout dans la saison pluvieuse) avec le Nil, ou Bahr el Abiad, par un embranchement de fleuve nommé Bahr el Azrek. D’Anville tira aussi d’un envoyé de Tripoli quelques lumières sur la marche des caravanes qui se rendaient de cette ville à Timbouctou, et sur les lieux que traversaient ces caravanes pendant ce voyage. Ce grand géographe a fait usage de tous ces documents dans la carte d’Afrique qu’il a dressée en1749.
Les Anglais s’étant emparés, pendant la guerre de Sept-Ans, des établissements des Français sur le Sénégal, les tentatives que ceux-ci avaient faites pour pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique furent nécessairement suspendues. La paix de 1763laissa les Anglais en possession de ces établissements. En1779, les Français les enlevèrent aux Anglais; et ils restèrent définitivement à la France en vertu du traité de1783.
Bientôt après, les relations des naufrages de Follie, de Saugnier et de Brisson, qui tous se perdirent sur la côte d’Afrique, en1784et 1785, et qui furent faits prisonniers, procurèrent quelques notions intéressantes sur cette partie du désert voisine de la côte, qui s’étend entre la rivière de Nun et le fleuve du Sénégal. Ces relations qui furent publiées quelques années après, firent mieux connaître les mœurs féroces des Maures; mais elles n’ajoutèrent rien à ce que l’on savait sur l’intérieur de l’Afrique et sur les régions où était situé Timbouctou.
En1785, M. Von Einsiedel, gentilhomme saxon, et quatre autres voyageurs allemands, encouragés par M. de Castries, ministre de la marine en France, se rendirent à Tunis sous la protection du gouvernement français, avec le dessein de pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique, et de se rendre au Sénégal en traversant le Grand-Désert. Ils furent présentés par M. Venture, envoyé de France au Bey, qui leur promit son appui. La peste, qui exerçait ses ravages à Tunis, les força de suspendre leur projet, et bientôt de l’abandonner. Cependant M. Einsiedel ne revint en Saxe qu’en1787, et publia depuis, les informations qu’il avait recueillies des naturels de l’Afrique, sur l’intérieur de cette partie du monde.
On lui a dit que la distance entre le Fezzan et Bornou était de dix journées, dont quatre font un degré. De tous les états des Nègres ou du Soudan, c’est le Koukou qui confine au Sennaar, et qui est le plus à l’est. Les Nègres de Bornou disent que ceux de Koukou sont chrétiens. Au nord-ouest sont Kachna, Gnou et Zemzem; à l’ouest et au sud-ouest, Bornou, El-Mabrouk et Kounscha. Au nord-ouest de Bornou est Agadez ou Ogadez; à l’ouest, Zanfora (c’est au sud-ouest sur les cartes de Rennell); au sud-ouest et au sud, sont Afnou, Kanem, Schickou, Bitou, et Engar.
En allant de Afnou à l’ouest, on trouve Sogsog et Escar. En suivant la même direction, l’on arrive à Cassena, Enzala, Ekabli, qui au sud confinent avec Jaouri et Nafi.
A l’ouest d’Ekabli sont Jenni (c. a. d. Djenné ou Guinée) et Avan, qui à l’ouest sont bornés par Timbouctou, et au midi par Mandra et Mourki.
Au midi de Timbouctou est Bob ou; et au sud-ouest, Bambarra, qui n’est pas très-éloigné de l’établissement des Français au Sénégal.
M. Einsiedel, d’après les rapports qu’on lui a faits, donne sur chacun de ces états des détails intéressants et qui semblent porter le cachet de la vérité. Dans ses descriptions, il détermine encore avec plus de précision les positions relatives de chacun d’eux. Ainsi, nous dit-il, on ne trouve pas de poudre d’or dans le Bornou; mais on la va chercher dans une contrée située loin au midi. La capitale du Bornou s’appelle Mokowi. Koukou est immédiatement à l’est de Bornou. Zanfora est entre Bornou et Agadez: ce pays est déchiré par des guerres intestines. Au nord de Bornou sont les Zemzems, peuple à moitié sauvage; puis Kachna et Gnou. Bobou, au midi de Timbouctou, lui fournit beaucoup d’or. Timbouctou était alors tributaire de l’empereur de Maroc.
Les royaumes les plus étendus et les plus puissants sont ceux de Bornou, d’Afnou, du Soudan, et de Timbouctou; et ensuite ceux d’Agadez, d’Enzala, de Schikou et de Bitou. L’arabe ne suffit pas pour se faire entendre dans l’intérieur de l’Afrique; il faut encore connaître les langues de Bornou et de Timbouctou, qui sont les plus répandues. Tels sont les principaux renseignements qui furent donnés à M. Einsiedel.
En1786, le directeur de la compagnie française du Sénégal envoya Rubault par terre jusqu’à Galam; et, quelque temps après, Picard, autre employé de la même compagnie, se rendit à Fouta-Toro. Ces deux voyages procurèrent quelques lumières sur les contrées arrosées par le Sénégal, mais n’apprirent rien de nouveau sur celles qui sont l’objet de nos recherches.
En1788, le gouvernement français résolut de tenter une nouvelle expédition dans l’intérieur de l’Afrique. On avait questionné à Paris des Maures qui disaient avoir fait le voyage de Timbouctou, et qui donnaient même les détails de la route qu’ils avaient parcourue. Ce fut d’après ces renseignements, que M. de Boufflers, alors gouverneur du Sénégal, prit des engagements avec un chef arabe nommé Sidi-Mohammed, résidant au Sénégal, pour la sûreté des voyageurs qu’il se proposait d’envoyer à Timbouctou, et qu’il l’intéressa au succès de cette entreprise par la promesse d’une forte somme. M. Geoffroy de Villeneuve, auquel nous devons un petit ouvrage intéressant sur l’Afrique, devait être un des principaux chefs de cette expédition, qui n’eut pas lieu, parce que la révolution française survint et en empêcha l’exécution.
§ IV. Depuis l’établissement de la Société pour les progrès des découvertes en Afrique, jusqu’à nos jours.
Table des matières
Nous avons tracé l’exposé succinct des voyages entrepris dans l’intérieur de l’Afrique, et des tentatives faites par les Européens pour lier avec Timbouctou un commerce régulier, jusqu’à l’époque où il se forma à Londres une société, afin de seconder les progrès de la géographie en Afrique. Cette société se réunit pour la première fois le9juin1788. Le commerce, ou le désir d’acquérir des richesses, n’était pas le but direct des hommes respectables qui la formaient; et, quelque avantage que leur patrie sous ce rapport dût retirer de leur générosité et de leurs efforts, les membres de cette association n’étaient animés que par leur amour pour la science, et par leur zèle pour les progrès des découvertes. Des souscriptions volontaires furent reçues; un comité fut choisi pour diriger les opérations de la société: tous les moyens d’un gouvernement éclairé qui sait si bien seconder et faire tourner à son profit les entreprises utiles formées par l’intérêt ou le patriotisme des individus, furent mis à la disposition de ce comité.
Le premier missionnaire géographique dont la société fit choix, devait donner de grandes espérances; c’était Ledyard, que la nature semblait avoir formé tout exprès pour mener une vie dure et errante, et qu’elle avait doué d’un grand talent d’observation. Il avait fait le tour du monde avec Cook, comme caporal de marine; il avait été à pied jusqu’au Kamtschatka. Il se proposait de traverser l’océan Pacifique, l’Amérique et l’océan Atlantique, lorsqu’il fut pris par les Russes, qui le soupçonnèrent d’espionnage, et le renvoyèrent en Prusse. Le comité de la société nouvellement formée lui proposa de repartir pour l’intérieur de l’Afrique: il accepta cette proposition avec joie.
Ledyard partit de Londres le30juin1788; il se rendit à Alexandrie, puis au Caire, prenant par-tout des informations sur l’objet de sa mission. Il se disposait a se rendre, en traversant le désert, dans le Sennaar, lorsqu’il succomba, au Caire, à une fièvre bilieuse.
M. Lucas, qui avait résidé seize ans à Maroc, comme vice-consul et chargé d’affaires, et qui, à son retour à Londres, avait été nomme interprète des langues orientales par le gouvernement anglais, s’offrit au comité pour entreprendre le périlleux voyage de Timbouctou. Par ses connaissances des langues et des usages d’Afrique, nul ne paraissait plus propre à réussir dans une telle entreprise. M. Lucas, envoyé fort jeune à Cadix pour y recevoir une éducation commerciale, avait été pris à son retour par un corsaire de Salé, puis emmené à la cour de Maroc, où il était resté trois ans avant d’obtenir sa liberté: il était devenu ensuite vice-consul auprès du même monarque qui l’avait retenu comme esclave; et, par son long séjour en Afrique, il pouvait être considéré comme un Africain.
M. Lucas partit de Marseille le18octobre 1788; et, le du même mois, il était à Tripoli. Il voulut se rendre au Fezzan par la route de Mesurata; mais il n’alla pas plus loin que cette dernière ville, dont le gouverneur ne put lui fournir l’escorte nécessaire pour continuer sa route. M. Lucas recueillit des renseignements intéressants sur le Fezzan et sur les voyages des Arabes dans1intérieur de l’Afrique, du chérif Inhammed qui, en sa qualité de marchand d’esclaves, avait visité ces contrées. M. Lucas retourna à Londres. Les informations qu’il avait reçues du chérif Inhammed se trouvaient conformes à celles que la société s’était procurées de Ben-Ali, natif de Maroc, qui, vingt ans auparavant, avait aussi voyagé dans l’intérieur de l’Afrique.
Les difficultés qu’on éprouvait pour pénétrer par le nord jusqu’à Timbouctou engagèrent à tenter une expédition en partant de Sierra-Leone, où les Anglais avaient établi une colonie. MM. Watt et Winterbottom, deux employés de cette colonie, s’avancèrent en1794dans l’intérieur jusqu’aux deux villes principales, nommées Timbo et Laby (Labbé), dans le royaume des Foulahs: mais ils ne passèrent point les montagnes qui paraissent séparer cette contrée des sources du Joliba ou du Niger. Ils apprirent seulement à Laby, qu’il y avait un commerce établi entre ce lieu et Timbouctou, quoique la distance qui sépare ces deux lieux soit de quatre mois de chemin; peut-etre comptait-on aussi le temps du retour. Les habitants indiquèrent six royaumes que l’on traversait pour arriver à Timbouctou, savoir: Belia, qui se trouvait le plus proche des Foulahs; le second était Bouria, le troisième Manda, le quatrième Sego, le cinquième Sousundou, le sixième Genah (ou Djenné), qui se trouvait le plus rapproché de Timbouctou. Un coup-d’œil jeté sur la carte suffit pour démontrer combien la dernière partie de cet itinéraire s’accorde avec la route qu’a depuis parcourue Mungo-Park: Sousundou est sans aucun doute Sansanding, où ce hardi voyageur s’est embarqué à son second voyage, et qui se trouve situé un peu à l’est de Sego.
Les efforts des Anglais pour pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique, éveillèrent l’attention de tous les savants de l’Europe. Niebhur, un des voyageurs les plus judicieux et les plus instruits, crut alors devoir publier, dans un recueil périodique, les renseignements que lui avait donnés sur l’intérieur de l’Afrique un envoyé du pacha de Tripoli, nommé Abd-Arrachman-Aga.
Le Niger ou le grand fleuve qui traverse le pays de l’Abyssinie, si l’on en croit Abd-Arrachman, a sa source dans les montagnes d’Abyssinie et coule à l’ouest. Afnou et Bornou sont deux grands royaumes situés le long du Niger, et peuplés par des Nègres. Les rois de ces deux contrées sont musulmans. Berghermé et Andam, deux provinces de Bornou, sont, dit-on, peuplées par des chrétiens. Les habitants de cette dernière province ont les dents pointues. Il y a parmi eux une race, nommée Jemjem, qui a aussi les dents pointues. L’or est la principale production du royaume d’Afnou. Ce royaume est arrosé par un grand fleuve, que l’on nomme Goulbi, dans la langue du pays; et c’est le même fleuvequ’on nomme Nil en Barbarie. Zanfara est une grande ville entourée de murs, et la résidence du roi. Abd-Arrachman fait mention d’Akades (Agadez), de Kanna (Cano), de Segsker (Zegzer), de Kardi et de Flata. Ghouari ou Kouar est une province où l’on trouve de l’or, et qui dépend d’Afnou. Tocrour est la résidence d’un sultan, qui est aussi vassal de celui d’Afnou; il possède les villes d’Andana et de Mara. Agate est le séjour d’un sultan, à qui appartient Kika, ville considérable. Kachne est une grande ville sur la route de Zanfara au Fezzan. Dans son territoire on trouve Kogho, Kankana, Kotour, Kouschi, Kiana, Saghani, Tagames, et Dandudjighi: tous ces lieux sont désignés parla dénomination de Berni, c’est-à-dire forteresses. Touarik est une ville riche et commerçante entre Zanfara et le Fezzan. Le royaume de Timbouctou est traversé par le Niger, et confine avec Maroc; il est très-grand. Le second domestique de l’aga y était né; mais il avait été enlevé jeune, et ne connaissait de son pays d’autres particularités, sinon que les habitants d’un certain canton, qu’on nommait Flata, étaient blancs. Timbouctou fait le commerce d’Afnou, de l’Égypte et de la Barbarie. Gadames, qui est l’entrepôt de Timbouctou, de Tunis et de Tripoli, est à deux journées de cette dernière ville. Le Fezzan en est à quarante journées. Les marchands et les pèlerins de Bornou, qui veulent aller en Barbarie, en Égypte ou à la Mecque, se réunissent à Zanfara avec ceux d’Afnou, et vont ensemble, par Kaschné et Touarik, au Fezzan. Ceux qui se rendent en Barbarie vont du Fezzan par Sourkné et Sebati à Tripoli. Et ceux qui ont l’Égypte pour but de leur voyage, vont par Oedsjelé au Caire. Bulma, Kouar, Meddan, et quelques autres petites villes sont dans la dépendance du Fezzan. Dans tout le Soudan ou la Nigritie les coquillages ou les cancres servent de monnaie. On compte trois mois de route de Tripoli à Zanfara, résidence du roi d’Afnou, en y comprenant les jours de repos de la caravane, qui ont lieu au Fezzan, à Touarik, et à Kaschné.
Tels sont les principaux renseignements donnés à Niébhur par Abd-Arrachman-Aga.
Il paraît que, vers1785, il vint à Tripoli un prince de Bornou. La soeur de M. Tully, consul anglais, le vit et s’entretint avec lui. Le peu qu’il a dit du Bornou donne l’idée d’un royaume fertile, puissant et civilisé. Vers1794, M. de Beaufois reçut des renseignements intéressants sur Timbouctou et Housa, d’un musulman nommé Schaabeny, dont nous parlerons plus amplement ci-après.
La société formée pour les découvertes en Afrique, à Londres, n’avait eu aucune part au voyage de MM. Watt et Winterbottom; mais ce voyage contribua peut-être à tourner ses regards vers la côte occidentale d’Afrique, et à lui faire penser que le meilleur moyen pour arriver à Timbouctou était de traverser le pays qu’arrose la Gambie. Le major Houghton, qui avait été consul anglais à Maroc, et major du fort de Gorée, partit de Pisania en1791, pénétra dans le royaume de Bambouk, et remonta vers le nord dans celui de Ludamar: c’est dans cette contrée que, trahi et dépouillé par les Maures, auxquels il s’était imprudemment confié, il périt dans le désert, soit par la main des assassins, soit par la faim et la soif. On ne put se procurer aucune des observations qu’il avait écrites pendant son voyage; mais on combina les renseignements contenus dans sa dernière lettre, datée du15juillet1791, avec ceux qui furent transmis vers la même époque par M. Magra, consul de S.M. britannique, et ceux que Lemprière avait obtenus dans son voyage à Maroc.
Après avoir mûrement délibéré, ce fut encore par les contrées qu’arrose la Gambie que la société pour les découvertes en Afrique chercha à atteindre le but qu’elle s’était proposé. Mungo-Park, natif de Selkirk en Ecosse, ayant exercé la profession de chirurgien, était depuis peu de retour des Indes orientales. Possédé du désir de parcourir des pays inconnus, il s’offrit au comité de la société, et fut accepté. Il n’est personne qui soit resté tout-à-fait étranger aux grands résultats de son voyage. Mungo-Park partit de Pisania, l’un des établissements anglais sur la Gambie, le2décembre1795, c’est-à-dire au commencement de la saison sèche. Il traversa les forets qui séparent la Gambie du Sénégal. Il pénétra dans le royaume de Bambouk, vit dans celui de Ludamar la place même où avait péri le major Hougthon, et atteignit enfin, à Sego, capitale du royaume de Bambarra, le Joliba ou le Niger. Il vit avec une surprise et un plaisir inexprimables ce fleuve majestueux, aussi large que la Tamise à Londres, rouler d’occident en orient ses flots brillants des rayons du soleil matinal: il courut se précipiter sur ses bords, se désaltérer dans ses eaux limpides, et remercia Dieu d’avoir permis que ses longs et pénibles travaux fussent enfin couronnés du succès. Cet enthousiasme était légitime. Le premier des Européens, il avait franchi les hauteurs qui séparent les bassins de la Gambie et du Sénégal de l’intérieur de l’Afrique, et qui paraissent le plus grand obstacle aux découvertes: il semblait avoir résolu le problême géographique qui divisait les géographes depuis tant de siècles; savoir, si ce grand fleuve de l’Afrique centrale coulait d’orient en occident, ou d’occident en orient. En parvenant jusqu’à ses rives, Mungo-Park s’ouvrait une route vers toutes les contrées de l’intérieur qu’on desirait connaître. Mungo-Park suivit ce fleuve jusqu’à Silla. Il apprit dans ce lieu qu’il n’était plus qu’à deux journées de chemin de la grande ville de Djenné (Guinée), et à quatre d’un grand lac nommé Dibbi, que traversait le Niger. Il recueillit les renseignements les plus circonstanciés sur l’espace qui restait à parcourir pour arriver à Timbouctou. Il résolut de retourner sur ses pas en prenant une autre route. Il se trouvait épuisé par la maladie, la faim et la fatigue, presque nu et sans aucun moyen de se procurer des vêtements, de la nourriture et des abris: enfin les pluies des tropiques augmentaient à mesure que la saison avançait. Bien plus dangereux encore étaient les Maures, dont la puissance se fait sentir quand on est parvenu dans l’intérieur de l’Afrique. Leur fanatisme intolérant et cruel devenait de jour en jour plus menaçant, et opposait des obstacles de plus en plus difficiles à surmonter.
De retour a Londres, Mungo-Park publia sa relation qui, de toutes celles qui ont paru, jette le plus de jour sur les vastes contrées de la Sénégambie, et a fait naître le plus d’espérances fondées de voir bientôt se dissiper les ténèbres qui nous dérobent la connaissance des parties centrales de l’Afrique.
Tandis que, sous la direction de la société pour les découvertes en Afrique, Mungo-Park obtenait de si brillants succès, un jeune homme instruit, né avec une fortune indépendante, sans l’influence ni le secours d’aucune société ni d’aucun gouvernement, mu par le seul désir de s’illustrer, forma le hardi projet de pénétrer aussi par l’est dans l’intérieur de l’Afrique.
Les voyages des missionnaires portugais en Abyssinie, pendant le seizième siècle, ceux de Bruce dans le dix-huitième siècle, avaient à la vérité procuré de grandes lumières sur cette contrée; mais ils n’en avaient donné que de très-faibles et de très-incertaines sur les régions centrales de l’Afrique, qui sont à l’ouest. Abyssinie est séparée de ces contrées par des montagnes qui probablement sont au nombre des plus élevées de toute l’Afrique, et peut-être du monde entier. Elles mettent de ce côté un obstacle invincible aux découvertes et aux communications commerciales, qui se font par le Sennaar, la Nubie et l’Égypte, situés au nord de l’Abyssinie. Avant l’établissement de la société anglaise pour les découvertes en Afrique, le Kordofan, situé à l’ouest du Sennaar, et contigu à ce royaume, était la contrée la plus reculée dans l’intérieur de l’Afrique, dont on eût une connaissance certaine. Bruce avait cependant marqué sur sa carte le Dar-Four comme un lieu traversé par les caravanes qui se rendaient au Caire. Ledyard entendit aussi parler du Dar-Four, dans les informations qu’il reçut sur l’intérieur de l’Afrique. M. Venture avait appris au Caire qu’on transportait tous les ans dans cette capitale de l’Afrique beaucoup d’esclaves du Dar-Four. Ces notions étaient obscures et vagues, mais elles étaient précieuses; car le nom même de Dar-Four, au royaume de Four, paraît avoir été inconnu à d’Anville. Il se trouvait cependant placé sur la mappemonde de Fra-Mauro, terminée en 1459; et cette contrée paraît avoir été le terme des connaissances de ce cosmographe vers l’occident.
C’est par le Dar-Four que le courageux Browne espéra pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique. Il se rendit d’abord à Assiout en Égypte: là il acheta cinq chameaux; il se joignit à la caravane du Soudan, et partit le25mai1793. Il traversa la Grande-Oasis qui n’est qu’à deux journées de marche d’Assiout, et il arriva le23juillet dans le Dar-Four. Mais tous ses efforts pour pénétrer plus avant furent rendus vains par la perfidie et l’avidité des habitants du pays et des natifs qui l’avaient accompagné: il fut trop heureux, après trois ans d’une sorte de captivité, après avoir éprouvé une maladie qui le conduisit aux portes du tombeau, de s’en retourner par la même route que celle qu’il avait prise pour venir. Il arriva dans l’été de1796à Assiout. Non-seulement il avait fait connaître, sous les rapports physiques, moraux et géographiques, un état dont avant lui on savait à peine le nom; mais il avait recueilli des natifs de précieux renseignements sur le Kordofan et le Sennaar, qui sont à l’orient de Dar-Four; sur les royaumes d’Afnou, de Berghou, de Berghun, de Bornou, qui sont à l’occident de cette contrée; et enfin sur le Dar-Kulla et le Donga, qui sont plus au sud, et vers les sources présumées du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche, qu’on croit être le véritable Nil. Ces sources, selon les renseignements donnés à M. Browne, se trouveraient placées à sept degrés environ, ou420milles géographiques, au sud de Cobbé, la capitale du Dar-Four, dans le Gebel-el-Kumr on Montagnes de la Lune; et le Dar-Kulla, traversé par une rivière aussi nommée Kulla, qui coule vers le sud-est, serait à10 degrés ou600milles au sud-ouest de la même ville. M. Browne s’était même procuré des itinéraires de quelques-unes des contrées qui environnent le Dar-Four, suffisamment détaillés pour pouvoir être employés par les géographes observateurs, judicieux et exacts. Il a, dans ses remarques sur l’Égypte et la Syrie, rectifié les erreurs et les inexactitudes de plusieurs voyageurs célèbres quil’avaient précédé. Depuis, cet homme a jamais regrettable, toujours enflammé par son zèle pour les progrès de la science, était parti avec d’excellents instruments pour l’Asie-Mineure et la Perse, dans le but de rectifier la géographie de ces contrées si intéressantes pourl’histoire ancienne et moderne. Il a été assassiné avec toute sa suite par des brigands: à peine sa mort fut-elle remarquée de l’Europe, occupée de ses sanglants débats. La postérité plus équitable inscrira son nom avec honneur dans les fastes de la science dont il fut un généreux martyr.
Aux renseignementsqu’il nous a donnés sur la partie orientale du centre de l’Afrique septentrionale, il faut joindre ceux que l’on s’est procurés en Égypte et en Abyssinie, par le moyen des caravanes qui arrivent du Soudan, ou par les Nègres mahométans qui se rendent de l’intérieur du continent africain à la Mecque, pour acquérir le titre révéré d’hadgi ou de pélerins. Ainsi M. Hamilton a obtenu, à Assouan en Égypte, de deux pélerins, quelques notions sur plusieurs états qui paraissent situés assez loin an sud-ouest du Dar-Four, et dont les noms étaient inconnus.
M. Denon vit à Girgé un frère du roi de Dar-Four, qui revenait de l’Inde. Il apprit de lui que de Dar-Four à Siouth on comptait quarante jours de traversée dans le désert. Le sultan de Dar-Four était en guerre avec le sultan de Sennaar, et en relation d’amitié et de parenté avec celui de Bornou. La ville de Timbouctou est au sud-ouest du Dar-Four, sur les bords d’un fleuve qui coule à l’occident. Je prie mes lecteurs de remarquer cette circonstance, qui, en apparence, se trouve en contradiction avec les observations de Mungo-Park, mais qui est conforme avec l’assertion de l’Edrisi, de Léon l’Africain, de Marmol, et avec celle de plusieurs relations modernes dont nous aurons occasion de parler dans la suite. M. Lapanouse, un des employés de l’armée française en Égypte, s’est procuré, de différents chefs des caravanes, un itinéraire qui nous donne des détails très-circonstanciés sur la route de Siouth au Dar-Four, et sur le commerce qui a lieu entre cet état nègre et l’Égypte. Les renseignements que M. Seetzen a obtenus au Caire, du jeune Abd-Allah, sont plus utiles, puisqu’ils nous donnent un itinéraire qui paraît être complet et exact entre l’Égypte et le Bornou. A l’ouest de Bornou sont Kanem et Affano (Afnou); au nord, Manderah; à l’est, Affadeh, Mpadé, Baghermé et Wadey ou Mobba; au sud, Leckwang, Zelkba, Kato et Sezikket.
Mais M. Seetzen a acquis, sur l’intérieur même de l’Afrique, des renseignements plus précieux encore, d’un jeune Arabe fellata, natif dune ville nommée Ader, située dans le désert à cinq journées au sud du Fezzan. Les Arabes Fellata habitent les régions qui sont entre les Touariks et Haoussa. Celui que M. Seetzen interrogea était d’un brun noir comme les Abyssins. Ader où il était né, appartient à un sultan qui dépend de celui d’Agadez. D’Ader à Zanfara on compte quatre jours de marche, et, selon une autre manière de compter, huit jours. Sur la route, on trouve des Fellata et des Nègres. L’Arabe fellata connaissait le grand fleuve nommé Goulbi, et il disait que ce mot signifiait une mer chez les Nègres, qui nomment aussi le Nil d’Égypte Goulbi. L’Arabe fellata déclara qu’il ne connaissait rien sur le cours du Goulbi qui arrose le Soudan5mais il connaissait Begirma, Bornou, et Goubir qui n’est qu’à six journées de chemin d’Ader. Goubir, qui est seulement à trois journées de Kassena (Cachenah), terre des Nègres, est évidemment le Guber de Léon l’Africain, de d’Anville, et le Goubour de Delisle. Kano et l’île de Melli, placée entre les deux bras principaux du grand fleuve, étaient beaucoup plus loin. Melli est, au sud, le dernier royaume, connu des Nègres, d’où l’on se rende en pèlerinage à la Mecque, comme on le fait de Djenné et de Timbouctou, et dont les caravanes passent par Ader. On traverse, pour s’y rendre, Kassena (Cachenah), Wogobous, Baujis, Gurma, Jauwur, Gonja, Kano, Bargu, Jirma, Kuara: tous ces lieux sont compris sous le nom général de Haoussa. Ce jeune Arabe croyait que les Touariks, avec lesquels les Fellata sont en paix, s’étendent jusqu’à trois journées de chemin de l’Égypte. Les caravanes du Fezzan vont au Bornou, et aussi dans des contrées beaucoup plus au sud. Tels sont les renseignements importants donnés à M. Seetzen par le jeune Arabe fellata.
Seetzen se disposait à pénétrer lui-même dans l’intérieur de l’Afrique, lorsqu’il fut enlevé aux sciences et à la géographie par une mort prématurée.
Dans cet abrégé del’histoire des efforts que les Européens ont faits pour s’avancer dans l’intérieur de l’Afrique, je me vois trop souvent forcé d’attrister mes lecteurs par les récits de la fin tragique de ceux qui ont mis le plus d’habileté et de courage pour réussir dans cette entreprise. Un des plus justement célèbres est Frédéric Hornemann. Fils d’un ecclésiastique, il avait fait à Göttingue d’excellentes études. Il avait en outre acquis des connaissances théoriques et pratiques dans les arts mécaniques. Patient et sobre, grand et vigoureux, d’une constitution brillante de jeunesse et de santé, à-la-fois souple et forte, pleine de ressort et de vivacité, et quin’avait jamais été atteinte par aucune maladie: tel était Hornemann, lorsque dans l’été de1795il pria son professeur d’histoire naturelle, M. de Blumenbach, de le recommander à la société de Londres pour les découvertes en Afrique. Il s’offrit pour être au nombre des voyageurs de cette société, et fut accepté. Il résida encore pendant près de deux ans à l’université de Gottingue. Il se préparait, par l’étude des langues orientales et de l’astronomie, au grand voyage qu’il voulait entreprendre. Il partit de Londres en février1797; puis, traversant la France, il s’embarqua a Marseille et se rendit en Égypte. Pour mieux s’ instruire dans la langue et les habitudes des Arabes, il séjourna pendant quelque temps au Caire, se fit circoncire, et passait pour un mahométan. Il se mit en route, le5septembre1798, avec une caravane qui se rendait au Fezzan par le désert de Libye. C’est de Mourzouk, la capitale du Fezzan, qu’il a envoyé la relation de son voyage, et tous les renseignements qu’il avait pu recueillir sur l’intérieur de l’Afrique. Le6avril1800, il écrivait de cette ville qu’il était sur le point de partir avec la caravane qui se rendait au Bornou. Depuis on n’a point reçu directement de ses nouvelles. Quelques rapports vagues et incertains firent concevoir un instant l’espoir qu’il était retenu prisonnier dans le Bornou; mais des détails plus récents et plus précis ne semblent laisser aucun doute sur sa mort, ni sur la perte de ses papiers.
La relation du premier voyage de Hornemann au Fezzan nous a mieux fait connaître cette contrée et les oasis de Siwah et d’Audjelah, ainsi que la partie du désert qui sépare l’Égypte du Fezzan; elle justifie les espérances que l’on avait conçues de ce voyageur, et augmente encore les regrets que sa perte a fait éprouver. La traduction française de cet ouvrage a donné occasion au savant qui l’a revue, de publier un itinéraire de Tripoli au Fezzan, rédigé par un Tripolitain, dont les géographes qui ont dressé dans ces derniers temps des cartes d’Afrique ont ignorél’existence ou méconnu l’utilité.
La société de Londres, ayant peu d’espoir de voir s’effectuer le retour si désiré de M. Hornemann, écouta les propositions de M. Nicholls, qui croyait pouvoir pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique, en partant de Calabar dans le golfe de Bénin. M. Nicholls y arriva en janvier1805. On avait appris que les habitants du Calabar trafiquaient directement avec le pays de Haoussa, situé à l’est de Timbouctou.
M. Nicholls commença son voyage, en1805, en remontant la rivière de Calabar, que quelques géographes croient être le Joliba ou Niger, qui, après avoir coulé pendant quelque temps vers l’est, se reploie à l’ouest et se jette dans le golfe de Bénin. Lors même qu’on n’aurait pu réussir à s’avancer dans l’intérieur de l’Afrique, la connaissance du cours de la rivière de la Calabar et de toute cette contrée, qu’on n’avait point encore explorée, eût été une acquisition précieuse pour la géographie. Mais, par une fatalité qui semble attachée à toutes les entreprises de découvertes en Afrique, M. Nicholls mourut de la fièvre.
Un jeune allemand nommé Roentgen, recommandé comme Hornemann par le professeur Blumenbach à sir Joseph Banks, fut envoyé à Mogador au commencement de1809, dans le dessein de pénétrer à Timbouctou. Il cacha pendant long-temps son nom et sa mission. Il s’était soumis à la circoncision, avait appris l’arabe, et prétendait se faire passer pour musulman. Il partit de Mogador avec deux guides pour aller joindre la caravane du Soudan. Quelques jours après, son cadavre fut trouvé à peu de distance de la ville. Il est probable qu’il a été assassiné par ses guides.
Le comité de l’association cessa pendant quelque temps d’envoyer des voyageurs en Afrique; mais il continua de prendre tous les renseignements qui pouvaient concourir au but de son institution. Déjà en1804, M. Cahill de Rabat lui avait transmis ceux qu’il avait reçus du chérif Hadji-Mohammed, qui résidait au Puits d’Aroan, à deux ou trois journées de Timbouctou. Selon ce chérif, les Nègres de Bambarra, dont la capitale est Sego, s’étaient emparés de Timbouctou en avril1803, et avaient enlevé le gouvernement de cette ville aux Maures, qui y résidaient cependant encore et y faisaient le commerce sous la protection de ces nouveaux dominateurs. Le Niger ou Joliba coule àl’est. Entre Silla et Ghinny ou Guinée le voyage n’est que de deux journées. On met dix jours à se rendre de Ghinny à Timbouctou, en voyageant par terre. A l’est de Kabra, qui est le port de Timbouctou et qui en est éloigné de cinq à six heures de marche, le fleuve coule à Boutou, qui est le port de Haoussa et de Cachenah. De Kabra, le port de Timbouctou, à Agadez vers le nord, qui est une ville nègre composée de cabanes de roseaux, on compte huit jours de marche; d’Agadez à Humbri, quinze jours de marche; de Humbri à Boutou, le port de Cachenah et de Haoussa, on compte vingt ou vingt-cinq jours de marche. Le peuple de Boutou se rend par eau à Timbouctou, pour y vendre des toiles teintes en bleu. A l’est de Boutou, le chérif Mohammed ne connaît rien sur le cours du Niger. Seulement il savait que la navigation en est interrompue par des chûtes ou des cataractes; et les habitants de l’intérieur de l’Afrique croient que le Niger est le Nil d’Égypte, ou que du moins il se jette dans ce fleuve. Tels sont les renseignements donnés par le chérif Mohammed.
M. Grey Jackson, consul anglais à Mogador, donna au comité, en1805, les notions qu’il avait obtenues de deux savants musulmans, et que depuis il a développées avec plus de détails, en 1809, dans sa description de l’empire de Maroc et dans un ouvrage récent. La ville appelée Timbouctou par les Arabes, et Timoucatouh par les Tchilous, est à dix milles anglais, selon M. Jackson, de Kabra, qui est sur les rives du Niger. Timbouctou est sous la domination du sultan nègre de Bambarra, qui réside à Djenné ou Guinée: Timbouctou est gouvernée par un conseil ou divan de douze Alumna ou docteurs mahométans. A Djenné et à Timbouctou, le Niger déborde régulièrement. On voit dans ce fleuve des hippopotames; et les éléphants abondent dans les contrées adjacentes. Entre Timbouctou et Cachenah, que l’on appelle Beb-Haoussa ou entrée de Haoussa, est une race d’hommes particuliers que les Arabes, pour la blancheur, comparent aux Anglais. A quinze journées à l’est de Haoussa, est un lac immense qu’on nomme Bahar-Soudan ou mer du Soudan. Ses bords sont très-peuplés, et on y construit des vaisseaux. Les Arabes assurent qu’il existe une communication par eau entre Timbouctou et le Caire. Tous croient que le Nil qui coule à Timbouctou est le même fleuve que le Nil d’Égypte. Pour se rendre de Timbouctou au Caire, on préfère aller par terre; et le transport des marchandises, par le moyen des caravanes, est moins coûteux que par eau. On a cependant dit à M. Jackson qu’en1780dix-sept nègres de Djenné (Guinée), parlant arabe et pouvant lire le Koran, s’embarquèrent dans un canot, et se rendirent à Timbouctou pour commercer: après avoir échangé leurs marchandises, ils continuèrent à naviguer vers l’est, et arrivèrent au Caire. Ils racontèrent qu’entre Timbouctou et le Caire ils avaient vu plus de douze cents villes, bâties sur les bords du fleuve, et garnies de mosquées et de tours. Dans trois endroits différents le Nil était si peu profond à cause des canaux de dérivation qu’on avait pratiqués pour arroser les campagnes environnantes, qu’ils furent obligés de transporter leur canot par terre, jusqu’à ce qu’ils trouvassent assez d’eau dans le fleuve pour naviguer. Ils furent aussi arrêtés par trois cataractes considérables, dont la principale est à l’entrée du pays de Ouangara; c’est là un des endroits où ils furent obligés de transporter leur canot par terre. Quand ils le remirent à flot, ce fut dans un lac immense (Merdja), dont on n’apercevait pas les bords. Ils virent, sur les rives du Nil, des hippopotames et des crocodiles, et, dans les forêts environnantes, beaucoup d’éléphants. Au Caire ils se joignirent à la grande caravane de l’ouest nommée Akkabah-el-Garbie, et arrivèrent à Maroc. Ils repartirent ensuite avec la caravane d’Akka, qui les conduisit à Djenné (Guinée), leur patrie, dont ils avaient été absents pendant trois ans et deux mois. Tels sont les principaux renseignements qu’a obtenus M. Grey Jackson.
Ils coïncident presque en tout avec ceux que M. Badia, ou Ali-Bey, a reçus vers le même temps en1805, et dans le même pays, de Sidi-Math-Bouhlal, frère du cheyk nommé par l’empereur pour gouverner la caravane de la Mecque. Bouhlal avait résidé plusieurs années à Timbouctou et dans d’autres pays du Soudan. Il affirme aussi que le Nil-Abid, ou le Nil des Nègres, coule à l’est, que tous les ans il déborde pendant la saison des pluies, inonde le pays et ressemble à un bras de mer; que vers l’intérieur il forme un lac immense (Bahar), sur les bords duquel les barques des Nègres naviguent quarante-huit journées de marche, mais sans apercevoir la terre opposée. On rapporte, selon Bouhlal, que cette mer communique avec le Nil d’Égypte; mais il n’y a rien de certain sur cela. On ajoute que Haoussa est une ville extrêmement grande et bien peuplée, à l’est de Timbouctou, et qu’elle est très-civilisée.
Pendant qu’on recueillait tous ces rapports incertains, et qu’on faisait des tentatives infructueuses et presque toujours funestes, le plus célèbre des voyageurs en Afrique, celui dont les efforts avaient obtenu les plus grands résultats, Mungo-Park était retiré en Écosse sa patrie. Là il eut occasion de s’entretenir avec M. Maxwell, qui avait souvent navigué pour les affaires de son commerce dans la rivière du Congo. Tous deux pensèrent, d’après diverses indications, que ce fleuve dont on ignorait la source était le Joliba ou Niger, qui, après avoir coulé vers l’est, se détourne au sud-ouest. Ils exposèrent leurs idées, non à la société pour les découvertes eu Afrique, mais au gouvernement même. Leur projet de voyage fut approuvé par ceux qui régissaient le département des colonies. On donna des ordres au gouverneur de Gorée pour cette expédition, et l’on y consacra une somme de cinq mille guinées (120,000fr.)
Mungo-Park partit donc de Cayi, petit village près de Pisania, le27avril1805, et se dirigea vers le Niger par une route plus courte et plus directe que celle qu’il avait suivie dans son plumier voyage. Ce fut le19août que du haut d’une colline, près de Bambakou, il vit pour la seconde fois le grand fleuve du Soudan couler dans la plaine, vers l’orient. Mais il semble qu’avec des moyens plus abondants et une escorte plus nombreuse, Mungo-Park ait dédaigné cette fois la prudence qui l’avait si bien servi dans sa première expédition. Il s’ était mis la seconde fois en route pendant la saison des pluies. Aussi, lorsqu’il arriva à Sansanding, ville située sur les bords du Niger et dont la population est d’environ onze mille ames, il avait perdu par les maladies la plupart de ceux qui l’accompagnaient. Il ne lui restait plus que quatre hommes. Toutefois il s’embarqua sur le Niger, à Sansanding, le17novembre1805, pour s’enfoncer dans l’intérieur du Soudan; mais il eut la précaution de confier son journal et ses papiers à un de ses nègres nommé Isaac, et il lui ordonna de retourner aux établissements anglais à l’embouchure de la Gambie. En1806, des bruits sinistres commencèrent à se répandre sur la fin malheureuse de Mungo-Park. On envoya le nègre Isaac à sa rencontre. Celui-ci fut de retour en septembre1811; il avait, à ce qu’il disait, trouvé à Sansanding Amadi-Fatouma, qui s’était engagé à servir de guide à Mungo-Park. Amadi-Fatouma remit à Isaac un journal écrit en arabe, qui contient le récit du voyage de Mungo-Park sur le Niger jusqu’au-delà de Timbouctou, à un endroit du fleuve resserré entre des rochers, où il fut assassiné. On a suspecté la véracité de ce journal; mais la catastrophe qu’il annonce ne paraît que trop certaine, et a été confirmée par d’autres rapports qui ne laissent plus aucun sujet d’en douter.
Tout ce que Mungo-Park avait écrit sur ce dernier voyage a été publié tel qu’il l’avait envoyé, avec une louable fidélité. Sansanding, le dernier terme de ce second voyage, étant près de Sego, n’est pas encore aussi avancé vers l’orient que Silla, jusqu’où Mungo-Park était précédemment parvenu; et, sous ce rapport, on peut dire que son second voyage ne renferme aucune découverte nouvelle: mais il a été cependant d’une grande utilité pour les progrès de la géographie. Outre qu’il a confirmé ce que le premier avait fait connaître sur l’existence d’un grand fleuve qui coule vers l’orient, Mungo-Park, étant pourvu d’excellents instruments, a déterminé par des observations la latitude de vingt-trois stations, et la longitude de quatre: par ce moyen nous avons pu tracer avec exactitude la route qu’il avait parcourue, et même rectifier la géographie de son précédent voyage. Par les informations qu’il s’est procurées d’un vieil Africain qui avait fait sept fois le voyage de Timbouctou et qui y retournait pour la huitième fois, Mungo-Park ne nous a plus laissé de doute sur l’existence du lac Dibbie, et il nous a donné de nouvelles lumières sur les rivières qui s’y jettent et sur celles qui en sortent. Selon le dessin tracé par le vieil Africain, il paraît que la plus grande étendue du lac Dibbie est du nord au sud; qu’il reçoit de l’ouest le Joliba, et le Bâ-Nimma, lequel se grossit du Miniana, avant de se jeter dans le lac. Les rivières qui coulent à l’est du lac, forment une île nommée Djinbala. Tout ceci s’accorde avec ce que Mungo-Park avait appris dans le premier voyage. Mais le vieillard africain plaçait sur son dessin Djénni ou Guin sur le Bâ-Nimma: aussi Mungo-Park dit-il, d’après ce renseignement, qu’il ne verra pas Jenni en allant à Timbouctou; ce qui semble être une erreur, puisque Amadi-Fataouma, lorsqu’il s’embarqua pour servir de guide à Mungo-Park, se rendit en deux jours de Silla sur le Niger à Djénni. Ce der~ nier renseignement paraît confirmer ceux qu’on a obtenus précédemment sur la situation de Djénni.
Mungo-Park termine son journal par les itinéraires qu’il s’était procurés sur les routes qui conduisent de Sego dans le pays de Miniana et de Badou, et qui sont au sud et à l’est du Bambarra. Malheureusement ces itinéraires ne contenant que des noms, il est difficile d’en faire usage pour la géographie. Ils nous apprennent cependant qu’il y a sept jours de marche, et sept villes ou stations, de Sego a Miniana; que les habitants de ces contrées sont anthropophages, c’est-à-dire qu’ils mangent leurs ennemis tués à la guerre et les étrangers morts dans le pays. On compte trente stations entre Sego et Badou; ce qui semble indiquer trente journées de marche entre ces deux lieux: mais cen’estqu’après la vingt-huitième station qu’on sort du Bambarra, et qu’on arrive à Totti, et ensuite à Badou, capitale du pays de ce nom. Avant d’arriver dans ce dernier lieu, on passe par le pays des Jouli qui entendent le langage des Miniana, et des Badou qui sont employés comme marchands et comme interprètes pour ces contrées. Après trente jours de marche au sud de Badou, à travers le royaume de Gotto, on arrive au pays des Chrétiens, qui ont leurs maisons sur les bords du Ba-si-fina. Le Ba-si-fina présente, dit-on, une étendue d’eau incomparablement plus grande que celle du lac Dibbie. Cette eau coule, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre: ceci nous indique que Badou est à trente jours de marche des établissements européens sur la Côte-d’or ou de Guinée, où l’Africain qui a donné ces renseignements à Mungo-Park a observé pour la première fois exactement le phénomène du flux et du reflux. Il faut se garder de confondre le Ba-si-fina avec le lac du Soudan, ainsi que l’a fait M. Jackson; erreur d’autant plus singulière, qu’indépendamment de ce que la position du Ba-si-fina de Mungo-Park, par rapport à Badou, s’oppose à ce qu’on puisse se méprendre, M. Jackson remarque lui-même que ces mots Ba-si-fina sont la corruption des mots arabes Bahar-Sifina, qui signifient mer des vaisseaux. Mungo-Park termine en disant qu’il n’y a point de Schea (chi) ou d’arbres à beurre dans Kong ou Gotto; ce qui semblerait indiquer que ces deux derniers noms s’appliquent à une même contrée.
Isaac, qui fut envoyé à la recherche de Mungo-Park, s’arrêta à Sansanding, et il ne fournit dans son journal aucune nouvelle notion. Le récit d’Amadi-Fatouma, qui vint joindre Isaac à Sansanding, le10octobre1810, contient le peu qu’on a pu apprendre de la fin malheureuse de l’expédition de Mungo-Park; il nous conduit de Sansanding à Silla, de Silla à Guin ou Djenni, ensuite à Dibbie, qui est nommé Sibby; de là à Timbouctou; ensuite à Gouroumo, puis à la résidence du roi Gotodji; après avoir traversé ses états, on trouva un hippopotame, et sur l’autre rive un fort parti de la nation des Poules: la route se dirige ensuite de Kaffo à Karmassi; de là on passe à Gourmon et à Yaour, et l’on arrive à Boussa, où Mungo-Park fut tué. Quoique ce récit soit fort obscur et incertain, cependant n’oublions pas de faire observer que, sur la carte de d’Anville, comme sur celle de Delisle, on remarque au sud-est de Timbouctou les noms de Cormachy, de Yaouri et de Bousa, qui indiquent trois positions contiguës: il n’est guère possible de douter que ce ne soient les villes de Karmassi, de Yaour et de Boussa, dont il est fait mention dans le récit d’Amadi-Fatouma.
J’ignore si le colonel Boutin, qui fit en1812 un voyage de découvertes, se proposait de pénétrer plus avant, ou s’il s’est procuré des renseignements sur l’intérieur de l’Afrique. Comme le colonel Boutin a été assassiné dans les montagnes de Syrie, tout ce que nous savons de son voyage se trouve renfermé dans une lettre fort courte de M. Barbié du Bocage à l’auteur du Magasin encyclopédique. Cette lettre, qui donne des détails intéressants sur Siwah, et sur la partie du désert comprise entre Siwah et la deuxième oasis, ne contient rien de relatif à l’objet qui nous occupe.
Mais, en1810, un matelot américain, nommé Robert Adams, fit naufrage sur la côte occidentale d’Afrique, un peu au nord du Cap-Blanc; il fut fait esclave par les Maures, et emmené dans l’intérieur de l’Afrique. Si l’on en croit ses récits, il a été conduit à Timbouctou, et y a résidé cinq mois. Cette ville, selon lui, est située dans une plaine très-unie, à deux cents pas environ au nord-ouest d’une rivière nommée sur les lieux la Marzarah, qui peut avoir dans cet endroit trois quarts de mille de largeur, et qui coule au sud-ouest. Remarquons que, d’après les premiers renseignements obtenus par la société pour les découvertes en Afrique, de Sidi-Inhammed et Ben-Ali, il était dit que le Nil ou la rivière près de Timbouctou coulait vers l’ouest, et se nommait Gnewa ou Noire. Abd-Arrachman, ainsi que nous l’avons déjà dit, assura aussi à M. Niebhur que la rivière de Timbouctou coulait à l’ouest. Léon l’Africain, qui a navigué de Timbouctou à Djenni ou Guinée, le dit d’une manière plus positive encore. Nous aurons plus d’une occasion de faire observer à nos lecteurs les contradictions qui existent sur ce point, le plus important de tous.
Adams s’accorde aussi avec M. Jackson sur le nom de Woullo que portait le souverain nègre qui régnait alors à Timbouctou et dans le Bambarra. Adams assure que Timbouctou est actuellement au pouvoir des Nègres idolâtres, et que les Maures mahométans qui viennent y faire le commerce sont désarmés avant d’entrer dans la ville: à cet égard son récit concorde avec celui de M. Cahill, que nous avons rapporté précédemment, ainsi qu’avec celui qui a été fait à M. Riley, dont nous parlerons bientôt.
M. Dupuis, vice-consul anglais à Mogador, qui, le premier, interrogea le matelot Adams, croit cependant, d’après les renseignements qu’il a recueillis d’ailleurs, que, malgré l’assertion de ce matelot, les Nègres de Timbouctou sont mahométans, et qu’il y a dans cette ville plusieurs mosquées: Adams déclare n’en avoir vu aucune, et n’a nulle part entendu prononcer le nom de Joliba. En général, Adams montrait d’ailleurs une grande ignorance, et l’insouciance qui est commune à presque tous les hommes de sa profession: ses récits sont toujours vagues et souvent contradictoires; mais du moins ils semblent porter tous les caractères de la bonne foi, et sous ce rapport ils méritent attention. L’éditeur de sa relation, M. Cock, dans l’analyse qu’il a donnée de la carte qui l’accompagne, dit qu’il a appris de quelqu’un qui a fait une longue résidence au comptoir de Lagos, et dans d’autres établissements anglais sur la Côte de Bénin, que les marchands de Haoussa venaient fréquemment à Lagos, avant l’abolition de la traite des Nègres, et qu’ils s’y rendent même encore. On met quatre mois pour aller de Haoussa à la côte du Bénin; ceux qui ont dit avoir fait ce voyage n’annoncent point avoir rencontré sur leur route aucune chaîne de montagnes; mais seulement ils ont été obligés de franchir un grand nombre de rivières, ainsi que des marais et des lacs considérables, qui retardaient leur marche, parce qu’on les traverse sur des radeaux, et que les propriétaires de ces radeaux ne veulent faire le trajet que lorsqu’il y a un fret suffisant. Les principales nations que l’on trouve sur la route sont les Jous, et plus près de la côte les Anagous et les Mahis dans le voisinage de Dahomey.
M. Dupuis déclare aussi dans l’appendice de ce voyage, qu’un Nègre de Bambarra, acheté à Timbouctou, lui avait parlé d’une nation puissante de l’intérieur, nommée Gallo ou Quallo, où on l’avait transporté comme esclave, nation qu’il lui représenta comme plus avancée que les autres dans les arts et la civilisation. Ce pays doit être au sud-est de Bambarra. A-peu-près à trois journées en-deçà de la ville capitale des Quallo est un lac considérable, ou plutôt une rivière, qui communique avec le Niger, et dont ce nègre profita depuis pour effectuer son évasion; ce qui semble confirmer l’existence du grand fleuve nommé Quolla, dont M. Bowdich a le premier donné connaissance, et dont nous parlerons plus amplement ci-après. Tels sont les seuls renseignements dignes d’attention que renferme, sur cet objet, la relation d’Adams.
Peu de temps après (en1817) parut le Voyage de Riley, subrécargue d’un vaisseau américain, qui a aussi fait naufrage sur la cote d’Afrique, en juin1815; tous les gens de l’équipage furent pris, et emmenés comme esclaves par les Maures dans l’intérieur. L’Arabe auquel M. Riley était tombé en partage avait fait plusieurs fois le voyage de Timbouctou. Il a donné à son ancien esclave, devenu libre par le paiement d’une forte rançon, les détails qu’il pouvait desirer et M. Riley les mit par écrit.
Sidi-Hamet a dit qu’il avait fait d’abord le voyage de l’intérieur de l’Afrique, il y avait environ dix ans (vers1805). Il était parti de Ouadi-Noun, dansl’état de Suz, avec une caravane chargée de toutes sortes de marchandises de l’empire de Maroc, et composée de trois mille chevaux et de huit cents hommes, commandés par le cheyk Ben-Soleïman de Waldeïm ou Woled-Deleim. Le récit de Sidi-Hamet est moins incohérent, mais presque aussi vague que celui du matelot Adams. La caravane, commandée par Soleïman, s’arrêta dix jours dans le désert; puis, après vingt-deux jours de marche (non compris les jours de repos), elle arriva à un lieu nommé Biblah, où il y avait del’eau. La caravane s’y arrêta sept jours, et se dirigea au sud-ouest; après vingt autres jours de marche on parvint à un autre lieu nomme Kibir Djibl, Dans cet endroit, nouveau repos. La caravane ensuite se rapprocha de la côte, et arriva enfin dans le Soudan, chez les Arabes Bessebes, probablement les Libdessebas des cartes.
Enfin la caravane parvint à Timbouctou: elle n’entra point dans cette ville; mais, aprèsqu’elle eut déposé ses armes, il lui fut permis de camper près de ses murs, dans une vallée profonde. On trafiqua ensuite avec les Nègres, qui donnèrent de la poudre d’or, des bagues en or, de la gomme, des dents d’éléphant, de beaux turbans, et des provisions de toute espèce, c’est-à-dire du blé, du riz et de l’orge. La caravane donna en échange, du fer, du sel, des couteaux, du drap bleu et blanc, de l’ambre, du tabac, des mouchoirs de soie, des épices et diverses autres denrées, et aussi des vaches, des ânes et des moutons. •
La petite rivière, ou plutôt le ruisseau, qui coule près des murs de Timbouctou, était à sec; et l’on était obligé d’aller chercher de l’eau pour les chameaux de la caravane à la grande rivière qui est au sud, et qui n’est éloignée de la ville que d’une heure de chemin à cheval. La caravane, après être restée une lune et demie, pour nous servir des expressions mêmes de Sidi-Hamet, près de Timbouctou, s’en retourna par le nord-ouest afin de s’approcher de la côte, et campa sur les bords d’une rivière qui n’est qu’à une journée de marche d’une grande ville, nommée Jathrow, habitée par les Nègres. La caravane s’en retourna ensuite à Ouadi-Noun.
Dans un autre Voyage, dont le récit est encore plus confus, Sidi-Hamet dit que la caravane dont il faisait partie, s’étant dirigée droit vers Timbouctou, au lieu de marcher, comme la première fois, près des côtes, fut assaillie par le vent du désert, et manqua de périr. Enfin elle arriva dans une fameuse vallée, nommée Hahirah, où il y a de l’eau (c’est le Hair ou Haher de Léon l’Africain, de Marmol, et de tous les géographes). Un grand nombre d’hommes et de chameaux moururent pendant la traversée du désert; ce qui restait, parvint à une petite ville nommée Ouabilt, bâtie sur les bords d’une rivière peu considérable. La ville de Ouabilt est habitée par des Nègres, qui secoururent la caravane, et lui donnèrent les provisions qui leur manquaient. La rivière qui coule près de cette ville a environ cinquante verges de large; elle est nommée El-Ouad-Tenij par ceux qui parlent arabe, et Gozen-Zaïr dans la langue des Nègres. A une certaine distance au sud-ouest de ce lieu, il y a une chaîne de montagnes non couvertes de neige, mais qui paraissent aussi hautes que l’Atlas, vu de la ville de Suz. Après quatorze jours de marche à partir de ce lieu, la caravane arriva sous les murs de Timbouctou, que Sidi-Hamet, dans cet endroit de son récit, dit être la capitale du Soudan. Il affirme aussi que ce nom de Soudan, pour désigner toute la contrée au sud du Grand-Désert, est universellement en usage chez les Arabes et chez les Maures. On permit à ceux qui composaient la caravane d’entrer dans la ville, mais seulement après qu’ils eurent remis aux officiers du roi tous leurs fusils, avec la poudre et le plomb qu’ils possédaient. La ville de Timbouctou, dit Sidi-Hamet, est cinq fois aussi grande que Souirah (Mogador). Elle est bâtie dans une plaine unie, entourée de tous côtés par des collines, excepté au midi, où la plaine se continue jusque sur les bords de cette rivière large et profonde dont il a été question précédemment. Sidi-Hamet et ceux qui l’accompagnaient furent obligés de se rendre sur ses rives pour abreuver leurs chameaux. Il assure que cette rivière coule vers l’est; et il y vit un grand nombre de canots faits de troncs d’arbres, conduits à la rame par des Nègres. Les murs de Timbouctou sont en pierres et en terre. La plupart des maisons sont construites avec de gros roseaux, mais il y en a en pierres; et on voit dans certaines rues des boutiques bien garnies de diverses marchandises. Les habitants sont noirs; le souverain est un Nègre très-âgé, à tète grise, qu’on nomme chigar (shegar), c’est-à-dire sultan ou roi. Si l’on en croit Sidi-Hamet, ni le chigar ni ses sujets ne sont mahométans. Mais il y a une partie de la ville de Timbouctou, séparée du reste par une forte muraille, qui est entièrement peuplée par des Mahométans, ainsi que la ville des Juifs ou le Millah de Mogador. Tous les Maures ou les Arabes qui résident, soit passagèrement, soit pour toujours, à Timbouctou, ne peuvent passer la nuit que dans cette partie de la ville, qui leur est réservée. En y entrant, ils sont obligés de remettre leurs cimeterres ou leurs couteaux à celui qui garde la porte: on les leur rend le matin quand ils sortent. La ville de Timbouctou a quatre portes, qui sont ouvertes le jour, mais qui sont fermées et défendues par une forte garde pendant la nuit. Cette année le chigar attendit en vain les caravanes qui viennent de Maroc, de Tripoli et de Tunis; elles avaient été détruites ou dispersées dans le désert. Il en arrive aussi d’Alger.
Comme Timbouctou fait un commerce considérable avec Ouassanah, ville qui est située loin au sud-est, Sidi-Hamet résolut de s’y rendre. Au sortir de Timbouctou, il se dirigea au sud; et, après deux heures de marche, il se trouva sur les bords du Zolibib (Joliba), qui, dans cet endroit, a environ cent cinquante verges anglaises (450) mètres) de large. Là est un petit village d’environ deux cents maisons, construites en roseaux. Sidi-Hamet marcha ensuite pendant six jours, suivant toujours les bords du fleuve qu’il avait à sa droite, et qui coulait à l’est. Il arriva à une ville nommée Bimbinah, dont les maisons sont construites en bois et en roseaux. Il s’y arrêta deux jours: dans ce lieu le cours de la rivière se détourne directement au sud-est, à cause d’une montagne qui est en face. Sidi-Hamet continua son voyage en suivant toujours le cours du fleuve. Après quinze jours de marche (sans compter les jours de repos), il eut à traverser une chaîne de montagnes couvertes d’épaisses forets; cette traversée employa six jours. Il voyagea ensuite pendant vingt-sept jours, tantôt au sud et tantôt à l’est, voyant presque tous les jours la rivière à sa droite et traversant beaucoup de petits ruisseaux et de rivières qui s’y jettent. Il arriva enfin à Ouassanah, dont le chigar se nomme Olibou, et est allié de celui de Timbouctou. D’après ce récit, Ouassanah serait à cinquante-quatre jours de marche de Timbouctou; la route ferait un grand circuit vers le sud-est, et ce serait dans cette direction que Ouassanah serait placée par rapport à Timbouctou. On permit à la caravane de camper dans une enceinte carrée, qui est près des murs de la ville.
Wassanah ou Ouassanah est bâtie à une petite distance du fleuve qui coule au sud de cette ville, entre de hautes montagnes, et qui est tellement large, en cet endroit, que l’on peut à peine discerner un homme sur l’autre rive. Ce fleuve, que les habitants de Timbouctou nomment Zolibib, est nommé Zadi par les habitants d’Ouassanah.
Sidi-Hamet donne une description longue et intéressante de la ville d’Ouassanah, dont les. murs sont bâtis en pierres de taille, et dont la population est au moins deux fois plus nombreuse que celle de Timbouctou. Le peuple est excellent, très-hospitalier, mais il est idolâtre; et Sidi-Hamet espère qu’il se convertira à la vraie foi, ou qu’il sera sous peu expulsé de ces riches contrées. Probablement que les habitants d’Ouassanah se doutent des sentiments des Mahométans à leur égard; car ils ne permettaient à ceux de la caravane d’entrer dans la ville que vingt à-la-fois. Les habitants d’Ouassanah ont sur la rivière un grand nombre de canots, faits de troncs d’arbres creusés, qui peuvent contenir quinze ou vingt hommes. Le frère du roi dit à un des compagnons de Sidi-Hamet qui comprenait son langage, qu’il se disposait à s’embarquer dans quelques jours avec soixante bateaux pour transporter des esclaves qu’il voulait vendre. Il devait d’abord descendre la rivière vers le sud, et tourner ensuite à l’ouest pour se rendre dans la grande eau. Là il espérait vendre ses esclaves à des hommes pâles, qui se rendaient en ces lieux dans de grands bateaux, et apportaient des fusils, de la poudre, du tabac et du drap bleu. Il est évident, si ce récit est vrai, qu’il ne peut être question ici que des Européens qui viennent trafiquer à la côte d’Afrique, et que, d’après la direction donnée au fleuve qui passe à Ouassanah, il doit se décharger sur la cote occidentale d’Afrique. Alors il pourrait être le même que le fleuve du Bénin, ou le Congo, comme le présume M. Riley, ou se joindre à l’un ou à l’autre de ces fleuves.
Le nom Ouassanah ou Wassanah a été jusques ici inconnu à la géographie; mais on ne peut douter de l’existence de cette ville, puisque tout récemment un des esclaves de la suite d’un des deux fils de l’empereur de Maroc, que le capitaine Dundas avait à bord à son retour de la Mecque, ayant été interrogé sur le lieu de sa naissance, dit qu’il était né dans une grande ville nommée Ouassanah. Cette circonstance doit nous donner quelque confiance dans le récit de Sidi-Hamet.
Ce chef arabe retourna à Timbouctou; il y trouva les caravanes d’Alger, de Tunis, de Tripoli et de Fez, qui se réunirent pour le retour, et ne formèrent plus qu’une seule caravane, emmenant avec elle deux mille esclaves, et une grande quantité de poudré d’or, de bagues et de chaînes en or, d’ivoire, de turbans et de gomme. Cette caravane était conduite par quinze cents hommes et avait quatre mille chameaux. En quittant Timbouctou, elle se dirigea au nord-est, et marcha pendant vingt jours dans une contrée un peu montagneuse: comme il avait beaucoup plu pendant le mois précédent, elle eut à traverser un grand nombre de petites rivières et de ruisseaux, qui tous coulaient au sud et à l’ouest vers le grand fleuve. Cette circonstance, si elle est exacte, est remarquable, et nous indique, d’une manière décisive, la pente générale du terrain dans la partie du désert qui est au nord de Timbouctou.
La caravane marcha ensuite dix-huit jours directement au nord, et arriva à Oueydlah, où il y a un lac d’eau salée. On se reposa six jours dans cet endroit; et, le sixième jour, on fut attaqué par un parti d’Arabes du désert, que Sidi-Hamet dit avoir été au nombre de quatre mille. On les repoussa, et l’on ne perdit que cent hommes. Cependant la caravane se mit aussitôt en route; elle se dirigea au nord–est, hors du chemin ordinaire, afin d’éviter d’être attaquée une seconde fois. Elle marcha sans discontinuer pendant vingt-sept jours, et arriva à un endroit abondant en sources excellentes, qu’on nomme les Huit-Puits. Elle se reposa onze jours dans cet endroit; et ensuite, après huit jours de marche, elle vint à Touat, lieu où l’eau est en abondance. Dans les trois derniers jours avant d’y arriver, on traversa des plaines couvertes de couches très-profondes de sable, semblables à celles qui sont près de Ouadi-Noun. On se reposa deux jours à Touat; on se dirigea ensuite directement au nord, en traversant le Pays des Dates, et l’on parvint à Gudjilah, ville petite, mais forte, qui appartient à Tunis. La caravane, après s’être reposée dans ce lieu, se divisa en deux: une partie alla à l’orient pour se rendre à Tripoli en traversant les montagnes; une autre partie, dans laquelle se trouvait Sidi-Hamet, marcha au nord-est pendant douze jours, et arriva à Tuggurtah, ville grande et forte, située près d’une montagne et sur les bords d’une rivière nommée Tegsah, qui, d’après ce qu’on a dit à Sidi-Hamet, se décharge dans la mer, près de Tunis; circonstance qui est contraire à ce que nos cartes indiquent. Après avoir séjourné vingt-cinq jours dans cette ville, la caravane se mit en route, marcha au nord-ouest pendant dix jours dans un pays abondant et fertile; et, lorsqu’elle fut parvenue sur le sommet des montagnes, elle se divisa encore en deux: une partie se dirigea sur Alger; l’autre, qui était celle où se trouvait Sidi-Hamet, et qui n’était plus que de deux cents chameaux et de quatre-vingts hommes, se rendit à Fez en traversant les montagnes. Ce fut là le terme du voyage. Sidi Hamet quitta la caravane, et s’en retourna auprès de sa famille, qui résidait dans les montagnes voisines de la ville de Maroc. Il eut le bonheur de revoir tout ce qui lui était cher, en bonne santé, après deux années d’absence. Lorsqu’il partit, il avait huit chameaux richement chargés; quand il revint, il n’en avait plus qu’un seul, portant seulement avec lui un petit nombre de denrées. Mais la caravane avec laquelle il s’ était d’abord mis en route avait péri presque en entier; et il se trouva fort heureux de n’avoir pas été la victime des dangers auxquels un si grand nombre de ses compagnons de voyage avaient succombé.
Tel est en substance le récit de Sidi-Hamet, qui méritait que nous nous y arrêtassions particulièrement, parce qu’il jette du jour sur la marche des caravanes dans le Soudan, sur le genre de leur commerce, et sur les périls auxquels elles sont exposées. Il donne enfin des notions dignes de remarque sur quelques points importants de géographie pour l’intérieur de l’Afrique.
En1816, le gouvernement anglais crut devoir faire une grande tentative pour pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique. Dans la persuasion où l’on était que le Niger était le Zaïre, ou la rivière du Congo, on dépensa de grandes sommes pour équiper des bâtiments afin de remonter ce fleuve. Cette entreprise fut la plus malheureuse de toutes celles qu’on avait tentées jusque alors. Le capitaine Tuckey, qui la commandait, son lieutenant Hawkey, le professeur Smith, et enfin vingt et une personnes de cette expédition, périrent en peu de temps de la fièvre. Des pertes si douloureuses n’aboutirent qu’à explorer l’embouchure du Zaïre, à corriger le gisement de cette côte, qui était affecté d’une erreur considérable; mais on n’obtint aucun renseignement sur l’intérieur de l’Afrique.
Cependant on tenta encore une nouvelle expédition, qui partit des établissements situés sur la Gambie. Nous aurons bientôt occasion de parler plus amplement de cette expédition, qui n’a été suivie d’aucun succès.
Le gouvernement français ne voulut pas rester étranger aux efforts que l’Angleterre faisait pour étendre les limites des connaissances géographiques dans l’intérieur de l’Afrique; et il choisit, pour l’exécution de ses projets, l’homme d’Europe le plus propre à en assurer le succès: c’était M. Badia, si bien versé dans la connaissance de la langue, de la religion et des mœurs des Arabes; et tellement semblable à un Arabe par son teint rembruni, sa stature maigre, musculeuse, qu’il avait long-temps passé, dans divers lieux de l’Afrique, pour un prince arabe, au milieu même des Arabes. Il partit pour l’Égypte. D’après les instructions qu’il avait reçues, il devait se joindre à la caravane qui, tous les ans, vient du Soudan et de l’intérieur de l’Afrique au Caire pour remporter en échange de son or, de ses esclaves, de son ivoire, de ses plumes et de sa gomme, les productions de la fertile Égypte. M. Badia espérait, en se joignant à cette caravane lorsqu’elle s’en retournerait, arriver à Timbouctou, et de là se rendre aux établissements français des bords du Sénégal, ou dans ceux que les Anglais possèdent sur la Gambie. Dans le même temps, le gouvernement français au Sénégal envoyait M. Mollien pour tâcher de pénétrer aussi jusqu’à Timbouctou, en partant des côtes de l’océan Atlantique; de sorte que M. Badia et M. Mollien, s’ils avaient réussi, auraient pu se rencontrer dans la capitale de l’Afrique centrale, et se prêter de mutuels secours.
Ce plan paraissait bien conçu; mais il échoua comme tant d’autres. Ali-Bey, ou Badia, est mort en route, victime d’une maladie, avant d’arriver au Caire. M. Mollien a été plus heureux, et il est de retour dans sa patrie: mais il n’a pu franchir les hauteurs qui séparent le Niger des bassins du Sénégal, de la Gambie et du Rio-Grande; et les observations qu’il a eu occasion de faire, utiles pour faire mieux connaître les peuples de ces contrées, ne donnent presque aucune lumière sur l’intérieur de l’Afrique.
Un jeune Anglais, M. Ritchie, que tant de catastrophes n’ont point effrayé, après avoir habité Paris pendant trois ans, et s’être perfectionné dans plusieurs genres de connaissances, est allé à Tripoli. D’après une notice sur les découvertes en Afrique, publiée clans un recueil périodique qui s’imprime à Marseille, à la rédaction de laquelle il a eu une très-grande part, M. Ritchie, à son départ d’Europe, a manifesté l’intention d’exécuter le plan de Hornemann; c’est-à-dire qu’il devait se rendre à Mourzouk dans le Fezzan, y séjourner quelque temps, partir avec la caravane du Bornou, se diriger sur Timbouctou, et se rendre aux établissements anglais ou français de la Sénégambie. M. Ritchie arriva en effet à Mourzouk, le3mai1819; mais la fièvre le saisit au moment où il se disposait à partir pour le Bergou, et il y succomba le20octobre de la même année. Le peu de renseignements qu’il avait recueillis sur l’intérieur de l’Afrique sont, ainsi que ceux de M. Mollien, au nombre des derniers que l’on ait publiés; et nous ne devons les faire connaître qu’après avoir parlé de ceux qu’on a antérieurement mis au jour.
Pendant que l’on s’occupait des espérances incertaines et lointaines que faisait naître l’entreprise de M. Ritchie, on vit tout-à-coup jaillir une lumière vive et inespérée d’un des points de l’horizon, où la science ne songeait même pas à diriger ses regards. Le fort d’Annamaba, qui est la seconde forteresse ou la vice-présidence des Anglais sur la Côte-d’or, avait été attaqué, en1807, par les Aschantis. C’était la première armée de ce peuple, qu’on eût encore vue sur la côte. Après une défense vigoureuse, une trêve fut conclue; mais, la petite-vérole exerçant ses ravages dans l’armée des Aschantis, le roi qui la commandait se retira subitement avec cette armée, et les Anglais ne purent, comme ils en avaient le projet, profiter de la bonne intelligence que la trêve avait fait naître entre eux et les Aschantis, pour conclure une paix solide. Les Aschantis, en1811et en1816, envahirent le territoire des Fantis, sur lequel les forts anglais sont construits; ils bloquèrent en dernier lieu celui où se trouve leur quartier-général, le fort de Cape-Coast. Avant de se retirer, ils dévastèrent tous les environs, massacrèrent les habitants, et causèrent une déplorable famine. Les Anglais, pour éviter le retour d’aussi affreux malheurs, résolurent d’envoyer au roi des Aschantis une ambassade solennelle, afin d’apaiser la colère du conquérant africain, de se lier avec lui par un traité de commerce, et de se procurer des renseignements sur l’intérieur de l’Afrique. On confia la conduite de cette ambassade à un homme qui, par sa faiblesse et son impéritie, mit en danger le succès de la négociation, sa propre vie, celle de ses compagnons, et par suite tous les établissements des Anglais sur cette côte. Un jeune homme envoyé sous ses ordres pour faire des recherches scientifiques, par sa présence d’esprit, son intrépidité, conjure l’orage, arrête les effets de la colère du roi des Aschantis, se concilie son estime, sa confiance, établit entre lui et les Anglais une paix solide, et obtient qu’un consul anglais résidera pour toujours dans la capitale de ce roi, devenu, par son moyen, ami et allié, d’ennemi redoutable qu’il était auparavant. Ce jeune homme, joignant beaucoup d’instruction à un caractère énergique, profite de la considération qu’il s’est acquise parmi les naturels, et de cinq mois de séjour, pour observer les mœurs, les habitudes et les institutions d’un des peuples les plus curieux de l’Afrique. Il obtient par un grand nombre de marchands maures, et par les habitants de la rivière Gaboun, des renseignements sur l’intérieur de cette partie du monde, sur les noms et la direction des grands fleuves qui arrosent le Soudan, et sur les nations qui peuplent ces vastes régions. De retour dans sa patrie, il publie une relation qui est, avec celles de Browne, de Hornemann et de Mungo-Park, ce que nous avons de plus neuf et de plus intéressant sur l’Afrique.
M. Bowdich, que les lecteurs instruits ont déjà nommé, ne s’est cependant avancé que jusqu’à Coumassie, la capitale du royaume des Aschantis, qui n’est qu’à dix journées de marche de la mer Atlantique. La géographie détaillée des Aschantis, et celle de Gaboun, qui suffit seule pour assurer à M. Bowdich une place honorable dans les fastes de la science, ne doit point nous occuper ici. Nous ne devons entretenir nos lecteurs que des renseignements nouveaux donnés dans cette relation sur l’intérieur de l’Afrique.
Tous ces renseignements concourent à nous faire considérer le Niger comme un grand fleuve qui traverse le Soudan; qui, déjà très-large dans le royaume de Bambarra, coule vers l’est, traverse le lac Dibbir ou Dibbie, se sépare ensuite en deux fleuves, qui se dirigent presque parallèlement de l’ouest à l’est, en formant dans l’intérieur du Soudan, une région Mésopotamique ou un Douab. Le fleuve le plus septentrional, qui porte le nom de Gambarou, va se perdre dans un grand lac intérieur qu’on nomme Candi, vers10o de lat. N. et190de long. orient. de Paris: mais, un peu à l’est de Timbouctou, le Niger émet une branche formant un troisième fleuve, nommé Joliba par les Maures, et Zah-Mer par les Nègres, qui se divise en deux autres branches, dont la plus petite parcourt le pays de Yahoudi, où naviguent des hommes blancs. Cependant un marchand maure de Djenné a dit à un des compagnons de M. Bowdich, que le Joliba ne dérivait pas du Gambarou, mais que c’était au contraire le Joliba qui se jetait dans le Gambarou: alors le Joliba ne coulerait pas du sud-ouest au nord-est, mais au contraire du nord-est au sud-ouest, ce qui se trouve d’accord avec l’assertion de Léon l’Africain, d’Édrisi, de Marmol, du chérif Inhammed, d’Abd-Arrachman-Aga, du matelot Adams, et du cheyk Hagg-Kassem, auteur de nos itinéraires. Mais, selon les rapports unanimes des Maures, ni le Joliba, ni le Gambarou, ne peuvent prétendre à être considérés comme le fleuve principal du Soudan, ou comme le Niger, objet de tant de recherches; ce titre appartient à l’immense cours d’eau qui, ainsi que le Gambarou, se sépare de la tige commune à l’est du lac Dibbie, et qui, coulant vers l’orient, s’étend au sud du Crambarou. Ce fleuve est le véritable Niger; il se nomme Quolla, et vers sa source Bietirilmilou: à Djenné et à Sansanding, il traverse tout le Soudan, en coulant toujours de l’ouest à l’est, et il se joint enfin au Nil; ou plutôt le Nil d’Égypte n’est, selon ce système, que le Quolla ou Niger qui change de direction, et se tourne vers le nord. Un embranchement du Quolla ou Niger s’en détache vers le19e degré, coule au sud, et se décharge dans l’océan Atlantique, près du Cap-Lopez: cet embranchement se nomme la rivière Ogouaouaï. Cette rivière communique avec le Zaïre ou Barbela, ou la rivière du Congo, par une autre rivière qui coule directement au sud, à travers le pays de Tanyan, presque parallèlement à la côte; de sorte que le Zaïre ou Barbela, d’après ces renseignements, communiquerait avec le Niger, sans être cependant le même fleuve, comme on l’avait supposé. Les peuples et les contrées qui sont placés au nord du Gambarou, et à l’est de Timbouctou et du Joliba, sont, dans la direction de l’ouest à l’est, Mallowa, Kallaghi, Barrabadi, Cassina (Cachenah). Ceux qui sont au nord du Quolla ou Niger, et par-conséquent entre ce fleuve et le Gambarou, et dans la Grande-Mésopotamie africaine ou le Douab du Soudan, sont, en suivant l’ordre précédent, Gauw, Gamhadi, Fillani, Goubirri, Zamfarra, Yaoura et Noufi: à ces deux derniers états, après qu’on a traversé le Quolla, près d’une petite île nommée Gandgi, qui est l’île Gangou de Ben-Ali et d’Inhammed, confinent au sud Wauwa (Ouaoua), Boussa et Kaiama, et plus au sud Yarriba, qui est le Yarba d’Inhammed. Entre le Quolla ou le Niger et les peuples voisins des Aschantis et de la côte, sont une vingtaine de nations ou d’états, dont M. Bowdich a donné les noms et les positions d’après les renseignements et les dessins que lui ont fournis les marchands maures. Parmi ces états on distingue surtout celui de Dagwumba, situé au nord-est des Aschantis. Il est peuplé par des Nègres mahométans, et par conséquent plus civilisé que celui d’Aschantis. La capitale Yahndi est le centre d’un grand commerce; et les marchands maures s’y rendent des bords du Gambarou et du Niger, et de toutes les parties du nord et de l’intérieur de l’Afrique.
Lorsqu’à la fin de cet ouvrage nous comparerons entre eux les différents renseignements qu’on a obtenus sur le cours des rivières dans l’intérieur de l’Afrique, nous examinerons jusqu’à quel point nous devons admettre ceux qui ont été donnés à M. Bowdich, et quelle confiance est due à l’opinion générale et uniforme des marchands maures qu’il a interrogés à Coumassie sur le cours des grands fleuves du Soudan.
Nous ne devons pas cependant différer d’indiquer aux lecteurs la coïncidence remarquable qui se trouve dans le nom de Gambarou, que Delisle, sur sa carte d’Afrique, donne au Niger ou au grand fleuve du Soudan, qui coule près de Timbouctou, et que les marchands maures, questionnés par M. Bowdich, donnent aussi à celui des deux grands fleuves du Soudan qui coule le plus près de Timbouctou. Ce nom de Gambarou, dans l’intervalle de près d’un siècle, n’a été reproduit par aucun ouvrage avant celui de M. Bowdich, et ne se trouve dans aucun livre ni sur aucune carte que je connaisse antérieurs à la carte d’Afrique de Delisle, publiée en1722. M. Bowdich se trompe et combat contre lui-même, lorsqu’il croit trouver dans Marmol une autorité plus ancienne que Delisle, pour le nom de Gambarou. Dans le passage de Marmol qu’il cite, il est question de la Gambie, que Cadamosto, qui en a parlé le premier, et les géographes de ce temps nommaient Gambra ou Gamber. Il est bien vrai que dans ce même passage Marmol considère la Gambie comme un bras du Niger, d’accord en cela avec tous les auteurs de cette époque; mais c’est à ce bras seul qu’il appliquait le nom de Gamber, et nullement au fleuve qui traverse l’intérieur de l’Afrique. Il ne donne à ce dernier, ni le nom de la Gambie, ni celui du Sénégal, qui, dans son système, était aussi une branche du Niger, et que des géographes ont appelé le Niger, quoiqu’ils n’aient jamais donné le nom de Sénégal au Niger. Ainsi, lors même qu’on supposerait que, selon la croyance où l’on était de l’identité des deux fleuves, la Gambra ou la Gambie a donné son nom au Gambarou, ou que le Gambarou a communiqué le sien à la Gambra, et que l’un de ces noms n’est que la corruption de l’autre, il est toujours certain que Delisle et M. Bowdich sont les seuls auteurs qui ont appliqué le nom de Gambarou à un grand fleuve de l’intérieur de l’Afrique. Remarquons aussi que Delisle donne au Niger le nom de Camadaou dans le Bornou, et que dans la relation de M. Bowdich il est dit que M. Hutchinson avait entendu parler d’une rivière dans le Bornou, nommée Koumoudou-Gaiguina.
On observe encore d’autres coïncidences entre le voyageur anglais et le géographe français, relativement à plusieurs peuples qui avoisinent le grand fleuve du Soudan; les noms de Noufi et de Boussa se retrouvent semblables dans l’un et dans l’autre. Le Yaouri de Delisle est bien évidemment le Yaoura de M. Bowdich; le Goubour du premier est le Goubirri du second. Tout ceci nous prouve que Delisle a en partie dressé les portions centrales de sa carte d’Afrique d’après des mémoires fournis par quelques-uns de nos établissements sur la côte de Guinée.
La ressemblance du nom et la position géographique, tout semble identifier la rivière de Dar-Kulla, dont M. Browne a eu connaissance au Darfour, avec le Quolla ou le Niger de M. Bowdich; et la nation des Quallo, dont M. Dupuis a entendu parler, vient encore à l’appui de cette opinion. C’est aussi une chose fort remarquable que, dans les renseignements qui ont été donnés à M. Lucas à Tripoli, sur les contrées au sud du Niger, par le chérif Inhammed, il nomme sur-tout Degombah, le Dagwumba de M. Bowdich. Le chérif insiste principalement sur l’importance de cet état, qu’il dit être un royaume mahométan. Ainsi se trouve confirmé, à plus de cinq cents lieues de distance, tout ce que M. Bowdich a appris dans le pays même, sur les fréquentes communications qui ont lieu entre l’état de Dagwumba, l’intérieur, et le nord de l’Afrique.
Mais des coïncidences encore plus fortes se font remarquer entre les rapports obtenus par M. Bowdich, et ceux que l’Arabe fellata a faits à M. Seetzen: ces deux grands bras du fleuve, entre lesquels l’île de Melli se trouve placée, ne semblent-ils pas indiquer le Gambarou et le Quolla de M. Bowdich? Et la nation des Kuara de l’Arabe ne rappelle-t-elle pas aussi la nation Quora ou Quolla dont M. Bowdich a fait mention, et qui paraît être aussi le Dar-Kulla de Browne, le Quallo de M. Dupuis? Ces noms, différemment prononcés, se trouvent communs à une nation et à un fleuve.
Revenons sur la nomenclature des noms dont cet Arabe fellata a fait mention; et comparons-les, dans l’ordre où il les a placés, avec ceux de M. Bowdich et des autres auteurs. Nous trouvons d’abord Kassena ou Cachenah, connu de tous les géographes. Wogobourou me paraît être ensuite le même lieu que le Goubourou de Delisle, que le Goubirri de M. Bowdich, que le Guber de d’Anville, de Léon l’Africain, et des autres géographes arabes, mais différent d’un Guber, qui est du côté du Bornou, et dont parle aussi cet Arabe fellata. Baudtjii ou Baoudtjü, qui suit immédiatement Wogoborou, est probablement le Baoussa de M. Bowdich, le Boussa de Delisle. Gourma, qui vient ensuite, est le Gourouma de M. Bowdich, au sud du Quolla ou Niger. Jauwur ou Jaououour est le Yaoura de M. Bowdich, le Yaouri de Delisle et de d’Anville. Le Gonja de l’Arabe fellata nous parait être le Ganji, que, dans la relation de M. Bowdich, un Maure de Djénni a indiqué à M. Hutchinson, non loin de Yaoura, et comme une île du Quolla, immédiatement au-dessous de Boussa. Ce lieu, ainsi que le remarque M. Bowdich, pourrait bien être le même que le Gongou du chérif Inhammed, représenté comme étant une île au milieu du Niger. Kano, que l’Arabe fellata mentionne ensuite, se trouve dans Delisle et chez d’Anville, placé d’après Léon l’Africain: c’est probablement le fameux Ganah d’Édrisi. Vient ensuite Bargou, qui est le Bourgou de Delisle. Nous avons parlé de Kuara, qui termine l’itinéraire. Il n’y a donc qu’Yirma que nous ne trouvons pas dans ces renseignements d’un natif, les seuls qui, comme ceux qu’a obtenus M. Bowdich, donnent l’idée de deux grands fleuves existants dans le Soudan, ou de deux grands bras d’un même fleuve.
Un auteur danois nous apprend qu’en 1744un roi des Assantès (Aschantis), nommé Oppokou, se mit à la tête d’une puissante armée, pour aller faire la guerre à une nation mahométane, située loin au nord-est. Oppokou marcha vingt et un jours, à travers un pays boisé et coupé de rivières: il franchit pendant quatorze jours un désert sablonneux et sans eau, et il entra dans un pays riche, peuplé, et abondant en toutes sortes de provisions; mais la nation qu’il était venu attaquer, l’environna avec une immense cavalerie: il fut obligé de faire sa retraite à la hâte; il emmena cependant avec lui des esclaves, et il rapporta beaucoup de manuscrits, en langue arabe, qui tombèrent ensuite entre les mains des Danois, maîtres d’Akra. Le savant M. Bruns conjecturait que cette nation, attaquée par le roi des Aschantis, pourrait bien être celle de Degombah, que le chérif Inhammed avait fait connaître à M. Lucas: cette conjecture de M. Bruns se trouve démontrée lorsque nous lisons dans M. Bowdich, qu’un roi des Aschantis, nommé Apokou, qui monta sur le trône en1720, fit la guerre au roi de Dagwumba, et le soumit à un tribut. Seulement, comme M. Bowdich déclare lui-même que pour cette partie de son histoire il n’a eu d’autres documents que les rapports des natifs et la chronologie des Maures, nous croyons qu’il n’aura aucune répugnance à réformer une partie de son histoire, en ne rendant pas l’issue de cette guerre aussi glorieuse pour les Aschantis qu’ils le prétendent eux-mêmes, et en prolongeant de quelques années le règne d’Apokou, qu’il termine en1741.
M. Bowdich a entendu le nom de Tonomah, qu’on lui dit être au nord-est de Yahndi la capitale de Dagwumba; il conjecture que Tonomah est une ville et une province de Dagwumba. Nous pensons que c’est un état particulier, très-éloigné de Dagwumba, et dans l’intérieur de l’Afrique. M. Bowdich remarque avec raison, que Tonomah doit être le même pays que le chérif Inhammed a désigné à M. Lucas, sous le nom de Tonouwah, et dont la capitale se nomme Assenté. Il nous paraît donc évident que ce peuple est le même que les Kassenti des missionnaires danois, qui le placent à une distance de deux mois de marche des Aschantis, quoiqu’ils paraissent, comme Bruns l’observe, s’être trompés sur la direction de la route, en indiquant le sud-est au lieu du nord-est. Le peuple d’Amina nomme cette nation Kassenti, probablement d’après le nom de sa capitale, et en prononçant avec une aspiration gutturale la première syllabe: mais le véritable nom de ce pays, suivant les missionnaires, est Tjemba; ce qui a donné occasion au savant Bruns de faire la même conjecture que celle qu’a depuis énoncée M. Bowdich, c’est-à-dire de supposer que le pays de Kassenti était le même que celui de Dagwumba, ou en faisait partie: et, quoique nous ne partagions pas celte opinion, cet accord de renseignements et ces concordances de noms, dont nous pourrions multiplier les exemples, nous paraissent remarquables.
Ces rapprochements entre des géographes et des voyageurs dont M. Bowdich n’a connu les travaux que depuis qu’il a écrit et publié sa relation, démontrent suffisamment l’importance des notions et des faits qu’il a rassemblés.
Peu après la publication de son livre, parut à Londres un ouvrage intitulé Notes sur l’Afrique, par M.G. Robertson. En tête de cet ouvrage se trouve une carte qui, selon l’auteur, est dressée d’après les meilleures autorités. Elle nous fait voir le Niger ayant ses sources dans les montagnes de Kong, à-peu-près où les placent les cartes de Rennell: mais ce fleuve, au lieu de diriger son cours vers le nord-est, coule directement à l’est, sans s’éloigner du douzième parallèle; il traverse un petit lac alongé nommé Simbala, puis un très-grand lac appelé Bondou: de ce lac, qui reçoit encore de l’ouest les rivières Ahwereim et Promproa, sortent trois rivières différentes; ce sont celles qui, sous les noms de Formosa, de Calabar, et de Bani ou Cross, se jettent dans le golfe du Bénin. Soko et Bontouko se trouvent sur les bords du Niger, à l’ouest du lac Simbala; et Jinney ou Djenni est sur le bord occidental du lac Bondou. A l’ouest de ce lac, qui reçoit les rivières Ahwreim et Promproa, sont Obong, et Chamba ou Dunko, qui confine par le sud aux Aschantis. Au nord du Niger se trouvent Bamara, Sourka et Gemen, qui ont à l’est la ville de Timbouctou, située à14 degrés de latitude nord et environ30minutes à l’ouest de Paris. Au nord de Timbouctou sont les pays d’Inta, de Fillani, d’Endata, d’Oalla, de Alla-Boy ou Da-Boy: au sud du lac Bondou on voit les contrées d’Apama, d’Anago, qui ont au sud-est le royaume d’Adou ou de Bénin: à l’est du lac Bondou, est le pays d’Aouissa ou de Houssa, ayant pour capitale Zeb; plus loin vers l’est, entre11o et16o de latitude, et entre12o et20o de longitude orientale, est un vaste pays nommé Bouloumou, dans lequel coule du nord-ouest au sud-est une rivière nommée Loro, qui se jette dans un lac nommé Oinassey: sur les bords de la rivière Loro se trouve un lieu nommé Ouandera, qui avec une autre rivière forme une petite île nommée Ouandamsera. Entre les contrées de Bouloumou et d’Aouissa ou de Houssa, sont les pays d’Obritchey et de Tibo-Ebo. La rivière qui se jette près du Cap-Lopez, porte le nom d’Avongo, et n’a aucune communication avec le fleuve du Congo.
Rien de plus étrange que cette carte, qui change toutes les notions connues sur l’intérieur de l’Afrique; qui nous présente plusieurs noms jusqu’ici ignorés en géographie, et transporte ceux qui nous sont familiers à d’immenses distances des positions qui leur sont assignées; qui enfin tend à nous faire considérer les voyages de Mungo-Park comme une fiction, et les assertions de ce célèbre et estimable voyageur comme une suite d’erreurs grossières. Par toutes ces raisons mêmes, rien ne serait plus digne d’attention que la carte qu’a publiée M. Robertson, si on pouvait croire qu’elle eût été dressée sur des renseignements certains et des informations positives. Mais lorsqu’on a lu l’ouvrage de ce voyageur, et qu’on l’a comparé à ceux de Mungo–Park et de M. Bowdich, on s’aperçoit sur-le-champ que cette carte n’est que le produit des plus grossières méprises et de l’ignorance la plus présomptueuse.
En effet, immédiatement au nord des Aschantis proprement dits, et entre le8e et le9e degré de latitude, M. Bowdich nous montre une ville de Banda, une autre de Buntoukou et un pays de Soko; ce sont ces lieux que M. Robertson transporte dans le Soudan: il confond le Banda des Aschantis avec le Bondou qui se trouve entre la Gambie et le Sénégal; il confond encore Soko avec le Ségo de Mungo-Park: bien mieux, il réunit ces deux lieux, et n’en fait plus qu’un seul. Le royaume d’Aouissi, qui, sur la carte de M. Bowdich, est à l’est de Dahomey, vers huit degrés et demi de latitude, est, sous le nom d’Aouissa, considéré par M. Robertson comme le même que Houssa ou Haoussa, et transporté entre douze et quatorze degrés de latitude nord. Boussa, qui, dans Delisle, d’Anville et M. Bowdich, est un royaume situé sur les bords du Niger, devient, d’après M. Robertson, la capitale d’Anago; tandis qu’Anago forme, sur la carte de M. Bowdich, un petit royaume peu éloigné de la côte, àl’est du fleuve Volta. M. Robertson nous dit que les habitants de Timbouctou se rendent sur leurs canots, en trois jours de temps, à Lagos, sur la côte; et il ajoute qu’il ne doute pas de cette assertion qui se trouve d’accord, selon lui, avec ce qui a été affirmé par les Aschantis.
Nous n’abuserons pas plus long-temps de la patience du lecteur, en relevant les autres erreurs grossières et les traits d’ignorance que renferme le livre de M. Robertson. Il paraît que cet auteur a cependant voyagé réellement sur la Côte-d’or, en qualité d’agent d’une maison de commerce de Liverpool; et, s’il s’était contenté de donner avec franchise, et sans y rien mêler du sien, les renseignements qu’il a pu se procurer, il aurait rendu service à la géographie: mais il a tellement entremêlé ces notions et ces renseignements avec ses erreurs et ses systèmes, qu’ils sont devenus peu utiles pour la science. Si l’on en croyait M. Robertson, la plupart de ces renseignements ont été obtenus par les Aschantis. Mais M. Bowdich s’est convaincu à Coumassie que les connaissances des Aschantis en géographie se terminaient au nord à Kong, et à l’est à Gamba. Les seules grandes rivières qu’ils connaissent, sont les deux qui se réunissent pour former le Volta et le Coumba ou Coumbou, à dix-huit journées de marche au nord-ouest. Le nom de Loro leur est totalement inconnu; ils ne parlent non plus d’aucun grand lac dans l’intérieur. Enfin ils avouent franchement leur ignorance pour toutes les contrées situées au nord de Kong, et à l’est de Dagwumba et de Gamba.
La publication des voyages de Burckhardt, qui a suivi de près celle de l’ouvrage de M. Bowdich, a révélé au monde savant une nouvelle tentative pour pénétrer dans l’intérieur de ces contrées, qu’on avait tenue secrète pendant quelques années. La société pour les découvertes en Afrique avait perdu l’espoir de se procurer aucune nouvelle de Hornemann. Elle avait appris la mort de M. Henri Nicholls; et les résultats malheureux des essais entrepris pour pénétrer dans l’intérieur du continent africain par le nord et par l’ouest, l’engagèrent à faire un effort du côté de l’est. C’est dans ce but qu’elle accepta les offres qui lui furent faites par Jean-Louis Burckhardt. Ce jeune homme, comme Hornemann, lui fut aussi recommandé par le professeur Blumenbach.
Burckhardt, après s’être suffisamment instruit dans la langue arabe, après avoir laissé croître sa barbe et pris le costume oriental, partit en mars1809. Il résida deux ans et demi à Alep, afin de s’initier dans le langage et les mœurs d’Orient, et de pouvoir passer pour musulman. Il avait pris le nom d’Ibrahim-ibn-Abdallah: il se rendit au Caire en septembre1812; il s’enfonça ensuite dans l’Égypte supérieure et dans la Nubie, et employa deux ans et demi à explorer ces contrées peu connues. Lorsqu’il se préparait à pénétrer dans celles qui nous sont tout-à-fait inconnues, et à parcourir de l’est à l’ouest les vastes régions du Soudan, il succomba à une fièvre dyssentérique, le15octobre1817. La fermeté et la noblesse de son caractère, son courage, sa prudence, son mépris des richesses, son ardeur pour les découvertes, ses connaissances dans les langues et les mœurs de l’Orient, rendent sa perte très-regrettable. Le premier volume de ses voyages qu’on a fait paraître, jette quelque jour sur l’Égypte supérieure et la Nubie et les pays qui en sont voisins; mais il n’ajoute d’autres renseignements sur les contrées qui sont l’objet de nos recherches, que ceux qu’a pu obtenir son auteur, des Arabes eux-mêmes. Quoique ces notions soient nécessairement vagues et incertaines, nous ne devons pas les omettre. Burckhardt a confirmé ce que l’on savait du Bahr-el-Abiad: ce fleuve est réellement plus grand que le Bahr-el-Azrek, et c’est le véritable Nil. Shendy, le lieu le plus méridional de la Nubie où M. Burckhardt a pénétré, est le principal entrepôt des marchands d’esclaves de l’Égypte, du Dar-Four, du Kordofan et du Sennaar. Le roi du Shandy est tributaire du Sennaar. La capitale du Bornou, c’est-à-dire la ville où le roi réside, se nomme Birney; elle est sur le bord occidental d’un grand lac qu’on appelle Nou; de là, dit-on, le nom de Bor-Nou. Entre le Bornou et la Nubie on parle l’arabe pur; mais le Bornou a un langage particulier. Le Kordofan est une oasis ou une contrée séparée par des déserts des pays environnants, et qui est sous la domination du Dar-Four. Entre le Kordofan et Bornou on traverse, en se dirigeant au nord-ouest, d’abord le Dar-Four, ensuite le Borgou (Berghou), qui porte aussi le nom de Saley au Bornou et au Fezzan, et que les Arabes moggrebins nomment Wady ou Ouady. Au midi de Borghou est la rivière et la province de Djyr, nom remarquable parce qu’il rappelle celui de Gir de Ptolémée; plus à l’ouest est le Bagherem, qu’arrose le grand fleuve Shary, qui reçoit le Bahr-Djad et le Bahr-el-Feydh, et coule du nord au sud entre Katakou et Bahr-el-Ghazel. M. Bowdich avait eu connaissance de la rivière Shary, et l’avait de même placée à l’ouest du Bagherem; selon lui, elle coule aussi du nord au sud, et se jette dans le Quolla ou Niger. Il y a quinze jours de marche, selon les informations données à M. Burckhardt, depuis les limites du Bornou jusqu’au Bahr-Shary. On traverse pour y arriver le Bahr-el-Ghazel, curieux vallon qui renferme Kanem; entre Kanem et Shary est le Dar-Karka. Du Bagherem à Afnou il y a vingt-cinq jours de marche. Le pays des Nègres, ou le Soudan, est à dix ou quinze journées de Borgou. Les Arabes Fellata sont très-puissants; leurs tribus résident entre le Dar-Four et le Bornou; ils sont souvent en guerre avec le sultan de ce dernier pays; ils étendent leur influence jusque sur les limites septentrionales du Soudan. Ils ont conquis le Cachenah, il y a dix ans, et ont presque détruit la ville: leurs principales forces consistent en cavalerie, et leurs chefs sont vêtus de robes de drap coloré ou de soie; ils sont, dit-on, en grand nombre du côté de Timbouctou. On a assuré à M. Burckhardt que la rivière de Timbouctou coulait à l’ouest: et cependant ceux qui parlaient ainsi la considéraient comme la même rivière que le Nil. M. Burckhardt ou son éditeur a tort de penser que ces deux assertions impliquent contradiction, puisqu’une rivière peut bien d’abord couler à l’occident, et se détourner ensuite vers l’orient.
Le voyage de M.G. Mollien dans l’intérieur de l’Afrique, qui a paru en1820, nous a procuré des connaissances plus détaillées et plus exactes sur les nations qui habitent les régions situées entre le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande, et sur l’aspect général de ces mêmes régions et la nature de leur sol; mais, tout en donnant de justes éloges au courage et à la persévérance du jeune et intéressant voyageur, nous ne pouvons dissimuler que le défaut d’instruments, le dénuement dans lequel il s’est trouvé, les dangers auxquels il a été exposé, ne lui ont pas permis de noter avec assez d’exactitude les distances et les directions de la route qu’il parcourait, ni de faire les observations et de prendre les renseignements qui auraient pu rendre son voyage d’une grande utilité pour la géographie positive. Toutefois il semble avoir reconnu que le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande prennent leur source dans un même groupe de montagnes, qui s’étend du sud au nord, entre Labbé et Timbo, dans le Fouta-Diallon.
La Gambie ou Bâ-Diman, et le Rio-Grande ou Com-ba, sortent d’un même enfoncement placé au milieu des hauteurs de ces montagnes, et qui est le point de partage des eaux. Le Rio-Grande coule directement à l’ouest vers la mer; la Gambie se dirige en sens opposé et vers le nord. De l’autre côté de ces montagnes et plus au sud sont les sources de la Falémé ou Tené (Tenyah de Mungo-Park), et celles du Sénégal ou Bâ-Fing. Les montagnes qui sont au sud de ces sources et qui ont une grande élévation, puisque les Nègres disent que leurs plus hauts sommets sont toujours couverts de neige, fournissent, selon ce qui a été dit à M. Mollien, les sources du Djalli-Bâ (Djoli-Bâ ou Joliba) ou du Niger, qui sont à huit journées au sud du Timbo et à onze journées des sources du Sénégal. Il résulte de tout ceci que les sources du Niger devraient être placées à2degrés environ plus à l’ouest que sur la carte de Mungo-Park.
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